"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mardi 19 février 2013

LE COMMUNISME N'AVAIT PAS ENCORE COMMENCé




ENTRETIEN AVEC UN CAMARADE (FEVRIER 1991)

J’ai tendance à croire aux lieux prédestinés. Au cours de nos années-lycée « politisées » dans le XVe arrondissement nous avons souvent polémiqué, pinaillé, gueulé dans les mêmes bistrots de Pasteur à la Motte Picquet. En 1967 comme en 1990, nous nous jetions à la tête des épithètes selon la vision de l’impétrant, néo-gaulliste, barbariste ou bordiguiste : le parti c’est la classe ? la résistance nationale pouvait-elle être révolutionnaire ? Peut-on se servir des syndicats comme le disent les trotskystes ? Peut-on défendre Kronstadt ? Ils avaient défilé les Jean-Pierre Hébert, Wladimir (oui oui même prénom que Lénine), les futurs fondateurs de « Communisme ou Civilisation », et tant d’autres comètes de la croyance révolutionnaire, aux terrasses ou près du comptoir. Mais pas dans la réalité consumériste du prolétaire de l’île Seguin, à un jet de pavé.
La retranscription de l’entretien que nous avons mené Claude Bitot et moi-même dans ce même café du XVe arrondissement de Paris, au Métro La Motte Piquet (où je me souviens que Wladimir et moi avions eu un mal fou à défendre la répression de Kronstadt face à un libertaire qui ne se donnait même pas la peine d’argumenter), au mois de février 1991, a subi les outrages du temps. Dans mon grenier les souris métalliques ont rongé mes disquettes souples de l’époque anté-internet et laissé des trous béants dans le corps du texte que nous avions retravaillé tous deux pour qu’il soit conforme à notre réflexion à ce moment-là. Je venais de publier mon troisième livre « Programmes et perspective communiste », en réaction à l’atonie théorique qui frappait le CCI, qui ne publia jamais la deuxième brochure épaisse prévue sur la question de la transition révolutionnaire, gagné par le prurit activiste des « années de vérité ». J’avais soumis mon projet à l’organe central et proposé à Taly, la sœur du fondateur du courant de s’associer à un travail de fond ; cette dernière, anarchiste invétérée, plus préoccupée par sa quête impuissante d’une promotion dans la hiérarchie de l’organisation que par une étude du sujet « le communisme comme perspective », avait décliné, ne voyant guère d’intérêt à collaborer avec une petite pointure comme moi. Quant à l’organe central, la réponse était : amuse toi à écrire ce que tu veux, nous on prépare les « années de vérité » qui nous mèneront à la révolution purement prolétarienne certifiée par un saut par-dessus les grèves de merde syndicale. Au début des années 1990, nous avons vu arriver aux permanences et réunions publiques un « gros calibre », Claude Bitot. Pas n’importe qui. Un des vieux routiers du maximalisme révolutionnaire d’avant les bébés 68. Il avait assisté à des réunions avec Bordiga. Il avait fait le voyage chez Damen en 1968 en compagnie de Marc Chirik. Personnage séduisant et fraternel, que venait-il faire après sa traversée du désert, boire à la coupe déjà vermoule du CCI ? Non, il continuait, comme théoricien militant, à chercher à approfondir les questions politiques et économiques du point de vue du marxisme. C’est ainsi que nous nous liâmes et que nous eûmes l’occasion de nous rencontrer, plus précisément après que Claude ait lu mon livre donc sur la « perspective du communisme », compilation laborieuse des programmes classiques, et pas très originale, qui voulait au moins déblayer le terrain d’un vaste sujet… programmatique, plutôt opaque et mal cerné par le milieu maximaliste. Claude avait furieusement annoté mon livre, et, le contenu de notre débat reflète encore une démarche de sa part tâtonnante et ouverte. En réalité, il s’en servit pour dépasser souvent fort brillamment des vieilleries que j’avais débitées, pour produire son propre ouvrage : « Le communisme n’a pas encore commencé », publié plus tard par les Cahiers Spartacus. Ouvrage fort intéressant, novateur et plein d’oxygène sur plusieurs plans, mais dont je fis une critique, non publiée par le CCI, lui reprochant une certaine « social-démocratisation » dans la théorie, des illusions pacifistes, et aussi un moralisme pudibond qu’on a retrouvé dans le dernier livre qu’il a fait éditer en Italie, où le communisme est vu comme frugal, presque talibanesque-péquenot et la sexualité enfin rendue angélique ! Sur la frugalité on pourrait concéder que Claude a été prémonitoire, vu qu’on n’a plus envie de toucher à la bouffe industrielle vu les merdes que le capitalisme nous sert dans l’assiette ! Sur la sexualité, je ne me prononcerai pas pour le moment, me bornant à constater que la gauche « progressiste » présente comme révolutionnaire l’institution la plus réactionnaire, le mariage (fût-il entre hommes) et théorise la plus grande imbécilité démagogique de tous les temps ladite « égalité », des sexes en particulier – visant comme en Suède à supprimer les notions de féminité et masculinité – au lieu de commencer par RESPECTER LES DIFFERENCES. Tout ce que peut générer la société bourgeoise actuelle, au niveau des mœurs, comme au niveau politico-économique, est à peu près invraisemblable, totalement aliéné et tourne le dos à ce que pourra constituer humainement la société communiste. Si on y arrive. Peut-être pas de manière aussi cool que le rêvait Claude.

Sans revenir sur ces critiques, ni sur les mérites de Bitot, il est toujours bien vivant et continue sa réflexion de théoricien (comme le montre son récent courrier versus le mandarin rigolo de N+1 dans ces colonnes) , conscient 30 ans avant Paul Jorion que le capitalisme allait être bientôt au bord de son effondrement, cette discussion fraternelle qui date de plus de vingt ans – probablement la seule discussion menée sérieusement sur la possibilité du communisme réel hors des groupes-couples fossilisés et nez plongé dans l’actualité – reste étonnamment fraîche et exemplaire, malgré les outrages de l’informatique périssable.

JLR/Hempel

NB: ceux qui possèdent encore mon livre "Programmes et perspective", couverture verte, pourront en retrouver l'intégralité de cet entretien - non polluée par la fragilité informatique dans la durée -  "en guise de conclusion"

ENTRETIEN SUR LA TRANSITION AU COMMUNISME


Claude Bitot: (…)  question, à propos de Kronstadt. "Se voit interdit"? Je pose la question: par qui ? Il y aura donc non pas un mais deux pouvoirs. Quand on dit qu'on interdit, on s'en donne les moyens, cela ne reste pas une simple déclaration de principe. Le rapport parti-Etat-Soviets-conseils ouvriers...? Quelle nuance entre conseils et soviets ?”
P.H . (…)

Claude Bitot:  (…) l'abstrait de l'Etat ouvrier. Il y a eu la Commune, etc. Et puis il y a la Russie... La Russie de l'époque, c'est 80% de paysans! La question dominante est: qu'est-ce que cet Etat ouvrier dans un pays arriéré où les paysans sont l'immense majorité ? Marx disait que les paysans, ce "sac de patates", sont incapables de se représenter eux-mêmes. Tous les partis bourgeois, ou "bonapartistes", se sont toujours appuyés sur ce "sac de patates". Quand Lénine parlait de la Russie comme d'un pays petit-bourgeois, cela avait une réalité. Les soviets en Russie étaient noyés dans la masse paysanne. La classe ouvrière était ultra-minoritaire. Au niveau des élections on était loin de la représentativité bourgeoise démocratique, avec cette discrimination d'une surreprésentation des voix ouvrières par rapport aux paysans. C'était un pays qui n'était pas développé; pour l'essentiel, il était comme le tiers-monde. Quatrième puissance mondiale mais dans un pays où les techniques étaient très rudimentaires. Le classement véritable de la Russie dans la hiérarchie mondiale, selon Bairoch, était à la 10ème place, après l'Italie et l'Espagne en 1914. C'est pour cela que, dans ce cadre arriéré il est très difficile de théoriser le problème de l'Etat ouvrier à partir de cette expérience. Il y a aussi l'expérience allemande, mais elle n'a pu être une expérience de gouvernement ouvrier; la social-démocratie mène la danse et donne son appui au système représentatif bourgeois. Au lendemain des journées de janvier 1919 des millions d'ouvriers vont défiler devant les urnes et donner leurs voix aux massacreurs des spartakistes.
C'est comme lorsque Marx dit que la Commune de Paris c'était la dictature du prolétariat, alors que l'expérience était là limitée à une ville. Dans la situation d'arriération de la Russie, il n'y avait pas de solution pour l'approvisionnement, il a fallu envoyer des "détachements ouvriers" pour réquisitionner chez les paysans. Il a fallu attendre la NEP pour limiter les dégâts. Toutes ces difficultés sont le produit d'un Etat dans une situation bancale. Toute cette situation était le produit objectif d'un Etat qui ne reposait pas encore sur un capitalisme suffisamment développé pour permettre la mise en place de l'étape socialiste. Dans les pays développés, ce sera différent car là il y a 80% de salariés. Cette masse paysanne en Russie a été un boulet qu'il a fallu traîner.”

(…)
PIERRE HEMPEL: (…) qu'est-ce qui peut expliquer que l'expérience ait duré aussi longtemps en URSS si ce n'est, paradoxalement, un arrière-pays très agricole. Une expérience similaire en Angleterre n'aurait pas excédé quinze jours. Aujourd'hui une telle tentative révolutionnaire dans un pays développé, soit s'étend très rapidement, et aux pays les plus industrialisés, soit elle échoue très très rapidement. Il n'est pas possible de recommencer l'expérience russe.”

Claude Bitot: (…) En Russie la masse paysanne a freiné, a compliqué l'expérience. L'idée de Marx, de Lénine et des bolcheviks, c'était de prendre le pouvoir. A la fin, cela devient un mythe révolutionnaire. L'Etat au lieu de dépérir, au lieu d'être l'émanation de l'immense majorité de la population tel que Marx le supposait, s'est renforcé, il est devenu de plus en plus un corps séparé. A l'intérieur du conflit entre cet Etat et une classe ouvrière faible apparaît le phénomène bureaucratique entrevu par Marx et par Lénine en 1917. S'il a fallu mettre en place à nouveau les appareils de coercition comme la nouvelle police, la Tchéka, c'est aussi en bonne partie à cause de la campagne. L'antagonisme avec la campagne alimente le renforcement des appareils de répression. Cela débouche sur une pratique de répression.
Je ne pense pas pour autant que dans une phase intermédiaire demain on pourra se passer d'organismes de surveillance et faire prendre des risques aux ouvriers en armes. Mais il faut être conséquent avec ce que Marx disait dans le programme, ou on supprime la police, ou comme les bordiguistes on dit: la dictature c'est la dictature du parti, et on le sait à l'avance... Mais ce n'est pas que ça le programme. Comme tu le soulignes, nous aurons affaire à des menées clandestines contre lesquelles les milices ouvrières sont impuissantes à lutter.
Lénine s'est escrimé à écrire L'Etat et la Révolution, un bouquin projeté dès 1916. Ce n'était pas pour faire un discours académique sur l'Etat. Il s'inscrivait dans une stratégie de prise du pouvoir révolutionnaire. Il y a bien là le projet d'un "Etat ouvrier" tel que Marx avait commencé à le définir. C'est un Etat ouvrier qui s'appuie sur la paysannerie certes, mais qui doit diriger la paysannerie. L'Etat ouvrier n'a pas à diriger, il se dirige lui-même.
Tu écris: « Si cet Etat-là est anti-communiste, il faut s'en passer car tout ce qui est conservateur et anti-prolétarien peut être assimilé à la contre-révolution. Un anarchiste te dirait: il faut le détruire. En Russie il y a une dégénérescence de l'Etat prolétarien, qui a secrété des appareils tels que la Tchéka, une bureaucratie, et une bande de fonctionnaires démultipliée. On ne peut pas projeter une telle expérience sur le futur.”

PIERRE HEMPEL: on pensait que la contre-révolution viendrait de la paysannerie". Or la contre-révolution n'est pas venue de la paysannerie, mais de l'Etat dans une situation d'isolement et de confusion du rôle du parti et de l'Etat. C'est autour du rôle et de la nature de l'Etat transitoire qu'on peut comprendre par où est passée la contre-révolution.
Tu es bien d'accord que selon l'acceptation marxiste, on n'a que deux choix: soit on se passe complètement de l'Etat, à la façon des anarchistes et on saute par-dessus l'étape de la transition, on plonge bienheureux tout de suite dans le communisme; ceci est la version des merdeux anarchistes en général. Soit on reconnaît l'inévitabilité d'une phase de transition, où il y a nécessité d'un Etat temporaire, mais quel est cet Etat ? Quelle est la nature de cet Etat, tel est le coeur de la question. Existe-t-il un Etat "prolétarien"?
Depuis le travail théorique de BILAN - qui défend pourtant encore la notion d'Etat "prolétarien" - on a remis en cause dans la gauche communiste l'idée que ce soit le parti qui assume les responsabilités étatiques. Ensuite, la Gauche Communiste de France va plus loin, et reprend la définition d'Engels "l'Etat-fléau". La Gauche communiste de France (INTERNATIONALISME) va plus loin et définit l'idée que l'Etat ne peut pas être "prolétarien". Sur cette question un débat a été mené au cours de la deuxième moitié des années 70 dans le Courant Communiste International. Une brochure a été produite et est toujours disponible. On y trouve des camarades défendant encore l'idée d'Etat "prolétarien", une tendance conseilliste (l'Etat des conseils ouvriers), et la position majoritaire: le demi-Etat est un Etat issu d'une société transitoire, représentant de l'ensemble de la population.”

(…)

PIERRE HEMPEL: (…) la question est simple. Elle réside dans l'appréciation du rapport de force, dans la compréhension de la nécessité d'une centralisation. On hérite d'une société bourgeoise anarchique, de ses miasmes de décomposition. On ne peut pas sérieusement proposer au prolétariat - à la façon des anarchistes en Espagne en 1936 - de créer des micros Etats dans toutes les régions. Ce serait une absurdité du point de vue de la nécessité de la centralisation de la société et de l'abolition des frontières. Or cette centralisation passe par un aspect contraignant, cet Etat est aussi armé. Un Etat sans arme est un moulin à vent. Mais cet Etat n'a pas le monopole des armes...”…

Claude Bitot: (…). C'est même la condition pour que cet Etat soit vraiment prolétarien, car si le prolétariat déserte cet Etat, celui-ci s'autonomise par rapport à lui, et se retourne contre lui. Sinon, vous laissez à tous les éléments arrivistes, peu sûrs, s'emparer en toute liberté des rouages et leviers de l'Etat, de la centralisation, de l'appareil de répression, de l'armée, etc. C'est donc le meilleur moyen d'encourager la contre-révolution, et même de lui faciliter la tâche. Tant que l'Etat n'a pas complètement disparu, la lutte de classe reste prolétarienne. Il n'y a pas de demi-mesure anarchiste là-dessus. On le sait que l'Etat c'est un fléau. Marx, Engels, Lénine l'avaient dit: l'Etat ne subsiste pas temporairement pour la liberté, mais pour réprimer l'adversaire, etc... Cet Etat temporaire est un organe de défense. Tant qu'on n’aura pas foutu ce bric et ce broc, comme disait Engels, à la ferraille, et bien la dictature du prolétariat ce sera une lutte pour l'Etat. Depuis l'origine du débat entre anarchistes et marxistes, pour les marxistes l'Etat reste encore une machine de guerre, encore une machine de gouvernement des hommes. Ce n'est pas encore l'administration des choses. Nous sommes donc là encore dans une situation où c'est la lutte pour l'Etat. Car, finalement la perspective politique pour le mouvement ouvrier c'est: si t'as pas le pouvoir, t'as pas l'Etat.
Effectivement les conseillistes en sont venus à mettre en cause l'idée de prise du pouvoir par le prolétariat. Tu fais la distinction entre l'Etat au service des couches non-exploiteuses et les conseils ouvriers qui devraient se tenir à l'écart... non les conseils sont l'ensemble du gouvernement prolétarien en période transitoire....incluant les classes non-exploiteuses mais sous la direction du prolétariat organisé en classe dominante... le fait qu'on refuse au prolétariat ce rôle de classe dominante a des relents anarchistes. Il est clair que si celui-ci n'assume pas ses responsabilités, toutes ses responsabilités, l'Etat sera la proie des carriéristes et des bureaucrates de toutes sortes. S'il y a dégénérescence, il y aura dégénérescence de l'Etat, et du parti et de la classe ouvrière. Il n'y a pas une dégénérescence qui n'atteindrait qu'un organe. En Russie tout a dégénéré.”

PIERRE HEMPEL:  (…) synthétique sur ce vieux débat qui a été mené dans le CCI, débat d'une importance cruciale pour l'avenir. La brochure du CCI montre une avancée sur la compréhension de l'Etat transitoire. Qu'est-ce qu'il s'agit de saisir en identifiant la nature de l'Etat comme un fléau ? Comme en ce qui concerne "l'abolition du salariat" (qui ne peut être immédiate) il importe de considérer la nature de la période de transition. Au cours de cette période nous avons encore affaire à un gouvernement des hommes, mais pas encore à "l'administration des choses". Dans la mesure où nous avons encore une nécessité d'un gouvernement des hommes, que nous supportons encore ce demi-Etat, hérité de la période antérieure, encore cette "préhistoire humaine", il y a encore coercition, contrainte, pas encore communisme. La monnaie circule encore, le salariat pèse encore, même s'il est de plus en plus transformé en "salaire social", ou s'il est de plus en plus transformé en équivalent (les "bons" pour certains[1]), une telle situation fait toujours peser le risque de retour en arrière. L'organe de centralisation qui est ce "demi-Etat", a pour but d'assurer le "vêtir, nourrir et loger". Il doit assurer les nécessités fondamentales de la vie en société. S'il n'assure pas cela, la classe ouvrière lui donne des coups de pied au cul. Il apparaît donc différents aspects chez ce demi-Etat: l'aspect centralisation économique...”

(…)

PIERRE HEMPEL:  (…) Toutes proportions gardées, quand les ouvriers déclenchent une grève, ils ne se questionnent pas pendant dix ans pour savoir s'ils vont réussir ou échouer comme la dernière fois; mais, bon gré mal gré, ils essaient d'éviter de rééditer les mêmes erreurs. Les responsables qui sont nommés dans l'Etat sont issus des Soviets territoriaux, comme cela semblait se dessiner en Russie. Tout comme il y aura des membres du parti qui seront dans ces conseils territoriaux, il y aura aussi des membres du parti dans l'Etat, mais pas le parti en tant que tel. Ce n'est pas la fonction essentielle des membres du parti d'être dans l'Etat. Prenons Boukharine qui n'a jamais occupé un poste de fonctionnaire, il était le type même de militant qui refusait tout poste honorifique. En tout cas, l'Etat transitoire ne peut pas être que l'Etat de la classe ouvrière. Tu objectes sans cesse qu'il y avait 80% de paysans en Russie et tu prétextes que ce sera le contraire en faveur du prolétariat demain dans les pays développés. C'est exagéré, même dans les pays développés, la classe ouvrière reste une partie de la société, parfois même encore minoritaire par rapport à d'immenses couches paupérisées, les chômeurs, les cadres... Pour l'essentiel nous devons garder la leçon d'Octobre 17, en dépit des différences de proportion sociologique: nous avons affaire ici encore à une société de pénurie (où il faudra en passer encore un certain temps par un rationnement), nous avons affaire là à une société "en transformation". Dans cette société en transformation, nous ne nous trouvons pas en face d'un Etat de toutes les classes, puisque l'ancien Etat bourgeois a été mis à bas, et que la classe bourgeoise moderne (le réseau des décideurs et grands actionnaires) ne tient plus le manche. Cet Etat transitoire peut être considéré comme un instrument - bien que nous savons que la notion d'instrument est ambiguë - il peut nous échapper des mains s'il est mal orienté. La caractéristique de cet Etat transitoire qui est au coeur d'une société en plein bouleversement, n'est pas une garantie ni un mal absolu. La bureaucratie date de l'antiquité, elle ne peut pas être combattue en accolant le terme "prolétarien" à l'Etat, ou en prétendant s'en passer à la façon des anarchistes; elle est le produit d'un monde en contradiction, qui hérite d'une société encore marquée par les rapports capitalistes, mais dans la mesure où le prolétariat régresse dans sa transformation politique "qualitative" de la société en transition vers le communisme.
On l'appelle demi-Etat parce qu'il ne dispose plus que d'un demi-pouvoir et qu'il n'est pas l'émanation d'une classe dominante. Ceci peut apparaître contradictoire, surtout si on pense à la question de l'armement. Nous disons "le prolétariat détient le monopole des armes", mais l'Etat transitoire dispose aussi d'un armement. La contradiction s'arrête là, car l'Etat n'en a plus "le monopole". La classe ouvrière contrôle la fabrication, l'approvisionnement, la distribution des armes dans les usines. Une image du monde antérieur suffit à montrer la différence de taille: le marxisme a toujours souligné que dans la guerre capitaliste, ce qui importe ce ne sont pas les armes sur le champ de bataille mais la puissance de l'industrie à l'arrière. Qu'on imagine une armée soumise dans ses décisions aux desiderata de ses fournisseurs à l'arrière, c'est un peu la situation de l'Etat transitoire sous la dictature du prolétariat. Il faut remarquer aussi qu'une armée se reconstitue dans la phase de transition - on entend les anarchistes déjà hurler de frayeur - ce n'est pas pour le plaisir, mais parce que la bourgeoisie nous y contraint. Et cette armée est dirigée par... l'Etat, mais sous le contrôle du prolétariat. L'idée est similaire quant à la reconstitution d'une Tchéka, d'un organisme contre-terroriste, ces organismes nous ne les souhaitons pas en soi. Le combat contre la bourgeoisie sur ses territoires nous contraint de nous doter d'instruments pour nous défendre, mais à cette différence près - et elle est "révolutionnaire" - que ces organes sont sous le contrôle étroit du prolétariat et non pas des généraux ou des partis politiques bourgeois. Si nous avions la possibilité assurée de la victoire immédiate, nous nous passerions de tout Etat, de tout armement, de tout organisme de surveillance, en supposant même que la décomposition de la société capitaliste ne soit pas si grave qu'elle est, et que toutes les mafias financières, politiques, etc, ne constituent plus une menace de restauration de l'ancien Etat-mafia. La société moderne dans sa décadence est une réponse en elle-même au refus des anarchistes de concevoir un Etat et une transition structurée par le prolétariat. Dans ce sens, ce serait aussi une concession aux anarchistes que de concevoir l'Etat transitoire comme un simple instrument. Les marxistes n'ont pas combattu pendant 150 ans l'anti-étatisme anarchiste pour leur concéder finalement que ce ne serait qu'un moyen mécanique. Il y avait accord sur le fait que l'Etat est un fléau, la divergence initiale portait sur le fait qu'on ne peut pas se passer de ce fléau par un claquement de doigt. Les anarchistes ont montré depuis qu'ils n'étaient capables que de se soumettre à l'Etat bourgeois existant pour gérer leur lopin de terre, pour ne pas dire leur lopin de théorie. En fait ils ne servent plus à rien pour la révolution future. Marx avait déjà tranché le débat avec eux. La révolution en Russie les a renvoyés au XIXème siècle. Avec leurs vieilleries politiques ils sont incapables de concevoir les urgences et nécessités d'une période de transition. Les bordiguistes sont l'envers de la médaille anarchiste: avec leurs vieilleries ressassées sur l'Etat "prolétarien" et la "dictature du parti", ils sont foutus.
L'Etat transitoire, dans son fonctionnement, dans ses orientations, doit être constamment contrôlé par la classe ouvrière "dans la mesure où les affaires sont encore gérées par des hommes faillibles" dans la confrontation avec le capitalisme. Avant d'en arriver à l'administration des choses - formule pas forcément très claire dans le "brouillard de l'avenir" - en tout cas à la "phase supérieure" où le salariat sera aboli (ou devenu progressivement caduc), où les hommes vivront dans des rapports libres, "de chacun selon ses besoins, à chacun selon ses capacités". Avant de parvenir au communisme, je pense qu'on ne peut pas parler de prolétariat "classe dominante" dans la mesure où l'idée de classe dominante jusque là recouvrait l'idée de possession des moyens de production. Or, comme le dit le Manifeste, la classe ouvrière a pour propriété d'absorber les autres couches. le chemin de la période de transition, c'est la prolétarisation de l'ensemble de la société. Il n'y aura plus de propriétaire privé des moyens de production, ni de notion de "propriété étatique". La société que nous anticipons sera en pleine ébullition, tout ne se fera pas tout de suite mais beaucoup de transformations se feront sans doute à un rythme que nous ne pouvons imaginer suivant la capacité d'impulsion du prolétariat, les circonstances objectives. Par exemple, le droit d'héritage ne sera pas forcément supprimé immédiatement pour tout le monde, ainsi que le remarquait Marx dans une lettre de 1870... Toutes les transformations ou "abolitions de privilèges" vont se faire avec plus ou moins d'accélération suivant la maturité de l'époque, les exigences de remise en route du fonctionnement sous la direction du prolétariat. Dans ce cadre-là, la classe ouvrière est une classe qui prépare elle-même sa propre disparition. La victoire du communisme en bout de course, à la fin de la période de transition, c'est également la négation, la disparition de la classe ouvrière (comme d'autres couches ou classes ont disparu jadis: esclaves et classe nobiliaire). Plutôt que de s'attacher à un concept de classe "dominante", il vaut mieux maintenir l'idée de classe ouvrière comme classe révolutionnaire, classe qui a pour fonction de mener la société jusqu'au communisme. Nous n'avons pas affaire là à une nouvelle classe dominante comme celles qui s'étaient succédées dans les phases antérieures des divers modes de production. Cela n'est pas en contradiction avec le rôle que Marx attribuait à la classe ouvrière.
Donc, l'Etat n'est pas "prolétarien", mais un "demi-Etat". La période de transition est en mutation permanente, nécessite une centralisation qui, ultérieurement, dans le communisme, prendra une autre forme. Alors, on parviendra à un fonctionnement optimum de la société qui prendra une autre forme de centralisation, peut-être à l'aide des ordinateurs comme le disait Castoriadis. En tout cas, avant d'en arriver là, tant que la classe ouvrière n'a pas fait la révolution sur toute la planète, la contre-révolution - l'expérience nous le montre - peut très bien revenir par l'Etat. L'Etat transitoire garde ces spécificités de fléau dont parlait Engels... Par contre, la contre-révolution ne vient pas du parti. Ce n'est que dans la mesure où le parti s'est identifié à l'Etat, qu'il a été dévoré par lui, que des cuistres ont pu faire la confusion. Si le parti s'identifie à une phase de la transition, s'il se confond avec l'Etat il meurt. L'Etat lui peut ne pas dépérir ni mourir comme l'a montrée l'expérience en Russie, et au contraire se ragaillardir avec l'alcool... de la contre-révolution. L'Etat peut se renforcer contre le prolétariat. Le but prolétarien reste bien de réinstaurer un Etat temporaire que le prolétariat doit pousser à dépérir au fur et à mesure que sa fonction de centralisation devient caduque. Cela ne signifie pas pour autant qu'à certains moments, l'Etat ne stagne pas dans son dépérissement...”

Claude Bitot: (…) il y a sur cette dégénérescence une explication incontournable, d'une part: c'est un pays arriéré, d'autre part: l'isolement. Par ces deux facteurs, le destin du parti et le destin des soviets a été complètement bouleversé. Pour moi, ce sont les conditions objectives... après la Commune de Paris, Marx, dans une lettre à Domela Nieuwenhuis, écrit: (…) Et il ajoute pour qu'une telle situation se reproduise il faudra que les conditions soient mûres. Il ne le dit pas dans l'Adresse de 1871, qui est une apologie de la Commune, mais avec le recul il est plus critique. J'aurais mieux aimé qu'il fasse un bilan comme il l'avait fait pour "Les luttes de classe en France". Il aurait fait une analyse... Il est évident qu'en Russie cela devait échouer. Encore en 1923, les militants attendent encore l'Octobre allemand. En 1923 finalement c'est déjà le triomphe du stalinisme, on va se replier dans un seul pays. C'est la mort de Lénine (en 24), dont on peut remarquer qu'elle a peut-être un aspect psycho-somatique. C'est un peu obscur... Lénine avait mon âge... Ce n'était pas un vieillard merde! A partir de là c'est déjà le triomphe du "socialisme dans un seul pays". Si la révolution s'était étendue en Allemagne ce n'aurait pas été le cas. Les causes objectives sont décisives. De deux choses l'une: ou on est dans une situation qui s'aggrave, ou...”

(…)
Claude Bitot:  (…) où l'homme sera maître de lui-même, mais ce stade c'est le communisme. En attendant ce sont les conditions matérielles qui conditionnent l'histoire. L'évolution humaine est limitée. Je trouve qu'on a trop surestimé le facteur conscience dans l'histoire... Marx disait que la révolution prolétarienne ne pourra avoir lieu qu'une fois que le capitalisme aura épuisé toutes ses possibilités de développement (voir la préface de la contribution de 1859). Pour Marx l'instauration du communisme dépendait d'un développement optimum du capitalisme, du développement maximum du prolétariat jusqu'au moment où il est supposé "prendre le pouvoir" sur la base d'une abondance et non pas d'une pénurie. Je pense que c'est de nos jours que la révolution a des chances de réussir parce que le capitalisme est en bout de course. La condition primordiale du succès de la révolution communiste est le développement total du système capitaliste, qui permettra aux prolétaires de s'approprier la totalité des forces de production parvenues à leur plus haut degré de développement. La révolution russe a éclaté dans un pays sous-développé, par conséquent elle n'a eu qu'un caractère local, limité et était vouée à l'échec. Cette expérience a fait plus de mal à la réelle perspective historique du communisme et n'a pas empêché le retour à l'ancien état de choses.
Oui je suis fataliste, parce que je sais que jusqu'à présent les hommes n'ont rien fait de ce qu'ils ont voulu. Comme disait Engels... bien sûr qu'ils ont été conscients, qu'ils ont eu des projets subjectifs, comme Napoléon dont le but "conscient" était: la soif de pouvoir, la domination. Mais comme disait Engels, les hommes se fixent des objectifs, puis finalement ce qui se réalise ils ne l'attendaient pas, c'est la preuve même de leur inconscience.
Je crois que l'analyse de la révolution russe ne peut pas faire l'économie d'une analyse générale. La question-clé est la question internationale. Dans sa brochure "La révolution russe", Rosa Luxembourg dit que les Russes ont fait leur boulot, qu'attend le prolétariat allemand ? Elle insulte presque le prolétariat allemand presque comme Gorter le fera quelques temps après. Elle dit que le prolétariat russe ne pouvait pas faire des miracles. Alors se pose la question du prolétariat des pays avancés. Tu remarques justement dans ton livre la situation défavorable créée par l'arrêt de la guerre: pas de révolution du prolétariat dans les pays vainqueurs. Prenons la Grande-Bretagne, la France... Quelles sont les bases objectives d'une révolution en Allemagne ?”

PIERRE HEMPEL: (…) par rapport à l'économie de marché. De même nous ne reprochons pas à Lénine ses erreurs; que les staliniens aient repris à leur compte ses erreurs pour justifier leurs conceptions bourgeoises, ne nous empêche pas de comprendre et même de critiquer les "erreurs" de Lénine pour son époque sur les questions "tactiques", sur la question des nationalités, etc. L'expérience en Russie reste mille fois plus importante que celle de la Commune de Paris. La bourgeoisie s'est donnée les moyens de casser la révolution internationale. Il ne s'agit pas d'en conclure qu'elle était impossible. Avec ton déterminisme tu refais l'histoire à ta façon.”(…)
Claude Bitot: . Donc je dis que si le capitalisme, jusqu'ici, s'est maintenu et se maintient, c'est que la révolution n'était pas possible. En Russie, l'état de développement du pays était insuffisant. A la lumière de Marx... je crois qu'il y a chez Lénine un élément mystique et volontariste, qu'il faudrait relier à toute la pensée russe du XIXème siècle: l'idée de sauter l'étape capitaliste avec Herzen, Tchernichewsky, etc. Il y a eu un volontarisme. Je suis assez d'accord avec Gramsci là-dessus, même si lui l'approuve.”

PIERRE HEMPEL: être communiste est avant tout une question de conscience, comme le répétait Trotsky ou Lénine, contrairement à la révolution bourgeoise, et cela prend donc plus de temps...”

Claude Bitot: (…) Lénine arrive avec ses Thèses d'Avril, et les dénonce. Il trouve face à lui Kamenev. Les opposants à Lénine ne sont pas des moindres - ce n'est pas Staline - mais Kamenev Zinoviev, Rykov... tous bolcheviks; Zinoviev n'est pas n'importe qui, c'était le bras droit de Lénine. Ils étaient copains cul et chemise en Suisse. Ces gens taxent Lénine de volontarisme. Il faut voir les discussions qu'il y a eu à l'intérieur du parti bolchevik.
Je ne suis pas menchevik car je pense que les révolutions bourgeoises, cela n'existe pas. Je récuse l'absurde position de Pannekoek qualifiant la révolution russe de révolution bourgeoise. La révolution est soit utopique, soit prolétarienne mais jamais "bourgeoise". Lénine est tout de même le théoricien du capitalisme d'Etat en Russie; à cet égard les textes sont nombreux mais notamment son texte sur "L'impôt en nature" en 1921... Tu abordes la question de l'économie, mais alors puisque "économiquement" le socialisme n'est pas possible "qu'est-ce qu'on fait"? On peut faire des concessions aux capitalistes, OK. Mais, quand même avec la NEP, il y a un million et demi de chômeurs en 1923! Les lois du marché s'imposent, alors que fait-on de l'économie qui nous est imposée au cours de la phase de transition ?
Tu soulignes tout de même la faiblesse de la classe ouvrière dans un cas d'espèce. Avec la fin de la guerre, il ne peut pas se produire de révolution dans les pays "vainqueurs" où la classe ouvrière est "gavée" idéologiquement par les chansons sur la victoire. Mais tu oublies que la Russie à cette époque c'est 83 millions de paysans. La vraie classe ouvrière ce n'est que trois millions de travailleurs. Ceci est une faiblesse sérieuse de la classe ouvrière, Marx n'avait-il pas dit que sa force c'était d'abord son nombre ? En plus, très rapidement la classe ouvrière a subi l'économie de guerre. Les Soviets locaux, les comités d'usine comme tu les appelles, ont rapidement perdu tout pouvoir. La Russie n'était pas en effet ni les USA, ni l'Allemagne ni la Grande Bretagne. Voilà donc une des causes objectives de la défaite: la faiblesse de la classe ouvrière en Russie. Bien sûr elle était très concentrée, mais ce n'est pas suffisant; même à Petrograd ce n'était que quelques milliers d'ouvriers. L'expérience valait-elle le coup d'être tentée en Russie étant donné que n'existaient pas les bases objectives ? Staline a été la sanction de ce volontarisme léniniste.”

PIERRE HEMPEL: (…) "socialisme en un seul pays"); c'est en voulant à tout prix "sauver les meubles" que le parti bolchevik a d'ailleurs évolué de façon opportuniste vers une tentative de "gérer malgré tout" les intérêts de la nation russe. Ce n'était pas machiavélique originellement, mais le produit inéluctable de l'échec de la révolution mondiale. Restant figé et s'appuyant sur une théorisation nationale fausse, le parti bolchevik est dévitalisé par la situation imposée par la bourgeoisie à l'échelle mondiale: soit disparaître tôt ou tard (comme l'AIT ou la 2ème Internationale) soit être gangrené jusqu'à devenir le cheval de Troie de la bourgeoisie capitaliste d'Etat.
Il est indéniable qu'on trouve une faiblesse numérique de la classe ouvrière et surtout une faiblesse anarcho-localiste héritée du XIXème siècle, de la lutte contre les patrons. Mais historiquement et "objectivement", même en prenant en compte ces faiblesses, le problème fondamental n'était pas là - tu le sais bien - à toutes les époques tu peux trouver des faiblesses dans telle ou telle partie du prolétariat - mais résidait dans le processus de l'internationalisation de la révolution, et justement là où le prolétariat est fort, dans les pays développés.
Il est fallacieux et dangereux de faire passer Staline pour un produit en tant que tel du parti bolchevik, non pas pour nier qu'il ait été militant bolchevik, tout comme Mussolini avait été militant socialiste, mais parce que tu évacues ainsi la notion de trahison. Le socialisme n'était pas le producteur de Marcel Sembat alors que celui-ci envoyait, en tant qu'arriviste devenu ministre de la guerre, les ouvriers se faire tuer à Verdun. La social-démocratie allemande n'était pas en soi le produit des chiens sanglants passés à la bourgeoisie et massacreurs du prolétariat allemand, les Noske et Scheidemann. Le socialisme a ses poubelles bourgeoises. Ou alors faut-il considérer les fondateurs de l'I.C., du PC français, Rosa et Liebknecht comme des bâtards de la bourgeoisie ? Tu révèles que tout le camp révolutionnaire actuel a mis du temps à comprendre la notion d'opportunisme et la question de la continuité dans le mouvement ouvrier. Cette compréhension a été mise en évidence par le CCI. Ceux qui se sont refusés à cette compréhension ne sont pas devenus de nouveaux Staline ou Marcel Sembat, mais écrivassiers impuissants et déchus ou puces révisionnistes, ils ont désespérés du prolétariat.
Tu peux reprendre l'accusation de mesures inqualifiables prises par l'Etat bolchevik, qui te contredira ? Certainement pas Kautsky ni les écrivassiers mencheviks et anarchistes. La vraie question est de regarder objectivement les conditions de l'époque: l'assaut des armées "blanches", l'ignoble campagne anti-sémite des démocraties alliées (Ford, Chamberlain, Clemenceau), les attentats terroristes, le meurtre par les terroristes de Volodarsky, les assassinats de militants bolcheviks à la campagne, l'attentat manqué contre Lénine... Que pèsent des mesures contraignantes, et parfois regrettables, prises dans les conditions d'une zone géographique relativement arriérée - mais surtout "assiégée" - face aux millions de morts et d'otages du capitalisme lors du premier holocauste mondial ? Qui doit donner des leçons à qui ? A la fin des années 80, la télévision française a diffusé un film sur Octobre 17 rendant Lénine responsable des millions de mort par famine, avec le même culot que les généraux blancs et les chefs d'Etat démocrates antisémites de l'occident 70 ans auparavant!
Les premières mesures de "défense" de l'Etat des bolcheviks valent ce qu'elles valent, mais peuvent être comprises objectivement, mais ne sauraient être confondues comme les préliminaires des exactions monstrueuses de l'Etat stalinien: ou bien alors faut-il rendre Danton et Robespierre responsables du massacre de milliers d'ouvriers par la bourgeoisie française en 1830, 1848 et 1871 ?
L'expérience en Russie reprend les buts des origines des Ière et IIème Internationales. Elle reste irremplaçable et fait référence sur la question de l'Etat et des premières mesures économiques dans la mesure où une révolution n'est jamais simultanée.
Kautsky et les mencheviks jouaient aux donneurs de leçon en disant: vous trahissez Marx en n'en référant pas à la seule possibilité de révolution dans les pays développés. Trotsky répondait très bien qu'il ne fallait pas juger là où la lutte internationale du prolétariat aboutissait mais d'observer les conditions objectives à l'échelle mondiale d'un capitalisme en décomposition d'autant, avec cet apparent paradoxe, qu'un étudiant chinois pouvait lire avec passion le Manifeste de 1848, hermétique à un gentleman anglais "développé". La question n'était pas de se soucier si la révolution était prématurée comme disait Rosa et Trotsky: le problème était que le capitalisme est à bout de souffle au début du XXème siècle, et que seul le prolétariat constitue l'alternative, depuis lors. Rien n'a changé dans l'enjeu historique, même si la défaite des années 20 semble antédiluvienne aux immédiatistes. Peu importe la précision de la date 1913, 1914 ou 1918, mais les meilleurs représentants du "mouvement" ouvrier d'alors, les révolutionnaires marxistes ne se sont pas trompés pour tout l'arc historique: le capitalisme est en bout de course. Il s'ouvre - comme le clame le 1er congrès de l'I.C. - une période de guerres et de révolutions. C'est la base de la vague révolutionnaire des années 20. Nous avons l'ouverture d'une phase historique décisive. Que la première vague révolutionnaire ait échoué - c'est dramatique - mais au fond tant pis, il importe surtout que la deuxième vague réussisse. Pour que cette deuxième vague réussisse, nous devons tenir compte des leçons de la première. Certes il y avait des facteurs d'arriération, particuliers, mais il est évident que la révolution ne se reproduira pas comme en Russie. Tu es déterministe et tu mets trop l'accent sur le volontarisme de Lénine, alors qu'il y a eu des conditions "objectives" qui impliquaient la production d'individus qui voyaient et se battaient pour la nécessité de la révolution immédiate... Marx a pu dire que la Commune de Paris a été un accident, mais il l'a soutenue quand même...”

Claude Bitot: (…)

PIERRE HEMPEL: (…) et le reste face aux "conseillistes" modernes qui nient l'évidence d'une période transitoire. Le parti bolchevik est issu de la seule fraction dans la social-démocratie qui avait osé arborer dans son programme la notion de "dictature du prolétariat". Les militants de ce parti s'étaient formés pendant des années au sein de cette social-démocratie. Lénine et Trotsky ont mûri dans les débats de la social-démocratie allemande. Si ce parti commet une hérésie sur l'Etat pour les contempteurs modernes, en vérité il ne pouvait aller plus loin théoriquement sur la conception de la "prise du pouvoir" telle qu'on la concevait alors dans tout le mouvement ouvrier. Pour la social-démocratie, il était évident que le parti des ouvriers était appelé à être le gouvernement révolutionnaire. Tu disais toi-même que les anarchistes n'ont fait que récupérer les mots du mouvement ouvrier, mais la bourgeoisie a fait pire, elle refait l'histoire, gomme ce qui la gêne, efface les points de rupture. Surtout, la bourgeoisie mélange tout: elle confond les erreurs d'une époque avec ce qui est devenu la règle de la contre-révolution. Elle récupère nos termes. C'est pour cela que l'on a toujours parlé de "mouvement" ouvrier, de "mouvement" communiste rejetant tout caractère de permanence ou de position officielle sous la domination capitaliste. L'aspect "mouvement" empêche de se figer, de s'ossifier sur la base d'un programme intangible. La classe ouvrière par ses luttes renouvelées, file entre les doigts de l'idéologie bourgeoise. La bourgeoisie peut endiguer ce "mouvement", le combattre, elle ne peut le détruire malgré sa résistance historique tenace pour ne pas céder la place.”

Claude Bitot: (…) A propos du "programme de la période de transition", tu dis que la loi de la valeur continue d'exister. Il faut voir les différences avec notre époque actuelle. Tu ne peux plus avoir une situation comparable à la Russie, pays arriéré. Si tu parles de période de transition, de transformation de la société - je ne suis pas Madame Soleil - mais je peux quand même envisager les problèmes de transition dans un cadre qui n'a plus rien avoir avec ce qui a pu se passer en Russie. Le problème va se poser à une échelle beaucoup plus élargie, avec des conditions indéniablement plus favorables. Tu m'objecteras qu'il y aura peut-être une guerre civile. Dans cette hypothèse, les moyens de destruction modernes de la bourgeoisie sont tels qu'il y aura de terribles destructions. Il faudra alors envisager une reconstruction des forces productives comme après une guerre mondiale. Si on est vainqueur! Mais dans une telle hypothèse il risque d'y avoir une telle destruction qu'on peut même se demander si l'humanité pourrait vraiment redémarrer. Je soulève une deuxième hypothèse: le capitalisme est à bout de souffle, son système est au bout du rouleau de ce fait, la classe dominante est considérablement affaiblie. C'est l'éventualité d'un passage relativement plus pacifique que Marx envisageait déjà. Cela concerne l'Europe et les Etats-Unis. On peut projeter dans l'avenir, mais on ne peut pas prévoir ce qui va se passer. Les "Thèses de Rome" n'avaient pas tout prévu... Brest-Litovsk, problème tactique... Il ne s'agit pas de dire comme Sabatier "Brest-Litovsk = fin de la révolution", mais "repli tactique". Il n'y a pas toujours que des avancées. Rosa Luxembourg l'a dit à l'ultra-gauche du KPD au moment de sa fondation...
Je reviens à ma deuxième hypothèse favorable. Dans ces conditions, il n'y aura pas une économie de reconstruction qu'impliqueraient des mesures draconiennes à la suite de terribles épreuves. Je pense que dans cette hypothèse on pourra rapidement passer à une économie qui élimine la production marchande, la loi de la valeur. Je ne dis pas que tout sera aboli d'un coup. J'affirme qu'il est possible de passer rapidement aux premières mesures dont Marx parle dans sa critique du programme de Gotha. Il faut relire ce qu'il a écrit. Tu dis qu'on ne peut pas se baser sur le temps de travail, et tu reproches cela aux communistes internationalistes Hollandais. Je ne suis pas d'accord. Marx parle du travail comme mesure, chaque producteur, une fois les défalcations faites, reçoit "la portion qu'il a fourni de sa journée de travail". (...) Pour Marx dans la critique de Gotha, il y a abolition du salariat au début de la période de transition...”

PIERRE HEMPEL: (…). Il s'agit d'un document daté, qui critique un programme contingent, et reste donc incomplet et imprécis. La question des bons est très discutable. Néanmoins je pense, l'ayant relu soigneusement, et comparant avec l'ensemble de ses déclarations sur le sujet, qu'il n'y ait nullement question d'abolition immédiate du salariat. Cette mesure est un aboutissement à la veille de la phase supérieure. Là encore, l'expérience en Russie fait référence. Quand les bolcheviks ont voulu supprimer l'argent et payer les salaires en nature, l'inflation est revenue au galop. Il a fallu revenir immédiatement à la valeur argent pour éviter l'écroulement du système et une famine dix fois pire qu'elle n'a été.”

Claude Bitot: (…) En tout cas, avec ma deuxième hypothèse, si les conditions optimum sont réunies, nous aurons (nous ou ceux qui assumeront la continuité de notre combat à l'époque) la possibilité d'organiser la suppression de l'économie marchande dans un temps assez court. Pour le reste, une génération n'y suffira pas... tes enfants ne connaîtront sans doute pas le communisme! Une chose est sûre, on accouchera avec douleur de la société communiste.
Il faudra abolir l'autonomie des entreprises. L'entreprise dans la transition n'est plus une unité de production autonome et anarchique de la concurrence mercantile. Nous allons connaître un capitalisme à la fin de sa trajectoire. Des signes indéniables montrent que le système s'essouffle. Même une guerre ne peut le sauver. Nous atteignons aux limites de ce système. Il n'y a pas nécessité du communisme, mais "hyper-nécessité"...”.



[1] Ou la carte visa ROUGE pour JLR en 2013, cumulant les heures de travail/valeur. Si tu dépenses trop tant pis pour toi, t’attendras le mois prochain après avoir à nouveau contribué par ton dû sous forme de travail associatif et autogéré à la société !

lundi 18 février 2013

INTERVIEW DE MARC CHIRIK (1984)

SUR L'HISTOIRE DU PCF, SOUVARINE, CACHIN, ALBERT TREINT, ETC.

Près de 4 heures d'interview en présence de Klara et d'Anouke, vous n'en aurez qu'un aperçu ici vu le poids du film impossible à caser sur ce blog.

jeudi 14 février 2013

LETTRES INEDITES DE BORDIGA ET DES AUTRES




 Quel intérêt, demandera celui-là ; de publier ces quelques lettres éparses de notre saga de la « Gauche communiste » (à ne pas confondre avec l’ivraie stalinienne) pour des lecteurs lambda qui n’ont ni d’ouïe ni de visu entendu parler de l’étonnant mémorialiste et militant Lucien Laugier, Suzanne Voute, Gaston Davoust, sans compter tous ces djeuns pour qui Bordiga, Damen ou les Chaulieu et autres multiples révisonnistes de la théorie marxiste sont d’illustres inconnus.
Etranges lacunes des historiens de la contre révolution et des intellectuels d’opposition corrompus, l’histoire de la « gauche italienne », puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit ici, cette gauche révolutionnaire qui a le mieux résistée au temps qui passe, qui a été capable d’anticipation fabuleuse, reste un mythe ou une caricature. Sous les terribles décombres humains et sociaux de la deuxième boucherie mondiale, la grande confrontation entre tendances révolutionnaires dans l’Europe d’après guerre est figurée en France et en Italie, par le choc entre la tradition (bordiguiste) et la nouveauté moderniste (Socialisme ou Barbarie) ; S ou B n’aura été qu’une comète anarchiste comparé au bordiguisme, et c’est une mixture de S ou B et de parti bordiguien qui surnage après 1968. Nous payons encore les conséquences de cette parasynthèse ratée, tentée par le CCI, fossilisé hélas finalement en secte paranaoïaque comme ses dernières fractions lilliputiennes ou moribondes.
Les quelques lettres internes (dont certaines doivent se trouver dans les deux numéros de la revue électronique Tempus Fugit, disparue) font revivre en chair et en os des militants du communisme pas du tout mystiques. J’ai correspondu avec un certain nombre d’imbéciles ultra-gauches qui signaient leur courrier d’un ronflant « salutations communistes », je me marrais, je publierai un jour leurs insanités et insultes. Pour Bordiga et ses camarades, les courriers se terminent par un classique « cordialement ». Il ne leur était pas venu à l’esprit qu’une poigné de main pouvait être « communiste », « capitaliste » ou « stalinienne ».
Bordiga a affaire à deux sortes de militants dont la démarche transparaît dans leur courrier : d’une part les vrais militants dévoués au combat et au sens de l’organisation comme le postier Laugier (dont jamais éditeur bourgeois ne publiera l’important travail de mémorialiste), mais d’autre part des intellectuels comme Dangeville et Camatte qui cherchent des trouvailles théoriques à creuser « auprès du maître ». Les premiers se battent jusqu’au sans renier leur foi dans le combat du prolétariat, les autres renoncent, leur accord de jeunesse était-il basé sur du sable ?[1]
Contrairement à des clichés malveillants, on n’est pas suiviste ni béni-oui-oui dans la « gauche » des catacombes oubliés des menteurs officiels. Bordiga est discuté comme les autres figures de proue. On découvre les capacités politiques d’une Suzanne Voute, au  caractère pénible mais véritable fondatrice du courant bordiguiste en France et combattante politique jusqu’à son dernier souffle ; et personne pour tresser la biographie de cette longue existence au service de la révolution. Et Piccino, cet étonnant petit bonhomme, véritable ouvrier, estimé de tous, jamais rétif aux problèmes théoriques les plus ardus, qui narrera sa vie et ce qu’il a représenté pour toutes les « fractions » de gauche maximaliste de l’époque ?

Lettre de Chazé/Davoust à Chaulieu, Choisy le 1er décembre 1949
Mon cher Chaulieu,
Je ne sais pas encore ce que vous avez décidé dimanche, et n’ayant pas pu assister à la réunion de votre groupe samedi, je ne sais même pas ce que la camarade Frédérique vous a proposé en ce qui concerne l’ordre du jour des réunions communes. Je t’écris néanmoins pour te faire part de la situation de notre groupe, situation de liquidation qui place votre organisation au centre du regroupement à faire.
Il était probable que la tendance bordiguiste de notre organisation n’aurait pas accepté de se fondre dans une nouvelle organisation de l’avant-garde en France. C’est maintenant une certitude et cette tendance ne participera aux réunions communes que parce qu’elle ne peut s’y refuser, mais avec l’intention bien arrêtée de rester séparée. Il aurait été préférable que cela apparaisse comme un résultat des discussions. Mais, puisque cela devait se faire, il importe peu, au fond, qu’on le sache maintenant.
Lastérade et moi avions envoyé une lettre au parti italien demandant une discussion internationale sur les questions essentielles du programme révolutionnaire. Le groupe était d’accord pour que cette discussion ait lieu mais le CE du parti la repousse. Ce refus est accompagné de tels développements qu’il implique la rupture. Celle-ci sera consommée avant donc que nous discutions avec vous et l’U.O.I.
D’autre part, quelques camarades n’attendent que ces discussions aient lieu pour rompre également avec le courant bordiguiste. Ce sont aussi des léninistes 100% mais qui pourront, je crois, évoluer suffisamment pour que leur appartenance à la nouvelle organisation ne soit pas un boulet pour celle-ci.
Voilà donc où nous en sommes et pourquoi votre responsabilité dans la refonte de l’avant-garde en France, va se trouver accrue.
Toutefois, il ne faudrait pas que cela vous fasse commettre des blagues. Si nous voulons réussir il faut envoyer au diable les préoccupations de boutique. Or je crains qu’avec l’U.O.I. vous vous laissiez entraîner les uns et les autres dans ce genre de bêtises. J’espère vivement me tromper.
Tu sais fort bien comme moi que la question essentielle qui nous différenciera sera celle du rôle du parti. Or, si nous voulons que cette différenciation se fasse dans la clarté, il faut que la question vienne en discussion comme conclusion de nos débats et non au début.
C’est après avoir essayé d’établir les grandes lignes du programme révolutionnaire de l’époque actuelle, autrement dit après avoir étudié le contenu de la révolution prolétarienne tel qu’il pourrait être en fonction de l’évolution du monde et des expériences révolutionnaires passées, que nous pourrons clairement discuter du rôle du parti et de ses tâches.
En somme, il y a deux façons de concevoir nos discussions prochaines. La première, vers laquelle la tendance bordiguiste cherchera à nous entrainer, consistera à discuter de ce qui peut immédiatement nous diviser. Nous aboutirions alors à une confrontation sans aucun fruit qu’une perte de temps, regrettable.
La seconde qui_ consiste au contraire à considérer, dès le départ, que nos discussions seront celles d’un Congrès de fondation de la nouvelle organisation. C’est la bonne, car la maturation des problèmes à résoudre est suffisante. L’ordre du jour qui en découlerait serait donc :
-          Analyse de l’évolution du monde et perspectives,
-          Situation du mouvement révolutionnaire,
-          Programme révolutionnaire (contenu de la révolution prolétarienne dans la phase historique actuelle) ;
-          Parti et organisation de masse – rôle du parti – ses rapports avec les organisations de masse – syndicats, comités de lutte, etc.
-          Tâches du parti et perspectives.
Bien entendu, ne vois-là que des propositions que je te soumets parce que je ne peux pas participer activement aux préparatifs des discussions qui vont s’ouvrir.
J’espère que tu me comprends. Je pense que nos discussions pourraient n’aboutir qu’à constater que nous pouvons créer une nouvelle organisation. Car je crois possible qu’elles devraient avoir pour résultat de donner tout de suite à la nouvelle organisation ses documents de base.
A la prochaine occasion, je te documenterai sur nos discussions avec la tendance de Bordiga, qui, dans le parti italien, semble étouffer toute discussion générale.
A bientôt – salut fraternel aux camarades de ton groupe.
Cordialement,
Davoust

BORDIGA A LUCIEN LAUGIER  juillet 1953 (l’orthographe italianisée et les fautes de frappe sont conservées)
Ing.Amadeo Bordiga
Corso Garibaldi 412                                    Napoli 2 luglio 1953
NAPOLI

Mon cher Lucien,
Bruno t’a peut-être renseigné sur ma proposition d’élaborer una traduction à l’usage des français des trois derniers Filo del Tempo qui contiennent une critique des positions de « Socialisme et Barbarie ». Il ne suffit pas de taduire materiellement mais il faut mieux rédiger tout le texte en clarifiant certains passages, et donner des expressions correspondantes aux frases en argot. C’est pourquoi je pense que tu peux commencer le travail et m’envoyer ce que tu aura écrit en me signalant les endroits dont l’acception doit être perfectionnée. Le textes de la revue aux quels je me réfère par les diverses citations sont dans le Nos I (S.ou B., editoriel) ; I0 :Sur le programme socialiste,et : La direction prolétarienne (Chaulieu et Montal-Chacal), II ; L’expérience prolétarienne. Je pense que tu possèdes une collection de cette anvergure !
Piccino pourra t’aider à comprendre les quelques idiotismes souvent employés dans les Fili pour se mettre dûment à la Hauteur des ces grands théoriciens ! Pour répandre un tel travail on se servira je pense de votre Bulletin, ou on se mettra d’accord sur la voie meilleure.
Je t’envoie des salutations bien cordiales
amadeo

BORDIGA A LUCIEN LAUGIER        Naples 1er décembre 1953
Cher Lucien,
Je te dois des précisions sur la presque rupture de notre liaison depuis un long temps, par manque de loisir entre beaucoup de travail. Je vais essayer une récapitulation.
I.                   On avait dit à Gênes che vous auriez envoyé en Italie votre materiel avant de le publier. D’abord vous ne l’avez pas fait, après nous ne l’avons pas examiné en temps utile.
II.                Lorsque votre Bulletin a été publié des critique ont circulé ; légèrement du côté Paris ou feu Demetrio, plus sérieusement dans les impressions d’Otto de Bruno de Faber.
III.             A Trieste on a parlé de çà : malheureusement la blessure d’Ottorino avait dérangé le programme de travail pour le « vacances » e le dossier France n’a pas été entamé.
IV.             D’après vos communications et les explications qui ont reduit toute la question à quelque malentendus di formulation, j’ai pensé y faire front en globat le chapitre que tu sais dans le fatiguant compte rendu de Trieste, et pensè che la chose soit réglée.
V.                Ta lettre du 5 octobre inséré dans le dossier susdit meritait toutefois une réponse ; et également le materiel Paris Marseille Bruxelles reçu via Bruxelles : on y reviendra.
VI.             La révision de la traduction Otto du capitre répeté, et de votre traduction d’une part de la Batracomiomachie, reste à faire de ma part.
VII.          Je regrette d’apprendre de Bruno qu’aucun de vous ne sera à Florence le 6-7 : on aurait pris en considération le tout dans una réunion spéciale. C’est pourquoi j’ai pensé suppléer au silence trop prolongé par l’actuelle squelette de lettre. On y reviendra.
A toi et aux autres salutations cordiales
Amadeo
Grand merci du livre de Trotsky : il sera rendu.

LETTRE DE BORDIGA AU GROUPE DE MARSEILLE     Naples le 20 septembre 1955
Chers camarades,
J’ai reçu : la lettre di Christian ; la lettre de Lucien, le texte Einstein.
Après une corespondance urgente avec Bruno – qui probablement est en ce moment à Paris pour question di travail mais ne vous verra pas – je suis chargé de vous répondre.
I.                   Réunion à Marseille : en principe la chose est arrêtée, mais la date du II novembre est trop proche. Il faut une préparation plus longue de notre côté pour vous donner le nombre de ceux qui viendront d’Italie, après une nequête interne, et de votre coté pour la logistique. Je pense alors qu’il faut renvoyer au printemps, et en décembre avoir une réunion en Italie comme d’ordinaire. Il s’ensurgit la question du théme. On avait prevu la question de tactique de l’I.C. en Europe en 1919-26 et les différents avec la gauche, ce qui avait un certain intérêt international et allait bien en France. Si nous traitons ce théme en Italie, le prochain sera d’après notre programme d’économie pure, sur le capitalisme actuel d’Amérique (rattaché au théme d’économie pure), le bienêtre, l’automation etc.
Ce théme est peut-être un peu moins convenable chez vous, et une bonne idée pourrait être un exposé général de notre plateforme théorique et politique. Nous soumettons tout cela à votre examen. Donnez-nous votre avis.
II.                Traductions. Toute la série sur les questions russes n’est pas trop longue ? Les séries Dialogato e AntiChaulieu suffisent a donner les premières trois ou quatre issues (fair preceder deux textes continuant en plus ces numeros, et suivre une paire d’articles autonomes, déjà choisis).
La méme observation vaut pour Race et Nation. On pourrait envisager la possibilité de donner les résumés existant, et pour la Russie mes deux derniers fils en ajoutant peut-être les Thèses d’Avril (issue précédente). Pour le moment votre plan serait peu modifié.
A vous tous salutations cordiales
Amadeo
Lucien Laugier au P.C.Int. d’Italie         Marseille le 12 mars 1956
(copies aux groupes de Paris et de Belgique)
Chers camarades,
Voici nos réponses à votre dernière lettre qui, cette fois-ci, vous satisferons, nous l’espérons et clorons le « débat ».
1.      Le retard dans le travail que vous avez constaté ne nous est pas imputable mais découle de difficultés que vous connaissez bien. D’ailleurs les stencils des deux premières « journées » ont été, à ce jour, acheminés et les autres suivront sous peu.
2.      Nous avons toujours accepté l’intégralité du matériel du parti et nous trouvons superflu de spécifier notre accord formel sur tel ou tel texte que vous jugez devoir publier, de même que de donner notre engagement formel à le diffuser et le défendre. Nous répétons que, dans la mesure de nos possibilités matérielles et financières nous sommes à votre disposition pour effectuer les traductions et faire frapper les stencils. Ceci doit être clair et cette question considérée comme liquidée.
3.      Nous n’avons jamais songé à exclure qui que ce soit et nous pensons comme vous que tout camarade qui se déplace fait automatiquement partie du groupe local. Mais il doit, non moins automatiquement en respecter les élémentaires règles de travail et d’organisations de principe et de discipline mais sont la conséquence (que nous avions tout fait pour éviter) de tout un système vicié de conceptions du travail et des rapports qui reste à entièrement réformer. En attendant que cela soit fait nous ne saurions voir s’instaurer dans le groupe de Marseille les méthodes et procédés que nous condamnons chez les autres et admettre que les polémiques que vous avez condamnées de groupe à groupe en fassent leur lieu d’élection. La mesure que nous avons prise, objectivement et sans passion, n’a pas d’autre but que de l’éviter. Soyez-en persuadés, de même que de notre volonté pour régler tous les différents. Notre décision constitue un pis-aller mais elle est parfaitement compatible avec la continuation du travail, par un partage rationnel de la tâche de traduction, et nous permet de sauvegarder le bon climat interne du groupe auquel nous sommes très attaché. Vous ne sauriez nous faire grief de cette préoccupation.

Salutations fraternelles, pour le groupe : Lucien.

BORDIGA A LUCIEN LAUGIER     Naples le 29 juillet 1956

Cher Lucien,
D’accord sur ta lettre :en effet l’erreur a été de trop décentraliser. La prochaine fois il convient de faire tout le travail au même endroit. Les autres groupes qui voudront contribuer le feront bourgeoisement par de l’argent.
Je suis content que les rapports avec Suzanne soient « normalisés ». Il en était temps.
Ne revenons plus sur l’origine des fautes dactylographiques. Christian sera prié de passer ses demi-journées auprès d’une dactylo, peut-être, moins intéressante et plus attentive.
Vous allez recevoir de Milan la circulaire sur la réunion à Cosenza, le 8 et 9 septembre, qui regarde la technique, e le travail sur le théme choisi. J’espère qu’un de vous sera là-bas, et surtout que vous enverrez du matériel utile.
A’bien nous voir, et salutations générales
Amadeo

LETTRE DE BORDIGA du 10 décembre 1956

Caro compagno,
La pressima riunione di studio si terrà a Ravenna il 19-20gennaie 1957, in base aé un programma organizzative che sarà illustrate in successiva circolare. Essa avràcome tema la stesse trattate a Consenza e sviluppate in base ai dati statistici che ci saranne nel frattempo pervenuti, e il cui seguito occuperàaltre riunieni : « L’Economia capitalista in Occidente e il corso storico del sue svelgimento ». Frattante, rifacendoci alla circolare che precedette la riunione di Cosneza, invitiamo i compagni e i gruppi che seno in grade di farle di collaborare al lavaro di ricerca, invi           andeci dati statistici sul tipe di quelli magistralmente sviluppati nel nr.21 di « Programma » sulle Produzione Mondiale di acoisie. Interessane dati relativi a periodi e cicli, possibilmente lunghi, e relativi sia alla produzione nella dinamica del sue sviluppe, sia al cosiddette reddite nazionale e alla sua distribuzione, al commercie estere, alle alternanze di perdiodi du Sviluppe et di perdiodi di crisi, agli investimenti e reinvestimenti ecc., possibilmente risalende alle prime fasi steriche dell’economia capitalistica. E’inutile riciamarvi all’’estrema urgenza di quest’opera di collaborazione :il tempo, infatti, stringe.
Alla riunione saranne dedicate allcune ere anche a problemi organizzativi, resi piu acuti dagli ultimi avvemimenti internazionali.
Cpgliamo l’occasione per sollecitare versamenti in conte giornali e Dialogati, et per avvertirvi che il giornale uscità ancera due volte in dicembre, contraiamente al solite, cicé il 14 e il 21 ; é uno sforza gravese quelle che affrontisme, ma esse é richieste dall’accavallardi di avecnimenti du grande portata di fronte si quali non possiame non prendere chiaramonte e ripetutamente posizione. Ma é una ragione di piu perché i gruppi ci siutiné.
Fraterni saluti
Amadeo

LETTRE DE BORDIGA A SUZANNE ET DANIEL Napoli 23 agosto 1957

(trop long en italien et au-dessus de mes forces)

LETTRE DE CAMATTE A BORDIGA    Marseille 28 décembre 1956

Cher camarade,

Comme je te l’avais dit cet été à Naples, nous serions très heureux d’avoir la traduction de l’article sur Einstein que tu devais superviser. C’est pourquoi je viens te demander si tu as eu le temps de le faire, et dans ce cas de nous envoyer l’article. Ou bien, si tu n’as pas pu, si on peut le publier tout de même dans le Travail de Groupe. Je te demande cela car cet article nous est réclamé par des camarades qui ne lisent pas l’italien et aussi par des sympathisants qui sont dans le même cas. Notre Groupe contient nombre d’étudiants qui s’intéressent d’une manière immédiat à ces questions théoriques – car c’est leur métier. Le problème justement est de les porter sur un plan politique – mais de plus je pense, j’en avais discuté avec toi en 55 à Naples, qu’il faille leur exposer la théorie marxiste de la connaissance humaine, et en particulier la façon dont nous examinons les questions scientifiques. C’est pourquoi justement ce serait bien si tu pouvais donner des compléments, ne serait-ce que sous forme de points à développer.
Toujours sur ce plan théorique, je compte traduire à plus ou moins brève échéance « sorda ad alti messagi la civilità dei quiz ». Pourrons-nous le publier aussi, je t’enverrai d’ailleurs une copie avant.
Puisque je te parle de traduction, je t’indique que le Groupe va publier celle des articles contre « Socialisme ou Barbarie ». Car nous pensons qu’il s’y trouve les bases pour l’étude du mouvement ouvrier français, et de plus l’explication de diverses déviations soit contemporaines soit anciennes, les premières n’étant que des redites, souvent stupides, des secondes.
J’ai suivi le conseil que tu me donnais à Naples l’été dernier d’étudier la formation des divers partis ouvriers français et ceci en liaison avec le développement de la société bourgeoise, donc faire en quelque sorte l’historique, la genèse du capitalisme français en en développant les particularités qui ont pu jouer un rôle sur le mouvement ouvrier… Peux-tu à ce propos me dire comment je dois orienter mes recherches et même m’indiquer les livres sur ces questions (pour l’histoire du mouvement français nous avons acheté le premier tome de la Correspondance Engels-Lafargue).
J’espère que tu pourras me répondre, soit dans le journal, soit d’une autre manière, et que je ne te dérange pas trop dans ton travail.
Salutations fraternelles,ainsi qu’à tous les camarades,
Jacques Camatte.

LETTRE DE SUZANNE VOUTE A PICCINO

Aurillac , jeudi 19 novembre (année illisible)

Cher Piccino,

Comme sans doute tu le sais, j’ai été opérée en août, suis restée presqu’un mois au lit et me voilà maintenant en convalescence dans ma famille, d’où je retournerai maintenant dans quinze jours à Paris. Je ne puis rien encore dire des résultats de l’opération, il faut pour cella attendre : la région opérée restants très sensible, voire douloureuse, pendant au moins six mois, m’a-t-on dit. J’avais beaucoup maigri et ne reprend que lentement, mais j’espère bien que pour le 1er novembre tout sera remis en place et que je pourrai rentrer.
J’ai reçu ces jours-ci de Bruno Zecchini, qui avait été en Belgique, un petit texte, résumé des discussions Bordiga/Ottorino sur la question syndicale, que Otto lui avait donné pour moi et que j’ai retapé. Tu sais que Otto est allé à Naples cet été, avec – dit Bruno – la tête pleine d’idées nouvelles sur l’accumulation du capital, et en tous cas décidé à déterminer Bordiga… à écrire les chapitres qu’il considérait nécessaire d’ajouter au Capital de Marx. Je t’envoie ce résumé qui me semble avoir été rédigé par Bordiga – puisque Otto y est pris à partie – car il donne une idée de ses opinions bien que fort bref. Mais Otto attend, parait-il, de Naples des textes plus détaillés sur les questions soulevées aussi ne vous emballez pas à Marseille pour cette discussion avant qu’ils ne soient arrivés. A Paris nous attendons ceux-ci pour la commencer, à supposer sur le besoin s’en fasse sentir.
Mon opinion sur ce papier, c’est qu’Amédée y a raison sur certains points, mais qu’il n’aborde pas le point crucial, c'est-à-dire les perspectives de développement révolutionnaire en régime de capitalisme totalitaire – et pour cette raison, ne démontre rien sur la question syndicale elle-même. Les points justes, à mon avis, sont :
1°) que le prolétariat n’agit pas – pas plus qu’aucune classe de l’histoire – poussé par des idées, mais par des besoins.
2°) qu’en conséquence l’action du parti ne peut se limiter à une critique et à une propagande d’idées.
3°) qu’il n’existe pas de limite historique aux possibilités de la bourgeoisie d’augmenter les salaires, le capital variable pouvant croître en même temps que l’accumulation du capital constant (mais de façon absolue et non relative comme Marx le faisait observer) sous la pression toutefois de la lutte revendicative (cf. point I de « pour discuter Ottorino »).
La petite histoire du syndicat (« catéchisme ») est très bien mais elle aboutit pratiquement à conclure :
1°) que l’action du parti de classe au sein du syndicat étatisé moderne est impossible ouvertement, et douteuse de façon cachée ;
2°) qu’il se pourrait bien, en conséquence, que le rapport parti/classe se présentât sous des formes nouvelles (cf. le dernier point de « pour discuter Ottorino ») – ce qui n’est pas autrement précisé.

On reste donc dans l’ignorance des perspectives concernant « Le développement des revendications en lutte politique révolutionnaire » et « l’élargissement de l’organisation de la lutte ouvrière jusqu’à la révolution politique » dans les conditions du capitalisme totalitaire.
Il est surprenant, au premier abord, que B. (Bordiga) d’une part admette que le parti de classe ne puisse rien faire dans le syndicat étatisé – et que d’autre part il reproche à Ottorino de penser qu’un « parti révolutionnaire ne peut plus avoir de tâches syndicales ». Il suppose que cela s’explique par le fait que B. considère que le processus d’étatisation n’est pas achevé partout :  c’est en effet l’opinion contraire qu’il relève en premier dans la « thèse décidée d’Ottorino », sans doute pas par hasard, mais parce que la discussion aurait au contraire porté sur ce point. Par ailleurs, quand il demande – in « difficultés » historiques à Otto s’il observe un changement de situation consécutif à la 2ème guerre, c’est avec la perspective claire qu’il devrait répondre : non et que la tactique de 21-22 – juste à l’époque en matière syndicale – le reste aujourd’hui.
Mais, même en admettant cette nuance sur le degré de « totalitarisme » de notre société actuelle, la question resterait posée de l’action syndicale du parti lorsque le totalitarisme sera achevé, ou bien dans le pays où il l’est déjà : Russie – « démocraties populaires » par exemple.
Bordiga croit-il que dans ces conditions peut se vérifier la « situation classique de tournant » qu’il définit dans la note de la p.2 ? Et pourtant, c’est sur une telle perspective seulement que peut se justifier le maintien des anciennes thèses concernant les tâches syndicales du parti.
Dans ces conditions, admettre comme B. contre Otto (Damen) que l’étatisation du syndicat par la classe dominante répond à des raisons politiques de classe et non à une impossibilité d’augmenter désormais les salaires, conduit à reconnaître que les grèves gardent le contenu économique qu’elles ont toujours eu – et qui est limité, on le sait : mais cela ne suffit certes pas à prouver qu’avec le syndicat étatisé subsiste la possibilité d’un développement de l’action revendicative à la lutte politique, ou que dans ce syndicat existe « le champ pour une mobilisation révolutionnaire des masses » (pt 5 du « catéchisme ») ce qui, en dernier lieu, est pourtant la seule chose qui nous intéresse.
Cette constatation – qui me semble indubitable si l’on considère tant les réalisations de l’hitlérisme, que du stalinisme et du travaillisme, on ne saurait dire qu’elles ont été = 0, même du point de vue limité des améliorations immédiates – conduit à reconnaître et la possibilité d’un réformisme dans la période actuelle – et le caractère nécessairement étatique de ce réformisme – autrefois plus ou moins dans l’opposition. Certainement c’est là plus conforme à la réalité que les affirmations sans nuance d’Ottorino (qui ici se rencontre avec Chaulieu) mais cela ne nous mène à rien sur la question posée par Ottorino et rappelée dans les premières lignes du texte.
J’attend donc les documents complémentaires promis, pensant d’ailleurs qu’ils ne combleront pas substantiellement la lacune, car c’est la perspective du bouleversement du rapport de forces actuel qui nous manque et, je crois, de façon inévitable, parce que nous ne faisons qu’entrer dans une phase nouvelle de l’évolution sociale et du mouvement ouvrier.
Daniel, en m’écrivant, m’a dit que tu voudrais voir ton fils aller à Paris. Il dit qu’il lui cherchera du travail, mais que tous les camarades devront s’y mettre pour avoir une chance de résultats. Par ailleurs, il disait qu’il ne se sentait guère de force à le guider alors que c’est toute une ambiance sociale qui fait pression sur un jeune garçon comme ton fils pour lui imprimer son comportement. C’est évident qu’il ne faut pas attendre de miracles, mais ce qui pourra être fait, je suis sûre que les camarades feront tout leur possible pour y arriver.
Si tu as un moment, envoie-moi un mot pour me donner de tes nouvelles, personnelles et politiques. Je vais écrire tout de suite à Lucien, qui a envoyé une lettre à Paris à laquelle je suis chargée de répondre. J’aurais aussi bien pu le faire dans celle-ci, mais tu connais sa susceptibilité et je m’exécute. J’ai préféré t’envoyer le résumé de la discussion de nos deux groupes directement, car ainsi tu pourras décider toi-même s’il vous faut le discuter tout de suite ou attendre des textes plus précis et substantiels.
Je te salue amicalement en te souhaitant « le core megliori ». Bonjour à Tasca, qui j’espère va lire

Suzanne

Mon adresse : S.Voute, Lycée E.Duclaux, Aurillac (Cantal)



[1] La renonciation au combat de Camatte a tout de celle du traître, mais ne sommes-nous pas tous devenus des traîtres après avoir quitté ou fui l’orga ?. Qu’espère-t-il désormais ? Nul ne sait. Il y a quelques années, il avait écrit ceci à un mien ami : « J’ai reçu le livre de Jean-Louis Roche, Précis de communisation, Ed du pavé, et je t’en remercie,. Je suis allé visiter le site internet et ainsi, j’ai appris que Pierre Hempel est un pseudonyme. J’avoue que je ne comprends pas ce que vise, ce que signifie : 1.Le prolétaire universel, 2. Comment se manifeste-t-il ? 3. Comment la révolution à venir « s’actualisera » à partir de vécus actuels. Je sens quelqu’un de facétieux, à qui on le fait pas, d’une grande violence verbale, d’un mépris mais qui a une certaine amplitude et affirme des choses intéressantes. Ainsi, en ce qui concerne l’anti-travail, l’anti-consommation, tous slogans terriblement superficiels de gens qui se sont « sauvés » dans l’autonomisation. Je dois dire que j’ai à maintes reprises ri de façon quasi voluptueuse à la suite de certaines de ses formules même si je ne partageais pas la charge qu’elles véhiculaient. Sa thèse explicative de ce qu’il considère les divagations de ceux dont il s’occupe c’est la déception. Ainsi il dit que je suis un déçu de la révolution. Je n’ai eu aucune déception, mais des difficultés à opérer en constatant la fin du procès révolution, et la nécessité de quitter ce monde. Je n’ai pas connu la déception même si j’ai accusé le coup de me retrouver qu’avec un nombre réduit de camarades, parce que je sentais qu’il y avait le possible d’une autre dynamique que je pense avoir trouvé et avoir contribué à mettre en branle. Il me charge énormément quand il dit « il figure l’archétype de l’intellectuel inconstant et sans conviction de fond, dégoûté de la vie urbaine ». En outre il essaye de me faire endosser la communisation ! Mais je m’ouvre à son dire afin de percevoir son propre cheminement ».
Gilles Dauvé me félicite pour sa part  pour mes deux ouvrages « La réaction fasciste » et « L’ombre du nazisme sur le siècle », dans un courrier de novembre 1999 : « Je viens de finir « La Réaction fasciste » et renonce bien sûr à t’expliquer en quoi je ne suis pas anarchiste, moderniste, petit-bourgeois, etc. Un point de fait cependant. Contrairement à Pierre Guillaume et à la Guerre Sociale, je n’ai jamais défendu Faurrisson ni soutenu l’inexistence des chambres à gaz. Moi-même et ceux qui ont fait ensuite La banquise, avons d’ailleurs rompu avec Pierre G. et la G.S. à ce sujet. Pendant que j’y suis, ajoutons que « Le fichisme ne passera pas » vaut autocritique de ma défense en 96 (une participation au recueil alors publié par Reflex). Cela dit je trouve ton livre intéressant et bienvenu. Cordialement, Gilles.