"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

jeudi 28 janvier 2016

DANS LA PEAU D'UN EGORGEUR ISLAMISTE (suite)


 SIMPLES EXECUTANTS DE L'IMPERIALISME OU NOUVEAUX NIHILISTES?


Pour comprendre l'extension du phénomène islamo-djihadiste, islamo-fascisme selon les uns, islam radical ou trahison de l'islam selon d'autres, les propositions et clichés se bousculent chez intellectuels de gouvernement comme parmi les divers partis politiques. Les émissions télévisées d'actualités analysées par les mêmes spécialistes n'en finissent pas d'égrener forfaits, exactions et destructions des « barbares » ; mais comme cela commence à bien faire, on finit par se demander « qui sont ces barbares » ; un film fait polémique - « Salafistes » - interdit aux moins de 18 ans, il décrypterait la mécanique djihadiste ; encore une porte ouverte, n'importe qui peut visionner des reportages de chaînes américaines sur You Tube qui montrent la vie fliquée au quotidien, voire quelques lapidations ou égorgements, dans les zones conquises par daech. Voir misère et meurtres n'explique rien. OU surtout ne laisse place qu'à la réflexion simpliste, et chauvine : « preuve de la nécessité de not'gouvernement démocratique d'intervenir militairement » 1.

On retiendra hors de cette palette confusionniste l'article du NOBS signé Aude Lancelin, qui fait un tour rapide des interprétations et causalités avec comme souci une pub pour le livre de Jean Birbaum « Un silence religieux » qui, je ne l'ai pas encore lu, ridiculiserait la mouisse idéologique où gauche et extrême gauche sont plongées, affront rude : « Elle (la gauche) qui a toujours placé l'internationalisme au cœur de sa tradition, elle dont tout l'imaginaire politique est structuré par l'idée d'une mobilisation sans frontières, doit reconnaître cette douloureuse réalité : l'islam constitue aujourd'hui l'unique idéal au nom duquel des masses d'hommes et de femmes sont capables de défier l'ordre mondial à travers les cinq continents (…) Aujourd'hui, l'idée d'une solidarité internationale des travailleurs fait place à celle de l'entraide mondiale entre musulmans. C'est à l'aune de ce glissement qu'il faut analyser le phénomène du djihadisme ». Elle termine par une remarque de l'ancien migrant guévariste Régis Debray, selon qui c'est le surmoi religieux qui a remplacé le surmoi révolutionnaire : « après Guevara, Ben Laden. Après Marx, Allah ».

Tout ce qui vient d'être dit n'est ni faux ni ridicule, mais partiel. Je souligne depuis longtemps ce fait que l'idéologie islamiste sous toutes ses versions est venue suppléer l'effondrement du stalinisme, comme nouvelle espérance creuse et soluble dans le capitalisme. De même que je regrette de ne pas avoir bien expliqué et insisté à la réunion publique du CCI sur l'importance de l'instrumentalisation de l'islam, de même je confesse avoir eu jusqu'ici une analyse trop matérialiste, empirique, impérialiste, et factuelle du djihadisme et de ses causalités2. Je me situe toujours hors de l'idéologie de la victimologie « occidentale » ou de la « repentance coloniale » agitées par les intellectuels gauchistes comme causalités majeures à la barbarie terroriste. Je rejette aussi le qualificatif d'islamo-fascisme, véhiculé par les intellos qui se veulent en marge (Badiou et Zizek entre autres), facilité langagière qui prétend identifier «la barbarie moderne » avec une notion qui ne lui correspond ni au plan impérialiste ni au plan historique.

Le qualificatif est souvent impuissant à identifier réellement un phénomène de guerre marqué par une exhibition et une exaltation d'actes barbares au nom d'un fabricant de dieu. On verra que je propose ici, avec l'excellent texte de Stefan Zweig, une explication qui renvoie plus au nihilisme terroriste de la fin du XIX ème siècle ; car en plus, puis-je ajouter, ce n'est pas contradictoire avec l'affirmation de marxistes patentés (Galar), nous vivons une sorte de retour au capitalisme classique du 19ème, sans l'espoir de changer le monde qui motivait le mouvement ouvrier à l'époque, comme l'a souligné justement un camarade du CCI. Mais avec le nihilisme terroriste moderne, si les mobiles des individus gagnés à cette « cause » sont exactement ceux décrits en 1920 par Zweig, ils sont autrement plus instrumentalisés par les impérialismes et les armes en usage sont autrement plus destructrices en vies humaines.

DECOMPOSITION ET INSTRUMENTALISATION DE LA DECOMPOSITION

Le thème de la décomposition n'est plus défendu par le seul CCI3, mais l'interprétation par ce groupe depuis 1991 de ce facteur comme pourrissement du monde capitaliste à la suite de la fin des deux blocs d'après-guerre (putréfaction sociale, banksters, blocage des classes), est expliqué de plus en plus comme un boomerang4 ; jusqu'à ces dernières années, les attentats les plus graves contre les populations civiles auraient été tenus auparavant en lisière du tiers-monde. Ce n'est pas tout à fait vrai. On se souvient des attentats nombreux dans les années 80 en Europe, avec cette différence qu'ils ciblaient des institutions, des militaires, des patrons, etc. Devrait-on céder à une « victimologie bourgeoise », aux pleurnicheries et exagérations intentionnelles des Etats, les mains... pleines ? La prise de position insiste bien pourtant sur l'utilisation par les médias gouvernementaux des bains de sang pour « terroriser » les populations occidentales, et comme contribution à une ambiance de guerre permanente. L'ayant lue un peu trop rapidement je n'avais pas prêté attention à cet intéressant passage : « Un grand nombre des djihadistes européens, aujourd'hui en Syrie, sont issus de la petite bourgeoisie qui, en l'absence de perspective autre que le déclassement, emplie de jalousie vis à vis des modèles de la grande bourgeoisie et, surtout, étrangère à tout autre projet de société alternatif, est gangrenée par le nihilisme et la haine. C'est d'ailleurs cette même couche de la société qui avait constitué déjà, dans les années 1930 et 1940, le gros des troupes de choc du nazisme ».

Nous avons affaire en effet à une « petite beurgeoisie » sans scrupules, mais la comparaison avec le nazisme est inexacte : le nazisme est une politique déterminée de l'appareil d'Etat pour aller à la guerre, dont l'expansion a été possible du fait de l'écrasement du prolétariat allemand, et dont la petite bourgeoisie n'a pas été la cause, mais bien sûr a fourni les premières troupes. La petite bourgeoisie allemande servait en tout cas son propre pays, et n'allait pas – au nom d'un internationalisme islamique – se mettre au service de la Turquie ou de l'Arabie Saoudite pour combattre son propre pays !
C'est sur les motivations de cette « petite beurgoisie » que j'ai fait des recherches et suis tombé sur le livre de Zweig.
Selon moi, plus important que la décomposition est son instrumentalisation ; parce que justement le capitalisme n'est pas suicidaire. Excusez mon image grossière, mais c'est comme quelqu'un qui vient de déféquer dans votre salon et qui vous jette sa merde à la tête. L'instrumentalisation de l'islam, de ses variétés, de son folklore vestimentaire, la fabrique de la notion d'islamophobie et la théorie interclassiste et dissolvante de l'antiracisme5.
L'instrumentalisation de l'étranger – l'immigration de guerre, cachée sous la dénomination « immigration climatique » - est plus subtile que par le passé - a piégé toute la gauche et l'extrême gauche qui sont tombés dans le panneau « humanitaire pacifiste Etat nounou ». La misère des migrants (en partie petits « beurgeois »), qui est indéniable, est pain béni pour la propagande nationaliste de gauche et de droite (ceux qui détiennent le gouvernail, pas les assistantes sociales gauchistes, et autres No Border, dans leur rôle de pleureuses). Les assistantes sociales gauchistes et leurs amis curés peuvent être retournés comme un gant ; il a suffi que deux ou trois réfugiés crottent dans une piscine pour que les féministes allemandes hurlent contre la machisme intolérable, en lien avec leurs consoeurs sectaires du NPA. Tout est-il de la faute du capitalisme en décomposition ? Si Poutine accuse Lénine d'être responsable de la crise en Russie en 2016, qu'un fait divers puisse occasionner la chute d'un ministre, qu'un tsunami frappe surtout des populations noires à la Nouvelle Orléans, qu'un aviateur fou précipite une centaine de passagers contre une montagne, tout n'est pas du ressort ou de la faute du capitalisme ; mais dans ce cas il joue sur les mélanges et amalgames pour flatter son orgueil d'Etat « secouriste », quand bien même il est et sera « sergent recruteur ».

La petite bourgeoisie en général est frappée par la crise. C'est elle qui exprime le mieux la décomposition de la société. Elle ne veut pas tomber dans le prolétariat, qu'elle méprise. Elle est à l'origine depuis au moins dix ans de toutes les manifestations d'indignation réformiste ou émeutière dans le monde, sans projet crédible. Elle est pour l'heure le principal acteur et ferment de décomposition. Elle se disperse en mille intérêts divergents. Elle est incapable d'action de longue durée, sauf pour des causes futiles et qui ne remettent pas en cause l'Etat capitaliste. Sa « diversité » est gage de la pérennité de la puissance dominatrice de l'Etat. Aux classiques artisans, paysans, PIS (professions intellectuelles supérieures), s'ajoutent désormais les « communautés » religieuses ou pas. Chaque fraction de ce marais de couches sociales aux intérêts plus souvent opposés dans une même branche (voir les taxis, les autobus Macron) qu'unitaires, pratique la politique de l'autruche et ne réserve que le suicide à ceux qui sont au bord du gouffre. L'immigration n'étant plus soluble comme avant dans la classe ouvrière, on assiste au développement d'une noria de petites échoppes, de micro-entreprises – phénomène dit aussi d'ubérisation – encouragé par l'Etat comme solution fictive au chômage, mais surtout comme antidote à toute perspective sociale et politique. Mais le petit commerce a ses limites, il y a souvent autant de faillites dans l'année que d'ouvertures. Le chômage lui ne baisse jamais et concerne toujours plus les derniers arrivés... Le chômage n'explique pas tout non plus. Les chômeurs des années 1930 ne rêvaient pas d'égorger leurs semblables, et s'ils s'engageaient dans l'armée, c'était celle de leur pays6.

Pour analyser la société, en décomposition ou pas, les critères politiques et sociaux ne suffisent plus, il faut y intégrer la dimension culturelle, assez négligée en général par les derniers mohicans du milieu maximaliste, où prédomine une conception ouvrièriste où la littérature serait superflue ou trop rébarbative pour participer du niveau de conscience des prolétaires, à part dans la presse du CCI on ne trouve pratiquement pas d'articles sur films, expositions ou livres.
Eh bien non, je suis d'accord avec le Trotski de 1924 :

« Ce que Shakespeare, Gœthe, Pouchkine, Dostoïevski donneront à l'ouvrier, c'est avant tout une image plus complexe de la personnalité, de ses passions et sentiments, une conscience plus approfondie de ses forces intérieures, une aperception plus nette de son subconscient, etc... En fin de compte, l'ouvrier y trouvera un enrichissement. Gorki, imbu de l'individualisme romantique du vagabond, a su nourrir l'esprit printanier de la révolution prolétarienne à la veille de 1905 parce qu'il a aidé à l'éveil de la personnalité dans une classe où la personnalité, une fois éveillée, cherche à se mettre en rapport avec d'autres personnalités éveillées. Le prolétariat a besoin d'une nourriture et d'une éducation artistiques. Il ne faut pas le prendre pour un morceau d'argile que les artistes, ceux du passé et ceux de l'avenir, peuvent modeler à leur propre ressemblance ».

L'APPARITION DU NIHILISME EN RUSSIE ET CE QU'IL A SIGNIFIé

Certains ouvrages ont déjà paru sur le parallèle entre nihilisme et terrorisme islamiste mais soit ils ne disent rien de substantiel, soit ils ne disent rien. On n'analyse guère que le terrorisme de la Narodnaya Volia n'a pas produit que des bombes artisanales, mais aussi de grands écrivains. Nietzsche a dit un jour : « Dostoïevski, le seul qui m'ait appris quelque chose en psychologie ».
Le même Dostoïevski qui a dit aussi « Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol », aurait pu assurer que certains des auteurs français et britanniques les plus célèbres sont, eux-aussi, issus de la littérature russe. À partir de la fin du 19ème siècle, la littérature russe a en effet inspiré de manière décisive plusieurs auteurs européens ; Dans La bête humaine (1890), Émile Zola oppose sa propre conception du crime à celle du crime commis à partir d’une réflexion rationnelle que Dostoïevski conçoit dans Crime et châtiment. Dans sa nouvelle « Wressley of the Foreign Office » (1887), Rudyard Kipling met en scène un personnage-marionnette à l’image du fonctionnaire inventé par Nikolaï Gogol. Au début du 20e siècle, André Gide et Marcel Proust ainsi que Henry James, Virginia Woolf, James Joyce et Katherine Mansfield s’appuient sur des auteurs russes pour élaborer leurs propres esthétiques modernes. Au 21ème siècle enfin, le sud-Africain J.M. Coetzee, lauréat du prix Nobel, consacre son roman The Master of Petersburg (2004) à Dostoïevski, tandis que quatorze auteurs français entreprennent un voyage littéraire à bord du transsibérien. Les textes de ces derniers revendiqueront ensuite des influences telles que Ossip Mandelstam, Venedikt Jerofeev, Léon Trotski et Michel Bakounine. Sous la dictature stalinienne, Dostoïevski était devenu un auteur à écarter car « il insiste trop sur la duplicité de la nature humaine, il exprime une fâcheuse méfiance envers la raison, il a eu le tort de dépeindre l’individu ‘impuissant dans le chaos des forces obscures’ », selon la critique du transfuge Maxime Gorki, décoré et célébré avant d'être zigouillé à son tour.
Le « détraquement » de l'histoire russe, apparemment irrationnel, peut encore nous aider.
Croisement d'influences en ces années de révolte contre l'oppression tsariste où la littérature participait de l'éveil de la conscience prolétarienne, où des écrivains étaient jetés aux fers. Dostoïvski convaincu jeune par Belinski de la nécessité du socialisme7, accusé de complot socialiste d'ailleurs, vécut la dure condition du prisonnier, plus un simulacre d'exécution. Tolstoï et Dostoïevski furent mal accueillis par l'intelligentsia : ils ne militaient pas assez pour ces « chevaliers d'un ordre laïc », « chevaliers de la science et du progrès » mais anti-libéraux.
Lénine avait été bouleversé par le « Que Faire ? » de Tchernychevski . Alain Besançon, ce disciple de Raymond Aron, décrit très bien ce qui se passe parmi l'intelligentsia russe, interloqué par le bruit des bombes mais appliquée à poser les vrais moyens de la solution sociale et donc en faveur de la révolution :
« En toute hâte Dostoïevski répondit à Que Faire en écrivant le Sous-Sol. Ce court roman contient une satire de l’Homme Nouveau, dont il montre, sous la carapace d’acier qu’il s’est donné, la faiblesse, l’angoisse, les honteuses passions, l’amour secret qu’il porte à l’adversaire, la cruauté envers ceux pour qui il croit se dévouer. Il est, pour reprendre un de ses titres, “le songe d’un homme ridicule”. Mais ce qui est prodigieux, c’est que Dostoïevski a compris en 1863, sur la base d’une agitation de quelques étudiants déclassés et d’un mauvais roman, que quelque chose de neuf et d’infiniment dangereux était apparu en Russie et à la surface de la terre. Une petite chaîne discontinue des complots révolutionnaires, régulièrement avortés, se noua à partir de 1863. Dans chacun se composait une nouvelle figure de l’homme nouveau. C’est pourquoi dans la chaîne parallèle des romans de Dostoïevski, nous les voyons réapparaître : Lebeziatnikov dans Crime et Châtiment, Doktorenko et Keller dans l’Idiot, Verkhovenski dans les Démons, Rakitine dans les Karamazov. Mais à côté d’eux, dans la même appartenance sociologique que les “intelligents” caricaturaux, surgissent les héros centraux Raskolnikov, Terentiev, Stavroguine, Kirillov, Ivan Karamazov, qui eux sont porteur d’un drame spirituel où va se jouer leur âme. Il se dénoue dans la mort et le néant, ou bien par un retour salvateur à Dieu et à la Russie. Alors se déploie tout autour le théâtre symbolique du roman dostoïevskien, avec les figures innocentes, pécheresses, touchantes de Sonia, de Maria la boiteuse, de la petite fille violentée qui sont autant de figures de la Russie, envahie par les démons socialistes et athées. La Russie est aussi la Terre Mère Humide, dangereusement assimilée à la Mère de Dieu, contre laquelle pèchent, et que parfois baisent prosternés les démons repentis. Dostoïevski a donc prévu, à partir d’une minuscule conspiration d’étudiants, celle de Netchaev, quel pourrait être le sort de la Russie et du Monde si cette cellule cancéreuse métastasait dans tout le corps social. Cela fait que les Démons sont un des plus grands romans jamais écrits et le plus indispensable à l’intelligence du XXème siècle. Cependant prenons garde. Tchernychevski, Netchaev, et, parallèlement Verkhovenski ou Stavroguine, sont en effet les démons qui poussent les Russie à l’abîme, à l’instar de ceux qui dans l’Evangile précipitent les pourceaux dans la mer. Toute l’oeuvre postérieure au Sous-Sol peut être interprétée comme une tentative d’exorcisme, un Vade retro angoissé. Et pourtant, si détesté soit il, ce démonisme est secrètement préféré au monde libéral bourgeois vers lequel la Russie pourrait se diriger à l’imitation de l’Europe. Dostoïevski est fasciné devant ces jeunes gens parce qu’au moins ils sont russes. En quoi ils sont tout de même préférables au libéral et occidentaliste Stepane Trofimovitch, qui est caricature de Tourgueniev l’écrivain européanisé et haï. L’extrémisme dans le bien comme dans le mal est un trait de la Russité dont le romancier est fier. La violence dans le mal que laisse prévoir la future Révolution n’est-elle pas à préférer, malgré tout, à l’occident de toute façon condamné ? Le matérialisme bourgeois est plus détestable que le matérialisme théorique des révolutionnaires, parce qu’il exprime un bien être du créé, une satisfaction de ce monde que le romancier juge insupportable ».
J'ai pioché nombre d'informations dans le livre rare et exceptionnel de Georges Nivat8. Les héros dostoïevskien sont tous plus ou moins porteurs d'un « désir maximaliste » (p.66). Mais, au début prime l'action terroriste. Léon Chestov, écrivain réactionnaire, est choqué par la nouveauté inouïe de la révolte de Raskolnikov, par cette idée « originale » qu'il est permis de verser le sang « en toute conscience », sans aucune justification d'aucune sorte, par orgueil, et sans reconnaître aucune « sanction morale » : « Autrement dit il n'y a pas de sanction éthique parce que Dieu n'est pas. La seule sanction est l'échec ou le succès. On se rappelle le premier grand dialogue entre Rodion et Sonia :
  • mais, peut-être que Dieu n'existe pas, dit Raskolnikov avec une joie mauvaise. Il rit et la regarda.
  • (…) elle leva les yeux vers lui, mais rien ne sortait. »
Dostoïevski s'inspire de Stirner lorsqu'il pose le problème de la « pureté » dans le mal : « non seulement l'assassin politique n'est pas forcément scélérat, mais il peut même être un pur » (p.74)
L'analyse profonde de l'oeuvre de Dostoïevski par Stefan Zweig restaure le fond de pensée de la petite bourgeoisie affolée par l'histoire, que sa fraction politique extrémiste soit anarchiste ou petite « beurgeoise ». Je pense que, comme Dostoïevski, cette petite beurgeoisie ne croit pas non plus à dieu ni à Mahomet. Mettez arabe à la place de russe, et vous comprendrez mieux.





LE PROBLEME TORTURANT DE DIEU9

PAR STEFAN ZWEIG

« … Les personnages de Dostoïevski ne cherchent ni ne trouvent leur attitude en face de la vie réelle. Ils ne veulent nullement pénétrer dans la réalité ; dès l'abord ils veulent la dépasser, s'élever vers l'infini. Leur destinée n'est pas de ce monde. Les formes apparentes des valeurs, des titres, de la
puissance, de l'argent, les biens matériels n'ont de valeur pour eux, ni comme but, comme chez Balzac, ni comme moyen, comme chez les allemands. Ils ne veulent ni faire leur chemin dans ce monde ni y occuper une place ; ils se dépensent sans compter, jamais on ne peut prévoir leurs actes. A voir leur inertie on est tenté de les prendre pour des rêveurs désoeuvrés et fantasques ; leur regard paraît vide parce que sa flamme n'est pas dirigée vers l'extérieur, mais vers l'intérieur, vers leur propre existence. Le russe veut la vie totale, non son ombre et son reflet, la réalité extérieure, mais le tout mystique et élémentaire, la force cosmique, le sentiment de l'existence. Dès que l'on s'enfonce dans l'oeuvre de Dostoïevski on entend le bruissement de cette source ultime : le besoin de vivre fanatique, primitif, presque végétatif, la joie élémentaire, ne désirant ni bonheur ni souffrance, formes déjà diversifiées de la vie que l'on éprouve en respirant. Ils ne veulent pas boire aux fontaines des villes et des chemins battus, mais à la source première ; ils veulent avoir la sensation de l'éternité, de l'infini : rejeter ce qui est temporel. Leur monde n'est pas social, mais éternel ; ils ne se soucient ni de connaître la vie ni d'en triompher ; ils veulent, pour ainsi dire, demeurer nus à son contact et la sentir comme une extase de l'existence.
Ignorant le monde par amour du monde, irréels par amour de la réalité, les personnages de Dostoïevski produisent d'abord une impression de sottise. Ils ne vont pas droit devant eux, ils n'ont pas de but visible. Ces êtres adultes marchent à tâtons comme des aveugles, titubent comme des ivrognes, ils s'arrêtent, se retournent, posent toute espèce de questions, et sans attendre de réponse, se précipitent vers l'inconnu ; ils semblent être des nouveaux arrivés dans notre monde et ne s'y être pas encore accoutumés.
Il est presque impossible de comprendre les personnages de Dostoïevski si l'on ne se rappelle qu'ils sont russes, issus d'un peuple précipité de l'inconscience barbare et millénaire dans notre civilisation européenne. Arrachés à leurs mœurs antiques et patriarcales, sans s'être assimilé les nôtres, ils sont arrêtés au carrefour, et l'hésitation de l'individu isolé est celle de toute la nation. Nous, les européens, nous vivons dans notre tradition comme dans une maison bien chauffée. Le russe du XIX ème siècle, de l'époque de Dostoïevski, a brûlé « la hutte en bois » de son passé barbare, et n'a pas encore édifié sa nouvelle maison. Ils sont tous déracinés, dévoyés. Leurs poings ont la force de la jeunesse, du barbare ; leur instinct est troublé par la multiplicité des problèmes ; ils ne savent que saisir ; ils portent les mains partout et ne sont jamais satisfaits. Ce qu'il y a de tragique dans tout personnage de Dostoïevski, son désaccord avec lui-même, ses entraves, a sa source dans la destinée du peuple entier. La Russie du milieu du XIX ème siècle ne sait quelle direction prendre vers l'ouest ou vers l'est, vers l'Europe ou vers l'Asie, vers Saint-Pétersbourg, la ville artificielle, vers la civilisation ou vers le village dans la steppe. Tourgueneff la pousse en avant ; Tolstoï la repousse en arrière. Le désordre est partout. Le tzarisme se trouve brusquement face à face avec l'anarchie communiste ; la foi profonde des ancêtres se mue en athéisme furieux et fanatique. Tout chancelle, rien n'a plus sa valeur, ni sa mesure ; les étoiles de la foi ne scintillent plus au-dessus de ces hommes et la loi n'est plus souveraine en leurs poitrines. Les créatures de Dostoïevski, ces déracinés d'une grande tradition, sont des russes authentiques, des hommes de transition, le cœur plein du chaos initial, accablés d'entraves et d'incertitudes. Partout surgissent la timidité, le sentiment de l'humiliation et de l'offense issus du sentiment unique et élémentaire de ces hommes ; ils ne savent pas qui ils sont, ni combien ils sont ; ils sont confinés à l'orgueil et à la contrition, à la présomption et au mépris d'eux-mêmes ; sans cesse ils regardent en arrière et sont rongés d'une terreur folle d'être ridicules. Ils ont toujours honte de quelque chose, tantôt de leur col de fourure usé, tantôt de leur race entière, ils sont agités, troublés. Leur sentiment débordant manque de point d'appui, de guide ; ils n'ont ni commune mesure, ni loi, ni tradition ; ils n'ont pas pour les soutenir « les béquilles » d'une conception traditionnelle du monde : ils sont désaxés dans un monde inconnu : pas de réponse à leurs questions, pas de chemins tracés ; ce sont des hommes de transition, de recommencement, des Cortez : derrière eux les ponts sont coupés, devant eux il y a l'inconnu.
Or, comme ce sont les hommes d'un recommencement, le monde recommence en chacun d'eux. Les problèmes, dont les solutions se sont depuis longtemps cristallisées chez nous, enflamment leurs sens. Nos chemins battus avec leurs garde-fous et leurs poteaux indicateurs éthiques leur sont inconnus ; partout ils s'enfoncent à travers les broussailles vers l'infini, vers l'illimité, vers le monde primitif et sacré où la certitude ne dresse pas de clocher, où la confiance n'érige pas de ponts. Chaque individu se croit appelé, comme Lénine et Trotski, à reconstruire le monde ; pour l'Europe figée dans sa civilisation c'est en cela que consiste la valeur indicible du russe : sa curiosité intacte pose devant l'infini tous les problèmes de la vie ; à la paresse où nous sommes tombés, s'oppose son ardeur. Chaque personnage de Dostoïevski procède à une révision de tous les problèmes, il déplace à son gré les bornes du bien et du mal et transforme son chaos en un monde ; il est le serviteur, l'annonciateur du nouveau Sauveur, le martyr et l'annonciateur du nouveau Royaume. Le chaos initial subsiste en eux, en même temps que la lueur crépusculaire du premier jour où fût créée la lumière et que le pressentiment du sixième qui créera l'homme.
Les héros de Dostoïevski sont les pionniers d'un monde nouveau ; les romans de Dostoïevski sont le mythe de l'humanité nouvelle, sortant du giron de l'âme russe. Mais un mythe implique la foi ; qu'on n'essaie pas d'appliquer à ces gens le critérium transparent de la raison ; nous ne les comprendront qu'à l'aide du sentiment. Pour des hommes pratiques et de bon sens, des anglais, des américains, les quatre Karamazov sont quatre fous d'espèce différente, et tout le monde tragique de Dostaïevski une maison d'aliénés. L'alpha et l'oméga de tout être simple et sain, le désir de bonheur, leur est complètement indifférent. Jetons un coup d'oeil sur les cinquante milles volumes publiés chaque année en Europe : de quoi parlent-ils ? De la soif de bonheur. Une femme désire un homme ; un homme aspire à la richesse, à la puissance, à l'honneur. Au fin fond de tous les souhaits on trouve chez Dickens un cottage aimable enfoui dans la verdure, peuplé d'une troupe joyeuse d'enfants, chez Balzac un château, la prairie et des millions. Regardons autour de nous, dans la rue, dans les boutiques, dans les salons illuminés, dans les pièces au plafond bas, qu'y désirent les hommes ? Etre heureux, contents, riches, puissants.
Parmi les personnages de Dostoïevski aucun n'y aspire, aucun . Nulle part ils ne s'arrêtent, même pas devant le bonheur ; ils tiennent à continuer leur route ; ils ont cette âme supérieure, qui se torture elle-même. Il leur est indifférent d'être heureux, d'être contents ; ils méprisent la fortune plutôt qu'ils ne la souhaitent ; ils ne désirent rien de ce que toute l'humanité désire. Ils ont l'uncommon sense. Ils ne veulent rien de ce monde.
Sont-ils modérés, flegmatiques, indifférents, ou ascètes ? Nullement. Ce sont des hommes d'un recommencement, je le répète. En dépit de leur génie, de leur raison, ils ont des envies, des cœurs d'enfants ; ils veulent tout, le bien et le mal, ce qui brûle et ce qui est glacé, ce qui est loin et ce qui est près ; ils sont sans mesure, ils dépassent les bornes. Ils ne veulent rien de particulier dans ce monde ; ils en veulent tout, la plénitude de sentiments, la profondeur, la vie entière. Ce ne sont pas des êtres faibles, des Lovelace, des Hamlet, des Werther, des René, ils ont des muscles d'acier, ils ont soif de la vie brutale, ce sont les Karamazov, « ces bêtes féroces de la sensualité, de cette joie de vivre », indécente et fanatique, qui aspirent les dernières gouttes du calice avant de le briser. Ils recherchent la sensation brûlante, où se fondent tous les alliages qu'offre l'occasion et où plus rien ne subsiste, que la sympathie ardente de l'univers.
Comme les Amoks ils se ruent du désir au repentir, du repentir à l'acte, du crime à la confession, de la confession à l'extase, le long des routes de leur destin jusqu'à la fin, jusqu'à ce que, l'écume à la bouche, ils s'effondrent, ou qu'un passant les abatte. Quelle soif de vivre chez chaque individu ! Une nation jeune, une humanité nouvelle offre les lèvres au monde, au savoir, à la vérité. Trouvez un être, dans l'oeuvre de Dostoïevski, qui respire paisiblement, qui se repose, ait atteint son but. Aucun. Tous se précipitent dans cette course folle vers les cimes ou vers l'abîme (…) Un grand français a appelé le monde de Dostoïevski un hôpital de névropathes ; au premier abord, c'est effectivement un milieu fantastique. Des cabarets puant l'eau-de-vie, des cellules de prisons, des taudis dans les faubourgs, des quartiers de lupanars, et des bouges ; et dans une pénombre à la Rembrandt un fouillis de visages extatiques : le meurtrier qui lève vers le ciel ses mains ruisselantes de sang de sa victime, l'ivrogne, risée de ceux qui l'entourent, la fille au reflet jaunâtre dans la demi-obscurité de la rue, l'enfant épileptique mendiant au coin d'une avenue, l'assassin aux sept victimes dans la Katorga de Sibérie, le joueur entre les griffes de ses acolytes, Rogojine se roulant comme une bête devant la porte verrouillée de sa femme, l'honnête voleur agonisant sur son sale grabat. Quel enfer du sentiment et des passions, quelle humanité tragique, quel ciel russe, gris, bas, crépusculaire au-dessus de ces êtres, quelles ténèbres du cœur et du paysage ! C'est le pays du malheur, le désert du désespoir, le purgatoire sans grâce et sans justice.
Ce monde russe, comme au premier contact il nous paraît sombre, confus, étranger et hostile ; sa souffrance déborde, et cette terre, selon le mot terrible d'Ivan Karamazov, est trempée de larmes jusqu'en ses profondeurs. Mais de même que Dostoïevski produit l'impression d'un rustre, terreux, déprimé, voûté, jusqu'à ce que le rayonnement de son front éclaire ses traits avilis et que la foi en illumine la profondeur, de même dans son œuvre la lumière spirituelle illumine la matière inerte.
Le monde de Dostoïevski semble être uniquement un monde de douleur ; cependant la somme de souffrance de chacun de ses héros n'est qu'en apparence supérieure à celles d'autres héros de roman ; car les créatures de Dostoïevski transforment leurs sentiments et les exagèrent de contraste en contraste ; leur souffrance est leur bonheur le plus profond. Il y a en eux quelque chose qui oppose à la volupté, à la joie du bonheur, la volupté de la douleur, la joie de se torturer. Ils s'y agrippent de leurs dents, ils la réchauffent sur leur sein, ils l'aiment de toute leur âme. Ils ne seraient les derniers des misérables s'ils ne la chérissaient pas. Cette mutation frénétique des sentiments, ce renversement continus des valeurs des personnages de Dostoïevski, un exemple nous le fera comprendre, qui se répète de mille façons : la souffrance subie à la suite d'une humiliation réelle ou imaginaire. Un être simple, sensible, un petit fonctionnaire, aussi bien qu'une fille de général, est offensé, blessé par un mot, parfois par une simple niaiserie. Ce premier froissement est le réflexe initial qui met tout l'organisme en émoi ; l'homme souffre, ses nerfs se tendent, il guette une nouvelle offense ; elle se produit : il y a donc accumulation de souffrance ; mais, chose curieuse, l'offensé ne souffre plus ; il se plaint, il crie, mais sa lamentation n'est plus sincère ; il aime son offense. Au fond de cette « conscience continue de sa honte il y a une jouissance secrète, anormale ». A son orgueil froissé se substitue l'orgueil du martyr. La soif de nouveaux froissements apparaît en lui, devient de plus en plus forte ; il amplifie, devient provocant ; on l'a humilié, lui l'homme sans mesure va s'abaisser tout à fait, il a la nostalgie de sa souffrance, il s'en délecte. Il s'y cramponne ; tout être secourable est désormais son ennemi. La petite Nelly jette par trois fois la poudre à la figure de son médecin ; Raskolnikov repousse Sonia ; Ilioucha mord le doigt du pieux Aliocha, et ils agissent par amour, par pur amour de leur mal. S'ils aiment ainsi la souffrance, c'est qu'elle leur donne la sensation intense de la vie et qu'ils savent « que sur cette terre on n'aime vraiment que par elle ». Et ils y tiennent plus qu'à tout ; c'est la preuve la plus sûre de leur existence ; le cogito ergo sum, ils le remplacent par : « Je souffre, donc je suis ». Ce « Je suis », c'est le triomphe de la vie pour Dostoïevski et ses personnages, la quintessence du sentiment cosmique. (…) S'il existe un monde où aucune faute n'est inexpiable, où de tout abîme il est possible de remonter à la surface, où de tout malheur naît l'extase, c'est le monde de Dostoïevski. Son œuvre n'est qu'une série d'histoires d'apôtres contemporains, de légendes de la rédemption du corps par l'esprit, de conversions à la foi dans la vie, de chemins de Damas (sic) trouvés, de calvaires gravis pour arriver à la reconnaissance.
Les personnages de Dostoïevski combattent pour l'ultime vérité, pour le moi universellement humain. Qu'on ait assassiné quelqu'un, qu'une femme soit éperdue d'amour, c'est accessoire, indifférent ; l'action se passe au plus profond de l'homme, dans l'âme, dans le monde spirituel ; les événements, les péripéties du monde extérieur sont des points de repère, le décor, la machinerie ; la tragédie est intérieure ; il faut triompher des obstacles, lutter pour la vérité. Ses héros se demandent comme la Russie elle-même : « Qui suis-je ? Qu'est-ce que je veux ? ». La substance même de leur moi, ils la cherchent en dehors du temps, de l'espace, de tout principe. La vérité n'est pas un besoin pour eux, mais une volupté ; la confession est leur jouissance suprême, leur spasme ; dans la confession l'homme intérieur, tout entier inspiré de Dieu, jaillit de l'homme ordinaire, et la vérité, c'est à dire Dieu, de son existence matérielle. (…) Les batailles pour le moi réel sont les véritables crises de Dostoïevski. La lutte, l'épopée, sont au fond de l'être ; ce qu'il y a d'étrange, de russe en elles, se résorbe ; le drame est le nôtre, celui de l'humanité entière. La destinée de ses héros devient caractéristique et émouvante. Nous assistons à la naissance spontanée de l'homme nouveau, de l'homme total qui est en toute créature d'ici-bas. (…) Sombres solitaires, devenus des sauvages, ils restent dans leurs galetas étouffants, dans leur coin et méditent sur eux-mêmes. Parfois ils ruminent des années entières, dans une singulière ataraxie, dans une impassibilité presque bouddhique ; ils se penchent sur eux-mêmes comme une femme au bout des premiers mois de sa grossesse pour guetter le battement de ce cœur nouveau. Ils sont en proie à tous les symptômes de la grossesse, à la peur hystérique de la mort, à des désirs maladifs et cruels, à des envies sensuelles et perverses. Ils savent enfin qu'une idée neuve les a fécondés et ils cherchent à découvrir le mystère ; ils aiguisent leurs pensées pour les rendre acérées et coupantes comme des instruments de chirurgie, ils se dissèquent ; ils analysent leur accablement. Dans des conversations fanatiques, ils usent leur cerveau jusqu'à ce qu'il touche à la folie ; toutes leurs pensées se concentrent en une idée fixe, unique, obsédante, en une lame dangereuse qui en leurs mains se retournera contre eux-mêmes.
Kirilov, Schatov, Raskolnikov, Ivan Karamazov, tous ces solitaires ont leur idée à eux, celle de l'altruisme, du nihilisme, de la folie impérialiste, qu'ils ont ruminée dans leur isolement maladif. Ils cherchent une arme contre l'homme nouveau qui est en gestation en eux, car leur orgueil lui résiste et veut le supprimer. (…) Ils font les fous pour couvrir le bruissement qui est en eux ; parfois ils se détruisent eux-mêmes en voulant détruire ce germe. (…) Ils veulent savoir ce qu'ils sont ; ils cherchent leur propre limite ; ils vont jusqu'à l'extrême de leur moi ; ils veulent connaître le tréfonds de leur être. Dans ces jouissances ils s'élèvent jusqu'à Dieu et retombent au niveau de la bête pour fixer l'homme qui est en eux. Comme ils ne se reconnaissent pas, ils essaient de se prouver ce qu'ils sont. Kolia se jette sous un train pour se donner la preuve qu'il est courageux. Raskolnikov assassine la vieille pour se démontrer la réalité de ses théories napoléoniennes ; ils vont au-delà de leur volonté pour atteindre l'extrême limite de leurs sentiments. Pour connaître leur profondeur, la mesure de leur humanité, ils se précipitent dans tous les abîmes : de la sensualité dans la débauche, de la débauche dans la cruauté, jusqu'à son ultime aboutissant, la méchanceté froide, calculée, et cela par amour transformé, dans la fringale de se connaître, par une sorte de métamorphose de la folie religieuse. Ils étaient sages et prudents, ils se laissent entraîner par les tourbillons de la folie ; leur curiosité intellectuelle se mue en perversion des sens ; leurs crimes aboutissent au viol d'enfants et au meurtre ; mais l'accroissement du déplaisir personnel correspond toujours chez eux à l'accroissement du plaisir; dans l'abîme même de leur frénésie luit l'éclair de leur repentir fanatique.
Or, plus ils sont déchaînés dans cette outrance de leur sensualité et de leur pensée, plus ils sont près d'eux-mêmes ; plus ils cherchent à s'anéantir, plus ils sont près de se reprendre. Leurs saturnales lamentables sont les contractions, leurs crimes les tranchées de la naissance spontanée. En se détruisant ils ne détruisent que l'enveloppe de l'être intérieur, ils se sauvent eux-mêmes (…) Un acte inouï, un crime crispant leurs sens jusqu'au désespoir est nécessaire pour mettre à jour la pureté, et comme dans la vie normale toute naissance est sous la menace constante de dangers. Le mythe de Dostoïevski, c'est la fécondation du moi hybride, multiple, de chaque individu par le germe de l'homme véritable (de l'homme primitif au sens médiéval du mot, de l'homme pur du péché originel). Faire surgir l'homme éternel de la dépouille mortelle de l'homme civilisé est ici-bas la tâche la plus haute et la plus vraie. Tout être humain est fécondé, car la vie ne rejette personne ; si chaque être a été conçu en une seconde de bonheur, le fruit n'arrive pas toujours à terme ; parfois il pourrit et empoisonne celui qui le porte ; parfois celui-ci meurt dans les douleurs de l'enfantement, et seul l'enfant, l'idée vient au monde. Kirilov est de ceux qui sont obligés de se donner la mort pour manifester leur sincérité. Schatov est assassiné, pour prouver la sienne. Mais les autres héros de Dostoïevski, le staretz Zossima, Raskolnikov, Rogojine, Dimitri Karamazov détruisent le moi social, l'état larvaire de leur être intime et, tels des papillons, ils s'échappent de la forme rejetée ; la gangue qui enveloppe leur âme se brise ; leur âme universelle se fond dans l'infini. Tout ce qui est individuel en eux disparaît ; d'où la ressemblance complète de tous ces personnages au moment où ils atteignent la perfection. (…) A la fin de tous les romans de Dostoïevski nous trouvons la katharsis de la tragédie grecque, la grande purification. (…) Quand l'enfantement de l'homme pur a eu lieu, le héros de Dostoïevski pénètre dans la communauté véritable. Le héros de Balzac triomphe quand il a vaincu la société ; celui de Dickens, quand il a pris sa place dans la classe sociale, la vie bourgeoise, la famille, la profession. La communauté vers laquelle tendent les personnages de Dostoïevski n'est plus sociale mais religieuse ; ils ne cherchent pas la société, mais la fraternité universelle ; cet aboutissement dans les profondeurs intimes de leur moi, et, par là, dans la communauté mystique, est la seule hiérarchie qui se rencontre dans son œuvre.
Ses romans ne s'occupent que de cet homme ultime ; l'état social, les stades intermédiaires de la société avec leur orgueil médiocre et leurs haines mesquines sont dépassés ; l'homme au moi individuel arrive à l'universalité ; son isolement qui n'était que de l'orgueil a cessé ; avec une humilité infinie, avec un amour ardent son coeur se penche vers l'homme pur, le frère qui est en tout homme ; cet être ultime et purifié ne connaît plus les distinctions sociales ; son âme est nue comme au paradis, elle ignore la pudeur, la fierté, la haine et le mépris. Criminels et prostituées, meurtires et saints, princes et ivrognes, leurs conversations se déroulent dans ce moi le plus profond de leur être : toutes classes confondues, cœur contre cœur, âme contre âme. Ce qui les distingue, c'est le degré de vérité, d'humanité réelle où ils atteignent. La manière dont cette purification, cette conquête du moi s'est produite est indifférente. Nulle débauche ne souille, nul crime ne perd ; il n'y a d'autre jugement que celui de la conscience avant celui de Dieu. La justice et l'injustice, le bien et le mal ont été consumés par le feu de la souffrance. Celui qui a atteint à la connaissance sait que les lois de l'esprit humain sont si mystérieuses, si peu connues qu'il n'existe pour elles ni médecins compétents, ni juges définitifs ; il sait que personne n'est coupable ou tous, que nul ne peut s'ériger en juge d'autrui, qu'on ne doit être qu'un frère pour ses frères. Dans le monde de Dostoïevski nul n'est exclu définitivement, il n'y a pas de scélérats, pas d'enfer, pas de dernier cercle, comme dans la Divine comédie, d'où le Christ lui-même ne peut sauver les damnés. L'auteur ne connaît que le purgatoire ; il sait que l'homme, à l'âme ardente, qui erre, est plus près de l'homme vrai que les êtres orgueilleux, corrects et froids, dont le cœur est figé dans la légalité bourgeoise. Les êtres vrais ont souffert, ils ont le respect de la souffrance et atteignent par là l'ultime secret du monde. Celui qui souffre est notre frère par la pitié ; et comme ses personnages ne voient que l'homme intérieur, le frère, l'horreur leur est étrangère. Ils ont cette faculté supérieure et spécifiquement russe de ne pouvoir haïr longtemps et une compréhension illimitée de tout ce qui est terrestre. Ils se querellent fréquemment, ils se torturent l'un l'autre parce qu'ils ont honte de leur amour, parce que leur humilité leur paraît une faiblesse et qu'ils ignorent qu'elle est la force la plus redoutable de l'humanité. Mais la vérité s'est depuis longtemps révélée à leurs voix intérieures. Les paroles sont injurieuses, hostiles, les yeux intérieurs s'adressent depuis longtemps des regards d'intelligence, les bouches douloureuses se baisent fraternellement. L'homme éternel et nu s'est reconnu en eux ».

Comme l'ajoute plus loin Zweig, Dostoïevski est destructeur des frontières de ce désert nommé Russie où « il est le premier à avoir montré la force future cachée dans ce désert ; grâce à lui nous pressentons en Russie la possibilité d'une religion nouvelle, d'une parole nouvelle dans le grand poème de l'humanité (…) Il y a pénétré plus profondément que les médecins, les juristes, les criminalistes et les psychopathes ». Croyait-il en dieu ce magicien des tréfonds de l'âme nihiliste terroriste ?
« Ses écrits politiques et littéraires ne démontrent-ils pas péremptoirement la nécessité, l'existence de Dieu, ne décrètent-ils pas l'orthodoxie, ne rejettent-ils pas l'athéisme comme le dernier des crimes ? Dostoïevski, le poète de la volte-face incessante, l'antinomie incarnée, prêche la nécessité de la foi pour les autres avec une ferveur d'autant plus grande qu'il ne croit pas lui-même (…) De Sibérie il écrit à une femme : « Je vous dirai que je suis un enfant du siècle, un enfant de l'incroyance et du doute et, il est probable, j'en ai même la certitude, que je le resterai jusqu'à la fin. L'aspiration vers la foi combien elle m'a torturé et me torture encore, et plus j'ai de preuves du contraire, plus elle me torture ». Jamais il ne l'a avoué plus clairement : il aspire à la foi par manque de foi (…) il prêche (à ses semblables) la foi en un Dieu auquel il ne croit pas (…) il prêche le mensonge qui rend heureux, la foi stricte et littérale du charbonnier. Lui qui n'a pas un atome de foi, lui qui s'insurge contre Dieu... ».
« Comme un iconoclaste furieux il s'attaque à tous les sanctuaires de la civilisation européenne ; tous nos idéaux, il les piétine pour frayer le chemin à son idéal, à son Christ russe. Son intolérance moscovite atteint le délire : l'Europe n'est qu'un cimetière, aux tombes précieuses, peut-être, mais débordant de pourriture infecte ; ce n'est même plus un engrais pour la récolte future, car celle-ci ne peut s'épanouir qu'en terre russe. Les français, des vaniteux falots, les allemands, un peuple de charcutiers vulgaires ; les anglais, les boutiquiers du rationalisme ; les juifs, des orgueilleux puants ; le catholicisme, une doctrine diabolique, une dérision du Christ ; le protestantisme, une religion d'Etat rationaliste, des caricatures de la seule vraie religion, de l'Eglise russe. Le pape, c'est Satan portant la tiare ; nos villes, Babylone, la grande prostituée de l'Apocalypse ; notre science, une vraie illusion ; la démocratie, la sécrétion de cerveaux ramollis ; la révolution, une canaillerie de fous et de dupes ; le pacifisme, un bavardage de veilles femmes ; toutes les idées de l'Europe, un bouquet de fleurs fanées bon à jeter au fumier. L'idée russe seule est vraie, grande et juste ».(...) Avec toute la ferveur de sa passion il prêche que la Russie est le salut du monde, que par elle seule on sera sauvé. Jamais une idée nationale ne fut transformée en idée universelle et annoncée à l'Europe avec autant de génie, d'orgueil, de prestige, de séduction, d'ivresse et d'extase que l'idée russe dans les livres de Dostoïevski ».

La première édition des « Trois maîtres » a lieu en 1920 ; comme on comprend que Stefan Zweig écrive finalement :

« On croit entendre un prologue aux événements de la guerre 14-18 (qui au début rappelle tellement ses idées et à la fin celles de Tolstoï) quand il s'écrie :

« Nous serons les premiers à annoncer au monde que nous ne voulons pas obtenir notre prospérité par l'oppression de la personnalité et des nationalités étrangères, qu'au contraire nous n'y visons que par l'union fraternelle de toutes les nationalités ». Lénine et Trotski sont annoncés dans cette prophétie, mais aussi la guerre, que lui, l'éternel avocat de la tension de tous les antagonismes, a célébré si passionnément ». « Il faut aimer davantage la vie que le sens de la vie ».


Et si, à leur tour, plus d'un siècle après le délabrement » de l'histoire russe, les explosions djihadistes, islamo-beurgeoises n'étaient au fond que les prolégomènes à un retour violent et mondialisé de la question sociale ? OU comme l'a dit le dernier intervenant à la RP, la société atteindra un tel degré d'ignominie qu'elle ne pourra que provoquer « l'indignation de la classe ouvrière » ?

1Même si « not'gouvernement » reçoit sur tapis rouge un des pires assassins du peuple iranien, mais les affaires sont les affaires.
2Cf mes articles : « Bien gagner sa vie comme djihadiste » et « Dans la peau d'un égorgeur djihadiste » (sept 14). S'il
ne s'agissait que de promotion sociale (ce que je maintiens, l'uniforme djihadiste est plus prestigieux que la pelisse de l'ouvrier au chômage) le problème du nihilisme terroriste pourrait être réglé grâce à la crise, qui diminue les revenus des assassins professionnels : « Rattrapé par l’austérité, l’EI doit réduire la paie de ses combattants (…) Dans une mesure révélée par des réseaux de l’opposition, l’organisation Etat islamique a décidé – « en raison de circonstances exceptionnelles » – de diviser par deux la solde de ses combattants en Syrie. « Personne ne sera exempté de cette décision, quelle que soit sa position », selon une note du Beit Al-Mal (« le Trésor ») de Rakka, l’administration financière et fiscale de l’organisation. Laquelle laisse entendre que les responsables, de même que les djihadistes étrangers (payés jusqu’à 400 dollars par mois, soit 369 euros), participeront aussi à l’effort. En Irak, les membres des échelons inférieurs du califat verraient leurs émoluments réduits de 30 %, et jusqu’à 50 % pour les cadres dirigeants, selon plusieurs sources ».

3cf. Anselm Jappe : Crédit à mort, la décomposition du capitalisme et ses critiques, Nouvelles Editions Lignes 2011.(https://lectures.revues.org/1253)
4Cf. leur communiqué après les attentats du 13 novembre, qu'on peut lire aussi sur le site millebabords.org.
5Lire « La diversité contre l'égalité de Walter Benn Michaels (ed raison d'agir) : « L'inconvénient de la diversité n'est donc pas qu'elle ne résoudra pas le problème de l'inégalité économique ; c'est qu'elle va jusqu'à nous masquer ce problème (…) La gauche (…) s'attache à attribuer aux pauvres des identités, elle en fait des Noirs, des Latino-Américains ou des femmes, les considère comme des victimes de la discrimination... » (p72).
6Les brigades internationales de 1936 en Espagne n'ont rien à voir avec les dits « radicalisés islamistes ». C'est une honte que déjà nombre d'éditorialistes comparent les pauvres mecs de daech aux militants – qui se réclamaient de la révolution et du mouvement ouvrier – parti donner leur vie... au service d'une fraction de la bourgeoisie ; en effet les BI ont été les principales victimes dans les combats aux ordres des chefs … anarchistes ! Gare aux commémorations cette année, ai-je déjà dit !
7Mais à un socialisme chrétien à la Saint Simon (p.73 de Nivat). L'auteur note : « Sans doute la fièvre de la société russe des années 70 du siècle passé lui a-t-elle permis d'étranges prémonitions ».
8« Vers la fin du mythe russe, essai sur la culture russe de Gogol à nos jours » ed L'âge d'homme 1988.
9Huitième paragraphe du chapitre final consacré à Dostoïevski, après Balzac et Dickens (« Trois maîtres », livre de poche, 1920, 1949, 2015).Le jugement porté par Victor Serge sur Zweig à l’occasion de son suicide est exagéré et injuste : « Zweig ne fut jamais un combattant, rien qu’un grand intellectuel affiné, artiste – et débile au fond, débile par ses habitudes de confort, par sa conception de la culture comme acquis définitif et d’un prix unique, par ses habitudes de succès littéraire et de bien-vivre. [Il] manquait de vigueur profonde, humanisme à fleur de peau et de pensée, fondé sur une vie superficielle de la tragédie du monde actuel. Du refoulement devant cette tragédie ; laissez-moi vivre avec ma noble pensée, le psychologue et le poète a droit à cette maison charmante au flanc de paisibles collines, droit à la musique, droit à une existence privilégiée, car sa noblesse enrichit le monde ». V.Serge était jaloux, n'avait pas compris les raisons du suicide de S.Zweig, qui était un grand écrivain, le plus grand écrivain allemand de l'époque. Zweig s'est suicidé en 1942 avec sa femme comme Paul Lafargue et Laura Marx, face aux affres de la vieillesse (et comme dans le cas de Lafargue, la femme n'était pas vraiment consentante...).

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