"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 25 août 2014

LA CULTURE DU NARCISSISME ... à l'ère du capitalisme décadent




Un best off de Christopher Lasch (1932-1994)


... Le nouveau Narcisse est hanté, non par la culpabilité mais par l'anxiété. Il ne cherche pas à imposer ses propres certitudes aux autres; il cherche un sens à sa vie. Libéré des superstitions du passé, il en arrive à douter de sa propre existence. Superficiellement détendu et tolérant, il montre peu de goût pour les dogmes de pureté raciale ou ethnique; mais il se trouve également privé de la sécurité que donne la loyauté de groupe et se sent en compétition avec tout le monde pour l'obtention des faveurs que dispense l'Etat paternaliste. (...) Il prône la coopération et le travail en équipe tout en nourrissant des impulsions profondément antisociales. Il exalte le respect des règlements, secrètement convaincu qu'ils ne s'adressent pas à lui (...) Si Narcisse ne se soucie pas de l'avenir, c'est en partie, parce qu'il s'intéresse peu au passé (...) Le refus du passé, attitude superficiellement progressiste et optimiste, se révèle, à l'analyse, la manifestation du désespoir d'une société incapable de faire face à l'avenir.

La critique de la gauche du repli dans la sphère privée (...) Les critique du narcissisme contemporain et de la nouvelle sensibilité thérapeutique condamnent à tort l'orientation psychiatrique, opium, disent-ils de la classe moyenne. Selon Marin, cette concentration sur soi isole le riche américain des horreurs qui l'entourent – la pauvreté, le racisme, l'injustice – et "apaise sa conscience troublée". (...) Il (Schur) trouve "criminel" que "les citoyens blancs de la classe moyenne se complaisent à examiner leur moi, alors que leurs compatriotes moins chanceux luttent et crèvent de faim". Il faut cependant comprendre que ce n'est pas par complaisance mais par désespoir que les gens s'absorbent en eux-mêmes, et que ce désespoir n'est pas l'apanage de la seule classe moyenne. Schur semble penser que le caractère éphémère, transitoire des relations personnelles n'affecte que les cadres supérieurs, catégorie dont l'existence est placée sous le signe de la mobilité. Doit-on croire qu'il en va différemment chez les pauvres? Que, dans la classe ouvrière, les mariages sont heureux et sans conflits? Que les ghettos voient fleurir les amitiés stables, profondes et sans manipulations. Les études effectuées sur la vie des classes laborieuses ont constamment montré que la pauvreté détruit le mariage et l'amitié. L'effondrement de la vie personnelle ne provient pas de tourments spirituels réservés aux riches, mais de la guerre de tous contre tous, qui a toujours fait rage dans les couches inférieures de la population, et qui s'étend à présent au reste de la société.

(...) Schur établit une opposition simpliste entre problèmes "réels" et problèmes personnels et, de ce fait, oublie que les questions sociales se présentent inévitablement aussi comme des questions personnelles. On retrouve le monde réel dans le vécu familial et privé, et celui-ci, à son tour, colore la façon dont nous percevons le monde. Le vide intérieur, la solitude et l'inauthenticité ne sont absolument pas des sentiments irréels ni, d'ailleurs, sans signification sociale; ils ne naissent pas non plus de conditions propres aux classes moyennes ou supérieures. Ils sont dus au climat de guerre morale qui domine la société américaine, au sentiment de danger, et à l'incertitude qui tiennent à notre manque de confiance en l'avenir. Les pauvres ont toujours été contraints à vivre dans le présent; aujourd'hui, le besoin de survie parfois déguisé en hédonisme, envahit la classe moyenne tout entière. (...) Quand les relations personnelles n'ont d'autre objet que la survie psychique, le "privé" ne constitue plus un refuge contre un monde sans coeur. Tout au contraire, il prend les caractères propres à cet ordre social anarchique dont il est censé protéger l'individu. C'est la destruction de la vie personnelle, et non le repli dans la sphère privée, qui doit être critiquée et condamnée. (...)


La politique dégénère ainsi en une lutte, non pour le changement de la société, mais pour la réalisation de soi. (...) Cependant, lorsqu'il définit la politique comme la poursuite rationnelle des intérêts particuliers, le calcul attentif d'avantages personnels et de classe, Sennet sous-estime les éléments irrationnels qui ont toujours caractérisé les relations entre classes dominantes et dominées. Il ne prête pas assez attention à l'aptitude qu'ont les riches et les puissants à identifier leur domination à de grands principes moraux, ce qui a pour effet de transformer toute remise en question en crime, non seulement contre l'Etat mais contre l'humanité elle-même. Les classes dirigeantes ont toujours cherché à ce que les individus qui leur sont subordonnés se sentent coupables, personnellement, de leur exploitation et de leurs privations matérielles, tout en se persuadant elles-mêmes de ce que leurs propres intérêts coïncident avec ceux du genre humain. (...) Rendre le narcissisme, l'idéologie de l'intimité ou la "culture de la personnalité", responsables des éléments irrationnels de la politique moderne, revient non seulement à exagérer le rôle de l'idéologie dans le développement historique, mais à sous-estimer l'irrationalité de la politique dans les époques antérieures. (...) De cette manière, le libéralisme se définit lui-même comme l'extrême limite de la rationalité politique, et qualifie de politique narcissique toute tentative pour le dépasser, y compris l'ensemble de la tradition révolutionnaire. (...)


Dans son désir de rétablir une distinction entre vie publique et vie privée, Sennett ignore les manières dont elles s'interpénètrent toujours. La socialisation des jeunes aujourd'hui reproduit la domination politique au niveau de l'expérience personnelle. De nos jours, cette invasion de la vie privée, par les forces de domination organisée, s'étend à tel point que l'espace personnel a presque cessé d'exister (...) En fait la culture de l'intimité ne tire pas son origine d'une affirmation de la personnalité mais de son effondrement. (...) Loin d'encourager la vie privée aux dépens de la vie publique, notre société fait qu'il est de plus en plus difficile pour un individu de connaître une amitié profonde et durable, un grand amour, un mariage harmonieux.

Influences sociales sur le narcissisme.

... En effet, en dépit de sa souffrance intime, Narcisse possède de nombreux traits propres à lui assurer le succès dans les institutions bureaucratiques; celles-ci encouragent la manipulation des relations interpersonnelles, découragent la formation de liens personnels profonds, et fournissent en même temps à Narcisse l'approbation dont il a besoin pour se rassurer sur lui-même (...) De fait, le narcissisme semble représenter la meilleure manière d'endurer les tensions et anxiétés du monde moderne. (...) L'association du détachement affectif et d'un comportement destiné à convaincre l'enfant de sa position privilégiée dans la famille constitue un terrain d'élection pour l'éclosion de la structure narcissique de la personnalité.

La signification originelle de l'éthique du travail.

Jusqu'à très récemment, l'éthique du travail issue du protestantisme constituait l'un des fondements les plus importants de la culture américaine. Le mythe de l'esprit d'entreprise voulait que l'épargne et l'assiduité au travail fussent les clés de la réussite matérielle et de l'accomplissement spirituel (...) Aussi longtemps que l'avenir collectif demeura brillant dans son ensemble, l'ajournement du plaisir fut non seulement une satisfaction en soi, mais une source abondante de bénéfices (...) Dans cette vision de l'existence, le travail est lui-même sa propre récompense. Aujourd'hui, à notre époque d'effondrement de l'optimisme, les vertus protestantes n'excitent plus l'enthousiasme. L'inflation ronge l'épargne et les investissements. La publicité nie l'horreur d'être endetté, et exhorte le consommateur à acheter tout de suit et à payer plus tard. Dans la mesure où l'avenir est incertain et menaçant, seuls les simples d'esprit remettent à demain le plaisir dont ils peuvent jouir aujourd'hui. Une modification profonde de la notion du temps a transformé les habitudes de travail, les valeurs et la définition de ce qu'est le succès. Le but de l'existence, ici-bas, est devenu l'autopréservation et non plus le perfectionnement de soi. (...)

Les manuels les plus récents consacrés à la réussite diffèrent des précédents. Non seulement ils surpassent le cynisme de Dale Carnegie et de Vincent Peale, mais ils montrent ouvertement la nécessité d'exploiter et d'intimider les autres, sur le peu d'intérêt qu'ils portent au contenu même du succès. Ces manuels se démarquent également de leurs prédécesseurs par la candeur avec laquelle ils soulignent que les apparences – "les images séductrices" – sont plus importantes que la qualité du travail exécuté, la réputation, l'attribution d'un succès comptant plus qu'un véritable accomplissement. (...) Aujourd'hui, les hommes recherchent l'approbation non de leurs actions mais de leurs attributs personnels. Ils ne souhaitent pas tant être estimés qu'admirés. L'orgueil et l'âpreté au gain, caractéristiques du capitalisme en voie de développement, ont fait place à la vanité. (...)


Tout ce qui a trait à la politique devient une forme de spectacle.

Il est de notoriété publique que les grandes maisons de publicité de Madison avenue à New York présentent et lancent les politiciens sur le marché comme elles le feraient d'une lessive ou d'un déodorant; mais l'art des relations publiques pénètre encore plus avant la vie politique, et transforme même les lignes de conduite, les projets et les programmes. Le prince moderne se soucie assez peu qu'il y ait "une besogne à accomplir" (...) ce qui l'intéresse, c'est cajoler, séduire et gagner "le public concerné". (...) Ce qui était important, c'était de garder l'organisation en bon ordre de marche, et non les buts à atteindre"1.

(...) Dans les années 1950, "l'homme de l'organisation" pensait qu'une épouse attirante et mondaine constituait un atout important pour l'avancement de sa carrière. Aujourd'hui, on met en garde les cadres supérieurs sur le "sérieux conflit qui semble opposer mariage et carrière de direction". UN rapport récent compare le "corps d'élite des directeurs professionnels" aux janissaires, soldats d'élite de l'Empire ottoman que l'on retirait à leurs parents quand ils étaient encore enfants, que l'Etat éduquait et à qui il était interdit de se marier. (...)

Le culte américain de l'amabilité cache sans la supprimer une compétition meurtrière pour l'acquisition de biens ou de postes; au contraire cette compétition est devenue plus sauvage à notre époque de désenchantement. (...) Dans les années 1970, période plus dure, il semble que ce soit la prostituée, plutôt que le VRP, qui incarne le mieux les qualités indispensables à la réussite dans la société américaine. Elle aussi se vend pour de l'argent, mais on ne saurait dire que sa séduction présente un désir d'être aimée. (...) on trouve une détermination plus profonde de manipuler les sentiments d'autrui à son propre avantage. La recherche d'un gain dans la compétition par la manipulation des émotions envahit aussi bien les relations personnelles que les relations de travail; c'est pour cette raison que la sociabilité peut maintenant fonctionner comme une extension du travail, par d'autres moyens. La vie personnelles, qui n'est plus un refuge contre les frustrations et les chocs subis au travail, est devenue aussi anarchique, belliqueuse et éprouvante que la vie publique. Le cocktail réduit la sociabilité à un combat social. (...) l'hédonisme est une duperie; la poursuite du plaisir masque la lutte pour le pouvoir.(...) Des activités, ostensiblement entreprises pour le seul plaisir ont souvent pour but véritable de piéger autrui. Typiquement, les termes vulgaires évoquant les relations sexuelles peuvent également signifier vaincre, étriller, ou abuser quelqu'un, imposer sa volonté par ruse, par fraude ou par force.(...) Par certains aspects, la société bourgeoise américaine est devenue une pâle copie du ghetto noir, et l'appropriation de son langage peut paraître une illustration de cette mutation. Il n'est pas nécessaire de minimiser la pauvreté des ghettos, ni les souffrances que les blancs ont infligées aux noirs, pour voir que les conditions de plus en plus dangereuses et imprévisibles dans lesquelles vit la classe moyenne ont créé des stratégies de survie semblables à celles des noirs. De fait l'attirance que les blancs aliénés éprouvent pour la culture noire, semble démontrer que celle-ci s'applique à une situation générale, dont la composante principale est la perte de confiance en l'avenir, qui se rencontre aujourd'hui dans tous les milieux. (...) Un grand nombre de gens que l'on dit, par euphémisme, appartenir à la classe moyenne parce qu'ils vont au travail "bien habillés", sont maintenant réduits à des conditions d'existence prolétariennes. (...)


Aux origines de la transformation du prolétaire en consommateur. 

Aux premiers temps du capitalisme industriel, les employeurs ne voyaient dans l'ouvrier qu'une bête de somme - "un être du même type que le boeuf", aux dires de Frederick W.Taylor, expert en matière de rendement. Les capitalistes considéraient le travailleur uniquement comme producteur; ils ne se souciaient absolument pas de ce que celui-ci pouvait faire de ses loisirs, ou de ce qui en tenait lieu après ses douze à quatorze heures d'usine. L'employeur essayait de contrôler la vie de l'ouvrier au travail, mais ce rôle se terminait quand ce dernier quittait l'usine à la fin de sa journée. Même lorsque Henry Ford créa un Département socilogique à son usine d'automobiles en 1914, il ne chercha à surveiller la vie privée de ses employés que pour les rendre sobres, économes et durs à la tâche. Les sociologues de Ford tentaient d'imposer aux travailleurs la bonne vieille morale protestante, en luttant contre le tabac, l'alcool et la dissipation.

Une poignée d'employeurs seulement comprenait alors que le travailleur pourrait être utile au capitaliste, en tant que consommateur et qu'il devait être pénétré du désir de mener une existence plus confortable. Peu à peu, l'idée se fît jour qu'une économie fondée sur la production de masse réclamait non seulement l'organisation capitaliste de cette production, mais aussi l'orchestration de la consommation et du loisir (...) En d'autres termes, le fabricant moderne doit "éduquer" les masses à la culture de consommation. La production de marchandises en quantité toujours croissantes réclame un marché de masse pour les écouler. (...) La publicité sert moins à lancer un produit qu'à promouvoir la consommation comme style de vie. Elle "éduque" les masses à ressentir un appétit insatiable, non seulement de produits, mais d'expériences nouvelles et d'accomplissement personnel. Elle vante la consommation, remède universel aux maux familiers que sont la solitude, la maladie, la fatigue, l'insatisfaction sexuelle. Mais, simultanément, elle crée de nouvelles formes de mécontentements, spécifiques de l'âge moderne. (...) Votre travail est ennuyeux et sans signification? Il vous donne un sentiment de fatigue et de futilité? Votre existence est vide? Consommez donc, cela comblera ce vide douloureux (...) La propagande de la marchandise sert une double fonction. Premièrement elle affirme la consommation comme solution de remplacement à la protestation et à la rébellion. (...) En second lieu, la propagande de la marchandise, ou de la consommation de celle-ci, transforme l'aliénation elle-même en marchandise.



Le radicalisme du théâtre de rue.



La dégénérescence de la politique en spectacle a transformé les programmes d'action en publicité, avili le commentaire politique et tourné les élections en événements sportifs, chaque parti proclamant que "l'élan" est de son côté. Elle a aussi rendu plus difficile que jamais l'organisation d'une opposition politique. (...) Ainsi les opposants à la guerre du Vietnam annoncèrent en grande fanfare en 1967, qu'ils passaient "de la dissidence à la résistance"; ils s'attendaient à ce que cette dernière soit contrée par des mesures répressives, intolérables à l'opinion libérale. "Ce sera sanglant", déclara un radical pour justifier une manifestation de protestation particulièrement futile, "mais le sang rend les libéraux furieux". (...)

La critique du sport par la gauche fournit l'un des exemples les plus frappants du caractère essentiellement conformiste de la "révolution culturelle" à laquelle elle s'identifie.

L'émergence de la "multidiversité".

... l'effondrement de l'éducation générale, le manque d'efforts séreux pour enseigner les langues étrangères aux étudiants, la multiplication des programmes de "prise de conscience" (concernant les noirs, les femmes, etc.) n'ayant d'autres buts que d'éviter l'agitation politique, l'inflation des "bonnes notes". Simultanément, la création ou la forte augmentation des droits d'inscription interdisait l'accès de l'Université à presque tous ceux qui n'étaient pas riches. (...) La rébellion étudiante des années 1960 commença par une attaque de l'idéologie de la "multidiversité" à l'université de Californie à Berkeley qui en était l'expression la plus avancée (...) Loin de tenter de ramener l'institution à une vision plus modeste de son rôle et de ses objectifs, les critiques de gauche acceptaient le principe d'une éducation pouvant résoudre toutes sortes de problèmes sociaux.

Histoire sociale de la guerre des sexes.

(...) Démocratie et féminisme ont maintenant arraché le masque et ont mis à nu les antagonismes sexuels jadis cachés par la "mystique féminine". Privés des illusions que conférait la courtoisie, hommes et femmes éprouvent plus de difficultés qu'auparavant à établir des rapports amicaux ou amoureux. Comme la suprématie masculine n'est plus idéologiquement défendable, puisque la protection dont elle se couvrait ne se justifie plus, les hommes imposent leur domination de façon plus directe, dans les fantasmes et de temps en temps par des actes d'une extrême violence. (...) Aujourd'hui la tradition de différence sexuelle et l'acceptation des tensions entre sexes opposés ne survivent plus guère que dans la classe ouvrière. Les féministes bourgeoises envient la capacité qu'ont les femmes d'ouvriers d'admettre que les hommes les gênent, sans les haïr pour autant.

(...) Le séparatisme sexuel n'est qu'une des nombreuses stratégies inventées pour contrôler ou fuir les sentiments intenses. (...) Les enquêtes font ressortir le nombre croissant de foyers ne comptant qu'un seul adulte: ceci dénote indubitablement l'émergence d'un goût d'indépendance personnelle, mais traduit également une répulsion à l'encontre de tout lien affectif intime, quel qu'il soit.

Narcissisme et vieillesse.

(...) Notre société n'a manifestement que faire de ses aînés. Elle les juge inutiles, les oblige à prendre leur retraite avant d'avoir épuisé leur capacité de travail, et, à cette occasion, renforce le sentiment qu'ils ont d'être superflus. (...) Hommes et femmes se mettent à craindre de vieillir avant même d'avoir atteint l'âge mûr. Ce qu'on appelle "crise de l'âge mûr' se manifeste par la prise de conscience que la vieillesse est toute proche. Pour les américains le quarantième anniversaire symbolise le début de la fin. (...) Cette peur irrationnelle de la vieillesse et de la mort est intimement mêlée à l'émergence de la personnalité narcissique, en tant que type dominant de structure de la personnalité, dans la société contemporaine. Etant donné la pauvreté de sa vie intérieure, Narcisse se tourne vers autrui pour avoir le sentiment d'être. Il a besoin qu'on l'admire pour sa beauté, son charme, sa célébrité ou son pouvoir – attributs qui en général s'estompent avec les années (...) L'avenir ne l'intéresse pas et il ne fait rien pour s'accorder les consolations traditionnelles de lavieillesse dont la plus forte est l'espoir que d'une certaine manière les générations futures poursuivront la tâche de sa vie.



Bonnes pages de Christopher Lasch: LA CULTURE DU NARCISSISME (ed poche Flammarion, 1979 et 2006).

1On pense inévitablement à Bernstein (Le mouvement est tout, le but n'est rien) si bien traduit par le réformisme radical faussement révolutionnaire de certaines sectes néo-léninistes: l'organisation est tout, le mouvement n'est rien!

mardi 19 août 2014

Ni Ukrainien, ni Russe ! – Développons notre propre camp, le troisième camp, celui de la révolution sociale !


53e0dfbce74abTexte de "Guerre de classe" reçu à ma boite.


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Lorsque nous avons écrit il y a un quelques mois dans notre texte « Préparatifs de guerre entre l’Ukraine et la Russie – Show ou réalité ? »i que les conditions d’une nouvelle guerre mûrissaient en Ukraine, beaucoup de camarades ont exprimé des doutes ou même des désaccords avec une telle affirmation catégorique. Maintenant nous pouvons affirmer que le conflit en Ukraine a clairement permuté de la phase « froide » à la phase « chaude » et que ce à quoi nous assistons actuellement dans l’est du pays, c’est la guerre sous toutes ses définitions. De Lougansk à la frontière avec la Russie jusque Marioupol sur la côte de la mer Noire, ce sont deux forces militaires qui se mesurent dans des affrontements quotidiens en essayant d’étendre la zone sous leur contrôle, ils se battent au sol ainsi que dans les airs, à la campagne ainsi que dans les centres industriels, l’artillerie fait pleuvoir des obus sur des villages, l’aviation bombarde des villes (sous le prétexte que leurs ennemis utilisent les habitants comme boucliers humains), des hommes, des femmes, des enfants meurent sous les bombes et les missiles… En quatre mois de conflit armé, plus de 2.000 civils et militaires sont morts et 6.000 autres ont été blessés ; 117.000 prolétaires ont été déplacés dans le pays et 730.000 autres ont trouvé refuge en Russie. Au moment de boucler cet article, les cadavres jonchent les rues de Donetsk, pris dans l’étau de l’offensive gouvernementale.
Dans le même texte, nous avons aussi écrit que la seule réponse du prolétariat à la guerre, c’est d’organiser et de développer le défaitisme révolutionnaire, c.-à-d. de refuser dans la pratique de rejoindre l’un ou l’autre camp, mais au contraire d’établir des liens entre prolétaires des deux côtés du conflit à travers la lutte contre les deux bourgeoisies. Et même sur ce terrain, les choses se sont développées, notre texte mérite dès lors (trois mois après sa publication) un post-scriptum.
Ce texte est basé sur des informations puisées à différentes sources (que nous citons en notes), des blogs militants comme des média officiels. Cette courte description des événements en Ukraine nous a demandé des heures d’un travail prudent, de collecte d’informations, de lecture de textes, de vision de vidéos, de comparaison de différentes données, etc. Nous voudrions souligner deux choses : primo, le fait que les événements que nous décrivons ici ne furent pas couverts par France Télévision ou Euronews ne signifie pas qu’ils n’ont pas eu lieu, que nous les ayons inventés (diverses sources gauchistes mais aussi les média ukrainiens et russes les ont décrits). Secundo, il est clair que les informations que nous avons obtenues d’Ukraine sont chaotiques, incomplètes et parfois contradictoires. Cependant, cela ne signifie pas que nous devrions abandonner notre tentative de saisir ce qui se passe là-bas. Nous sommes persuadés que nous devons opposer aux informations sélectives de l’État la position critique et radicale du mouvement anticapitaliste ; nous devons développer et partager les informations et les analyses qui comprennent le monde à travers le prisme de la perspective de le révolutionner.
***
L’idéologie guerrière (qu’elle soit basée sur la défense d’un état national uni ou sur le droit à l’autodétermination des sympathisants pro-russes) plonge ses racines en Ukraine, les organisations de la société civile organisent des campagnes de collecte de fonds pour supporter l’armée, les popes bénissent les armes d’un camp ou de l’autre, et la télévision diffuse des scènes de babouchkas qui fournissent aux hommes armés leur dernier pot de compote. Tous les prolétaires cependant ne se soumettent pas au lavage de cerveau de la propagande guerrière provenant de l’un ou de l’autre camp, pas tous ne veulent se sacrifier « pour leur patrie ». Des expressions du refus pratique des massacres guerriers apparaissent toujours plus fréquemment et les deux camps du conflit ont de grandes difficultés pour recruter de nouveaux effectifs pour leur massacre mutuel.
Des milliers de soldats de l’armée ukrainienne, que le gouvernement a envoyé dans les soi-disant opérations antiterroristes dans l’est du pays, ont déserté ou changé de camp avec tout leur matériel, y compris des tanks et des véhicules blindés. A titre d’exemple, la 25ème brigade aéroportée ukrainienne (troupe d’élite par excellence), dont les hommes sont accusés « d’avoir fait preuve de lâcheté » lors des combats à Kramatorsk, sera dissoute sur instruction présidentielle le 17 avril après avoir fait part de son refus de « combattre d’autres Ukrainiens ».ii Tout récemment, ce sont 400 soldats d’une même unité qui ont déserté et se sont réfugiés du côté russe de la frontière après s’être retrouvés sous un feu nourri et sans munitions. Ces soldats qui seront, comme la Russie l’a déjà annoncé, extradés vers le territoire ukrainien, ont déclaré qu’ils préfèrent être accusés de désertion plutôt que de continuer à tuer et être tués sur le front oriental. Tous ces déserteurs déclarent qu’ils ne veulent pas se battre contre « leur propre peuple » et ils dénoncent aussi leurs conditions de vie désespérées auxquelles ils doivent faire face dans l’armée – solde minable, nourriture dégueulasse, ou même manque de nourriture, etc. D’autres unités n’ont même pas été déployées dans l’est pour leur manque de fiabilité. De la même façon que le précédent président Ianoukovitch ne put les utiliser pour réprimer les manifestants, pas plus l’actuel gouvernement n’ose envoyer au combat des troupes connues pour leur loyauté minimale.
Environ un millier de soldats d’unités de la région de Volhynia se sont mutinés à Mykolayiv le 29 mai. Les soldats du 3ème bataillon de la 51ème brigade ont refusé d’être envoyés au front, ils ont refusé les ordres de leurs supérieurs et ils ont commencé à décharger leurs équipements lourds et d’autres matériels déjà prêts pour le transport. Après que leur unité ait subit de lourdes pertes lors d’une confrontation avec les séparatistes près du village de Volnovakha, on leur avait promis de retourner dans leur casernement permanent à Rivne. Au lieu de cela, ils furent déplacés de l’est vers le sud, puis retour à la case départ, de telle sorte qu’on put finalement leur annoncer qu’ils vont continuer leur entrainement avant d’être renvoyés au front. « Ayant perdu toute confiance dans leurs généraux à la lumière des derniers événements à Volnovakha et durant les funérailles à Rivne, ainsi qu’à cause de la trahison de leurs généraux, les soldats ont entamé une rébellion ouverte. »iii
Le 2ème bataillon de la 51ème brigade, qui se trouvait dans la caserne de Rivne au même moment et qui fut le témoin des funérailles des soldats du 3ème bataillon tués dans la fusillade de Volnovakha ainsi que de la direction chaotique et mensongère des opérations, ce bataillon se mutina également. « Les généraux nous disaient ‘allez au nord’ puis ‘allez au sud’ au point que les soldats sont prêts à leur tirer dessus. Les généraux ont commencé à porter des gilets pare-balles de peur des fragging ! »iv Environ 1.200 soldats ont participé à la mutinerie, ils ont refusé d’être transférés à Mykolayiv. « Ils nous ont promis, lorsqu’ils nous ont mobilisé, que nous garderions la frontière entre l’Ukraine et la Biélorussie. Nous sommes prêts à le faire, mais pas à foncer sur ces clowns du Donbass. »v
Une rébellion semblable a aussi éclaté à Poltava.
Quatre jours plus tôt, après que six soldats originaires de la région de Volhynia ne soient tués, des mères, des femmes et des parents de soldats de la 51ème brigade ont bloqué les routes dans la région de Volhinya pour protester contre la poursuite du déploiement de l’unité dans le Donbass.vi
Des manifestations et des protestations organisées par des femmes et d’autres parents de conscrits demandant le retour à la maison des soldats ou essayant de bloquer leur départ au front se sont étendues pendant ce temps à autres régions de l’Ukraine (Bucovine, Lviv, Kherson, Melitopol, Volhynia, etc.). Les familles des soldats bloquaient les routes avec des arbres abattus dans la région de Lviv au début de juin.vii Une manifestation de parents a bloqué l’entrée du bureau de recrutement militaire à Lviv quelques jours plus tard.viii A Iavorivo (région de Lviv), des membres d’une famille ont occupé un terrain d’exercice de la 24ème brigade mécanisée et ils ont exigé la suppression du départ vers la ligne de front.ix Des manifestations de parents à Dnipropetrovsk et Kharkov ont exigé le retour des soldats dans les casernes de leurs régions natales.x Des femmes de Kharkov ont occupé l’aéroport militaire local. Le bureau de recrutement militaire local à Kherson a été occupé par des mères et des femmes de soldats. Elles ont appelé à la fin de la guerre avec des slogans comme : « Femmes contre la guerre », « Où les fils des oligarques font-ils leur service ? » ou « Nos enfants ne sont pas de la chair à canon ».xi A Tchernivtsi, des femmes ont bloqué l’autoroute vers Jitomir pour plusieurs jours et elles ont réclamé le retour à la maison des soldats.xii Le 24 juin, des parents ont établi un barrage au kilomètre 125 de l’autoroute Kiev–Tchop, ils portaient des bannières disant : « Ramenez nos enfants, envoyez à l’est les enfants de généraux. »xiii Le 8 juin, un groupe de 100 parents de soldats ont bloqué les troupes de la 3033ème unité militaire basée à Melitopol, dans la région de Zaporojie. La protestation a réussi à empêcher les soldats d’être envoyés au front. Les parents impliqués dans le mouvement de contestation ont aussi protesté contre la propagande étatique qui les décrit comme des « séparatistes prorusses » : « Hier les nouvelles ont dit que ‘des séparatistes prorusses ont organisé un blocus de l’unité militaire’. Mais il n’y avait aucune mention de la Russie à la porte d’entrée de l’unité militaire ! Nous ne voulons juste pas perdre nos soutiens de famille. (…). Donetsk est un massacre, et nos enfants ont 20-21 ans. (…) Vous nous voyez, nous sommes des mères ! Comment pouvez-vous nous appeler des séparatistes ? », déclarait une des participantes.xiv Des mères et des femmes de soldats ont protesté contre leur envoi au front en face de la base militaire de Ternopil le 15 juillet.xv
Et ce n’est pas la première fois que les familles de soldats s’affrontent à une action militaire. Pendant la période dont le résultat fut finalement la chute du précédent président Ianoukovitch, des parents et d’autres personnes ont organisé des réunions devant les casernes, ils ont discuté avec les soldats afin de leur apporter des informations sur ce qui se passait vraiment dans les rues et pour les persuader de refuser de participer à une répression potentielle contre les manifestants.
Pendant ce temps, de nouveaux hommes continuent d’être enrôlés dans l’armée. Même s’ils doivent être recrutés sur la base d’une carte militaire obligatoire, le gouvernement les fait passer pour des volontaires. « Nous ne sommes pas des volontaires (…) nous ne voulons pas tuer des gens (…) nous n’irons pas n’importe où, nous enlèverons nos uniformes et nous rentrerons chez nous », ont proclamé des conscrits lors d’un rassemblement de protestation à Lviv.xvi
Après l’entrée en vigueur du décret présidentiel de Porochenko à propos de la troisième vague de mobilisation dans les forces militaires le 24 juillet, dont la conséquence est l’envoi de davantage de milliers de prolétaires au front, des troubles ont éclaté dans différents endroits en Ukraine de l’ouest avec une force accrue : dans le village de Voloka, toute la population a résisté à la conscription de 50 hommes. « Ils ont commencé, qu’ils résolvent eux-mêmes (leurs problèmes). Nous mourrons mais nous ne donnerons pas nos enfants. Ils doivent le comprendre et ne pas venir ici avec leurs ordres de mobilisation », déclarent un vieux manifestant.xvii Des parents de soldats ont bloqué une route près du village de Korovia le 25 juillet exigeant la fin de la mobilisation et que les fils des autorités publiques soient envoyés au front à leur place.xviii Le même jour, une route dans le district d’Oboukhivs’kyi, près de Kiev, fut également bloquée par des familles de soldats. Les blocages continuaient de plus belle le 28 juillet dans au moins sept villages dans la région de la Bucovine et l’autoroute Kiev-Tchop fut également bloquée, une fois de plus. Lors d’une manifestation anti-guerre en face d’un bureau de recrutement à Novoselytsa, des protestataires ont molesté un membre du conseil municipal qui essayait de leur parler.xix Des habitants de plusieurs villages de la région d’Ivano-Frankivsk sont entrés de force dans les bureaux de l’administration militaire locale le 22 juillet et ont allumé un feu de joie avec les ordres de mobilisation et d’autres documents concernant la mobilisation. La même chose eu lieu le même jour à Bogorodchany.xx Dans différent villages, les gens ont massivement brûlé leurs documents de conscription distribués par la poste.xxi A Moukatchevo, en Transcarpathie, la situation s’est aggravée à tel point que le commandement militaire local qui s’inquiétait de la continuation des protestations a, pour l’instant, suspendu la mobilisation et a promis qu’aucun des habitants du coin ne sera envoyé au front dans un futur proche.xxii D’autres mobilisations militantes contre la guerre ont encore eu lieu dans la région de Zaporojie le 4 août ainsi que devant le parlement à Kiev le lendemain.xxiii
Kiev qui ne peut actuellement compter qu’à peine sur son armée régulière dépend par conséquent des armées privées de quelques oligarques et de la Garde Nationale, une milice de volontaires principalement formée de nationalistes du Pravyi Sektor (Secteur droit) et du parti Svoboda (Liberté) pendant le mouvement de protestation contre Ianoukovitch. Les nouvelles unités de la Garde Nationale ne sont pas spécialement formées pour les actions militaires, mais principalement pour réprimer les protestations de masse et les émeutes, comme cela a été révélé lors de leur parade à Kiev à la fin de juin. D’ailleurs, des centaines de fascistes de l’Assemblée National-socialiste et les Patriotes Ukrainiens avaient déjà attaqué en juin une manifestation contre l’opération anti-terroriste qui avait lieu à Kiev.
Néanmoins, les membres de la Garde Nationale ne sont pas non plus en dehors des contradictions qui secouent les deux camps. Radio Europe Libre a récemment publié une vidéoxxiv qui montre un soldat de la Garde Nationale qui reproche au gouvernement de n’être pas capable de fournir assez de nourriture, d’eau et d’armes aux volontaires : « Nous sommes utilisés comme de la chair à canon » affirme-t-il. Les conditions matérielles rattrapent ici même ceux qui pensent qu’ils sont idéologiquement au-dessus d’elles.
Des mercenaires provenant du monde entier se battent aussi dans le camp de Kiev, ils ont été embauchés pour le gouvernement par des agences privées (il s’agirait de troupes mercenaires de Pologne, de la République tchèque, de l’ex-Yougoslavie, mais aussi de la région d’Afrique équatoriale).
Le recrutement de nouveaux combattants n’avance pas selon le souhait des seigneurs de guerre locaux, et dans le camp des séparatistes non plus. La majorité des mineurs de la région du Donbass refuse toujours de rejoindre leur camp. Au lieu de cela, ils forment des unités d’autodéfense qui se positionnent contre les séparatistes et les troupes du gouvernement. Une de ces unités s’est affrontée aux séparatistes et les a empêchés de faire sauter une mine dans le village de Makiivka. A Krasnodon, dans la région de Lougansk, les mineurs ont organisé en mai une grève générale et ils ont pris le contrôle de la ville. Ils ont ouvertement refusé de se joindre tant au camp des séparatistes « anti-Maïdan » à Lougansk que le camp des oligarques du Maïdan à Kiev, et ils ont plutôt exigé l’augmentation de leurs salaires ainsi que l’arrêt de l’embauche de main-d’œuvre pour la mine par des agences privées.xxv
Les mineurs de six mines dans le bassin du Donbass ont déclenché une grève à la fin du mois de mai pour demander la fin de l’opération anti-terroriste dans l’est du pays et le retrait des troupes.xxvi Leur action fut le résultat de leur propre initiative et n’a pas été imposée en aucune façon par des hommes armés de la République Populaire de Donetsk, d’après certains médias. Selon les grévistes, la guerre représente un danger pour l’existence même des mines et provoque le chômage. « Le lundi 26 mai, lorsque l’armée ukrainienne a commencé le bombardement des villes, les mineurs ne sont tout simplement pas retournés au boulot, parce que le ‘facteur externe’ des hostilités, ayant lieu presque au pas de leur porte, a sérieusement augmenté le risque d’accidents du travail dans leur entreprise. Par exemple, si jamais une bombe avait frappé la sous-station électrique, les mineurs auraient été pris au piège sous terre, ce qui aurait inévitablement signifié pour eux la mort. »xxvii La grève fut déclenchée par quelque 150 mineurs de la mine Oktiabrski et elle s’est étendue comme une réaction en chaîne à d’autres fosses de Donetsk (Skochinskiy, Abakumov, « Trudovskaya », etc.), mais aussi à des mines d’autres villes, en particulier Ougledar (« Yuzhnodonbasskaya n°3 »). Dans les mines dont le propriétaire est Rinat Achmetov, l’homme le plus riche d’Ukraine et qui possède un empire industriel contrôlant économiquement presque toute la partie orientale du pays, les travailleurs ont été forcés de continuer à travailler, ils ont continué à descendre dans la fosse, malgré le bombardement du voisinage proche. A l’initiative des mineurs de la mine Oktiabrski également (et à nouveau sans aucun soutien de la République Populaire de Donetsk), une manifestation anti-guerre de plusieurs milliers de participants a été organisée le 28 mai.xxviii Le 18 juin, plusieurs milliers de mineurs ont à nouveau manifesté dans le centre de Donetsk pour la fin immédiate des opérations militaires. Les participants ont fait valoir qu’ils ne sont pas séparatistes, mais des gens ordinaires du Donbass. Ils ont également déclaré que si le gouvernement de Kiev ne répondait pas à leurs revendications, ils prendraient les armes.
Les séparatistes ainsi que les oligarques locaux pro-Kiev tentent de manipuler et d’interpréter ces assemblées chaotiques et contradictoires en fonction de leurs propres intérêts. Rinat Achmetov, l’oligarque de Donetsk, a donc organisé sa propre « grève » pour l’Ukraine unie, les séparatistes pour leur part essayent de faire passer les manifestations de mineurs comme une expression d’une position pro-russe des travailleurs du Donbass.
Malgré les consignes nationalistes ou séparatistes qui apparaissent dans les manifestations de mineurs, les travailleurs ne sont pas très désireux de rejoindre la Milice Populaire du Donbass. Un des commandants séparatistes, Igor Girkin, s’est récemment plaint en public de ce que les populations locales prennent les armes de son arsenal, mais au lieu de se mettre au service des milices séparatistes, ils les ramènent chez eux pour protéger leurs familles et leurs villages contre les deux camps du conflit.xxix Les séparatistes continuent donc de compter sur les gangs criminels locaux qui (après avoir été payés) leur ont permis de prendre le contrôle de bâtiments publics, de postes de police, de dépôts d’armes, de grandes artères et de moyens de communication dans la région de Donetsk et de Lougansk. La majorité des forces séparatistes est néanmoins faite de mercenaires provenant de l’autre côté de la frontière (russe), en particulier les anciens combattants des guerres en Tchétchénie.
Si le mouvement anti-guerre réel, le mouvement du défaitisme révolutionnaire, veut réussir, il doit devenir non seulement massif et généralisé, mais il doit aussi s’organiser, se structurer. Nous n’avons que peu d’informations sur les structures organisationnelles du mouvement en Ukraine. Nous pouvons conclure à l’existence de certaines structures à partir des événements eux-mêmes (des manifestations ou des grèves répétées de plusieurs milliers de personnes ne peuvent pas être le résultat d’une explosion spontanée de colère, de la même façon que les protestations des parents de soldats, comme nous les avons décrites ci-dessus, exigent un certain niveau de coordination, une collaboration organisée sur le plan du contenu et de la pratique), l’existence d’autres structures formelles ou informelles est confirmée par des informations incomplètes que nous avons obtenues sur le terrain. Certaines associations déjà existantes se sont transformées en cadres de centralisation des activités anti-guerre – par exemple la Communauté des parents de la région de Donetsk « Kroha »xxx, qui a publié un appel à la population le 10 juin, tout limité, contradictoire et pacifiste qu’il puisse être : « Nous, les parents de la région de Donetsk, en appelons à vous, politiciens, personnalités publiques et personnes intéressées. Aidez-nous à sauver les gens de Slaviansk, Krasnyi Liman, Kramatorsk, arrêtez les opérations militaires. Nous avons besoin de votre aide pour faire comprendre la vérité sur ce qui se passe dans ces villes. Depuis plusieurs semaines, les gens vivent sous les tirs d’artillerie incessants. Les civils meurent constamment. Certains enfants ont été blessés, la mort de trois enfants est confirmée. Des maisons, des hôpitaux, des crèches et des écoles sont en train de s’effondrer. Les gens, y compris des enfants, vivent dans un état permanent de stress, en se cachant dans les sous-sols pendant plusieurs heures des attaques qui ne s’arrêtent presque jamais. (…) Nous demandons votre aide pour sauver la vie de ces personnes et pour l’arrêt des actions militaires. »xxxi Une autre association, les Mères du Donbass, affirme dans sa déclaration : « Nous voulons juste vivre ! Nous, des gens ordinaires : maris et femmes, parents et enfants, frères et sœurs. Nous, des civils pacifiques, nous sommes les otages du conflit dans notre région, les victimes des affrontements militaires. Nous sommes fatigués de la peur et aspirons à la paix. Nous voulons vivre dans nos maisons, marcher dans les rues de nos villes, travailler dans les entreprises et organisations de notre région, et cultiver notre terre. (…) Nous, les mères du Donbass, nous insistons pour que soit mis un terme immédiat à l’opération anti-terroriste et aux actions militaires dans notre région ! (…) Nous sommes sûres que le conflit dans notre pays peut être résolu pacifiquement ! Arrêtez la guerre ! Évitez le décès des enfants ! Sauvez le peuple du Donbass ! »xxxii La Voix d’Odessa a organisé une manifestation contre la guerre le 13 juillet à Odessa. Les participants criaient des slogans comme « Nous sommes contre la guerre ! », « Arrêtez l’opération antiterroriste à l’Est ! » ou « Nous voulons la paix ! » Pendant cette flash-mob, d’effrayants enregistrements audio de tirs d’artillerie et d’impact sur des civils étaient diffusés.xxxiii A Kharkov, des associations anti-guerre locales (entre autre le Mouvement des Femmes de Kharkov « Kharkivianka ») ont organisé le 20 juin une manifestation en face de l’usine de chars VA Malyshev. Cette usine a reçu une commande de 400 véhicules blindés pour être envoyés au front. Les manifestants ont exigé l’annulation de la commande et ont scandé des slogans comme « Non à la guerre » ou « Arrêtez le massacre insensé ! »xxxiv
Pendant ce temps, la situation économique et sociale dans toute l’Ukraine s’empire. La dévaluation de la monnaie locale, l’augmentation des prix des produits de base, des transports et des services ainsi que la réduction de la production dans de nombreuses entreprises conduisent à une forte baisse des salaires réels estimés entre 30 et 50% de perte. Le gouvernement de Kiev, sous la pression des institutions financières internationales, doit adopter une série de mesures d’austérité qui va encore aggraver les conditions de vie du prolétariat, et dans le même temps, il prépare la plus grande vague de privatisation depuis 20 ans. Le gouvernement central a cessé depuis mai le paiement des salaires des employés de l’État, des prestations sociales et des pensions dans les territoires qui ne sont pas sous son contrôle, des milliers de travailleurs sont donc sans revenus. La situation dans les régions où des opérations militaires ont lieu est encore pire – les fournitures d’électricité et d’eau sont interrompues, les médicaments et la nourriture sont rares.
Des troubles sociaux précipités par cette situation apparaissent depuis un certain temps. Outre les grèves de mineurs dans la partie orientale du pays, les prolétaires dans les régions de l’ouest commencent aussi à en avoir assez. Les mineurs de Krivoy Rog ont entamé une grève illimitée générale en mai exigeant le doublement de leurs salaires. Ils ont commencé à organiser des milices armées d’autodéfense. Dans leur déclaration adressée aux travailleurs de toute l’Europe, ils décrivent les oligarques russes et ukrainiens, dans quelque camp qu’ils soient (séparatiste ou celui de Kiev), comme la raison principale de la crise : « Nous nous adressons à vous en vous demandant de soutenir notre lutte contre les oligarques, qui ont provoqué la crise actuelle en Ukraine et qui continuent à la déstabiliser davantage, menaçant de provoquer une guerre fratricide en Ukraine qui sans aucun doute aura des conséquences catastrophiques pour toute l’Europe. »xxxv
Plusieurs manifestations pour « des conditions de vie décentes », contre l’augmentation des prix et pour l’augmentation des salaires et des pensions ont eu lieu dans différentes villes dans tout le pays. (Une série d’actions contre l’augmentation des prix des logements et des tarifs des services publics ont eu lieu à Kiev à la fin de juin et en juillet. Le 1er juillet, une manifestation contre l’augmentation des prix s’est déroulée à Kharkov. La plus importante protestation pour le moment a eu lieu à Kiev le 24 juillet avec des slogans comme « Réduisez les revenus des oligarques, pas ceux du peuple » et « Ne volez pas les citoyens ordinaires ».)xxxvi
Début août, le dernier carré de résistants qui continuaient d’occuper la place Maïdan à Kiev (« parce que rien n’a changé ! ») est attaqué par deux bataillons de la Garde Nationale dans le but de les évacuer. Ils agissent sur ordre du nouveau maire de Kiev, Vitali Klitchko, ce qui démontre une fois de plus que la parole d’un politicien bourgeois (en début d’année, il avait demandé aux occupants de ne pas évacuer la place « tant qu’aucun véritable changement n’ait lieu en Ukraine ») n’engage que ceux qui y croient… De violents affrontements ont néanmoins éclaté lors de l’évacuation, ce dont la presse bourgeoise internationale s’est une fois de plus bien abstenu d’évoquer, tant il est vrai que le gouvernement de Kiev est l’allié occidental et « l’horreur ultime » ne peut être incarnée que par les séparatistes de l’est et la Russie.
La République Populaire de Donetsk tente de restreindre le mouvement des mineurs qui se soucient plus de leurs intérêts matériels que de toute idéologie, tout en jonglant entre les revendications des grévistes à qui on avait promis la nationalisation des complexes industriels et les intérêts des oligarques à qui on avait promis l’inviolabilité de la propriété privée.
Le mouvement anti-guerre, même s’il est pour le moment limité tant dans l’espace que dans le contenu, les grèves et manifestations ouvrières organisées non pas pour une idéologie mais pour les intérêts matériels du prolétariat dans les deux camps, tout cela confirme ce que nous écrivions dans notre texte précédent : « (…) le déclenchement de la guerre impérialiste (…) ne signifie pas nécessairement l’écrasement définitif du prolétariat. En effet, historiquement, si la guerre signifie dans le premier temps un relatif écrasement, elle peut ensuite dialectiquement déterminer une reprise des luttes d’autant plus forte qu’elle à mis à nu les contradictions et la brutalité immanente au système capitaliste. »
Malgré çà, il nous est arrivé à plusieurs reprises de tomber sur de soi-disant « révolutionnaires » qui défendent l’opération anti-terroriste, parce qu’ils croient que cela permettra un retour à la lutte de classe « normale ». Malgré çà, nous pouvons lire (même si de manière fragmentaire et contradictoire) des nouvelles à propos d’« anarchistes » actifs dans des structures administratives des séparatistes, parce qu’ils les considèrent comme un moindre mal en comparaison avec le gouvernement de Kiev.
Nous ne soutenons en aucune façon la guerre et ses atrocités et nous sommes conscients que tout conflit militaire signifie l’aggravation des conditions de vie des prolétaires. Cependant, en tant que communistes, nous ne pouvons pas adopter la thèse selon laquelle nous pourrions éviter un conflit militaire en soutenant l’un ou l’autre camp guerrier. Le prolétariat n’a aucun intérêt à préserver les conditions actuelles ou antérieures de sa misère. Le prolétariat n’a pas de patrie à défendre. Le camp du prolétariat dans toute guerre, c’est l’action unie et intransigeante des prolétaires des deux camps qui se font concurrence contre les deux camps guerriers de la bourgeoisie.
La lutte contre la guerre signifie le défaitisme révolutionnaire ! Front prolétarien révolutionnaire contre la bourgeoisie des deux camps guerriers !
Affrontons la guerre par l’action directe, le sabotage, la grève générale, radicale et combative !
Solidarité de classe avec les défaitistes révolutionnaires de tous les camps !
* Août 2014 *
i http://www.autistici.org/tridnivalka/preparatifs-guerriers-entre-lukrai

dimanche 17 août 2014

PRESENTATION DE LA REVUE "BILAN"





Par Marc Chirik

Singulier parallélisme entre l’aboutissement de la revue de la Gauche italienne réfugiée en Belgique qui implose face à la venue de la Seconde guerre mondiale et Marc Chirik qui s’enthousiasme au moment de la chute de Franco, y voyant poindre une nouvelle vague révolutionnaire jusque dans les années 1980. Nous nous sommes trompés avec lui et avons été enthousiasmé au-delà de ce qui était raisonnable face à la capacité d’adaptation historique de la « démocratie bourgeoise » post-franquiste. Que celui qui ne s’est jamais trompé nous jette la première pierre. Et il y a tout de même un grand intérêt à relire les textes de Bilan (scannés intégralement ici) et ceux de Chirik. Ne serait-ce que pour la passion qu’ils contiennent.

JLR


Revue Internationale n°4 du C.C.I. - janvier 1976

"BILAN"

LECONS D'ESPAGNE 1936

Présentation


Depuis longtemps, nous caressions le projet de faire connaître ce que fût "BILAN", organe de la Fraction Italienne de la Gauche Communiste, publié durant la période peut-être la plus noire de l'histoire du mouvement ouvrier, cette période qui va du triomphe d'Hitler en Allemagne à la deuxième guerre impérialiste mondiale. Mais toute la force de notre désir et de notre volonté ne suffisait cependant pas pour venir à bout des difficultés rencontrées, difficultés qui pour nos faibles forces numériques et nos moyens très limités se présentaient comme insurmontables.

"BILAN", petite revue des années 30, totalement inconnue du public et à peine moins des militants d'extrême-gauche, n'ayant pas derrière elle des noms
Gilles Dauvé a eu l'heureuse initiative à l'époque de pouvoir publier chez 10-18 son excellente étude et choix de textes, j'en ai diffusé alors une cinquantaine à la réunion générale du CCI qui se tenait au même moment, regrettant que les intellos du CCI ne saluent pas à sa juste valeur le bon travail de Dauvé.
prestigieux comme Pannekoek, Trotsky, Rosa Luxembourg, n'était pas commercial et n'intéressait pas les grandes maisons d'édition ni davantage les Editions dites de gauche. Elle ne pouvait guère plus intéresser le mouvement étudiant des années 60 plongé dans la contestation et l'anti-autoritarisme, se nourrissant de Marcuse, découvrant la révolution sexuelle avec Reich, prenant comme idoles Castro et Che Guevara, se vautrant dans un racisme anti-racisme noir pourri de mystifications, de"libération nationale", de tiersmondisme et de soutien de la guerre "libératrice"du Viet-Nam. Et, en effet, que pouvaient ces S.D.S. d'Allemagne, des Etats-Unis et d'ailleurs, eux qui n'avaient qu'un léger mépris pour la classe ouvrière, totalement intégrée dans le capitalisme à les entendre, que pouvaient-ils chercher et trouver dans "BILAN" sinon des "vieilleries marxistes"comme la notion de lutte de classes et du prolétariat sujet historique de la révolution communiste. La barbe du "Che"et le sexe de Reich sont choses autrement plus attrayantes pour ces enfants révoltés de la petite-bourgeoisie en décomposition, que la prosaïque lutte de classe des ouvriers et les écrits de "BILAN" qui étaient entièrement consacrés à cela.

Plus étonnant et moins compréhensible à première vue pourrait être le silence complet du P.C.I. (bordiguiste) au sujet de "BILAN". Si "BILAN" et la fraction italienne d'avant la guerre de 1940 se réclamaient de la Gauche communiste Italienne dont ils étaient la continuation, il ne semble pas que le Parti Communiste Internationaliste (bordiguiste) fondé en Italie après la guerre veuille se souvenir de ce que fût la gauche italienne en exil après son exclusion du parti et de l'I.C. Il est aussi fier de cette fraction de gauche dans l'émigration, que l'on peut l'être d'un bâtard dans une bonne famille bourgeoise. On préfère en parler le moins possible. Pendant les 30 années d'existence de ce parti et malgré les nombreuses publications régulières, le nombre d'articles republiés de "BILAN" peut se compter sur les doigts d'un manchot. Pourquoi cela et pourquoi ce silence gêné ?
Il suffit de feuilleter un tant soit peu "BILAN" pour en saisir immédiatement la raison qui réside dans la différence d'esprit qui sépare l'un de l'autre.

Autant les "balbutiements" (comme disait "BILAN" de lui-même) de l'un se veulent et sont un examen critique des positions erronées et des analyses incomplètes ou incorrectes de la IIIe Internationale - critique vivante faite à la dure lumière de l'expérience et des défaites du prolétariat, et constituent ainsi une contribution importante à la compréhension, au dépassement et à l'enrichissement de la pensée communiste - autant l'oeuvre "achevée et invariable"du P.C.I. se veut être la "conservation". En vérité, elle se trouve engagée dans la voie d'un retour pur et simple aux pires erreurs de la IIIe Internationale (telles les questions syndicale-parlementaire-libération nationale-dictature du prolétariat identifiée à la dictature du parti, etc...) que le P.C.I. revendique intégralement en poussant l'exagération jusqu'à l'absurde.

Là où l'un s'efforçait d'aller de l'avant, l'autre marche résolument en arrière. Loin de diminuer, l'écart ne fait que s'accentuer avec les années. C'est uniquement là que réside la raison de la mauvaise volonté du P.C.I. pour ce qui concerne la réédition des écrits de "BILAN". Mais rien ne sert de désespérer. Nous sommes convaincus qu'avec le développement de la lutte de classe et l'activité révolutionnaire, "BILAN"retrouvera sa place méritée dans le mouvement et auprès des militants désireux de mieux connaître l'histoire et le cheminement de l'élaboration de la pensée révolutionnaire. Le peu que nous avons publié de "BILAN"nous a valu un nombre important de lettres de nos lecteurs insistant sur l'intérêt certain d'en publier davantage.

Pour répondre à cette demande, en attendant qu'une édition complète de "BILAN" puisse voir le jour, la Revue Internationale entreprend dès maintenant la publication d'un plus grand nombre d'articles et extraits de cette revue. Dans la mesure du possible, nous tâcherons de grouper les articles par sujet afin de donner aux lecteurs l'idée la plus complète de l'orientation, la recherche et les positions politiques pour lesquelles combattaient la gauche Communiste et la revue "BILAN".

* * *

La revue "BILAN", ce sont 46 numéros parus (1478 pages). Le premier numéro est de novembre 1933, le dernier de janvier 1938. Commencée comme"Bulletin théorique de la Fraction de gauche du parti communiste d'Italie", elle arrête sa publication pour être remplacée par la revue "OCTOBRE", organe du Bureau International des Fractions de gauche. Exclue du P.C. et de l'I.C. au congrès de Lyon en 1926, la Fraction de gauche se reconstituera au début de 1929 et publiera le journal "PROMETEO"en langue italienne et un bulletin d'information en français qui bien plus que d'information sera une publication théorique.

Etroitement mêlée au mouvement communiste international, la Fraction dans l'émigration prendra une part active dans ce mouvement surtout en France et en belgique, participera de toutes ses forces à la lutte contre la dégénérescence et les trahisons de la IIIe Internationale et de ses partis définitivement dominés par le stalinisme. A ce titre, elle sera en liaison étroite avec tous les courants et groupes de gauche éjectés tour à tour de ce que fût l'Internationale Communiste, se débattant dans un terrible désarroi et dans une immense confusion produite par l'ampleur de la déafite de la première grande vague révolutionnaire et la démoralisation qui s'en est suivie.

Une tentative de rapprochement avec l'opposition de gauche de Trotsky devait tourner court, montrant la nature d'orientations fondamentalement divergentes qui séparaient ces deux courants. Là où le trotskysme se concevait comme une simple opposition luttant pour le "redressement"et donc toujours prêt à réintégrer le P.C. en renonçant à l'existence organique autonome, la Gauche Italienne voyait une différence de principe programmatique qui ne pouvait se résoudre que par la constitution d'organismes communistes indépendants: les Fractions luttant pour la destruction "totale"du courant contre-révolutionnaire stalinien.

La discussion sur l'analyse de la situation en Allemagne, sa perspective et la position à prendre par les révolutionnaires devaient définitivement rendre incompatible tout travail en commun. Face à la menace de la montée du fascisme hitlérien, Trotsky préconisait un large "Front unique ouvrier"entre le P.C. stalinien et la social-démocratie. C'est dans ce front unique entre les contre-révolutionnaires d'hier et les contre-révolutionnaires d'aujourd'hui que Trotsky voyait la force capable de barrer la route au fascisme, effaçant ainsi le problème fondamental de la nature de classe des forces en présence et le fait que la lutte contre le fascisme n'a aucun sens pour le prolétariat, séparaée de la lutte générale de classe contre la bourgeoisie et le système capitaliste.

Jonglant avec des images"brillantes", Trotsky disait que le Front Unique pouvait se faire, même "avec le diable et sa grand-mère", démontrant non moins brillamment qu'il perdait jusqu'à la notion même de "terrain de classe" de la lutte du prolétariat. Lancé dans sa virtuosité verbale, Trotsky, sous le nom de Gourov, allait jusqu'à soutenir que: "La révolution communiste peut bien triompher même sous la direction de Thaelmann"(sic). Désormais, il devenait évident que le chemin emprunté par Trotsky devait le mener d'abandon en abandon des positions communistes vers la participation à la 2e guerre impérialiste, au nom bien entendu de "la défense de l'URSS".

Diamétralement opposé devait être le chemin de la Fraction de gauche italienne. Le désastre qu'était pour le prolétariat le triomphe du fascisme rendu possible et inévitable par les catastrophiques défaites successives du prolétariat que lui ont infligé et fait subir la social-démocratie d'abord et le stalinisme ensuite, ouvrait largement la voie à la solution capitaliste à la crise historique de son système: une nouvelle guerre impérialiste mondiale. Cette perspective, les révolutionnaires ne pouvaient la contrarier qu'en s'effortçant de regrouper le prolétariat sur son terrain de classe, en se maintenant eux-mêmes fermement sur les principes programmatiques du Communisme. Pour cela, il était de première urgence de réaliser la principale tâche consistant à soumettre à un examen critique minutieux toute l'expérience de la récente période écoulée débutant avec la grande vahue révolutionnaire qui avait interrompu la première guerre mondiale et ouvert d'immenses espoirs à la classe ouvrière pour son émancipation définitive. Comprendre les raisons de la défaite, étudier les causes, faire le bilan des acquis et des erreurs, tirer les leçons, et sur ces bases élaborer les nouvelles positions programmatiques politiques, était indispensable pour permettre à la classe de repartir mieux armée demain et donc plus capable d'affronter sa tâche historique de la révolution communiste. C'est cette formidable tâche que se proposait d'entreprendre "BILAN" - comme son nom l'indique - et c'est pour se joindre à lui pour l'accomplissement de cette tâche que "BILAN" invitait toutes les forces communistes qui avaient survécu à la débâcle de la contre-révolution.

Peu de groupes ont répondu à cet appel, mais aussi peu de groupes ont réussi à résister à ce terrible rouleau compresseur qu'était la période de réaction et de préparation à la 2e guerre mondiale. Ces groupes allaient s'amenuisant d'année en année. Toutefois, "BILAN", maintenu par le dévouement de quelques dizaines de membres et sympathisants, avait toujours, dans le cadre strict des frontières de classe, ses colonnes ouvertes à des pensées divergentes des siennes. Rien ne lui était plus étranger que l'esprit de secte ou la recherche d'un succès immédiat de chapelle et c'est pour cela qu'on trouve souvent dans "BILAN"des articles de discussion et de recherche émanant de camarades de la Gauche Allemande, Hollandaise, et de la Ligue des Communistes de Belgique. "BILAN" n'avait pas la prétention stupide d'avoir apporté une réponse définitive à tous les problèmes de la révolution. Il avait conscience de balbutier souvent, il savait que les réponses "définitives" ne peuvent être que le résultat de l'expérience vivante de la lutte de classe, de la confrontation et la discussion au sein même du mouvement. Sur bien des questions, la réponse donnée par "BILAN"restait insatisfaisante, mais personne ne saurait mettre en doute le sérieux, la sincérité, la profondeur de son effort et par-dessus tout la validité de sa démarche, la justesse de son orientation et la fermeté de ses principes révolutionnaires. Il ne s'agit pas seulement de rendre hommage à ce petit groupe qui a su maintenir ferme le drapeau de la révolution dans la bourrasque contre-révolutionnaire, mais encore d'assimiler ce qu'il nous a légué, en faisant nôtre son enseignement et son exemple, et de poursuivre cet effort avec une continuité qui n'est pas une stagnation mais un dépassement.

Ce n'est pas par hasard que nous avons choisi pour cette première publication une série d'articles se rapportant aux évènements d'Espagne. Plus qu'une analyse de la situation proprement espagnole, l'examen de ces évènements avait une portée générale et constituait la clé pour la compréhension de l'évolution de la situation mondiale des forces de classe en présence, des différentes formations politiques en leur sein et leurs forces effectives, leurs orientations et options politiques, et par-dessus tout offrait une vision crue de l'immensité de la tragédie dans laquelle était projeté le prolétariat international et le prolétariat espagnol en premier lieu.

L'Espagne est de nouveau, aujourd'hui, le centre de la situation internationale immédiate. S'il est absolument juste et nécessaire de mettre bien en évidence la différence qui sépare les évènements d'Espagne des années 30 (lesquels s'inscrivaient dans la suite d'une longue série de défaites du prolétariat tendant inexorablement à l'intégration du prolétariat dans la guerre impérialiste) de la période actuelle de reprise de la lutte et de montée de la combativité ouvrière, il n'est pas moins important de souligner ce qu'il y a de commun entre les deux situations. Ce "commun" consiste dans le rôle décisif que l'Espagne est appelée à jouer dans l'évolution de la lutte de classe du prolétariat mondial. Par un concours historique particulier, l'Espagne se trouve, pour la seconde fois, être à la charnière de deux périodes.
En 1936 - dernier soubresaut d'un prolétariat dont le massacre marquera le point culminant de la longue chaîne de défaites du prolétariat international et ouvrira toute grande la voie à la guerre mondiale.
Aujourd'hui - ouvrant la perspective de grandes convulsions sociales dans les autres pays de l'Europe. L'Espagne se trouve donc à nouveau être une plaque tournante de la situation, un point de départ, et sera probablement aussi décisive aujourd'hui pour la période à venir qu'elle le fût dans les années 30. Banc d'essai, l'espagne va servir de test de la plus haute signification. Le capitalisme mondial, et en premier lieu les 9 de l'Europe, fera peser de tout son poids son intervention dans la situation en appuyant à fond les forces de l'ordre "démocratique", seules forces aptes à faire barrage à l'irruption de la classe ouvrière. Dans cette stratégie de classe, le capitalisme fera avancer son aile gauche à la tête de laquelle se placeront les différentes forces politiques agissant dans la classe ouvrière: PC, PS et autres gauchistes. Déjà les batteries de la gauche sont mises en place et les préparatifs fiévreusement organisés.

Le prolétariat trouvera de nouveau face à lui, dans les semaines à venir en Espagne, les mêmes forces qui en 36 ont magistralement réussi à le dévoyer d'abord et à le saigner à blanc ensuite. Ces forces utiliseront à fond leur expérience acquise des évènements de 36 comme arme contre le prolétariat, arme qu'ils n'ont fait que perfectionner depuis. Leur plus grande tromperie consiste à prêcher hypocritement aux ouvriers, au nom de la "réconciliation nationale", "d'oublier le passé". C'est à dire oublier les leçons de la sanglante expérience faite par les ouvriers.

L'histoire de la lutte de classe ouvrière est jalonnée de défaites. Parce qu'inévitables, ces défaites sont la douloureuse école par laquelle le prolétariat passe obligatoirement. Dans un certain sens, et jusqu'à un certain point, elles sont la condition de la victoire finale. A travers elles, la classe prend conscience d'elle-même, de son but, de la voie qui y mène. Le prolétariat apprend ainsi à corriger ses erreurs, à reconnaître les faux prophètes, à éviter les impasses, à mieux s'organiser et mesurer plus exactement les rapports de forces à un moment donné. Classe dépourvue d'autres pouvoirs dans la société, son expérience est l'atout majeur de son pouvoir et cette expérience est constituée en grande partie des leçons assimilées de ses défaites.

"BILAN" constatait amèrement l'état d'isolement auquel il était réduit chaque jour davantage, et qu'il considérait à juste titre comme une des manifestations de la tragique défaite du prolétariat, alors que l'hystérie guerrière gangrenait de plus en plus le corps et le cerveau des ouvriers. Comme tous les grands évènements décisifs, la guerre d'Espagne ne laissait pas de place à des attitudes floues. Le choix était tranché et franc: avec le capitalisme dans la guerre ou avec le prolétariat contre la guerre. L'isolement auquel était condamné "BILAN" était alors le prix inévitable de sa fidélité aux principes du communisme et c'était aussi son mérite et son honneur, alors que tant de groupes communistes de gauche se sont laissés happer dans l'engrenage de l'ennemi de classe.

A l'encontre de"BILAN", nous avons aujourd'hui la ferme conviction qu'en reprenant les mêmes positions de classe, nous n'aurons pas à aller , mais à nous trouver dans le flot de la nouvelle vague de la révolution communiste et de pouvoir contribuer à sa montée.

Marc Chirik

PS: la compil en fac-similé peut être envoyée à quiconque en fera la demande. Sinon sur le site Smolny, les bagnards de l'historicisation du joyau de la Gauche communiste oubliée de l'histoire officielle libérale, stalinienne et anarchiste ont bien avancé dans le grandiose projet de publication de l'intégrale (l'histoire du maximalisme est un combat éditorial désormais!).

http://www.collectif-smolny.org/rubrique.php3?id_rubrique=31