"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mardi 2 février 2016

LIMITES DES LIVRES ICONOCLASTES SUR RELIGION ET MULTICULTURALISME


REVUE DES LIVRES

LES RADOTAGES D'UN IMAM MAO
(islamaophile)
  • Alain Badiou : Notre mal vient de plus loin, Penser les tueries du 13 novembre

Il est exact comme le remarque l'auteur - plus proche de Saint Paul que de Mao ou Marx - dans les préliminaires de son livret de 60 pages, que tous les jours, ailleurs dans le monde, se produisent aussi des meurtres de masse effrayants. Ce qui compte dans le malheur n'est pas l'identité des victimes car cela renverrait à la simple idée de vengeance, cette « donnée primitive, abjecte ». Puis suis une autre ambiguïté chrétienne : « il est scandaleux... de laisser entendre, indirectement... qu'il y a des parties de l'humanité qui sont plus humaines que d'autres », mais qui n'en est pas une ; depuis longtemps « un mort occidental c'est terrible (quand) mille morts en Afrique... ça n'est finalement pas grand chose ». Telle est en effet notre perception occidentale, c'est comme les accidents de la route, ça n'arrive qu'aux autres. L'islamaophile Badiou prétend donc ne pas avoir peur de l'explication à partir de considérations généralistes et d'un qualificatif pour le terrorisme, contrebattu et éculé : « figures contemporaines du fascisme ». D'emblée il est fidèle à la croyance maoïste que le fascisme (passé et imaginé dans le présent) est la clé pour « comprendre » les malheurs de notre temps (compté).
Après une évocation de ce truisme à gauchistes, le capitalisme « mondialisé », voici une autre invention de son cru : « l'affaiblissement des Etats », phénomène « tout à fait pathologique », processus de « dépérissement des Etats ». Somme-nous donc à la veille de la société communiste sans Etats ? Quand même pas. C'est un « libéralisme libéré », avec comme figure de proue symbolique la pieuvre française TOTAL, puis plus loin Apple, Google. Et de nous évoquer la nostalgie du Conseil national de la Résistance à une époque où les banques ont pris le pouvoir, mais pas le prolétariat. « toute vraie puissance étatique a disparu » dans un petit monde où les firmes décident de tout.
Il a raison de se moquer de la « détermination » d'écraser Daech, quand rien n'est fait en réalité car : « ... Daech est une puissance commerciale, une entreprise commerciale compétente et multiforme ! Il vend du pétrole, il vend des œuvres d'art... ». On a détruit un Etat et créé une zone d'anarchie dont tout le monde feint de se plaindre.

Les chiffres montrent le gouffre des inégalités mondiales du libéralisme libéré pendant qu'on nous chante « guerre aux barbares » pour « défendre nos valeurs », c'est à dire « le mode de vie occidental de la classe moyenne ». Notre intellectuel mao converti au catholicisme a oublié lui aussi le prolétariat en cours de transhumance théorique. Il nous confie qu'il y a deux milliards d'humains qui ne comptent pour rien, mais qui sont-ils ? Quelle place occupent-ils ? Ils ne sont ni salariés ni consommateurs. Ils ne sont pas et de seront pas embauchés pour ne pas faire baisser la plus-value. Le capitalisme ne pourrait-il pas diminuer le temps de travail des autres et embaucher ces masses qui : « … n'ont qu'à errer entre les bandes armées et les prédateurs capitalistes de tout poil, de vivre comme elles peuvent ». Des zones entières (sont) livrées à un gangstérisme politique de type fasciste ». Revoilou l'explication fumeuse qui arrange tous les observateurs contrits, persuadés que le diable Hitler a fait rejaillir de l'enfer Marine Le Pen et Beccassine la voilée.

LA DOMINATION DE TYPE GANGSTER (chronique d'un islamaophile)

« Des sortes de firmes capitalistes armées, sauvages, occupent des lieux vacants, là où l'Etat a disparu, embrigadent des laissés pour compte... » ; « c'est dans ce contexte qu'apparaissent des bandes armées fascistes à coloration religieuse ». Pas question d'y mêler l'islam, s'insurge notre vieux tiersmondiste islamophile : la religion a toujours été une couverture rhétorique, manipulable et manipulée par les bandes fascistes ». Prenez l'Espagne franquiste, quand les bandes armées de Franco étaient bénies par les évêques. Hein ! Et qu'ils beuglaient « Viva la muerte », surtout celle des autres.
On l'attendait, on la retrouve toujours cette comparaison1 des analphabètes du mouvement maoïste, avec l'Espagne de 1936, où la religion se confond toujours avec une des fractions capitalistes, mais où – mauvaise pioche – comme en Syrie, l'ETAT BOURGEOIS N'A JAMAIS DISPARU. En Espagne il s'est divisé un temps en deux fractions bourgeoises concurrentes appuyées par tel ou tel camp impérialiste. En Syrie, comme en Irak, les Etats bourgeois restent aussi présents par bandes armées interposées. Disparition de l'Etat en Syrie et en Libye ?
Quels types d'Etats furent ceux des dictateurs disparus ? Des Etats fantoches tenus en laisse par les grandes puissances étatiques pas par les banques ni par des bandes armées fascistes. Ces Etats découpés au cordeau selon l'ingénieur impérialiste ressemblaient autant à un Etat qu'un camp de concentration de misère à ciel ouvert.
Maladroitement et arbitrairement dessiné sur la carte de l'Afrique gigantesque, l'Etat découpé en morceaux des « libérations nationales » n'a jamais été que le laquais de telle ou telle grande puissance, géré de manière dictatoriale néo-coloniale sans figuration électorale de type démocratie bourgeoise à l'occidentale. Les Etats des Kadhafi et Saddam Hussein n'étaient-ils pas aussi des bandes armées à leur profit, acoquinés avec es prédateurs capitalistes dominants ?
On nous promène ensuite dans la « subjectivité » des 14% de ressources de la fumeuse « classe moyenne », serpent de mer pour TF1 amélioré. L'ennemi n'est plus à ce moment du discours de Badiou le « libéralisme libéré » ni l'Etat (qui a disparu) mais « l'art des gouvernements démocratiques aujourd'hui (qui) consiste à diriger la peur contre la masse démunie » : « les ouvriers de provenance étrangère , leurs enfants, les réfugiés, les habitants des sombres cités, les musulmans fanatiques. Voilà le bouc émissaire livré en pâture par nos maîtres et leurs plumitifs à la peur des classes moyennes ». Tout cela fait très radical, n'est pas tout à fait faux, presque un programme du NPA avec candidate voilée, mais voilà cela nage dans la pire des confusions à la fois populiste ; on flatte face à un auditoire de petits beurgeois d'Aubervilliers les musulmans en général, forcément premières victimes « démunies » en désignant d'un doigt vengeur cette dénomination inconsistante et anti-marxiste de « classes moyennes ». Comme d'autres camelots d'une histoire au rabais accusent éternellement tout blanc bec d'être un énième descendant des profiteurs de l'esclavage.

A côté de la subjectivité occidentale, la subjectivité des réfugiés avec leur « désir d'occident » vaut-elle mieux ? Pas plus que les africaines qui veulent se blanchir la peau nous confie l'orateur blanc. Enfin la troisième subjectivité est l'interprétation qui sied au monde entier cartésien et islamophile : le nihilisme dont « le désir d'occident reste le fantôme caché ».
On retombe enfin sur l'affirmation creuse du début « le fascisme contemporain ». Sans aucune analyse de ce qu'a été historiquement le fascisme, comme produit de l'écrasement de la révolution communiste et volonté affirmée d'aller à nouveau à la guerre mondiale, notre Badiou national accouche d'une notion vaguement sociologisante pour qualifier ce « fascisme contemporain » : « subjectivité populaire qui est générée et suscitée par le capitalisme » ; plus drôle « le fascisme est une subjectivité réactive », « intracapitaliste ». Il est aussi question de « pulsion agressive, nihiliste et destructrice », « répression intime du désir d'occident » (les tueurs de Daech doivent se fendre la poire s'ils lisent cela). Comble de la découverte badiousienne : « on est dans un schéma psychanalytique classique... une pulsion de mort articulée dans un langage identitaire... avec des débris de fable religieuse... avec la logique de la bande, du gangstérisme criminel (« la forme pratique de ces fascismes »... « internes à la structure du capitalisme mondialisé ».

Tout n'est pas faux non plus. Freud est plus moderne et explicite que Marx sur certains comportements qui défient toute logique politique. Mais Badiou plonge dans la sociologie en ne développant pas ce qui nous intéresse : l'utilisation de ces tueurs floués de leur désir d'occident au cœur des guerres impérialistes par les différents Etats en lice. Sur la fabrique à islamiques tueurs et qui est derrière Daech, il ne dit rien, ou cet à peu près : « Daech paye assez bien l'ensemble de ses hommes de main, beaucoup mieux que ce qu'ils pourraient gagner « normalement » ; et même cela est faux, comme le révélait un récent article du monde ils sont rémunérés moins que le RSA, et ne parlons pas de la hiérarchie des salaires aussi scandaleuse que dans la secte des compagnons d'Emmaüs.
Les midinettes de « roule 89 » et de « Merdiépart » se sont extasiées de quelques bons mots : « l'islamisation est terminale... c'est la fascisation qui islamise, et non l'islam qui fascise ». Du grand n'importe quoi pourtant. Les apprentis tueurs ne sont pas devenus d'essence fasciste, truisme qui ne veut rien dire extrait de l'histoire passée, pour embrasser ensuite le coran (donc le fascisme mènerait à l'islam!?) en étant qualifiés de plus de nihilistes. Le nihilisme n'était pas la marque première du nazisme, puisque celui-ci se voulait affirmation de la race et domination impérialiste d'une partie du monde. Les tueurs islamistes correspondent mieux à un nihilisme creux, impuissant à concrétiser la grande guerre mondiale de civilisation troglodyte, sans projet crédible dans un monde capitaliste en décomposition mais au service de cette décomposition par de très sérieuses ambitions impérialistes habillées ou pas par la religion, ou telle ou telle fraction religieuse de la bourgeoisie sunnite et chiite éructe ses versets bellicistes et éradicateurs.

Au lieu d'analyser à cet endroit l'état de putréfaction du monde, ce qu'il avait semblé admettre avec l'exhibition des deux milliards de laissés pour compte, Badiou revient en arrière, farouche imam maoïste, accompagné de ses élimées comparaisons encore avec l'Espagne sous les auspices du très militaire « viva la muerte » (pour l'ennemi...qu'on retrouve dans toutes les guerres lointaines) et « l'imam Pétain » (pour faire rire l'électorat des petits beurgeois d'Aubervilliers). « Viva la muerte »... mais fascistes comme djihadistes crient cela POUR LES AUTRES ; les djihadistes sont certes plus comparables aux troupes de Franco (composées aussi de « volontaires » étrangers de l'armée
d'Afrique, près de 10.000 marocains et des sbires de la Légion Condor d'Hitler) qu'aux brigadistes naïfs anarchistes et communistes. L'assimilation du djihadisme a un nouveau nazisme est tentante; la Wehrmacht disposait de ses propres imams et il y eût une division de Waffen SS musulmans en Yougoslavie; mais il n'y a pas de nouveau nazisme, religion musulmane et tueurs djihadistes ne restent toujours que des supplétifs du Capital, des mercenaires des fractions bourgeoises.

L'affaire pour notre islamaophile ignorant est entendue, mise en boîte et prête à consommer à la FNAC : « les tueurs sont de jeunes fascistes » ; où l'on retrouve cette propension du gauchiste moyen à l'insulte et à l'invective pour voiler sa faiblesse d'argumentation. A la place des tueurs islamistes, j'étoufferais de rire ; se faire traiter de fasciste quand on est capable de faire pire qu'un fasciste (les nazis cachaient autant qu'ils pouvaient leurs exactions criminelles), c'est comme traiter un maquereau de maquereau !

Même l'explication nihiliste dans sa version suicidaire ne tient pas dans la version du 13 novembre comme une affaire « non organisée mais foireuse ». Comme un politicien de droite qui vient de faire scandale en affirmant lui aussi que l'affaire Merah était aussi un machin sanglant foireux, l'intellectuel nourri au maoïsme stalinien retombe aussi dans l'explication très foireuse du « loup solitaire », qui évacue les fournitures d'armes et les divers degrés de manipulation. Je ne peux pas gober toute cette sérénade freudo-maoïste d'instinct de mort de « jeunes fascistes (qui) ont décidé que leur vie ne comptait pas » ! Que leur vie ne comptait pas ? Alors pourquoi à chaque fois cherchent-ils à s'enfuir, surtout s'il n'y a aucun homme armé pour les envoyer voir Allah d'un peu plus près ?

L'islamaophile rangé des tigres de papier égrène les formules creuses : « forme criminelle suicidaire », « acte fasciste atroce ». Puis le pauvre pékin retombe dans les mêmes explications surannées et rabâchées des journalistes et des gauchistes : c'est tout de même en réponse à la « barbarie occidentale » où « le meurtre est plus commode avec les drones »

Renvoyer dos à dos les deux barbaries, l'une « barbarie solitaire suicidaire » et l'autre « impérialiste voilée par l'opacité des bombardements non visibles », pourrait être louable si le raisonnement partait du concret, de la reconnaissance de la place d'une classe, la classe ouvrière, seule à même de mettre fin à la barbarie (si elle se réveille une nouvelle fois) et pas les intellos en général – non d'une façon magique – mais par une réflexion favorisée par de réelles organisation révolutionnaires, aptes à démystifient les divers crimes des cliques capitalistes. Piètre propagande que l'exhibition des égorgements typiques dans les textes sacrés du Moyen âge, mais certainement un des moyens dans les zones en guerre, comme le peloton d'exécution des tueurs galonnés en 14 pour terroriser les immenses populations locales qui baignent depuis l'enfance dans l'islamisation totale de la vie. Ces pauvres tueurs islamistes n'ont aucune chance d'évangéliser le monde avec leurs baquets de sang ; imaginez si Hitler avait commencé par les chambres à gaz s'il aurait eu autant de succès les premières années... La zone arabe a d'ailleurs paraît-il plus une envie d'Hitler (cf. la demande pour Mein Kampf) que d'occident actuel ; et ce n'est pas la preuve d'un fascisme en expansion mais d'une déshérence idéologique totale, inadmissible du point de vue communiste révolutionnaire, ais pas de nature à séduire la population mondiale en général et le prolétariat en particulier.

Frère Badiou nous balade encore avec cette notion fumeuse de classe moyenne, certes très instrumentalisée par la gauche bourgeoise, mais il nous rappelle combien on nous a cassé les oreilles avec « la France est en guerre » et fort lucidement il rétorque : « c'est une tromperie, personne n'est prêt à faire la guerre ici, dans ce pays ». Mais nulle approximation de quelle classe est particulièrement porteuse de ce refus de la guerre, mais une suite de réflexions réactionnaires dignes du populisme maoïste tiers-mondiste : la France c'est de la merde, la loi sur le foulard islamique a été une stigmatisation et de la ségrégation des plus pauvres (on imagine les petits beurgeois d'Aubervilliers applaudissant) ; cette farandole de sergent recruteur : « Pourquoi y a-t-il tant de gens venus du tiers-monde chez nous (sic) ? Parce qu'on est allé les chercher ».
L'immigré, paré de toutes les vertus (de la pauvreté) est la véritable identité universelle contre ces méprisables français qui « sont moins de 3% à accepter de mourir pour la patrie » ; sublime comparaison qu'on pourrait parodier en osant « 70% des deuxièmes générations islamistes sont prêts à accepter de mourir pour la patrie de la charia » ! Car « ce ne sont pas les 'barbares' qui ont déclaré la guerre, mais c'est l'Etat français... ».

Comme les porteurs de valise qui avaient choisi de collaborer avec le FLN nationaliste et islamiste, Badiou choisit le camp de Daech. Il fait peu de cas de toute l'histoire du terrorisme et de son utilisation par les grandes puissances, ce qui ne dédouane en aucun cas la criminalité de l'Etat bourgeois français, ; en tout cas histoire complexe où ce n'est pas la faute aux populations civiles européennes ni aux prolétaires aux terrasses des cafés si les bandes armées du capital en compétition veulent nous entraîner dans leurs perspectives de sacrifice pour la minorité d'exploiteurs ! Avec comme parapluie le coran et une grenade dans l'autre main.

FRERE BADIOU N'ETAIT PAS A BAKOU EN 1920 !

(1er congrès des Peuples d'Orient à Bakou imaginé par le parti bolchevique comme nouvelle voie pour l'extension de la révolution mondiale après l'échec en Europe, politique opportuniste qui ouvrit la voie au mythe fallacieux des libérations nationales)

La comparaison avec la dénonciation des « boches » en 14 de la part des « fantomatiques français » est inepte, les boches n'étaient pas des égorgeurs revenus de l'étranger pour refuser de serrer la main aux femmes. « Ne votons plus » crie l'islamo-collabo Badiou. Cela fait chic et choc : égorgeons l'urne ! L'Etat avait semble-t-il disparu, le revoilà dans le discours incohérent de l'imam maoïste en une formule toc : « l'Etat n'est qu'un agent de la nouvelle séquence mondialisée du capital ».
Le mal ne vient pas du capitalisme : « notre mal vient de l'échec historique du communisme ». De quel communisme Badiou parle-t-il ? De ses années staliniennes et maoïstes ? La chute du bloc de l'Est, comme je l'ai déjà maintes fois souligné, explique pour partie la remontée de l'islamisme terroriste, mais la religion avec son instinct de mort n'avait jamais disparu. Comme le raconte Jean Birnbaum, le FLN a passé une grande partie de son temps à bâtir des mosquées après la « libération nationale » et les prolétaires ont été à convier à prier cinq fois par jour ou plus pour espérer des augmentations de salaire. Le plus drôle avec Badiou c'est qu'il dit « nous », mais qui représente-t-il ? Plus hilarant encore il nous ressert la théorie tiers-mondiste pour sa « pensée neuve » des « forces disponibles » : le prolétariat nomade (qui crève pourtant de désir d'occident) est « très fortement internationalisé » ! La voilà, ressortie des caves des foyers Sonacotra et des sordides embarcations frêles cette « avant-garde virtuelle de la masse gigantesque » + l'intelligentsia « des gens de la classe moyenne, y compris occidentale » ! Tout est réuni dans le concept d'outre-tombe maoïste-léniniste pour une alliance des intellectuels et de la paysannerie, où la conscience sera apportée à la « classe nomade » de l'extérieur de la couche moyenne européenne ! Et il n'oublie pas un léger coup de chapeau conférencier à la jeunesse petite beurgeoise avec une capacité à « annuler la fascisation rampante (…) sans jamais s'installer dans le nihilisme, cet avatar meurtrier du désir d'occident ».

Vous imaginez les jeunes et les vieux prolétaires à Pôle emploi pisser de rire à l'écoute de cet imam maoïste qui leur ressert cette théorie de secte, lamentable plat réchauffé de la fin des sixties, qui avait complètement foiré en 1968 : « l'alliance organique des intellectuels et de la jeunesse ». Gramsci réveille toi ils sont devenus nazes !

POST SCRIPTUM : Papy Slavoj Zizek vole au secours du cuistre Badiou dans un article de journal, « Les mille salopards de Cologne » avec la théorie de la « classe moyenne » apeurée, non de tomber dans le prolétariat mais d'être menacée dans son train de vie. Le célèbre philosophe altermondialiste est cependant plus critique envers les réfugiés « dont le désir n'est en rien révolutionnaire » ; ils veulent les vitrines occidentales et les femmes voilées, et leur pincer le cul, voire les violer quand ça leur chante. Il tombe lui aussi dans la fable de la « fascisation » mais enfonce un coin de Badiou : « Les réfugiés et les migrants ne doivent donc pas être trop vite identifiés à une sorte de prolétariat nomade, d'avant-garde virtuelle de cette gigantesque masse des laissés pour compte du capitalisme global ». Il refuse l'adulation du réfugié de la « métaphysique humaniste », et considère que ce n'est pas une minorité de migrants qui manque de respect aux femmes,mais tous potentiellement. A voir. Pire, au lieu de décrire la frustration sexuelle de cette masse de migrants de guerre comme un des aspects de l'arriération des sociétés musulmanes, il dérape en attribuant la plouquerie immigrée : « à un trait caractéristique traditionnel des « classes inférieures » ; les immigrants sont « radicalement étrangers à notre culture » et agissent « dans le but précis de blesser nos sensibilités ».

Ah ces intellos post-maoïstes, il n'y en a pas un pour relever l'autre !


UNE ORGANISATION DU MONDE AUTOUR DE L'IDENTITE

  • Walter Benn Michaels : La diversité contre l'égalité

La diversité n'est selon moi qu'un avatar d'une décomposition « organisée et planifiée » qui sert de justification « humanitaire » à une idéologie bourgeoise cynique qui s'effondre un peu plus chaque jour ; du point de vue marxiste l'égalité n'existe pas, c'est une fable jacobine et un artifice de propagande électorale oligarchique. Mais, passons, le livre de Michaels est souvent évoqué comme une référence pour décrypter l'hypocrisie de la théorie de la diversité. Cet auteur est moins profond que Christopher Lasch, lourd et répétitif mais il a le mérite de dénoncer une des principales mystifications actuelles de la bourgeoisie occidentale. Il revient partiellement aux sources du marxisme malgré ses illusions sur l'égalité et cette notion de « pauvres » qui n'équivaut pas à la notion de classe ouvrière:
« ...les inégalités entre maîtres et serviteurs – et entre riches et pauvres, patrons et ouvriers – ne trouvent leur origine ni dans le racisme ni dans le sexisme ; elles résultent du capitalisme et du libéralisme ». Il fait commencer la grande mystification antiraciste en France, dans un renversement des priorités :
« … à partir du tournant libéral de la gauche de gouvernement, en 1983, la lutte contre les discriminations (SOS racisme...) a remplacé la « rupture avec le capitalisme » en tête de l'agenda politique. Dès lors qu'il s'est souvent substitué au combat pour l'égalité (au lieu de s'y ajouter) l'engagement en faveur de la diversité a fragilisé les digues politiques qui contenaient la poussée libérale. La volonté d'en finir avec le racisme et le sexisme s'est révélée tout à fait compatible avec le libéralisme économique, alors que la volonté de réduire – a fortiori de combler – le fossé entre les riches et les pauvres ne l'est pas ».
Suivons-le encore dans ses constats si édifiants et ses formules choc bien senties sur le renouvellement de l'idéologie bourgeoise, dont il oublie de noter qu'elle est véhiculée d'abord expérimentalement par les gauchistes et les anarchistes : « La diversité n'est pas un moyen d'instaurer l'égalité ; c'est une méthode de gestion de l'inégalité ». « Il existe dorénavant un bon usage de la « race », qui est en quelque sorte l'envers exact du racisme. Il consiste à embrasser la différence en exaltant ce que nous appelons aujourd'hui la « diversité ». Aux Etats-Unis, cet engouement pour la diversité est né de la lutte contre le racisme » ; « Le fait est qu'on trouve aujourd'hui plus de noirs que de pauvres dans les universités d'élite (même si l'on n'y trouve encore que fort peu de noirs) ».
« … dans le monde de l'après-guerre froide, on ne se considère plus comme les porteurs d'une idéologie – capitaliste ou socialiste – mais avant tout comme les détenteurs d'une identité : nationale, ethnique, culturelle, etc. ».

Il faut lire ses intéressants développements sur race et discrimination où il fout en l'air toutes les campagnes antiracistes : «Sur les 37,3 millions de pauvres officiellement dénombrés en 2007, un peu plus de 16 millions (43%) étaient blancs. Ces pauvres-là ne sont pas des victimes d'une discrimination passée ou présente. (...) Nous aimons à nous figurer le système américain comme fondamentalement perverti par le racisme (…) ».
La théorie de la diversité masque le problème des inégalités économiques, mais surtout permet de conserver et justifier le système dans ses fondements d'un salariat inamovible, que la gauche s'occupe de découper en tranches :
« … elle s'attache à attribuer aux pauvres des identités : elle en fait des noirs, des latino-américains ou des femmes, les considère comme des victimes de la discrimination et soutient que dans un monde sans discrimination, il n'y aurait plus d'inégalités ». « … les étudiants s'identifient comme noirs, blancs, arabes, asiatiques, hispaniques, etc. mais jamais comme représentants de la classe moyenne ou de la classe ouvrière. Il est vrai qu'il est plus facile d'être fier de son origine ethnique que de sa pauvreté, ou même que de sa richesse (…) si les étudiants de Harvard présentent un taux approprié de diversité, cela veut dire qu'aucun étudiant n'a été tenu à l'écart de cette institution à cause de sa race ou de sa culture ».
Ne peut-on pas parler aussi de « diversité économique » ?
« … ce qui rend la notion de diversité économique si ridicule est aussi ce qui la rend si séduisante : elle nous rassure en nous présentant le problème de la pauvreté comme comparable à celui de la race, en nous disant que, comme pour le problème racial, sa solution passe par la valorisation de nos différences plutôt que par leur réduction ».

Le racisme serait l'unique problème :
« Cette disposition d'esprit explique pourquoi le racisme continue à être la cible la plus populaire du militantisme étudiant et, plus généralement, pourquoi les meetings contre « la haine » ont une telle force mobilisatrice. Tant que l'objet présumé de notre haine est la différence, tout le monde (nous sommes tous un petit peu racistes ou un petit peu homophobes) peut se sentir responsable du problème, et, par conséquent, fier de contribuer à le résoudre. « C'est notre faute, notre faute à tous », disait cet étudiant de Chicago ». « Que les institutions scolaires et universitaires soient des machines à produire de l'inégalité ne pose aucun problème tant qu'elles sont aussi des machines à légitimer l'inégalité ».
L'égalitarisme de droite et de gauche :
« Reformulé ainsi en termes de « diversité », « respecter les pauvres » se dit « respecter l'autre ». L'autre est différent de vous et moi, mais, comme le dit Brooks, il n'est ni mieux ni pire. Voilà pourquoi le multiculturalisme a pu passer en l'espace d'un battement de cils, et sans nécessiter le moindre ajustement, d'une politique subversive autoproclamée à un outil de gestion d'entreprise (essayez donc d'obtenir votre MBA sans suivre des cours comme « Gérer la diversité dans l'entreprise » ou « Gestion du personnel multiculturel »).
Les quotas à la télévision :
« Comme si la justice sociale consistait non pas à réduire le nombre de pauvres dans le monde, mais à augmenter leur représentation à la télévision. Voilà ce qu'on pourrait appeler le fantasme, plutôt que la réalité, d'une politique de gauche définie par son opposition au racisme, au sexisme et à l'homophobie, et donc par l'idée que ce que nous devons faire avec la différence, ce n'est pas l'éliminer, mais, comme Jodi, apprendre à l'apprécier ».(...) « La droite veut des guerres de cultures, et non des luttes de classes : tant que les affrontements concernent l'identité plutôt que la richesse, peu lui importe qui les gagne ».
« La soi-disant gauche est devenue une sorte de département des ressources humaines de la droite, avec pour tâche de garantir des privilèges identiques aux femmes et aux hommes de l'upper middle class. Parce que cette question n'implique aucune redistribution des richesses à quelque niveau que ce soit ».
La débilité du féminisme (et il y aurait beaucoup à citer tellement il est percutant) :
« En appeler au féminisme n'est ici qu'un moyen de faire croire que les femmes de Wall street et celles de Wal-Mart sont toutes également victimes du sexisme. C'est à dire un moyen de masquer le fait que les femmes de Wall street sont tout sauf des victimes ».
La ségrégation économique :
« … les enfants ne rencontrent pas de pauvres à l'école ; les parents ne jouent pas au tennis avec des pauvres ; ils ne font pas de barbecue le week-end avec des pauvres. Voilà vraiment un problème de riches : les riches aimeraient élargir leur expérience de la vie mais, sans pauvres à proximité, ils sont privés de cette possibilité ».

UNE MOLLE CRITIQUE DE LA COMPLICITE DE LA GAUCHE AVEC LA CHIMERE RELIGIEUSE
  • Jean Birnbaum : Un silence religieux, la gauche face au djihadisme

Un des fondements du multiculturalisme en partie décrypté par l'auteur précédent est la politique de l'autruche de la gauche et de l'extrême gauche bourgeoises concernant la religion musulmane, conçue – sans le crier sur les toits - comme une religion de pauvres, donc excusable dans ses délires superstitieux et dans l'utilisation qui en est faite par les tueurs armés par des Etats pas très catholiques. Jean Birnbaum, fils de Pierre, et auteur d'un livre sur la conversion... religieuse des anciens chefaillons maoïstes (Les Maoccidents), vient gentiment secouer le cocotier, et même s'il ne permet guère d'entrevoir une guérison de cette gauche arrogante mais imbécile, ce qu'il nous rapporte vaut qu'on le lise.
Il a raison de faire un parallèle avec l'omerta qu'imposait la gauche stalinienne, suivie par le soutien critique des trotskiens, après-guerre sur toute critique à l'égard de l'URSS qui risquait de servir à l'impérialisme américain. C'est à peu près la même chose aujourd'hui pour « la religion des pauvres », et l'immigration également, bien que ce ne soit pas le sujet dans ce livre. Contre l'amalgame entre islam et terrorisme, le gouvernement des bourgeois et le soutien gauchiste à cette même clique d'islamophiles sert à dissocier la foi musulmane de sa « perversion islamiste ».
Birnbaum commence par nous décrire les personnages de la saga terroriste. En majorité une petite beurgeoisie très diplômée, pas une classe de pauvres. Il démonte le cliché selon lequel aux origines du terrorisme djihadiste il y aurait frustration sociale et misère intellectuelle. Indignation , rébellion et espérance ne sont pas chez ces individus sans rapport avec leur croyance religieuse. Il n'y est pas question d'identité comme y insistaient les deux auteurs précédents, mais deux conceptions du monde qui s'affrontent et dont le djihadisme se propose d'être le vainqueur sans partage :
« … contrairement à ce que pensent ceux qui raisonnent dans un cadre strictement national, en termes d'intégration et de multiculturalisme », les conflits qui se déploient sous le signe du religieux ne dressent pas une identité particulière contre une appartenance universaliste (républicaine par exemple), ils mettent face à face plusieurs universalismes rivaux incompatibles. De ce point de vue, l'islam apparaît désormais comme la seule puissance spirituelle dont l'universalisme surclasse l'internationalisme de la gauche sociale et défie l'hégémonie du capitalisme mondial ».

Birnbaum parle d'une gauche sociale, qui depuis longtemps s'est embourgeoisé et a accueilli les religions dans ses rangs, donc il est un peu hors de la réalité en y plaçant les remarques anti-religieuses des Engels et Lénine. Il n'est pas vrai que la gauche bourgeoise se soit bâtie depuis disons les années 1930 sur une volonté d'éradication du religieux ; Thorez tendit ses mains de bureaucrate aux masses (électorales) chrétiennes. Birnbaum voit un refoulement où il n'est pas. La gauche et même le milieu maximaliste n'ont pas poursuivi le travail de critique de la religion entrepris par Marx et ses exégètes2. La gauche bcbg à laquelle en réfère Birnbaum continuait à draguer les électeurs cathos, le premier d'entre eux régla son sort au réac maire de Tours Jean Royer qui avait fait tant rire les soixantehuitards, ce fût frère Mitterrand, élu deux fois premier catholique de France.
Et nous les révolutionnaires amateurs on s'en fichait.

L'auteur fait parfois des annotations subtiles. L'islam est en effet en guerre avec lui-même, mais cela n'est pas perçu sous l'instrumentalisation perverse par les médias du phénomène djihadisto-terroriste. Cela est secondaire dans le questionnement. L'auteur se sert de cette idée pour mettre en vedette ses amis islamistes soft, archivistes de la religion, décédés ou encore de ce monde avec la tête sur les épaules, qui assurent qu'on peut réformer l'islam, le purger de ses arriérations. Il nous chante le courage de ces « modernisateurs » de l'islam, de ces braves philosophes moyen-orientaux qui prétendent le revivifier mais pour mieux plaider que ces « nouveaux penseurs de l'islam » sont d'accord avec lui : « les crimes de l'Etat islamique ont bel et bien un rapport avec l'islam ».
Lui qui reproche à la gauche soft de négliger la parenté de l'islam avec le djihadisme,il félicite presque cet Etat français de 2005 qui, en lien avec la grande mosquée de Paris avait quémandé auprès de l'université du Caire que l'on forme pléthore d'imams français, afin de « redonner sa chance à l'islam spirituel »! Belle perspective pour le prolétariat et les pauvres en France, en plus des curés cathos, on allait vers l'encouragement à la formation de receleurs de mythes.

Le chapitre sur le FLN est bien plus intéressant que cette guimauve pour un islam à moderniser dont on n'a que foutre, mais Birnbaum, qui n'a jamais été un internationaliste, se laisse enfermer lui aussi dans une analyse franco-française. La religion musulmane a toujours servi les puissants sous le capitalisme, de la domination ottomane à l'occupation coloniale, elle est plus une supplétive de l'ordre social capitaliste à l'ère moderne que la direction idéologique; comment oublier que la révolution espagnole à ses débuts fût anticléricale et que des milliers de soldats marocains musulmans constituèrent les premières troupes de Franco? Et que le bataillon des marocains avait été déjà envoyé en 1934 pour réprimer la lutte des mineurs espagnols, sans oublier la fort méconnue guerre du Rif deux décennies auparavant... Revenons à l'hexagone colonial de Birnbaum:F
« il aura fallu trois décennies, et la montée en puissance de l'islamisme en Algérie contemporaine, pour que les intellectuels de gauche, qui avaient soutenu le FLN pendant la guerre d'indépendance, reconnaissent le rôle joué par la religion à cette époque. Cela, jusqu'alors, avait été le point aveugle de leur engagement ».
Non le principal point aveugle de leur engagement avait été leur soutien non critique à une camarilla bourgeoise, pro-stalinienne, laquelle, une fois au pouvoir, a massacré une partie de sa population, fait régner la terreur et confirmé que la lutte pour les indépendances nationales ne réservait nulle émancipation à la classe ouvrière ni n'ouvrait l'ère à un rajeunissement du capitalisme.
Depuis la fin de la 3 ème internationale, le courant maximaliste de la gauche allemande (à la différence du soutien opportuniste des italiens) avait dénoncé la supercherie des libérations nationales dans le même sens que la défunte Rosa Luxemburg ; ces résistants à l'infamie lénino-stalinienne ne se doutaient pas que le fond des libérations nationales serait encore plus déroutant et sclérosé qu'ils ne l'imaginaient. Hélas dans les années 1950 et 1960 ce courant fût peu audible et la pourriture des intellectuels de gauche et autres porteurs de valise des futurs dictateurs n'était pas visible. Les maximalistes clairvoyants de la gauche « germano-hollandaise » dénonciateurs de la supercherie de l'indépendance nationale n'avaient pas fait une priorité de la critique de l'islam3, qui, comme les couvertures chauffantes, servait surtout l'hiver pour les pauvres ouvriers dans leurs roulottes de chantier ou bidonvilles plus grands que celui de Calais.

Birnbaum nous révèle que le facteur religieux est dissimulé aux gauchistes souteneurs ; bon alors ils ont été doublement roulés ces « porteurs de valise » des futurs dictateurs « nationaux » mais aussi bernés par ces mêmes croyants islamiques. Et il n'était pas question seulement de zigouiller des milliers de harkis sauvagement (leurs collabos) ni d'établir un « régime socialiste » qu'ils savaient être une fable, surtout dans les anciennes colonies, mais une priorité : « 'arabiser' et islamiser l'Algérie nouvelle ».
La politique idéologique bourgeoise étant un éternel recommencement basé sur l'oubli déplorable des masses : « les rares voix qui se sont élevées pour critiquer la politique religieuse du FLN au pouvoir ont été accusées de salir le combat indépendantiste et donc d'alimenter les « fantasmes » de l'extrême-droite » 4.
Tant pis pour les bordiguistes, il ne s'agissait pas avec l'indépendance nationale du « jeune parti nationaliste » (les bordiguistes raisonnent toujours comme si l'on vivait invariablement dans les conditions de l'époque de 1848) d'une marche vers l'émancipation socialiste du prolétariat : « il s'agissait de libérer la terre d'islam de la présence de l'infidèle, de reprendre la reconquête qui remonte aux Croisades ». Le caméléon Vidal Naquet reconnaît lui aussi tardivement que « l'islam faisait partie intégrante de la révolution algérienne ». Le titre du journal, contrairement à ce qu'il avait cru « El Moudjahid » ne signifiait pas « Le combattant » mais « Le combattant de la foi » !

« Avec le recul, voici comment les choses remontent à la conscience. Ils se souviennent que, pour parler des étrangers, les « frères » algériens utilisaient le mot « gaouris », qui désigne les « infidèles ». Que dans les usines où les militants français fabriquaient des armes destinées au FLN, quelques « barbus archireligieux » veillaient déjà. Qu'après l'indépendance, certains Pieds-Rouges, parfois militants communistes de longue date, avaient préféré se convertir à l'islam. Qu'il trouvaient naturel de pendre un pseudonyme arabe pour écrire dans la presse. Qu'il leur avait fallu avaler bien des couleuvres, depuis les assassinats d'homosexuels jusqu'aux nombreux suicides des jeunes femmes qui refusaient le mariage forcé, en passant par l'exil des juifs, la chasse aux kabyles et l'islamisation de l'éducation »5. L'auteur nous livre plusieurs témoignages des naïfs militants du PCF qui étaient venus soutenir la « bonne cause » et qui tentèrent en vain de faire comme Gide à son retour d'URSS : « personne ne voulait savoir les pratiques policières, la torture, l'absence totale de démocratie. Sauf la droite et l'extrême droite ».
Birnbaum fils est lucide, et n'offre pas une interprétation coupée de la réalité comme la « faute aux chefs » (cf. Ben Bella était très religieux) : « Cette pression religieuse reflétait d'ailleurs la base sociale du FLN, dont l'immense majorité des hommes était issue des campagnes les plus pauvres ». Comme le constate une activiste revenue de ses illusions : « C'est finalement l'arabo-islamisme qui incarnera le projet patriotique ». Birnbaum ajoute : « les dirigeants du FLN ne tarderont pas à refouler la question de la lutte des classes et des inégalités sociales, au motif que les algériens étaient tous des musulmans, et qu'une nation de « frères » ne se divise pas. Ainsi le « socialisme » algérien n'eut-il vraiment de réalité que dans la tête d'une gauche qui ne demandait qu'à y croire ».
Birnbaum nous rappelle ensuite l'emballement d'un grand chef du maoïsme universitaire et de la philosophie gauchiste française admirée dans le monde entier, Michel Foucault, pour la révolution cynique du versant chiite de l'islam en Iran. Belle capacité d'aveuglement, mais capacité aussi vive à déchanter.
Le chapitre sur Marx et la religion est assez mou. Il affirme que le combat de Marx contre la religion a été constant et central tout au long de sa vie. Ce qui est faux. Marx était plus passionné par les mathématiques à la fin de sa (jeune) vie que par l'idée de ferrailler avec des lubies qui semblaient en voix d'extinction face au culte du progrès et à l'espoir en plein épanouissement de la réalisation du socialisme universel avant la fin du siècle. « Plus compliqué que prévu » comme l'auteur titre le dernier paragraphe. Mais il nous laisse sur notre faim. Et si la religion, notamment musulmane, n'était plus un « opium du peuple » mais une des armes ultimes des plus perverses du capitalisme pour nous mener à une nouvelle guerre mondiale plus insidieusement que le fascisme (avec son idéologie de la vengeance) et le stalinisme (avec son idéologie de la guerre révolutionnaire) ?

Le chapitre réservé au soutien des trotskiens à l'islamisme fait plus pitié qu'il ne fait rire. Pauvre Besancenot. Pauvre Chris Harman ! Mais c'est de l'intérieur du trotskisme que le « compagnonnage périlleux est encore le mieux dénoncé (un des anciens : P.Rousset).

On restera dubitatif sur le chapitre qui compare avec l'Espagne de 1936 qui reflète l'ignorance historique et politique de l'auteur, qui tente de colmater sa superficialité avec des notations impressionnistes ridicules et apolitiques : « … les enthousiastes du djihad partagent aujourd'hui avec les brigadistes d'antan une même motivation : les uns et les autres désirent voler au secours de leurs « frères » martyrisés ». On peut comparer avec les « frères » de Franco pas avec les brigadistes quand même ! Les embrigadés pour la guerre d'Espagne se considéraient comme membres de la classe ouvrière et pas comme la proie de prêcheurs religieux. La plupart ont reconnu qu'ils s'étaient fait avoir dans un combat pipé d'avance ; les djihadistes n'en sont même pas au commencement du commencement pour comprendre qu'ils sont baisés à court terme et qu'on aura pas la même considération historique pour eux que les engagés ouvriers antifascistes, certes naïfs, mais incapables d'atrocités.

Pourtant il est une autre comparaison qui frôle la vérité, l'aspect manipulation impérialiste des djihadistes est souffreteux et coincé dans la clandestinité, quand les brigadistes anti-fascistes sont manipulés au grand jour avant d'être envoyés au casse-pipe pour défendre... l'Etat bourgeois espagnol : « Il y a là une autre différence importante entre les mobilisations espagnole et syrienne. Alors que cette dernière est hors la loi, et doit se déployer clandestinement, la mise sur pied des brigades internationales a été préparée par des organisations ayant pignon sur rue, avec la complicité bienveillante des autorités. Après une période de départs individuels et d'improvisation, le mouvement a été pris en charge par des institutions militantes, syndicats et partis ouvriers... ».

Birnbaum n'est pas complètement ignorant de la bêtise des embrigadés internationaux de 1936, lorsqu'il explique que finalement les djihadistes sont... plus radicaux : « ...ils peuvent prétendre les surpasser sur leur propre terrain idéologique, celui d'un idéal anti-impérialiste, anticapitaliste, anti-parlementaire » ! Toutes choses que ne furent pas les « embrigadés » servant de chair à canon à la démocratie bourgeoise occidentale, au stalinisme et à la préparation de la guerre mondiale.

Tout le développement comparatif sur l'ouvrier universel et le bigot armé est au total sans méthode et assez inconsistant. Il n'y a aucun but final commun. Il y a d'un côté la vie avec ses contradictions, ses joies, les polémiques, les décisions collectives, de l'autre une armée de clones bornés et aliénés du capitalisme électronique, soldats à l'esprit rabougri d'un monde décomposé, sans espoir, soldats qui militent au fond pour le final du capitalisme, le triomphe d'une inquisition sans foi ni loi que celles des princes, gangsters, des gourous faméliques et infirmes.

L'auteur n'a rien innové ni trouvé à redire de supérieur par rapport au marxisme du XIX ème siècle coincé par une conception figée de cette pauvresse indestructible religion – à la fois soumission et protestation – et il ne nous propose qu'un vague accommodement avec cette chimère idéaliste. Il n'a pas démontré que la religion serait primordiale dans l'aliénation des soldats des milliardaires saoudiens, que le problème est dans son utilisation par le capitalisme pas dans les cris de ses soudards. Reprochant à la gauche bourgeoise ce qu'elle ne fait pas – rester fermée à l'appareil religieux – Birnbaum la rejoint dans ce qu'elle fait : tolérance et accommodement avec les pires bigots, les rétribuant pour qu'ils épaulent les syndicalistes et les gardiens de prison. C'est pourquoi il fait la fierté de ses admirateurs scribouillards du très bourgeois OBS.



1La comparaison avec la guerre d'Espagne fait fureur en ce moment. La veuve de Rol-Tanguy dénonce une insulte à l'histoire par Zemmour qui y est allé de sa comparaison simpliste lui aussi (http://www.humanite.fr/propos-de-Zemmour). Lire plutôt par contre sur Persée, un indispensable article de 1937: La zone espagnole du Maroc et la guerre civile, article de J.Ladret de Lacharrière; et,
 sur le site du CCI un article instructif : Le PCF embrigade le prolétariat dans la seconde guerre mondiale, 2 mars 2006.
2Le seul qui hurla un jour en réunion de section de Paris du CCI vers fin 1976, qu'il fallait encore combattre la religion de nos jours, était un certain Robert Camoin. On avait souri, pensant qu'il s'agissait d'un pet d'anarchiste indécrottable.
3Dans mon livre sur l'immigration j'ai rappelé comment les bolcheviques au pouvoir se sont cassés les dents contre les bandes armées islamiques après avoir tenté la « tolérance » à « l'opium du peuple » dans la branche pacifiste de l'interprétation de Marx. Le seul, certes non-marxiste, Mustapha Kemal ami (géopolitique) de Lénine, qui a un peu dépoussiéré l'islam reste Mustapha Kemal qui, à coups de pied au cul, avait réussi à faire disparaître le voile en Turquie. Incroyable mais vrai, on trouvait encore le récit de sa biographie en librairie à Alger au début des années 1980, où j'avais acheté le livre que Benoit Méchin lui avait consacré.
4Pierre Maillot : Algériens si vous saviez », Panoramiques n°62, 2003.
5Un autre témoignage d'époque rapporte que, vu de l'extérieur, l'islam faisait partie du décor, tel un folklore sans conséquence, voué à disparaître progressivement et dont le touriste français s'amusait.

jeudi 28 janvier 2016

DANS LA PEAU D'UN EGORGEUR ISLAMISTE (suite)


 SIMPLES EXECUTANTS DE L'IMPERIALISME OU NOUVEAUX NIHILISTES?


Pour comprendre l'extension du phénomène islamo-djihadiste, islamo-fascisme selon les uns, islam radical ou trahison de l'islam selon d'autres, les propositions et clichés se bousculent chez intellectuels de gouvernement comme parmi les divers partis politiques. Les émissions télévisées d'actualités analysées par les mêmes spécialistes n'en finissent pas d'égrener forfaits, exactions et destructions des « barbares » ; mais comme cela commence à bien faire, on finit par se demander « qui sont ces barbares » ; un film fait polémique - « Salafistes » - interdit aux moins de 18 ans, il décrypterait la mécanique djihadiste ; encore une porte ouverte, n'importe qui peut visionner des reportages de chaînes américaines sur You Tube qui montrent la vie fliquée au quotidien, voire quelques lapidations ou égorgements, dans les zones conquises par daech. Voir misère et meurtres n'explique rien. OU surtout ne laisse place qu'à la réflexion simpliste, et chauvine : « preuve de la nécessité de not'gouvernement démocratique d'intervenir militairement » 1.

On retiendra hors de cette palette confusionniste l'article du NOBS signé Aude Lancelin, qui fait un tour rapide des interprétations et causalités avec comme souci une pub pour le livre de Jean Birbaum « Un silence religieux » qui, je ne l'ai pas encore lu, ridiculiserait la mouisse idéologique où gauche et extrême gauche sont plongées, affront rude : « Elle (la gauche) qui a toujours placé l'internationalisme au cœur de sa tradition, elle dont tout l'imaginaire politique est structuré par l'idée d'une mobilisation sans frontières, doit reconnaître cette douloureuse réalité : l'islam constitue aujourd'hui l'unique idéal au nom duquel des masses d'hommes et de femmes sont capables de défier l'ordre mondial à travers les cinq continents (…) Aujourd'hui, l'idée d'une solidarité internationale des travailleurs fait place à celle de l'entraide mondiale entre musulmans. C'est à l'aune de ce glissement qu'il faut analyser le phénomène du djihadisme ». Elle termine par une remarque de l'ancien migrant guévariste Régis Debray, selon qui c'est le surmoi religieux qui a remplacé le surmoi révolutionnaire : « après Guevara, Ben Laden. Après Marx, Allah ».

Tout ce qui vient d'être dit n'est ni faux ni ridicule, mais partiel. Je souligne depuis longtemps ce fait que l'idéologie islamiste sous toutes ses versions est venue suppléer l'effondrement du stalinisme, comme nouvelle espérance creuse et soluble dans le capitalisme. De même que je regrette de ne pas avoir bien expliqué et insisté à la réunion publique du CCI sur l'importance de l'instrumentalisation de l'islam, de même je confesse avoir eu jusqu'ici une analyse trop matérialiste, empirique, impérialiste, et factuelle du djihadisme et de ses causalités2. Je me situe toujours hors de l'idéologie de la victimologie « occidentale » ou de la « repentance coloniale » agitées par les intellectuels gauchistes comme causalités majeures à la barbarie terroriste. Je rejette aussi le qualificatif d'islamo-fascisme, véhiculé par les intellos qui se veulent en marge (Badiou et Zizek entre autres), facilité langagière qui prétend identifier «la barbarie moderne » avec une notion qui ne lui correspond ni au plan impérialiste ni au plan historique.

Le qualificatif est souvent impuissant à identifier réellement un phénomène de guerre marqué par une exhibition et une exaltation d'actes barbares au nom d'un fabricant de dieu. On verra que je propose ici, avec l'excellent texte de Stefan Zweig, une explication qui renvoie plus au nihilisme terroriste de la fin du XIX ème siècle ; car en plus, puis-je ajouter, ce n'est pas contradictoire avec l'affirmation de marxistes patentés (Galar), nous vivons une sorte de retour au capitalisme classique du 19ème, sans l'espoir de changer le monde qui motivait le mouvement ouvrier à l'époque, comme l'a souligné justement un camarade du CCI. Mais avec le nihilisme terroriste moderne, si les mobiles des individus gagnés à cette « cause » sont exactement ceux décrits en 1920 par Zweig, ils sont autrement plus instrumentalisés par les impérialismes et les armes en usage sont autrement plus destructrices en vies humaines.

DECOMPOSITION ET INSTRUMENTALISATION DE LA DECOMPOSITION

Le thème de la décomposition n'est plus défendu par le seul CCI3, mais l'interprétation par ce groupe depuis 1991 de ce facteur comme pourrissement du monde capitaliste à la suite de la fin des deux blocs d'après-guerre (putréfaction sociale, banksters, blocage des classes), est expliqué de plus en plus comme un boomerang4 ; jusqu'à ces dernières années, les attentats les plus graves contre les populations civiles auraient été tenus auparavant en lisière du tiers-monde. Ce n'est pas tout à fait vrai. On se souvient des attentats nombreux dans les années 80 en Europe, avec cette différence qu'ils ciblaient des institutions, des militaires, des patrons, etc. Devrait-on céder à une « victimologie bourgeoise », aux pleurnicheries et exagérations intentionnelles des Etats, les mains... pleines ? La prise de position insiste bien pourtant sur l'utilisation par les médias gouvernementaux des bains de sang pour « terroriser » les populations occidentales, et comme contribution à une ambiance de guerre permanente. L'ayant lue un peu trop rapidement je n'avais pas prêté attention à cet intéressant passage : « Un grand nombre des djihadistes européens, aujourd'hui en Syrie, sont issus de la petite bourgeoisie qui, en l'absence de perspective autre que le déclassement, emplie de jalousie vis à vis des modèles de la grande bourgeoisie et, surtout, étrangère à tout autre projet de société alternatif, est gangrenée par le nihilisme et la haine. C'est d'ailleurs cette même couche de la société qui avait constitué déjà, dans les années 1930 et 1940, le gros des troupes de choc du nazisme ».

Nous avons affaire en effet à une « petite beurgeoisie » sans scrupules, mais la comparaison avec le nazisme est inexacte : le nazisme est une politique déterminée de l'appareil d'Etat pour aller à la guerre, dont l'expansion a été possible du fait de l'écrasement du prolétariat allemand, et dont la petite bourgeoisie n'a pas été la cause, mais bien sûr a fourni les premières troupes. La petite bourgeoisie allemande servait en tout cas son propre pays, et n'allait pas – au nom d'un internationalisme islamique – se mettre au service de la Turquie ou de l'Arabie Saoudite pour combattre son propre pays !
C'est sur les motivations de cette « petite beurgoisie » que j'ai fait des recherches et suis tombé sur le livre de Zweig.
Selon moi, plus important que la décomposition est son instrumentalisation ; parce que justement le capitalisme n'est pas suicidaire. Excusez mon image grossière, mais c'est comme quelqu'un qui vient de déféquer dans votre salon et qui vous jette sa merde à la tête. L'instrumentalisation de l'islam, de ses variétés, de son folklore vestimentaire, la fabrique de la notion d'islamophobie et la théorie interclassiste et dissolvante de l'antiracisme5.
L'instrumentalisation de l'étranger – l'immigration de guerre, cachée sous la dénomination « immigration climatique » - est plus subtile que par le passé - a piégé toute la gauche et l'extrême gauche qui sont tombés dans le panneau « humanitaire pacifiste Etat nounou ». La misère des migrants (en partie petits « beurgeois »), qui est indéniable, est pain béni pour la propagande nationaliste de gauche et de droite (ceux qui détiennent le gouvernail, pas les assistantes sociales gauchistes, et autres No Border, dans leur rôle de pleureuses). Les assistantes sociales gauchistes et leurs amis curés peuvent être retournés comme un gant ; il a suffi que deux ou trois réfugiés crottent dans une piscine pour que les féministes allemandes hurlent contre la machisme intolérable, en lien avec leurs consoeurs sectaires du NPA. Tout est-il de la faute du capitalisme en décomposition ? Si Poutine accuse Lénine d'être responsable de la crise en Russie en 2016, qu'un fait divers puisse occasionner la chute d'un ministre, qu'un tsunami frappe surtout des populations noires à la Nouvelle Orléans, qu'un aviateur fou précipite une centaine de passagers contre une montagne, tout n'est pas du ressort ou de la faute du capitalisme ; mais dans ce cas il joue sur les mélanges et amalgames pour flatter son orgueil d'Etat « secouriste », quand bien même il est et sera « sergent recruteur ».

La petite bourgeoisie en général est frappée par la crise. C'est elle qui exprime le mieux la décomposition de la société. Elle ne veut pas tomber dans le prolétariat, qu'elle méprise. Elle est à l'origine depuis au moins dix ans de toutes les manifestations d'indignation réformiste ou émeutière dans le monde, sans projet crédible. Elle est pour l'heure le principal acteur et ferment de décomposition. Elle se disperse en mille intérêts divergents. Elle est incapable d'action de longue durée, sauf pour des causes futiles et qui ne remettent pas en cause l'Etat capitaliste. Sa « diversité » est gage de la pérennité de la puissance dominatrice de l'Etat. Aux classiques artisans, paysans, PIS (professions intellectuelles supérieures), s'ajoutent désormais les « communautés » religieuses ou pas. Chaque fraction de ce marais de couches sociales aux intérêts plus souvent opposés dans une même branche (voir les taxis, les autobus Macron) qu'unitaires, pratique la politique de l'autruche et ne réserve que le suicide à ceux qui sont au bord du gouffre. L'immigration n'étant plus soluble comme avant dans la classe ouvrière, on assiste au développement d'une noria de petites échoppes, de micro-entreprises – phénomène dit aussi d'ubérisation – encouragé par l'Etat comme solution fictive au chômage, mais surtout comme antidote à toute perspective sociale et politique. Mais le petit commerce a ses limites, il y a souvent autant de faillites dans l'année que d'ouvertures. Le chômage lui ne baisse jamais et concerne toujours plus les derniers arrivés... Le chômage n'explique pas tout non plus. Les chômeurs des années 1930 ne rêvaient pas d'égorger leurs semblables, et s'ils s'engageaient dans l'armée, c'était celle de leur pays6.

Pour analyser la société, en décomposition ou pas, les critères politiques et sociaux ne suffisent plus, il faut y intégrer la dimension culturelle, assez négligée en général par les derniers mohicans du milieu maximaliste, où prédomine une conception ouvrièriste où la littérature serait superflue ou trop rébarbative pour participer du niveau de conscience des prolétaires, à part dans la presse du CCI on ne trouve pratiquement pas d'articles sur films, expositions ou livres.
Eh bien non, je suis d'accord avec le Trotski de 1924 :

« Ce que Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Dostoïevski donneront à l'ouvrier, c'est avant tout une image plus complexe de la personnalité, de ses passions et sentiments, une conscience plus approfondie de ses forces intérieures, une aperception plus nette de son subconscient, etc... En fin de compte, l'ouvrier y trouvera un enrichissement. Gorki, imbu de l'individualisme romantique du vagabond, a su nourrir l'esprit printanier de la révolution prolétarienne à la veille de 1905 parce qu'il a aidé à l'éveil de la personnalité dans une classe où la personnalité, une fois éveillée, cherche à se mettre en rapport avec d'autres personnalités éveillées. Le prolétariat a besoin d'une nourriture et d'une éducation artistiques. Il ne faut pas le prendre pour un morceau d'argile que les artistes, ceux du passé et ceux de l'avenir, peuvent modeler à leur propre ressemblance ».

L'APPARITION DU NIHILISME EN RUSSIE ET CE QU'IL A SIGNIFIé

Certains ouvrages ont déjà paru sur le parallèle entre nihilisme et terrorisme islamiste mais soit ils ne disent rien de substantiel, soit ils ne disent rien. On n'analyse guère que le terrorisme de la Narodnaya Volia n'a pas produit que des bombes artisanales, mais aussi de grands écrivains. Nietzsche a dit un jour : « Dostoïevski, le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie ».
Le même Dostoïevski qui a dit aussi « Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol », aurait pu assurer que certains des auteurs français et britanniques les plus célèbres sont, eux-aussi, issus de la littérature russe. À partir de la fin du 19ème siècle, la littérature russe a en effet inspiré de manière décisive plusieurs auteurs européens ; Dans La bête humaine (1890), Émile Zola oppose sa propre conception du crime à celle du crime commis à partir d’une réflexion rationnelle que Dostoïevski conçoit dans Crime et châtiment. Dans sa nouvelle « Wressley of the Foreign Office » (1887), Rudyard Kipling met en scène un personnage-marionnette à l’image du fonctionnaire inventé par Nikolaï Gogol. Au début du 20e siècle, André Gide et Marcel Proust ainsi que Henry James, Virginia Woolf, James Joyce et Katherine Mansfield s’appuient sur des auteurs russes pour élaborer leurs propres esthétiques modernes. Au 21ème siècle enfin, le sud-Africain J.M. Coetzee, lauréat du prix Nobel, consacre son roman The Master of Petersburg (2004) à Dostoïevski, tandis que quatorze auteurs français entreprennent un voyage littéraire à bord du transsibérien. Les textes de ces derniers revendiqueront ensuite des influences telles que Ossip Mandelstam, Venedikt Jerofeev, Léon Trotski et Michel Bakounine. Sous la dictature stalinienne, Dostoïevski était devenu un auteur à écarter car « il insiste trop sur la duplicité de la nature humaine, il exprime une fâcheuse méfiance envers la raison, il a eu le tort de dépeindre l’individu ‘impuissant dans le chaos des forces obscures’ », selon la critique du transfuge Maxime Gorki, décoré et célébré avant d'être zigouillé à son tour.
Le « détraquement » de l'histoire russe, apparemment irrationnel, peut encore nous aider.
Croisement d'influences en ces années de révolte contre l'oppression tsariste où la littérature participait de l'éveil de la conscience prolétarienne, où des écrivains étaient jetés aux fers. Dostoïvski convaincu jeune par Belinski de la nécessité du socialisme7, accusé de complot socialiste d'ailleurs, vécut la dure condition du prisonnier, plus un simulacre d'exécution. Tolstoï et Dostoïevski furent mal accueillis par l'intelligentsia : ils ne militaient pas assez pour ces « chevaliers d'un ordre laïc », « chevaliers de la science et du progrès » mais anti-libéraux.
Lénine avait été bouleversé par le « Que Faire ? » de Tchernychevski . Alain Besançon, ce disciple de Raymond Aron, décrit très bien ce qui se passe parmi l'intelligentsia russe, interloqué par le bruit des bombes mais appliquée à poser les vrais moyens de la solution sociale et donc en faveur de la révolution :
« En toute hâte Dostoïevski répondit à Que Faire en écrivant le Sous-Sol. Ce court roman contient une satire de l’Homme Nouveau, dont il montre, sous la carapace d’acier qu’il s’est donné, la faiblesse, l’angoisse, les honteuses passions, l’amour secret qu’il porte à l’adversaire, la cruauté envers ceux pour qui il croit se dévouer. Il est, pour reprendre un de ses titres, “le songe d’un homme ridicule”. Mais ce qui est prodigieux, c’est que Dostoïevski a compris en 1863, sur la base d’une agitation de quelques étudiants déclassés et d’un mauvais roman, que quelque chose de neuf et d’infiniment dangereux était apparu en Russie et à la surface de la terre. Une petite chaîne discontinue des complots révolutionnaires, régulièrement avortés, se noua à partir de 1863. Dans chacun se composait une nouvelle figure de l’homme nouveau. C’est pourquoi dans la chaîne parallèle des romans de Dostoïevski, nous les voyons réapparaître : Lebeziatnikov dans Crime et Châtiment, Doktorenko et Keller dans l’Idiot, Verkhovenski dans les Démons, Rakitine dans les Karamazov. Mais à côté d’eux, dans la même appartenance sociologique que les “intelligents” caricaturaux, surgissent les héros centraux Raskolnikov, Terentiev, Stavroguine, Kirillov, Ivan Karamazov, qui eux sont porteur d’un drame spirituel où va se jouer leur âme. Il se dénoue dans la mort et le néant, ou bien par un retour salvateur à Dieu et à la Russie. Alors se déploie tout autour le théâtre symbolique du roman dostoïevskien, avec les figures innocentes, pécheresses, touchantes de Sonia, de Maria la boiteuse, de la petite fille violentée qui sont autant de figures de la Russie, envahie par les démons socialistes et athées. La Russie est aussi la Terre Mère Humide, dangereusement assimilée à la Mère de Dieu, contre laquelle pèchent, et que parfois baisent prosternés les démons repentis. Dostoïevski a donc prévu, à partir d’une minuscule conspiration d’étudiants, celle de Netchaev, quel pourrait être le sort de la Russie et du Monde si cette cellule cancéreuse métastasait dans tout le corps social. Cela fait que les Démons sont un des plus grands romans jamais écrits et le plus indispensable à l’intelligence du XXème siècle. Cependant prenons garde. Tchernychevski, Netchaev, et, parallèlement Verkhovenski ou Stavroguine, sont en effet les démons qui poussent les Russie à l’abîme, à l’instar de ceux qui dans l’Evangile précipitent les pourceaux dans la mer. Toute l’oeuvre postérieure au Sous-Sol peut être interprétée comme une tentative d’exorcisme, un Vade retro angoissé. Et pourtant, si détesté soit il, ce démonisme est secrètement préféré au monde libéral bourgeois vers lequel la Russie pourrait se diriger à l’imitation de l’Europe. Dostoïevski est fasciné devant ces jeunes gens parce qu’au moins ils sont russes. En quoi ils sont tout de même préférables au libéral et occidentaliste Stepane Trofimovitch, qui est caricature de Tourgueniev l’écrivain européanisé et haï. L’extrémisme dans le bien comme dans le mal est un trait de la Russité dont le romancier est fier. La violence dans le mal que laisse prévoir la future Révolution n’est-elle pas à préférer, malgré tout, à l’occident de toute façon condamné ? Le matérialisme bourgeois est plus détestable que le matérialisme théorique des révolutionnaires, parce qu’il exprime un bien être du créé, une satisfaction de ce monde que le romancier juge insupportable ».
J'ai pioché nombre d'informations dans le livre rare et exceptionnel de Georges Nivat8. Les héros dostoïevskien sont tous plus ou moins porteurs d'un « désir maximaliste » (p.66). Mais, au début prime l'action terroriste. Léon Chestov, écrivain réactionnaire, est choqué par la nouveauté inouïe de la révolte de Raskolnikov, par cette idée « originale » qu'il est permis de verser le sang « en toute conscience », sans aucune justification d'aucune sorte, par orgueil, et sans reconnaître aucune « sanction morale » : « Autrement dit il n'y a pas de sanction éthique parce que Dieu n'est pas. La seule sanction est l'échec ou le succès. On se rappelle le premier grand dialogue entre Rodion et Sonia :
  • mais, peut-être que Dieu n'existe pas, dit Raskolnikov avec une joie mauvaise. Il rit et la regarda.
  • (…) elle leva les yeux vers lui, mais rien ne sortait. »
Dostoïevski s'inspire de Stirner lorsqu'il pose le problème de la « pureté » dans le mal : « non seulement l'assassin politique n'est pas forcément scélérat, mais il peut même être un pur » (p.74)
L'analyse profonde de l'oeuvre de Dostoïevski par Stefan Zweig restaure le fond de pensée de la petite bourgeoisie affolée par l'histoire, que sa fraction politique extrémiste soit anarchiste ou petite « beurgeoise ». Je pense que, comme Dostoïevski, cette petite beurgeoisie ne croit pas non plus à dieu ni à Mahomet. Mettez arabe à la place de russe, et vous comprendrez mieux.





LE PROBLEME TORTURANT DE DIEU9

PAR STEFAN ZWEIG

« … Les personnages de Dostoïevski ne cherchent ni ne trouvent leur attitude en face de la vie réelle. Ils ne veulent nullement pénétrer dans la réalité ; dès l'abord ils veulent la dépasser, s'élever vers l'infini. Leur destinée n'est pas de ce monde. Les formes apparentes des valeurs, des titres, de la
puissance, de l'argent, les biens matériels n'ont de valeur pour eux, ni comme but, comme chez Balzac, ni comme moyen, comme chez les allemands. Ils ne veulent ni faire leur chemin dans ce monde ni y occuper une place ; ils se dépensent sans compter, jamais on ne peut prévoir leurs actes. A voir leur inertie on est tenté de les prendre pour des rêveurs désoeuvrés et fantasques ; leur regard paraît vide parce que sa flamme n'est pas dirigée vers l'extérieur, mais vers l'intérieur, vers leur propre existence. Le russe veut la vie totale, non son ombre et son reflet, la réalité extérieure, mais le tout mystique et élémentaire, la force cosmique, le sentiment de l'existence. Dès que l'on s'enfonce dans l'oeuvre de Dostoïevski on entend le bruissement de cette source ultime : le besoin de vivre fanatique, primitif, presque végétatif, la joie élémentaire, ne désirant ni bonheur ni souffrance, formes déjà diversifiées de la vie que l'on éprouve en respirant. Ils ne veulent pas boire aux fontaines des villes et des chemins battus, mais à la source première ; ils veulent avoir la sensation de l'éternité, de l'infini : rejeter ce qui est temporel. Leur monde n'est pas social, mais éternel ; ils ne se soucient ni de connaître la vie ni d'en triompher ; ils veulent, pour ainsi dire, demeurer nus à son contact et la sentir comme une extase de l'existence.
Ignorant le monde par amour du monde, irréels par amour de la réalité, les personnages de Dostoïevski produisent d'abord une impression de sottise. Ils ne vont pas droit devant eux, ils n'ont pas de but visible. Ces êtres adultes marchent à tâtons comme des aveugles, titubent comme des ivrognes, ils s'arrêtent, se retournent, posent toute espèce de questions, et sans attendre de réponse, se précipitent vers l'inconnu ; ils semblent être des nouveaux arrivés dans notre monde et ne s'y être pas encore accoutumés.
Il est presque impossible de comprendre les personnages de Dostoïevski si l'on ne se rappelle qu'ils sont russes, issus d'un peuple précipité de l'inconscience barbare et millénaire dans notre civilisation européenne. Arrachés à leurs mœurs antiques et patriarcales, sans s'être assimilé les nôtres, ils sont arrêtés au carrefour, et l'hésitation de l'individu isolé est celle de toute la nation. Nous, les européens, nous vivons dans notre tradition comme dans une maison bien chauffée. Le russe du XIX ème siècle, de l'époque de Dostoïevski, a brûlé « la hutte en bois » de son passé barbare, et n'a pas encore édifié sa nouvelle maison. Ils sont tous déracinés, dévoyés. Leurs poings ont la force de la jeunesse, du barbare ; leur instinct est troublé par la multiplicité des problèmes ; ils ne savent que saisir ; ils portent les mains partout et ne sont jamais satisfaits. Ce qu'il y a de tragique dans tout personnage de Dostoïevski, son désaccord avec lui-même, ses entraves, a sa source dans la destinée du peuple entier. La Russie du milieu du XIX ème siècle ne sait quelle direction prendre vers l'ouest ou vers l'est, vers l'Europe ou vers l'Asie, vers Saint-Pétersbourg, la ville artificielle, vers la civilisation ou vers le village dans la steppe. Tourgueneff la pousse en avant ; Tolstoï la repousse en arrière. Le désordre est partout. Le tzarisme se trouve brusquement face à face avec l'anarchie communiste ; la foi profonde des ancêtres se mue en athéisme furieux et fanatique. Tout chancelle, rien n'a plus sa valeur, ni sa mesure ; les étoiles de la foi ne scintillent plus au-dessus de ces hommes et la loi n'est plus souveraine en leurs poitrines. Les créatures de Dostoïevski, ces déracinés d'une grande tradition, sont des russes authentiques, des hommes de transition, le cœur plein du chaos initial, accablés d'entraves et d'incertitudes. Partout surgissent la timidité, le sentiment de l'humiliation et de l'offense issus du sentiment unique et élémentaire de ces hommes ; ils ne savent pas qui ils sont, ni combien ils sont ; ils sont confinés à l'orgueil et à la contrition, à la présomption et au mépris d'eux-mêmes ; sans cesse ils regardent en arrière et sont rongés d'une terreur folle d'être ridicules. Ils ont toujours honte de quelque chose, tantôt de leur col de fourure usé, tantôt de leur race entière, ils sont agités, troublés. Leur sentiment débordant manque de point d'appui, de guide ; ils n'ont ni commune mesure, ni loi, ni tradition ; ils n'ont pas pour les soutenir « les béquilles » d'une conception traditionnelle du monde : ils sont désaxés dans un monde inconnu : pas de réponse à leurs questions, pas de chemins tracés ; ce sont des hommes de transition, de recommencement, des Cortez : derrière eux les ponts sont coupés, devant eux il y a l'inconnu.
Or, comme ce sont les hommes d'un recommencement, le monde recommence en chacun d'eux. Les problèmes, dont les solutions se sont depuis longtemps cristallisées chez nous, enflamment leurs sens. Nos chemins battus avec leurs garde-fous et leurs poteaux indicateurs éthiques leur sont inconnus ; partout ils s'enfoncent à travers les broussailles vers l'infini, vers l'illimité, vers le monde primitif et sacré où la certitude ne dresse pas de clocher, où la confiance n'érige pas de ponts. Chaque individu se croit appelé, comme Lénine et Trotski, à reconstruire le monde ; pour l'Europe figée dans sa civilisation c'est en cela que consiste la valeur indicible du russe : sa curiosité intacte pose devant l'infini tous les problèmes de la vie ; à la paresse où nous sommes tombés, s'oppose son ardeur. Chaque personnage de Dostoïevski procède à une révision de tous les problèmes, il déplace à son gré les bornes du bien et du mal et transforme son chaos en un monde ; il est le serviteur, l'annonciateur du nouveau Sauveur, le martyr et l'annonciateur du nouveau Royaume. Le chaos initial subsiste en eux, en même temps que la lueur crépusculaire du premier jour où fût créée la lumière et que le pressentiment du sixième qui créera l'homme.
Les héros de Dostoïevski sont les pionniers d'un monde nouveau ; les romans de Dostoïevski sont le mythe de l'humanité nouvelle, sortant du giron de l'âme russe. Mais un mythe implique la foi ; qu'on n'essaie pas d'appliquer à ces gens le critérium transparent de la raison ; nous ne les comprendront qu'à l'aide du sentiment. Pour des hommes pratiques et de bon sens, des anglais, des américains, les quatre Karamazov sont quatre fous d'espèce différente, et tout le monde tragique de Dostaïevski une maison d'aliénés. L'alpha et l'oméga de tout être simple et sain, le désir de bonheur, leur est complètement indifférent. Jetons un coup d'oeil sur les cinquante milles volumes publiés chaque année en Europe : de quoi parlent-ils ? De la soif de bonheur. Une femme désire un homme ; un homme aspire à la richesse, à la puissance, à l'honneur. Au fin fond de tous les souhaits on trouve chez Dickens un cottage aimable enfoui dans la verdure, peuplé d'une troupe joyeuse d'enfants, chez Balzac un château, la prairie et des millions. Regardons autour de nous, dans la rue, dans les boutiques, dans les salons illuminés, dans les pièces au plafond bas, qu'y désirent les hommes ? Etre heureux, contents, riches, puissants.
Parmi les personnages de Dostoïevski aucun n'y aspire, aucun . Nulle part ils ne s'arrêtent, même pas devant le bonheur ; ils tiennent à continuer leur route ; ils ont cette âme supérieure, qui se torture elle-même. Il leur est indifférent d'être heureux, d'être contents ; ils méprisent la fortune plutôt qu'ils ne la souhaitent ; ils ne désirent rien de ce que toute l'humanité désire. Ils ont l'uncommon sense. Ils ne veulent rien de ce monde.
Sont-ils modérés, flegmatiques, indifférents, ou ascètes ? Nullement. Ce sont des hommes d'un recommencement, je le répète. En dépit de leur génie, de leur raison, ils ont des envies, des cœurs d'enfants ; ils veulent tout, le bien et le mal, ce qui brûle et ce qui est glacé, ce qui est loin et ce qui est près ; ils sont sans mesure, ils dépassent les bornes. Ils ne veulent rien de particulier dans ce monde ; ils en veulent tout, la plénitude de sentiments, la profondeur, la vie entière. Ce ne sont pas des êtres faibles, des Lovelace, des Hamlet, des Werther, des René, ils ont des muscles d'acier, ils ont soif de la vie brutale, ce sont les Karamazov, « ces bêtes féroces de la sensualité, de cette joie de vivre », indécente et fanatique, qui aspirent les dernières gouttes du calice avant de le briser. Ils recherchent la sensation brûlante, où se fondent tous les alliages qu'offre l'occasion et où plus rien ne subsiste, que la sympathie ardente de l'univers.
Comme les Amoks ils se ruent du désir au repentir, du repentir à l'acte, du crime à la confession, de la confession à l'extase, le long des routes de leur destin jusqu'à la fin, jusqu'à ce que, l'écume à la bouche, ils s'effondrent, ou qu'un passant les abatte. Quelle soif de vivre chez chaque individu ! Une nation jeune, une humanité nouvelle offre les lèvres au monde, au savoir, à la vérité. Trouvez un être, dans l'oeuvre de Dostoïevski, qui respire paisiblement, qui se repose, ait atteint son but. Aucun. Tous se précipitent dans cette course folle vers les cimes ou vers l'abîme (…) Un grand français a appelé le monde de Dostoïevski un hôpital de névropathes ; au premier abord, c'est effectivement un milieu fantastique. Des cabarets puant l'eau-de-vie, des cellules de prisons, des taudis dans les faubourgs, des quartiers de lupanars, et des bouges ; et dans une pénombre à la Rembrandt un fouillis de visages extatiques : le meurtrier qui lève vers le ciel ses mains ruisselantes de sang de sa victime, l'ivrogne, risée de ceux qui l'entourent, la fille au reflet jaunâtre dans la demi-obscurité de la rue, l'enfant épileptique mendiant au coin d'une avenue, l'assassin aux sept victimes dans la Katorga de Sibérie, le joueur entre les griffes de ses acolytes, Rogojine se roulant comme une bête devant la porte verrouillée de sa femme, l'honnête voleur agonisant sur son sale grabat. Quel enfer du sentiment et des passions, quelle humanité tragique, quel ciel russe, gris, bas, crépusculaire au-dessus de ces êtres, quelles ténèbres du cœur et du paysage ! C'est le pays du malheur, le désert du désespoir, le purgatoire sans grâce et sans justice.
Ce monde russe, comme au premier contact il nous paraît sombre, confus, étranger et hostile ; sa souffrance déborde, et cette terre, selon le mot terrible d'Ivan Karamazov, est trempée de larmes jusqu'en ses profondeurs. Mais de même que Dostoïevski produit l'impression d'un rustre, terreux, déprimé, voûté, jusqu'à ce que le rayonnement de son front éclaire ses traits avilis et que la foi en illumine la profondeur, de même dans son œuvre la lumière spirituelle illumine la matière inerte.
Le monde de Dostoïevski semble être uniquement un monde de douleur ; cependant la somme de souffrance de chacun de ses héros n'est qu'en apparence supérieure à celles d'autres héros de roman ; car les créatures de Dostoïevski transforment leurs sentiments et les exagèrent de contraste en contraste ; leur souffrance est leur bonheur le plus profond. Il y a en eux quelque chose qui oppose à la volupté, à la joie du bonheur, la volupté de la douleur, la joie de se torturer. Ils s'y agrippent de leurs dents, ils la réchauffent sur leur sein, ils l'aiment de toute leur âme. Ils ne seraient les derniers des misérables s'ils ne la chérissaient pas. Cette mutation frénétique des sentiments, ce renversement continus des valeurs des personnages de Dostoïevski, un exemple nous le fera comprendre, qui se répète de mille façons : la souffrance subie à la suite d'une humiliation réelle ou imaginaire. Un être simple, sensible, un petit fonctionnaire, aussi bien qu'une fille de général, est offensé, blessé par un mot, parfois par une simple niaiserie. Ce premier froissement est le réflexe initial qui met tout l'organisme en émoi ; l'homme souffre, ses nerfs se tendent, il guette une nouvelle offense ; elle se produit : il y a donc accumulation de souffrance ; mais, chose curieuse, l'offensé ne souffre plus ; il se plaint, il crie, mais sa lamentation n'est plus sincère ; il aime son offense. Au fond de cette « conscience continue de sa honte il y a une jouissance secrète, anormale ». A son orgueil froissé se substitue l'orgueil du martyr. La soif de nouveaux froissements apparaît en lui, devient de plus en plus forte ; il amplifie, devient provocant ; on l'a humilié, lui l'homme sans mesure va s'abaisser tout à fait, il a la nostalgie de sa souffrance, il s'en délecte. Il s'y cramponne ; tout être secourable est désormais son ennemi. La petite Nelly jette par trois fois la poudre à la figure de son médecin ; Raskolnikov repousse Sonia ; Ilioucha mord le doigt du pieux Aliocha, et ils agissent par amour, par pur amour de leur mal. S'ils aiment ainsi la souffrance, c'est qu'elle leur donne la sensation intense de la vie et qu'ils savent « que sur cette terre on n'aime vraiment que par elle ». Et ils y tiennent plus qu'à tout ; c'est la preuve la plus sûre de leur existence ; le cogito ergo sum, ils le remplacent par : « Je souffre, donc je suis ». Ce « Je suis », c'est le triomphe de la vie pour Dostoïevski et ses personnages, la quintessence du sentiment cosmique. (…) S'il existe un monde où aucune faute n'est inexpiable, où de tout abîme il est possible de remonter à la surface, où de tout malheur naît l'extase, c'est le monde de Dostoïevski. Son œuvre n'est qu'une série d'histoires d'apôtres contemporains, de légendes de la rédemption du corps par l'esprit, de conversions à la foi dans la vie, de chemins de Damas (sic) trouvés, de calvaires gravis pour arriver à la reconnaissance.
Les personnages de Dostoïevski combattent pour l'ultime vérité, pour le moi universellement humain. Qu'on ait assassiné quelqu'un, qu'une femme soit éperdue d'amour, c'est accessoire, indifférent ; l'action se passe au plus profond de l'homme, dans l'âme, dans le monde spirituel ; les événements, les péripéties du monde extérieur sont des points de repère, le décor, la machinerie ; la tragédie est intérieure ; il faut triompher des obstacles, lutter pour la vérité. Ses héros se demandent comme la Russie elle-même : « Qui suis-je ? Qu'est-ce que je veux ? ». La substance même de leur moi, ils la cherchent en dehors du temps, de l'espace, de tout principe. La vérité n'est pas un besoin pour eux, mais une volupté ; la confession est leur jouissance suprême, leur spasme ; dans la confession l'homme intérieur, tout entier inspiré de Dieu, jaillit de l'homme ordinaire, et la vérité, c'est à dire Dieu, de son existence matérielle. (…) Les batailles pour le moi réel sont les véritables crises de Dostoïevski. La lutte, l'épopée, sont au fond de l'être ; ce qu'il y a d'étrange, de russe en elles, se résorbe ; le drame est le nôtre, celui de l'humanité entière. La destinée de ses héros devient caractéristique et émouvante. Nous assistons à la naissance spontanée de l'homme nouveau, de l'homme total qui est en toute créature d'ici-bas. (…) Sombres solitaires, devenus des sauvages, ils restent dans leurs galetas étouffants, dans leur coin et méditent sur eux-mêmes. Parfois ils ruminent des années entières, dans une singulière ataraxie, dans une impassibilité presque bouddhique ; ils se penchent sur eux-mêmes comme une femme au bout des premiers mois de sa grossesse pour guetter le battement de ce cœur nouveau. Ils sont en proie à tous les symptômes de la grossesse, à la peur hystérique de la mort, à des désirs maladifs et cruels, à des envies sensuelles et perverses. Ils savent enfin qu'une idée neuve les a fécondés et ils cherchent à découvrir le mystère ; ils aiguisent leurs pensées pour les rendre acérées et coupantes comme des instruments de chirurgie, ils se dissèquent ; ils analysent leur accablement. Dans des conversations fanatiques, ils usent leur cerveau jusqu'à ce qu'il touche à la folie ; toutes leurs pensées se concentrent en une idée fixe, unique, obsédante, en une lame dangereuse qui en leurs mains se retournera contre eux-mêmes.
Kirilov, Schatov, Raskolnikov, Ivan Karamazov, tous ces solitaires ont leur idée à eux, celle de l'altruisme, du nihilisme, de la folie impérialiste, qu'ils ont ruminée dans leur isolement maladif. Ils cherchent une arme contre l'homme nouveau qui est en gestation en eux, car leur orgueil lui résiste et veut le supprimer. (…) Ils font les fous pour couvrir le bruissement qui est en eux ; parfois ils se détruisent eux-mêmes en voulant détruire ce germe. (…) Ils veulent savoir ce qu'ils sont ; ils cherchent leur propre limite ; ils vont jusqu'à l'extrême de leur moi ; ils veulent connaître le tréfonds de leur être. Dans ces jouissances ils s'élèvent jusqu'à Dieu et retombent au niveau de la bête pour fixer l'homme qui est en eux. Comme ils ne se reconnaissent pas, ils essaient de se prouver ce qu'ils sont. Kolia se jette sous un train pour se donner la preuve qu'il est courageux. Raskolnikov assassine la vieille pour se démontrer la réalité de ses théories napoléoniennes ; ils vont au-delà de leur volonté pour atteindre l'extrême limite de leurs sentiments. Pour connaître leur profondeur, la mesure de leur humanité, ils se précipitent dans tous les abîmes : de la sensualité dans la débauche, de la débauche dans la cruauté, jusqu'à son ultime aboutissant, la méchanceté froide, calculée, et cela par amour transformé, dans la fringale de se connaître, par une sorte de métamorphose de la folie religieuse. Ils étaient sages et prudents, ils se laissent entraîner par les tourbillons de la folie ; leur curiosité intellectuelle se mue en perversion des sens ; leurs crimes aboutissent au viol d'enfants et au meurtre ; mais l'accroissement du déplaisir personnel correspond toujours chez eux à l'accroissement du plaisir; dans l'abîme même de leur frénésie luit l'éclair de leur repentir fanatique.
Or, plus ils sont déchaînés dans cette outrance de leur sensualité et de leur pensée, plus ils sont près d'eux-mêmes ; plus ils cherchent à s'anéantir, plus ils sont près de se reprendre. Leurs saturnales lamentables sont les contractions, leurs crimes les tranchées de la naissance spontanée. En se détruisant ils ne détruisent que l'enveloppe de l'être intérieur, ils se sauvent eux-mêmes (…) Un acte inouï, un crime crispant leurs sens jusqu'au désespoir est nécessaire pour mettre à jour la pureté, et comme dans la vie normale toute naissance est sous la menace constante de dangers. Le mythe de Dostoïevski, c'est la fécondation du moi hybride, multiple, de chaque individu par le germe de l'homme véritable (de l'homme primitif au sens médiéval du mot, de l'homme pur du péché originel). Faire surgir l'homme éternel de la dépouille mortelle de l'homme civilisé est ici-bas la tâche la plus haute et la plus vraie. Tout être humain est fécondé, car la vie ne rejette personne ; si chaque être a été conçu en une seconde de bonheur, le fruit n'arrive pas toujours à terme ; parfois il pourrit et empoisonne celui qui le porte ; parfois celui-ci meurt dans les douleurs de l'enfantement, et seul l'enfant, l'idée vient au monde. Kirilov est de ceux qui sont obligés de se donner la mort pour manifester leur sincérité. Schatov est assassiné, pour prouver la sienne. Mais les autres héros de Dostoïevski, le staretz Zossima, Raskolnikov, Rogojine, Dimitri Karamazov détruisent le moi social, l'état larvaire de leur être intime et, tels des papillons, ils s'échappent de la forme rejetée ; la gangue qui enveloppe leur âme se brise ; leur âme universelle se fond dans l'infini. Tout ce qui est individuel en eux disparaît ; d'où la ressemblance complète de tous ces personnages au moment où ils atteignent la perfection. (…) A la fin de tous les romans de Dostoïevski nous trouvons la katharsis de la tragédie grecque, la grande purification. (…) Quand l'enfantement de l'homme pur a eu lieu, le héros de Dostoïevski pénètre dans la communauté véritable. Le héros de Balzac triomphe quand il a vaincu la société ; celui de Dickens, quand il a pris sa place dans la classe sociale, la vie bourgeoise, la famille, la profession. La communauté vers laquelle tendent les personnages de Dostoïevski n'est plus sociale mais religieuse ; ils ne cherchent pas la société, mais la fraternité universelle ; cet aboutissement dans les profondeurs intimes de leur moi, et, par là, dans la communauté mystique, est la seule hiérarchie qui se rencontre dans son œuvre.
Ses romans ne s'occupent que de cet homme ultime ; l'état social, les stades intermédiaires de la société avec leur orgueil médiocre et leurs haines mesquines sont dépassés ; l'homme au moi individuel arrive à l'universalité ; son isolement qui n'était que de l'orgueil a cessé ; avec une humilité infinie, avec un amour ardent son coeur se penche vers l'homme pur, le frère qui est en tout homme ; cet être ultime et purifié ne connaît plus les distinctions sociales ; son âme est nue comme au paradis, elle ignore la pudeur, la fierté, la haine et le mépris. Criminels et prostituées, meurtires et saints, princes et ivrognes, leurs conversations se déroulent dans ce moi le plus profond de leur être : toutes classes confondues, cœur contre cœur, âme contre âme. Ce qui les distingue, c'est le degré de vérité, d'humanité réelle où ils atteignent. La manière dont cette purification, cette conquête du moi s'est produite est indifférente. Nulle débauche ne souille, nul crime ne perd ; il n'y a d'autre jugement que celui de la conscience avant celui de Dieu. La justice et l'injustice, le bien et le mal ont été consumés par le feu de la souffrance. Celui qui a atteint à la connaissance sait que les lois de l'esprit humain sont si mystérieuses, si peu connues qu'il n'existe pour elles ni médecins compétents, ni juges définitifs ; il sait que personne n'est coupable ou tous, que nul ne peut s'ériger en juge d'autrui, qu'on ne doit être qu'un frère pour ses frères. Dans le monde de Dostoïevski nul n'est exclu définitivement, il n'y a pas de scélérats, pas d'enfer, pas de dernier cercle, comme dans la Divine comédie, d'où le Christ lui-même ne peut sauver les damnés. L'auteur ne connaît que le purgatoire ; il sait que l'homme, à l'âme ardente, qui erre, est plus près de l'homme vrai que les êtres orgueilleux, corrects et froids, dont le cœur est figé dans la légalité bourgeoise. Les êtres vrais ont souffert, ils ont le respect de la souffrance et atteignent par là l'ultime secret du monde. Celui qui souffre est notre frère par la pitié ; et comme ses personnages ne voient que l'homme intérieur, le frère, l'horreur leur est étrangère. Ils ont cette faculté supérieure et spécifiquement russe de ne pouvoir haïr longtemps et une compréhension illimitée de tout ce qui est terrestre. Ils se querellent fréquemment, ils se torturent l'un l'autre parce qu'ils ont honte de leur amour, parce que leur humilité leur paraît une faiblesse et qu'ils ignorent qu'elle est la force la plus redoutable de l'humanité. Mais la vérité s'est depuis longtemps révélée à leurs voix intérieures. Les paroles sont injurieuses, hostiles, les yeux intérieurs s'adressent depuis longtemps des regards d'intelligence, les bouches douloureuses se baisent fraternellement. L'homme éternel et nu s'est reconnu en eux ».

Comme l'ajoute plus loin Zweig, Dostoïevski est destructeur des frontières de ce désert nommé Russie où « il est le premier à avoir montré la force future cachée dans ce désert ; grâce à lui nous pressentons en Russie la possibilité d'une religion nouvelle, d'une parole nouvelle dans le grand poème de l'humanité (…) Il y a pénétré plus profondément que les médecins, les juristes, les criminalistes et les psychopathes ». Croyait-il en dieu ce magicien des tréfonds de l'âme nihiliste terroriste ?
« Ses écrits politiques et littéraires ne démontrent-ils pas péremptoirement la nécessité, l'existence de Dieu, ne décrètent-ils pas l'orthodoxie, ne rejettent-ils pas l'athéisme comme le dernier des crimes ? Dostoïevski, le poète de la volte-face incessante, l'antinomie incarnée, prêche la nécessité de la foi pour les autres avec une ferveur d'autant plus grande qu'il ne croit pas lui-même (…) De Sibérie il écrit à une femme : « Je vous dirai que je suis un enfant du siècle, un enfant de l'incroyance et du doute et, il est probable, j'en ai même la certitude, que je le resterai jusqu'à la fin. L'aspiration vers la foi combien elle m'a torturé et me torture encore, et plus j'ai de preuves du contraire, plus elle me torture ». Jamais il ne l'a avoué plus clairement : il aspire à la foi par manque de foi (…) il prêche (à ses semblables) la foi en un Dieu auquel il ne croit pas (…) il prêche le mensonge qui rend heureux, la foi stricte et littérale du charbonnier. Lui qui n'a pas un atome de foi, lui qui s'insurge contre Dieu... ».
« Comme un iconoclaste furieux il s'attaque à tous les sanctuaires de la civilisation européenne ; tous nos idéaux, il les piétine pour frayer le chemin à son idéal, à son Christ russe. Son intolérance moscovite atteint le délire : l'Europe n'est qu'un cimetière, aux tombes précieuses, peut-être, mais débordant de pourriture infecte ; ce n'est même plus un engrais pour la récolte future, car celle-ci ne peut s'épanouir qu'en terre russe. Les français, des vaniteux falots, les allemands, un peuple de charcutiers vulgaires ; les anglais, les boutiquiers du rationalisme ; les juifs, des orgueilleux puants ; le catholicisme, une doctrine diabolique, une dérision du Christ ; le protestantisme, une religion d'Etat rationaliste, des caricatures de la seule vraie religion, de l'Eglise russe. Le pape, c'est Satan portant la tiare ; nos villes, Babylone, la grande prostituée de l'Apocalypse ; notre science, une vraie illusion ; la démocratie, la sécrétion de cerveaux ramollis ; la révolution, une canaillerie de fous et de dupes ; le pacifisme, un bavardage de veilles femmes ; toutes les idées de l'Europe, un bouquet de fleurs fanées bon à jeter au fumier. L'idée russe seule est vraie, grande et juste ».(...) Avec toute la ferveur de sa passion il prêche que la Russie est le salut du monde, que par elle seule on sera sauvé. Jamais une idée nationale ne fut transformée en idée universelle et annoncée à l'Europe avec autant de génie, d'orgueil, de prestige, de séduction, d'ivresse et d'extase que l'idée russe dans les livres de Dostoïevski ».

La première édition des « Trois maîtres » a lieu en 1920 ; comme on comprend que Stefan Zweig écrive finalement :

« On croit entendre un prologue aux événements de la guerre 14-18 (qui au début rappelle tellement ses idées et à la fin celles de Tolstoï) quand il s'écrie :

« Nous serons les premiers à annoncer au monde que nous ne voulons pas obtenir notre prospérité par l'oppression de la personnalité et des nationalités étrangères, qu'au contraire nous n'y visons que par l'union fraternelle de toutes les nationalités ». Lénine et Trotski sont annoncés dans cette prophétie, mais aussi la guerre, que lui, l'éternel avocat de la tension de tous les antagonismes, a célébré si passionnément ». « Il faut aimer davantage la vie que le sens de la vie ».


Et si, à leur tour, plus d'un siècle après le délabrement » de l'histoire russe, les explosions djihadistes, islamo-beurgeoises n'étaient au fond que les prolégomènes à un retour violent et mondialisé de la question sociale ? OU comme l'a dit le dernier intervenant à la RP, la société atteindra un tel degré d'ignominie qu'elle ne pourra que provoquer « l'indignation de la classe ouvrière » ?

1Même si « not'gouvernement » reçoit sur tapis rouge un des pires assassins du peuple iranien, mais les affaires sont les affaires.
2Cf mes articles : « Bien gagner sa vie comme djihadiste » et « Dans la peau d'un égorgeur djihadiste » (sept 14). S'il
ne s'agissait que de promotion sociale (ce que je maintiens, l'uniforme djihadiste est plus prestigieux que la pelisse de l'ouvrier au chômage) le problème du nihilisme terroriste pourrait être réglé grâce à la crise, qui diminue les revenus des assassins professionnels : « Rattrapé par l’austérité, l’EI doit réduire la paie de ses combattants (…) Dans une mesure révélée par des réseaux de l’opposition, l’organisation Etat islamique a décidé – « en raison de circonstances exceptionnelles » – de diviser par deux la solde de ses combattants en Syrie. « Personne ne sera exempté de cette décision, quelle que soit sa position », selon une note du Beit Al-Mal (« le Trésor ») de Rakka, l’administration financière et fiscale de l’organisation. Laquelle laisse entendre que les responsables, de même que les djihadistes étrangers (payés jusqu’à 400 dollars par mois, soit 369 euros), participeront aussi à l’effort. En Irak, les membres des échelons inférieurs du califat verraient leurs émoluments réduits de 30 %, et jusqu’à 50 % pour les cadres dirigeants, selon plusieurs sources ».

3cf. Anselm Jappe : Crédit à mort, la décomposition du capitalisme et ses critiques, Nouvelles Editions Lignes 2011.(https://lectures.revues.org/1253)
4Cf. leur communiqué après les attentats du 13 novembre, qu'on peut lire aussi sur le site millebabords.org.
5Lire « La diversité contre l'égalité de Walter Benn Michaels (ed raison d'agir) : « L'inconvénient de la diversité n'est donc pas qu'elle ne résoudra pas le problème de l'inégalité économique ; c'est qu'elle va jusqu'à nous masquer ce problème (…) La gauche (…) s'attache à attribuer aux pauvres des identités, elle en fait des Noirs, des Latino-Américains ou des femmes, les considère comme des victimes de la discrimination... » (p72).
6Les brigades internationales de 1936 en Espagne n'ont rien à voir avec les dits « radicalisés islamistes ». C'est une honte que déjà nombre d'éditorialistes comparent les pauvres mecs de daech aux militants – qui se réclamaient de la révolution et du mouvement ouvrier – parti donner leur vie... au service d'une fraction de la bourgeoisie ; en effet les BI ont été les principales victimes dans les combats aux ordres des chefs … anarchistes ! Gare aux commémorations cette année, ai-je déjà dit !
7Mais à un socialisme chrétien à la Saint Simon (p.73 de Nivat). L'auteur note : « Sans doute la fièvre de la société russe des années 70 du siècle passé lui a-t-elle permis d'étranges prémonitions ».
8« Vers la fin du mythe russe, essai sur la culture russe de Gogol à nos jours » ed L'âge d'homme 1988.
9Huitième paragraphe du chapitre final consacré à Dostoïevski, après Balzac et Dickens (« Trois maîtres », livre de poche, 1920, 1949, 2015).Le jugement porté par Victor Serge sur Zweig à l’occasion de son suicide est exagéré et injuste : « Zweig ne fut jamais un combattant, rien qu’un grand intellectuel affiné, artiste – et débile au fond, débile par ses habitudes de confort, par sa conception de la culture comme acquis définitif et d’un prix unique, par ses habitudes de succès littéraire et de bien-vivre. [Il] manquait de vigueur profonde, humanisme à fleur de peau et de pensée, fondé sur une vie superficielle de la tragédie du monde actuel. Du refoulement devant cette tragédie ; laissez-moi vivre avec ma noble pensée, le psychologue et le poète a droit à cette maison charmante au flanc de paisibles collines, droit à la musique, droit à une existence privilégiée, car sa noblesse enrichit le monde ». V.Serge était jaloux, n'avait pas compris les raisons du suicide de S.Zweig, qui était un grand écrivain, le plus grand écrivain allemand de l'époque. Zweig s'est suicidé en 1942 avec sa femme comme Paul Lafargue et Laura Marx, face aux affres de la vieillesse (et comme dans le cas de Lafargue, la femme n'était pas vraiment consentante...).