"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

dimanche 10 octobre 2010

Chérèque en blanc chez Ruquier


On n’était pas couché ce samedi soir. La protestation contre la suppression de la retraite est le sujet récurrent du moment. Elle avait donc sa place sur le plateau de la principale émission pipole française. Oh bien sûr avec la légèreté et le cynisme qui sied à une émission en sursis, usée jusqu’à la corde et frisant le crime de lèse-majesté face au roi de l’Elysée. Pourtant aucun danger avec Ruquier et ses deux procureurs culturels. L’émission est comme le four à pyrolyse de votre kitchen équipée : auto-nettoyante. Ruquier est devenu le clown blanc défenseur de la veuve sans talent et de l’orphelin en mal de reconnaissance artistique ou politique. Le meneur de plateau poignarde ses deux vilains à chaque fois qu’ils semblent porter une critique indépendante de toute publicité clandestine. Le jeu des trois compères est encore plus visible lorsqu’arrive l’heure du potiche politique de la soirée : Ruquier, Naulleau et Zemmour sont très respectueux des puissants mais veules avec les faibles. Le scoop de la soirée, animal assez rare dans ce genre d’émission rigolote, fût samedi le principal bonze français, François Chérèque, le type qui emmerde plus les traitements de texte parce qu’ils ne savent jamais s’il faut deux é accent aigu ou deux è accent grave à son nom, que le roi Sarko dont il reste le premier chambellan en milieu col blanc, majoritaire désormais face aux bleus.
Depuis que les syndicats sont subventionnés par l’Etat capitaliste, les permanents n’ont plus de soucis à se faire pour leur déroulement de carrière ni leurs sous-fifres de la base pour les cartes d’adhérents déchirées après les habituelles trahisons en fin de grève, les cotisants ne cotisent plus alors qu’ils sont toujours traités comme des cotisants. Chérèque en vedette donc est, avouons-le, assez représentatif de cette nouvelle classe ouvrière à prédominance de cols blancs : pugnace mais craintif, capable de bavardage mais mauvais discoureur, ambigu jusqu’à l’os, confusionniste dans l’âme. Même s’il n’est pas élu directement par les millions de prolétaires, son souci du « social » et des « salariés » est assez représentatif d’une classe ouvrière, pardon travailleuse, molle et inconsistante qui se laisse balader depuis bientôt un an par la plus considérable attaque anti-ouvrière depuis la guerre, parce qu’elle n’a aucune perspective politique, parce qu’elle n’a pas encore assez bouffé de vache enragée, parce qu’elle est émiettée en corporations étroites et que les tailleurs et costumes des employés et enseignants sont plus propices aux « négociations » de bureaux syndicaux qu’aux jeans des ouvriers minoritaires plus aptes à se frotter sur les trottoirs de la rue émeutière. Même Bernard Thibault, dit « Titi » avec son langage abstrait, ne fait pas le poids face à Grosminet de la CFDT, et cours derrière son passé en bleu de chauffe quand les ouvriers d’usine obéissaient encore au caporalisme stalinien. A classe ouvrière décevante et ronchonnante, général syndicaliste barbant et plastronnant. Le ton est rapidement donné par Ruquier, la discussion devra être vive et rapide, pour éviter tout temps de réflexion et noyer la gravité de la question sous les paillettes du studio et les applaudissements sur commande.
Ruquier : alors cette grève du 12 sera-t-elle suivie le 16 ?
Chérèque : Pour mardi c’est décidé, après… c’est les cheminots qui décideront. L’action syndicale paie mais pas toujours…Le décalage à 67 ans est injuste…
[Notez bien, pour mardi les Etats-majors avaient décidé, et pour après ce n’est pas tous les travailleurs qui sont éventuellement appelés à décider mais… une minorité (un peu privilégiée encore pour la retraite, faut le dire) les cheminots (et merde aux victimes usagers)]
Zemmour (en lévitation Dupond) : … se moquent du monde. Sont pas concernés… partent à 52 ans en retraite…
Chérèque (le coupant comme un ignare) : ouais tout le monde n’est pas concerné tout de suite. L’autre réforme ne s’appliquera que dans cinq ans. (Le débit de la parole s’accélère). Certains cheminots partent en ce moment à soixante ans… Ce décalage s’appliquera à tout le monde. Les salariés ont compris qu’il leur fallait travailler plus longtemps.
[La discussion de bistrot permet de voir le perpétuel double langage du larbin n°1 du gouvernement : alternance de la déclaration protestataire gratuite et inodore (« 67 ans c’est injuste ») et de la « lucidité gouvernementale » (« les salariés ont compris… »]
Zemmour (vindicatif): En 2003 vous avez signé, accepté le report à quarante et une année, vous avez fait face à une énorme contestation syndicale qui a donné lieu à une hémorragie de militants…
Chérèque (calme) : n’exagérons pas ! Pas une hémorragie, nous sommes des centaines de milliers, à Peine 30.000…
Zemmour : oui mais 30.000 qui ont fondé SUD !
Chérèque (complaisant) : Vous savez on a signé honnêtement pour mettre fin aux inégalités, pour aligner le public sur le privé. Par équité. D’ailleurs cette réforme de 2003 était une réforme plus juste.
[Zemmour se tait après cet incroyable aveu de cynisme et de complicité syndicats-gouvernement, juste après avoir filé à sa manière un coup de chapeau à un autre syndicat de merde, complémentaire des saloperies des autres, le rabatteur à défile SUD]
Naulleau : Ce bras de fer depuis des mois est un aveu d’échec ?
Chérèque : Aveu d’échec… pour notre pays, à partir du moment où il n’y a pas de négociation de la part du gouvernement.
[Double esquive du bonze et un bon gros mensonge: il ne répond pas aux raisons de la durée du tortillard gréviste et renvoie la question au souci (bourgeois) de la nation – sous-entendu que la réforme est inévitable – et il est (comme ses compères des autres mafias) 24H sur 24 au téléphone avec les ministres et le roi.]
Naulleau (doublant sur sa droite Zemmour): Comment donc ? Qu’est-ce que cette situation ? Des partis votent la réforme dans les assemblées parlementaires et des gens persistent à manifester dans la rue ! Est-ce admissible qu’on conteste des élus du peuple tout de même ?
Chérèque : A partir du moment où vous avez un refus de négociation de la part du gouvernement… car vous n’avez pas été sans remarquer qu’il y a eu une nouvelle étape, des concessions au parlement et au sénat. Le président a fait des concessions lui aussi, bien sûr elles ne sont pas suffisantes par rapport à ce que nous demandons. Mais on commence à changer les choses avec les grèves reconductibles.
[Même rengaine ridicule du bonze mais il trahit à nouveau le caporalisme syndical foncier avec ce « on commence » et alors que les grèves reconductibles ne sont même pas encore mises en œuvre, rien n’est changé ni ne sera changé tant que les derniers agités du gauchisme ne seront pas calmés… dans l’attente d’un retour de la gâoche caviar dans deux ans comme le leur a répondu Titi via Monsieur Dautanqueue (Noble de court du Monde).]
Naulleau : … pour faire quoi ?
Chérèque : Nous on respecte le travail républicain. On peut encore gagner des choses. Si ça s’arrête, le débat ne s’arrêtera pas. On a fait comprendre aux salariés que la réforme était injustifiée. [Lecteur tu te rappelles qu’il a dit au début que « la réforme est comprise par les salariés », ne mouillant pas le syndicat sémantiquement, langage très franc-mac]
Nous avons un message à faire passer au gouvernement. Nous avons le soutien des sondages.
[D’abord il faut rappeler que le syndicat est soumis au parlement, ensuite pacifier la colère en l’engageant à quitter la rue pour regagner les salles feutrées de la négociation permanente où le « débat » entre ministres et syndicalistes pourraient reprendre sereinement un verre à la main]
Ruquier (rigolard): Vous êtes pour la grève illimitée ?
Chérèque : On a jamais appelé à la grève illimitée. Si les salariés la décident, je soutiendrai.
Zemmour : Vous êtes poussé vers un affrontement ?
Chérèque : Le déficit est dû à la crise, mais il n’est pas normal que les salariés la paye. Le capital est taxé trois fois moins que le travail.
[Suit une passe d’arme de spécialistes économiques entre Zemmour et Chérèque, où il est question de retraite à la carte (non syndicale) et de ponctionner les hautes fortunes, et où les artistes du plateau de l’échange avouent leur ignorance et font rire la salle. Les deux protagonistes parlent si vite et ont l’air de s’y tant connaître que le spectateur prolétaire lambda se dit que c’est trop compliqué pour lui, mais qu’ils se foutent quand même de la gueule du monde.]
Chérèque : On arrive au bout du moment pour faire pression sur le gouvernement pour qu’il change.
[Tout est dit en une phrase sybiline – à la manière de Titi cégéti – montrant que les appareils gouvernementaux-syndicaux s’essoufflent en pronostiquant la fin de la haine générale contre la suppression de la retraite pour les prolétaires, ou en tout cas sa mise au rancart. Chérèque se lève sous les applaudissements des demeurés spectateurs du studio et s’en va vers d’autres négociations plus discrètes. A demi inquiètes.]

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