"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mardi 24 janvier 2023

EN LISANT LA REVUE INTERNATIONALE LOIN DE FRANCFORT

 




Dernièrement, j'ai appris en lisant un numéro du journal Révolution Internationale que le CCI était le centre du monde révolutionnaire, pourquoi pas, encore faudrait-il le prouver ? Ce n'est pas le cas lorsque l'on assiste à une falsification de l'histoire passée lorsque l'on lit :

« Même s’il existait alors une surestimation de la dynamique vers la révolution, la plupart des groupes du milieu politique prolétarien présents à l’époque avaient en général compris que Mai 68 en France et l’Automne chaud l’année suivante en Italie, ne pouvaient aucunement être compris comme expressions d’une situation révolutionnaire. La classe ouvrière, malgré sa combativité et sa prise de conscience, était encore dominée par les illusions sur le capitalisme et la démocratie bourgeoise.Il lui fallait encore longtemps pour se transformer en profondeur et être en mesure de lancer l’assaut révolutionnaire ».

C'est faux. Tous les groupes, y compris RI s'attendaient à la révolution après la crise économique de 1973 et jusqu'à l'élection de Mitterrand, et même au long des années 80. J'en étais et je me rappelle que la désillusion a mis du temps à s'installer, et qu'elle a conduit une part d'entre nous à abandonner le combat.

Cette manière de repeindre l'histoire et de vouer à la damnation éternelle ceux qui ont fui une organisation devenue paranoïaque a été typique des partis staliniens, politique de secte totalitaire qui, après les avoir traités de flics (mutuellement) , rejettent à jamais des personnes qui restent partie prenante du combat et qui emmerdent le CCI, pour autant qu'il garde ses ornières.

Pour ma part, ayant fui cette machinerie à démolir ceux qui ne voulaient pas garder la main sur la couture du pantalon, j'ai certainement été le plus impitoyable. Je trouve même que j'ai souvent exagéré sous le coup de la colère, vu que cette organisation existe encore et avec des analyses et des articles de haute tenue et une capacité rare à analyser la crise du capitalisme et les félonies de ses différentes castes de partis qui se prétendent les amis de ces fumeuses « couches moyennes », le prolétariat ayant disparu selon ces cuistres...

A partir de 2002 et avant on m'avait consacré six articles de dénigrement, dont deux louangeux pour deux de mes livres, puis plus rien, tout en lisant mes écrits publics depuis comme des concierges surveillant l'entrée de l'immeuble.

J'étais devenu un paria1 , comme tous les autres, souteneur d'une partie en rupture, que je n'ai jamais fréquenté et que j'ai toujours considérée, non pas avec cette notion stalinienne de « parasite », mais comme un CCI bis encore plus sectaire et plus gréviculteurs que capables d'analyse politique car ne sortant pas du vieil ouvriérisme ultra-gauche (il est qu'en rencontrant par hasard une ou deux fois leur principal animateur, je ne pouvais m'empêcher de retrouver un véritable sentiment de fraternité). Vous pouvez relire la série d'insultes et de calomnie me concernant. Au moins ne suis-je pas qualifié de flic, mais anarchiste, individualiste au même niveau de Robert Camoin (qui lui aussi à réalisé une brochure haineuse : «Le faux Hempel ») et en s'appuyant sur les mêmes remarques de Marc Chirik, lequel avait en effet, hérité de sa période stalinienne aux côtés d'Albert Treint, le qualificatif facile pour humilier l'adversaire (comme lorsque je le vis humilier sexuellement Raoul Victor lors d'une réunion de l'organe central). Or, MC avait deux faces, l'une pour ses fans suivistes et une autre pour ceux qui ne buvaient pas ses paroles comme sacrées. Il ne nous traitait pas, nous les personnalités d'anarchistes mais de camarades en désaccord et en plus ce qu'il aimait chez moi c'est que je sortais des sentiers battus, même si je disais parfois des conneries, ce qui permet les discussions ou alors c'est la messe, et ce fut la messe à l'organe central ; puis après sa mort, comme après celle de Charlemagne, une dispute ridicule pour l'héritage, où par exemple je vis Jonas en réunion de section, mimer les gestes de MC en parlant.

C'est une constante de tous les partis et des partis bourgeois de renier définitivement les exclus ou les démissionnaires. Combien de ceux-ci pourtant sont réutilisés par l'appareil opportunément. Du PCF au CCI, que de louanges pour Victor Serge (conchié à l'époque par Malaquais) ou même Souvarine qui ont dit des choses souvent plus profondes sur le totalitarisme stalinien que des sectes moralistes et qui ne sont pas débarrassées du même esprit de mise à mort et d'oubli. Pas de pot, merci la démocratie bourgeoise, les Michel Olivier, Philippe Bourrinet et d'autres ont continué un travail indispensable d'historiens, et auxquels le mouvement révolutionnaire sera toujours reconnaissant indépendamment des ornières sectaires du CCI, incapables de pardon et de faire table rase de vieilles polémiques souvent creuses. Pourquoi ? Pour parodier Jules Andrieu, parce que le CCI est vieux !

L'ignorance des travaux importants que continuent d'ex-membres fait pitié comme si le sanctuaire de la secte était le seul chaudron où élaborer la théorie, tout en piquant discrètement les idées à des auteurs « inorganisés ».


Evidemment sans fausse honte je prends mon cas. J'ai publié en 2008 le principal pamphlet contre les rigolos communisateurs – Précis de communisation » - mais ce n'est que 25 ans après que le CCI se réveille, avec d'excellents articles je le reconnais, traitant de cette mode idéologique petite bourgeoise2 .C'est la même ignorance et mépris concernant mes travaux les plus importants. Tant pis. Ils ont réalisé, pour la première fois une critique de l'école de Francfort qui fût longtemps un mouvement ultra-intellectuel et complètement révisionniste de la théorie du prolétariat, c'est pas mal, mais je prétends avoir été plus loin dans la critique de ce machin ; mais je ne peux leur reprocher une ignorance de mon travail puisque la plupart des maisons d'édition, et les éditions maoïstes L'Harmattan, et les éditions social-démocrates Spartacus n'ont pas jugé utile de le publier, possiblement parce que j'utilise sans gêne l'expression islamo-gauchiste. Voici en tout cas pour vous chers lecteurs le chapitre quatre de mon livre resté manuscrit : LE MARXISME EST-IL UN MESSIANISME ?




L'Ecole désenchantée de Francfort (chapitre 4)


Le grand penseur de la rive gauche plurielle, Miguel Abensour, reste lui aussi dans l'ignorance du combat politique des « gauches communistes », il ne voit que deux manifestations du marxisme au XXe siècle : l’expérience du totalitarisme communiste et la « Théorie critique » de l’École de Francfort.

Ce qui est très réducteur et une nouvelle preuve de cécité ou d'ignorance politique des universitaires dans leur milieu professoral et éditorial. Peut-on comprendre un messianisme qui a échoué en retournant à la religion ? Ou en tirant les leçons de l'échec, certes très terrestre, mais politiquement et socialement explicable ?

Aveux forcés, excommunications, accusations délirantes portées contre les dissidents comme au temps de la très lointaine inquisition, et si un marxisme lourdingue ne s'était pas comporté au fond lui aussi selon la même morale totalitaire que les antiques religions ? A Moscou le marxisme n'était-il pas devenu religion à son tour avec ses grands prêtres, saint Lénine embaumé ? Le Parti communiste, en Union soviétique comme en France, a eu ses « hérétiques ». L'analogie a été un peu vite écartée par les oppositionnels, trotskistes comme conseillistes, parce qu'ils étaient eux aussi devenus des bedeaux d'un marxisme d'Etat. On étudiera plus loin le messianisme fasciste, mais après les élucubrations de l'Ecole de Francfort.

L'idée que le communisme est une religion, que le Parti est son église, qu'il existe un dogme, un catéchisme a été formulée pourtant par de brillants opposants à toute idée se réclamant du marxisme. L'auteur de « L'opium des intellectuels », Raymon Aron, dont la mode gauchiste était de se gausser en son temps (comme réac du Figaro), faisait une distinction générale entre les religions séculières, en y incluant le communisme (marxiste), et les religions régulières. L'historien Marc Lazar parlait à propos du communisme d' « une des dernières grandes tentatives de sacralisation de la politique » . La dimension religieuse du communisme, ajoutait-il, est sensible à travers l'idée d'une « sacralité de la pensée révolutionnaire comme du mouvement bolchevique » . Elle s'organise, très tôt dans l'histoire du mouvement, à partir de la « mise en place d'un véritable catéchisme constitué à partir de textes précis Marx, Engels, Lénine, Staline » . Ce n'est pas faux mais ce n'est pas vrai non plus, question de date. La religiosité n'apparaît qu'au moment de la dégénérescence ; phénomène semblable en général dans toutes les religions à la suite de la mort de leurs prophètes. Incapables d'expliquer ou de résoudre l'inadmissibilité de la mort, les inventeurs de religion ont imaginé une éternité avec des dieux puis un seul, puis la prière comme seule consolation. On ne peut pas remercier Engels en tout cas pour ses comparaisons décalées.

Ce marxisme confit en religiosité, en partie avant Staline mais complètement après avec la fameuse « fin » communiste de l’Histoire, plutôt hégélienne, ne s’annonçait-il pas comme un certain retour au « communisme primitif » de communautés au sein desquelles, du fait de l’ignorance de la propriété, les distinctions sociales auraient été absentes ? Correction des fonctionnaires du Kremlin : tout « retour » chez Marx ne signifiait-il pas plutôt « passage » à un stade supérieur et donc nouveau. Il ne pouvait donc pas s’agir en Russie moderne d’un « communisme primitif » ni évolué, mais d’une gestion primaire d'une société où toutes les forces productives « jaillissent sans abondance » de l'oppression militaire, de sorte qu’on était supposé passer du « règne de l'oppression capitaliste » au « règne de l'oppression communiste ».

Dans l’Idéologie allemande, il n’est pas question d’un « communisme primitif » (à la façon de Buonarroti, compagnon de Babeuf et père de tous les mouvements socialistes européens). Le retour est « retour à » l’essence humaine qui n’a pu se « révéler » jusque là : en ce sens, il y a bien régénération. Mais pas de retour économique ou technologique ou à une communauté sociale comme telle ou à telle communauté de Papouasie Nouvelle-Guinée, venant aujourd’hui d’être « découverte ». Enfin, selon Marx (dans La Question juive) les droits de l’homme ne sont pas un retour (à l’essence humaine) mais une régression si on voulait les maintenir pour l’avenir. Conquête historique, mais à détruire très vite, comme la démocratie elle-même ou le droit (Critique du programme de Gotha), bouffis d'hypocrisie. Les expériences révolutionnaires ont toujours eu maille à partir avec la religion.

Avant Lénine embaumé, au travers du culte de l’Être suprême, spectacle d’une foule se hissant à la hauteur d’un Peuple « orthodoxe » (c’est-à-dire d’un acteur collectif déifié), Robespierre n'avait-il pas cherché prioritairement à capter la dimension profondément affective et fusionnelle de la croyance catholique prônant et requérant l’amour de Dieu comme du prochain jusqu’au sacrifice de soi ?

Dans le discours robespierriste, quelle vous semble avoir été l’articulation idéologique entre décadence, régénération et messianisme ? Comment cette combinaison vous semble-t-elle avoir été actualisée par l’historiographie de la Révolution et par les projets socialistes ultérieurs promettant l’avènement final de « l’homme nouveau » ?

Le discours de Robespierre du 18 floréal donne beaucoup de clés. Comme chez Condorcet, ce texte considère des étapes de l’humanité, mais avec plus de lyrisme que de précision : « Le monde a changé, il doit changer encore. Qu’y a-t-il de commun entre ce qui est et ce qui fut ? (…) Comparez le langage imparfait des hiéroglyphes avec les miracles de l’imprimerie, etc. ».

Le messianisme est dévolu à la France : « Le peuple français semble avoir devancé de deux mille ans le reste de l’espèce humaine ; on serait tenté de le regarder au milieu d’elle, comme une espèce différente. (…) En Europe, un laboureur, un artisan sont des animaux dressés pour le plaisir d’un noble ; en France, les nobles cherchent à se transformer en laboureurs et en artisans, et ne peuvent même pas obtenir cet honneur ». Cette fierté française aboutit, dès cette période, à la thèse selon laquelle le pillage des œuvres d’art de peuples tels les Italiens ou les Grecs serait légitime, car ces peuples « mous et serviles » ne savent apprécier l’art que le Français révolutionné sait goûter : lisez le remarquable texte d’Edouard Pommier3. La justification du pillage est stupéfiante ! Dès août 1794, Grégoire envisage la conquête de l’Italie : « C’est la Grèce qui a décoré Rome ; mais les chefs d’œuvre des républiques grecques doivent-ils décorer le pays des esclaves ? La République française devrait être leur dernier domicile ». Le robespierrisme atteint ses limites historiques avec cette arrogance nationale.

L’espérance d’un futur amélioré, ressort de l’action politique, en nous projetant au-delà de la durée d’une existence particulière et par-delà la clôture relative de cette dernière, ne nous prédisposerait-elle pas à certains emballements métaphysiques ? Dans le face-à-face entre une République balbutiante et une Église plus que millénaire, entre le « pouvoir temporel » et le « pouvoir spirituel », les mimétismes (voire la concurrence engendrée par ce jeu de miroirs) rhétorique, mythologique, symbolique, cultuel étaient-ils évitables ? Ainsi, pratiquement tout le lexique religieux (foi, salut, baptême, liturgie, catéchisme, Temple, sacerdoce, mission, sacrifice, rédemption, grande messe…) se trouvera recyclé par le discours révolutionnaire ! « Remplacer, souligne Mona Ozouf, c’est d’abord imiter » . Étudiant le Catéchisme républicain, philosophique et moral , Jean-Charles Buttier a pu exhumer des documents de 1815 « catéchismes politiques » dont les publications s’égrènent de 1789 à 1914  Le Catéchisme populaire républicain , rédigé, peu après la Commune de Paris, par Leconte de Lisle (1818-1894) est caractéristique de la rhétorique politique et morale de cette « catéchèse républicaine » s’organisant sous la forme didactique d’une série de questions et de réponses simples. Certains socialistes n’échapperont d’ailleurs pas à ce mimétisme. Par exemple, Louis Blanc rédigea Le catéchisme des socialistes (1849) et Jules Guesde un Essai de catéchisme socialiste (1912). La Ligue des communistes, avait élaboré, en juin 1847, une Profession de foi communiste composée de 22 questions réponses ; suivant la même formule, Engels composera, en novembre 1847, Die Grundsätze des Kommunismus que les Éditions Maspero republieront, en 1965, sous ce titre : Le catéchisme communiste. Sollicités par la Ligue des communistes afin d’élaborer une synthèse philosophique et programmatique, Engels écrira à Marx, le 24 novembre 1847, comme je l'avait déjà noté plus haut: « Je crois qu’il est préférable d’abandonner la forme du catéchisme et d’intituler cette brochure : Manifeste communiste » . Le Manifest der kommunistischen partei sera, avec la postérité qu’on lui connaît, publié à Londres (en allemand à mille exemplaires) en février 1848. Mettant fin à toutes les connotations supposées.

La foi religieuse est porteuse d'une croyance idéaliste, comme la notion de mission, celle de l’espérance, jusqu'à nos jours4. Le penseur réactionnaire Tocqueville avait montré qu’entretenir l’espérance est l’une des fonctions de la démocratie bourgeoise. Très longtemps l’Occident a chanté l’espérance dans le religieux. Cette propagande est lourdingue dans Les Mémoires de Guerre de Charles de Gaulle et dans tous les discours politiques nord-américains encore de nos jours .

Cette conception idéaliste de l'espérance a fondé aussi la longévité du stalinisme, même et surtout dans les goulags où la seule ressource était de prier pour mettre fin à ce socialisme de caserne. D’abord parce que le stalinisme comme son fils bâtard gauchiste, refuse de dériver la politique de l’économique, posé comme instance déterminante, dans le territoire déconcertant de la nomenklatura tout au moins.. Comme nos gauchistes qui refusent la confusion entre islam et ses applications politiques, les fondateurs de l’École de Francfort refusaient la « confusion » qu’opère Marx lorsque, dans une lettre de 1843, il écrit à Ruge que « domination et exploitation sont un seul et même concept ». Il fallait selon ces sociologues se défaire de cette identification pour comprendre que la production puisse laisser inchangé le règne de la domination. Les privilèges bureaucratiques de la nomenklatura stalinienne en fournissaient l’exemple le plus magistral selon ces professeurs loin du réel. Pour Max Horkheimer et ses collègues, encore en 1974, la division centrale n’était pas entre capitalistes et prolétaires, mais entre dominants et dominés, entre dirigeants et exécutants, chanson déjà récitée par Castoriadis, qui avait probablement piqué l'idée aux francfortois. Deuxièmement, leur « Théorie critique » professait de s’écarter du déterminisme marxiste, une fable marxienne d’une histoire marchant inéluctablement vers le communisme, la critique francfortienne préférait envisager l’histoire dans son irréductible incertitude. Posant ainsi la possibilité d’une catastrophe contingente à l’origine de l’histoire, Adorno s'efforçait de démolir l’idée d’une « Raison dans l’histoire », ou en tout cas d’une nécessité historique pensée dans les termes de Hegel.

Les théorisations des sociologues de Francfort sont finalement inconsistantes politiquement. C'est une catastrophe si on veut les appliquer au champ politique. Leur théorisation du totalitarisme sert à faire croire que la démocratie bourgeoise y serait étrangère, alors que de nos jours elle est le meilleur totalitarisme ayant jamais existé (cf. la surveillance de Google et le phagocytage généralisé de toutes vos données, sans oublier la paralysie totale des allées et venues des populations lors de la crise du Covid, surveillance électronique et policière à laquelle même le nazisme n'est jamais parvenu). Leur théorie du totalitarisme ne ciblant que l'hitlérisme et le stalinisme, tous deux disparus, ne sert que la dépolitisation des questions, au même titre que la propagande religieuse.

Avant l'apparition de l'islamo-gauchisme, la mouvance altermondialiste ne prétendait plus que « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Dans un tel climat anti-politique, dont la thèse du totalitarisme comme « politisation à outrance » était à la fois une apologie de l'hypocrite démocratie bourgeoise, se lovait une exclusion du prolétariat réduit à voter Le Pen.

On comprend que cette Ecole de sociologie révisionniste du marxisme ait séduit le réformisme gauchiste. La majorité de l'Ecole de Francfort ne croyant ni à la victoire ni à une « mission » victorieuse finale du socialisme. Ces philosophes marxistes snobs étaient surtout appelés à devenir des sociologues renommés partisans d'une troisième voie entre capitalisme existant et révolution, c'est à dire prorogeant le système actuel car pessimistes sur une réelle prise de conscience des aliénés et des exploités Selon Bloch, même avec une prise de conscience des masses et de leurs partis, après la socialisation des grands moyens de production, l'Etat ne périrait pas rapidement, mais se maintiendrait ou ressurgirait sous une autre forme, celle, rééditée, de la dictature des apparatchiks ; plus précisément comme causalité d'un énorme déficit théorique dans la théorie du « socialisme scientifique », entre autres l'absence d'une analyse critique et approfondie du concept de dictature du prolétariat.

Le socialisme « réellement existant » est devenu une doctrine de légitimation de l'idéologie du capitalisme d'Etat. La critique du dogmatisme (stalinien) par Bloch enfonce des portes ouvertes depuis longtemps par les oppositions politiques à la dégénérescence en Russie qui n'est pas due simplement à l'apparition des apparatchiks, comme l'avaient expliqué les Rosa Luxemburg et Karl Korsch. Bloch s'écarte de la compréhension de la faillite de la révolution en imaginant le sauvetage par une révolution métaphysico-religieuse.

Il n'est pas étonnant qu'il déclare lors d'une interview que la morale incite au socialisme en éliminant les rapports de maître et de valet entre les hommes, du même calibre idéaliste que la fameuse fable anarchiste dirigeants/dirigés à la Castoriadis. Pourtant les valets ressemblent trait pour trait aux maîtres, contradiction insoluble du point de vue anarchiste. Il n'enrichit pas non plus le marxisme stalinien (dit appauvri) mais exalte ce bonheur de type chrétien : l'espérance. Il fait équivaloir le christianisme originel au socialisme. Il salue les jacqueries qui « ont été menées sous une forme chrétienne » et tous ces hérétiques qui étaient des mystiques et des religieux, sans nous dire pourquoi ils ont échoué et ne pouvaient qu'échouer. L'histoire des révolutions ne commence pas avec Spartacus. Il faut un peu d'irrationalisme dans la rationalité historique.

Les époques révolutionnaires sont un moment de « rajeunissement de l'histoire ». Si la jeunesse coïncide avec les époques révolutionnaires, c'est qu'elle est aspiration, désir d'échapper à la double prison de sa propre immaturité et de la contrainte que lui impose la société d'oppression. L'apport de Bloch n'est pourtant pas exceptionnel, d'autres bien avant lui avaient souligné l'importance de la jeunesse dans la venue des révolutions (Cf. Liebknecht). Cette jeunesse est en effet l'aurore des révolutions. On ne connaît pas de révolutions de vieux. Mais il y a eu aussi une jeunesse fasciste.

C'est l'émergence de ce besoin d'une « ère nouvelle » qui est liée aux aspirations d'une nouvelle classe sociale « ascendante » qui dans sa lutte contre l'ancien monde a aussi recours aux anciens rêves d'émancipation de l'humanité, religieux ou pas.


MISSIONNAIRES OU REVOLUTIONNAIRES ?

Les spartakistes avec Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg5 – leur groupe a pris le nom du chef des esclaves de l'Antiquité Spartacus – auraient affiché des allusions messianiques dans leurs discours désespérés dans une révolution vouée à l'échec. Le millénariste prédicateur Thomas Müntzer figure aussi en 1919 comme un autre héros d'une guerre lointaine du passé où n'existait pas la classe ouvrière. Indépendamment de son combat religieux, Müntzer est quand même un révolutionnaire, mais d'un autre temps. Il prédisait la fin des temps. Il n'y a aucune honte à invoquer sa mémoire et son rôle à l'époque moderne ou le capitalisme a mis en balance à plusieurs reprises la menace de destruction de la planète6. Mais aussi ses limites et aussi le fait qu'il n'y a aucun risque qu'un quelconque dignitaire religieux moderne vienne déranger la paix sociale, sauf ceux qui ont cru en Khomeini.

En 1939, avec tous ses zigzags contradictoires, Trotski accole le mot mission à tous ses revirements opportunistes : « La lutte pour la démocratie impérialiste apparaît, conformément à cette logique, comme la mission historique du gouvernement ouvrier ». Jusque après la Seconde Guerre mondiale subsiste cette vision eschatologique de la mission du prolétariat : « Le prolétariat, lui, n’a pas de privilèges à conquérir. Son émancipation est l’émancipation de tous les opprimés et de toutes les oppressions, sa mission est celle de la libération de l’humanité entière, de toutes les inégalités et injustices sociales, de toute exploitation de l’homme par l’homme, de toutes les servitudes : économique, politique et sociale »7.

Drôle de mission évangélique qui se fait attendre et côtoie généralement plus souvent l'enfer que le paradis.Ernst Bloch pensait que si la religion est grosse des utopies, c’est parce qu’elle propose une réponse à l’angoissante question de la mort. La résurrection du Christ dans le christianisme apparaît comme le remède contre la mort dont la pensée hante terriblement l’homme, mais elle ne répond pas à la question de résoudre les malheurs du monde ici-bas. Le projet communiste est un « plan pour l'espèce humaine » pas un vœu d'éternité pour les individus en chair et en os et mortels.

La promesse faite aux pauvres, aux déshérités, aux « offensés », accessoirement aux prolétaires d’un monde meilleur dans l’au-delà diffère la révolte, ici-bas. Elle est donc une illusion profitable aux classes dominantes, qui évite surtout toute mise en cause de leur pouvoir. La religion dit également à l’âme de se préoccuper de soi-même, alors que l’homme, selon les révoltés déçus par la religion, doit d’abord se préoccuper de ses conditions matérielles d’existence, de sa famille, de ses camarades, de ses amis. La religion affirme que le monde ayant été créé par dieu, il est naturel et ne peut être changé. Or, le rôle historique du prolétariat est de transformer le monde, de le libérer de l’injustice comme de l'ombre de l'architecte de l'univers.

Etienne Balibar, pourtant intellectuel compagnon du PCF réactionnaire a nuancé la caractérisation de messianisme marxiste. Le prolétariat est donc l’autre (ou l’antagoniste) de la religion, mais il est aussi l’expression de sa contradiction interne, la révélation du secret dont, en tant que « protestation » contre la souffrance dont elle était porteuse. On a affaire ici à un schéma qui vient de bien avant Marx et qui se prolongera au-delà de lui : ce que la religion trahit ou pervertit (une promesse d’émancipation ou de rédemption), le messie, ou mieux, la « force messianique » le révèle, le rétablit et le fait triompher contre elle. Prenons garde de ne pas voir ici une « relève » dialectique de la religion : il s’agit plutôt d’une rupture ou d’une interruption, même si elle est conçue comme un retour à l’authenticité originaire.

Chacun sait que Marx avait décrit la religion comme opium du peuple. Cette formule a longtemps représenté la quintessence de la commisération marxiste du phénomène religieux, mais avec une inclination à la tolérance qui laissait de côté le rôle idéologique bourgeois de la religion, par exemple le cynisme du catholicisme pendant la conquête des colonies ou durant la Seconde Guerre mondiale, comme celui de l'islamisme à notre époque. Or, cette formule n’avait rien de spécifiquement marxiste. On peut la trouver, avant Marx, à quelques nuances près, chez Kant, Herder, Feuerbach, Bruno Bauer et beaucoup d’autres. Les formules néo-religieuses de Marx ne sont pas à prendre à la lettre. C'est sa façon polémique de prendre à son jeu l'idéologie religieuse, pour ridiculiser son idéalisme et lui opposer les buts pratiques réels, viser à la réelle résolution politique et sociale de l'émancipation de l'humanité de ses diverses oppressions, que n'avaient pu apporter ni la Réforme religieuse ni la révolution bourgeoise.

Marx n’utilise jamais la notion de mission historique contrairement à ce que le principal groupuscule de la théorie de la décadence lui fait dire dans ses articles sur la décomposition du capitalisme. Il ne semble pas avoir considéré une continuité entre mythes chrétiens et socialisme, mais une rupture avec les utopies diverses qui se sont succédé :

«  On a cru jusqu’ici que la formation des mythes chrétiens sous l’empire romain n’a été rendue possible que parce que l’imprimerie n’était pas encore connue. La vérité est tout autre. La presse quotidienne et le télégraphe qui en répand instantanément les inventions sur tout le globe fabriquent plus de mythes (et le stupide bourgeois les accepte et les colporte) en une seule journée qu’on n’a pu en fabriquer autrefois en un siècle  ».8

Au dix-neuvième siècle existe encore une prégnance du vocabulaire théologique, et surtout prophétique et apocalyptique, dans la littérature européenne de la période qui va de la Révolution française de 1789 à la révolution de 1848 en passant par la « restauration ». Ceci ne vaut pas seulement pour les productions du socialisme et du communisme « utopiques », inspirées ou non par l’idée d’un « nouveau christianisme », ou inversement celles de la contre-révolution « théocratique », mais pour le nationalisme.

 Quant au côté messianique de la définition du prolétariat, s’il tendra à céder la place à une définition plus réaliste de la classe ouvrière ou de la « classe des travailleurs » (Arbeiterklasse) en rapport avec le mécanisme de l’exploitation de la force de travail et de l’organisation du surtravail, il se déplacera en fait sur la représentation apocalyptique de l’affrontement final entre révolution et contre-révolution, induit par la violence de la répression étatique des insurrections populaires et prolétariennes du XIXe siècle9. Pour Marx, la révolution reste une possibilité, elle n'est pas aussi sûre que si elle était advenue (ainsi que le formula un jour Bordiga à qui je laisse cependant la conclusion). Le néo-stalinien Alexandre Melnik imagine que Marx s'attendait à une renaissance de l'idée messianique de « Troisième Rome ».

L'accusation de messianisme marxiste vient en général de l'extrême droite et de l'aile libérale de la bourgeoisie, en bordure de l'antisémitisme le plus crasse, montrant du doigt « le mythe du peuple élu » : « C'est un idéal qui a transformé une idée religieuse en programme politique, ayant les mêmes proportions que le messianisme hébreu »10. Moscou aurait été une nouvelle Jérusalem. Le messianisme est forcément un complot : « Toute idée messianique imprime directement ou camoufle une inclination pour le pouvoir, et, par conséquence, il n'y a pas de messianisme sans implication politique »11.

Henri Maler liste nombre d'autres charlatans réactionnaires bien connus adeptes de l'invention d'un Marx messianique, accolé au millénarisme : Berdiaff, Arnold Toynbee, Karl Popper, Leszek Kolakowski, Mircea Eliade, Raymond Aron, Michel Henry. Cette citation de Karl Löwith résume bien la vacuité de ces ennemis déclarés du marxisme de Marx :

« Tel qu'il se présente dans le Manifeste communiste, le processus historique reflète dans son ensemble le schéma judéo-chrétien traditionnel d'une histoire considérée comme celle du salut, placée sous signe de la Providence et interprétée dans son sens ultime »12.

Ces analogies sont pourtant faciles à démonter. Ainsi, le sens que Marx donne à l'idée de la fin de la préhistoire ne permet pas de considérer sa théorie comme une eschatologie, c'est à dire une étude des fins dernières de l'homme et du monde : où est-il question dans l'oeuvre de Marx de la fin du monde, de la résurrection, du jugement dernier ? Ainsi, les accents prophétiques et l'exaltation pratique qui retentissent dans le discours de Marx ne suffisent pas à le considérer comme une variété des prédications des millénarismes, c'est à dire de la prédiction du Règne de Mille ans du Messie sur la terre avant le jugement dernier : où est-il question dans l'oeuvre de Marx d'attendre ou de précipiter le dernier âge de l'histoire, l'âge d'or du millénium, qui doit précéder sa fin ?

Ainsi encore, le rôle attribué au prolétariat, s'il fait résonner le thème de la rédemption, ne correspond pas à la définition même du messianisme, c'est à dire la croyance selon laquelle un messie en personne viendra affranchir les hommes du péché et établir le Royaume de Dieu sur la terre : où est-il question dans l'oeuvre de Marx d'un Sauveur suprême, c'est à dire, si les mots ont un sens, d'un Sauveur transcendant et en tant qu'individu magique ?

Ainsi encore, l'attente d'une Révolution ne peut être amalgamée à l'attente de la parousie, c'est à dire du second avènement du Christ glorieux instaurant et gouvernant le millénium, attente qui pour les chrétiens permet de conjuguer le millénarisme et le messianisme: où est-il question dans l'oeuvre de Marx (et non dans l'exaltation stalinienne du Parti et de son chef) de la seconde résurrection du Sauveur ? »13.

La lutte de classe est d'abord autodéfense contre le capital. Le prolétariat n'est pas une force sociale messianique mais l'être vivant de la contradiction en acte qui doit renverser le capitalisme. Cette classe a déjà pris conscience de son rôle véritable et ne procède pas par religiosité ni philosophie.

 

NOTES

1  Probablement aussi pogromiste, nouvelle appellation dont je sais qui en est l'auteure, sacrifiant à la antiraciste des gauchistesl'" : « Appel" au pogrom du GIGC contre nos propres camarades ("Appel" frénétiquement relayé par différents "réseaux sociaux" et un dénommé Pierre "Hempel", qui se prend pour le représentant du "prolétariat universel") .

2Revue internationale 169 Critique des soi-disant “communisateurs” (II)
Du gauchisme au modernisme : les mésaventures de la "tendance Bérard

https://fr.internationalism.org/files/fr/fr_169_1_jo_kra_yv_arkra_from_manifeste_1.pdf

3« La Fête de thermidor an VI » (Fêtes et Révolution, Délégation à l’action artistique de la Ville de Paris et de la Ville de Dijon, Paris, 1989) repris en partie dans son livre :  « L’Art de la liberté ». Doctrines et débats de la Révolution française, Gallimard, 1991.

4Par exemple un groupe comme Révolution internationale se gargarise depuis 50 ans avec les termes « mission du prolétariat ».

5Les lettres de Rosa Luxemburg en prison sont nommées « Lettres de Spartacus », sans en expliciter la référence, qui n'est pourtant pas religieuse.

6Engels a eu tendance à faire de Münzer une légende, et l'a placé au rang des premiers utopistes, ce que Ernst Bloch a relativisé.

7Notamment dans le brûlot « L'Etincelle » (dixit recopiage du mot russe, l'Iskra de Lénine), article de Marc Chirik en 1946. Le créateur de la GCF et du CCI aura maintenu le terme jusqu'à sa mort, sans faire cas de sa connotation religieuse mais il est vrai qu'il se souciait peu d'être linguiste ou grammairien.

8Marx à Kugelmann, 27 juillet 1871.

9Cf. Les luttes de classes en FranceLe 18 Brumaire de Louis Bonaparte.

10Le messianisme russe, utopie et politique, de Bogdan Georges Silion, institut Lucio Anneo Sénéca (2013).

11Ibid.

12Henri Maler « Convoiter l'impossible » : « Marxisme, messianisme et millénarisme, florilège d'analogies.

13Henri Maler, op.cit.

AU TEMPS DES SOIREES FRATERNELLES CHEZ MOI A FONTENAY AUX ROSES









NOTES POUR SERVIR A LA REVOLUTION FUTURE

 



« Il nous faut un syndicalisme fort » Jean-Pierre Raffarin

« Ce n'est plus la grève qui est primordiale mais de mener des actions ». CGT

« La raison de l'innocence de ces jeux entre princes et prétendants, entre des castes diverses et toutes privilégiées, est que ce jeu se fait toujours sur le dos et aux dépens du prolétariat et de la Révolution ». Jules Andrieu


Ni grève générale syndicale ni révolution n'ont la moindre chance de sortir de ce guêpier des retraites. D'abord avec 36 régimes de retraite et autant de cas spéciaux auxquels le gouvernement vient d'en ajouter d'autres sous-spéciaux ou très spéciaux avec supposée prise en compte (à la tête du client?) d'une pénibilité dont on ne sait qui pourra en être juge, en bref c'est chacun pour soi. Ensuite, ni les jeunes ni les vieux déjà retraités ne se passionnent pour cette querelle de boutiquiers et de manipulateurs où les journalistes d'Etat ont des mots encore plus forts d'indignation contre la réforme que les syndicalistes eux-mêmes, comme si les syndicalistes étaient insuffisants pour mener à bien une protestation en impasse. Impasse car les retraites d'en bas, réforme ou pas, restent lamentablement basses, surtout pour ceux du privé et les malchanceux qui n'ont pas « leurs trimestres » d'exploitation de toute une vie.

Le séquençage de la protestation initialisée par les mafias syndicales met mal à l'aise les millions de prolétaires qui sont hors du coup. Le plus mortifiant dans cette cuisine préparatoire pour faire mordre la poussière à l'indignation ouvrière est bien cet acte de division, pour ne pas dire de foutage de guelle de la mafia CGT : des actions de coupure de courant contre les riches, pour justifier une économie de;la grève ; je nommerai cette action d'anarcho-stalinienne, typique des menées incontrôlables des états-majors planqués. Tout a été pré-organisé, pré-mâché même, en veillant à l'absence de continuité dans l'organisation de manifestations successives, sagement éloignées les unes des autres, sans que les prolétaires d'en bas n'en soient comptés comme autre chose que les figurants des boutiques à ballons géants pour jours de marche et panneaux pour ceux qui tombent dedans.

L'union de toutes les boutiques politiques et syndicales a volé en éclats comme convenu, sauf pour les gogos. La clique à Mélenchon fait figure de vilain canard, plus compétiteur des mafias syndicales que soucieuse de la messe unitaire si classique et cinématographique. Les partis de la gauche bourgeoise et leurs petits frères se scindent tous en deux du PS au NPA, et même ceux de la droite bourgeoise.

La vacuité actuelle des partis populistes qui se prétendent les défenseurs de ce truisme « couches moyennes », et accessoirement des « pauvres » (cf. Sardine Ruisseau) est une évidence à toutes époques de crise et même pré-révolutionnaires, ce que Jules Andrieu a mieux vu que tout autre :

« Depuis que le parlementarisme existe, le parti opposant ne peut jamais être organisé. Car les forces vives de ce parti sont absorbées par l'opposition parlementaire. Les députés de Paris, depuis Jules Favre jusqu'à Rochefort, étaient aussi nécessaires à l'Empire que la résistance est nécessaire en mécanique à l'action ». (janvier 1871, in notes pour servir à l'histoire de la Commune de Paris, ed Libertalia).

Vers la fin septembre 1870, Jules Andrieu décrit les phases par lesquelles passe (dans les fausses révolutions de 1848 et 1870?) le parti « dit révolutionnaire », et ceci vaut pour tous les partis bourgeois prétendus révolutionnaires, je résume :

  • il n'est pas organisé et, ne l'étant pas, il ne peut pas s'imposer ;

  • la réaction, toujours unie, s'agite dans l'ombre, puis au grand jour et enfin réussit une ou plusieurs contre-journées ;

  • la défaite organise un peu le parti... on se croit organisés. Immense erreur !

  • Le parti agit par des manifestes (pétitions)

  • drame en cinq actes, ses illusions et sa rage grandissent ensemble, il tente une ou plusieurs actions jusqu'au désastre complet, quand tout est perdu, quand les homme sages sont rentrés.

Au cours de cette fameuse journée du 4 septembre 1870 qui a tout l'air d'une farce et qui a inauguré la fondation de la IIIe République, c'est la bonne bourgeoisie qui triomphe avec ses avocats se disant républicains, le journalisme formaliste, les restes de comités électoraux, les clubs radicaux mais aussi l'AIT1.

La justice bourgeoise en prend pour son grade : « L'avocat est et reste avocat ; il ne redevient jamais homme ».

On ne peut s'empêcher de comparer avec la situation actuelle, avec cette crise de tous les partis bourgeois de droite à gauche, une impuissance des partis malgré une nouvelle constitution « républicaine », suivi de la guerre avec l'Allemagne puis par l'insurrection communarde du 18 mars 1871.

Bon je l'avoue c'était juste une entrée en matière pour faire de la publicité à Jules Andrieu, simple fonctionnaire de mairie, plutôt proudhonien, un tantinet misogyne, qui est devenu le principal administrateur de la Commune de Paris car, comme il le dit lui-même, avec un œil critique sur les hommes de pouvoir, ou qui viennent de prendre le pouvoir : « L'homme de parti qui arrive au pouvoir se fait difficilement à cette réalité, qu'il gouverne ou administre la collectivité entière de citoyens, aussi bien ses adversaires que ses amis politiques » (p.166)

"Les barricades puériles de Batignolles et de Montmartre'

Cette plume incandescente ne respecte rien des stéréotypes rabâchés sur la Commune. Le témoignage de Jules Andrieu et sa capacité d'observation du monde politique sont passionnants parce qu'il nous permet de réfléchir, et a permis de réfléchir à Marx sur la question d'un Etat transitoire entre capitalisme et communisme. Conseilliste libertaire mou comme son collègue Janover, Rubel n'y a rien compris qui écrit dans sa post-face : « Mais, à l'encontre de Marx, sociologue et poète, Andrieu, acteur et juge, ne voit pas dans la Commune un gouvernement ouvrier et encore moins la négation, l'abolition de l'Etat »2. Andrieu récuse en réalité un pouvoir ouvrier, reproche aux ouvriers d'être des girouettes à l'époque3 et il rappelle qu'il s'agit de l'administration d'une ville. En réalité, de par ses conceptions d'ailleurs très honnêtes, plutôt libertaires, mais pas un simple littérateur comme les deux susnommés, qui n'ont que le mérite de l'avoir fait sortir des archives de l'oubli. Il est le premier à critiquer le retour à l'exemple passé : « La Commune avait tort de revêtir la défroque de 1789 ». Administration de l'eau, de l'électricité4, des cimetières dans un lieu en révolution où il y a toujours de beaux parleurs (Félix Pyat). Les généraux de la Commune qu'une postérité peu sourcilleuse a porté aux nues, en prennent pour leur grade. Delescluze est «le pontife du dogmatisme radical », Ledru-Rollin « une outre démesurément gonflée », Barbès « une ganache chauvine-héroïque » ; « les blanquistes étaient fort inférieurs à Blanqui » ; « le seul défaut de Félix Pyat c'est qu'il est vieux » ; Thiers une « souris réactionnaire ».

Sur la gouvernance, Andrieu use tour à tour de l'ironie contre les artisans de la phrase sonore : « Gouverner, c'est faire des décrets sans s'occuper de leur exécution ; c'est s'adresser à tous les autres peuples plutôt qu'au sien propre, ; c'est poser devant l'avenir plutôt que parler au présent ; c'est démodé, théâtral, c'est jacobin. Administrer, c'est répondre journellement aux nécessités journalières... » (p.169)

En plus, dans une période révolutionnaire et après il n'y a pas que des ouvriers à gérer, même si 42 milliardaires ont été jetés en prison et qui, même si on a pillé leurs comptes en banque et réquisitionné leurs châteaux n'ont pas fourni le centième de la somme fabuleuse qu'il faut régler aux retraités pendant la révolution.

« Ce qui empêcha la centralisation...Ce fût le faux centre appelé Comité central. Le parti fut perdu à l'avance, non pas seulement parce qu'il n'avait pas de tête, mais parce qu'il s'en crût une. En France on croit toujours que son voisin fait double besogne : les niais simples s'en reposent sur le gouvernement, les niais plus compliqués attendent tout d'hommes qui iront en prison pour eux, qui risqueront leur peau pour eux, et qui recevront la récompense de passer pour des pillards ou des ambitieux. On allait au club comme au spectacle, comme au café, pour passer la soirée. On votait dix résolutions par soir, et le lendemain, il ne restait de tous ces beaux projets que quelques lignes de procès-verbal, et le souvenir burlesque d'une levée confuse de bras » (p107)

Il a été publié très longtemps après sa mort, mais Marx en avait lu le manuscrit : visiblement il s'en inspiré pour ses critiques de la Commune. Il l'a même pillé à mon avis pour écrire des critiques de la Commune qui parurent osées à l'époque, mais basée sur un homme qui avait vécu cette expérience extraordinaire mais loin de la perfection que lui attribuent gauchistes et staliniens5. Cela se sent, Marx a repris aussi un peu de cette écriture flamboyante d'un homme pas froid comme l'imaginent Janover et Rubel comme préfaciers et découvreurs. Janover n'y a rien compris, comme à son habitude, délayant autour de son nombril de fastidieuses introductions bourrées de citations de Marx ; il n'y voit qu'une embrassade entre Marx et Rimbaud et avec Saint Breton. Rien de tout cela. Andrieu a été un pédagogue apprécié, il a formé Varlin, il a toujours combattu pour l'éducation en milieu ouvrier. Mais c'est un fait :

« La Commune avait besoin d'administrateurs ; elle regorgeait de gouvernants. L'écart est plus grand qu'entre mathématicien et danseur, surtout au siècle de Le Verrier »6.

UNE AMORCE DE L'ETAT DE LA TRANSITION DANS L'EXPERIENCE DE 1871


Lui il va faire le boulot, pas la propagande verbeuse. Il consacre plusieurs pages à l'administration de Paris, dans tous ses aspects. Il gère avec dévouement et rient compte des récriminations, des besoins, de la coordination. Bref, selon moi, Jules Andrieu est la préfiguration de la charge de l'Etat transitoire. Il n'est pas vraiment proudhonien même s'il le cite quelques fois. On ne peut pas de toute façon être proudhonien si l'on se soucie de centralisation à tout point de vue ; il souligne souvent gaspillage et incurie des généraux. Sur le travail comme indispensable dans la vie humaine, il dit de belles choses à faire pourtant horreur à tous nos nouveaux bobos jouisseurs du télétravil et des huit heures par semaine...

Il incarne cet Etat nécessaire mais hors parti, ce que son administration fut en réalité. Pas besoin de marxistes chevronnés dans cet Etat temporaire, ni de donneur de leçon de morale, et cet Etat, dans une logique de dépérissement n'est pas destiné à rester mauvais ou à devenir un nouvel Etat stalinien. L'Etat russe est devenu une dictature dès lors que l'expérience a été vaincue par la contre-révolution. En sens inverse on a bien plus de chance de voir s'amenuiser la place de cet Etat pour aller vers une auto-administration des choses, conception que je manie avec des pincettes vu l'immense poids de l'individualisme sous le capitalisme décadent. Il y faudra des générations et un autre terme que auto-organisation qui a un air aussi ...individualiste.

UNE ANALYSE D'UN ETAT TRANSITOIRE SANS PARTI ADMINISTRATIF ET QUI CHOQUE ENCORE LES CROYANTS BORDIGUIENS EN L'ETAT PARTI

C'est évidemment le CCI qui depuis plus de 50 ans a le mieux approfondi cette question, sans hésiter à remettre en cause des stéréotypes usés et fanés d'un marxisme poussiéreux. A cet égard, je dois avouer mon admiration pour la qualité et la profondeur de cet article de leur Revue internationale, qui, innovant et abandonnant les rabâchages sur les Conseils ouvriers comme solution miracle, fait confiance comme Marx à la capacité de création du prolétariat pour de nouveaux organismes dans les brumes de l'avenir:« Le communisme est à l'ordre du jour de l'histoire - Marc Chirik et l'État de la période de transition » Revue Internationale le 25 février, 2020

https://fr.internationalism.org/content/10073/communisme-a-lordre-du-jour-lhistoire-marc-chirik-et-letat-periode-transition

Marc auquel j'ai consacré cinq ouvrages de compils de ses divers textes (peut-être pas tous) + interview, est un penseur méconnu, pourtnat probablement un des plus importants du point de vue du mouvement ouvrier et révolutionnaire au XX ème siècle. Il s'en fichait, préférant comme tous les grands admirateurs du mouvement international héritier théorique de la vague révolutionnaire de 1917, un anonymat comparable à celui des millions de prolétaires, qui ne peuvent que reprendre un mot de la Commune : « Elisons des inconus ». Mais j'espère qu'un jour il aura droit lui aussi à la Pleiade.

Ce texte n'est pas en soi un hommage mais un rappel synthétique et bien charpenté de ses meilleurs approfondissements. Vous avez de la chance, vous pouvez le lire sur leur site internet gratuit. Cependant, il ne faut pas le lire indépendamment de cet autre :

« 100 ans après la fondation de l’Internationale Communiste: Quelles leçons pour les combats du futur? » (4e partie) Revue Internationale le 23 août, 2021

https://fr.internationalism.org/content/10528/100-ans-apres-fondation-linternationale-communiste-quelles-lecons-combats-du-futur-4e

POURQUOI ?

Parce qu'il est nécessaire de défendre l'expérience initiale du parti bolchevique. Si vous ne lisez que l'article sur Marc vous pouvez penser comme nos pauvres littérateurs Janover et Rubel, anarchistes de salon, qu'il fallait déjà interdire au parti de participer ou de s'identifier à l'Etat transitoire. Cet article démontre bien que l'isolement et l'état de a Russie ne purent pas empêcher la montée de la contre-révolution, dont l'un des premiers actes fût Kronstadt, injustifiable quoique Trotsky ait fait mine d'oublier. L'expérience fut cruelle mais on ne peut tomber aux côtés de l'anarchiste niais qui jette toute l'expérience à la poubelle et qui, comme les historiens bourgeois imbécile assurent : « il ne fallait rien tenter, c'était mieux sous le tsar » !

Une critique cependant sur le texte autour de Chirik. L'auteur écrit au début : « Marc a été "exilé" au Venezuela ». C'est ridicule. Quelles que soient les qualités de nos « grands hommes », il est insultant de les faire passer pour des héros infaillibles ! Marc ne s'est pas trompé souvent, je peux en témoigner. Mais après 1945 il s'est trompé, d'ailleurs comme à peu près tout le monde : il a cru voir venir la 3 ème guerre mondiale (il a urait dû attendre 2023...), mais plus déplorable : il a fait ses valises pour le Vénézuela . Il existe plusieurs versions. Lui dit qu'il a été délégué par son groupe de cinq personnes « pour sauver les cadres », ou « le cadre principal ». Pour de vieux camarades aujourd'hui décédés, de son époque : « il a pris la poudre d'escampette pour sauver sa peau ». Il devait y avoie de ça. Marc, étant juif, était passé à travers les ignobles déportations pendant la guerre, et il a dû se dire « cette fois-ci je risque de ne pas passer à travers » !

Néanmoins, un jour, je le lui ai gentiment reproché : « Marc en partant tu as affaibli en Europe le courant que tu représentais depuis l'avant-guerre, en plus tu étais absent au début de 68, ce qui fait que RI est arrivé à la fin et n'a pu peser sur le moment sur le mouvement ».

  • peut-être, m'avait-il répondu.

Marc fût aussi pour moi un ami. Notre génération lui doit énormément. C'est lui qui m'avait demandé de rédiger et de prononcer à Maastricht en 1985 l'éloge funèbre de Ian Appel, dit Hempel, le principal dirigeant des conseils ouvriers en Allemagne, qui avait détourné un bateau pour aller porter la contradiction à Lénine et qui a écrit les Grundprinzipien.

J'ai eu par la suite l'occasion d'inviter Marc et la veuve de Appel pour une soirée chez moi à Fontenay aux Roses, sans tralala.


NOTES

1« L'Association internationale ne tenait pas dans sa main, comme elle le donnait à entendre, toute la population ouvrière de Paris. Elle était, de plus, divisée en elle-même – qu'on juge des autres éléments du parti : c'était et c'est le plus actif et le plus sincère ». p.111

2Rubel reste une référence comme historien et archiviste, mais ce genre d'intellectuel n'a pas la force d'un politique. A la fin des années 1970 , nous l'avions regardé débattre avec un stalinien, Marc Chirik et moi, devant notre poste de télévision. Marc avait milité après guerre après lui. Nous avions été dégoûté de voir comment il s'était laissé marcher dessus par un vulgaire intellectuel stalinien.

3« La question du prolétariat, ne pouvant pas être résolue vu la suspension du travail, ne devait être ni posée verbalement, ni stérilement agitée dans la pratique ». Réflexion très pertinente car la Commune se déroule plutôt comme une guerre et ne dispose pas d'un prolétariat industriel apte à paralyser la bourgeoisie par ses grèves, ^mus que par les fusils.

4Comme aujourd'hui, après le stupide blocage des centrales nucléaires par les bourgeois écologistes : « Un matin, le Journal officiel annonçait que,la houille manquant, l'éclairage de Paris allait cesser » p.143.

5Et piqué des passages entiers comme celui-ci qui pourrait tout autant viser la reine des bobos Hidalgo : « Vous avez pris l'hôtel de ville pour y installer la commune bourgeoise, celle qui protège la spéculation contre la consommation ; vous avez occupé le bâtiment de l'ancien Comité de salut public, parce que, bien que vous le montiez la tête tournée vers la queue, vous n'enfourchez pas moins le vieux dada des Jacobins...Voici Paris déshonoré et crucifié ». Je ne reproduit pas tout le long passage de la p.121, mais je ne peux m'empêcher de penser que le grand Charles l'a copié aussi.

6p.171. Urbain le Verrier, astronome, inventeur de la météorologie (1811-1877)

dimanche 22 janvier 2023

LA REPLIQUE DE MELENCHON : UNE MANIF DE VIEUX

 



« Ce n’est pas le moment de se diviser. Vu la mobilisation de jeudi, tout le monde a compris quelle est la date importante de la semaine. » Martinez, Chef CGT

Saviez-vous qu'il y a un point commun entre les CRS et les manifestants ? Non ? Si, le téléphone portable. Pour les CRS je veux bien, il faut tenir des heures durant dans les bus garés par dizaines dans les rues adjacentes pendant que ces messieurs-dames se promènent au grand air ! Cela m'attriste pour les manifestants qui causent peu entre eux, chantent puis se recollent à l'oreille ce gadget à tuer tout rapport humain direct et surtout toute discussion in vivo.

« Le départ de « la marche pour nos retraites » est organisé à 14 h, place de la Bastille. « À l’initiative de plusieurs associations jeunesse (L’Alternative étudiante, Voix Lycéenne, FIDL, Jeune Garde, Jeunes Insoumis, Jeunes écologistes, Jeunes Génération·s, Place Publique Jeunes, RED Jeunes, POI, NPA Jeunes) et face au projet de Macron et du gouvernement, nous vous appelons toutes et tous à participer à la Marche pour nos retraites le samedi 21 janvier à Paris ! »,

On pourrait presque croire qu'il y aurait plus d'organisations que de manifestants. J'ai trouvé aussi à un moment qu'il était possible qu'il y eût plus de CRS que de défilants. Je n'ai pu m'empêcher de penser non plus que cette ribambelle de jeunes crapules en bande n'est que leur école de formation pour réussir à la députation si bien nommée ou à une carrière de cadre syndical avec retraite confortable.

COMMENT LA PRESSE SPONSORISE UN ECHEC DE LA MELENCHONIE

Le Monde commence par le gros mensonge: « les organisations de jeunesse soutenues par la France insoumise quand tout le monde sait l'inverse, encore un truc du leader Maximo pour relativiser son combat perdu face à la mafia de Martinez; Puis il semble plus neutre et proche de la réalité du déroulé !
« Le cortège emmené par les jeunes, mais brassant toutes les générations, a cheminé entre les places de la Bastille et de la Nation sans incident notable. On était loin de l’affluence constatée lors de la journée de jeudi, qui avait réuni entre 1,2 et 2 millions de manifestants dans toute la France, selon les estimations du ministère de l’intérieur ou de la Confédération générale du travail (CGT) ».

Or « le cortège emmené par les jeunes » c'est comme la corde soutient le pendu. La vedette organisatrice était bien Mélenchon, interviewé un peu plus loin avant de rentrer en taxi chez lui. Le guru de LFI ne dit rien de très révolutionnaire mais laisse tout de même entendre qu'on pourrait révolutionner le travail, le rendre joyeux même sous le capitalisme, à l'unisson de tous ces bobos boostés par le télétravail après les 35 heures émancipatrices, qui veulent jouir sans temps mort, quitte à faire des heures sup pour se payer le dernier crossover, tout en assurant mépriser le travail en général et en déplorent à distance celui réservé au «  bas des couches moyennes ». Le lider Patachon résume bien le deal de la bobocratie :

« La clé de l’avenir, ce n’est pas de produire plus, du jetable. Mais de produire mieux, et pour le faire, il faut travailler moins ».

Le lider minimo du NPA Olivier Besancenot, a appelé les manifestants à être des « activistes de la grève générale ». « On va bloquer la société, paralyser l’économie », « Quelque chose est en train de se passer, il y a quelque chose qui ressemble aux mobilisations passées où on gagne ».

J'ai vu ensuite l'individualiste provincial Ruffin avec ses oreilles de star Trek, juché sur la plate-forme du camion du NPA (le NPA fermait la marche du faux cortège des jeunes), pourtant sans charisme, tenir son habituel bla-bla populiste : « il faut élargir, élargir, élargir. A la jeunesse, aux “gilets jaunes”, aux mères célibataires, aux artisans commerçants (…). Il faut faire déborder la rivière ».

Un discours qui tombe pourtant à l'eau face à un parterre de soldats du NPA pas très fans du zèbre amiénois.

C'est le trust gouvernemental France-infaux qui sponsorise le plus ce maquillage d'une manif de la « jeunesse » :

« Une nouvelle manifestation contre la réforme des retraites a eu lieu ce samedi 21 janvier dans les rues de Paris. Un succès selon les organisations syndicales de jeunesse qui revendiquent 150 000 participants, contre 14 000 pour le cabinet Occurrence ». « Dans le cortège, il y avait beaucoup de jeunes dont Anaëlle, 23 ans. "La jeunesse est là pour insuffler le mouvement. Les gens sont limités en jours de grève » (…) Un combat mené par des manifestants venus de toute la France, de tous les âges, de tous les horizons ».

Il existe un découpage associatif « jeune » des futures couches moyennes supérieures, futurs cadres des partis de la gauche bourgeoise « d'avenir » ou encadreurs syndicrates, à l'instar de tant de Jospin, Vals et cie. La secte lambertiste muée en POI, branche trotskienne la plus spécialisée dans le mensonge organisé, qui a formé au siècle dernier le jeune Mélenchon, est très présente avec ses vieilles barbes porte-drapeaux ; mais c'est un type qui s'appelle Le Coq, « co-animateurs des djeuns insoumis », à qui incombe le rôle du hâbleur autorisé : « Aujourd'hui, la jeunesse est unie, elle est nombreuse dans la rue. Et on est content justement qu'elle arrive à montrer cette force d'unité et d'action. On est content nous d'avoir les jeunes Insoumis, les jeunes de Génération, les jeunes Ecologistes, les jeunes du Parti ouvrier indépendant qui sont là pour manifester tous ensemble ».

Une montée révolutionnaire dont les prédateurs pas lycéens mais syndicats étudiants (sauf le principal, la FEN aux côtés du barnum de « l'unité syndicale » de jeudi), qui appellent à organiser des assemblées générales ce mercredi dans toutes les universités du pays. Ce qui nous rapprochera un peu plus de la révolution.

RETOUR SUR TERRE

Une première chose m'a frappé, alors que j'observais depuis une terrasse de café le début du défilé. La pré-manifestation était encore là, mais à la différence de celle d'hier, dense et compacte, celle-ci était clairsemée, étirée en longueur et peuplée surtout de pères Noël qui, à mon avis, ont une hotte vide et vide des promesses du père Noël Mélenchon. La clique populiste semble avoir compris qu'il ne faut plus laisser ces pré-manifs livrées à elles-même, ce qui explique qu'on y trouve désormais ses soldats drapeau en main orné du logo d'une lettre grecque, pour faire cultivé.

Avant l'arrivée des troupes, je me retrouve filmant au milieu d'une cinquantaine de blaquedébloques, très agités et en éruption presque érotique face à la mise à feu de deux poubelles Même casqués et masqués on sent bien les bobos anars accompagnés par des marginaux avinés et des gamines canette de bière en main ; une autre est voilée de haut en bas, une sœur de classe islamo-gauchiste sans doute. A peine les CRS sur la gauche se mettent-ils en branle que tous nos dangereux « ultra-gauches » (dixit TF1) s'égaillent comme des moineaux. Puis reviennent s'extasier devant le feu de poubelle dont la fumée monte jusqu'à la hauteur de la mythique rue Saint Antoine. Deux pompiers interviennent vite et leurs extincteurs font merveille. Vous n'auriez rien remarqué d'original mais moi si. J'avais d'abord remarqué que toutes les escouades policières sont suivies par deux pompiers. Pourquoi des pompiers noirs seraient habiles à mieux combattre le feu ? Pour la raison suivante. Depuis Mathusalem et en France, on sait que c'est une habitude chez les sauvages de banlieue de traiter les pompiers comme les flics : jets de pierre, insultes. A Paris, le Préfet a trouvé la parade. En mettant des pompiers noirs, non seulement on ne va pas les insulter mais surtout leur laisser faire leur travail. Vous n'imaginez pas les blaquedébloques, avec un nom aussi noir d'abord, leur jeter des pierres ou les traiter de collabos. Ils se couvriraient de honte comme racistes ! Puis ils se sont évanouis de la circulation et on pouvait voir avancer les jeunes annoncés.

Pas folichon. On voit bien une rangée de jeunes, certes trop vieux pour être lycéens, mais rien de massif. Peu après ce sont de très vieux lycéens probablement du siècle dernier. Les « jeunes » au milieu semblent trop mûrs pour fréquenter le bahut des morveux. Mais passons. Arrive un énorme camion plate-forme où on s'attend à voir trôner une brochette de députés Nupes, voire Quatennens aux côtés de Sandrine Rousseau pour fêter une nullité probable ou une unité improbable. C'est une inconnue de ma part qui fait le show, dénonçant cette ignoble réforme et appelant sans cesse les défilants derrière le lourd engin à crier ou à applaudir ; ce qu'ils font sans barguigner. Un peu plus loin, pour bien couvrir le peuple une camionnette avec écran géant montre l'animatrice invitant un représentant italien, preuve in vivo d'internationalisme et qui vient raconter que c'est pareil dans tous les pays avec cette tonalité hystérique qui prouve que vous êtes un militant enragé ou dégagé de tout sens de la proportion. Mélenchon avait eu droit à son tour de parole quelque temps au début mais j'étais trop loin. Le principal appel révolutionnaire qui rythme et remplit nos oreilles ponctuellement est le rappel à l'urgence de signer la pétition qui va faire tomber le gouvernement Macron.

Cette camionnette à distance de la tribune roulante, avec écran numérique géant, vient confirmer le goût du lider Maximo Patachon pour le spectacle à défaut d'une politique crédible, en particulier avec ces hologrammes de sa personne, procédé qui le montra transparent et donc creux et vide, et qui nous fît non seulement pitié mais imaginer que, privé de retraite pour telle ou telle raison, il pourrait se reconvertir au cirque Médrano.

Au milieu on vît un troupeau dansant et claquant des mains, pas très lycéen non plus, du genre « tchétchéguévara » dont le poster était présent avec le fanion tricolore ; quelques individualités du RN étaient présentes ; je me suis engueulé avec une femme de ce milieu, récusant le terme citoyen. Au fur et à mesure que je remontais la manif des "djeuns", le défilé se rétrécissait en largeur, les rangs s'espaçaient. Derrière pas de lycée ni de fac désignés par une banderole, mais des banderoles des sections de province de LFI de la Loire à 'Essonne, suivies par des « jeunes » aux cheveux étrangement blanchis sous le harnais qui ressemblaient plus à des profs en fin de carrière ou à de « jeunes » fonctionnaires sexagénaires avec des papys soixante-huitards reconnaissables à leur catogan ou à la veste de trappeur de Jack London, enfin avec cette démarche heurtée, courbée et peu alerte. Les « jeunes » du NPA, toujours lycéens malgré leurs études supérieures, fermaient la marche, ou plutôt précédaient les camions des boueux qui assombrissaient le côté festif du défilé : tout serait balayé comme crottes de chien, même pas un tract ne témoignerait qu'à peine environ 12.000 avaient défilé comme simples chiffons publicitaires pour un Mélenchon hologramme (il s'était éclipsé rapidement car marcher longtemps risque de favoriser un AVC à 72 ans). On devinait quand même son ombre sacrée planant au-dessus des camions poubelles de la reine-mère Hidalgo.

De retour à Nation, je déplore toujours l'absence d'assemblée. Les manifs traîne-savates avec pétards de carnaval doivent donner envie aux participants de rentrer se coucher, pas de réfléchir. Je vais tout de même m'enquérir de l'avis de quelques vrais jeunes. Ils ne sont pas enthousiastes et assez dubitatifs. Je n'ai pas de peine à leur démontrer que c'est une opération pour requinquer la gauche et que la lutte pour une retraite améliorée est perdue d'avance. Surtout qu'on est déjà passé d'une unité idyllique à une désunion bizarre mais opportune pour l'Etat.

APRES L'UNION ENCHANTERESSE LA DESILLUSION AMERE

Mais pas encore avérée. Les forces de la gauche « unitaire » ont encore nombre de scénarios pour balader, atomiser puis faire râler dans l'ordre finalisé. Le premier, et je me suis fait avoir aussi concerne la temporalité des « actions multiples » ; j'avais pris pour argent comptant l'explication d'un journaliste disant qu'on ne pouvait obtenir les autorisations de manifester avant une semaine. Ben voyons, comme si ces grosses mafias avaient besoin de la permission de leur patron ! Première remarque, si un mouvement est fort on l'aide à monter, c'est à courte échéance qu'il faut le prolonger ; ainsi le barnum du jeudi 19 aurait dû appeler à rejoindre la manif « jeune » de Mélenchon et à continuer tous les jours même en fin de journée pour ceux qui travaillent, un peu comme le mouvement (foireux) « Nuit debout ». En laissant a programmation aux généraux syndicaux pour l'échéance suivante une semaine plus tard ou dans une durée indéterminée... le soufflé est destiné à retomber !

Toutes les autres cliques, de la CGT, au PS en fusion, de la FEN au bedonnant Fabien Roussel, toutes ont dénoncé le cavalier seul de Mélenchon. Mais Mélenchon n'est pas le seul responsable de la cacophonie soudaine des pétitionnaires.Du PS moribond qui n'a pas réussi à se passer de la nouille Faure, du bordel des poujadistes féministes et de la reprise en main (virile?) du Mélenchon en colère, du réveil des compétitions inter-syndicales, en négligeant les scissions secondaires des sectes gauchistes, la retape d'une idéologie de gauche illusionnant la classe ouvrière n'est pas pour demain, encore plus lorsque la loi passera dans les chambres institutionnelles bourgeoises.

L'échec de la tentative de récup populiste...

Les rempailleurs de la gauche bourgeoise et les syndicats collabos n'apparaissent pas, et d'autant plus avec ces nouvelles rivalités de boutique soudaines, comme capables de donner un semblant de réalité à cette fable d'unité dans la riposte (utopique) caressée ou affichée par les états-majors.

Mélenchon qui espérait emporter la mise en menant la première manif de masse, avait perdu une manche jeudi, obligé de laisser le leadership et la gloire aux mafias syndicales, il a perdu la deuxième ce jour avec une manif dix fois moins importantes que celle des syndicats réunis dans le provisoire habituel. Et j'avais vu plus de vrais lycéens à la manif de jeudi.

Il y a une autre raison pour que la fable de l'unité ne devienne pas réelle et par le fait que le public se fout depuis toujours du privé, voire est de type nationaliste et plouc ; ce n'est qu'en 1931 que la France n'est plus un pays à dominante paysan, mais la classe ouvrière y restera majoritairement plouc jusqu'aux sixties ; les services publics n'embauchent pas d'immigrés, le privé si.

Comme les syndicrates, les gauchistes bobos, nos maximalistes de la phrase (par ex le CCI) brament depuis toujours pour l'unité public-privé, ce qui est un foutage de gueule pour les concernés de la multitude du privé qui critiquent à juste titre des avantages scandaleux, maintenus depuis une dure époque alors que la pénibilité n'est plus du tout la même de nos jours. C'est l'écrivain caustique Emmanuel Berl qui a bien caractérisé cette hypocrisie largement convenue, dans un de ses pamphlets, en particulier ce corporatisme étriqué, ce clientélisme lamentable et chauvin des secteurs publics :

Il écrit que, depuis qu'on a empêché les ouvriers « de suivre leur instinct, lequel les poussait à briser les machines, ils ne savent que rêver d'un capitalisme encore plus bête, encore plus épais, une forêt d'arbres à cames, de tours, de bielles, de courroies, avec, au milieu, l'homme des droits acquis, moitié manœuvre et moitié retraité ».

« Leurs chefs d'ailleurs ne veulent pas qu'ils deviennent des hommes. Ils veulent faire d'eux des militants. Alors, ils tâchent de substituer -et ils réussissent à juxtaposer- aux féodalités capitalistes (lesquelles sont déjà suffisamment nombreuses et odieuses) une poussière de petites féodalités mesquines. Tyranneaux de municipalités, académies de postiers, dynasties d'instituteurs, cercles de dactylographes, et je te coopte et je t'exclus, et je t'impose un langage aussi convenu, aussi pompier, aussi bête que celui du nobliau de province avec des parfaits définis, ses trois citations de Sénèque et ses quatre termes de vénerie. Le prolétariat considéré en tant que caste ! La révolution en tant que carrière ! Le communisme en tant que combine ! ».

« Que veut le peuple, mon bon monsieur ? Des retraites. Des pensions. Des « droits » que l'État confère (papa député et maman syndicat nous engendreront tellement de droits qu'un diable lui-même n'y retrouvera plus ses petits). Et tous pareils, nom de Dieu ! Sauf qu'on se débrouille, pardi ! ».

Frère bourgeois, mourez-vous ? Grasset, 1938