"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

dimanche 10 décembre 2023

DANS LA GUERRE, LES DEUX PRINCIPAUX DANGERS : LA MASTURBATION ET LA PEDERASTIE DES SOLDATS ALLEMANDS



Livre du médecin militaire américain Charles Henri Fischer : La vie érotique pendant la Guerre (1935, répertorié par JJ Pauvert, et dont il n'existe que deux exemplaires en France, dont le mien)

LES ONANISTES SONT DE MAUVAIS GUERRIERS

… Il convient de faire une place importante à l'onanisme, qui, sans pouvoir être placé dans les perversions sexuelles proprement dites ne sauraient être considéré comme une satisfaction sexuelle normale.

Si nous ne taxons pas l'onanisme de perversité, c'est que jusqu'à un certain âge il est du domaine courant. Toutefois lorsqu'il remplace chez les adultes la vie sexuelle saine, il aboutit à un état morbide à conséquence quelques fois assez graves. Il ne manquait pas dans les hôpitaux militaires de ces soldats aux visages émacié, aux yeux hagards et à la nervosité à fleur de peau. On remarquait qu'il leur suffisait souvent d'une permission de quelques semaines pour les rendre à l'état normal. Aux répercussions physiques s'ajoutaient encore des répercussions morales, car cette perversion est peut-être celle qui abaisse le plus l'homme à ses propres yeux. La neurasthénie des masturbateurs est un phénomène reconnu, et su quelqu'un a encore des doutes sur cette question, il n'a qu'à consulter les annales des observations militaires.

On pourrait répondre que la neurasthénie ne se manifeste que chez un onaniste invétéré et non chez un « pécheur » accidentel. Toutefois cette limite est souvent imperceptible et la pratique plus ou moins


fréquente de l'onanisme se mue facilement en un vice dont il est difficile de se défaire par la suite. Comme les occasions d'excitations sexuelles sont créées en abondance au front, celui qui a eu une fois la faiblesse de demander à un procédé artificiel d'achever la sensation ébauchée devra faire preuve d'une très grande volonté pour ne plus succomber à la même tentation à des reprises de plus en plus fréquentes. Les onanistes d'occasion deviennent souvent sans s'en apercevoir, des onanistes incorrigibles. « Autrefois, disait un officier allemand, ma femme était mon bras droit, aujourd'hui, ma main droite est ma femme ». Faut-il s'étonner dès lors si les gouvernements ont préféré la prostitution avec tous les risques qu'elle comporte à l'éventualité de voir des régiments gagnés par les pratiques onanistes. C'était un danger par trop évident. « Des études innombrables ont révélé les maux prodigieux de ce qu'un auteur nomme « l'abus de soi-même avec les mains ». Folie, épilepsie, maux de tête, crétinisme, ramollissement du cerveau et de la moelle épinière, épistaxis, hallucinations, voilà quelques-uns des maux engendrés par cette irrésistible passion qui devient frénétique et tyrannique. Le résultat de plus fréquent, c'est la neurasthénie, avec son cortège de douleur et de désespérance.

De même une conséquence inéluctable, c'est l'aversion pour les plaisirs amoureux et l'impuissance à procréer par épuisement solitaire et improductif. L'impulsion sexuelle normale est anéantie peu à peu, étant dérivée vers une vois étrangère ». Ajoutons à ces observations le tableau que trace de l'onanisme le docteur Kapffs et nous comprendrons qu'il était urgent d'employer à tout prix les progrès de l'onanisme dans les armées.

« L'onaniste est comme une espèce de limaçon à l'épiderme froid et tacheté, rougissant sans motif, et sans que cette rougeur du visage soit un signe de modestie et de pudicité, l'éclair d'un regard lourd de pensée. Le masturbateur redoute les femmes, il les déteste ou les idéalise, selon l'usage qu'il s'en forme dans les rêves de sa fantaisie maladive. Il est paresseux et irritable, il fuit le monde, il semble méditatif, timide,

D'apparence mélancolique, il en réalité en désaccord avec lui-même et avec tout le monde. In capable d'une volonté ferme, il renonce à l'énergie nécessaire à l'assaut, à la joie et à l'initiative, il s'abandonne à sa fantaisie, il rêvasse sans conviction ferme et sans desseins définis.

Hystérique, capricieux ou hypocondriaque , il digère mal et est constipé. Rassasié de la vie jusqu'à l'écoeurement, il n'a cependant pas le courage de mettre fin à sa vie. Il se laisse prendre à la remorque par les hommes qu'il ne peut pas vaincre et par les choses qu'il ne peut pas diriger. Il est vieux avant d'arriver à l'âge adulte, il est mignard, rognon et fait étalage de scepticisme afin de se donner l'apparence d'un penseur ». Décidément un onaniste n'a rien de ce qu'il faut pour faire un guerrier idéal et les médecins avaient encore d'autres raisons que purement médicales pour redouter les manifestations morbides de ce vice.

L'Allemagne détient le record d'homosexualité

On a beaucoup vanté la camaraderie des tranchées et personne ne songera à contester les beaux élans que les heures de danger passées en commun ont fait naître parmi les hommes des classes les plus différentes, unis dans une sorte de communion. Cette constatation pousse même certains à accepter toutes les horreurs de la guerre, convaincus qu'elle seule peut faire éclore des sentiments aussi beaux et désintéressés que ceux qu'on a pu constater pendant les hostilités.

L'homme le plus insociable de nature a un besoin inné de tendresse, il a besoin d'en recevoir et d'en offrir. Les lettres à la famille ne peuvent pas suffire : la mère ou la femme lointaine compatissent, sans doute, au sort du combattant, mais ne le comprennent pas aussi bien qu'un frère de tranchée qui partage toutes ses transes. En outre, la tendresse réclame un objet plus immédiat, et cet objet devient naturellement le camarade qui se trouve constamment à vos côtés.

Un régiment comporte ses vétérans et ses bleus parmi lesquels de jeunes adolescents dont le visage imberbe et le teint frais ont quelque chose de féminin. Il se forme alors naturellement des catégories de protecteurs et de protégés dont les rapports rappellent étrangement ceux d'individus de sexe différent. Imperceptiblement on assiste, dans presque tous les régiments à l'éclosion de sentiments homosexuels qui, quelques fois, ne se contentent pas de manifestations purement platoniques.

On sait que l'Allemagne a été de tous les temps un foyer d'homosexualité particulièrement intense. Les clubs de pédérastes y prospéraient et un comité avait même été créé se proposant de mener une campagne pour l'abolition du fameux paragraphes 175 dirigé contre les invertis. Pendant la guerre cette campagne redoubla d'énergie. Les champions de l'inversion sexuelle trouvèrent alors un argument suprême ; l'homosexualité au service de la patrie.

Cette nouvelle destination de l'homosexualité n'est pas d'ailleurs, tant s'en faut, d'origine germanique. André Gide, dans Coydon, décrit d'après Plutarque les méthodes guerrières des Thébains qui savaient déjà mettre à profit les amours entre hommes pour la cause patriotique.

« Il faut ranger l'amant près de l'aimé, car un bataillon formé d'hommes amoureux les uns des autres, il serait impossible de le dissiper et de le rompre, parce que ceux qui le composent affronteraient tous les dangers, les uns par attachement pour les objets de leur amour, les autres par crainte de se déshonorer aux yeux de leurs amants ».

Il est d'ailleurs incontestable qu'au cours de la Grande Guerre l'affection que se vouaient les hommes entre eux jouât un certain rôle dans la conduite héroïque des combattants. Nous avons eu l'occasion au cours de cet ouvrage de signaler que la pensée de la femme était souvent un stimulant pour le guerrier qui espérait, non sans raison, qu'une conduite valeureuse lui vaudrait une reconnaissance d'amour. Combien ce facteur est plus puissant lorsqu'il s'agit d'un témoin oculaire de prouesses martiales ! La perspective d'inspirer de l'admiration à l'aimé poussait bien souvent le soldat à accomplir des actes de bravoure dont il ne se serait pas senti le courage en d'autres circonstances.

Les engagés volontaires qui recherchent le danger de la ligne de feu pour rejoindre un partenaire dont la guerre les avait séparés étaient plus nombreux en Allemagne qu'on ne le pense. L'enthousiasme de pédérastes à s'enrôler ne put échapper à l'attention des autorités.

Le mérite patriotique des homosexuels apparaît d'autant plus considérable qu'il s'agit en général d'individus au système nerveux moins résistant que celui des hommes sexuellement normaux. Un inverti devait fournir un effort inouï pour supporter les rigueurs de la vie militaire auxquelles il devait se trouver particulièrement sensible. Les homosexuels sont très souvent des névropathes, des hommes d'une volonté émoussée, et pour juger à sa juste valeur leur rendement, il est équitable de tenir compte de ce handicap.

QUAND LA GUERRE MULTIPLIE LES PEDERASTES

Le pourcentage des invertis dans l'armée varie sensiblement suivant les corps et les pays ; il est évidemment plus fort dans l'armée de mer que dans l'armée de terre, les marins étant réputés, même en temps de paix, pour leurs mœurs spéciales. Parmi les divers pays, c'est l'Allemagne qui détient, de loin, le record en fait d'homosexualité. Voici quelques chiffres fournis par le rapport du Comité s'intéressant à cette question :

« En ce qui concerne les progrès de l'homosexualité dans la garnison, je peux conclure d'après mes informations, que le chiffre de 2p. 100 est exagéré. Parmi mes 150 compagnons de garnison que je connais de plus près, un seul me semblait suspect à ce point de vue. Ces 150 soldats appartenaient dans la vie civile à toutes les professions. Toutefois, 150 observations ne constituent qu'une quantité négligeable par rapport à ces milliers de cas que le docteur Hirschfeld a pris en considération pour ses recherches. D'autre part, je me rends parfaitement compte de la difficulté qu'il y a à classer quelqu'un parmi les homosexuels lorsqu'on n'a pas eu de preuve concrète de ses pendants »

Le cas de certains ménages, officier-ordonnance ou autres, sont vraiment touchants. Voici, cité par Bernard Zimmer, la chanson mélancolique d'une ordonnance veuf :

« Mon lieutenant, je t'ai tant aimé,

Il était si jeune, si beau !

Dans la mort même, étendu

Sur les hauteurs sanglants d'Arras.

Il reçut la balle en plein cœur.

Je le pris dans mes bras.

Je le posait doucement sur l'herbe qui sentait bon.

C'était un matin de mai. Il faisait chaud... ».

Il convient de faire une distinction entre les homosexuels de longue date, pour ne pas dire de naissance, qui ont pu donner libre cours à leurs penchants à la faveur de la guerre et ceux qui, placés dans les conditions spéciales dont nous avons parlé, et assoiffés de tendresse, ont senti naître en eux une orientation que la vie civile ne leur aurait peut-être jamais permis de découvrir. Ce sont les homosexuels accidentels qu'il serait plus exact de qualifier d'hétérosexuels car chez ceux-là, la répugnance pour la femme n'apparaît pas, ou du moins, pas dans une mesure aussi marquée que chez les vrais pédérastes.

Bien qu'on nie en France l'existence d'une homosexualité invétérée dans l'armée, on convient qu'il devait se trouver sur le front français comme sur tous les autres fronts, pas mal d'homosexuels d'occasion. Si les Français n'admettaient pas l'existence de cette perversion dans des proportions notables parmi les troupes, c'est une réaction bien compréhensible contre les abus auxquels se livraient outre-Rhin les apôtres de l'amour entre hommes faisant flèche de tout bois pour défendre leur cause. C'est ainsi que Bernard Zimmer constate qu'une photographie apportée comme


preuve des mœurs spéciales des soldats français, et représentant trois soldats travestis, représente en réalité, trois hommes qui n'ont choisi ces vêtements que pour pouvoir mieux s'évader. Un autre « document » de ce genre n'est autre qu'une affiche représentant quatre artistes qui n'ont jamais appartenu au sexe masculin et dont la toilette féminine n'a par conséquent rien d'anormal.

Il faut dire que les autorités allemandes ont fait preuve d'une sévérité relative surtout vis à vis des officiers coupables de ces goûts particuliers. Le conseil de guerre finissait cependant par acquitter les accusés convaincus de pédérastie. Car l'armée allemande aurait risqué d'être fort clairsemée si la  loi s'était montré par trop rigoureuse sur ce chapitre. Encouragé sans doute par cette clémence, un jeune officier traduit en conseil de guerre, déclare avec candeur :

« Nous faisions l'amour, mais délicatement, esthétiquement, jamais sous une forme punissable ! Nous avons connu le bonheur deux mois, sans nuages... C'est votre affaire de prouver que je suis coupable et non la mienne que je suis innocent ».

A en croire le docteur Hirschfeld, c'est une opinion erronée que celle qui représente les invertis comme des sous-hommes débiles et efféminés. Selon l'expression de Bernard Zimmer « ils n'avaient rien de la « tante » ou du petit jeune homme cintré et fessu ».

« Voici un conducteur de camion, vêtement de cuir, grosses lunettes, fusil, etc... Voici le même en robe pimpante. Et le gaillard mesure 1 m. 80 ! J'ai fait mille remarques de cet ordre en campagne ».

Nous aurons l'occasion dans la suite de cet ouvrage d'étudier les moeurs curieuses des homosexuels pendant la guerre, mœurs qui ont trouvé pleinement à s'épanouir entre les cloisons de bois des baraquements des prisonniers de guerre.




LE PEUPLE CHEZ MARX ENTRE PROLETARIAT ET NATION

 


par Isabelle Caro

 

L'intérêt du texte suivant de cette philosophe marxiste n'échappera pas à tous ceux qui, dans le courant maximaliste se méfient des simplismes. La notion de peuple est devenue un foutoir pour quantité de faux révolutionnaires et nationalistes avérés, mais elle ne peut être niée dans le monde capitaliste actuel si on prend soin de la relier à une émancipation par le prolétariat de toutes les classes non-exploiteuses, ou même de ces « couches moyennes » dont on nous rebat les oreilles. La philosophe ne développe pas sur les libérations nationales de nos jours ; on espère qu'elle n'a pas la vision trotskiste arriérée que celles du milieu et de la fin du vingtième siècle serait comparable à celle de l'Irlande. Face à l'extermination du peuple gazaoui par l'armée sale de l'Etat bourgeois israélien avec le plein soutien de l'impérialisme gangster US, toute une frange des protestataires sectaires dans le monde, des fascistes wokistes des universités américaines à nos petits rigolos de LFI, NPA et tutti quanti, la revendication d'un mini Etat palestinien est proprement ridicule et irréalisable. En outre elle ne peut impliquer une émancipation ni du prolétariat ni des « peuples opprimés », mais une prolongement de la duperie bourgeoise d'une quelconque « émancipation démocratique » ou favorisant la création du prolétariat comme au XIX ème siècle.

En tout cas pour l'essentiel le texte qui suit rend encore plus vivante la notion de prolétariat. Il a été publié sur le site CONTRETEMPS https://www.contretemps.eu/le-peuple-chez-marx-entre-proletariat-et-nation/


La question du peuple chez Marx est une question complexe, en dépit des thèses tranchées qu’on lui prête volontiers sur ce sujet. Au premier abord en effet, on a tendance à penser que Marx construit la catégorie politique de prolétariat précisément contre la notion classique de peuple, trop englobante et surtout trop homogénéisante, qui gomme les conflits de classe. En ce sens, la notion de peuple serait illusoire, voire dangereusement illusionnante lorsqu’elle est politiquement instrumentalisée.

Pourtant, si Marx se défie bien de toute conception organique du peuple, il reprend le terme à plusieurs occasions et, en particulier, pour penser les luttes nationales de son temps, lorsqu’elles visent à conquérir l’indépendance contre des puissances colonisatrices. Il l’utilise également pour désigner les spécificités nationales, qui caractérisent les rapports de force sociaux et politiques toujours singuliers et que, selon lui, il faut toujours analyser dans un tel cadre national. Enfin, le terme de peuple désigne un certain type d’alliance de classes dans le cadre de conflits sociaux et politiques de grande ampleur.

Lors de ces trois usages, le terme de « peuple » n’est jamais détaché par Marx de tout clivage social, bien au contraire. Il faut rappeler qu’il est, chez lui, directement hérité de la Révolution française et des œuvres politiques qui l’encadrent, de Rousseau jusqu’à Babeuf et Buonarroti : selon cette tradition, le terme de peuple désigne les groupes sociaux opposés à l’aristocratie, et il n’est pas le substantif indifférenciant que des usages postérieurs valoriseront.

Je voudrais aborder ici successivement ces différents usages marxiens, en les confrontant à la question du prolétariat, que Marx élabore parallèlement. Au cours de cette élaboration, et surtout à partir de la fin des années 1850, Marx va s’intéresser de façon précise aux luttes d’émancipation et à la colonisation, en Inde et en Chine, s’engageant activement dans le soutien à l’Irlande et à la Pologne, tout particulièrement.

 

I. Peuple et prolétariat, des concepts antagonistes ?

Il faut rappeler que l’apparition de la notion de prolétariat est ancienne. Dès l’origine, elle désigne non le peuple mais une fraction du peuple, fraction caractérisée par sa situation sociale. Cette situation peut-être définie de deux façons distinctes : soit comme dénuement et pauvreté ; soit comme situation d’exploitation et de domination, si l’on analyse un mode de production et donc une fonction sociale active, non pas seulement un statut économique subalterne. On peut dire, schématiquement, qu’avec Marx, le terme va transiter irréversiblement de son premier vers son second sens.

Reprenons rapidement cette histoire : dans le droit romain, les prolétaires, du latin « proles », « lignée », constituent la dernière classe des citoyens, dépourvus de toute propriété et considérés comme utiles seulement par leur descendance. C’est à ce titre qu’ils sont exemptés d’impôts. Repris dans le moyen français, le terme connaît un fort regain d’intérêt au XIXe alors que se développe la critique sociale, politique et économique du monde industriel naissant.

Dans ce contexte, le substantif « prolétariat » apparaît en 1832 pour désigner l’ensemble des travailleurs pauvres, dont la misère est perçue comme le résultat de l’égoïsme des classes dirigeantes. C’est la thèse défendue par celui qui est premier à l’utiliser, Antoine Vidal, dans le premier journal ouvrier de France, L’écho de la fabrique1. Et c’est en référence directe à la révolte des canuts lyonnais de 1831 qu’il invente le terme en 1832. Pour Vidal, la « classe prolétaire » est à la fois la plus utile à la société et la plus méprisée. Il est frappant qu’il revendique aussitôt qu’elle soit « quelque chose », reprenant ainsi les mots et la thématique de Sieyès, dans Qu’est-ce que le Tiers-Etat ? (1789), tout en redécoupant les frontières sociales d’une classe populaire qui ne coïncide plus avec les contours juridiques du tiers-état d’Ancien régime.

Dans un second temps, le terme se trouve transposé en allemand en 1842 par l’économiste Lorenz von Stein qui étudie les courants socialistes, notamment français, tout en étant hostile au communisme. Puis il est repris par le Jeune Hégélien Moses Hess, alors proche d’Engels et de Marx, tous trois revendiquant leur adhésion au communisme. On le rencontre dès 1843 sous la plume de Marx, chez qui il acquiert un sens nouveau et une importance théorique centrale. Sa redéfinition marxienne s’élabore en trois étapes.

1/ D’abord, le terme apparaît fin 1843, au terme de la critique engagée par le jeune Marx concernant la philosophie hégélienne du droit. Dans la préface qu’il rédige pour le manuscrit de Kreuznach, qui engage la critique de la conception hégélienne de l’Etat, il désigne le sujet social enfin identifié de l’émancipation générale de la société civile moderne. Le prolétariat, parce qu’il est cette classe qui « subit l’injustice tout court », ne peut viser qu’ « une reconquête totale de l’homme »2.

2/ Dans L’Idéologie allemande (1845) puis dans le Manifeste du Parti communiste (1848), Marx et Engels affirment le rôle historique moteur des luttes de classe et ils définissent l’antagonisme moderne qui oppose le prolétariat et la bourgeoisie. Ils précisent ainsi une analyse d’abord engagée par Engels dans son étude de la Situation de la classe laborieuse en Angleterre. Le prolétariat se définit par sa place au sein d’un mode de production et des rapports sociaux qui lui correspondent. Il est à la fois la classe qui produit les richesses sans posséder de moyens de production, et celle qui est appelée, de ce fait même, à la transformation radicale du capitalisme.

3/ Enfin, dans le Capital et dans le vaste ensemble des manuscrits préparatoires, la découverte de la survaleur et de son origine : la fraction de temps de travail non payé que s’approprie le capitaliste, permet à Marx de préciser cette notion et d’en exposer la dimension dialectique. Le prolétariat n’est pas avant tout pauvre, il est dépossédé de la richesse sociale qu’il crée. Par suite, son unité et son identité de classe se construisent en contradiction avec le caractère privé de l’appropriation bourgeoise et visent le communisme. Mais, d’un autre côté, le prolétariat subit aussi une concurrence vive entre ses membres, concurrence entretenue par la classe capitaliste et qui fait puissamment obstacle à sa prise de conscience unitaire et à son rôle révolutionnaire.

Le prolétariat au sens marxien est une notion qui se veut socialement descriptive mais qui présente toujours en même temps une dimension politique et philosophique constitutive. Je voudrais insister principalement sur le premier moment de cette construction.

En effet, dès l’Introduction de la contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, rédigée à partir de la fin 1843, Marx développe sa thèse concernant le rôle historique du prolétariat moderne, et plus particulièrement du prolétariat allemand. Or, loin de proposer de substituer le prolétariat au peuple, on y rencontre précisément la mise en relation dialectique des notions de prolétariat et de peuple. D’une part, Marx distingue deux histoires nationales et deux scénarios d’émancipation : « nous avons en effet partagé les restaurations des peuples modernes (die modernen Völker) sans partager leurs révolutions. Nous avons connu des restaurations, premièrement parce que d’autres peuples ont osé faire une révolution, et deuxièmement parce que d’autres peuples ont subi une contre-révolution »3.

Ici, les notions de peuple et de révolution (ou de contre-révolutions) se font immédiatement écho. Il existe des cultures politiques populaires, et ces cultures politiques conduisent à se déterminer pour ou contre la révolution, cette dernière ayant avant tout pour modèle la « grande » révolution anti-féodale française. En rapport avec cet horizon, qui lie peuple et révolution anti-féodale comme des entités politiques associées, indissociables même, Marx va utiliser la notion de prolétariat pour la relier à un nouveau type de révolution, plus avancée, qu’on peut qualifier d’anti-capitaliste ou de communiste, radicalisant la révolution précédente. Il en résulte, d’une part, que les luttes allemandes, aussi arriérées soient-elles, présentent pourtant une portée universelle, au même titre qu’en son temps la Révolution française.

On retrouvera par la suite, bien plus développée, l’idée que les luttes émancipatrices d’un peuple importent au sort de tous les autres. De ce point de vue, la solidarité avec les peuples opprimés est bien plus que de la philanthropie. Pour le dire autrement, elle n’est pas seulement de nature morale, elle est d’ordre fondamentalement politique : « Et même pour les peuples modernes, cette lutte contre le contenu borné du statu quo allemand ne peut être sans intérêt, car le statu quo allemand est l’accomplissement avoué de l’ancien régime et l’ancien régime est le défaut caché de l’Etat moderne »4

Ainsi, la notion de peuple conserve-t-elle sa validité, en dépit de ses limites, du fait du maintien de l’Ancien Régime, y compris au sein des nations qui ont réalisé leur révolution anti-féodale. En d’autres termes, cette révolution partielle et inachevée se fait matrice de révolutions plus radicales, de la même manière que les peuples se déterminent comme classes populaires elles-mêmes plus ou moins radicales, le prolétariat étant le nom de cette radicalisation populaire, à la fois sociale et politique.

C’est en ce point, qu’on rencontre une définition du prolétariat très originale : à la fois fraction du peuple, elle représente le peuple tout entier et tendanciellement l’humanité même, du fait de la condition qu’elle subit en même temps que des exigences politiques et sociales elle est porteuse. Loin de proposer une sécession sociale, qui isolerait le prolétariat des autres composantes et en ferait une avant-garde sociale et politique, c’est bien comme représentant universel, représentant de fait de la souffrance, de l’exploitation et de la volonté d’émancipation, que le prolétariat se découpe et se singularise, en tant que classe offensive, apte à s’organiser politiquement.

Mais il faut aussitôt préciser que c’est précisément en vertu de cette dimension universelle que la révolution à venir n’est pas, ne sera pas une simple révolution politique. « Où réside la possibilité positive de l’émancipation allemande ? » s’interroge Marx. Et il répond : « Dans la formation d’une classe aux chaînes radicales, d’une classe de la société civile qui ne soit pas une classe de la société civile, d’un état social qui soit la dissolution de tous les états sociaux, d’une sphère qui possède un caractère d’universalité par l’universalité de ses souffrances (…), qui ne puisse plus se targuer d’un titre historique mais seulement du titre humain (…), d’une sphère enfin qui ne puisse s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et sans émanciper de ce fait les autres sphères de la société, qui soit, en un mot, la perte totale de l’homme et ne puisse donc se reconquérir sans une reconquête totale de l’homme. Cette dissolution de la société réalisée dans un état social particulier, c’est le prolétariat »5.

Marx ne changera jamais d’avis quant au caractère humain, c’est-à-dire universellement humanisant, de l’émancipation sociale. En revanche, après être entré dans ce qu’il nomme le « laboratoire de la production » c’est-à-dire après avoir engagé la critique de l’économie politique, il développera une conception plus complexe et moins optimiste du prolétariat comme classe offensive, faisant toujours davantage place aux contradictions qui le divisent d’avec lui-même. La concurrence ouvrière est à la fois inscrite dans les rapports de production capitalistes et systématiquement instrumentalisée par la bourgeoisie, en particulier par sa fraction industrielle. Mais il insistera également sur l’émergence, dans le cadre de la grande industrie naissante, du travailleur polyvalent, porteur d’une culture et de facultés humaines développées, loin de tout misérabilisme et de toute « victimisation ». Enfin, il fera place à la complexité du processus politique qui doit parvenir à l’abolition de l’appropriation privée des richesses socialement produites, au communisme donc.

Quoi qu’il en soit, la conception du rapport entre prolétariat et peuple se révèle dès le départ contradictoire, ou plus exactement : éminemment dialectique, ce qui est bien différent. Car Marx, qu’il traite de politique ou d’économie, ne cesse d’être philosophe. Ici, la singularité est le lieu où émerge l’universel, non le lieu de formation d’une identité séparée et close sur elle-même. Il en ira de même des nationalités : découpage de l’humanité en entités politiques jamais complètement isolées, les nations sont dans certains cas et à certains moments porteuses d’une histoire émancipatrice qui les rend universelles.

 

II. Peuples en luttes et libérations nationales

Ainsi, parallèlement à la spécification sociale et politique des classes dans le cadre du mode de production capitaliste, la notion de peuple reste pourtant utilisée par Marx pour penser des réalités nationales diverses, irréductibles, où se spécifient singulièrement les rapports de classes. Sur ce point encore, on attribue souvent à Marx une sous-estimation profonde de la question des nationalités et des différences nationales, en vue de penser un prolétariat d’emblée mondialisé, formé d’ouvriers qui « n’ont pas de patrie » comme le proclame le Manifeste du parti communiste6 en 1848, à la veille du « printemps des peuples » et alors que s’éveillent les consciences nationales. Là encore, l’analyse marxienne est bien plus complexe qu’on ne le dit habituellement.

D’une part, Marx et Engels, reconnaissent, dès cette époque, cette dimension nationale, constitutive de la construction de mouvements ouvriers distincts, fonction d’un degré de développement économique et social donné, fonction également d’un niveau de culture politique déterminé : « bien qu’elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie en revêt cependant d’abord la forme. Le prolétariat de chaque pays doit, bien entendu, en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie »7.

Ici, l’idée de nation tend à remplacer l’idée antérieure de peuple, défini par son antagonisme avec l’aristocratie. La nation est le cadre d’un rapport social qui met aux prises toutes les classes, qu’elles soient dominantes ou dominées. Mais l’analyse se situe également à un autre niveau : elle s’arrête sur la capacité d’uniformisation du marché mondial d’un côté, qui entre en contradiction, de l’autre côté, avec le maintien voire le renforcement des spécificités nationales. Ainsi, Marx et Engels continuent-ils pendant un temps de penser que c’est la révolution allemande, d’abord anti-féodale ou bourgeoise, qui « ne saurait être que le prélude d’une révolution prolétarienne »8. Ce scénario sera profondément bouleversé par la suite, et à plusieurs reprises.

Si la dimension nationale est bel et bien prise en considération, Marx et Engels affirment dans le même temps la force d’expansion mondiale du capitalisme, force estimée d’abord socialement homogénéisante, thèse que Marx corrigera par la suite. On peut supposer que dans un texte qui a vocation de manifeste politique, ils s’emploient d’abord à faire valoir une perspective qu’on qualifiera plus tard d’ « internationaliste », de même ampleur que le marché mondial en voie de formation, mais porteuse de perspectives tout autres. De fait, le texte qui prolonge l’affirmation célèbre « les ouvriers n’ont pas de patrie » ajoute: « comme le prolétariat doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale, se constituer lui-même en nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens où l’entend la bourgeoisie »9. On peut ajouter bien évidemment : nullement au sens où les nationalismes chauvins l’entendront par la suite.

Marx et Engels continuent : « déjà les démarcations nationales et les oppositions entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qui lui correspondent. Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore ». Et quelques lignes plus loin on lit : « du jour où tombe l’opposition des classes à l’intérieur de la nation, tombe également l’hostilité des nations entre elles »10. Internationales, mais seulement par anticipation, les luttes des prolétariats nationaux ont bien la nation pour cadre mais non pour but.

Le prolétariat est-il encore ici, au moins pour un temps, la figure du peuple, ou plus exactement : sa reconfiguration sociale et politique ? Oui et non. Non, eu égard à l’argumentaire que je viens de préciser. Oui pourtant, dans le cadre de luttes nationales qui visent l’émancipation. En ce cas, un parallélisme apparaît entre la lutte du prolétariat, dans un cadre national quel qu’il soit, et la lutte de certains peuples, auxquels l’oppression subie confère un rôle historique majeur et, une fois encore, une portée universelle.

Le mot de « peuple » voit alors coïncider ses deux sens, fondus en une nouvelle définition. Le peuple est à la fois une entité politique délimitée nationalement, mais il est aussi cette entité sociale qui lutte avec et contre d’autres, au plan international : disons que la portée descriptive ou analytique du terme retrouve de nouveau sa dimension politique, ouverte aux radicalisations que Marx appelle de ses vœux. Si le terme de « peuple » ne devient pas pour autant l’occasion d’une théorisation séparée, il ne disparaît pas du vocabulaire marxien parce que lui seul permet de comprendre les mouvements d’indépendance nationale en tant que luttes elles aussi porteuses d’universalité, et cela par-delà même leur composante prolétarienne. C’est bien entendu le cas lorsque des paysanneries luttent contre une puissance coloniale.

Cette reprise ouvre à une réflexion nouvelle et tout à fait essentielle sur les perspectives de révolution communiste. Car, à partir de là, Marx va s’orienter vers des scénarios qui échappent à toute linéarité et ne font pas de la constitution d’un prolétariat national la condition sine qua non de l’émancipation. Autrement dit, il en vient à penser qu’il est possible d’accéder au communisme sans passer nécessairement par la voie capitaliste. Et la notion de peuple est finalement et de nouveau la plus utilisable pour penser ces processus différenciés.

En effet, Marx va abandonner au cours des années 1850 la thèse de la portée civilisatrice de la colonisation, dont on trouve quelquefois trace dans ses textes antérieurs. A la lumière en particulier des situations indienne et chinoise, qu’il étudie alors, il juge que la pire barbarie se trouve en réalité du côté des colons britanniques. Parallèlement, il s’intéresse et prendre parti pour la Pologne et l’Irlande, en faveur des anti-esclavagistes américains, avant de se pencher sur la Russie.

Le cas de l’Irlande est particulièrement intéressant, en ce qui concerne le rapport entre peuple, classe ouvrière et nation tel que Marx s’efforce de le concevoir, modifiant au cours du temps ses conceptions initiales. Je m’appuie ici sur le remarquable ouvrage de Kevin Anderson :  Marx at the Margins11. Dans ses articles et ses déclarations au sujet de l’Irlande, à cette époque, Marx s’emploie à combiner les questions de classe, d’identité ethnique et de réalités nationales, déjà abordées précédemment.

En Irlande, le prolétariat se présente comme fraction du prolétariat britannique, fraction surexploitée et dominée. Dans le même temps, l’Irlande se présente comme colonie britannique, luttant pour son indépendance nationale. Face à cette situation complexe, d’une part, Marx et Engels conseillent aux révolutionnaires irlandais de donner toute son importance à la question des classes, et leur reprochent l’utilisation de la violence autant que la fixation religieuse identitaire.

D’autre part, Marx en vient peu à peu à considérer que le mouvement irlandais est le point d’appui des luttes ouvrières anglaises, et non l’inverse. Dans une lettre à Engels du 10 décembre 1869, il écrit : « longtemps j’ai pensé qu’il était possible de renverser le régime actuel de l’Irlande grâce à la montée de la classe ouvrière anglaise (…) Or une analyse plus approfondie m’a convaincu du contraire. La classe ouvrière anglaise ne fera jamais rien tant qu’elle ne se sera pas défaite de l’Irlande. C’est en Irlande qu’il faut placer le levier. Voilà pourquoi la question irlandaise est si importante pour le mouvement social en général »12.

Présente également sur le sol anglais, la classe ouvrière irlandaise est l’occasion de dissensions internes au mouvement ouvrier, qui paralysent ce dernier et qui sont sciemment entretenues par le patronat anglais, sur le modèle du racisme et de l’esclavagisme nord-américain. Sur ce point, Marx accorde une conscience bien supérieure à la classe capitaliste, tandis que la classe ouvrière, qu’elle soit anglaise ou irlandaise, ne parvient pas à surmonter son antagonisme, la lutte de races, la xénophobie, l’emportant sur les luttes de classe, qui devraient logiquement fédérer prolétariat britannique et sous-prolétariat irlandais.

Pour conclure sur la portée politique considérable de ces réflexions, deux remarques sur la question du peuple me semblent importantes.

La première concerne le débat fameux qui opposera Marx à Bakounine au sein de la 1ère Internationale. On connaît l’accusation d’autoritarisme et d’étatisme adressée par Bakounine à Marx. On sait moins que cette opposition concerne aussi la situation en Irlande. Pure diversion, pour les bakouninistes, la cause irlandaise nuit selon eux à la cause révolutionnaire. Pour Marx, elle en est une composante, l’émancipation des peuples opprimés contribuant à l’émancipation ouvrière, et plus largement à l’émancipation humaine.

La seconde concerne la spécificité de la société irlandaise : l’Irlande est avant tout une colonie agricole de l’Angleterre, qui incite les indépendantistes à faire de l’insurrection paysanne le point de départ de la révolution nationale. C’est contre l’oligarchie foncière anglaise que lutte avant tout le peuple irlandais, Marx donnant alors à la question de la propriété de la terre un rôle politique clé, comme point de départ d’une révolution sociale en Angleterre même.

Cela pose à la fois le problème des alliances de classes, notamment celui de l’alliance de la classe ouvrière et de la paysannerie, bien loin de l’idée que le prolétariat serait à lui seul la classe destinée à conduire l’histoire et à conduire les révolutions. Par ailleurs, cette analyse s’inscrit dans la réflexion de plus en plus affinée de Marx sur des voies de développement non capitalistes. Dans ces cas, qui concernent bien des sociétés dans le monde, qu’il analyse plus ou moins précisément (Chine, Inde, Russie, Mexique, Pérou, Algérie, etc.), la révolution communiste n’a pas pour préalable l’industrialisation capitaliste et la formation d’une classe ouvrière.

Toute linéarité historique disparaît alors, et la succession obligée des modes de production cède la place à une attention portée à des formes de propriétés traditionnelles, communales. Pour Marx, ces formes persistantes pourraient bien fournir le point de départ concret d’une réorganisation économique et sociale égalitaire, faisant l’économie du passage de certains peuples par le capitalisme et par les souffrances qu’il entraîne.

 

Conclusion

On le voit, la figure du prolétariat est complexe. Pour la saisir, il faut prendre en compte la spécificité de sa formation nationale et donc la mettre obligatoirement en relation avec l’idée de peuple. Mais, selon Marx, il faut aussi, à terme, viser une émancipation qui sache dépasser les barrières nationales et les antagonismes, sans unifier pour autant les voies politiques, ni les cultures au sein d’un scénario unitaire, préécrit, de dépassement du capitalisme. L’attention à la périphérie non-occidentale du capitalisme, dont les enjeux se révéleront pleinement dans le cadre des décolonisations du XXe siècle, se trouve déjà chez Marx lui-même, qui envisage que des sociétés puissent passer au communisme sans passer par le capitalisme, faisant ainsi l’économie de sa violence sociale et de sa barbarie coloniale.

Au total, on peut conclure que le prolétariat n’est pas une catégorie sociologique stable, encore moins le nom d’un sujet de l’histoire unifié, mais une construction dynamique, toujours définie par son antagonisme avec certaines classes et ses alliances avec d’autres classes sociales. Cet antagonisme autant que ces alliances sont à concevoir avant tout comme des constructions politiques, selon une perspective stratégique qui fera parfois défaut au marxisme ultérieur mais sera reprise par certaines de ses composantes.

Et c’est en raison même de cette plasticité de la notion, que la catégorie de peuple se maintient, en vue de penser le caractère toujours national d’une telle construction. Pour autant, le peuple n’est jamais lui non plus une entité substantifiée ou figée. C’est donc bien la dialectique prolétariat-peuple, soumise à l’examen précis de ce qu’elle est dans chaque situation historique, qui fait sens, c’est-à-dire qui ouvre (ou qui referme) des perspectives politiques d’émancipation qui, elles, visent bien, au bout du compte, l’humanité tout entière.

 

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références

1

Jacques Guilhaumou, «De peuple à prolétaire(s): Antoine Vidal, porte-parole des ouvriers dans L’Echo de la Fabrique en 1831-1832», Semen, n° 25, 2008, p. 101-115

2

Karl Marx, Critique du droit politique hégélien, « Introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel », trad. A. Baraquin, Paris, Editions sociales, 1975, p. 211.

3

Ibid., p. 199.

4

Ibid., p. 201.

5

Ibid., p. 211.

6

Karl Marx, Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, trad. G. Cornillet, Paris, Messidor/Editions sociales, 1986, p. 83.

7

Ibid., p. 72.

8

Ibid., p. 106.

9

Ibid., p. 83.

10

Ibid., p. 83. 

11

Kevin B. Anderson, Marx at the MarginsOn Nationalism, Ethnicity and Non-Western Societies, Chicago, The University of Chicago Press, 2010.

12

Karl Marx, Friedrich Engels, Correspondance, vol. X, trad. G. Badia et J. Mortier, Paris, Editions sociales, 1984, p. 232.


 

 

vendredi 8 décembre 2023

UN SONDAGE fabriqué POUR LE NATIONALISME JUIF


 Autant les images du massacre éhonté du 7 octobre contre des civils israéliens nous avaient révolté, indigné, donné envie de vomir le nationalisme palestinien et ses dérivés, autant les images et films qui apparaissent enfin (tardivement?) des blessés et des cadavres de la population civile palestinienne nous révoltent plus encore au vu des chiffres : 16.000 tués dont 7000 enfants ! La propagande de guerre pro-israélienne, outre la complicité des Etats occidentaux valets de l'impérialisme américain, n'a cessé de repasser en boucle à la Députaille de toutes les chambres (d'enregistrement) les vidéos ignobles du 7 octobre, façon dérisoire d'atténuer le massacre en cours concernant des villes entières rasées, des milliers d'immeubles d'habitation détruits avec au milieu des décombres des centaines et des centaines de victimes, certaines encore vivantes en train de crever sous les gravats et la poussière. Nulle pitié ni émotion en Israel : la survie de la patrie « juive » étant en jeu, nécessitant l'obligation d'éradiquer le hamas donc...les gazaouis ! Avec en prolongement la multiplication des crimes et exactions des colons fachos.

C'est ignoble, cela peut même justifier le regain d'antisémitisme, pas simplement arabe... Or, surtout parce que le terme n'est jamais employé ; c'est bien la bourgeoisie israélienne, juive ou pas, qui mène la danse de la vengeance ignoble. Et on ne peut pas dire comme le groupe bordiguiste que c'est tout l'Occident qui se défend, et pas premièrement l'Etat « juif »1. Dans le chaos mondial actuel, le chacun pour soi et les ambitions du plus petit emmerdeur ont force de loi. Depuis le début de la guerre en Ukraine, tous les Etats qui s'estiment lésés à leurs frontières sont devenus poutiniens. En ce moment le Venezuela qui veut piquer le pétrole du voisin2, la Chine qui lorgne vers Taïwan, les plus anciennes rivalités sont en passe de ressurgir, entre Algérie et Maroc , les deux Corée, etc. Malgré force moulinets des bras de tant de commentateurs augurant ou menaçant d'une venue rapide d'une autre guerre mondiale (comme le croit également une scission du CCI), de Poutine à Biden lui-même hier, celle-ci n'est nullement à l'ordre du jour ni même envisagée par les principales bourgeoisies en lice, pour trois raisons essentielles :

  1. des blocs définis sont loin d'être formalisés ;

  2. la crise économique mondiale ne crée pas les conditions où l'on pourrait faire croire que le guerre serait une solution ;

  3. la perte de contrôle successive des empires Russe puis américain accroît le chaos plus qu'elle n'accélère une marche vers la guerre généralisée.

En gros ce n'est pas encore « guerre ou révolution » mais « chaos ou révolution » ! On peut ajouter un autre élément, en toile de fond, qui est très intéressant à notre point de vue marxiste : la guerre finit toujours par coûter très cher3 avec des risques de paupérisation dangereuse des populations. Le refus du congrès américain d'octroyer de nouvelles aides à l'Ukraine n'est pas simplement l'application du dogme de Trump : « l'Amérique n'a plus vocation à être le gendarme du monde ». Ce refus s'adresse aussi aux millions de prolétaires qui, du fait de leurs importantes récentes grèves, même corporatives, subissent le poids de l'effort de guerre démesuré du camp démocrate au pouvoir ; faut-il rappeler que c'est toujours la faction démocrate qui a entraîné les prolétaires dans les sacrifices patriotiques ? De même qu'en France sans la gauche bourgeoise la soumission à la guerre n'aurait pas marché.

En passant il faut se féliciter du rôle de trouble fête par Mélenchon. Indépendamment de ses délires « sudistes » ( comme hier on disait tiers-mondiste) . Il est une sorte de jouet, plutôt involontaire et incontrôlable que L'UNION NATIONALE EST IMPOSSIBLE EN FRANCE AUJOURD'HUI !

Une union nationale qui aurait pu passer par une complaisance de toutes les classes dans la communion « antiraciste »en faveur de l'armée sale de Tel Aviv. Ce que le sondage réclamé par une confrérie nationaliste juive a tenté de masquer, comme je le décrypte plus loin. Finalement heureusement que le prolétariat en France est aussi composé de millions de travailleurs arabes, qui certes ne portent pas dans leur cœur l'Etat colon « juif » mais n'éprouvent aucune envie d'être solidaire avec son terrorisme plus puissant que celui du Hamas.

VERS UNE ACCELERATION DE L'HISTOIRE ?

Tous les derniers événements révèlent des soubresauts inquiétants partout contre les guerres. La protestation contre la guerre Ukraine-Russie était restée confidentielle depuis deux ans ou animée par de braves démocrates à la queue de l'idéologie américaine. L'appareil d'Etat ukrainien commence à se fissurer, et les mères de soldats commencent à s'indigner, comme les soldats eux-mêmes mais on s'abstient de nous en parler. Par contre, même si c'est derrière le drapeau mité du nationalisme palestinien, des foules massives partout dans les pays développés défilent pour dénoncer cette sale guerre contre les civils otages par milliers en Palestine, pauvres gens qui font figure de merdes humaines face à une centaine d'autres mais nobles otages juifs. Cette pression internationale, même si elle n'est pas conduite par le prolétariat, mais où il est présent, a bousculé les chancelleries y compris la bourgeoisie française qui a demandé à son délégué Macron de ne plus soutenir l'Etat juif facho les yeux fermés. La bourgeoisie française est l'une des plus fragiles ; pour empêcher l'explosion sociale majeure, le « quoi qu'il en coûte » a généré une dette faramineuse, qui, si elle devait être remboursée immédiatement, coûterait 45.000 euros à chaque français ; la France est désormais otages des financiers internationaux...adieu veaux, vaches, cochons et gaullistes.

Le système militariste atteint ses limites, et pas seulement côté ukrainien. Imaginez la charge financière débilitante pour le budget américain : deux guerres à financer en Ukraine et en Palestine, plus une possible guerre causée par le Venezuela...sans oublier Taïwan. A ce point de vue le refus du congrès américain est populaire. Poutine feint de s'en réjouir mais le poids de l'économie de guerre dans les steppes russes doit être peut-être plus problématique ! Le budget militaire est monté à, 6% (en France il es en dessous de 2%); cela signifie des attaques économiques sans précédent pour la population. Quant à la classe ouvrière, elle n'a pas digéré que, en seulement une semaine, Poutine a fait passer la retraite de 60 à 65 ans! La guerre va tôt ou tard mener à des unsubordiinations; chaque mois près de 12.500 fantassins sont tués !

Un tapis rouge pour l'isolationniste Trump ! Comme Poutine4, puisque celui-ci sera automatiquement réélu, Trump devra rester le cul sur deux chaises, calmer les abus des fachos israéliens et, ce qui penchera en sa faveur électorale, mettre fin à l'absurde guerre en Ukraine. 2024 peut fort bien introniser les deux vedettes, étranges et arrogantes ; la tête de morue décongelée russe Poutine et la moumoute flottante de papy Trump.

Enfin plus comique, nombre de tanks, d'avions et d'armes puissantes ont déserté les stocks militaires européens sans renforcer vraiment l'armada ukrainienne. Plus réjouissant : la plupart des Etats bourgeois ne veulent plus de guerres longues, pas seulement parce qu'elles coûtent très cher, mais parce qu'elles aggravent la crise économiques, décuplent le nombre de migrants fuyant justement les guerres partout. L'intérêt de la guerre en Palestine, si j'ose dire, est qu'elle révèle, mieux que nos discours de marxistes patentés sur l'immoralité de la guerre5, l'horreur insoutenable. C'est l'imbécillité des tueurs islamistes du Hamas, exhibant leurs crimes comme des ados sur internet, qui les a disqualifiés aux yeux du monde entier ; on n'avait pas vu ces horreurs en Ukraine, elles étaient cachées. L'armée sale a montré ensuite qu'elle pouvait taper plus large et éradiquer un peuple avec le soutien de la « communauté internationale ». Les cons du Hamas comme les abrutis nationalistes israéliens nous leur disons merci pour leur capacité à démontrer à quoi aboutit la guerre capitaliste.


Un soudage ad hoc pro-nationalisme israélien

 C’est l’un des principaux enseignements d’un sondage réalisé du 30 novembre au 1er décembre 2023 par l’Ifop pour le Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) que Le Figaro dévoile en exclusivité. «Même s’il peut y avoir des événements très forts, la stabilité est remarquable, décrypte Frédéric Dabi, directeur général de l'institut de sondage. Il y a une France des réseaux sociaux qui laisse penser qu'Israël commet un génocide. Et il y a la réalité sondagière qui montre une posture raisonnable, malgré l'intensification de l'opération israélienne.» 

Ainsi, deux mois après le début de la guerre déclenchée par l’attaque du groupe terroriste contre l’État hébreu le 7 octobre, seulement 28% des sondés éprouvent de la «sympathie» pour Israël (sic). Ce résultat est en baisse de dix points par rapport à une enquête publiée fin octobre mais en hausse de trois points par rapport à un sondage réalisé début novembre. Néanmoins, cette sympathie à l’égard d’Israël - certes faible en valeur absolue - reste très supérieure à celle qu’expriment les sondés envers l'Autorité palestinienne (10%) et envers le Hamas (3%). 

62% des sondés jugent par ailleurs que l'objectif d'Israël d'éliminer le Hamas de Gaza est justifié - ils étaient 65% en octobre et 58% en novembre.

Franchement je me demande comment ils ont fabriqué ce chiffre, qui est paradoxal avec les 28% seulement « sympahiques » pour l'Etat hébreu. Le chiffre a pu être fabriqué en tournant la question de façon à ce que le con-sulté fasse un lien (assez automatique en France) entre pauvres palestiniens et racailles des banlieues, ou en ajoutant à Hamas « islamique »

 C’est dans ce contexte que 72% des sondés sont contre la poursuite des manifestations propalestiniennes en France. Là c'est gros ! juste après la question précédente et avec la diabolisation de Mélenchon on touche au cœur du sujet sensible : l'insécurité et on confond manifestations contre la sale guerre en Palestine avec les émeutes des jeunes lumpen !

 «Cette population perçoit la société comme inégalitaire et discriminante, décrypte Frédéric Dabi. Chez une partie des jeunes, le Hamas est vu comme un symbole de lutte contre l'oppression.» De son côté, Yonathan Arfi, le président du Crif, parle d’une «jeunesse en perte de repères, sensible aux réseaux sociaux où l’activisme propalestinien et islamiste est efficace».Le zigoto du Crif ne décrypte pas, il plaque son analyse pro-israel sur ce sondage trafiqué et mélange automatiquement une juste protestation de ces jeunes contre la guerre avec le bourrage islamiste, or c'est le contraire le bourrage islamiste court derrière mais n'a pas devancé !

Le reste du sondage est aléatoire et c'est vraiment du n'importe quoi ! vraiment je prèfère que les jeunes se sentent plus proches de Mélenchon que de Naziniaou ! Sondage ridicule comme le nationalisme juif !

Ainsi, 30% des sympathisants LFI éprouvent de «l’antipathie» envers l’État hébreu, contre 8% au Parti socialiste. Fait notable, ce sont les sympathisants âgés de 18 à 24 ans qui sont le plus en accord avec Jean-Luc Mélenchon. De même, 27% des sympathisants insoumis disent n’avoir aucune sympathie à l’égard des Israéliens - un record à gauche, mais un taux qui reste toutefois moins élevé que celui des sympathisants du Rassemblement national.

BOF les prolétaires ne sont pas obligés de soutenir un camp de criminels de guerre contre un autre, mais ont cette propension à penser qu'un jour ou l'autre, il leur faudra retourner leurs armes théoriques et physiques contre toutes les mafias capitalistes.


ce tableau fout en l'air l'interprétation des sondeurs commandités par l'institution juive, il en ressort que la majorité des questionnés ne soutiennent ni un camp ni l'autre!


PS: l'organisation à L'Elysée hier de la fête juive Hanoukka vient de plus jeter le trouble de la part de l'ancien employé de la banque Rothschild qui de plus au début avait totalement soutenu "l'Etat juif". Cela n'est pas une simple atteinte à la laïcité mais une preuve de plus que l'Etat bourgeois s'appuie sur et favorise les communautarismes. Enfin cela fait très mauvais effet au moment où l'armée sale massacre les civils palestiniens.

NOTES

1Il faut saluer la capacité de ce groupe à dépasser ses anciennes illusions sur les « Libérations nationales » et à expliquer que la création d'un mini Etat palestinien serait de la foutaise et une continuation de l'exploitation des masses.

2 Le Brésil va envoyer 28 blindés dans le nord du pays, à la frontière avec ses deux voisins, le Venezuela et Guyana. Il avait déjà envoyé 60 soldats pour empêcher tout débordement de la crise. Car en cas d’offensive terrestre, les troupes de Nicolas Maduro devraient passer par le territoire brésilien, près de la ville de Pacaraima, selon des sources militaires brésiliennes. L’hypothèse est improbable, mais elle n’est pas totalement écartée. Sur le front diplomatique, le président Lula n’a pas réussi à calmer le jeu. Proche du dirigeant vénézuélien Nicolas Maduro, il n’est pas parvenu à le dissuader de vouloir annexer la région de l’Essequibo, une zone riche en pétrole et disputée entre les deux pays depuis près de deux siècles. De son côté, le président guyanais Irfaan Ali espère toujours que Lula puisse jouer un rôle de leadership afin de ramener la stabilité dans la région. Il a également fait appel au Conseil de sécurité de l’ONU.

3Surtout si elle ne se traduit pas par des conquêtes substantielles (sauf si le Venezuela parvenait à envahir son petit voisin Guyana au sous-sol mirobolant, avec un volume d'hydrocarbures supérieur à celui des dictatures pétrolières arabes). Franchement même si la bourgeoisie israélienne finit par raser Gaza, il lui restera quoi ? Et en plus un vide politique sidéral, loti de la réputation de deuxième Etat criminel de guerre après la Russie !

4Qui soutient Assad et affiche sa connivence avec les dictatures pétrolières, tout en appréciant son ami ,Naziniaou !