"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 9 mai 2026

La race, la classe et la crise de l’idéologie bourgeois


 par Loren Goldner


Herman Melville : entre Charlemagne et l’Homme cosmique anté mosaïque. La race, la classe et la crise de l’idéologie bourgeoise chez un écrivain de la Renaissance américaine. (traduction Yves Coleman1) Et extrait du Manifeste de Joao Bernardo


Ce qui suit est une série d'extraits d'un ouvrage passionnant, très intéressant sur l'histoire américaine, riche d'enseignements historiques, mais d'un contenu culturel qui risque de rebuter nos activistes maximalistes plus séduits par des textes bruts de propagande. L'intérêt de ce choix de ma part est de nous faire remonter aux sources de l'antiracisme superficiel et gauchiste. Sources ne veut pas dire héritage car ces cons d'antiracistes gauchistes et mélenchonesques ne se situent pas du tout du point de vue du prolétariat avec leur guru hystérique ; leur idéologie est en réalité confusionniste et interclassiste, et sert à désarmer la classe ouvrière. Goldner démontre bien que la focalisation sur la question raciale sert à dissoudre la classe ouvrière. Je ,regrette que sa démonstration ne se soit pas approndie par la dénonciation de l'antiracisme. Il faut encore et toujours dénoncer le fait que la petite bourgeoisie gauchiste depuis la guerre du Vietnam n'a fait qu'emprunter son idéologie moderniste anti-marxiste à la gauche américaine. Les plus farouches anti-mpérialistes en sont aussi les bâtards.


« Les Premiers Américains en rouge, noir et blanc: race et classe aux États-Unis La centralité de la race dans la formation de la classe ouvrière américaine, le fait que les questions de race et de classe soient inséparables, peuvent être résumés très succinctement: en 1848 et en 1968, lorsque des explosions de la classe ouvrière se sont produites en Europe sous la bannière du «socialisme» et du «communisme», le contrôle qu’exerçait le Parti démocrate sur la classe ouvrière américaine s’est effondré sous la pression de la question raciale.

Telle est la clé de l’américanisation du marxisme. C’est seulement très récemment que l’on a commencé à admettre qu’il était impossible de discuter de la formation de la classe ouvrière américaine sans une analyse de la race. Les questions de race et de classe dans l’histoire de l’Amérique ont été abordées par des penseurs comme W.E.B. DuBois, Eugene Genovese, C.L.R. James, Eric Foner, ou plus récemment, Allen et Ignatiev.(...)

Notre thèse est simple : dans les années 1670, au Massachusetts et en Virginie, se sont cristallisées deux composantes fondamentales de l’idéologie américaine. Les Puritains, à la suite de la guerre contre les Indiens Péquots en 1636 et contre le roi Philip en 1676, ont inventé la justification théologique des guerres d’extermination en s’inspirant largement de l’Ancien Testament qui lui-même puisait dans l’ancien dualisme perse de la lutte entre le Bien et le Mal. Et ces deux sources ont été projetées sur la peau foncée de leurs ennemis qui s’opposaient à la «mission dans le désert» des Puritains. En Virginie, après que les esclaves noirs et les serviteurs blancs sous contrat (indentured servants) se furent soulevés ensemble durant la révolte de Bacon en 1676 (...) La guerre du roi Philip (de son vrai nom Metacomet, chef wampanoag) opposa, en 1675 et 1676, les Wampanoags et Narragansetts aux colons alliés aux Iroquois dans la Nouvelle-Angleterre actuelle. L’indentured servant signait un contrat qui le rendait totalement dépendant de son propriétaire. Ce document pouvait lier des soldats ou des mercenaires à leurs chefs au Moyen Age et fut utilisé par les puissances européennes pour coloniser l’Amérique. Le contrat durait de trois à sept ans et la personne n’était pas payée, sinon nourrie et logée. En 1776, au moment de la Déclaration d’indépendance, 5 % de la population américaine vivait sous ce statut. Révolte de Bacon : Suite à des incidents violents entre les Indiens Doegs et des colons, Nathaniel Bacon (vers 1640-1676), élu de Virginie, organisa des milices illégales dans la colonie britannique de 5 planteurs commença à créer une idéologie et une pratique favorisant les Blancs pauvres au détriment des Noirs, afin de mieux enchaîner les Blancs pauvres au statu quo. La fusion de ces deux phénomènes apparus dans les années 1670 produisit une structure complexe qui perdura en Amérique durant trois cents ans, et dans laquelle les questions de classe et de race ainsi que l’expansion impériale devinrent inséparables. La clé de cette idéologie est la vision d’une condition de classe comme une condition raciale. Dès le début de l’élaboration de ce modèle complexe, les questions de la race et de l’empire nuisirent à toutes les tentatives de formuler une politique de classe. Cette «logique» s’est imposée, en particulier, durant deux périodes. La première a été l’essor et la consolidation de la démocratie jacksonienne de 1828 à son effondrement au cours de la crise de 1850 qui a abouti à la séparation entre le Nord et le Sud des Etats-Unis. 1848 (l’année des révolutions européennes) fut l’année cruciale au cours de laquelle la Virginie pour lutter contre les Indiens qui harcelaient les fermiers. Vingt trois chefs de la rébellion furent pendus, mais la plupart des révoltés blancs furent finalement amnistiés contrairement aux esclaves noirs qui s’étaient joint à la révolte. 1Andrew Jackson, 1767-1845, avocat, juge, propriétaire d’esclaves, gouverneur de Floride puis président des Etats-Unis (1829-1837) élu au suffrage universel avec le soutien du tout nouveau Parti démocrate et de sa machine électorale. On parle des années 1820-1845, comme celles de la «démocratie jacksonienne», dans la mesure où cette période correspond à plusieurs tendances qui ont influencé l’histoire des Etats-Unis : la création du Parti démocrate (qui existe toujours), où le nombre de citoyens autorisés à voter fut multiplié par sept ; le «système des dépouilles» ou patronage, toujours en vigueur, qui consiste pour un candidat gagnant à faire accéder à des fonctions officielles ceux qui l’ont soutenu pendant sa campagne, et sont censés être choisis en fonction de leurs mérites réels et non de leur naissance, donc aussi parmi le «peuple» ; le soutien à la colonisation interne de l’Ouest américain par des fermiers libres, petits propriétaires terriens. 

Pour ce qui concerne la «démocratie» vis-à-vis des Indiens et des esclaves, Jackson déporta des milliers d’Indiens Cherokees, provoquant la mort de 4 000 d’entre eux, et ne toucha absolument pas au système de l’esclavage des Afro-Américains. Aujourd’hui on appelle parfois «jacksoniens» les républicains partisans d’interventions extérieures mais hostiles à la stratégie de «nation building» (l’exportation de la «démocratie», sur le modèle de ce que firent les Américains au Japon, et en Allemagne, après la Seconde Guerre mondiale, et qu’ils prétendirent faire en Irak.(Bataille autour de la guerre américano-mexicaine1 et la question de l’esclavage (réanimée par la guerre) détruisirent la coalition démocratique jacksonienne. Entre 1828 et 1848, l’Amérique blanche connut un niveau d’activité politique et une participation populaires alors inconnus en Europe. L’histoire européenne existe par rapport à l’histoire de l’Amérique comme un «film que l’on rembobinerait». Des spécialistes des sciences politiques comme V.O. Keys et W.D. Burnham2 ont décrit comment la participation du peuple américain à la vie politique (dans les limites de la démocratie bourgeoise) atteignit son apogée durant la guerre de Sécession, resta à ce niveau jusque dans les années 1890, puis commença à décroître de plus en plus jusqu’à aujourd’hui. Ce dernier déclin coïncide avec la montée d’une nouvelle phase du capitalisme, exaltée entre 1900 et 1920 surtout par le «progressisme». Déclenchée suite au vote de l’annexion du Texas en 1845 par le Congrès américain, ce conflit dura de 1846 à 1848 et se termina par la vente forcée d’une partie très importante du Mexique aux Etats-Unis, soit le Texas, la Californie, l’Utah, le Nevada, le Colorado, le Wyoming, le Nouveau-Mexique, et l’Arizona. Cette guerre d’annexion fut particulièrement meurtrière (13 000 morts du côté américain, 25 000 du côté mexicain) et humiliante pour l’armée mexicaine sous-équipée du point de vue de son armement comme de son organisation sanitaire. Elle permit d’étendre l’esclavage à de nouveaux territoires. Valdimer Orlando Key (1908-1963) a étudié le rôle des groupes d’intérêts, de la rationalité des votes dans les processus électoraux et de la politique dans le Sud des Etats-Unis ; Walter Dean Burnham (1930-) s’est spécialisé dans l’analyse quantitative des tendances nationales dans les votes populaires et la façon dont ces tendances ont influencé le système des partis. (…) 

En Europe, en revanche, la participation des masses à la vie politique démocratique bourgeoise rejoignit le niveau atteint par l’Amérique à la moitié du XIXe siècle seulement avant, ou après, la seconde guerre mondiale. En dépit de leur rhétorique anticapitaliste, les luttes des grands partis socialistes et communistes européens avaient essentiellement pour objectif réel de propulser l’Europe occidentale dans la phase de la «domination réelle du capital1». Le second pic de la participation populaire à la vie politique correspond à la montée de la machine politique du «New Deal» de Franklin D. Roosevelt et son hégémonie dans la politique américaine de 1932 à 1964, hégémonie qui, comme celle de son prédécesseur jacksonien, fut anéantie par la montée du mouvement noir à l’intérieur du pays et une question touchant à la domination de l’empire (le mouvement contre la guerre du Vietnam).

Depuis le milieu des années 1960, le paysage politique américain (à commencer par la politique électorale) a été redessiné par l’effondrement de l’aile conservatrice du Parti démocrate dans le Sud (les «Dixiecrats»), son absorption par les républicains, et l’entrée d’un grand nombre d’Euro correspond aux lois «Jim Crow») ou des immigrés, sinon pour restreindre les flux et prétendre «américaniser» au maximum les nouveaux venus. (…) compte tenu de la baisse régulière de la participation électorale au XXe siècle, l’hégémonie républicaine à l’échelle nationale n’a été l’expression que d’une impasse, qui s’exprime clairement dans le fait qu’à peine plus de 50% de la population américaine exerce son droit de vote. Nous avons donc «contourné» l’hypothèse du social-démocrate Michael Harrington selon laquelle les démocrates américains représenteraient une «social-démocratie immergée » aux Etats-Unis, contrairement au socialisme européen. En réalité, les démocrates américains ne sont que la pointe d’un mouvement général dans les sociétés capitalistes occidentales, comme le montrent la crise et le déclin des partis socialistes, communistes et travaillistes occidentaux et de leurs Etats-providence depuis les années 1960 sous l’impact de facteurs semblables à ceux qui ont miné l’influence des démocrates américains.

Dans le contexte spécifique des Etats-Unis, ce n’est que lorsque les ouvriers blancs rompront avec un schéma qui remonte au XVIIe siècle qu’une véritable politique de classe pourra émerger. Mais il faut également situer l’expérience de la classe ouvrière américaine dans le cadre plus global de l’histoire du mouvement socialiste international, si l’on veut tenter d’expliquer son incapacité à avoir un impact significatif aux Etats-Unis. Cela exige une analyse mondiale des phases du développement capitaliste, analyse fondée sur une distinction entre accumulation extensive et accumulation intensive. La première forme, en anglais «white ethnics» (littéralement, les «ethniquement blancs» qu’il serait plus juste d’appeler les Euro-Américains si la terminologie racialiste n’était pas hégémonique), désigne les descendants des Européens dont les «Blancs anglosaxons protestants» (WASP) sont censés représenter «l’élite», avec des nuances selon leur intégration plus ou moins récente dans la société américaine, l’intensité variable de leur relation avec leur pays d’origine, leur religion (catholique, protestante, juive), etc. Depuis 1989, il y a eu douze années de présidence républicaine et seize années de présidence démocrate : G.W. Bush (1989-1993), Bill Clinton (1993-2001), G.W. Bush (2001-2009), Barack Obama (2009-2016), le républicain Trump commençant son mandat en 2017. (Note de Loren Goldner (2017) : 

Selon Michael Harrington, le Parti démocrate jouait plus ou moins le rôle d’un parti social-démocrate européen, sans pourtant avoir rompu avec les partis «bourgeois» et s’être déclaré un «parti ouvrier». Il considérait donc que les socialistes pouvaient y entrer comme on entre dans le Parti travailliste au Royaume-Uni. Une nette rupture, en tant que parti de classe, n’était pas nécessaire à ses yeux. (…) On assiste à un «changement de phase» dans l’accumulation capitaliste mondiale aux alentours de 1900. Les symptômes les plus importants de ce changement sont la stabilisation de la croissance en pourcentage de la classe ouvrière par rapport au reste de la population sous le capitalisme et l’importance croissante du secteur improductif des services. (…) Je ne me livre pas ici à une analyse sociologique des divers fragments des classes improductives, car j’axe mon analyse sur la reproduction sociale matérielle. Il ne faut pas oublier que le capital est un «circuit», et même plutôt (dans des circonstances normales) une figure hélicoïdale. Ce fonctionnement permet d’isoler la classe ouvrière productive du reste de la société: seules les marchandises qui enrichissent cette classe (V, capital variable) ou qui contribuent à l’élargissement du capital constant (C) «rentrent» dans la production sociale élargie.

La consommation de la bourgeoisie (une partie de Pl, la plus-value du secteur II, celui qui produit des biens de consommation) et de ses «parasites» ne rentre PAS dans le circuit: elle est déduite de la plus value totale. Donc la consommation du secteur militaire, des flics, des gardiens de prison, des fonctionnaires d’Etat, des employés des banques et de l’immobilier, de la plupart des «services», des cadres, des «cols blancs» est improductive. Il ne faut pas perdre de vue que la majorité de la population active aujourd’hui est composée d’individus qui appartiennent à l’appareil nécessaire à l’administration du Capital. Les implications pour la révolution sont énormes dans la mesure où l’une des premières mesures du prolétariat victorieux sera de démanteler cet appareil de gestion en libérant toute la force de travail qu’il contient et gaspille, permettant ainsi une réduction globale du temps de travail nécessaire.

D’où, d’ailleurs, l’importance d’élaborer un programme avant la révolution. Nous ne voulons pas instaurer le «contrôle ouvrier» dans des secteurs comme les banques, les assurances, les entreprises d’armement, etc. Nous désirons les dissoudre. (Et cela n’implique pas du tout que les salariés de ces secteurs ne sont pas des prolétaires!) J’ignore exactement comment ces distinctions, si importantes à mon avis, se traduisent directement en termes stratégiques pour la lutte de classe. Mais il s’agit d’une question essentielle. La classe ouvrière productive (que l’on doit considérer à l’échelle mondiale, pas de façon isolée dans tel ou tel pays) a une énorme population improductive sur le dos. Il y a cinquante ans, on pouvait encore penser qu’il suffisait de mettre «tout» sous contrôle ouvrier, mais aujourd’hui «l’économie» a vu les campagnes se vider et le nombre de petits producteurs artisanaux décliner (en deux mots, l’accumulation primitive), ce phénomène se poursuit, mais, au lieu de contribuer à la croissance d’une force de travail productive, ce changement démographique accroît en fin de compte le secteur des services. 

C’est un signe que le capitalisme se heurte à un mur, et doit périodiquement détruire ses capacités de production afin de se maintenir. À cause de cet obstacle, l’accroissement de la productivité du travail social global ne peut plus bénéficier à la société, et devient plutôt un problème pour les rapports sociaux dominants. L’arrivée au pouvoir de Franklin D. Roosevelt et le New Deal keynésien en 1933 consolidèrent cette phase de «domination réelle du Capital sur le Travail», et la gestion de cette phase par le Parti démocrate fut son véritable contenu historique de 1933 à sa débandade au cours de la crise survenue au milieu des années 1960. Là encore, notre démarche contraste nettement avec celle des spécialistes de l’«histoire sociale» qui ont étudié l’histoire de la classe ouvrière américaine au cours des vingt dernières années. Ils ignorent en général des concepts marxistes comme celui de la reproduction élargie ou d’un modèle social et démographique qui situerait dans une telle perspective l’émergence et les luttes de la classe ouvrière.

(…) Le marxiste italien Amadeo Bordiga (cf. mon article «Le communisme est la communauté humaine matérielle : Amadeo Bordiga et notre temps») a considéré que la question agraire, la mise en place d’une agriculture capitaliste, était la révolution fondamentale à l’origine du capitalisme . Une société ne peut être pleinement capitaliste et vivre l’expérience de la domination réelle, tant qu’un faible pourcentage de la main-d’œuvre travaille encore dans l’agriculture. Cette analyse permet de jeter un nouvel éclairage sur l’histoire du socialisme et du communisme européens. On constate une remarquable correspondance entre la présence, aux XVIIe et XVIIIe siècles, du despotisme éclairé dans un certain nombre de pays et l’existence d’un puissant parti socialiste ou communiste, au pouvoir ou dans l’opposition, dans toute l’Europe au XXe siècle. Les partis communistes, en particulier, semblent avoir eu le plus d’influence dans les pays dominés par l’absolutisme, et moins d’influence dans ceux qui ont réussi à créer une «société civile» à la fin des guerres de la Réforme. Aux 1Inclus dans le recueil d’articles de Loren Goldner traduits en français, Revolution in our life

iveau régional) où de grands partis communistes ont existé, à un moment ou à un autre, avant ou après la seconde guerre mondiale. L’effondrement de ces partis coïncide avec la fin de l’agriculture précapitaliste, et ces partis, quand ils ont accédé au pouvoir, ont essentiellement accompli cette tâche eux-mêmes. L’absence de mercantilisme, liée à l’absence d’une question agraire précapitaliste aux États-Unis, est la clé pour comprendre pourquoi aucun parti socialiste ou communiste de masse n’est apparu ici. La phase intensive de l’accumulation du capital et le dépeuplement des campagnes semblent coïncider à la fois avec la crise des partis socialistes et communistes ouest-européens et avec la crise de ces partis au pouvoir en Europe de l’Est, en Union soviétique et ailleurs. Cette combinaison entre mercantilisme, question agraire, accumulation extensive et mouvement ouvrier officiel durant la période 1840-1945, est la clé permettant de comprendre la crise contemporaine du mouvement marxiste. Pourquoi le «marxisme vulgaire» de la IIe et de la IIIe Internationales a-t-il reproduit le matérialisme mécaniste des Lumières ? Parce que ces mouvements étaient des extensions de la révolution bourgeoise et non des mouvements visant à renverser le capitalisme. Le monde était moins capitaliste que ne le croyaient les révolutionnaires européens avant 1914. Pendant la dernière décennie de sa vie, Marx a étudié l’agriculture et la commune paysanne russes. Il doutait en effet de plus en plus du modèle unilinéaire de développement capitaliste qu’il avait élaboré dans ses travaux antérieurs, modèle qui fut popularisé durant un siècle par ses disciples. Le mouvement socialiste européen ignorait cette dernière étape de l’évolution intellectuelle de Marx, et il avait aussi ses propres raisons pour la passer sous silence. C’est pourquoi il a été conquis par la rationalité de l’État despotique éclairé. (...)

Ainsi, on peut distinguer un niveau «politique» dans la crise du Parti démocrate autour de «1848» et de «1968» à propos de l’interdépendance entre les questions de la race et celles de l’empire, et un niveau «économique» dans la correspondance entre l’hégémonie démocrate de 1933 à 1964 et la phase de la domination réelle du capital. Mais des politiciens comme Andrew Jackson ou Franklin D. Roosevelt, qui incarnent ces phases, exigent un «troisième» niveau d’analyse. On ne peut saisir le tableau complet de la centralité de la race dans l’expérience américaine de la classe sans s’intéresser à la dimension du mythe et de la culture. Avant et après 1933, des intellectuels comme Wilhelm Reich et Ernst Bloch ont tenté d’explorer les aspects subjectifs du triomphe du fascisme en Allemagne et d’analyser ce qui attirait les individus vers les mythes fascistes. Dans le contexte américain, contrairement à l’Europe, le mythe a imprégné la culture et a eu un aspect potentiellement positif et émancipateur. Il est en outre impossible de comprendre l’hégémonie idéologique de la classe capitaliste, sans avoir recours au niveau des mythes, niveau habilement exploité durant la dernière décennie par la droite hégémonique néoconservatrice. Car, en Amérique, c’est «la société civile qui a construit l’Etat» (comme l’a écrit le sociologue allemand Werner Sombart) tandis qu’en Europe c’est l’Etat qui a construit la société civile.

Aux Etats-Unis, la religion et les mythes dérivés de la religion n’ont jamais subi la critique des Lumières, critique indispensable au succès des révolutions bourgeoises sur le continent européen. C’est le Saint Empire romain germanique qui a servi à la fois de cadre de référence précapitaliste pour l’Europe, et aussi de source idéologique pour les prétentions universelles de l’Etat mercantiliste (...)

L’émergence de la suprématie et du racisme des Blancs en tant qu’idéologie vers les années 1670 a provoqué l’extinction de cette utopie de l’interrègne (utopie présente au niveau du mythe), mais certains aspects de cette utopie refont surface chaque fois que l’idéologie dominante américaine entre en crise. (...)

 La conscience historique de l’Europe, comme nous l’avons indiqué plus haut, découle d’un passé précapitaliste qui fait référence au Saint-Empire romain germanique; le passé «précapitaliste» de l’Amérique c’est l’Israël antique. Nous pouvons observer cette dialectique à l’œuvre dans l’opposition entre la vision adamique et le «sacrum imperium» (l’empire sacré) dans l’histoire antique au sein de l’idéologie américaine, c’est-à-dire la présence centrale de l’imagerie de l’Égypte ancienne : les Puritains utilisent la métaphore religieuse de l’Exode tout comme les Noirs ; un autre courant opposé chez les Noirs croit que l’Égypte ancienne était une civilisation noire-africaine ; les francs-maçons puisèrent dans la symbolique égyptienne au XVIIIe siècle; et enfin on pourrait citer la revitalisation de l’héritage égyptien dans des productions culturelles (Edgar Poe, Herman Melville), au milieu du XIXe siècle, et peut-être actuellement. On attribue généralement deux sources principales à la tradition occidentale, l’Israël antique et l’Antiquité gréco-romaine, qui se considéraient toutes deux comme issues de l’«archétype» égyptien. De ce point de vue, l’Exode marque une rupture à la fois avec le mythe et avec l’archétype. Pourtant, dans les périodes d’interrègne, ce qui avait été refoulé revint massivement à la surface, comme pendant l’Antiquité tardive (200-476 après Jésus-Christ) ou à la Renaissance, et l’Égypte ancienne tint toujours un rôle proéminent dans ces périodes. Il existe également une dimension «orientale» dans cette tradition d’une «royauté cosmique«, d’Alexandre le Grand à Napoléon. Cette dimension orientale est une autre expression de l’autodéfinition de l’Occident comme une rupture anti mythique par rapport à l’Égypte ancienne et au Proche-Orient antique.

(…) Enfin, la guerre froide a transposé les premières guerres chrétiennes avec les musulmans arabes et turcs en un combat mondial contre le «despotisme oriental». Le libéralisme est né avec l’expulsion de l’archétype de la réalité, dans les années 1670. Il est également apparu en même temps que la physique atomique, l’économie politique et le racisme. (…)

La beat generation dans les années 50 puis les hippies dans les années 60 reprirent un certain nombre de leurs idées : culte de la nature, pacifisme, végétarisme, etc. (...) Le travailleur blanc est ainsi apparu sur la scène politique américaine en alliance avec l’expansionnisme génocidaire dirigé contre les Amérindiens et l’acceptation de l’esclavage sudiste. Ce modèle complexe a été reproduit à l’échelle internationale avec le New Deal de Franklin D. Roosevelt, et son alliance avec les Dixiecrats (les démocrates Ce mot désigne aussi la terre que Dieu aurait promise à Abraham, Isaac et Jacob, puis Moïse pour les Hébreux. 1Errance dans le désert, désigne l’épisode mythique durant lequel «les enfants d’Israël campent au pied du mont Sinaï où ils reçoivent leur loi : la Torah dont les dix premiers commandements ont été énoncés par Dieu à Moise (...). Le voyage ne devait durer que quelques jours mais, à l’idée de devoir faire une conquête militaire, les anciens esclaves prennent peur et refusent d’aller plus loin. Dieu décide donc que les Hébreux resteront dans le désert pendant quarante ans, temps qu’une nouvelle génération grandisse et entre en Terre Promise. 

Pendant ces quarante années, les Hébreux reçoivent une nourriture appelée «manne”, qui tombe du ciel tous les matins. Ils construisent un Tabernacle, sorte de Temple portatif dans lequel a lieu le culte.» Ce récit mythologique (ici extrait du site e-talmud) peut être transposé, sur le plan niveau métaphorique, à l’histoire de tout peuple ou tout mouvement politique qui lutte pour sa libération et raisonne dans un cadre religieux, juif ou chrétien. (…)

Le statut social inférieur des Noirs a donné aux Blancs pauvres et, plus tard, aux travailleurs blancs, une place dans la hiérarchie sociale à un échelon un peu plus élevé que les Afro-Américains. Il a créé, avec d’autres facteurs dans l’idéologie libérale américaine, une dualité chez le travailleur blanc entre son statut de «citoyen» (blanc) et celui de prolétaire. Des aspects fondamentaux de la dégradation expérimentée en Europe dans le cadre de la condition prolétarienne ont été projetés sur les Noirs, et y sont restés depuis lors. Cette particularité met en place une «dialectique» entre expansion extérieure et racisme intérieur, parce que les fondements théologiques de l’idéologie justifiant l’expansion sont une forme de lien social. (...)

La fondation de l’État américain a été construite sur l’«équilibre des pouvoirs» dont la fonction ultime est de cacher le pouvoir derrière une décentralisation apparente. Dans l’Europe mercantiliste, comme nous l’avons indiqué, l’État a institué la société civile ; en Amérique, la société civile a institué l’État. La volonté de s’évader hors d’une histoire inséparable de ses références originelles aux Lumières, l’idéologie «adamique» du jardin d’Eden du Nouveau Monde, le rôle inhabituel (du moins par rapport à l’Europe) de la «présidence impériale» en matière de politique étrangère (cf. Andrew Jackson, Franklin D. Roosevelt) ont posé les fondations pour la dialectique entre la guerre et la crise interne sur la question de la race. Mais tout ce libéralisme du XVIIIe siècle a été entaché dès le début par la nécessité de faire «sonner le tocsin au milieu de la nuit», comme le disait Jefferson en 1820, par le «fait» qu’un cinquième de la population était réduite en esclavage. De même, James Madison était conscient de la fragilité de la démocratie américaine menacée par la combinaison de la présence des Amérindiens à la Frontière et des esclaves noirs au sein des colonies. La nature anhistorique de cette «américanité», donc de cette» blanchité», était un autre «lien social», qui, dans les moments de crise, donnait cependant naissance à des idéologies qui semblaient se référer perpétuellement à la présence d’un «élément inassimilable» dans l’histoire américaine. (…)

On appelle «Reconstruction» les années 1865 à 1877 qui ont vu la fin de la Guerre de Sécession et la suppression de l’esclavage, le retour des Etats du Sud dans la Confédération et la volonté de ces mêmes Etats d’empêcher, par tous les moyens, les ex-esclaves de devenir des citoyens comme les autres. Les grèves de masse concernèrent notamment la sidérurgie où la lutte se détermine par une défaite (30 000 Noirs furent embauchés pour briser cette grève). Vingt-cinq «émeutes raciales» contre les Noirs se déroulèrent durant «l’été rouge» (Red Summeri) entre avril et octobre 1919. Des «émeutes raciales» à Mobile, Beaumont et Détroit. Ce terme hypocrite désigne souvent des pogromes contre les Noirs durant lesquels des centaines d’ouvriers blancs descendaient dans les quartiers populaires noirs pour tuer des Afro-Américains et incendier leurs maisons.

Red Scare (ou Peur rouge, 1917-1920) durant la première guerre mondiale la presse mène campagne contre les immigrés anarchistes opposés à la guerre, contre le syndicat des IWW, etc. Une loi contre la sédition fut votée par le Congrès en 1918 et plusieurs Etats jugèrent les syndicats criminels (…) Maccarthysme, dès 1947 le gouvernement Truman créa des commissions d’examen des opinions politiques des fonctionnaires, des intellectuels de la classe moyenne, souvent juifs.) La guerre froide relança la dimension théologique du XVIIe siècle avec la notion de vengeance. La théodicée de la lutte du Bien contre le Mal radical fut transposée de la Frontière à une lutte mondiale, et l’ennemi interne fut qualifié d’«anti américain».

On a souvent noté que les guerres ont apporté certains progrès sociaux à la population afro-américaine dans la mesure où l’invocation de la démocratie, nécessaire pour mobiliser la population en faveur de la guerre, contrastait violemment avec la réalité sociale des Noirs. Cette tendance a culminé avec la guerre du Vietnam dans les années 1960. C’est ici que nous arrivons au pont entre l’approche marxiste traditionnelle de la question de la classe aux Etats-Unis et la dimension mythique essentielle pour comprendre la politique de ce pays. C’est le concept du pseudo-sacré, en dernière analyse, la conscience du fonctionnaire, et son lien avec la notion d’un «empire sacré» universel.

La civilisation «métissée» du Nouveau Monde s’est également développée aux Amériques depuis le XVIe siècle dans des pays comme le Mexique et le Brésil. Mais l’Amérique du Nord possède un caractère unique en raison de son origine qui puise dans la tradition protestante radicale de la Réforme, alors que l’Eglise catholique et l’Etat despotique éclairé ont joué leur rôle respectif dans d’autres parties du continent (ce qui, une fois de plus, explique la présence de partis socialistes et communistes plus importants dans ces pays). La première élaboration du «pseudo-sacré» s’est manifestée par la volonté de Charles Quint et des Habsbourg de créer un empire universel, prétexte de lutter contre l’espionnage soviétique, le sénateur Joseph McCarthy (1908-1957) décida de s’appuyer sur la presse pour créer des scandales à répétition qui, dans un premier temps, augmentèrent sa popularité puisqu’il s’attaqua aux intellectuels, aux universitaires, à l’industrie du cinéma, etc. Mais ce démagogue anticommuniste ne se contenta pas de calomnier les militants staliniens et les sympathisants d’extrême gauche et de gauche durant la guerre froide (attitude qui ne pouvait que lui être bénéfique), il s’en prit aussi à des héros de guerre en lançant contre eux des accusations absurdes, ce qui finit par ruiner sa carrière politique. (…)

Le racisme est une idéologie aussi moderne que la science atomistique et l’économie politique, et apparaît précisément au moment où ces archétypes sont en train de disparaître, pour être remplacés par la vision moderne, dégradante, d’un sous-homme digne seulement d’être un esclave. (En outre, les archétypes auront également tendance à réapparaître au cours des crises sociales durant lesquelles le racisme sera radicalement attaqué, comme dans les années 1840 et 1960.) économie politique et le libéralisme, le racisme est une création des années 1670 et des origines de la modernité, dont les «théoriciens» fondateurs incluent aussi bien Boone, Crockett et les mythes fondamentaux des Blancs que Locke et Hobbes (...)


Le marxisme n’a pas su – à quelques exceptions près, comme Ernst Bloch – traiter en profondeur la dimension du mythe. Mais l’importance de l’influence néo-platonicienne chez Marx se manifeste dans la théorie de l’infini réel, compris dans un sens «naturaliste» où le rôle de l’imagination humaine est de transformer les lois de la nature elles-mêmes. La colonisation du marxisme par la vision des fonctionnaires d’Etat a considérablement augmenté cette faiblesse. On ne peut pas s’attendre à ce qu’une couche sociale, dont la conscience est piégée dans le pseudo-sacré, soit capable de développer une critique adéquate de cette même conscience. (...)

Le «procès du moi absolu», le rôle du pseudo-sacré dans la culture et la politique, de Pascal aux années 1970, montre comment un certain «marxisme» a été colonisé par une problématique qui lui était extérieure, à savoir celle des fonctionnaires d’Etat improductifs. (...) A ce moment de l’évolution politique, le «moi absolu» est entré dans la tradition de la «gauche». La suite du développement du pseudo-sacré passe par Louis Napoléon Bonaparte en 1851, et enfin, étape capitale et décisive, par Bismarck; tous deux utilisèrent avec succès la démagogie envers la classe ouvrière. Avec Bismarck et l’unification de l’Allemagne, le «premier pays sous développé», le «moi absolu» esthétisé du pseudo-sacré est passé de l’universalité au nationalisme populiste, et a pu servir de modèle. (…)

Tout nationalisme «tiers-mondiste» entre 1905 (guerre russo-japonaise) et 1975 (percée du «néolibéralisme» et crise/déclin de ce genre d’Etat au service du développement) a eu une tonalité «allemande», ce «nationalisme populiste romantique» élaboré par Fichte, en rupture avec l’universalisme français et celui de la Révolution française. (cf. mouvements «anticoloniaux» du siècle suivant. (Ferdinand Lassalle, l’interlocuteur social-démocrate de Bismarck et le porte-parole de gauche de la fonction publique d’Etat, est le prototype même de la figure du pseudo-sacré). Une fois arrivé au stade «allemand» de l’évolution de cette conscience, nous pouvons retracer le reste de sa trajectoire en partant, après 1905, de la constitution du triangle Occident/Russie/«tiers-monde», des personnages de Roosevelt, Hitler et Staline (1933) dans la consolidation de la phase de la domination réelle, et enfin de l’«anti-impérialisme» nationaliste du tiers-monde de 1945 à 1975.

Il ne s’agit pas seulement de «l’histoire des idées» parce que cette idéologie repose sur la couche qui gère l’Etat mercantiliste et sur son programme économique pour «l’Etat mercantiliste fermé». L’histoire de ces concepts aussi ouvre la voie à un débat sur le mouvement noir aux États-Unis, représentés par des personnages tels que W.E.B. DuBois (qui a reçu une éducation en partie prussienne), Marcus Garvey, et les nationalistes noirs des années 1960.

(…) Marcus Garvey, 1887-1940. Né en Jamaïque, il vint vivre aux Etats Unis et créa en 1917 l’Association universelle pour l’amélioration de la cause noire (UNIA), organisation afro-américaine de masse pendant quelques années. Partisan d’un retour des descendants des esclaves noirs en Afrique, il est considéré comme un précurseur du panafricanisme. Comme tout nationaliste, Garvey tint des discours contradictoires et confus : il alla jusqu’à affirmer dans des interviews en 1937 et en 1939 que ses partisans avaient été les «premiers fascistes» et que Mussolini avait «copié son fascisme» sur l’UNIA, tout en écrivant aussi des poèmes à la même période dénonçant la «brutalité» de Mussolini, sa «folie» et son «manque d’éducation».

(…) Déjà pendant la guerre du Pacifique, les Japonais avaient utilisé le thème de l’oppression des Afro-Américains dans leur propagande. Mais ce n’était qu’un avant-goût du problème posé lorsque les États-Unis durent rivaliser avec l’Union soviétique et la Chine pour obtenir l’allégeance du bloc des «non-alignés» (du tiers-monde) au cours de la période de la décolonisation (1945-1962) et en particulier après la Conférence de Bandung en 1955. Suite à la «décision Brown» en 1954 et au boycott des bus à Montgomery en 1955, l’utilisation des soldats américains pour imposer la déségrégation dans la crise de Little Rock fut un événement important pendant la guerre froide. L’expérience que les Afro-Américains avaient eue en Europe (à la fois le fait de se battre sur les champs de bataille et de participer à une «guerre pour la démocratie») avait intensifié leur désir (comme durant les guerres précédentes) de connaître un peu plus de démocratie dans leur pays natal. Mais le renouveau de leurs luttes se déroula dans un contexte international où leur oppression n’avait rarement, voire jamais, été aussi fortement évoquée, en particulier parce que «l’opinion internationale» incluait désormais de nombreux pays du tiers-monde et en particulier des Etats africains qui n’existaient pas avant la seconde guerre mondiale. La bibliothèques, les parcs publics, les terrains de tennis ou de golf, les équipes sportives, les théâtres et cinémas, etc., opérations toutes menées au nom du principe hypocrite du «séparés mais égaux». Conférence de Bandung, première conférence de 29 pays africains et asiatiques dits «non alignés» dont la Chine maoïste, l’Egypte nassérienne, l’Inde de Nehru et l’Indonésie de Soekarno, et l’une des sources de l’idéologie tiers-mondiste qui se prétend indépendante des impérialismes américain, européen et russe.

Dans l’affaire Brown, la Cour suprême prit position contre le ministère de l’Education et déclara la ségrégation illégale sur tout le territoire américain ce qui déclencha des centaines de mouvements notamment dans le Sud pendant la décennie suivante. Le boycott des bus à Montgomery dura treize mois et obligea la Cour suprême en 1956 à déclarer illégale la ségrégation dans les transports. La ville de Little Rock devint tristement et mondialement célèbre quand, dans le cadre des suites légales de l’affaire Brown, un lycée local refusa de scolariser neuf élèves noirs avec le soutien du gouverneur et de la Garde nationale en 1957. De nombreuses manifestations racistes se déroulèrent dans cette ville et le président Eisenhower finit par envoyer mille soldats pour faire appliquer la loi. Les autorités locales (dont le Parti démocrate) résistèrent pendant près de deux ans, les élèves afro-américains étant en permanence protégés par des soldats qui leur servaient de gardes du corps car les élèves et les parents blancs les harcelaient.

La législation sur les droits civiques au début des années 1960 fut le résultat d’abord et avant tout des luttes de masse menées par les Noirs et leurs alliés en Amérique, mais le nouveau contexte international favorisa aussi leur succès. Voyons, en conclusion, comment les différents niveaux de la politique, de l’économie et du mythe se sont combinés, aboutissant au crescendo atteint durant la période 1964-1969. A ce moment-là, le Parti démocrate du New Deal fut laminé en tant que parti dirigeant national ; l’hégémonie économique des États-Unis atteignit son apogée au niveau mondial ; et le «pseudo-sacré», l’idéologie des classes moyennes improductives dans le champ politique «progressiste», a été détruite. Dans l’immédiat, cette destruction a été forgée par deux causes indissociables : l’essor du mouvement noir et l’intensification de la guerre du Vietnam. Mais, juste au-dessous de la surface, ces deux aspects de la crise exprimèrent un changement dans la position économique internationale des Etats-Unis et, par conséquent, un aplatissement, suivie d’une chute rapide, du niveau de vie de la classe ouvrière américaine. Cela a été annoncé par les débuts de la régression du niveau de vie des Noirs, régression que, selon certains critères, l’on peut dater du début des années 1960. Dans l’histoire de la classe ouvrière américaine après la seconde guerre mondiale, la récession de 1957-1958 a constitué un tournant. Elle marque le début des investissements directs américains massifs dans la production à l’étranger, dans un premier temps au Canada et en Europe occidentale, et à partir de la seconde moitié des années 1960, de plus en plus dans certaines zones spécifiques du tiers-monde.

  Pour l’économie nationale des États Unis cela signifie la fin de l’expansion de la main-d’œuvre industrielle et le tarissement de l’emploi industriel pour les migrants noirs venus du Sud. Les Afro-Américains ont été les premiers à subir la pression sur les revenus et la restriction des possibilités qui frappèrent la classe ouvrière blanche à partir du milieu des années 1960. Avec le recul, il nous est facile d’effectuer cette constatation mais, à l’époque, très peu d’observateurs, encore moins des responsables de haut niveau dans le domaine politique ou économique, étaient conscients que l’expansion d’après-guerre s’était, pour l’essentiel, épuisée en 1965. L’un des principaux signaux du mécontentement de la classe ouvrière fut le succès de Wallace lors des deux élections de 1964 et 1968 (George Wallace, 1919-1998, représentant de l’Alabama, juge puis gouverneur. Démocrate, il devint partisan de la ségrégation raciale après son échec aux élections de 1958. Il se présenta aux primaires démocrates en 1964 contre Lyndon Johnson et remporta 1/3 des votes dans plusieurs Etats etrt de l’électorat ouvrier «ethniquement blanc» dans le Nord. A l’époque, cela fut largement interprété comme une réaction contre le soutien des démocrates à des lois favorables au développement des droits civiques et de l’Etat- providence ; mais aussi une réaction contre les soulèvements urbains des Afro-Américains entre 1964 et 1968, et contre la radicalisation du mouvement noir entre la phase de la lutte pour les droits civiques (1954 - 1965) et celle du Pouvoir noir en 1965-1966. 

Mais la pression économique naissante a alourdi le climat social et rendu la question raciale plus volatile. Historiquement, il semble incontestable que les travailleurs blancs américains ont connu en même temps les succès du mouvement noir et la pression sur leur propre situation par le biais de l’industrialisation, et qu’ils ont donc associé les deux phénomènes. Telle est la «base matérielle» de la nouvelle phase du racisme des Blancs au sein de la classe ouvrière (racisme dont nous avons essayé précédemment de retrouver les racines historiques très anciennes): l’émancipation des Noirs a été la première manifestation, et la plus palpable, des conséquences de la dévalorisation pour la classe ouvrière blanche. En outre, cela s’est produit dans une situation sans précédent, pour l’Amérique, de déclin économique généralisé au niveau national. Après le milieu des années 60, les deux ailes de la coalition du New Deal (la classe moyenne libérale et la classe ouvrière blanche) ont emprunté des directions différentes. La classe moyenne «libérale», qui s’est aujourd’hui entichée du malthusianisme post-moderne, fixe toujours l’ordre du jour de la «gauche» américaine, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du Parti démocrate. Il est donc compréhensible que la classe ouvrière «ethniquement blanche» reste emprisonnée dans son ghetto provincial dominé par le clientélisme politique urbain (clientélisme qui est la vraie forme d’existence d’une «social-démocratie immergée» en Amérique). La question raciale façonne l’ordre du jour et a déterminé les résultats de la politique nationale américaine depuis 1964. (…) la question raciale touche de nombreux aspects de la politique américaine qui, à première vue, ne sont pas immédiatement liés à la race, et obtint 13,5 % des voix en tant qu’indépendant (score le plus élevé depuis 1924 pour un tel candidat) en 1968 contre Richard Nixon. (…) En effet, spécialement depuis le début de l’ère Reagan, des questions comme la criminalité, le maintien de l’ordre et l’application des lois, les prisons, la peine de mort, le sida, l’éducation, l’alphabétisation, la dégradation des villes, la réforme de l’aide sociale, les guerres des gangs liés à la drogue, le salaire minimum et même la politique étrangère (comme au Moyen-Orient ou en Afrique du Sud) ont toutes un soubassement racial qui effectue des ravages sur les anciens éléments de la défunte coalition du New Deal. 

La plupart de ces phénomènes résultent directement du déclin économique et des restructurations permises par la haute technologie, qui ont toutes deux réduit le nombre d’emplois bien rémunérés chez les cols bleus, situation qui avait permis d’acheter deux décennies de stabilité sociale après la seconde guerre mondiale. En détournant l’attention des véritables sources de ces phénomènes dans l’économie mondiale capitaliste, les conservateurs exploitent au maximum l’incapacité de l’actuelle opposition organisée à formuler une solution alternative sérieuse. Ces phénomènes sont la matérialisation visible de la dévalorisation et de la crise économique actuelle qui touche les travailleurs blancs, et ils sont associés dans l’esprit des exploités à la question noire. Telle est la manifestation la plus récente, et peut-être la plus meurtrière de la façon dont, dans l’histoire de l’Amérique, les questions de classe ont toujours été présentées comme des questions de race. 

La classe ouvrière américaine a toujours été une classe internationale, puisqu’elle a été nourrie par les immigrés issus des régions agricoles non viables de l’Europe entre 1840 et 1924, puis ceux originaires des Caraïbes et d’Amérique latine après 1945. Le capitalisme a lui aussi toujours été un système international. Mais depuis la seconde guerre mondiale, et plus particulièrement depuis le début de la désindustrialisation de l’économie américaine et son déclin dans les années 1960 et 1970, l’internationalisation de l’économie mondiale et donc aussi de la position de la classe ouvrière a définitivement brisé l’apparent cadre «national» de la politique pour la classe ouvrière. La dernière fois que la classe ouvrière a pu se «dispenser» d’avoir une politique autonome aux États-Unis, cela s’est produit dans les années 1930, dans un contexte d’isolement après la défaite de la vague révolutionnaire mondiale de 1917-1921. Il n’y a jamais eu de solution viable et durable pour la classe ouvrière dans un cadre national, quel qu’il soit, mais jamais cette vérité n’a été aussi palpable qu’aujourd’hui. Depuis les années 1970 au moins, (les observateurs les plus charitables estiment que la chute du niveau de vie réel aux États-Unis depuis 1973 a atteint 15%), la classe ouvrière américaine dans son ensemble a été prise dans un jeu à somme négative : en effet, la stratégie des capitalistes à l’échelle mondiale a été de réduire la masse salariale au détriment des travailleurs américains et européens en imposant des innovations de haute technologie dans les secteurs de pointe et en déplaçant la production de masse dans le tiers-monde. Comme nous l’avons souligné, la première phase de ce processus affectait déjà les travailleurs américains à la fin des années 1950 et ses premières victimes ont été les Noirs et parmi eux ceux qui auraient pu rejoindre les rangs de la classe ouvrière, au début des années 1960. La vision malthusienne du monde défendue par les anciens partisans du camp «libéral», ainsi que par la plupart de la «gauche» aux Etats-Unis, les rend incapables de répondre efficacement à cette situation.

Pour renouveler avec succès les mouvements de la classe ouvrière internationale, et a fortiori ceux de la classe ouvrière américaine, il faudra rompre avec ce jeu à somme négative qui domine l’économie internationale. Sans une telle perspective, la lutte contre les politiques d’austérité ne pourra être menée en utilisant des catégories discréditées (essentiellement, la chimère d’un nouvel État-providence keynésien, ou plus récemment, la greffe d’une «politique industrielle» nationale sur un tel Etat). L’hégémonie idéologique du courant conservateur est telle qu’elle peut fixer la quasi-totalité de l’ordre du jour politique «visible» en manipulant les symptômes de la crise sociale provoquée par ses propres décisions ; la pseudo-opposition de gauche, toujours attachée à la perspective malthusienne et entropique de la fonction publique d’Etat, est suffisamment prisonnière du néo-libéralisme pour peindre le monde à sa propre image. une Tant qu’une stratégie internationale ne sera pas développée pour affronter crise internationale et une classe capitaliste internationalement organisée, (…) on peut prédire que de nombreux travailleurs blancs continueront à percevoir le sous-prolétariat noir comme la cause la plus immédiate, à leur porte, de leur propre appauvrissement. Dans une telle situation, la base matérielle du racisme se renforcera, et des décennies de blocage et de dérive du système politique américain continueront à avoir des effets délétères ».



Point final. Un manifeste. (Les principaux points de ce texte de 2012 ont été développés dans le Manifeste sur la gauche et les gauches écrit en 2014 et reproduit dans ce numéro, NdT) de Joao Bernardo ancien de Combate

« Je suis las. Pour être honnête, j’en ai vraiment marre. Pas seulement d’écrire en vain – ce qui serait sans importance – mais que d’autres avant moi aient écrit en vain et que quelques-uns partagent aujourd’hui le même sort. 1. La fin des régimes soviétiques a suscité en moi deux grandes illusions: j’espérais, que, une fois le capitalisme d’Etat liquidé, on cesserait de confondre le socialisme avec les nationalisations et la centralisation économique ; et je pensais également qu’apparaîtrait une nouvelle synthèse programmatique, dépassant le marxisme et l’anarchisme doctrinaires. De nombreux marxistes, malgré tout leur matérialisme historique, s’échinent à vouloir revenir quatre-vingt-quinze ans en arrière pour ressusciter l’étatisme et le centralisme. Ils continuent à promouvoir le nationalisme, comme si celui-ci n’était pas synonyme d’étatisme, dans la mesure où une nation est – ou aspire à être – la sphère d’existence d’un État. Néanmoins, il faut reconnaître que certains marxistes ont fait un effort d’autocritique, qui aboutira peut-être à rajeunir l’héritage de Marx. Parmi les anarchistes, cependant, on n’assiste même pas à une telle évolution, parce que, étant hostiles à la pensée dialectique, ils croient que l’on peut 174 revenir en arrière dans l’histoire et avec les mêmes recettes, reconstruire correctement ce qui a fait faillite …


Pour lire l'intégralité de ces textes :


la_gauche_identitaire_contre_la_classe_fe_vrier_2017-2.pdf

1Il faut saluer l'immense travail accompli depuis des décennies, comme auteur d'articles de la revue trotskienne « Combat communiste », qu'il a saisi informatiquement, un immense travail de ce correcteur d'imprimerie (il a travaillé chez Gallimard) comme 'archiviste et traducteur. Je note cela bien que mes rapports avec aient souvent été tends ; je l'ai rencontré pour la première foi il y a 50 ans à Cachan en 1972 où il était petit chef de LO, mais petit à petit il semble s'être décrassé de sa couche de petit chef dans tous les domaines, devenant éditeur libéral capable par exemple de publier mon livre sur Marc Chirik, co-écrit avec Michel Roger. Joao Benardo que j'ai toujours admiré comme le meilleur écrivan de l'ancienne ultra-gauche, m'a franchement épaté avec son Manifeste « j'en ai marre », référencé à la suite de Goldner.

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