"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

dimanche 14 janvier 2024

L'immigré fataliste et sa religion policière


"La révolution ne viendra pas de l'immigration". Marc Chirik


 Lorsque que j'ai publié en 2012 mon 20ème ou 26ème livre - Immigration et religion - en pleine périodes d'attentas islamiques, j'avais préféré ce titre, plus neutre, que celui qui préside à ces bonnes feuilles. Je ne dispose pas de protections policières. Dans l'ensemble, par son contenu, ce livre est resté ignoré et s'est peu vendu. Je ne suis pas du genre à pleurnicher ni à me vanter mais, le relisant je suis estomaqué de sa profondeur et de son actualité.  La gauche bourgeoise fait beaucoup de bruit contre un projet de loi qui ne changera rien au bordel migratoire, odieux surtout en ce qu'il ne régularise pas les honnêtes travailleurs ne les distinguant des aventuriers et parasites sociaux, et c'est du vent; les notions de gauche et de droite ne veulent plus rien dire de clair. 

Pour le peu qu'il me reste à vivre, j'aurai tenté de mon mieux à discréditer les mystifications qui veulent régir tous les troupeaux de moutons.Tant pis je n'aurai pas bossé pour la gloire mais pour l'histoire de la lutte des classes. Voici un extrait du chapitre 3.

Chapitre 3

PROLETARIAT ET DIVISIONS ETHNICO-RELIGIEUSES

« On arrivera peut-être à détruire méthodiquement l’arabe de l’Algérie par des moyens analogues à ceux employés par les américains pour exterminer les peaux-rouges ; mais, ce qui me semble absolument certain, c’est que l’européen ne réussira
jamais à se l’assimiler ».

Marc Chirik en 1947

Gustave Le Bon

« Le succès du processus d’intégration est justement de cesser 

de parler d’intégration ».

Tariq Ramadan

« Le multiculturalisme conduit au ghetto »

Elie Barnavi


L’immigration et le vrai prolétariat

Excepté dans les grandes aires géographiques comme la Chine ou l’Inde, dans les pays dits développés à l’époque moderne, la classe ouvrière ne provient plus pour l’essentiel de la paysannerie, comme dans les pays à économie faible d’Afrique ou du Moyen Orient. Elle provient de la scolarisation de la jeunesse en général. C’est aussi une caractéristique récente de l’immigration de laisser place de plus en plus à une main d’œuvre qui n’est plus illettrée, dont une partie est constituée d’étudiants motivés qui veulent acquérir une formation avant de partir ailleurs. Ce ne sont pas ces immigrés, petits bourgeois vaillants et opiniâtres – qui ont les moyens de payer très cher leurs études (dans le cadre huppé de l’Université britannique au reste) - qui posent problème mais les enfants de la génération immigrée précédente, installée en France depuis au moins deux générations, qui estiment que tout leur est dû car ils sont « français » mais, largués du système scolaire, voient avec répugnance la « condition ouvrière ». Ils considèrent leurs pères comme des has been, vulgum pecus vaincus des trente glorieuses post coloniales. Jadis, la représentation du père comme celui qui gagnait son pain à la sueur de son front et rentrait front haut à la maison en période de grève ou pour avoir tenu tête aux porions, procurait fierté et sentiment d’appartenance à une classe, et volonté de reprendre le flambeau.

L’immigration s’est toujours développée de manière heurtée, suivant les besoins en main d’œuvre des cycles de développement ou de crise du capitalisme. Les premières générations ne posaient aucun problème dans l’industrie ni dans la vie civile. Le développement inégal de l’industrialisation de la planète, favorisé par les pillages des colonisations, qui avait laissé des zones entières sans équipements modernes et totalement dépendantes de quelques pays de plus en plus puissants, mécanisés et armés, intégrait cette zone de laissés pour compte comme réservoir de main d’œuvre, qui pouvait encore être qualifié d’armée industrielle de réserve. Le pillage des colonies fût concomitant à la rafle des esclaves et aux colonisations successives. On a vu que les limites de l’Empire romain avaient été atteintes par la manière de se servir de l’esclave antique. Bien longtemps après, l’esclave des premiers pas de l’industrie avait donné naissance au prolétaire moderne.

L’esclavage avait été lié directement au « décollage » qui a lancé la révolution industrielle en Grande-Bretagne de 1780 à 1800, à travers l’industrie cotonnière. Celle-ci supplantait alors la vieille et florissante industrie lainière anglaise. Elle s’est développée à l’origine comme un sous-produit du commerce d’outre-mer, à l’arrière des grands ports coloniaux, Bristol, Glasgow, et surtout Liverpool, dont Karl Marx a pu ainsi résumer le rôle : « ... Ce fut la traite des nègres qui jeta les fondements de la grandeur de Liverpool ; pour cette ville orthodoxe, le trafic de chair humaine constitua toute la méthode d’accumulation primitive. Et, jusqu’à nos jours, les notabilités de Liverpool ont chanté les vertus spécifiques du commerce d’esclaves, « lequel développe l’esprit d’entreprise jusqu’à la passion, forme des marins sans pareils et rapporte énormément d’argent » (...). Dans le même temps que l’industrie cotonnière introduisait en Angleterre l’esclavage des enfants, aux États-Unis elle transformait le traitement plus ou moins patriarcal des Noirs en un système d’exploitation mercantile. En somme, il fallait pour piédestal à l’esclavage dissimulé des salariés en Europe l’esclavage sans phrase dans le Nouveau Monde ».

D’emblée, le système a mis en concurrence entre elles les catégories naturelles dans la population travailleuse : les hommes noirs et blancs, les femmes, les enfants. Le jeune Engels, décrivant, en 1844-45, la situation de la classe laborieuse en Angleterre, ne pouvait pas observer un prolétariat idyllique face à cette concurrence effrénée dans la classe ouvrière naissante, peinant à se constituer en tant que classe indépendante ayant des intérêts communs face à la bourgeoisie. Il notait sans fard que « les travailleurs se font concurrence tout comme les bourgeois se font concurrence » et que c’est là « l’arme la plus acérée de la bourgeoisie dans sa lutte contre le prolétariat », que « la domination de la bourgeoisie n’est fondée que sur la concurrence des ouvriers entre eux, c’est-à-dire sur la division à l’infini du prolétariat, sur la possibilité d’opposer entre elles les diverses catégories d’ouvriers ». Il avait sous les yeux, outre les exemples de violence des affrontements fratricides que le « droit au travail" entraînait, celui de la pression exercée sur les salaires ouvriers par la misère et le désespoir auxquels les immigrants irlandais étaient réduits.

Bien avant les Etats négriers des immigrés modernes d’Afrique, l’Etat irlandais avait inventé le « commerce d’exportation » : « Le génie irlandais inventa une méthode toute nouvelle pour enlever un peuple malheureux à des milliers de lieues du théâtre de sa misère. Tous les ans les émigrants transplantés en Amérique envoient quelque argent au pays ; ce sont les frais de voyage des parents et des amis. Chaque groupe qui part entraîne le départ d’une autre troupe l’année suivante. Au lieu de coûter à l’Irlande, l’émigration forme ainsi une des branches les plus lucratives de son commerce d’exportation »1.

Mais l’émigration n’avait pas toujours été encouragée, comme nous le révèle encore Marx, et le « pôle emploi » d’époque sévissait : « La bourgeoisie tout entière surveillait les ouvriers. Si on offrait à un ouvrier le pire des salaires de famine, et s’il le refusait, le comité de bienfaisance le rayait de la liste des personnes secourues. C’était l’âge d’or pour messieurs les fabricants, en ce sens que les ouvriers étaient obligés, soit de crever de faim, soit de travailler au prix le plus profitable aux bourgeois, tandis que les comités de bienfaisance faisaient pour eux office de chiens de garde. Simultanément, les fabricants empêchaient, autant que faire se pouvait, l’émigration, en accord secret avec le gouvernement, en partie pour avoir toujours sous la main le capital que représentaient pour eux la chair et le sang des ouvriers, en partie pour s’assurer le paiement des loyers qu’ils avaient extorqué aux ouvriers »2.

Contrairement à un Gérard Noiriel, des auteurs anglo-saxons plus sérieux ne se sont pas limités à imaginer que la compétition migrante pouvait avoir été idyllique3. Eric Hobsbawm observait que « le milieu du XIXème siècle marque le début des plus grandes migrations de l'histoire de l'humanité », avec pour commencer le flux énorme d'immigrants européens aux Etats-Unis et, dans une mesure moindre, en Amérique du Sud, Australie et Afrique du Sud. Le résultat le plus spectaculaire est celui des USA, la proverbiale « nation d’immigrants » où la classe ouvrière est formée de vagues successives d'immigration en concurrence et en conflit. De nombreux autres cas de compétition fratricide se produisent avec les travailleurs immigrés irlandais dans l'Angleterre victorienne. L’utilisation massive de travailleurs agricoles polonais par les propriétaires fonciers prussiens de la fin du XIXème siècle entraine aussi des bagarres.

Près d’un siècle plus tard, le recours au travail immigré s'est imposé comme un des traits structurels du capitalisme de la deuxième moitié du XXème siècle sans jamais faire disparaître les relents de xénophobie, quoiqu’après deux ou trois générations les noms à consonance étrangère finissent par se dissoudre dans l’état civil national. Dès le début des années 1970 il y avait près de 11 millions d’immigrés en Europe Occidentale, venus d'Europe du Sud ou des anciennes colonies durant le boom des années 1950 et 1960. Pendant ces années 1970 et 1980, marquées par la crise, la bourgeoisie américaine a continué à attirer une vaste immigration nouvelle d'Amérique Latine et d'Extrême-Orient, aidée par des cartels de marchands de sommeil comme en Europe. Les patrons recruteurs se faisaient un malin plaisir à mêler et opposer les différentes nationalités entre elles, subordonnant celui de telle ethnie aux ordres d’une autre qui ne parlait pas la même langue, etc. La diversité de l’immigration du boom des trente glorieuses contribue à la flexibilité de l'offre de travail, et à l’atomisation sans défense des prolétaires recrutés sans base culturelle commune ni langue commune, et maintenus dans leurs spécificités régionales ou tribales.

Bien avant cette immigration flexible, l'existence homogène d'une classe ouvrière nationale composée d'autochtones et d’immigrés, avait toujours été, et est toujours, amoindrie au quotidien par d’autres divisions que des démarcations raciales ou « étrangères », la division technique du travail et les multiples hiérarchies d’entreprises, les clans régionaux, le privé et le public, les écoles diverses de promotion d’ingénieurs. Le fractionnement du prolétariat a été enfin théorisé avec succès par les héritiers du réformisme contre-révolutionnaire avec leurs savants découpages en couches moyennes, ouvriers de ceci, employé de cela ou secteur des services…

Marx anticipa la façon dont les divisions raciales et ou religieuses entre travailleurs indigènes et immigrés pourraient contribuer à affaiblir plus encore toute homogénéité de classe exploitée. Dans une lettre aux nommés Meyer et Vogt du 9 avril 1870, il pointe – ce qui est très prémonitoire pour notre époque – d’abord les préjugés religieux, puis il compare le comportement de « l’ouvrier anglais ordinaire » face à l’irlandais, à celui du blanc pauvre du sud des Etats Unis face aux « niggers » :

« Enfin, l'essentiel. Tous les centres industriels et commerciaux d'Angleterre ont maintenant une classe ouvrière scindée en deux camps ennemis : prolétaires anglais et prolétaires irlandais. L'ouvrier anglais ordinaire déteste l'ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie. Il se sent à son égard membre d'une nation dominante, et devient, de ce fait, un instrument de ses aristocrates et capitalistes contre l'Irlande, et consolide ainsi son pouvoir sur lui-même. Des préjugés religieux, sociaux et nationaux le dressent contre l'ouvrier irlandais. Il se conduit envers lui à peu près comme les blancs pauvres envers les niggers dans les anciens Etats esclavagistes de l'Union américaine. L'Irlandais lui rend largement la monnaie de sa pièce. Il voit en lui le complice et l'instrument aveugle de la domination anglaise en Irlande. Cet antagonisme est entretenu artificiellement et attisé par la presse, les sermons, les revues humoristiques, bref, par tous les moyens dont disposent les classes au pouvoir. Cet antagonisme constitue le secret de l'impuissance de la classe ouvrière anglaise, en dépit de sa bonne organisation. C'est aussi le secret de la puissance persistante de la classe capitaliste, qui s'en rend parfaitement compte ».

Pas brillante la situation de l’immigration en 1870 en Angleterre ! Deux camps ennemis se font face : prolétaires anglais contre prolétaires irlandais ! Il faut préciser que Marx ne s’attend plus autant qu’en 1848 à une « union grandissante de la classe ouvrière » puisqu’il milite pour le droit à l’autodétermination nationale du peuple irlandais.

Marx ébauche une démonstration matérialiste de la continuité de la xénophobie (non pas du racisme) dans le capitalisme moderne, où le « rejet de l’autre » - en tant que concurrent sur le marché du travail - est « le secret de la puissance persistante de la classe capitaliste ».

Première cause : la concurrence économique entre les prolétaires, toujours en premier lieu : «l’ouvrier anglais ordinaire déteste l'ouvrier irlandais comme un concurrent qui abaisse son niveau de vie ». Un schéma particulier de l'accumulation du capital implique une distribution spécifique du travail, représentée sur le marché du travail par des taux de salaires différents. Dans les périodes de restructuration du capital, alors que le travail se trouve déqualifié, les capitalistes remplacent les travailleurs qualifiés en place par une main d’œuvre meilleur marché et moins qualifiée. Si les deux groupes de travailleurs ont des origines nationales/religieuses différentes, et par voie de conséquence sans doute des langues et des modes de vie différents, s’impose alors un potentiel de rejet irrationnel dans les deux entités de prolétaires. C’est une situation qui s’est souvent répétée dans l'histoire de la classe ouvrière américaine sous forme de divisions raciales médiatisées, alors qu’au fond elles étaient des tentatives bornées des travailleurs qualifiés pour défendre leurs positions dans les ornières nationales.

Deuxième cause : l'attrait de l'idéologie du rejet de l’autre (pas un racisme en soi) pour les travailleurs autochtones, pas spécialement blancs de peau, qui est conditionné par la croyance en l’appartenance à la nation indifférenciée : « le travailleur anglais ordinaire... se sent un membre de la nation dominante ». Partant, le simple fait de la concurrence économique entre différents groupes de travailleurs n'est pas suffisant pour expliquer le développement de la xénophobie. Pourquoi la xénophobie op2re-elle une telle séduction sur nombre de travailleurs autochtones ? De nos jours, les idéologues gauchistes hurlent contre l’assimilation de la délinquance à l’immigration mais en même temps confortent ainsi la xénophobie, en premier lieu, en niant une part de la même insécurité sociale et civile vécue et subie par les prolétaires maghrébins, français de souche eux aussi. C’est un fait que les derniers arrivés (les italiens avant guerre, les maghrébins de nos jours) étant les plus pauvres et les plus ostracisés dans le marché du travail, comportent souvent quelques chenapans et criminels qui vont servir à faire du tort à l’immense majorité qui ne souhaite qu’aimer, travailler et vivre normalement. Ces rebelles voyous sont de fait la rançon, logique dans le système – face au gangstérisme de l’élite bourgeoise et de ses banquiers fraudeurs - d’une exploitation cynique de cette vaste majorité de la main d’œuvre soumise au besoin de la survie.

Jerry Grevin, journaliste américain militant du CCI, voulant trouver une faiblesse de conception de l’immigration chez l’alter ego de Marx, Engels, s’aligne sur les agités gauchistes qui dénoncent comme réactionnaire toute notion d’intégration4. La société d’avenir ne peut être en régression par rapport au progrès

Jerry Grevin et sa femme

représenté par la nation sur le tribalisme. Grevin reproduit d’abord la citation d’Engels qui
, déplorait-il, pour critiquer les immigrés socialistes allemands de ne pas apprendre l’anglais, écrivait : « Ils devront retirer tous les vestiges de leur costume d’étranger. Ils doivent devenir complètement des Américains. Ils ne peuvent attendre que les Américains viennent vers eux ; ce sont eux, la minorité et les immigrés, qui doivent aller vers les Américains qui constituent la vaste majorité de la population et sont nés là. Pour faire cela, ils doivent commencer par apprendre l’anglais ». Engels reste pourtant « marxiste » sur la question de l’intégration puisqu’on peut mettre en parallèle sa réflexion avec les diverses remarques de Marx dans le Capital qui considère comme progressiste la dissolution des communautés dans des ensembles plus vastes.

(ci-contre, Jerry Bornstein, dit J.Grevin de la section de New York du CCI, venu me rendre visite à Fontenay  aux Roses en 1989, mais sans Willy Brandt. Il me confia un jour qu'il était fier de porter le même nom que Trotski. Ce charmant camarade, journaliste, bibliothécaire et écrivain, auteur d'un livre sur la chute du mur de Berlin, avec Willy Brandt, est hélas décédé il y a quelques années à peine âgé de 62 ans).

J.Grevin nuance qu’il est vrai que le mouvement révolutionnaire mené par les immigrants devait s’ouvrir aux ouvriers


américains parlant anglais, mais : « …l’insistance sur l’américanisation du mouvement qui était implicite dans les remarques d’Engels s’avéra désastreuse pour le mouvement ouvrier car elle eut pour conséquence de laisser les ouvriers les plus formés et expérimentés dans des rôles secondaires et d'en remettre la direction entre les mains de militants peu formés, dont la qualité première était d’être nés dans le pays et de parler anglais ». Grevin fait là une confusion entre d’une part, la nécessité naturelle pour les nouveaux immigrants d’apprendre la langue du pays où ils aterrissent, d’envoyer leurs enfants à l’école – que tout socialiste comme Engels encourageait – et l’ouvriérisme chauvin qui servit de tremplin, bien plus tard et indépendamment des écrits d’Engels, depuis Moscou à la promotion de ses hommes de main. La position marxiste traditionnelle n’a jamais été ni d’encourager l’ignorance ni le maintien de traditions caduques ou tristement arriérées, ni du grégarisme tribal. De même pour les langues diverses, l’évolution vers une langue commune est facteur d’unité et de mutuelle compréhension. La révolution française a heureusement fait disparaître la plupart des patois ; la révolution maximaliste mondiale militera elle aussi en faveur d’une seule langue pour l’humanité. Basta ! il y aura toujours des universités pour archiver cultures et langues diverses, pour les maintenir vivantes ou mortes.

Une autre remarque d’Engels jette ensuite le trouble dans l’esprit de J.Grevin: « Il me semble que le grand obstacle aux Etats-Unis réside dans la position exceptionnelle des ouvriers du pays… (La classe ouvrière du pays) a développé et s’est aussi, dans une grande mesure, organisée elle-même en syndicats. Mais elle garde toujours une attitude aristocratique et quand c’est possible, laisse les emplois ordinaires et mal payés aux immigrants dont seulement une petite partie adhère aux syndicats aristocratiques ».

Grevin en déduit : « Même si elle décrivait de façon tout à fait juste la façon dont les ouvriers du pays et les immigrés étaient effectivement divisés entre eux, elle (la remarque d’Engels) sous-entendait de façon erronée que c’étaient les ouvriers américains et pas la bourgeoisie qui étaient responsables du gouffre entre les différentes parties de la classe ouvrière ». C’est bien Grevin qui est dans les nuages pourtant, car, déjà les syndicats (et pas simplement une bourgeoisie abstraite) divisaient les ouvriers en catégories qualifiées et non qualifiées, et nationaux ou étrangers, sur la base du corporatisme et et de la traditionnelle mentalité autarcique chauvine. Aujourd’hui, un des nouveaux et meilleurs moyens de diviser les ouvriers est d’afficher les certitudes arrogantes de l’antiracisme officiel, certifié d’Etat, à l’instigation de la diversité syndicaliste et anarchiste5, comme on l’analysera ultérieurement dans ce livre. L’internationalisme multiracial de Grevin est idéaliste.

J.Grevin persiste à donner tort à Engels : « De toute façon, l’histoire même de la lutte de classe aux Etats-Unis a réfuté la vision d’Engels selon laquelle l’américanisation des immigrés constituait une pré-condition à la constitution d’un mouvement socialiste fort aux Etats-Unis. La solidarité et l’unité de classe au delà des aspects ethniques et linguistiques furent une caractéristique centrale du mouvement ouvrier au tournant du 20e siècle. Les partis socialistes américains avaient une presse de langue étrangère et publiaient des dizaines de journaux, quotidiens et hebdomadaires, en plusieurs langues. (…) La majorité des membres du Communist Party et du Communist Labor Party, fondés en 1919, étaient des immigrés. De même le développement des Industrial Workers of the World (IWW) dans la période qui a précédé la Première Guerre mondiale provenait essentiellement de l’adhésion des immigrés, et même les IWW à l’Ouest qui comptaient beaucoup d’Américains "de naissance", comportaient des milliers de Slaves, de Chicanos et de Scandinaves dans leurs rangs ».

Mais c’est J.Grevin qui a encore tout faux. D’une part l’américanisation eût lieu, mais sous la forme dite multiculturelle, si exaltée de nos jours par les gauchistes antiracistes et qui maintient férocement les clivages raciaux et les sentiments d’infériorité sociale. De mouvement socialiste fort et unifié il n’y eût point aux Etats Unis, où à la veille de la guerre tous les drapeaux syndicaux et socialistes furent repliés pour obtempérer à l’union nationale. Le nombre de journaux et l’aspect multiracial ne sont pas une garantie de force politique si les principes politiques internationalistes sont bafoués à la première occasion.

La concurrence n'est pas un phénomène passager ou secondaire. Elle est la base même des rapports de production capitalistes, qui opposent la masse des travailleurs individuels, «libres» vendeurs de leur force de travail, au capital propriétaire des moyens de production, de plus en plus concentrés et elle divise aussi les travailleurs entre eux. Elle est la base du salariat comme mode d'exploitation de la force de travail, et ne pourra disparaître qu'avec lui.

Les transformations structurelles de l’immigration

Revenons à l’histoire de l’immigration, du point de vue marxiste, à une époque où cette religion à la mode satanique, l’intégrisme musulman, n’était pas l’étalon de mesure ou le nuage de fumée pour favoriser la confusion. Lénine, qui reste un génie politique indépendamment de sa chute politique dans le pouvoir, avait examiné avec pertinence la base économique de l’immigration. Elle est constituée par le développement inégal du capitalisme, ce qui est fondamental. En citant les statistiques de l’immigration aux USA et en Allemagne, Lénine considérait que la progression de l’immigration des travailleurs ne cessait de s’accentuer, mais que sa structure avait changé à partir de 1880-1890. Alors que dans la période précédente l’émigration européenne provenait essentiellement des « vieux pays civilisés » (Angleterre et Allemagne), où le capitalisme se développait le plus vite, désormais, les pays « arriérés » (en commençant par l’Europe orientale) fournissaient à l’Amérique et aux autres pays capitalistes « avancés » des travailleurs de moins en moins qualifiés. Dans ces conditions, d’une part « les pays les plus arriérés du vieux monde, ceux qui ont conservé le plus de vestiges du servage dans tout leur système de vie, passent pour ainsi dire par l’école forcée de la civilisation » (c’est à dire du capitalisme) mais aussi ce processus accentue l’« arriération » des pays déjà les plus retardataires, transformés en fournisseurs massifs de main d’oeuvre. Lénine était plus dans la ligne du souci d’intégration d’Engels que de Grevin et ses billevesées multiculturalistes typiquement américanophiles. La question de l’intégration de populations étrangères n’est pas, à l’origine et au fond, une question philosophique ou raciale, c’est de constitution de la classe ouvrière qu’il s’agit dans le procès d’industrialisation nationale. La nation pour industrialiser ne pouvait conserver les critères ethniques ou religieux ni les barrières de langues, ni l’illettrisme.

Le capitalisme au XXIe siècle ne peut plus jouer ce rôle d’intégration et récuse toute dignité d’ouvrier (personne d’ailleurs ne veut plus être ouvrier). La nation étouffe, et la menace réside plus dans la tentation de retourner en arrière que d’avancer. La bourgeoisie n’intègre plus depuis longtemps des classes sociales reconnues comme telles. Elle parque des masses de travailleurs soumis à des rites religieux arriérés et à des clans syndicaux. Lénine avait du génie de voir, déjà, en partie, la vérité : d’ex-colonies transformées de plus en plus en réservoirs de main d’œuvre pour maintenir sous perfusion le capitalisme dans les anciennes nations. Lénine rêvait tout haut néanmoins en pensant que si les travailleurs russes étaient les plus attardés, ils étaient un ferment d’internationalisme : « Les ouvriers de Russie, comparés au restant de la population, sont l’élément qui cherche le plus à échapper à ce retard et à cette sauvagerie (...) et qui s’unit le plus étroitement aux ouvriers de tous les pays pour former une seule force mondiale de libération». Dans le concret, tranché par l’histoire, pas d’union grandissante de la classe ouvrière, mais une expansion de divisions nationales. Dans la crise économique, comme dans la guerre, une bonne partie des ouvriers a tendance à plonger dans la xénophobie et l’autodéfense nationale obtuse. La triste « union » fût sacrée en 1914 mais au profit des bourgeoisies en lice.

Historiquement, la concurrence entre les travailleurs eux-mêmes n’est pas un phénomène passager ou secondaire, elle est la base même des rapports de production capitalistes, qui opposent la masse des travailleurs individuels, « libres » vendeurs de leur force de travail, au capital propriétaire des moyens de production, de plus en plus concentrés. Mais avec l’immigration moderne ce n’est plus un simple problème de compétition économique qui est posé, au quotidien et à l’année, mais religieux et culturel6. Tout est plus compliqué.

Dans l’introduction à ce livre, j’ai parlé d’un premier aspect de la « religion de l’immigration », la théorie de l’immigré comme révolutionnaire naturel, authentique, presque génétique. Lénine s’est moqué en 1915, bien avant nous du culte de l’immigrationnisme, cet opportunisme d’intellectuel qui n’imagine la classe ouvrière que comme classe immigrée ou l’immigré comme le suc de ladite classe prolétarienne, pour ne pas dire son thermomètre internationaliste : « Confronté au développement des luttes que mènent les travailleurs immigrés, à leurs formes originales, à leurs difficultés, l'opportunisme «de gauche» veut voir dans l'immigration le «vrai» prolétariat, la réalisation d'une idée mythique du prolétariat, il exalte les divisions, et les renforce, pour le plus grand profit du capital. De son côté l'opportunisme «de droite» nie la réalité de ces divisions, des contradictions développées par l'impérialisme dans la classe ouvrière elle-même, soit pour laisser les immigrés à leur sort, soit pour considérer qu'ils posent un simple problème d'inégalité économique, juridique et sociale, n'appelant qu'une amélioration du sort des plus «défavorisés». Quant à nous, communistes, nous regardons d'autant mieux ces contradictions en face, pour en reconnaître les causes objectives et les limites, que toute notre action vise davantage à les surmonter. Nous savons que la classe ouvrière tout entière peut ainsi espérer une formidable libération d'énergie révolutionnaire, un grand pas en avant vers son émancipation. Dans notre lutte pour le véritable internationalisme et contre le «jingo-socialisme», notre presse dénonce constamment les chefs opportunistes du S.P. d'Amérique, qui sont partisans de limiter l'immigration des ouvriers chinois et japonais (surtout depuis le congrès de Stuttgart de 1907, et à l'encontre de ses décisions). Nous pensons qu'on ne peut pas, à la fois, être internationaliste et se prononcer en faveur de telles restrictions. Nous affirmons que si les socialistes américains, et surtout les socialistes anglais, qui appartiennent à des nations dirigeantes et oppressives, ne sont pas contre toute espèce d'entrave à l'immigration et contre toute possession de colonies (les îles Hawaii), s'ils ne sont pas pour l'indépendance totale des colonies, ce ne sont en réalité que des «jingo»-socialistes ».7.

Or, les restrictions théoriques vont venir. Les restrictions à l’immigration sans fin aussi !

En 1913, Lénine décrit ce phénomène qui vient s’ajouter aux anciennes classes ouvrières nationales, une immigration qui ne vient plus de l’intérieur dans les pays anciens, un capitalisme qui génère des réservoirs de main d’œuvre à distance. Il constate que le capitalisme : « a créé une sorte particulière de transmigration des peuples. Les pays dont l’industrie se développe rapidement utilisent davantage de machines et évincent les pays arriérés du marché mondial, relèvent chez eux les salaires au-dessus de la moyenne et attirent les ouvriers salariés des pays arriérés. Des centaines de milliers d’ouvriers sont ainsi transplantés à des centaines et des milliers de verstes. Le capitalisme avancé les fait entrer de force dans son tourbillon, les arrache à leurs contrées retardataires, les fait participer à un mouvement historique mondial et les met face à face avec la classe internationale puissante et unie des industriels.8 »

Mais Lénine raisonne comme on pouvait encore raisonner au début du XXe siècle, sans pouvoir encore tenir compte des conditions que va poser la Première Guerre mondiale – une exigence massive de la main d’œuvre immigrée – tout comme du freinage inverse de la crise de 1929. Il raisonne encore comme ses pères spirituels Marx et Engels, en pensant que le capitalisme va naturellement intégrer « progressivement » et positivement ces travailleurs « arrachés à leurs contrées retardataires » ; sans savoir encore que le capitalisme décadent n’a plus ni ce projet ni ce pouvoir de « faire évoluer » cette main d’œuvre dans le sens où Engels utilisait le terme d’américanisation/intégration des nouveaux arrivants.

Peut-on négliger ce vieux constat du Manifeste de 1848 selon lequel la classe ouvrière se développe d’abord nationalement sans être pour autant une classe nationale. La capacité des ouvriers autochtones à absorber les autres prolétaires d’origine étrangère (par la lutte commune) semblait s’être confirmée pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, malgré des violences ponctuelles, rares, contre les « envahisseurs », quoique déplorables. Le problème de l’absorption - on ne parlait pas alors d’intégration - de ces nouveaux bras nus devait déjà connaître ses limites, ou a fortiori créer d’autres divisions, sans que syndicats et partis socialistes ne puissent en limiter les excès au nom de l’œcuménique « union grandissante du prolétariat internationaliste ». Des couacs déjà au 19e siècle…

XENOPHOBIE EN MILIEU OUVRIER ?9

L’histoire revisitée par certains sociologues, plus psychologues de pacotille qu’historiens, aboutit à de grotesques révisions et interprétations décalées.

Le 17 août 1893, dans les marais salants d’Aigues-Mortes où la récolte du sel rassemblait des centaines de travailleurs français et italiens, s’est déroulé une émeute opposant «trimards » français et ouvriers immigrés italiens. Au moins huit italiens ont été tués et des dizaines d’autres blessés. En dépit des preuves accablantes réunies contre les saisonniers autochtones, les assassins furent tous acquittés. Directeur d’études à l’EHESS (école des hautes études sociales) et membre de la commission gouvernementale antiraciste, Noiriel a étudié de près, en bibliothèque, le déroulement du drame, l’expliquant comme conséquence des mutations politiques et économiques de la fin du XIXe siècle. Selon lui, les discours officiels sur la fierté d’être français ont incité les laissés-pour-compte de la République à s’acharner contre ces étrangers ; le patronat, les militaires, les journalistes, les juges et les politiciens sont parvenus à échapper à leurs propres responsabilités. L’analyse est assez réductrice et conforte les ignorances sur les causes réelles et la théorie gauchiste bobo d’un racisme éternel intrinsèque à la classe des « beaufs ». Noiriel en rajoute une couche, en refaisant l’histoire de la fin du XIXe siècle mais à la lumière de ce qu’il voit en ce début du XXIe siècle. A propos des Italiens tués lors des affrontements sanglants de ce 17 aout 1893, Noiriel parle explicitement de « victimes de l'identité nationale», avec une allusion plus qu'évidente à un vulgaire débat « identitaire » avorté d’un parti gouvernemental. En faisant un parallèle avec la situation actuelle, il conteste bien la thèse du livre du bourgeois souverainiste Max Gallo auteur du brouet « Fiers d'être Français ! »10. Noiriel lui oppose un article du site gauchiste Bellaciao qui s'intitule «Mohammed s'appelait alors Giovanni », comme exemple de tentative de « susciter un réflexe de solidarité avec [les immigrés] d'aujourd'hui » en rappelant les souffrances de ceux d'hier. Un autre ouvrage de Noiriel - « Le creuset français », paru en 1988 - passait pour la première histoire sérieuse de l'immigration en France (il n’en existe aucune de sérieuse !). Il s’autorisait à décrire la construction juridique et administrative de l'immigré, avec l'apparition des termes « immigration » et « immigré », comme coïncidant avec les débuts de la Troisième République. Pure fantaisie de sociologue chauvin, ces termes existent avec leurs équivalents depuis l’Antiquité11

Noiriel succombe lui aussi au fond à l’idéologie de l’ouvrier « beauf »: « En effet, cette affaire (d’Aigues-Mortes) figure aujourd’hui dans toutes les histoires de l’immigration comme l’exemple le plus sanglant de la xénophobie ouvrière ». Noiriel place la xénophobie sur le même plan que le concept large et confus de racisme, qui permet aux bourgeois moralistes exploiteurs et à leur intelligentsia de diaboliser en général les classes inférieures. En réalité, loin d’être des rixes racistes, les quelques 80 rixes qui ont lieu en France de 1870 à 1890 (y inclus les « Vêpres marseillaises » du 17 juin 1881) ne concernent pas une lutte pour « l’identité nationale » mais, très prosaïquement pour « défendre son boulot ». Ces rixes se confondent souvent même avec la lutte contre les « jaunes » ce que n’examine pas monsieur le sociologue autorisé à publier ce genre de pensum étroit. Le « massacre des Italiens » du 17 août 1893 est fort mieux résumé, au plus près de la vérité dans l’annexe 1 du rapport du procureur général de Nîmes Léon Nadal. Personne n’est blanc. Les ouvriers piémontais plus costauds que les « trimards français » cassent les cadences ; ce sont eux les premiers provocateurs quand l’un d’eux jette son pantalon sale dans la cuve à eau potable des ouvriers autochtones, déclenchant la bagarre meurtrière. En vérité, la chasse à l’italien dans les rues d’Aigues-Mortes est encouragée par les petits patrons et ces fameux « trimards » qui ne sont pas des ouvriers évolués. Peut-on même les qualifier de prolétaires ? Ils sont pour la plupart vagabonds, SDF apaches, saisonniers sans foi ni loi. Ils sont bagarreurs et violents. La classe ouvrière est encore en train de se «constituer » dans les années 1880 mais compte une majorité d’anciens ruraux, illettrés, instables et impulsifs. Elle n’est pas encore cette classe de masse qu’elle va devenir progressivement jusqu’au début du XXe siècle, délaissant les vieux fantasmes jacobins et sanguinaires. Les éléments massacreurs d’Aigues-Mortes sont plus proches du lumpen que de la classe ouvrière industrielle qui n’aura plus le culte de l’émeute, et ne se rangera plus derrière ces petits boutiquiers terroristes, ancêtres de nos fanatiques islamistes, pour qui l’appel au meurtre de l’étranger était le pic de la révolte. Noiriel ne nous dit quasiment rien des réactions de la IIe Internationale qui pourtant, face à ce drame, en appelait à la nécessité de la fraternité fondamentale entre ouvriers. Le seul élément moderne que nous retiendrons du drame d’Aigues-Mortes est qu’il a lieu en phase de crise économique, d’une grave crise du « bassin d’emploi » des salins du Midi. Et cela nous apparaît comme une explication bien plus moderne, et utile à la compréhension de nos problèmes… modernes, apparemment insolubles pour certains comme le sel d’Aigues-Mortes. S’il n’y a plus assez à bouffer pour tous, tous les arguments ne sont-ils pas bons, quoique impulsivement…

Pour dépoussiérer la question de l’immigration d’un idyllisme qui efface tant de pans d’une histoire douloureuse, j’ai négligé volontairement les grands moments de fraternité des peuples, voire de fusion au moment des révolutions ou des plus belles grèves. Suffisamment de livres ont été consacrés à des éloges dithyrambiques mérités, quoique parfois assez redondant, pour que je m’étende sur cet aspect. La xénophobie resta prégnante au cours des frayeurs nationales de la révolution jacobine, et ne disparut jamais complètement au cours de la révolution russe et alentours.

EMIGRATION, IMMIGRATION ET REVOLUTION

Ces trois termes sont équivalents, selon le point de vue auquel on l’on se place, en interne ou en externe. L’immigration n’est pas le propre de la classe ouvrière. L’utopie consolatrice gauchiste immigrationniste survit dans l’imagerie du doux rêve bolchevique disparu. L’immigrationnisme gauchiste, anarchiste et ultra-gauche (version maximaliste) se veut fidèle aux grandes heures plus ou moins exagérées de la fraternité des peuples des années héroïques de la vague mondiale révolutionnaire des années 1920. A la suite de la boucherie de la Première Guerre mondiale, les prolétariats, ces millions étrangers les uns aux autres dans la guerre impérialiste, avaient fait montre d’une belle leçon d’humanité avec toute une série de fraternisations inquiétantes pour la bourgeoisie sanguinaire. On ne comptait plus les grèves de solidarité indépendamment des nationalités et les généreux messages de soutien des partis ouvriers et communistes.

Les flux migratoires du début du 20ème siècle, qui convenaient parfaitement au besoin en main d’œuvre d’un capitalisme en crise puis en reconstruction après ses désastres de la guerre, portaient en eux le dynamisme de ce prolétariat universel possible fossoyeur d’une société inique, cruelle et bardée de frontières. Il était clair que le prolétariat pouvait être à la fois un instrument de profit mirifique pour les capitalistes mais en même temps son exécuteur testamentaire. Curieuse classe, à la fois dans le capitalisme et dehors, caractéristique qui sera attribuée peu après la vague révolutionnaire des années 1920 aux seuls juifs, d’être ou communistes ou capitalistes. Très vite la bourgeoisie mondiale, bien avant la montée du nazisme fustigea les juifs d’être responsables de cette dangereuse internationalisation de la lutte des classes, s’appuyant en particulier sur le fait que la plupart des dirigeants du parti bolchevique étaient juifs, ainsi que de nombreux membres de la IIIème Internationale. Cette prégnance d’éléments d’origine juive à cette époque de grandes migrations nécessaires à la survie et au développement continu du capitalisme ne devait rien à une prétendue élite juive, mais au fait que, dans les pays de l’Est, une bonne partie de la population comptait de vieilles familles juives et que, parmi eux, nombre d’étudiants cultivés bafoués pour leur avenir par l’autocratie capitaliste, choisirent de s’identifier à la lutte historique du prolétariat.

Dans l’urgence de reconstruire après les dégâts de la guerre, les flux migratoires des juifs étaient pourtant secondaires au milieu d’une foule d’autres nationalités paupérisées et rendues « mobiles » pour aller se vendre aux industriels de l’Occident.

L’immigration, malgré des politiques toujours restrictives n’était pas un problème comme de nos jours, mais dans son versant émigratoire elle pouvait être restreinte comme nous le rappelle Marx dans Le Capital, quand landlords britanniques et industriels étaient opposés à laisser fuir la main d’œuvre nationale. Les gauchistes en général et les trotskiens en particulier, en bons néo-staliniens, peuvent s’imaginer de manière idyllique d’une gestion compréhensive de l’immigration dans le pays où la révolution avait triomphé. Or, la Russie, puissance industrielle de second ordre n’avait pas de problème d’immigration de main d’œuvre comme à l’époque de Poutine, quand même elle croulait sous les déclarations internationalistes. Sa main d’œuvre elle la puisait encore parmi ses paysans et les peuples périphériques. La Russie stalinienne fut longtemps présentée mensongèrement comme un havre de travail garanti quand le chômage explosait à l’Ouest dans les années 1930, veille de la deuxième boucherie mondiale, et dite première période de la contre révolution.

La dite contre-révolution stalinienne vint à temps pour montrer que toute révolution prolétarienne victorieuse dans un seul pays ne peut que refermer ses frontières et surtout pas promettre d’accueillir à bras ouvert les chômeurs du monde entier. L’autarcie du capitalisme d’Etat inaugure l’exploitation absolue sans salariat au fond des goulags. On touche là un problème de fond sur lequel je reviendrai : la révolution mondiale suppose une réorganisation primordiale de la société qui permette à tous les peuples de vivre décemment là où ils vivent et pas de se précipiter en foule là où il existe du travail à profusion et aléatoire…à caractère non spécialisé.

Paradoxalement les révolutions provoquent en général une émigration forcée. Cette immigration politique est plus politique qu’économique. Elle est émigration pour sauver sa peau et son statut social.

Si l’on remonte à la révolution française, l’immigration « inversée » a mauvaise presse. Les « émigrés » sont fustigés. Ce sont les nobles fuyards, les ennemis du peuple qui emportent la patrie à la semelle de leurs souliers. L’émigration forcée des protestants n’est plus qu’un vieux souvenir. Et pourtant, l’immigration de bras nus existe déjà, paysans déserteurs des armées jacobines puis napoléoniennes. L’immigrant est donc un traître à la patrie. Mais au milieu du siècle d’une autre révolution, la révolution industrielle, le capitalisme est attirant dans les zones où il développe son industrie florissante. De 1845 à 1854, quelques 2.900.000 immigrants sont arrivés aux États-Unis, plus que lors des sept décennies précédentes. La plupart de ces immigrants provenaient d'Irlande et d’Allemagne. Pour les irlandais, l’immigration a été causée par la famine des pommes de terre et pour les Allemands elle aurait été le produit de l'échec des révolutions de 1848. En réalité ce n’était pas tant l’échec de la révolution de 1848 que la misère. Au cours de l'année de pointe de l'immigration, en 1854, l'émigration allemande aux États-Unis a dépassé celle de l'Irlande du double. La surpopulation a joué le rôle le plus important dans la motivation des Allemands à émigrer. Comme la terre était devenue plus rare et coûteuse, de nombreux agriculteurs choisissaient de s’expatrier pour trouver les terres abondantes du Nouveau Monde. Comme en Irlande, l'industrialisation et la concurrence d'Angleterre rendaient de plus en plus difficile pour les artisans et paysans allemands de gagner décemment leur vie. L'unification croissante de l'économie allemande aggravait encore la situation, avec la suppression des péages internes et les obligations pour les artisans des sections les moins industriellement avancées de l'Allemagne, dans leurs efforts pour soutenir la concurrence avec ceux des Etats voisins ; en Wurtemberg, par exemple, un tisserand sur six avait fait faillite entre 1840 et 1847. (...)


TABLE DES MATIERES

Avant-propos

Introduction 13


Chapitre 1 : L’histoire révisée comme accessoire de la théologie policière 35

Des traficants d’esclaves aux traficants d’histoire 35

Des minoens aux achéens (crétois et grecs) 48

L’histoire antique islamisée 51

Le passé commercial de la théologie islamique 66

Décadence des civilisations ? 69

Ou effondrement du système financier ? 73

Le voyage faiseur de mythe 80

Chapitre 2 : Science et religion 89

Le religieusement correct 89

Quand les nazis annexaient l’Antiquité 96

Le savoir grec inexploitable par la religion mahométane 97

Premier ennemi de la religion : les mathématiques 101

Et les faussaires de la propagande islamiste 103

Deuxième ennemi de la religion : la médecine scientifique 108

Les bases de l’arabisme dans la médecine latine (ou le pseudo scientisme musulman) 114

Le bazar de l’islam originel (Dieu n’est pas mort en Orient pour le « commerce de commission ») 117

Le mythe de la tolérance musulmane en Andalousie 123

L’islam machine à ignorance 126

Le déclin moyenâgeux de l’islam 134

L’apologie du cosmopolitisme arabo-musulman 137

L’affaire Gougenheim 143

Fuite des cerveaux aliénés 147

Chapitre 3 : PROLETARIAT ET DIVISIONS ETHNICO-RELIGIEUSES 149

L’immigration et le vrai prolétariat 149

Les transformations structurelles de l’immigration 159

Xénophobie en milieu ouvrier ? 164

Emigration, Immigration et révolution 167

L’islam compatible avec le bolchevisme ? 172

L’immigré un arriviste opportuniste ? 176

Une nouvelle division du travail ethnico-religieuse 184

La bourgeoisie américaine empêche la reformation du prolétariat 188

Chapitre 4 : MONDE DU TRAVAIL ET IMMIGRATION 203

Petit historique de la rétention immigrée 204

L’explosion de l’immigration clandestine 208

La sainte alliance du pétrole et de la foi 211

Comment la gauche bourgeoise a remplacé le prolétaire par l’immigré 212

La tolérance de l’islam « francisé » 213

L’usine stade suprême de l’intégration islamique 215

Chapitre 5 : NATION ET IMMIGRATION 223

Pousser le capitalisme dans ses contradictions ou l’accompagner dans sa décadence ?

La préférence immigrée des bordiguistes 228

Encadrement national multiethnique 235

Le déguisement religieux : fanatisme et fatalisme musulman 239

La question de la femme décrédibilise l’islam 252

Une islamisation galopante du Sud au Nord ? 254

Chapitre 6 : ANTIRACISME ET ISLAMOPHOBIE 261

Les raisons de la victoire (étriquée) d’Ennhada 269

L’institution de l’antiracisme germanopratin 276

Régularisation de tous les sans-papiers ? 285

Un décor moral ou une mode provocatrice ? 288

Chapitre 7 : QUELLE INTEGRATION DANS LE CAPITALISME ? 297

Le capitalisme qui ne peut plus intégrer 297

Fin du nomadisme prolétarien 299

Couches moyennes et fascisme 302


Pour conclure : Washington akbar ! 309

Annexe 316

Le reflet religieux (Marx, extraits du Capital) 316

L’excès constant de population (ibid) 319

Le commerce de commission (ibid) 320

Marx rend hommage aux Grecs anciens (in Contribution à la critique de l’économie politique, 1859) 322

Bruno Bauer et le christianisme primitif (F.Engels) 324

Le protestantisme du point de vue matérialiste (F.Engels) 334

Contribution à l’histoire du christianisme primitif (F.Engels) 337

Note d’Engels sur l’islam 362

La rencontre de la sainte féministe C.Fourest et du batteleur de foire islamique T.Ramadan 363

Les contes des mille et une bigoteries du capitalisme allemand (extrait de mon blog) 374


Bibliographie 379


NOTES

1 Le Capital, tome premier, p. 509 (ES 1976).

2 Le Capital, livre troisième, p.140-141.

3Gérard Noiriel: Le massacre des Italiens (Aigues-Mortes, 17 août 1893) Ed Fayard 2010. Une interprétation moderne antiraciste et a-historique, alors que le drame fut de nature plus primaire que racial, un « droit au travail » et à l’existence dans la région de naissance.

4 Article sur le site du Courant Communiste International: « Islam : un symptôme de la décomposition du capitalisme » (mars 2005).

5 Composée d’éléments formellement « salariés » et non bourgeois sociologiquement…

6 Le mot culturel est vague, mode de vie et mœurs correspondent mieux aux clivages qui dépersonnalisent le quartier ou la ville ouvrière. Une importation d’idéologie arriérée vient contrecarrer et la conscience de classe et l’internationalisme. Pendant la période de contre révolution qui se poursuivait après 1945, les travailleurs russes restèrent marqués par l’antisémitisme sous Staline puis, après la chute du mur, en ex RDA ; par ex, des exactions racistes eurent lieu contre les employés vietnamiens et cubains… Plus qu’au temps de la fin de la dernière période de colonisation, dans la durée, les immigrés – non assimilés, maintenus au bas de l’échelle sociale, stigmatisés par périodes – renouent avec l’aliénation religieuse comme consolation ou provocation. C’est ce qu’on essaiera de comprendre plus loin, mais qui est déjà très simple à comprendre : quand on est malheureux dans un présent désolant et sans perspective de « s’en sortir », quoi de plus consolant que de se réfugier dans un passé mythique, inventé et codifié par des théocrates pervers ?

7 Jingoïsme : terme anglais pour définir le chauvinisme patriotique apparu en 1878 (Crise et guerre en Orient). La vision non nationale de la formation de la classe ouvrière est anti-marxiste, car cette classe se constitue effectivement dans la nation où elle ne peut rester un agrégat d’ethnies ou de races sous peine de ne pouvoir jamais devenir internationaliste. La classe c’est l’eau vive qui déborde de la bouteille et vient abreuver l’océan du socialisme 

8 « Le capitalisme et l’immigration des ouvriers ».

9 Gérard Noiriel : Le massacre des Italiens (Aigues-Mortes, 17 août 1893) Ed Fayard 2010.

10 M.Gallo, piètre historien, se sert de la tragédie d'Aigues-Mortes de façon instrumentale chauvine. Il prétend opposer les Italiens d'antan, qu'il considère comme un modèle d'intégration, aux peuples de banlieue et leurs émeutes, dont il ne faut pas nier la « dimension ethnique », qui risquent de provoquer la « balkanisation de la France ». Ce en quoi il n’avait pas entièrement tort, sauf qu’il est désormais plus question d’islamisation que de balkanisation.

11 Immigrant y rime souvent avec « envahisseur », par exemple lorsque la Crète voit arriver les « immigrants achéens » et les « envahisseurs Doriens », cf. Will Durant, p.6. Puis les « conquérants romains » et les « immigrés minoens d’Egypte », etc.

vendredi 12 janvier 2024

GABRIEL ATTAL UNE AMBITION SANS BORNE


«  La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois. (…) Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale ». MANIFESTE COMMUNISTE 1847

« Il se méfiait toujours de ces fonctionnaires aux allures de minets désuets, portant leur suffisance jusqu'au choix de leurs boutons de manchette. Le sociographe, 2010, Annick Belzeaux (Cairn.info)

 

1968 : il était interdit d'interdire

2024 :il est interdit de penser

 

Révolution ! Tel fût le titre naguère du manifeste électoral benoîtement libéral bourgeois du président reconduit une seconde fois grâce au système électoral truqué par le pognon et l'arrogance des élites bourgeoises. Il faut dire au positif du règne macronien qu'il a fait aussi fort que toutes les autres bourgeoisies européennes pour s'emparer puis dévitaliser les grands principes d'un prolétariat supposé messianique : l'internationalisme est devenu exaltation du migrant, entre compassion et laxisme ; la constitution sous le roi des bobos, Hollande, ayant supprimé le mot race, on avait bien compris qu'il s'agissait surtout de gommer le terme classe, pour lui préférer  « classes moyennes » où tous les chats sont gris. Une pitoyable candidate écolo-bobo a surenchéri en proposant de remplacer la notion de lutte de classe par « pauvrophobie », comme quoi la connerie « insoumise » est sans fond et sans fin ! 

Nous voici avec des miniatures de « ministres révolutionnaires » ce qui n'a jamais existé pourtant, tous les Etats dans l'histoire sont naturellement conservateurs ! Bon passons, habitués que nous sommes au verbiage creux et mensonger de Macron. Ce qui serait révolutionnaire ce serait qu'il déclare : conformément à ce que vous attendiez nous ne tiendront pas nos promesses. Trois priorités pour les « français » : faire cesser l'insécurité pour les profs, les personnes âgées, les femmes prolétaires violées, calmer l'immigration de masse, et tout et tout1.

La gauche caviar de l’OBS, sa cheffe de rédaction au langage mao, montre le degré d'aliénation et de bêtise des journalistes de la gauche bourgeoise, qui prend les prolétaires pour des cons avec le chiffon d'une extrême droite plutôt rangée des voitures : «... dans l’esprit d’Emmanuel Macron pour enjamber la séquence catastrophique des précédentes semaines, avec l’adoption d’une loi sur l’immigration inspirée de l’extrême droite. (…) la jeunesse de son remplaçant – et son homosexualité assumée, nouveau symbole – ne peut totalement masquer le mauvais coup fait à la cause des femmes. Ni le fait que Gabriel Attal, ancien transfuge de gauche comme Elisabeth Borne, n’infléchira en rien la dérive droitière du second quinquennat ». Quel mauvais coup ? Avoir viré l'arrogante mémé vapoteuse ?

Or le remaniement est surtout électoraliste, cela n'a échappé à personne avec « en même temps » 100 euros de bonus pour les retraités qui, eux, voteront au mois de juin ! Des sous sont prévus pour le 62. Après on attend la lune et son satellite, la terre2.

Toujours au plan internationaliste mais surtout élitaire anti-beauf et au niveau culturel, au risque de voir la mère Hidalgo se jeter dans la Seine,  Rachida la groupie de Sarkozy succède à Rima Abdul Malak (pour faire moderne, féministe et antiraciste universaliste). Jadis on l'avait bombardée à la justice bourgeoise, qui n'est pas une référence, mais si la culture immémoriale est vexée, l'ignorante a bien été choisie pour mettre au taquet le marais lâche et visqueux de l'idéologie de gauche wokiste friquée qui imbibe les milieux artistiques et parasite les deniers de l'Etat sans la reconnaissance du ventre.

APRES LA FORME, LE FOND

En supprimant juridiquement les classes (mais pas  leur hiérarchie), la bourgeoisie française, labellisée Macron, a accompli, que dis-je, a outrepassé cet état de fait bicentenaire du mouvement ouvrier  mais au fond ringard, en ouvrant cette nouvelle étape dans l'histoire de l'humanité : une lutte fondamentale, « essentialisée » qui oppose désormais anti-racistes et racistes, islamophobes et islamofous, sans parler des querelles afférentes de genres et sous-genres, où un citoyen noir peut en cacher un autre mais blanc et un ministre tromper sa femme avec un transgenre. Plusieurs des neufs mesures prônées à la fin du Manifeste de 1847 figurèrent peu ou prou dans le programme initial « révolutionnaire » du chantre de l'Elysée :

–    Impôt fortement progressif (sauf pour les couches moyennes)

–    Centralisation du crédit entre les mains de l'Etat, au moyen de toutes les banques privées, dont le capital appartiendra à la bourgeoisie et qui jouiront d'un monopole exclusif. Centralisation entre les mains de l'Etat de tous les moyens de transport  (jets privés, RATP et SNCF en particulier)

–    Multiplication des délocalisations des manufactures nationales en Chine et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres écologiques d'après un plan d'ensemble.

–    Travail obligatoire pour tous sauf pour les assistés et les chômeurs; organisation d'armées de fonctionnaires, particulièrement pour la police et la gendarmerie.

–    Combinaison du travail exploité et du travail au noir; mesures tendant à implanter graduellement un peu partout sur le territoire français les flopées de mineurs africains sans le sou et sans femmes afin de faire disparaître le racisme populiste des ouvriers aussi bien à la ville qu'à la campagne ; en accord avec la théorie mélenchonesque de la créolisation.

–    Education publique et gratuite de tous les enfants même musulmans. Abolition du port de l'abaya dans les écoles telle qu'elles sont pratiquées par les arabes en général et les anglo-saxonsaujourd'hui. Combinaison de l'éducation avec le financement des mosquées et des écoles coraniques, etc.

Ces mesures appliquées aléatoirement depuis Macron I seraient restées mineures et inefficaces sans la capacité à calmer des sans dents en crevant un œil à une trentaine d'entre eux, et avec ce long combat contre les retraites privilégiées du secteur privé (je blague) afin de faire comprendre aux plus vieux qu'il faut travailler plus longtemps pour nourrir 17 millions de retraites assez inactifs.

La nomination soudaine sous les feux de l'actualité d'un minet de cabinets ministériels est apparue comme le premier acte révolutionnaire de l'an 2 macronien : un premier ministre homo, mais pas tout à fait juif. L'homme gagna en quelques heures à peine ses galons de noblesse étatique dans la sondation opinionmouton d'une part par son éclatante victoire contre la fourbe et insidieuse pénétration, j'allais dire sodomie, de l'islam dans nos écoles ; d'autre part par sa vertueuse promesse à pourchasser partout les harceleurs en milieu scolaire, sans aller jusqu'à envisager modérer le harcèlement des contremaîtres et des petits chefs d'entreprises.  

Je dois en profiter ici pour vous faire partager une de mes découvertes sur le mode décisionnel de l'appareil d'Etat bourgeois. On imagine que le chef de l'Etat est un charlatan comme Freud qui prétendait que ses idées farfelues tombaient du ciel ou étaient produites par son éminent cerveau. Or un bon chef d'Etat surveille le peuple comme le paysan ses poules et ses vaches pour en faire son profit pas pour les caresser. Tout simple téléspectateur  solitaire dont la terre entière se fout de mes avis, j'ai déduit que Macron était aussi assis devant sa télé pas simplement pour pour observer ou s'informer du potentiel de ses choix pas encore arrêtés, non, mais pour laisser faire le travail des médias à sa place pour lui remettre sous la main un candidat au poste de premier commis qu'il n'envisageait sans doute pas. Les larbins préfèrent toujours prendre les devants pour leur maître. Toutes les « chaînes » couraient en tout sens, consultaient celui-ci ou celle-là, les gens, les collègues politiciens, supputant, prophétisant ou  calculant entre eux les chances de tel ou tel baudet, et il apparut très vite que fiston, UN JEUNE, tenait la corde. Exit les autres rigolos inconnus ou vieux crocodiles bouffis usés jusqu'à la corde sans être pendus. 

Revenons à nos moutons.

Après la récupération de notre cher et vieil internationalisme et la dissolution de toutes les classes sociales  inférieures, il restait un sujet, une situation, que dis-je, une galère ! Où Depardieu reste un grossier Cyrano et Attal un pauvre Scapin quand Manu se prend pour Molière !

« - Que diable allait-il faire dans cette galère? – Il faut, Scapin, il faut que tu fasses ici, l'action d'un serviteur fidèle ».

Et cette galère c'est bien la jeunesse mais pas pour tout le monde ! Après la récupération de l'internationalisme,  celle de cette vague et imprécise couche sociologique ?[1] Quelle ardeur bolchevique ! En tout cas néo, salut aux mannes de Kollontaï ! Supplément d'âme pour la bourgeoisie persuadée que le marxisme a été enterré, voici le JEUNISME, idéologie qui a toujours servie à faire avaler du vieux avec du jeune plutôt étudiant et étudié3. Certes la plupart des jeunes sont encore inconscients ou réactionnaires et ce n'est pas destiné à durer4. Le jeune premier en question, fils à papa étrangers aux milliers de jeunes maltraités et sans avenir personnel, m'apparaît peu exemplaire et bien incapable d'autorité ; n'est pas De Gaulle ou Mitterrand qui veut. Il restera le toutou du chef dans la catastrophe annoncée5.

L'ange Gabriel, au regard si doux mais néanmoins amateur de films d'horreur est-il prêt pour les turbulences de la Rue de Varenne et les chausses trappes des vieux loups du sérail doublés au poteau ? Sa jeune carrière plus très jeune en fait en matière de retournement de veste, ne fait pas oublier son arrogance lors de ses fonctions chez la socialiste Marisol Touraine, de gauche à droite et de droite à gauche il incarne en vérité le centriste idéal, le politicien moyen sans idéal autre que de plaire à ses chefs et de ne rêver que de les remplacer ou les éliminer !

N'est-il pas à la charnière de son principal mentor Sarkozy qui a le mieux exprimé le principal souhait de toute la bourgeoisie française : il faut recréer une droite et une gauche ! Définitions disparues – délimitation classique pour faire avaler que la solution résiderait dans le système par la compétition permanente des bourgeois entre eux -  pas prêtes de renaître coincée à cause de la rengaine antifasciste inventée par Mitterrand le petit il y a 40 ans: le grand danger pour les bourgeois et les prolétaires, ce serait le RN. Sauf que le RN s'est emparé des soucis de base de la plupart des prolétaires après les salaires, la prégnance de la criminalité étrangère et l'incompatibilité culturelle des deux côtés de la Méditerranée dans le long terme ; ce qui renverrait à l'obsession anti-immigrés du FN de jadis, or ce n'est plus la même chose. Les temps ont changé comme disait Bob Dylan. Le capitalisme décadent a fait éclater toutes les catégories et conceptions. Si la gauche bourgeoise reste accrochée à son « circulez, y a rien à voir, on pense à votre place », le RN ment en prétendant y trouver des solutions...nationales. La gauche caviar et bobo se sert de l'immigration parce que les ouvriers français (ou ce qu'il en reste) ce n'est que la merde raciste pas encore fasciste comme le RN ! Désolé mais ces millions d'ouvriers, qui subissent et voient clairement que aucune des bandes bourgeoises n'a de solutions, même s'ils n'ont pas droit à la parole, méprisent ces élites arrogantes à bicyclette.

Gouverner c'est comme l'amour partagé, ce n'est plus un clan mais presque une partouze. Gabriel va séjourner dans la même barque gouvernementale que son ex petit ami (que je n'ai pas qualifié de minet) ayant assuré qu'il n'y aurait jamais crise ministérielle provoquée par une histoire de jalousie ; surtout à notre époque bienheureuse où le pape a promis de bénir les unions homosexuelles où l'on ne compte aucun meurtre contrairement à ces unions hétéros sui generis sanglantes qui effraient les féministes. Sa bande ministérielle le reconnaît, il est bon cuistot : « Il fait monter les œufs en neige. » Et personne ne conteste  notamment son engagement à ce que le gouvernement fasse baisser les impôts pour la petite bourgeoisie dite désormais « classes moyennes ». Il est parfait pour incarner le nouveau souffle d’un gouvernement qui ne fait que du vent. Tout reste dans l'apparence et pas la transparence.

SEULE L'APPARENCE... et pas l'appartenance

De mauvaises langues, dans un article du Monde de 2017 avaient révélé que Wauquiez, l'ambitieux


président du conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes avait pris l’habitude à ses débuts de se teindre les cheveux en poivre et sel pour gagner en crédibilité, preuve que jeunesse ne rime pas avec crédibilité électorale. Des internautes déchaînés en ont tiré les mêmes conclusions au vu du nombre de cheveux blancs aperçus sur le crâne d'ange Gabriel, alors qu'il n'est pas du genre à se teindre les cheveux en gris ! Il n'est pas du niveau bottines à talon rehaussé comme l'ami Sarko. Sans doute n'a-t-il pas eu le temps de se faire un shampoing Garnier entre sa réception à l'Elysée et son bain de pied dans le 62, comme le déplora un sociologue des médias. C'est aussi minable que l'anecdote de la veste verte du député de base  que raconte Jean-Louis Debré.


L'exigence de la sincérité « transparente »est toujours la tactique rêvée. Que ce soit pour les esclaves du cinéma (non violés) et pour les politiciens, la nouvelle génération politicienne veut jouer de la « transparence », du « naturel », même si rien n'y fait pour les abstentionnistes radicaux dont je suis. Au bois de Vincennes on croise de plus en plus ces bourgeoises parisiennes
qui roulent des mécaniques avec leurs cheveux gris en version sorcière échevelée ou granny tressée et sans testostérone. L'apparence n'a pas changé en politique, elle finit toujours par être cruelle, tricher finit toujours par se voir !

Pour Edouard Philippe, pas de pot, qui  fût contrit de ne plus pouvoir afficher un look étudiant barbu cool, avant de se  montrer de plus en plus déplumé puis de raser tout au point de ressembler à un de ces monstres des films d'épouvante que Gabriel aime tant (alopécie de merde!).

La bourgeoisie est aussi atteinte d'alopécie sur son crâne politique. Ses diverses campagnes idéologiques de gauche à droite, et même de l'extrême droite à l'extrême gauche se sont déplumées. S'il persiste de fortes chances que le RN fasse des ravages (mérités pour les laxismes de la gauche bourgeoise), les électeurs toujours aussi naïfs verront aussi que ce clan nationaliste est aussi impuissant que les autres à endiguer l'avancée dans la décadence du système capitaliste. Dans un premier temps ce serait une bonne nouvelle avec les bruits de guerre car c'est la gauche, en France comme aux USA qui a toujours milité pour enrôler les prolétaires dans les guerres « révolutionnaires » comme Macron, s'il tient jusqu'au bout.


NOTES



[1]Si ridicule en mai 68 où la plupart des chefaillons gauchistes  étaient juifs et ont fini journalistes collabos ou députés bourgeois, après avoir prétendu parler au nom de la classe ouvrière, des colonisés et des « étudiants », ces futurs cadres du système conservé (cf. Les juifs d'extrême gauche en mai 68 » de Yaïr Auron, avec l'accroche très  communaautariste comme l'auteur : Cohn-Bendit, Krivine, Geismar...une génération révolutionnaire marquée par la shoah ».Albin Michel 1988)

1Preuve que ces gens-là (sic) sont manipulés par CNEWS, télé des fachos, ou simplement des imbéciles racistes. Or, où est donc Ornicar ? La gauche bourgeoise bien pensante, comme sa critique de salon par mes maximalistes retraités, argue que c'est la faute au capitalisme et aux riches qui donnent le mauvais exemple et rendent les prisons injustifiables. Or grâce à l'arrêt de la construction de nouvelles prisons grâce à l'écervelée Taubira, d'une part les détenus vivent dans des conditions lamentables avec matelas au sol, et de l'autre on est obligé d'en relâcher une partie qui n'ont d'autre choix que de recommencer leurs violences et leurs deals. Le CCI radote que c'est la décomposition et qu'il faut attendre la révolution à la Saint Glinglin. Or la sécurité relève de l'urgence. Les chiffres des agressions mensuelles et annuelle sont affolants. Je pense aussi an nombre de personnes sous protection policière jour et nuit à cause de l'islamofolie ! Les bobos à oeillères ne veulent pas voir le monde dans lequel on vit..Mais pour le reste, la police ne protège pas la population et se partage la surveillance des quartiers avec les bandes de racailles qu'ils connaissent bien au point que ça sympathise dans les commissariats avec les habitués, jeunes systématiquement relâchés car l'idéologie a déclaré que ce n'est pas leur faute, encore une preuve que la justice bourgeoise repose sur l'anticapitalisme ! Or on voit que l'auto-défense se développe, au grand dam des flics si inutiles et complices. Cela est certes regrettable du point de vue de l'ordre, pardon du désordre social. Nos chers bolcheviques au pouvoir ne se bardaient pas de prévenances ; pour les cas graves, au mur ! Pour la masse des tarés dangereux, les premiers goulags tout à fait justifiés bien qu'il y ait eu des abus politiques et de l'ordre dictatorial. Enfin le fait de se sentir menacé dans sa vie privée en plus de l'exploitation sera aussi un élément de réflexion pour l'avenir ! Développer l'autodéfense de classe en s'emparant des armes pour contrer le exactions de l'Etat .. et des voyous !.

2 Libération a résumé à la façon de son langage idéologique décalé la passation de pouvoir dans la continuité !:

« Une trouvaille bling-bling pour tenter d’éclipser l’immobilisme de la feuille de match gouvernementale. Dévoilée jeudi soir dans le jardin d’hiver de l’Elysée par le tout aussi indéboulonnable secrétaire général, Alexis Kohler, cette première salve de onze ministres de plein exercice et de trois ministres déléguées fait crépiter un nom «paillette», celui de Rachida Dati propulsée à la Culture, parmi une palanquée d’inamovibles crocodiles au sein de la première équipe de Gabriel Attal. L’une et les autres signant une énième et spectaculaire droitisation des gouvernements qui se succèdent depuis 2017, et la fin de la promotion de la société civile. Conforté sans surprise, Gérald Darmanin s’était quasiment renommé lui-même »,

3La jeunesse n'est pas une classe mais les étudiants dans leur majorité ne sont nullement révolutionnaires sont à l'heure actuelle encore des arrivistes (surtout les immigrés), quoique nos penseurs de référence aient pu en dire. Pour leur époque la majorité des ouvriers ne savaient ni lire ni écrire et avaient besoin des étudiants. Ce n'est plus le cas de la majorité de la population aujourd'hui, même si les étudiants peuvent s'intégrer à la lutte de classe, du fait que la plupart sont destinés à être prolétarisés. Les déclarations suivantes de nos anciens, comme telles servent surtout à la petite bourgeoisie gauchiste ! Lénine étrillait chez certains de ses camarades de parti « une espèce de crainte stupide, petite-bourgeoise, routinière, de la jeunesse ». Il croyait aux potentialités révolutionnaires de la jeunesse sans un pays d'illettrés, « toujours la première à marcher pour une lutte où il faut faire don de soi ». Cela est vrai mais en n'incorporant qu'une partie des étudiants. Marx disait : « Les étudiants ne peuvent faire la révolution tout seuls, mais la révolution se fait rarement sans eux ». Trotsky plus confus inversait le problème ; il avait écrit que « lorsque les étudiants partent au combat, le prolétariat n'est jamais loin derrière » (sic) c'est pourquoi il reste le principal gourou des sectes de la petite bourgeoisie trotskienne moderniste et wokiste. Vous lirez avec profit ici :https://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2008-1-page-10.htm

4Question de période, les jeunes, surtout prolétaires ne peuvent pas rester en permanence révolutionnaires. Tout aussi visible apparaissait la jeunesse des travailleurs les plus mobilisés. Les jeunes ouvriers semblent, de fait, « les plus entreprenants ». Durant les quelques mois qui précèdent Mai, ce sont des jeunes qui se montrent les plus combatifs dans les grèves ouvrières et les affrontements de rue qui les ponctuent à Besançon, Mulhouse, Le Mans, Redon ou Caen . En mai et juin, ce sont des jeunes qui, souvent, prennent l'initiative du débrayage et de l'occupation des entreprises . Certains cas en sont emblématiques, comme ceux de Sud-Aviation à Nantes, des ateliers de Renault-Billancourt, de Cléon, de la SAVIEM à Caen , de la CSF à Brest, des usines Panhard et de la SNECMA . Dans les postes et télécommunications, « le rôle de jeunes employés possédant des diplômes de l'enseignement secondaire » est essentiel, de même qu'à la SNCF, les jeunes agents sont les plus nombreux à contester . Même s?il y aurait lieu de systématiser l'enquête , il apparaît que les jeunes tiennent une place importante dans la grève et l'occupation. Moins contraints du point de vue familial, plus exposés au risque de chômage, confrontés à la déqualification de leur emploi par contraste avec leur formation, ils sont aussi jugés, parce que jeunes, « plus sensibles à la lutte contre l'arbitraire de la gestion patronale ». Quoi qu'il en soit, ces jeunes travailleurs se montrent déterminés dans l'action et lui imposent une dynamique propre à faire regimber les délégués syndicaux, ces vieux..

5La tête de liste du PCF, Léon Deffontaines, voulait installer un duel contre le patron du RN, Jordan Bardella. C'était sans compter la présence d'un troisième trentenaire : le nouveau Premier ministre. C'était l'affiche rêvée pour le jeune « communiste » : Deffontaines contre Bardella, un duel de trentenaires (27 et 28 ans). Mais voilà qu'un troisième s'invite dans la course, Gabriel Attal, 34 ans. Léon Deffontaines minimise : "Il y en a un de droite, un d'extrême droite, il faut bien qu'il y en ait un de gauche". Le Premier ministre n'est certes pas tête de liste, mais veut défendre les classes moyennes, dont il a parlé dès la passation de pouvoir, et porter le combat de la majorité contre le RN, grand favori des sondages à moins de six mois des élections européennes.

samedi 6 janvier 2024

La question ouvrière dans la Révolution russe

 


Préface au livre de Simon Pirani,par Eric Aunoble

La Révolution bat en retraite, La nouvelle aristocratie communiste et les ouvriers (Russie 1920-24) [2008] Les Nuits Rouges, Paris, 2020 (livre dont je conseille vivement la lecture à tout ce microscopique milieu maximaliste qui se croit connaisseur révolutionnaire grâce à des bribes d'histoire collectés de ci de là dans tel ou tel bouquin ou qui croient posséder la véritable histoire de la contre révolution et du stalinisme, non ils ne connaissent rien du point de vue ouvrier, c'est dans ce travail récent d'historien qu'on lira la vérité de l'échec, qui, toutefois confirme quand même mais plus précisément les analyses de ce qu'on nomma  jadis, et à tort, l'ultra-gauche anti-léniniste! La focalisation sur le grand méchant Staline ne permet pas de comprendre l'installation de la contre-révolution, il n'est d'ailleurs mentionné qu'épisodiquement. L'historien, enrichi d'un travail de fond sur la base des archives les plus récentes décrit ce qui se passe "dans" la classe ouvrière et comment le parti "communiste" au pouvoir tente de la berner, et ce sont bien les bolcheviques pourtant de la première heure qui font le sale boulot...étatique que le régime stalinien ne fera que poursuivre et "approfondir"! Où l'on voit aussi que les diverses oppositions dites "gauche communiste", souvent plus ouvriériste que politique, restent au fond complices de l' Etat "prolétarien" comme beaucoup d'ouvriers du moment que le salaire sous forme de troc reprend la forme argent et que le niveau de vie s'améliore peu à peu. Eric Aunoble apporte aussi des éléments de réflexion intéressants dans son introduction avec le terme de "stabilisation" qui caractérise plus justement le moment du début de la contre révolution dans l'isolement national.

Cette même période de stabilisation peut nous permettre de comprendre la prégnance idéologique d'un Poutine sur la population russe actuelle; sur 146 millions de russes, 100 millions sont payés par l'Etat! Et cette même population n'a jamais oublié la misère des années 1920-1930 ni les terribles années de privations et de faim pendant la deuxième boucherie mondiale. Poutine n'est ni un nouveau Lénine ni un nouveau Staline mais le chef terroriste pitoyable d'un Etat gangster qui tient en otage sa population...mais ne peut la précipiter complètement dans sa guerre de rapine impérialiste.

Ce livre de Simon Pirani décrit l’action des ouvriers russes de 1920 à 1924, au début de la stabilisation du régime soviétique. Avec quelques autres ouvrages récemment traduits ou réédités .Il achève de donner au lecteur français une vision d'ensemble du rôle des ouvriers dans les révolutions russes. Cent et quelques années après 1917, il était temps ! Oskar Anweiler avait relaté la naissance et l’évolution des conseils ouvriers depuis 1905.Traduit en 1972, son livre a été réédité chez Agone en 2019.  L’action du parti bolchévique en 1917dans le bastion prolétarien de Petrograd est connu grâce au travail d’Alexander Rabinowitch, traduità la Fabrique en 2016

. Stephen Smith a décrit les modalités de l’intervention ouvrière sur les lieux de travail toujours à Petrograd et leur transformation juste après la révolution d’Octobre. Le lecteur français a pu en prendre connaissance grâce aux Nuits rouges en 2017

. Enfin, les éditions Syllepse ont publié également en 2017 l’étude de David Mandel sur la classe ouvrière de la capitale du Nord jusqu’en juin 1918, quand la guerre civile commence

Ce tour d’horizon bibliographique ne vise pas seulement à donner des idées de lecture. Quand les grandes maisons d’édition ressassent sur la nocivité du totalitarisme, c’est aussi un hommage aux « petites » maisons qui, elles, donnent à lire et à réfléchir au problème central de la révolution russe.

En effet, alors que le rôle des travailleurs est fondamental dans le renversement du tsarisme en Russie mais aussi dans la destruction du pouvoir patronal dans les usines, comment expliquer que le nouveau régime, censé incarner la « dictature du prolétariat », se soit transformé en dictature sur le prolétariat ? On rappellera à grands traits les étapes de ce processus qui vit la révolution prendre une force incroyable dans sa composante ouvrière avant que la contre-révolution ne se forme en son sein même.

Le prolétariat, de l’offensive à la retraite

Numériquement marginaux, les quelques trois millions d’ouvriers russes apparaissent dès1905 comme la force motrice de la contestation dans ce pays de 150 millions d’âmes. Leur manifestation réprimée en janvier à Petrograd alors qu’ils imploraient la protection du souverain libère la colère du peuple et la grève générale du mois d’octobre qui paralyse l’immense pays arrache au tsar les premières libertés démocratiques. En décembre, le conseil des délégués ouvriers(soviet ) de Saint-Petersbourg s’affirme comme un contre-gouvernement prolétarien et Moscous s'embrase dans une insurrection dont l’épicentre est le quartier ouvrier de la Presnia (dont il sera beaucoup question dans ce livre).

Lire la suite ici : (99+) La question ouvrière dans la Révolution russe | AUNOBLE Eric - Academia.edu

 

La Révolution bat en retraite (extraits)

La nouvelle aristocratie communiste et les ouvriers (Russie 1920-24)

Simon PIRANI

On a souvent du mal à se représenter comment la Russie est passée de la prise du pouvoir par les bolchéviques fin 1917 à la terreur stalinienne. Sur les traces de Stephen A. Smith (Pétrograd rouge), Simon Pirani a choisi de décrire une partie du processus en étudiant la vie quotidienne et les conditions de travail des ouvriers de Moscou pendant la période 1920-24, et en se faisant l’écho de leurs revendications et de leurs protestations face à une classe dirigeante en formation qui alternait encore répression et dialogue. L’auteur explique que les travailleurs soviétiques en général, au sortir des ravages de la guerre civile, firent le choix de soutenir nolens volens le nouveau régime, afin de rétablir la production des marchandises indispensables et un minimum de régularité dans les approvisionnements alimentaires – et ce malgré l’écrasement de la révolte de Cronstadt et des grèves de Pétrograd en 1921. Mais ce choix, ils le firent, insiste Pirani, en sachant bien qu’en échange ils devraient abandonner les quelques libertés et pouvoirs politiques qu’ils détenaient encore.

Renégats, opposants, suicidés et administrateurs

Le Parti en 1921

La vie dans les rangs bolchéviques changea radicalement   au cours de la première année de la NEP. Une minorité importante des « communistes de la guerre civile » se sentirent d’un coup étrangers au parti, souvent parce qu’ils pensaient que celui-ci abandonnait la classe ouvrière et que la lutte contre la bureaucratie était perdue. Leurs tentatives de structurer leur opposition, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du parti, se heurtaient à la répression. D’autres, qui en 1920 avaient nourri des espoirs exagérés de succès rapides dans la marche vers le communisme, perdaient ces illusions. Mais, pour la plupart des militants, la reprise économique les conduisit à aller occuper des postes administratifs dans la machine d’Etat soviétique, pour lesquels ils n’étaient souvent pas préparés. A la fin de 1921, ces travailleurs-devenus administrateurs – ainsi que les soldats-devenus administrateurs et les administrateurs-devenus bolchéviques – formaient la majorité du parti au sein duquel la nouvelle élite dirigeante commençait à s’assurer des appuis. Mais au fur et à mesure que le parti consolidait son rôle dans l’Etat, son implantation parmi les travailleurs s’affaiblissait. Ses militants travaillant en usine devenaient minoritaires, et parmi ceux-ci ceux qui étaient effectivement devant les machines plutôt que derrière des bureaux devenaient minoritaires au sein de cette minorité. Les discussions sur les formes alternatives de pouvoir politique et d’organisation de l’Etat qui avaient fait rage en 1920 furent mises de côté. Selon l’explication prédominante, la racine des problèmes du parti était constituée par l’influence exagérée des éléments petit-bourgeois. Il fallait s’y attaquer en formant les membres de la classe ouvrière à l’art de gouverner et en augmentant leur proportion au sein des responsables. C’est ce raisonnement qui inspira la purge menée à la fin de 1921. Mais sa mise en œuvre manifestait l’absence d’unanimité sur la relation du parti avec l’Etat : certains essayaient d’utiliser la rhétorique antibureaucratique comme une arme contre les privilèges de l’appareil, tandis que d’autres y voyaient surtout une occasion de faire taire les oppositions.

Avec l’introduction de la NEP, un nuage d’incertitude politique s’installa sur le parti. le centraliste-démocratique Ossinski avait fait une tournée dans les provinces centrales de la Russie en avril-mai 1921 et, à son retour, avait signalé au Comité central (CC) que la nouvelle politique n’avait « pas été comprise » par les militants. Sur sa proposition, une conférence spéciale fut convoquée du 26 au 28 mai.1 Ses procès-verbaux, qui ne furent jamais publiés, révèlent de profondes divergences. Le soutien enthousiaste de Lénine au libre-échange des produits agricoles excédentaires y était remis en question par les responsables de l’approvisionnement alimentaire, qui craignaient que les forces du marché ne succombent à leurs vieux démons. Mais ces responsables furent à leur tour accusés de continuer à réquisitionner les céréales comme si la décision de leur abolition n’avait jamais été prise. De leur côté, les organisations du parti en milieu rural interprétèrent l’appel de Lénine à l’initiative locale comme l’autorisation de se subordonner l’appareil d’approvisionnement alimentaire. Les communistes des villes, y compris les moscovites, exprimaient la crainte que l’industrie ne soit délaissée et la classe ouvrière perdante si des compromis indus étaient passés avec la paysannerie. Larine, le journaliste Lev Sosnovski2 et d’autres craignaient que la campagne proposée par Lénine pour relancer la petite industrie puisse, si elle n’était pas correctement menée, nuire à la grande industrie et, par extension, à la classe ouvrière et à l’Etat ouvrier. La conférence entendit également des rappels sur les niveaux d’incompréhension pure et simple de la NEP dans les rangs du parti.3 Les changements dans les systèmes de versement des salaires, la location des usines aux anciens propriétaires et l’échec jusqu’à présent du plan de relance de la grande industrie avaient « provoqué le chaos [au sein du parti], encore aggravé par la famine [de la Volga] », ainsi que le rapporta Zaslavski à Molotov : « Les membres du parti issus de la base, au niveau intermédiaire et très souvent supérieur, adoptent un ton absolument inacceptable dans les discussions sur les récents décrets [de mise en œuvre de la NEP] » ; les réunions de militants présentent des « caractères inopportuns et oppositionnels » ; et, pire encore, il n’y a pas d’informations claires émanant de la direction centrale.4

La désaffection des communistes de la guerre civile.

Un flux constant de démissions, notamment de la part de militants ouvriers de valeur, s’accéléra au début de 1921. Ainsi, l’organisation régionale de Moscou passa de 52 254 membres en juillet 1920 à 50 836 en juin 1921, puis à 40 767 en septembre 1921 et à 34 436 en février 1922 après la réinscription nationale.5 Mais une minorité avait démissionné pour des raisons clairement politiques. Le secrétaire du CC, Molotov, attribua ces « démissions individuelles ou collectives » à une « vacillation », suite au tournant politique pris lors du Xe congrès.6 Mais le malaise était plus profond. Les départs avaient commencé avant, résultant en partie de l’accroissement des pouvoirs et des privilèges. La cellule de Goznak dut accepter la démission de six membres actifs entre novembre 1920 et mars 1921. Celle de l’AMO connut au même moment des départs importants (voir chapitre 1). Ignatov déclara au Xe congrès que les départs « en masse » de militants ouvriers prouvaient que le parti avait « rompu ses liens » avec la classe dont il était censé être l’avant-garde.7 Les démissions expriment les inquiétudes de la base concernant le « bureaucratisme », expliquait en avril 1921 dans une lettre à Lénine, G. Lébédev, un responsable du district de Gorodskoï, qui avait signé le manifeste d’Ignatov en février 1921 mais avait renoncé à toute activité oppositionnelle après le Xe congrès.8 Lébédev avertissait que « non seulement des travailleurs pris individuellement, mais des cellules ouvrières entières, partaient ». Il donnait à Lénine l’exemple du groupe communiste de l’atelier d’imprimerie du Registroupr (les services de renseignement de l’armée), où lui-même avait été envoyé pour prévenir une démission collective qui s’annonçait.9 Il expliquait la position du leader du groupe, Ermolaïev, typographe et communiste « éclairé et indépendant », récemment promu à sa direction. Les raisons de sa démission concernaient « l’éloignement du parti des masses prolétariennes », « l’exploitation de la base et du prolétariat dans son ensemble par les dirigeants du parti » et la généralité du « népotisme, du trafic d’influence et du marchandage, [ainsi que la disparition de] la fraternité et de l’égalité ».10 Ermolaïev avait adhéré en octobre 1919 pendant une « Semaine du parti ». Au cours des dix-huit mois qui s’étaient écoulés, celui-ci n’avait fait que se détourner de la classe ouvrière et même avait « depuis longtemps cessé d’être un parti ouvrier » disait Ermolaïev qui en tant qu’ouvrier ne voulait pas le cautionner en demeurant dans ses rangs. Il avait ensuite préconisé la construction d’un « parti communiste ouvrier », distinct des bolchéviques. Lébédev signalait à Lénine que ces militants en instance de départ et d’autres restaient en contact les uns avec les autres, et lui confiait ses soupçons qu’ « un parti parallèle était en train de s’organiser ». Cette crainte était justifiée.

La tentative la plus avancée en ce sens fut celle de Panioutchkine, dont le « Parti socialiste ouvrier et paysan » trouva des soutiens parmi les communistes dissidents des districts de Gorodskoï et de Bauman.11 Le premier manifeste du groupe dénonçait la corruption idéologique et organisationnelle du parti bolchévique « sous l’emprise d’éléments étrangers aux travailleurs », qui avaient créé une atmosphère « de chaos, de bacchanales, de manigances absurdes, de clientélisme, de pratiques brutales et de toutes les formes imaginables de khlestakovchtchina ».12 Tout cela, « il était impossible de le combattre » en restant dans ses rangs. L’introduction de la NEP amena Panioutchkine à conclure que la direction bolchévique avait rendu « à la bourgeoisie » le pouvoir conquis par les ouvriers en octobre 1917. En mars 1921, juste avant de quitter le parti, il dénonça les décrets du Sovnarkom sur l’impôt en nature et la libéralisation du commerce comme « favorisant les capitalistes, les propriétaires terriens et la bourgeoisie ». Mais le RKSP était plus qu’une réaction impulsive à la NEP. En politique, il cherchait à restaurer la démocratie soviétique de 1917, comme le montrait son appel aux sans-parti du soviet. Dans le domaine économique, il soutenait les « syndicats de production » défendus par l’Opposition ouvrière ; proposait que toutes les nominations administratives se fassent par l’intermédiaire de ces syndicats, et que les personnes ainsi nommées soient à l’abri des vetos du Conseil suprême de l’économie (VSNKh) ou de ses organes affiliés ; et aussi qu’elles puissent être immédiatement révocables par les syndicats, en cas de besoin.13 Le RKSP se développa rapidement au cours de ses quelques semaines d’existence active, entre avril et juin 1921. Il recruta 200 à 300 personnes et installa un local dans le centre de Moscou, où se tenaient des réunions qui pouvaient en attirer près de 100. Ce parti envoyait aussi des agitateurs sur les lieux de travail et organisait des assemblées plus importantes avec des ouvriers et des soldats, au cours desquelles ils cherchaient à entamer la discussion avec les bolchéviques.14 Le 7 juin, les locaux du RKSP furent perquisitionnés. Au moins 18 personnes furent arrêtées, Panioutchkine et d’autres emprisonnés ou envoyées en exil administratif, c’est-à-dire sans jugement. Comme les cibles étaient vraisemblablement des communistes, même dissidents, la Tchéka se sentit obligée de justifier son action en prétendant que le RKSP « essayait » de corrompre des fonctionnaires et « se préparait » à voler du matériel d’impression. Mais au Comité de Moscou (CM), Zélenski reconnut qu’il ne s’agissait que de « mettre hors d’état de nuire [les partisans de Panioutchkine] ». Celui-ci sera libéré sous caution en décembre 1921. Puis, il rencontrera Lénine pour « reconnaître son erreur » avant d’être réadmis au sein du parti.15

Un autre groupe de dissidents qui rompit avec le parti en 1921, les « Communistes de gauche révolutionnaires », accusait la direction bolchévique d’en être « revenue au capitalisme ». Ils appelaient à voter aux élections des soviets pour des « communistes du rang, des syndicalistes, de l’Opposition ouvrière et de la gauche » en général plutôt que pour ceux qui, « sous l’influence du sommet, ont abandonné et oublié nos intérêts ». Ce groupe affirmait que, pour avoir tenté de réformer l’organisation du parti de Moscou et de contester la « démagogie kaménevienne », ses membres avaient été « poussés dans la clandestinité ». Il reprenait les arguments des communistes de gauche au niveau international, dénonçant la politique de « Front uni » 15* du Comintern comme étant préjudiciable aux luttes des travailleurs allemands et anglais.16

Il faut faire une distinction entre ces opposants, qui quittaient le parti pour poursuivre un combat politique, et les autres communistes qui en démissionnaient par désillusion. Pour les Panioutchkine et les Ermolaïev – ainsi que pour les opposants restés à l’intérieur du parti –, le marxisme était un moyen de comprendre le monde et de le changer, et qui pouvait être retourné contre les dirigeants du parti au sein duquel ils l’avaient étudié. Ces dissidents acceptaient la nécessité du recul implicite représenté par la NEP, mais rejetaient la manière dont elle était mise en œuvre ainsi que la forme du régime politique. Pour d’autres militants, dont la relation avec le parti était fondée plus sur des émotions que sur des considérations politiques, et en particulier sur l’exaltation générale qui avait suivi la fin victorieuse de la guerre civile, la NEP fut un choc désagréable. Pour ceux qui avaient vu dans le « communisme de guerre » une voie vers une sorte de socialisme d’Etat, la NEP marquait la perte de beaucoup de valeurs pour lesquelles ils s’étaient battus – qu’ils aient ou non envisagé sérieusement une alternative à celle-ci. A l’AMO, le jeune communiste Dvoretski, à peine rentré de Cronstadt, où il avait été blessé lors de l’assaut contre la forteresse, démissionna immédiatement du parti. « Je ne peux pas dire exactement de quoi il était mécontent. J’ai vu simplement que son humeur avait complètement changé », se souvient un de ses camarades. Un autre manuscrit trouvé à l’AMO raconte comment Vigant Zemliak, un communiste letton qui avait participé à des combats de rue en 1917, avait quitté le parti en 1921. « Il est arrivé un jour à l’usine avec ses bottes en lambeaux et s’est mis à hurler : “Mais pourquoi nous battons-nous ?” » Grisline, un « bon camarade » qui travaillait près de lui, essaya de lui dire qu’ « on ne peut pas tout faire en même temps, qu’il faut attendre le bon moment… » Zemliak lui répondit hors de lui que pendant la guerre civile les dirigeants de la cellule « étaient tranquillement chez eux pendant que ma femme et moi on se battait ». L’honnête bolchévique, ancien combattant désillusionné par la NEP, était une figure littéraire très populaire à l’époque. Le roman de Iouri Libédinski, Kommissary, rapporte des conversations fréquentes sur le même thème : des héros de la guerre civile frappés par la pauvreté, des responsables du parti restés à la maison pendant que d’autres combattaient, et les doutes engendrés par la NEP. Peut-être, les mémorialistes de l’AMO, relatant ces faits dix ans plus tard, furent-ils influencés par des anecdotes qu’ils avaient entendues et lues entre-temps. Mais la puissance de la désillusion de l’après-guerre civile se retrouve dans d’autres témoignages contemporains.17

Elle fut exprimée avec éloquence par certains des plus grands poètes ouvriers de Russie. Sur les six poètes ouvriers élus au comité central de la Proletkoult (Proletarskaïa koultoura) lors de son congrès fondateur de septembre 1918, un (Fédor Kalinine) est mort en 1920 et quatre autres (Mikhaïl Guérassimov et Ilia Sadofiev de Moscou, Vladimir Kirillov et Alekseï Machirov de Pétrograd) ont quitté le parti en 1921.18 Parmi les poètes moscovites qui, avec Guérassimov, formèrent le groupe Kouznitsa (La Forge) en 1920, Vassili Aleksandrovski (probablement) et Sergueï Obradovitch (certainement) quittèrent également le parti en 1921, tandis que Grigori Sannikov et Vassili Kazine y demeuraient.19. Le cri d’indignation poétique de Guérassimov de 1921, Tchernaïa pena (« Ecume noire »), contient un jeu de mots anti-NEP (pena/NEPa) dans son titre.20 Le poète oppose une victime de la faim « au visage de plomb », tremblante, languissante sous un pont, aux « grosses dames blanches sov-bourj (« bourgeoises soviétiques », un mot de l’époque) assises à l’orchestre du théâtre, « engoncées » dans leurs soieries étincelantes. Furieux de la parure de ces dames, Guérassimov écrivait : « Col bleu et vulgaire, je pleure / Avec les dents qui claquent et les veines qui se tordent : / « Serrez vos lèvres carminées ! » / Elles, ces plaies de l’ordure, / Suppurent du suint du passé ! » Guérassimov s’inscrivait dans une tendance, bien établie parmi les ouvriers communistes, à dénigrer les épouses des fonctionnaires. Les exemples sont nombreux. La lettre de Vlassov à Lénine, citée au chapitre 2, dénonçait les femmes des dirigeants qui « se rendent dans leurs datchas, portant d’énormes chapeaux faits de plumes d’oiseaux-de-paradis ». Au cours de la discussion sur « la base et le sommet », une cellule du chemin de fer reliant Moscou à Nijni-Novgorod, après avoir demandé que le parti soit « purgé des opportunistes qui se dissimulent sous le drapeau communiste », notait avec colère que « pendant qu’un communiste du rang se sacrifie et regarde ses enfants mourir de faim, d’autres ne sont pas prêtes à abandonner même leurs bijoux d’argent ».21 La compagne du fonctionnaire privilégié en question occupera en 1930 une place dans la littérature en tant qu’ « épouse du camarade Pachkine » dans Kotlovan, (La Fouille ou Le Chantier, en français), le roman d’Andreï Platonov, sombre parodie de la collectivisation forcée. Le caractère sexiste de ces récriminations, et la culture masculine du mouvement ouvrier qu’elles reflètent, ne signifie pas qu’elles étaient toujours sans fondements. De plus, dans le contexte des épanchements de Guérassimov, elles exprimaient l’impuissance sociale et politique ressentie par certains héros de la guerre civile. Certainement, dans Tchernaïa pena, les symboles qui, pendant cette guerre, avaient signifié la vitalité de la révolution prolétarienne sont-ils ébréchés. « La force irradiante sombre dans le bourbier moscovite. » Le soleil de mai – qui, selon le poète Vassili Kazine (un camarade de Guérassimov) « pren[ait] des forces » un an auparavant et « souleva[it] le feu des épaules hâlées »22 – « faiblissait » désormais.

Le sujet de Boudni (La vie de tous les jours), écrit en juin 1921 par Vassili Aleksandrovski 23, est le fossé créé entre les apparatchiks et les communistes de la base. La morale est un « nouveau continent » pour les hommes de l’appareil, écrivait-il avec sarcasme. Ils s’imaginent qu’ils peuvent faire face à la division et à l’aliénation de la société soviétique par un décret du Sovnarkom, mais cette vie corrompue « rampe vers les dirigeants, vers le comité local, en s’accrochant aux ourlets des madame au visage rouge ». La cible principale de sa colère est « cette racaille assise derrière un bureau » d’un service soviétique quelconque : « Il ne travaille que de 3 à 4 heures du soir/ Et comment osez-vous vous présenter sans un rapport ? », glapit-elle ; à 4 heures, il grimpe dans sa voiture tandis que le visiteur reste là, « interdit ». Aleksandrovski oppose l’apparatchik aux véritables militants : « Je sais qu’il y a une autre vie, d’autres gens, / Qui créent l’œuvre de leur vie : un grand rêve, / Leurs poitrines rongées par la consomption, / Comme des sentinelles en faction. / Il y a des gens qui ont une grande patience ; / Les larcins, la Soukharevskaïa et les rations, ce n’est pas pour eux, / Ils sont convaincus de leur propre transfiguration / Et on ne les arrachera pas à l’établi rouillé.»

La croyance des poètes prolétariens dans le pouvoir de transformation sociale de leur art est frappant. Pendant la guerre civile, ils avaient tout balayé derrière eux, mais au milieu de 1921, ils étaient profondément conscients de leur impuissance. Dans Tchernaïa pena, Guérassimov imagine que son soliloque rageur est en quelque sorte efficace. « C’est moi, le syndicaliste en col bleu / Je crie depuis la galerie / Et qui fera taire mon cri de fer ? » Ce cri qui fait que les grosses dames blanches de la sov-bourgeoisie « sombrent dans un gouffre noir ». Mais de nouveau dans la rue, alors qu’une « marque ignoble » est gravée sur le front des gens, les poètes ouvriers sont « crucifiés sur les lampadaires ». C’est là que se termine le poème. Et il est signé du même Guérassimov dont les revendications exagérées sur le pouvoir de transformation de son métier avaient, un an auparavant, été saluées par l’ensemble du mouvement Proletkoult. Les membres loyaux du parti se sont aussi amollis. Sémion Rodov, dans son court poème Pesnia (Chansons),24 marche la nuit, chantant seul un chant révolutionnaire : « Il y eut des moments – il n’y a pas si longtemps – / Où sont-ils passés ? / Quand nous marchions en rangs serrés / Tous ensemble, / Un million de cœurs / Comme un seul, / Et la moitié du ciel / Secouée par notre chanson. » Mais désormais, sa « chanson solitaire » n’aidait pas à rallier ceux qui avaient faibli. Anton Prishelets, un jeune collaborateur de Kouznitsa déplorait dans son poème Poète le caractère banal d’un emploi dans une rédaction – courant à cette période pour un écrivain en herbe.25 « «Sur les murs – Zinoviev, Trotski, /Lénine, Sur le sol – bouts de clopes, poussière et paquets vides. »

On est loin des déclamations conquérantes de la guerre civile. Mark Steinberg, dans son étude sur les écrivains prolétariens, a souligné que « le doute, l’ambivalence et l’ambiguïté non résolus jouent un grand rôle dans cette histoire ».26 Il montre que, même pendant la révolution et la guerre civile, les écrivains ouvriers ont parfois exprimé des doutes sur le développement collectif et technique, sur la ville et la modernité – tout en exprimant simultanément des croyances fortes construites sur ces thèmes modernistes. Ces doutes et ces points d’interrogation étaient certainement présents, même pendant la guerre civile : il s’agissait de personnes qui prenaient les idées et les sentiments au sérieux et essayaient de réfléchir à leurs conséquences. Néanmoins, pendant les hostilités, un sentiment de force collective prédominait ; en 1921, il se dégonfla rapidement.

La désillusion de 1921-22 fut également à l’origine d’une vague de suicides. Il y a trop peu de statistiques pour déterminer l’ampleur de ce phénomène – mais il a existé, surtout dans les universités et l’armée. La plus grande vague de suicides parmi les militants communistes, en 1924-26, était encore à venir. Mais, au début de 1922, M. Reisner avait déjà écrit :

C’est le plus difficile pour les romantiques révolutionnaires. La vision d’un âge d’or se déployait si près d’eux. Leurs cœurs se sont consumés. […] Et des histoires tristes circulent. Ici, un de nos héros de la guerre est rentré chez lui et s’est suicidé. Il ne pouvait plus supporter les vilaines querelles mesquines. Une goutte de trop et la coupe a débordé. […] Et là, on parle de la mort précoce d’un jeune ouvrier, membre du Komsomol. Aussi à cause de broutilles. Il y a plus d’un incident de ce genre à déplorer.27

L’opposition au sein du parti.

Le Xe congrès apporta de profonds changements pour les opposants qui se battaient à l’intérieur du parti. Les assurances de Lénine que l’interdiction des fractions n’entraverait pas la libre discussion se révélèrent sans valeur. Les collaborateurs de Lénine (Molotov, Iaroslavski et V. M. Mikhaïlov) remplacèrent les partisans de Trotski (Krestinski et Sérébriakov) et de Préobrajenski au secrétariat du CC, et en mai 1921 ce secrétariat voulut marquer son autorité sur les fractions syndicales bolchéviques.28 Il imposa une nouvelle direction au syndicat des métallurgistes, jusqu’alors le cœur de l’Opposition ouvrière, et écarta les dirigeants bolchéviques modérés du Conseil central des syndicats panrusse (VTsSPS), Tomski, Riazanov et Roudzoutak, pour avoir ignoré une instruction obscure concernant la formulation d’une résolution du congrès.29 Alors que les CD, relativement soudés, pouvaient se retirer dans une semi-clandestinité, l’OO, qui disposait d’un soutien considérable parmi la base, devait choisir : se battre et risquer l’exclusion, ou se soumettre. Cette alternative fut discutée lors de réunions tenues en février 1922. Parmi les participants figuraient des syndicalistes et des directeurs d’usines moscovites, dont Genrikh Bruno, F. D. Boudniak et Mikhaïl Mikhaïlov, qui occupaient des postes de direction dans les « trusts » de l’artillerie, de l’automobile et de l’aviation, respectivement, et Grigori Deulenkov, un responsable du syndicat des métallurgistes qui avait gravi les échelons de la hiérarchie au Dinamo. Certains partisans de l’OO insistèrent pour passer à l’offensive et faire du groupe un centre de lutte contre les tendances petites-bourgeoises renforcées par la NEP. Mais cela aurait probablement signifié une rupture avec le parti, ce qui faisait hésiter la plupart de ses membres. On décida donc de publier un appel de Chliapnikov, Medvedev et d’autres dirigeants de l’OO de la Comintern pour protester contre les mesures disciplinaires imposées par la direction. Mais celui-ci fut rejeté. Le XIe congrès du parti renforça encore ces mesures, plaçant l’opposition irréversiblement sur la défensive.30

Les groupes d’opposition de Moscou, qui avaient valu à l’organisation locale du parti une réputation de dissidence, étaient confrontés au même dilemme. Le groupe dirigé par Ignatov se dissout formellement, mais celui du quartier de Bauman passa à l’offensive. Il s’opposait à certains aspects de la NEP qu’il considérait comme préjudiciables à la classe ouvrière et insistait pour que soient appliquées les résolutions du Xe congrès touchant au respect de la démocratie à l’intérieur du parti. En juillet 1921, Chliapnikov prit la parole lors d’une réunion dans le district et affirma que le gouvernement soviétique n’avait pas utilisé les richesses arrachées à la bourgeoisie pour renforcer la dictature prolétarienne ou améliorer la situation des travailleurs. Au contraire, il avait distribué ces richesses avec une grande prodigalité, même aux groupes sociaux qui n’ont rien donné en retour. Sovétov proposa une résolution qui acceptait le principe de la NEP, mais poussait vivement à l’adoption de politiques qui « renforceraient le prolétariat » et utiliseraient ses « ressources de créativité collective », par exemple en louant des entreprises à des collectifs de travailleurs plutôt qu’à des « preneurs à bail entrepreneuriaux et spéculatifs ».31 Les arguments du groupe de Bauman sur la démocratie intérieure furent présentés dans une lettre aux délégués de la conférence régionale du parti d’octobre 1921. Il était demandé au Comité de Moscou (CM) de « rompre résolument avec la pratique des affectations centralisées (le naznatchenstvo) et de privilégier l’élection des responsables du parti à tous les niveaux » et de « rompre avec l’irresponsabilité et l’absence de retours d’information qui produisent inévitablement servilité et flagornerie, [ainsi qu’] un type particulier de cadres très appréciés des dirigeants du parti et des carriéristes ». Une véritable unité et l’élaboration collective des décisions du parti ne peuvent se réaliser que si toutes les questions sont discutées « en toute liberté » poursuivait la lettre, qui protestait aussi contre la pratique désormais courante consistant à « déplacer sans cesse les militants d’un secteur à l’autre et d’une région à l’autre ».32

Les arguments du groupe de Bauman demeuraient pertinents, car les privilèges de l’appareil et les libertés prises avec la démocratie interne continuaient à susciter l’émotion dans les rangs communistes. En juin, la conférence régionale avait noté que la mise en œuvre de « l’effort d’égalisation des conditions matérielles des militants, décidé par le Xe congrès », avait été médiocre et appelé à de « véritables mesures » à cet égard. La cellule de Kaoutchouk, qui n’avait pas soutenu l’opposition de 1920, avertissait que l’autorité morale du parti dépendait de la cessation par certains membres de l’exercice des « avantages spéciaux associés à leurs responsabilités administratives ». La question des privilèges des résidents du Kremlin, si explosive en 1920, se posa à nouveau. En novembre 1921, le bureau du CM décida d’exiger du CC des réponses sur les « droits exclusifs d’appropriation » dont jouissait la coopérative de la forteresse, et de transférer la gestion de son approvisionnement alimentaire aux organisations locales.33 La colère du Comité de Moscou contre le confort relatif des résidents du Kremlin était certainement sincère, tout comme d’ailleurs sa conviction que des critiques aussi virulentes que celles des baumaniens devaient être étouffées, notamment en déployant contre eux toute la panoplie des méthodes disciplinaires habituelles : redéploiement des cadres, « exil » des indésirables hors de Moscou et « fabrication » des salles avant les réunions publiques. En août-septembre, le district fut réorganisé, les effectifs loyalistes augmentés par l’affectation de jeunes à plein temps venus d’ailleurs, tandis que les dissidents étaient éjectés du comité de district. Ensuite, des mesures punitives vinrent. [L’un des exclus,] Sovétov, qui était revenu de la guerre civile avec la tuberculose et qui avait rechuté en septembre 1921, reçut à plusieurs reprises l’ordre de se rendre à la campagne pour en ramener des denrées alimentaires. Le CM voulut bien revenir sur cette décision après une première réclamation de Sovétov contre cet assassinat programmé, mais la deuxième, formulée en décembre, selon laquelle l’expédition à la campagne n’était qu’ « un moyen de me régler mon compte pour avoir osé exprimer avoir mes propres opinions », resta lettre morte. Le bureau du CM maintint son exclusion.34

Kouranova et Berzina furent mutées hors du district, et aux Ateliers d’artillerie lourde, Bourdakov fut exclu pour « désaccord sur la question de la NEP ».35 Les dirigeants du défunt groupe Ignatov furent également touchés : Ignatov lui-même fut envoyé prendre la tête de l’organisation du parti à Vitebsk – ce qui dans le contexte était une forme d’exil – et Angarski nommé à la mission commerciale soviétique de Berlin.36

Les idées dissidentes avaient trouvé un public réceptif dans les établissements d’enseignement supérieur qui devaient poser les fondements d’une nouvelle « intelligentsia rouge ». Très vite, sous l’effet de l’arrivée de nombreux anciens combattants de la guerre civile, ces institutions – à Moscou, l’Université communiste Sverdlov, destinée aux ouvriers ; l’Institut des professeurs rouges, une école supérieure analogue ; et les facultés ouvrières (rabfaky) installées dans d’autres universités – offraient un terrain favorable à la propagande de l’opposition.37 Le groupe clandestin de la « Vérité ouvrière », selon qui la direction du parti représentait une « intelligentsia technique » œuvrant à la restauration du capitalisme, avait sa base principale dans le monde universitaire « rouge ». Deux de ses principales organisatrices, Polina Lass-Kozlova et Fania Choutskever, étaient des étudiantes.38 La plate-forme du groupe affirmait que la NEP équivalait au « rétablissement de rapports sociaux capitalistes typiques ». La Révolution d’octobre fut « l’événement le plus héroïque de l’histoire des luttes du prolétariat russe », mais, en brisant le pouvoir des propriétaires terriens, de la bureaucratie tsariste parasitaire et de la bourgeoisie, elle n’a fait qu’ouvrir la voie à la « transformation rapide de la Russie en un pays capitaliste avancé », expliquait-on. Après la révolution et la guerre civile, la bourgeoisie était divisée et la classe ouvrière « pas préparée à l’organisation de la société sur de nouvelles bases ». Une « intelligentsia organisationnelle technique » se mit donc en place ; et une nouvelle bourgeoisie commença à se former au fur et à mesure que ce groupe social fusionnait avec des éléments de l’ancienne. Le parti bolchévique, ouvrier en 1917, était devenu le représentant de cette intelligentsia organisatrice, séparée des ouvriers par un gouffre toujours plus profond. Le « travail militant de classe » parmi les « ouvriers d’avant-garde sans parti et les éléments du parti [bolchévique] ayant une conscience de classe » étaient les moyens par lesquels devait être construit un nouveau « parti du prolétariat russe », qui défendrait des liens plus étroits avec les Etats-Unis et l’Allemagne, ainsi qu’un boycott de la France réactionnaire » ; il lutterait pour des objectifs démocratiques de « liberté d’expression et de réunion pour les éléments révolutionnaires du prolétariat », s’opposerait à « l’arbitraire administratif » et combattrait l’illusion engendrée par le monopole électoral formellement exercé par les travailleurs. Tels étaient les principaux points de leur programme.

(…)

SOMMAIRE

Introduction : les travailleurs et l’Etat soviétique

1.                  Lutter pour survivre : les travailleurs en juillet-décembre 1920

2.                  Douces visions et affrontements amers : la fête de juillet-décembre 1920

3.                  Une révolution qui ne l’était pas : les travailleurs et le parti en janvier-mars 1921

4.                  La NEP et le « sans-partisme » : les travailleurs en 1921

5.                  Renégats, opposants, suicidés et administrateurs : le parti en 1921

6.                  Mobilisations de masse contre participation des masses : les travailleurs en 1922

7.                  L’élite du parti, les directeurs d’usines et les cellules du parti en 1922

8.                  Le contrat social en pratique : les travailleurs en 1923

9.                  Les dirigeants prennent les commandes : le parti en 1923-1924

Conclusions : l’impact sur le socialisme

https://www.cairn.info/publications-de-%C3%89ric-Aunoble--653827.htm

 

 

 La question ouvrière dans la Révolution russe

Éric Aunoble

Préface au livre de

Simon Pirani,

La Révolution bat en retraite, La nouvelle aristocratie communiste et les ouvriers (Russie 1920-24)

 [2008] Les Nuits Rouges, Paris, 2020