"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 1 juin 2026

LES PETITS IMPERIALISMES SONT-ILS DESORMAIS VICTORIEUX CONTRE TOUTE GRANDE PUISSANCE ?

 



Avec la répétition du constat « c'est l'Iran qui a gagné », la plupart des journalistes essentialisent cette nouvelle théorie : à notre époque dans les guerres les petits gagnent toujours contre les gros. Thèse audacieuse et quelque peu discutable mais qui mérite d'être discutée ; j'aimerais avoir l'avis du CCI sur le sujet et de mes lecteurs. Présenter les libérations nationales comme des victoires de petits contre les grands me paraît assez simpliste et exagéré, sachant que ce fût une bagarre entre grandes puissances et anciennes puissances coloniales dépossédées par plus puissantes qu'elles.

De même j'ai du mal à croire que si l'Iran a été si « résilient » c'est sans l'aide de la Russie et de la Chine. Tant d'ogres penchés sur le berceau pétrolier...

Cependant il y a d'autres analyses à mener, moins répétitives et aussi simplistes que celles produites par le milieu maximaliste qui ne voit pour horizon qu'une nouvelle boucherie mondiale. Le livre de Bertrand Badie dont je vous livre des bonnes feuilles - « Par-delà la puissance de la guerre, la mystérieuse énergie sociale » - présente un évident intérêt parce qu'il démontre que loin de nous diriger vers la troisième der des der, les guerres actuelles sont menacées d'étouffement, voire tournent en rond. Cet ouvrage écrit à la fin de l'année passée est extraordinairement prémonitoire et tout ce qu'il décrit explique bien la situation de paralysie dans le détroit d'Ormuz. Les grandes puissances sont toutes à la peine, et les deux puissances secondaires les plus barbares, Israël et Iran s'auto-annihilent sanguinairement sans porte de sortie.

Par contre, sa troisième partie « la mystérieuse énergie sociale » est complètement loufoque. Ce type n'a jamais entendu parler de la classe ouvrière en tant que classe révolutionnaire et seule classe capable depuis un siècle d'empêcher ou de mettre fin aux guerresL Il se met à nous conter que toute la myriade des contestations et agitations diverses des bobos, partout sur la planète,des féministes aux partisans des genres et des carottes vertes sont les vrais emmerdeurs du capitalisme. Son assimilation du populisme au nazisme prouve son manque de sérieux et son ignorance des conditions actuelles de la lutte DES classes. Son analyse géopolitique reste intéressante, malgré son absence d'explication de sa « socialisation de la guerre », notion confuse.

LA PUISSANCE NE GAGNE PLUS LES GUERRES (sous-titre de l'auteur)

« Les alliances ont eu peut-être leur utilité dans le passé, mais aujourd'hui elles sont inutiles et n'ajoutent rien à la force des nations auxquelles elles créent d'autres ennemis ». Nehru

On peut imaginer que, face à de telles mutations, la puissance cherche à survivre en recourant à sesformes les plus extrêmes, et vienne ainsi se réfugier chez le dieu Mars. La chronique du nouveau millénaire semble confirmer l'hypothèse : il n'est qu'à prendre en compte l'augmentation constante du nombre de conflits, déjà bien sûr liée à l'accroissement du nombre d'Etats coexistant désormais sur la planète. De plus en plus meurtrières, coûteuses et destructrices, toujours mieux dotées en armes sans cesse plus sophistiquées, les guerres perdent pôurtant, elles aussi, leur capacité d'antan. Rares sont celles qui, depuis 1945, ont donné naissance à un nouvel ordre régional, encore moins mondial ; rares sont celles qui ont réellement fait disparaître le problèmes qu'elles étaient censées résoudre ; rares enfin sont celles qui ont débouché sur une vraie victoire obtenue par le plus puissant à la faveur de cette « bataille décsive » que vantait Clausewitz en son temps... Trois pentes se dessinent, qui perturbent lourdement la grammaire consacrée et expliquent ces échecs : les guerres se font davantage contre des groupes humains que contre d'autres Etats, égaux ou du moins comparables ; elles perdent leur finalité explicite qui les intégrait autrefois dans une compétition cruellement rationnelle ; elles échappent au jeu transactionnl qui conduisait jadis à la paix du vainqueur. La puissance dans le guarre, et surtout dans les nouvelles formes de conflit, en perd son latin : la potentia tirait son sens du mariage de l'idée de force et de celle d'efficacité. Ce n'est plus le cas aujourd'hui.

GUERRES ENTRE ETATS OU GUERRES SOCIALES ? (sous-titre de l'auteur)

Il est donc bien loin le temps des « gladiateurs » de Hobbes, celui où les Etats s'affrontaient, entre acteurs presque symétriques ou du moins de puissance équivalente, pour reprendre la définition donnée, au cours de la Seconde Guerre mondiale, par un maître de la discipline, l'Etat-Unien Quincy Wright. La symétrie interétatique était, en fin de compte, à la base même de la rationalité des guerres : celles-ci jouaient leur rôle, avec une douloureuse efficacité, dès lors qu'elles opposaient la puissance de l'un à celle de l'autre, et conféraient consensuellement la victoire au plus fort et au plus rusé. Depuis 1945, une tendance qui était en longue gestation s'est révélée soudain décisive : la guerre s'est intimement mêlée aux sociatés ; elle s'est en quelque sorte « socialisée ». On avaiat vu poindre le phénomène dès la Révolutiion française, mais il fût vite rattrapé par les Etats jouant du nationalismeet de la mobilisation citoyenne. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, le processus a vite gagné en ampleur et surtout en autonomie sopus l'effet de deux facteurs : la décolonisation et la guerre d'intervention

La première met bien évidemment l'énergie sociale au centre des ouvelles mobilisations guerrières et substitue ces dynamiques inédites au canon traditionnel qui perd de sa capacité. La scconde crée un souffle de puissance asymétrique qui, au lieu de rallier la population locale, l'enferme dans l'escalade de la résistance. Daans l'ambiance coloniale, la bataile d'Alger en 1957, devait « éradiquer le terrorisme » ; elle a au contraire galvanisé la base sociale du FLN ; les mêmes mots viennent aujourd'hui à la bouche du Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, pour justifier les bombardements massifs et aveugles sur Gaza, dès octobre 2023, avec exactement le smêmes résultats, si on en croit le Secrétaire d'Etat américain, Anthony Blinken, ou si on se réfère aux sources israéliennes livrées par le quotidien britannique The Guardian qui font état, après dix-neuf mois de guerre, de 8900 combattants du Hamas tuéssur un total présumé de 42 000, 83% des victimes étant des civils (The Guardian, 21 août 2025)... Et on se souvient des 2?7 millions de tonnes de bombes déversées sur le Cambodge par l'US Air Force sentre 1969 et 1973, pour « stopper la progression du communisme » ; elles eurent pour résultat d'activer l'enrôlement de la population en soutien aux Khmers rouges.

On a en réalité mal compris tout ce qu'impliquait cette socialisationdu (?) jeu guerrier, t notamment l'inversion qui en dérivait. La guerre était jadis un moment fort d'activation de l'allégeance citoyenne, un temps de parfait alignement à la faveur duquel l'individu n'existait que par son total abandon dans un univers de sécurité et d'hosilité entièrement défini, et même dicté par l'Etat : on retrouve une impeccable filiation de la pensée conduisant directement de Thomas Hobbes à Carl Schmitt et qui anourri des siècles d'efficacité étatique et guerrière. Ne pas s'ys soumettre relevait de l'absolue trahison et de ce qu'on appelait précisément la « cour martiale »...

Aujourd'hui le découplage est total, il socialise la guerre et la transforme, en amont comme en aval de celle-ci ; de même que la guerre trouve de plus en plus son origine dans des causes sociales qui affaiblissent l'Etat et le subordonne à des dynamiques conflictuelles qu'il ne parvient pas à maîtriser, de même elle agit activement sur le corps social selon des modalités qui échappe au projet politique des princes.

En amont, on constate cette montée en force des dynamiques socialesd qui sont porteuses de ces orages martiaux. La souffrance sociale dépasse aujourd'hui la rivalité de puissance comme source d'affrontements internationaux. Issue de l'humiliation subie, comme en Palestine, ou de fléaux matériels liés notamment aux déréglements planétaires, mais aussi aux inégalités, cette souffrance est largement rebelle aux lois du canon et de la puissance.

(…) Sous cette pression, d'incessantes constructions et reconstructions identitaires s'affirment en venant des profondeurs des sociétés, conditionnant les conflits et inversant le jeu classique où seule l'identité citoyenne était assignée par ordre du prince : la construction identitaire l'emporte ainsi de plus en plus sur le poids des idéolgies prescrites et les entrepreneurs politiques gagnent désormais en sachant habilement s'y adapter.

(…) Il y a en réalité une touche nouvelle et décisive, même révolutionnaire, portée à la guerre d'antan: celle-ci s'accomplit de plus en plus sur la base d'identités instables et changeantes, sur celle d'une régression de l'opposition jadis structurante du public et du privé, le premier devant simplement effacer le second ; on devine alors pourquoi les civils sont de plus en plus les cibles favorites des guerres nouvelles, mais aussi leur inventeur et réinventeur privilégié. Produits d'identités figées et absolues hier, les guerres sont aujourd'hui les otagesd des identités fluctuantes et mulrtiples. On a beau leur opposer les doctrines de contre-insurrection les plus sophistiquées : rien n'y fait, la puissance ne gagne décidément plus les guerres, comme la guerre d'Algérie l'avait déjà signifié...

D'autant que cette socialisation est tout aussi remarquable en aval, évoquant l'horreur du cercle vicieux. La déstabilisation sociale liée à la guerre devient désastreuse : la moitié de la population haïtienne souffre de la faim liée aux affrontements continus, à laquelle s'ajoutent les effets ravageurs de la nouvelle épidémie de choléra. Près de 18 millions de Birmans sont en insécurité alimentaire, 7 millions de Congolais sont en état de malnutrition et six millions sont déplacés.

(…) Il ne s'agit pas seulement de « dégâts collatéraux » ou de « tristes bilans », mais d'une recomposition totale de la société comme jamais connue auparavant, modifiant en profondeur et durablement la structure sociale, les identités, les croyances et conférant à la fluidité sociale qui en dérive une dynamique échappant totalement aux cadres politiques.

(…) On en dira de même des effets de concientisation : Ukrainiens agressés et envahis, Palestiniens détruits et méprisés, Congolais qui n'ont jamais connu un état de paix, sont porteurs d'une énergie et d'une résilience sociales qui défient toutes les lois de l'ingénierie politico-diplomatique et qui sont irréductibles à la grammaire classique de la guerre, à la dualité simpliste du vainqueur et du vaincu : cette forme inédiate d'appropriation sociale des conflits rend vaine toute escalade militaire. Les guerres contre les sociétés, même en lambeaux, ne se gagnent plus.

GUERRES sans finalités ou à finalités renversées ? (sous-titre de l'auteur)

(…) On voit bien le décalage qui se profile aujourd'hui : si l'adversaire n'est plus un Etat ou n'est qu'un Etat faible, la clarté de cette opposition fondatrice vient évidemment à s'esomper. Face à un combattant non étatique, quel est le but : « l'éradiquer » ? Contrôler un territoire devenu insécure ? Restaurer sa propre domination ? En substituer une autre ?

La question a couru tout au long des guerres de décolonisation : les réponses fluctuantes et indécises que les puissances coloniales lui ont adréssées ont été un atout pour un adversaire dont la puissance était pourtant toujours inférieure. L'interrogation a été relancée à la faveur des guerres d'intervention, qui se sont banalisées avec une mondialisation timidement amorcée au XIX ème siècle, et qui ont périlleusement sorti le jeu martal de cet affrontement symétrique que nous décrivions.

(…) La problématique a-t-elle vraiment changé depuis. La même analyse n'est-elle pas pertinente quand il s'agit de la guerre du Vietnam, de celle d'Afghanistan, d'Irak ou de Somalie, pour lesquelles se mêlent et s'entremêlent les doctrines confuses dun containment, du peace-making et du regime change ? Et d'autres Etats ne partagent-ils pas la même expérience ? La France au Sahel a vécu celle-ci à ses dépens : en 2013, l'opération Serval cultivait déjà l'ambiguïté en prétendant libérer le Mali de la menace djihadiste.

(…) Il y a probablement plus : la guerre froide et l'équilibre de la terreur ont peu à peu rendu impossible la confrontation classique, conforme à la grammaire des gladiateurs hobbesiens. Le choc entre puissances égales devenait trop co^teux et annulait ainsi les stratégies classiques et le jeu à somme nulle qui les rationalisait. Aussi les guerres n'opposent-elles plus directement des intérêts antagoniques, mais visent des sociétés pour les refaire à l'image des plus puissants, objectif déjà impossible, et plus encore pour reconstituer une chaîne de pouvoirs politiques nationaux plus favorables.

(…) Cette « société guerrière », en se banalisant, semble annoncer que la guerre est de plus en plus menacée de perpétuité. Celle d'autrefois ne préparait pas vraiment la paix, mais la « non-guerre » ou plus exactement, un nopuvel « entre-deux-guerres » reposaant sur un aménagement provisoire des litiges : celle d'aujourd'hui conduit au mieux à la « non-solution » ou à l'affrontement infini modulé par des rythmes inégaux de violence. Dans le modèle classique, le vainqueur se voyait reconnaître le droit de négocier, en condition de force, le litige qui l'opposait au vaincu. La victoire, l'art diplomatique, la ruse des uns et des autres donnaient sens et épaisseur à la négociation qui débouchait sur de nouvelles configurations territoriales et toute une série d'obligations qui étaient acceptées de part et d'autre et avaient valeur de droit. La « bataille décisive », chère à Clausewitz, avait fait son travail. Aujourd'hui rares sont les guerres gagnées et, sans même parler de paix, rares sont les guerres débuchant sur un ordre nouveau et paritairement accepté: à l'exception de quelques opérations sous mandat des Nations Unies, comme « Tempête du désert » (1991), la sortie des conflits reste incertaine, précvaire et ne produit aucune donne communément acceptée au point de produire un nouveau droit. Les seules victoires sensibles sont, de façon surprenantes, celles du faible sur le fort, comme ce fût le cas avec les guerres de décolonisation qui, depuis 1945, ont toutes été gagnées par le dominé, le moins doté en ressource de puissance.

(…) La puissance n'a pas accompli son travail d'antant : elle est tétanisée, devenue trop ambiguë pour produire un ordre, l'illusion d'une paix ou au moins l'apaisement que procure un nouvel équilibre reconnude part et d'autre.

(…) Ces croisades « pour la civilisation » sont vite devenue des fiascos : même les alliances les plus « sacrées » se retournent contre la ouissance » (p.60).

« Le vent populiste - qui commençait à souffler outre Atlantique dans le seconde décennie du XXI ème siècle et inventait le trumpisme – déplaça le débat vers un postulat plus simple : s'engager globalement envers l'Autre coûte de plus en plus cher et risque de rapporter de moins en moins, contrairement à des formes d'implication plus ponctuelles et plus contrôlées ». (…)

L'appel populiste à la puissance (sous-titre de l'auteur)

« Derrière chaque séquence populiste, même les plus anciennes, se cache très souvent cette « puissance contrariée » qu'on cherche à restaurer. La défaite française de 1871 a nouri le boulangisme et ce désir de « voir et complimenter l'armée française », comme le chantait Paulus au début de la III ème République ; cele de 1918, subie par l'Allemagne, a alimenté le populisme nazi ; l'effondrement de l'URSS a instillé le populisme poutinien au sein de la Russie post-soviétique. De façon plus subtile, la marginalisation des Etats venant d'acquérir coûteusement leur indépendance et l'humiliante relégation qu'ils euent alors à subir de la part des vieilles puissances ont activé le populisme tiers-mondiste, tout comme la éception d'une Italie, trop faiblement associée à la victoire de 1918, a ouvert la voie à Mussoloni et à son éloge de la force (…) La dénonciation communed'un déclassement national, à l'origine évidentede tous les maux, vaut mécaniquement stigmatisation de tous les « complots » venant du « cosmopolitisme » ; elle se prolonge dans l'exaltation du protectionisme, du souverainisme, de l'identitarisme et dans l'appel à une restauration nationale, tout cela passant par une demande sociale de puissance ».

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire