"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

vendredi 17 février 2023

LA DANSE DU VENTRE DES SYNDICATS AUTOUR DU PARLEMENT


5ème épisode

Préambule sur la manif parisienne de ce jour 

On apprend toujours en discutant sur le lieu d'une manifestation, et à en juger de l'ampleur ou pas1.

Peu importe le nombre, la manif se déroulant en période vacancière, on notera simplement en passant que les médias s'ingénient à souligner la baisse de la fréquentation, avec lourdeur.

Choses vues : comme c'est devenu une habitude à Paris, les manifestations se scindent en deux cortèges parallèles. Le premier cortège, atteignant le boulevard de l'Hôpital, seulement après deux heures du début, confirmait le choix des généraux syndicaux de continuer à prétendre faire masse sur un parcours court de Bastille à Place d'Italie. Devancé comme toujours par la pré-manif comportant plusieurs milliers de rétifs aux cortèges syndicrates ; quelques discussions échangées plus fines comme toujours que dans le gros des cortèges traîne-savates et sans gogol à mégaphone éructant des trucs débiles à répétition.

Le défilé officiel suivant s'écoulait derrière les employés municipaux en gilets bleu criard, les troupes CFDT orange, des troupeaux étudiants agités, pratiquant ponctuellement des sit-in bruyants, avec des slogans du genre « A bas le patriarcat », composés de futurs cadres de la gauche bourgeoise et de prochains syndicalistes de base (pour échoués du système universitaire), clos par les cadres de la CFTC. Tombant au bout de 400 mètres à peine de la fin de ce cortège sur les voitures balais de la municipalité j'étais étonné de la maigreur de ce défilé et je m'inquiétais presque de l'absence du dernier « syndicat ouvrier », la CGT, lorsqu'on m'expliqua que le deuxième cortège se déployait (étroitement) boulevard Vincent Auriol. Je traversai et rejoignis cet endroit où les ballons de SUD ouvraient la marche suivi par les ballons FO et CGT. Ce deuxième cortège était manifestement plus ouvrier, plus âgé et avec plus de nez rouges CGT. La CGT n'est plus pour longtemps une référence « ouvrière » puisque la succession déjà programmée de moustache Martinez vise à le remplacer par une féministe wokiste.

Le seul slogan intelligent que j'entendis provenait des rangs FO « Pas pour Macron et sa guerre ». C'est la première fois que je vis le personnel syndical aussi angoissé à l'idée de voir crever leurs ballons aux branches des arbres de l'étroite avenue Vincent Auriol, ce fade et inutile ex-président du temps jadis, on les dégonflait partiellement ou la voiture porteuse de l'attirail déviait vers un trottoir sans arbres. Je dois avouer que je jouissais à l'idée de voir ces ballons crevés.

Par bonheur j'eus la chance de côtoyer un bel italien observant le défilé (mesdames vous vous fûtes pâmées! Et elles le mataient en défilant). Sur l'appréciation de la situation en France, il me dit son admiration car en Italie au niveau protestation sociale « il n'y a plus rien ». J'objectais que selon moi il s'agit plus d'une manipulation du pouvoir pour recrédibiliser une opposition mal en point depuis des années. Il n'était pas d'accord estimant que cela démontrait une vraie colère ; d'ailleurs quelques minutes auparavant un jeune militant du CCI m'avait rétorqué : « nous pensons le contraire de toi, c'est d'abord une attaque contre la classe ouvrière ». Mon italien se questionnait à haute voix : « je ne comprends pas pourquoi Macron a été se mettre à dos la CFDT, alors que c'est un syndicat aimable avec le pouvoir ». Alors je lui ai répondu :

- mais il était nécessaire que le Berger syndical joue à l'unisson de la fable « unitaire » car c'est tout le syndicalisme qui est en crise de représentativité ; pour envelopper et encadrer l'ampleur du mécontentement (certes individualiste et très corporatiste) les soit disant radicaux CGT et SUD n'auraient pas suffi à déployer autant de fumigènes ! Et à drainer une telle masse de gens ! Sans compter que la CFDT n'est pas le premier syndicat de France pour rien, elle encadre une masse de cols blancs en certains endroits bien plus nombreux que les cols bleus ! Et ces cols blancs tombent aussi parmi les cols bleus !

Lorsque nous avons évoqué la question de la guerre en Ukraine, j'ai demandé à l'italien quelle était la raison de l'absence d'un mouvement de protestation en France comparable aux manifs contre la guerre au Vietnam durant les sixties ?

  • - en Italie par contre la dénonciation contre la guerre est publique, mais vous en France étant donné que les médias sont à fond pour l'Ukraine, ils vous coupent l'herbe sous les pieds.

Quand nous avons observé la présence et la proportion d'éléments petits bourgeois dans les cortèges, étudiants féministes, cadres CFDT et CGC, je lui ai fait part de mon analyse sur la fameuse chute de la petite bourgeoisie dans le prolétariat, accélérée de nos jours avec la crise du Capital : « le problème est que ces couches chutent avec leurs idéologies pourries, féminisme délirant, communautarismes, écologie punitive, moralisme sexuel, etc. ». Il eût cette réponse que je trouvai décoiffante avec cette langue de miel :

  • - ma parce qu'il faut oun parti !

L'homme avait lu Bordiga, sans se déclarer bordiguiste. Mais c'est sur l'appréciation du mouvement qu'il fût encore plus incisif :

  • - les manifestations actuelles c'est bien mais il y a une différence avec 95, et j'y étais, tu y étais aussi ? Aujourd'hui il y a des manifestations mais peu de vraies grèves, en 95 il y avait moins de manifestations mais plus de grèves, qui ont duré un mois et demi.

Sur l'expérience bolchevique de prise du pouvoir par le parti (bon dieu pourquoi parler de ça dans une minable manif sur les retraites?), mon ami italien était moins proche de moi. Il tiquait quand je lui ai dit que le parti ne devait pas se faire bouffer par le pouvoir d'Etat dans la transition au communisme, et qu'on ne pourrait pas mettre l'immense masse de la petite bourgeoisie dans des goulags mais qu'on devrait l'associer aux changements révolutionnaires, qu'on aurait besoin des qualifiés de cette masse... Sans doute un bordiguiste clandestin et pas déniaisé ?

Voilà pourquoi je suis rentré chez moi, malgré plus de 8 kilomètres dans les pattes, content de m'être déplacé pour des défilés qui ne m'enchantent guère.

LE JEU DE DUPES DU BARNUM SYNDICAL UNITAIRE

Je n'ai pas vraiment réussi à convaincre celles et ceux avec qui j'ai échangé durant la manifestation du caractère artificiel de « l'organisation » du mécontentement, et je ne suis pas tout à fait satisfait d'être à contre-courant. Je pense cependant qu'il n'a échappé à personne ce scénario où au parle-ment on s'écharpe entre « responsables » et « rigolos » pour une réforme prétendue pliée d'avance face à « une rue » gentiment contestataire, nombreuse mais simple chaire à discours syndicaux.


L'image détournée choisie pour cet article, allusion à une iconographie de 68 quasi introuvable (car anti-démocratique...)2 à côté de tant d'autre dessins de l'atelier des beaux arts), avec laquelle j'avais illustré mon livre en 1988, illustre assez bien l'actuelle comédie médiatique et ses risques. Il y a peu de chances que la lutte de classe fasse tomber les quilles de cet opéra (opération séduction de la gauche contestataire) avec des choeurs aussi dissemblables et des partitions cacophoniques où on a joint diverses catégories du genre chauffeur de taxi, du transgenre commerçant, du genre féministe sinistre, du genre étudiant, voire du sous-genre lycéen.

Le programme de la protestation ordonnancée continue de paraître improvisé quand chacun sait qu'il n'en est rien, alors que la fonction de « coordinateur » syndical (peu spontanée) sort de l'ombre, sans doute une nouvelle race de syndicalistes, probablement sous-offs des généraux3. Poste doté en plus de la coordination avec les journalistes. Ce qui est formidable, et qui ne semble choquer personne, est que toute cette tragédie en actes de la babylonie syndicale décadente tourne autour de Ulysse parlementaire qui promet d'officier pour le clientélisme des retraites diverses, quand cela reste aux mains de la mafia ministérielle. On est sensé imaginer que la syndicratie est en mesure de faire plier l'Etat (pardon le gouvernement) via les rigolos de la Nulles, pour, un : faire croire que le parle-ment sert à quelque chose, quand vendredi soir son clapet sera fermé, et pour, deux : faire croire à un pouvoir de la « rue syndicalisée », qui ne sert qu'à diluer toute réelle lutte de classe dans diverses « actions » corporatives et manifs traîne-savates où le nombre ne signifie pas plus que les chiffres des stades au moment des manifestations sportives.

Plus drôle on nous vante une rue « pacifique » comparée à un hémicycle « violent ».

UNE CRISE SOCIOLOGIQUE ?

Le « mécontentement » version journalistes sociologues n'est qu'un sentiment d'insatisfaction où tous les chats sont gris. Les débats, que ce soit - soit disant - pour les plus défavorisés, avec la blague des 1200 euros, ou pour l'allongement ou le raccourcissement, ne donnent lieu qu'à une ridicule foire d'empoigne, où le slogan, sur le site de Quatennens par exemple – Sauvons nos retraites - ne signifie rien et rien du tout que...le maintien des inégalités actuelles dont monsieur toutlemonde est sensé craindre une attaque généralisée alors qu'elle est torve et ciblée, pas la même pour chaque corporation, diluée ou chloroformée avec la clause à pépère. Attaque multiforme, irrationnelle, injustifiable par Macron et sa clique de bedeaux ministres, parce qu'ils ne connaissent rien à la condition salariée et qu'ils prennent le peuple et surtout le prolétariat pour des imbéciles, or l'imbécile collectif c'est eux !

En 2019 Macron, lors de ses tournées explicatives pour effacer le mouvement des gilets jaunes, montrait déjà qu'il n'y connaît rien et surtout n'y connaît rien aux questions sociales et dit des conneries plus grosses que lui4 :

«  Prenons un enseignant, qui va avoir une retraite de 1 100, 1 200 euros. Ça peut être plus pour certains selon la fin de carrière qu’ils ont eue. Il arrive, il a 65 ans… Beaucoup m’en ont parlé. Il est angoissé parce qu’il se dit : "Dans dix ans, les enfants travaillent, c’est dur pour eux, c’est moi qui les aide déjà. Le jour où je veux rentrer à l’Ehpad ou à la maison médicalisée, c’est quoi ? 1 500, parfois 1 700 par mois."»

Heureusement pour eux les enseignants ont une retraite autour de 2500 euros. Quant aux EPHAD à 1500 euros ? Quel ignorant plaisantin ce bourgeois !

On nous explique que ce mécontentement est basé sur un sentiment de déclassement comparable à celui des gilets jaunes, « sentiment » au cœur de la « colère sociale », sous-entendu nouveau radotage version conflit riches versus pauvres. Ce discours sociologique c'est à la télé. Lorsque la télé vient à Albi voir les généraux syndicats en visite des troupes, ceux-ci révèlent à leur tour le but profond de la pièce de théâtre dans l'amphithéâtre national (et lire la note 1).

Martinez : On a besoin de « dialogue social ». A partir du moment où on parle des problèmes des gens, on a un soutien massif.

Berger : On est au centre du mouvement social. On montre que le mouvement syndical « est de retour »

Martinez : On défend un syndicalisme de proximité, du monde du travail.

Berger : le syndicalisme est en train de montrer sa centralité dans le monde du travail. Dans ce cadre pacifique, on va construire l'intersyndicale au soir du 7. On est indépendants des partis politiques. On fait un exercice démocratique de la démocratie.

LA GREVE A EVITER...CAR DISPENDIEUSE

La CGT, dont le patron Philippe Martinez s'était prononcé pour des «grèves plus dures, plus nombreuses, plus massives, et reconductibles», a appelé les salariés des secteurs des transports et de l'industrie à débrayer pendant 24 heures. Cheminots, dockers, électriciens, gaziers, salariés de la chimie et du verre devraient donc lever le pied et le poing jeudi prochain.Toutefois, les perturbations devraient moins peser sur le quotidien les Français. Dans le secteur des transports ferroviaires, la grève de jeudi ne devrait pas engendrer trop de suppressions ou de retards de trains.

Un souci d'économie des grèves qui permet de les limiter et nouvelle manière de les saboter... la grève restant plus dangereuse que la manifestation plus diluée et toutes classes et tous mécontentements mêlés ...

« La mobilisation de jeudi 16 février sera «moins suivie par les cheminots», assure Fabien Dumas, secrétaire fédéral SUD-rail, qui estime que les grévistes seront surtout «des militants et syndiqués habituels». «Nous sommes bien conscients qu'un empilement de journées de grève peut peser douloureusement sur les salaires et ne fait jamais plier un gouvernement. Ce que font en revanche des blocages reconductibles comme ceux de 1995 ou du 7 mars prochain».

Cette journée du 16 février avait une visée surtout symbolique, continuer à « assiéger » le parle-ment en train de causer sornettes sur une texte de réforme inamovible.

L'ombre d'une grève reconductible : « on va durcir le mouvement »

Menaces des généraux syndicaux : «si malgré tout le gouvernement et les parlementaires restaient sourds à la contestation populaire, l'intersyndicale appellerait les travailleurs et les travailleuses, les jeunes et les retraités à durcir le mouvement en mettant la France à l'arrêt dans tous les secteurs le 7 mars prochain». Frédéric Souillot, le patron de Force Ouvrière, déclarait sur BFMTV avoir mis en garde Élisabeth Borne au téléphone : «Si nous ne sommes pas entendus, […] on va durcir le mouvement». Fabien Dumas, secrétaire fédéral de SUD-rail, table quant à lui sur une mobilisation massive dans le secteur ferroviaire, SUD-rail, la CGT-Cheminots et l'intersyndicale RATP ayant déjà appelé à une grève massive et reconductible. Des cheminots ont ainsi déjà déposé leurs déclarations d'intention de grève alors que cela est possible jusqu'à 48h avant le jour J.

Toutefois, le Berger des cols blancs a précisé de son côté ne pas encore être «dans la logique de la grève reconductible» et que «ce n'est pas un appel à la grève générale» non plus, expliquant que le 7 mars fera l'objet d'un «appel à la grève de 24 heures mais pas forcément davantage». Comme le rappelle au Figaro Yvan Ricordeau, le mot «reconductible» n'apparaît pas dans le communiqué commun. La journée du 7 mars devrait surtout se traduire par une mobilisation «plus musclée», avec des actions diversifiées et renforcées.

Une journée de grève « totale », « reconductible » (mais pas générale), on en a vu d’autres. Cela gêne une partie du pays, mais les travailleurs qui le peuvent, et sans illusion ou sans choix, s’organisent tant bien que mal pour aller au boulot. Avec les confinements les « citoyens » ont appris à réagir vite, à s’adapter. Les blocages et les pitreries des Robins des bois vont contribuer à desservir la fable de l'unité universelle des confréries syndicales...et renforcer le caractère « borné » du gouvernement.

L'INTERPRETATION DE DEUX MINORITES A VOCATION REVOLUTIONNAIRE


Le groupe maximaliste « Révolution Internationale » a analysé intelligemment la comédie des 5 premiers actes ! « À cela s’ajoutait, sur les mêmes plateaux de télévision et les mêmes émissions radio, un « débat » assourdissant sur l’injustice de la réforme pour telle ou telle catégorie de la population. Il faudrait la rendre plus juste en intégrant mieux les profils particuliers des apprentis, de certains travailleurs manuels, des femmes, mieux prendre en compte les carrières longues, etc.

Bref, toujours le même piège, pousser à ce que chacun se préoccupe de sa propre situation,tout en mettant uniquement en avant le sort des « catégories » les plus défavorisées face à cette attaque !Mais au final, tous ces contre-feux, mis en place durant les trois dernières semaines, n’ont pas fonctionné. Et la combativité exprimée par un à deux millions de manifestants impose désormais aux syndicats de s’adapter à la situation. D’où le décalage de la prochaine journée de mobilisation du 26 au 31 janvier. Si les « partenaires sociaux » de la bourgeoisie justifient ce changement par la nécessité « d’inscrire le mouvement dans la durée en réalité, il s’agit pour eux de se donner du temps afin de poursuivre l’entreprise de division et de sabotage de la lutte. D’ailleurs, dès le 20 janvier, ils se sont empressés d’appeler les « bases à s’organiser » en lançant des appels à des méthodes de lutte totalement stériles telles que « aller devant une préfecture faire du bruit », « couper le courant des permanences des députés» ou « aller manifester sa mauvaise humeur devant celles-ci ». Tout cela sans oublier d’isoler les secteurs les uns des autres en appelant, par exemple, à une journée de grève dans les raffineries pour le 26 janvier. Autant de gesticulations qui ne visent qu’à tenter d’organiser la dispersion, d’épuiser et d’amoindrir le rapport de force d’ici le 31 janvier. Nul doute que les mobilisations secteur par secteur vont également se multiplier d’ici là.

Les travailleurs doivent prendre en main la lutte. Comment, à l’inverse de ce travail de sabotage préventif des luttes, créer un rapport de force permettant de résister aux attaques contre les conditions de vie et de travail ? Par la recherche du soutien et de la solidarité au-delà de sa corporation, de son entreprise, de son secteur d’activité, de sa ville, de sa région, de son pays.En s’organisant de façon autonome, à travers des assemblées générales notamment, sans en laisser le contrôle aux syndicats. Par la discussion la plus large possible sur les besoins généraux de la lutte, sur les leçons à tirer des combats et aussi des défaites. Car il y aura des défaites, mais la plus grande défaite serait de subir les attaques sans réagir. L’entrée en lutte est la première victoire des exploités. L’autonomie, la solidarité et l’unité sont les jalons indispensables à la préparation des luttes de demain. Car les luttes actuelles ne sont pas seulement des expressions de résistance contre la dégradation des conditions de vie et de travail. Elles sont également la seule voie vers la reconquête de la conscience d’appartenir à une seule et même classe. Elles forment le principal sillon à travers lequel le prolétariat pourra entrevoir une alternative à la société capitaliste :le communisme ».

Tout cela est bel, bon et généreux. Sauf que les travailleurs n'ont ni décidé du mouvement ni organisé celui-ci. Sous le verrouillage complet du ballet syndical il est pour le moins présomptueux voire ridicule, d'imaginer que les travailleurs pourraient arracher le contrôle des AG par les appareils syndicaux ! Quant à affirmer que « l'entrée en lutte est la première victoire des exploités » c'est comme d'affirmer que marcher au pas est une victoire. Mieux qui peut croire à cette alambiquée « reconquête de la conscience » et au « sillon » de manifs strictement corporatives et syndicales vers... le communisme ? C'est non seulement aller vite en besogne mais ridicule, même « poussée à bout » ou avec grèves reconductibles ce mouvement si encadré ne peut viser qu'à faire tomber le gouvernement et à le remplacer par un autre...aussi capitaliste. Le communisme attendra, et ce n'est pas parce que vous l'invoquez à la fin de chaque article qu'il redeviendra plus crédible.

La secte qui paraît la plus proche du mouvement ouvrier (et employé), la plus éloignée du wokisme débile du NPA par exemple ou des Nulles, Lutte ouvrière est pour partie plus incisive et s'élève plus que RI au-dessus de la stricte manifestation pour les retraites, elle relie justement à la question de la guerre, absente du discours « communiste » (mais en fin d'article) de RI :

« Ici, nous avons à poursuivre notre combat contre la retraite à 64 ans, le recul de nos salaires et des droits ouvriers. Il faut le faire en ayant en tête la nécessité de reconstruire une force politique pour pouvoir, demain, refuser de servir de chair à canon dans la guerre que fomentent les capitalistes. Les confédérations n’ont appelé à riposter que tardivement, mais elles devaient aussi démontrer qu’une attaque telle que cette contre-réforme des retraites doit obligatoirement être négociée avec elles et que le gouvernement a eu tort de vouloir passer outre. L’ampleur des manifestations le 19 janvier, à laquelle elles ne s’attendaient peut-être pas, vient les conforter. Leur intérêt est de montrer qu’elles sont des interlocuteurs indispensables, mais aussi qu’elles méritent ce rôle en montrant leur capacité à contrôler les réactions des travailleurs. C’est ce qu’elles ont fait en fixant une date pour une nouvelle journée de grève et de manifestation le 31 janvier, avant sans doute de fixer des dates ultérieures en fonction du calendrier parlementaire. Jusqu’où les confédérations syndicales sont-elles prêtes à mener un mouvement contre le projet gouvernemental ? Il leur faut en tout cas obtenir de celui-ci quelques concessions, quelques inflexions au projet, qui leur permettent de justifier l’abandon des grèves et des manifestations à un certain moment. Ce moment peut évidemment être différent pour les uns et pour les autres, et l’unité syndicale réalisée pourrait donc être provisoire. Quoi qu’il en soit, les travailleurs ne peuvent pas leur donner de chèque en blanc et s’en remettre entièrement aux directions syndicales pour diriger une riposte qui les concerne tous. Il faut que, dans les entreprises et les secteurs en lutte, les travailleurs se donnent les moyens de décider de leur mouvement, il faut que se mettent en place des assemblées générales et des comités de grève démocratiquement élus.

Pour avoir une chance réelle de l’emporter, il faudra non seulement des manifestations massives, comme celles du 19 janvier, mais également des grèves frappant les capitalistes au portefeuille. Il faut que le mouvement s’étende, que la colère s’exprime suffisamment pour inquiéter le gouvernement et le patronat. (...) si celui-ci est suffisamment déterminé, c’est la bourgeoisie elle-même qui ira demander à son valet Macron de retirer sa réforme. Et face à une classe ouvrière renforcée, mobilisée et consciente, il deviendra possible d’imposer d’autres reculs au pouvoir politique et au patronat ».

Le discours de ce groupe trotskien peut paraître radical aux naïfs, voire être équivalent à celui maximaliste de RI. Il n'en est rien. Tout transpire le queuisme envers les syndicats officiels et une extension avec les pires ennemis de la lutte...les appareils syndicaux et leurs clairons de base ou du sommet. Que l'initiative des généraux syndicaux aient répondu à une possible explosion indépendante de classe (vision de RI et de LO) ou que l'Etat (gouvernement + partis et syndicats) aient pris les devants, la suite du programme coule de source et, d'une part vise à épuiser les colères ou les mécontentements, et d'autre part à faire croire à une victoire de l'un ou l'autre camp. Dans tous les cas la bourgeoisie sera gagnante : si la réforme reste en place, le gouvernement sera le salaud quand la confrérie syndicale et la gauche bourgeoise apparaîtront comme des « amis sincères » mais aussi désolés que nous d'avoir échoué ; si la réforme est annulée, même résultat, quoique inversé, syndicats et gauche bourgeoise gagneront plus en crédibilité même si rien n'aura changé dans la diversité et inégalité des retraites. Le calendrier manifestatoire et contestataire prête enfin à réflexion.

UNE CONJONCTION ET UN CURIEUX ETIREMENT entre la présentation de la réforme au parle-ment et les journées de manifestations syndicales opposées au projet criminel :

  • - le projet est présenté par la mère Borne le 10 janvier

  • - LFI veut organiser la première manifestation le 20 janvier

  • - les syndicats annoncent la leur le 19 janvier

  • - LFI doit se résoudre à reprogrammer la sienne le 21 janvier où la mobilisation est bien moindre que celle des syndicats

  • - la journée syndicale du 16 février fait pâle figure par rapport à celle du 19 janvier (effet recherché par les traîtres syndicaux?) mais le mont de Vénus est promis pour le 7 mars.

Tiens voilà du boudin ! Il aura fallu 9 jours pour une première réaction à la présentation parlementaire de la réforme, 24 pour celle du 11 février, puis 5 jours après celle du 19 – pour une pure raison prosaïque il y aurait encore eu 24 jours d'attente « pour les masses », certes comblées par telle ou telle grève corporative ou action Robin des bois. On a beau nous dire que la programmation syndicale accompagne les querelles au parle-ment ou prétendent lui faire la pression, la distance entre deux manifs fait passer la prévenance de grèves reconductible pour une baleine dégonflée, mais trop louche comme tout enterrement repoussé ou à la façon de la justice bourgeoise à la saint Glinglin. Mais il faudra quand même attendre encore 19 jours...le temps de passer à autre chose, qu'une guerre mondiale survienne, que Macron se tue en trottinette car tout passe et lasse. Le Graal promis pour le 7 mars aurait ainsi toutes les chances d'être un deuil, confirmé dès le lendemain pour un des carnavals wokistes des plus prisée, la journée mondiale de la femme, surtout celles d'Iran et d'Afghanistan.

 

NOTES

1La manif à Albi, la ville chérie de mon enfance, fût gonflé démesurément par l'aristocratie syndicale en déplacement et vantée hors de proportion en chiffres et en signification ; il est vrai qu'en ce moment démagogique je prends pus au sérieux les chiffres de la police. L'importance du mécontentement en province je m'en fous, je l'ai vécu au temps des gilets jaunes, c'est épidermique et sans lendemain ; depuis 1789 les provinces françaises sont toujours restées plouques.

2 La mystification de la « démocratie bourgeoise », comme toute mystification aussi bien chez Mao que chez les islamistes, commence dès l'enfance, avec ce PARLEMENT MOBILE A BORDEAUX : « Une drôle d’agora en bois posée là, au milieu de l’atrium du campus de la victoire de l’université de Bordeaux. Des estrades de part et d’autre d’une structure à roulettes. Une cinquantaine de jeunes âgés de 15 à 24 ans sont entassés sur des assises inconfortables. Ils sont conviés à l’assemblée des jeunes : le «parlement génération transition». «Vous contribuez à la vie politique à votre façon. On vous donne la parole aujourd’hui !» lance le maire écologiste de la ville de Bordeaux, Pierre Hurmic »

https://www.liberation.fr/forums/a-bordeaux-un-parlement-mobile-la-parole-est-a-la-jeunesse-20230214_BP3E4BEZU5HOFJIQTUA7RQLA2Q/

3« Du côté du raffinage, ce sont aussi essentiellement « des appels à participer aux manifs » qui sont prévus, a indiqué à l’AFP Éric Sellini, coordinateur CGT pour TotalEnergies ».

dimanche 12 février 2023

Les jalons de la déroute encadrée par les bergers syndicaux


 (la mutation populiste du syndicalisme d'Etat)

« La grande nouveauté après la manifestation du 19 c'est le retour du clivage droite-gauche ». Un jeune député de la NUPES, hier soir sur BFM.

« Rêve ! » peut-on dire au prolétariat ému et en plein désarroi qu'on veuille proposer de changer les retraites...pour n'y rien changer ». Osons le dire, jamais une victoire « de classe » n'a été emportée à la suite d'un mouvement mis en place, programmé et organisé par les forces bourgeoises, Etat, partis et syndicats. Jamais on n'avait jamais autant vu la plupart des journalistes se vautrer comme lèche-bottes professionnels de l'Etat. Jamais depuis un siècle on n'avait vu tous les partis bourgeois, de l'extrême-gauche à l'extrême-droite se soucier autant de la « pénibilité » du travail. Jamais n'avait tant été exaltée « l'initiative » et la « radicalité » des syndicats et l'importance « républicaine » et « démocratique » du parle-ment.

Jamais on n'avait eu autant de balades stériles dans Paris et provinces, avec milliers de moutons clamant valeurs du peuple, de la République, de la « démocratie », sans oublier « la rue » plutôt plébiscitée par les commentateurs dominants comme plus sérieuse qu'un parle-ment dissipé. Jamais je n'ai lu autant de slogans bêtes voire ridicule par tant de traîne-savates. Jamais on n'avait autant entendu des chiffrages aussi « gonflés » par les menteurs professionnels du syndicalisme d'Etat.

Après autant de débats « explicatifs » pour « éveiller » le bon peuple à la division entre un « personnel sérieux » qui veut sauver les retraites et des rigolos qui plaisantent avec une parodie (radicale?) des décapitations de 1789. Oui restauration du clivage Droite/Gauche, ou Gauche/Droite, mais piteusement comme opposition entre une bourgeoisie cynique et une bourgeoisie composée de pitres du genre anarchistes impuissants, et minables (cf. la modification du jeu des mille bornes en 64 borne(s), proposée par un député « écolo-bobo » pour favoriser une débat clair entre les deux factions...). En gros méchants contre rigolos. Avec les mille variations faciles et drôlatiques que permet le nom de la première ministre, pour laquelle les féministes « de gauche » ne peuvent masquer leur « admiration corporative », le nommé Berger non plus. Le féminisme affiché lourdement n'est-il pas le principal critère moral pour sanctifier toute fraction bourgeoise ?

LE READY-MADE SYNDICAL

Depuis les débuts, tout est cuit d'avance, organisé, millimétré, horodaté par les généraux syndicaux. Les journalistes serviles se payent pourtant le luxe de prédire les épisodes de fin d'unanimité à venir. La tenue du quartier général des galonnés laisse à chaque fois présager les divergences sur « les suites à donner au mouvement ». Car malgré tout le tintouin, la répétition des marches stériles - « bon enfant » où même on y amène ses enfants et petits-enfants, avec un préfet gentil – tout lasse et l'intérêt diminue (ce constat des plumitifs collabos est bien sûr à double sens tout en contenant cette vérité, aboutissement du travail, pénible, des manipulateurs professionnels des corporatismes).

« Les organisations au sein du groupe ferroviaire, dont la CGT Cheminots et SUD-Rail, comptent bien se mobiliser dans les jours à venir. Mais présentent un front désuni. Les principaux syndicats de la SNCF ont appelé mercredi à une troisième journée de grève contre la réforme des retraites le mardi 7 février, suivant le mot d'ordre général, mais seuls la CGT Cheminots et SUD-Rail veulent poursuivre le mouvement le mercredi 8, et l'indécision persiste pour le samedi 11. Les dirigeants des syndicats représentatifs, CGT Cheminots, Unsa ferroviaire, SUD Rail et CFDT, devaient se rencontrer en début d'après-midi, au lendemain d'une deuxième journée de grève qui a passablement perturbé le trafic malgré une participation en baisse ».

On sent poindre par conséquent déjà la future « division » entre syndicats raisonnables et jusqu'auboutistes honteux et hargneux, qui après l'épuisement suite aux manifs traîne-savates parfairont le dégoût face à un gouvernement « sourd », contre le « peuple »1. A l'intérieur des QG les palimpsestes se succèdent :

« Les précisions pour le 11 février données dans les prochains jours... »

Circulez, y a rien à voir, on s'occupe de tout : «On ne veut pas bloquer le chassé-croisé des vacances», d'autant que «l'objectif d'un appel le 11 février n'est pas tant le pourcentage de grévistes que le fait d'avoir dans la rue l'ensemble des salariés qui n'ont pas la capacité financière de se mettre en grève et de répondre aux appels en semaine», a-t-il précisé. La position des syndicats pourra être précisée pour le samedi 11 «d'ici la fin de semaine ou le début de la semaine prochaine», selon lui. La CFDT Cheminots se veut de son côté «pleinement (inscrite) dans la démarche de l'intersyndicale», selon son secrétaire général Thomas Cavel. «Pour l'instant, on veut réussir le 7. (...) Chaque étape est importante», a-t-il dit, restant vague sur sa position pour le 11. Le syndicat avait pourtant appelé dans un communiqué, mercredi matin, à «massivement se mobiliser par la grève et la manifestation le mardi 7 février puis le samedi 11». La SNCF avait dû supprimer un tiers des TGV, quasiment tous les Intercités, les trois quarts des TER et jusqu'à 90% des trains de la banlieue parisienne mardi, au deuxième jour de protestation contre la réforme des retraites. Le taux de grévistes était en baisse à 36,5% contre 46,3% lors de la première journée le 19 janvier. Erik Meyer de SUD Rail reste «persuadé» qu'une grève reconductible «fera plier ce gouvernement», mais les cheminots ne veulent pas se mettre en grève sans être suivis par d'autres secteurs mobilisés, a-t-il relevé, sans donner de date ».

Le suspense continue pour un feuilleton à rebondissements rédigé et corrigé in vivo par les metteurs en scène syndicaux. L'imagination ne risque pas d'occuper la rue étant donné que la pièce de théâtre est un fac-similé des plus lamentables scénarios du passif de la syndicratie. Comme l'opposition entre droite méchante et gauche débile, on oppose cet endettement que risque le gréviste à l'éventualité d'une « grève totale » (?) « reconductible «  par de supposées AG dont personne ne sait où elles sont sensées se dérouler, mais quand chacun peut noter que le « décisionnel » de tout ce carnaval se déroule dans les QG syndicaux. L'argument de ne pas gêner les vacances est une nouveauté (qui ravit les journalistes), au nom du « respect e l'opinion publique » alors que naguère le «onefaitpasd'omelettesanscasserd'oeuf » était de mise...quoique la journée programmée du 11 se tienne pendant les vacances des régions sud afin encore de limiter l'affluence moutonnière, qu'on chiffrera malgré tout en « millions ». Malgré tout le scénario basé sur une RETRAITE A LA CARTE, même sans carte syndicale, c'est le « tous ensemble » interclassiste, des « gens de tout horizon », et en direction des « camarades automobilistes »2 qui est le cœur du cinéma syndical et surtout des « jacobins » de la NULLE de Mélanchon et Cie féministologue.

La menace succède au flou pour cette vedette des médias nommé Meyer (meilleur?) :

« À la SNCF, l'ensemble des organisations syndicales - la CGT Cheminots, l'Unsa-Ferroviaire, SUD-Rail et la CFDT Cheminots - ont appelé à la grève le mardi 7 février. La suite du mouvement est plus floue. La CGT Cheminots et SUD-Rail appellent également à la grève le 8 février, mais pas les deux autres syndicats. La CFDT Cheminots, elle, colle aux dates de l'intersyndicale, appelant à la grève le samedi 11 février, en plus du 7 février. Pour l'heure, pour le 11 février, les trois autres syndicats se contentent pour l'heure d'un appel à manifester. «C'est un week-end de départ en vacances (zones A et B), nous ne voulons pas entraîner des perturbations qui pourraient retourner l'opinion publique et donner des cartouches au gouvernement», a expliqué au Parisien Didier Mathis, secrétaire général de l'Unsa-Ferroviaire. La position des syndicats pour cette date pourrait être précisée «d'ici la fin de semaine ou le début de la semaine prochaine», selon le secrétaire fédéral de SUD-Rail, Erik Meyer, interrogé par l'AFP ».

La menace d'une grève reconductible, proposée à partir de la mi-février par la CGT Cheminots et SUD-Rail le 24 janvier dernier, semble être écartée dans l'immédiat. Même si Erik Meyer reste «persuadé» qu'une grève reconductible «fera plier ce gouvernement». Mais les cheminots ne veulent pas se mettre en grève sans être suivis par d'autres secteurs mobilisés, a-t-il indiqué ».

Les cheminots ? Non, vous l'avez compris, le QG des sous-offs des deux syndicats « radicaux ». Que du bonheur et de la compréhension pour l'opinion publique de la part de la CGTtotalénergies : pas de risque de pénurie pour les vacanciers ! La branche pétrole de la CGT avait initialement appelé à une grève de 72 heures le 6 février, la CGT TotalEnergies l'a réduite à 48 heures. Admirable. Et comme vous pouvez le constater ce n'est pas moi qui ait inventé le terme scénario, ni de la préparation des figurants :

« Sur un éventuel arrêt de la production dans les raffineries, les salariés de l'énergéticien ne sont pas «prêts», a indiqué le syndicat jeudi à l'AFP. Mais cela ne veut pas dire que le scénario d'un durcissement du mouvement est complètement écarté, loin de là. Selon le secrétaire CGT du comité TotalEnergies Europe, Thierry Defresne, entre les deux journées de mobilisation nationale du 7 et du 11 février, «on va pouvoir peut-être assister à une radicalisation du mouvement, qui va faire que la décision d'arrêt des installations va être franchie» ultérieurement ».

« Dans les stations de ski, le mouvement social contre la réforme des retraites pourrait affecter les séjours des Français, alors que les deux principaux syndicats des remontées mécaniques, la CGT et Force ouvrière (FO), ont déposé le 23 janvier dernier un préavis de grève «illimité» à partir du 31 janvier. «On a décidé d'appeler à la grève pendant les vacances de février, car les revendications seront mieux entendues lors de cette période», a reconnu Eric Becker, secrétaire général FO des remontées mécaniques ». Cependant, là aussi, concession à=aux « français qui soutiennent massivement», finalement le 7 février les salariés du ski étaient appelés à débrayer...environ 1H30, pour « ne pas fragiliser les entreprises déjà en difficulté ».

DES SYNDICATS QUI NE SERAIENT PAS POPULISTES...SELON LIBERATION

Les syndicats seraient donc le « meilleur antidote au populisme » - quoique « centre d'un mouvement populaire » -, nonobstant qu'ils sont soutenus par le principal parti populiste, celui de Mélenchon et la wokiste Sardine Ruisseau, qui est interviewé même avant Martinez. Le billet suivant signe le retour de papy July à la réaction (vaut mieux un soixantehuitard avisé qu'un de ces jeunes plumitifs primaires ignorants et hors classe) :

« Ce réveil des corps intermédiaires pendant que les politiques se caricaturent entre matamorisme gouvernemental et obstruction parlementaire est une bonne nouvelle démocratique. Saluons-la. Le syndicalisme, que l’on disait moribond, divisé, dont on croyait qu’il ne captait plus la réalité de la société, se retrouve au centre d’un mouvement populaire, puissant et calme, organisant son expression de façon pacifique. C’est le retour des grandes démonstrations de force dans la rue par un front uni. Ces dernières années, les grandes centrales n’arrivaient pas à trouver leur place dans le débat public national ».

Macron est « maladroit » (qu'on se le dise), certains sont en contradiction « sans voir le jeu à qui perd gagne »... très juste et ce n'est que ce que je dis depuis le début ; j'y reviendrai à la fin de la pièce de théâtre mais, à mon avis, le gagnant-perdant-gagnant à ce jeu d'échecs sera Macron.

Pourtant l'expansion de ce populisme syndical a pour but de faire passer la grève au second plan et suivant tel ou tel secteur. C'est une première historique. Avec une plénitude de concepts « humains » : elle coûte trop cher aux travailleurs, elle est nocive pour « l'opinion », il faut qu'elle soit bien « régulée » par les QG syndicaux, etc. Le mot massif est devenu en réalité un euphémisme comme une masse de « graisse » ou de « plâtre » qu'on malaxe à sa guise ; sans oublier le péjoratif « Français » qui exclut tout non-français comme le terme prolétaire ou ouvrier. Ainsi la corpo, pas très ouvrière des médecins, en appelle à une grève « massive » pour le 14 février, même si elle ne contient que 3000 toubibs et dérivés. Cela alimente la promesse aguichante que « tout le corps social » bouge alors qu'il est malade, pustuleux et en mauvais état psychologique avec des vautours badgés et ballonnés qui prétendent le soigner ou le porter au Graal.

LE COUP DU BERGER

Ce populisme va comme un gant aux traditionnels corporatismes, il encense les « actions autonomes », même si elles sont ridicules et vouées à l'échec (cf. Robin des bois déguisé en agent EDF), dosées, millimétrées, partagées entre mafias syndicales :

« Face à un gouvernement qui compte aller vite pour faire passer sa réforme, les militants les plus vindicatifs ne veulent pas perdre de temps, conscients qu’ils sont engagés dans une véritable course contre la montre. D’où la naissance d’actions autonomes, comme celle avortée de la CGT IEG (industries électriques et gazières), qui proposait de fermer les robinets de gaz et d’électricité des communes d’élus favorables au projet du gouvernement. Du côté de la SNCF, les travailleurs entendent bien suivre le mouvement les 7 et 11 février - sans que la situation soit apocalyptique et que trop de trains soient supprimés -, mais la CGT-cheminots et SUD-rail appellent à un jour de grève supplémentaire. Sans respecter le cadre de l’intersyndicale, donc ».

Pas de meilleure nécessité à cette stratégie populiste que de s'appuyer sur le fait que, depuis le début du mois la plupart des grèves (à EDF, SNCF et RATP) ont baissé de 10%, car « c'est dur de perdre de l'argent pour une revendication qui n'est pas une, mais diversifiée selon les mille appartenances corporatives et les « privilèges anciens ».

Puis EPISODE SUPERBE ! L'ATTAQUE PARLEMENTAIRE qui passe comme lettre à la poste, au point de faire se retourner Thorez dans sa tombe :

LA SUPPRESSION DES REGIMES SPECIAUX AU PARLE-MENT EST ACTEE LE 10 FEVRIER, LA VEILLE DE LA BIG MANIF QUI ALLAIT BOULEVERSER LE PAYSAGE FRANCOPHONE : aucun commentaire, aucune indignation dans la presse pour ce préambule réussi !3

Au cours de la manif, nulle présence en force des électriciens, leurs syndicats sachant que la plupart des autres corporations s'en fichent et même s'en indignent. C'est ce qu'on appelle au jeu d'échecs « le coup du berger » ; excusez du terme, mais en plus il vaut de l'or sans volonté de ma part de ne prendre Berger que pour un simple pion.

La manif « historique », espérée par Mélenchon, mais souhaitée plutôt « préhistorique » par les QG syndicaux, est un double cortège mollasson qui s'écoule en parallèle inoffensif boulevard Voltaire et boulevard Diderot sans nulle insurrection « historique » place de la...Nation.

La manif « historique » d'un peuple indifférencié n'est plus qu'un sujet sociologique pour nos journalistes baveux au soir qui la baptisent « phénomène de société ».

Que faire pour « durcir » une manif molle de « millions » de « Français » et du « peuple » ? Le grand soir à partir du 7 mars ! Les filles du populisme syndicrate : « elles envisagent d'appeler à une grève totale à partir du 7 mars, selon les informations de BFMTV ». Un coup de « théâtre » reste possible :

« Le 7 mars n'est pas une date choisie au hasard. Si le texte sur la réforme des retraites n'a pas été voté précédemment, il partira en commission mixte paritaire, qui réunit sénateurs et députés, le 4 mars, tandis que les vacances scolaires se terminent le 6. Et tout sera plié le 26 mars, un mois crucial donc pour les défenseurs comme pour les adversaires du projet ».

« Les syndicats veulent bloquer le pays à partir du premier mardi de mars. La grève totale à laquelle ils aspirent sera reconductible avec des assemblées générales qui auront lieu tous les soirs pour statuer sur sa continuation, selon les informations de BFMTV. Les commerçants (sic) seront également appelés à se joindre au mouvement en tirant leurs rideaux en signe de solidarité avec les autres secteurs d'activité qui manifestent ».

UN BERGER DECIDERA POUR LES MOUTONS

(ou la personnalisation comme en politique du mandarinat syndical)

« ...D’autant que la fronde contre la réforme des retraites est amenée à durer au moins jusqu’à la fin mars, date de fin de l’examen du texte au Parlement. Jouer une partition plus rythmée et plus corsée dès à présent ferait courir le risque de se mettre à dos l’opinion publique. Une situation qui précipiterait la fin de la mobilisation. «Je ne ferai pas ce cadeau au gouvernement de pousser pour des blocages qui amèneraient les Français à être contre nous», confie le numéro un de la CFDT. Laurent Berger se livre ainsi à un savant jeu d’équilibriste. À savoir «tout faire pour obtenir le retrait de la réforme», tout en contenant les velléités de la CGT ou de Solidaires, qui poussent chaque semaine plus fort pour des grèves reconductibles et un blocage pur et dur du pays. «Il est fidèle à ses gènes de syndicaliste réformiste et moderne (sic). Il se montre à la fois solidaire et résolu mais aussi modérateur», livre Raymond Soubie, ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy et président du groupe Alixio. «Laurent ne cherche pas à convaincre, il accepte les positions différentes et cherche avant tout à rassembler», abonde Cyril Chabanier de la CFTC ».


« Le paratonnerre de la radicalisation » ou une simple querelle Berger/Macron ?

D'une mobilisation samedi, souhaitée par la CFDT déterminante pour la suite du mouvement on ne saura rien ; supposant le risque que les « Français » ne soient pas au rendez-vous, ce syndicat était présumé courir le risque de se faire dépasser par la frange la plus dure de l’intersyndicale. Car dans les rangs des organisations les plus radicales, sa mainmise sur la mobilisation exaspère, voire démotive. On retrouve la chanson permanente du gentil contre le méchants, d'un gentil qui attend son heure, quand la mollassonne mobilisation de samedi n'a pas vraiment permis de départager les bergers « radicaux » des bergers « collabos » ; on eût dit une manif funèbre bis pour le Bataclan.

« Les militants sont convaincus que «la ligne Berger» jugée «trop molle» ne permettra jamais d’obtenir le retrait de la réforme. Contrairement aux blocages de raffineries ou à la paralysie du réseau ferroviaire, qui pourraient déclencher un soulèvement comme en 2019 avec les «gilets jaunes», et faire naître un vrai chaos social. Face à ce risque, les services de renseignement sont aux aguets et remontent à l’exécutif les informations qu’ils glanent dans les entreprises des secteurs réputés les plus dangereux: l’énergie, le pétrole, les transports. «Mais Laurent Berger n’aurait rien à gagner à entrer dans une stratégie plus dure», note Raymond Soubie.

Rivalité perso Berger/Macron ? Billevesée apolitique des journaleux ! « L’exécutif, lui, perçoit le syndicaliste comme un paratonnerre de la radicalisation. Il attire les foudres des syndicats les plus vindicatifs et les absorbe pour préserver un calme consenti. Dans les couloirs ministériels, certains se prennent pourtant à espérer la faute de carre. Car ils savent qu’en l’état, Laurent Berger ne lâchera rien. L’exécutif a multiplié ces derniers mois les appels du pied pour tenter d’obtenir le soutien du premier syndicat de France, en vain. L’élargissement des carrières longues, la meilleure prise en compte de la pénibilité et les avancées sur l’emploi des seniors n’auront pas suffi ».

Il est ensuite question d'un règlement de comptes entre Berger et Macron, épisode évidemment fictif pour que les journalistes paradent comme informés de la cuisine ministérielle. En tout cas, on apprend que le berger est très courtisé et sans honte bouffe à tous les rateliers, tour d'estrade !

« ...plusieurs dizaines de députés Renaissance ont récemment échangé avec le patron de la CFDT. Cafés, déjeuners, coups de téléphone: le syndicaliste enchaîne, ces derniers jours encore, les rencontres avec des élus de tout bord. Sauf ceux du RN. Et ceux de la Nupes, qui se prêtent au jeu de l’obstruction parlementaire - en déposant des milliers d’amendements - et qui provoquent «une impasse» pour empêcher le débat.

Il y a quelques semaines, l’Amicale sociale, petit groupe de députés de l’aile gauche de la majorité animé par les élus Renaissance Stella Dupont et Guillaume Vuilletet, a reçu le leader syndical pour un petit déjeuner. Ils ont fait part à Laurent Berger de leurs «interrogations» sur certains points, et ce dernier leur a expliqué certaines de ses réticences, sur des sujets comme la pénibilité ou les conditions de travail des seniors. «Nous avons mis de côté la question du recul de l’âge pour ne pas se focaliser sur ce point bloquant», confie le député Renaissance Benoît Bordat. «C’était constructif et cela m’a été utile. J’ai même retiré un amendement car j’ai compris qu’il aurait été inopérant», avoue le député de Côte-d’Or. Les parlementaires qui ont rencontré Laurent Berger sont en tout cas unanimes: l’homme sait y faire. «C’est un travailleur acharné. Il s’adapte toujours à la personne qu’il a en face de lui et la respecte quelles que soient ses convictions», raconte un interlocuteur régulier. Son franc-parler fait aussi l’unanimité. «Il est très politique. Certains commencent même à parler d’une possible candidature présidentielle en 2027», sourit un parlementaire. Mais, le syndicaliste l’assure, la fronde contre la réforme des retraites sera l’un de ses derniers combats. Il a toujours dit qu’il n’irait pas au bout de son mandat, qui s’achève en 2026. Quant aux carrières qu’on lui imagine dans les plus hautes sphères de l’État, elles ne l’intéressent pas. Fidèle à ses idées, il continuera à en porter certaines, mais loin de tout ce monde, jure-t-il. Et dans l’idéal, avec cette bataille gagnée à son actif ».

Partage des scénarios avant le prochain acte théâtral: le 16 février (5ème acte)

Hélas « les syndicats couvent des stratégies opposées ». Certains, CGT en tête, comptent miser sans état d’âme sur un blocage pur et dur du pays, ce qui les descendra dans « l'opinion publique », quand la « prudente » CFDT plaidera pour ces nombreux « Français » ne peuvent pas faire grève indéfiniment, en tançant CGT et SUD de manque de sérieux. Du côté des fédérations CGT de l’énergie, des transports ou encore du pétrole, le calendrier de l’intersyndicale est loin de convaincre. Avec cet autre vocable du populisme gauchiste « ne rien lâcher », on laisse croire par après que la décision et l'orientation pourraient échapper aux QG syndicrates : «Chaque travailleur a la maîtrise de ses outils de production», affirment les deux codélégués généraux de Solidaires, Murielle Guilbert et Simon Duteil. Une façon de dire que, si la tête de la centrale n’appelle pas à la désobéissance, elle la comprendra facilement. FO n’est pas non plus très loin de cette logique. «La décision de lancer une grève reconductible doit se prendre au niveau des entreprises. Ce n’est pas à nous de prendre ce genre de décision», souffle-t-on dans les rangs du syndicat ».

« De l’autre côté du spectre, la CFDT est opposée à toutes initiatives hors des rendez-vous fixés par l’intersyndicale. «Les actions entre les dates affaiblissent les journées de mobilisation», assène sans pincette Marylise Léon, la secrétaire générale adjointe de l’organisation. De quoi faire écho aux propos tenus par Laurent Berger ce week-end, qui soutenait que «le niveau d’efficacité syndicale ne se mesure pas au niveau d’emmerdements concrets pour les citoyens». Au sein du syndicat réformateur, on ne souhaite pas entrer dans une logique de blocage et de grèves reconductibles, car on sait que de nombreux Français (re-sic) ne peuvent financièrement pas se permettre de faire grève indéfiniment. Ce qui n’empêche pas le syndicat de dire qu’il «n’entend rien lâcher pour obtenir l’abandon de la réforme». La suite, au plus tard c'était ce mollasson 11 février…

Et de répéter l'antienne effrayante voire révolutionnaire : « Plus que le nombre, l’exécutif craint les débordements ». H Hi Ah Ah Ah !

La pièce de théâtre assez longuette, jouée dans le huis clos « français » avec des comédiens, nombreux mais d'un « peuple » indifférencié soumis aux metteurs en scène syndicaux, est de moins en moins applaudie. Bien que le sentiment recherché par la mise en scène soit de bien délimiter à nouveau le parterre de gauche et celui de gauche, la fin du spectacle risque pourtant de se terminer sous les sifflets des spectateurs de plus en plus nombreux dans les pré-manifestations.

Prolétaires ! Vous pouvez changer de programme si vous le voulez ou vous libérer de toutes les chaînes !

 

notes


1« Macron écoute le peuple » était l'autre face du grand panneau interchangeable de notre ami, home sandwich de toutes les manifs , auquel j'ai objecté « non...du prolétariat ! » ; mais j'avais tort, ce n'est pas le prolétariat qui est dans la rue mais autant de couches disparates que les gilets jaunes, majoritairement des vieux et des quadras, peu de jeunes par rapport à la masse, aucun slogan « de classe », amorphe pour les trois quart. La mauvaise audition, telle est la critique des oreilles syndicales : « «Si le gouvernement persiste à ne pas écouter, forcément il faudra monter d'un cran», a déclaré Philippe Martinez à la presse, se montrant par ailleurs optimiste sur la participation à la troisième journée de grèves et de manifestation à l'appel des syndicats, avec des chiffres montrant «qu'on est au niveau du 19 si ce n'est plus». À ses côtés, Laurent Berger (CFDT) a jugé que ce serait «une folie démocratique de rester sourd» à la contestation de la réforme ».

2« À l'adresse des automobilistes, les acteurs du secteur comme le gouvernement se veulent rassurants, écartant tout risque de pénurie. «Les stocks existent, ils ont été reconstitués depuis le mouvement (social) de l'automne» »

3À coups de centaines d'amendements, la coalition de gauche Nupes avait prôné le maintien des régimes visés, ceux de la RATP, des industries électriques et gazières (IEG) ou de la Banque de France. À l’inverse, la majorité présidentielle a défendu leur fin, par mesure «d'équité». Quelque 16.000 amendements restent à discuter en une semaine, sur les 19 autres articles du très contesté projet de réforme.

mardi 7 février 2023

STALINISME et MISERE DE LA VIOLENCE OU VIOLENCE DE LA MISERE




Une révolution est-elle destinée à être un cortège de massacres et de crimes abominables?

Une révolution doit-elle automatiquement aboutir au chaos?

                                        À la     mémoire de Salvador Puig Antich

C'est sûr, toute ma vie ne me suffirait pas pour critiquer et analyser les tonnes de livres déversés pour saloper et détruire l'histoire et les acquis politiques de la révolution internationale commencée et morte en Russie, mais le livre de Werth innove, s'élève au-dessus des autres, malgré le parti pris bourgeois classique de démolir systématiquement l'expérience bolchevique et le génie de Lénine. Il contient d'utiles réflexions que nous pouvons intégrer sur les aléas, les conjonctures et conjectures de cette expérience historique et prolétarienne, de même pour sa capacité à dépasser les simplismes de l'anti-stalinisme, aussi crétins que l'anti-fascisme.

"Nicolas Werth explore les méandres de l'univers soviétique sous Staline.Il montre en quoi le stalinisme, dans la suite logique du léninisme, impose une ligne du parti fixée d'en haut, expérimente une véritable ingénierie sociale et propose aux Soviétiques la vision d'un monde peuplé de forces bonnes - les staliniens - et mauvaises - tous les autres, à noyer dans le sang.Mais cette extraordinaire violence du système ne se nourrit-elle pas d'une frustration permanente à contrôler un corps social éclaté ?". Nous explique la publicité de sa maison d'édition. "Une nouvelle manière de penser le stalinisme", nous dit le quatrième de couverture; certes et le contenu de l'épais ouvrage est riche d'une période inexplorée et finalement occultée par la fixation sur le seul "paranoïaque" Staline et ses goulags camps de concentration; il contient aussi et surtout une explication du phénomène de la dégénérescence jamais abordé par nos "gauches communistes", premières opposantes au stalinisme, dont les successeurs se contentent de la notion d'asphyxie et d'isolement1, et de plus parce que les informations et les données d'époque n'ont pas été disponibles pendant des décennies. Lire l'ouvrage sur ce plan, confirme bien sûr les analyses des "gauches communistes", mais fournit des éléments plus concerts et détaillés que la simple dénonciation du stalinisme comme dégénérescence dans l'isolement de la révolution en Russie.

Or le membre de phrase "le stalinisme, dans la suite logique du léninisme" n'est pas seulement faux mais pas démontré dans l'ouvrage, comme quoi les petits bureaucrates anonymes de la commercialisation éditoriale peuvent écrire n'importe quoi, pour faire vendre.

TOUTE REVOLUTION N'EST-ELLE QU'UN MASSACRE ET UNE TERREUR SANS FIN?

Werth qui se flatte d'emblée d'avoir fait partie de l'équipe réactionnaire du "livre noir du communisme" mais pas du livre sanglant du capitalisme, donne le ton des historiens toujours du côté des "blancs"2, en nous répétant à plusieurs reprises des exactions "violence d'en bas" du peuple en furie et des "marins de Kronstadt": "yeux crevés, oreilles coupés, langue arrachée, viol et castration"3. Ambiance terrorisé garantie pour le lecteur sensible et croyant à la parole "historienne".

Par contre une remarque est intéressante, et ne généralise pas à tout le prolétariat ni aux paysans les exactions. Il pointe du doigt des violences "dont les principaux propagateurs furent les millions de déserteurs de l'armée russe en décomposition" (p.27). On retrouvera cette même violence et sadisme chez les milliers de libérés des goulags au milieu des années 1950, vers la fin du livre. Werth fait même à plusieurs reprises preuve d'objectivité en signalant de l'admiration parfois du côté bourgeois; ainsi le prince Lvov, chef du premier gouvernement provisoire, déclare dans un de ses premiers discours: "L'esprit du peuple russe s'est révélé être, par sa nature même, un esprit universellement démocratique. Il est prêt non seulement à se fondre dans la démocratie universelle, mais à en prendre la tête sur le chemin du Progrès jalonné par les grands principes de la Révolution française: Liberté, Egalité, Fraternité".

Bien des évocations des violences d'en bas et d'en haut, sans explication ou réflexion, forcément intéressantes concernant ces deux notions; la violence sous le tsar est d'en bas, sous Staline surtout d'en haut, tout en démontrant le contraire dans ce cas-là. Il y a des révélations incontestables, qui mettent à mal le processus de désertion des soldats rentrant chez eux, dans la version mythique des militants dévôts de la révolution russe. La réalité est le chaos de soldats-chômeurs qui rentrent au pays pour piller, se livrer à des viols collectifs, pogroms, etc. Au cri peu humain de "à mort les bourgeois!", comme le rêve Mélenchon en pointant du doigt les 43 milliardaires français.

Mais Werth en rajoute aussitôt une couche, s'appuyant sur le bolchevique renégat Martov, parvenu à la conclusion "que le bolchevisme pouvait être avant tout caractérisé avant tout comme l'expression politique de la culture de guerre et de violence dont étaient porteurs, en 1917, les paysans soldats"4. Et de citer Martov sans honte écrivant en 1920: "La guerre est le terreau du bolchevisme, elle alimente la terreur bolchevique, fais vivre le bolchevisme comme système économique monstrueux, comme monstrueux système de gouvernement asiatique". La guerre a été le terreau de la révolution, doit-on plutôt dire pour l'époque, et heureusement que les masses, pas seulement les bolcheviques, y ont mis fin. La question de la gestion est plus complexe et on y reviendra plus loin, contredisant l'imbécilité de Martov. Et d'ajouter Gorki dénonçant une "explosion d'instincts zoologiques, mais Gorki vise, contrairement à ce que pense utiliser Werth, la violence d'en bas, dans un cadre de brutalisation générale "réactivant la violence naturelle, profondément enracinée dans les profondeurs de la paysannerie, du peuple russe". Le poids de la paysannerie arriérée n'est pratiquement jamais pris en compte, aussi par nos amis maximalistes, qui sera probablement en premier lieu un facteur aggravant l'isolement de la révolution trois à quatre années plus tard; certains en sont venus à penser, dont moi que, comme la Commune de Paris, Octobre 17 avait un caractère prématuré, mais ce n'est l'une des raisons de leurs échecs qui empêchent d'en saluer l'aspect novateur et révolutionnaire. De même, le radotage sur la guerre mère de la révolution m'a toujours fait tiquer, n'a-t-il pas suffi à la bourgeoisie mondiale, de faire cesser (temporairement) la guerre pour mieux isoler la révolution russe? N'est-ce pas le jeune Trotski qui écrivait en 1905: "Une révolution engendrée par la guerre est une révolution impuissante"?5

En situation de guerre il faut un Etat fort...

Les bolcheviques sont chargés de tous les péchés du monde, mais malgré ses incessantes remarques pour les décrédibiliser, Werth ne peut s'empêcher de comprendre qu'ils ne pouvaient pas...faire autrement. Pour preuve cette déclaration au tout début d'un ministre du gouvernement provisoire, économiste libéral, fervent partisan jusque là de la décentralisation de l'économie de marché: "Il nous faut restaurer l'autorité de l'Etat, mettre en place une régulation étatique de l'économie nationale...Il nous faut du blé, soit de gré, soit de force"(p.52). Il s'arroge de rectifier à la fin de la page qu'on allait vers un type inédit de "super-Etat", à la fois primitif et brutal"(répété plusieurs fois). Circulez! Un autre auteur va aussi dans le sens du ministre précédent:"Le nouveau gouvernement (bolchevique) a commencé à restaurer l'appareil d'Etat, à remettre de l'ordre, à lutter contre le chaos. Dans ce domaine, les bolcheviks font preuve d'énergie, je dirais plus: d'un indéniable talent". Redémolition en fin de page, et du type complotiste: "Le bolcheviks réussirent... parce qu'ils avaient un projet politique, fondé sur le culte de l'Etat fort, sur la terreur comme instrument primitif, mais efficace, de construction de l'Etat... habile instrumentalisation des tensions sociales et nationales et de promotion de tous ceux qui les rejoignaient...". Tout est faux, Lénine avait dit: "on s'engage et puis on voit", plus qu'au temps de Staline, tout a été improvisé, et ce n'est que longtemps après qu'on comprendra que la place du parti n'était pas dans l'Etat; mais pour conclure cela, il a bien fallu que le parti bolchevique fasse cette expérience, et il était inévitable qu'il en passe par là, et on peut affirmer qu'il a tout de même sauvé (provisoirement) la société russe du chaos et de la décomposition. Werth ne s'aperçoit pas qu'il se contredit dans un paragraphe suivant, nul complotisme bolchevique donc mais: "improvisations et opportunisme". Sur le plan de ;la violence le parti n'est pas responsable de tout en plus...

Les "années matricielles" du bolchevisme doivent prendre "l'interaction entre la violence politique"d'en haut" (telle qu'elle se dévoile à travers nombre de textes de dirigeants bolcheviques...des appels au meurtre et à l'extermination) et les violences sociales "d'en bas"; issues de la double brutalisation aux effets cumulatifs:la violence paysanne traditionnelle, partiellement transplantée en milieu urbain (à cause notamment) des immenses brassages de population induits par la guerre et les migrations de réfugiés) et la brutalisation généralisée des comportements sociaux résultant du premier conflit mondial" (p.59).

Werth va nous faire ensuite une apologie des auto-administrations paysannes à faire rêver les lecteurs de la librairie Publico, mais se foutant complètement de l'approvisionnement général et centralisé. Pourtant deux page plus loin il nuance la politique des ploucs en nous dévoilant qu'au contraire, de nombreux jeunes paysans sont immédiatement séduits par le programme bolchevique qui, après avoir participé aux comités de soldats:

"Revenus des tranchées traumatisés, brutalisés, souvent armés, ils étaient bien décidés à rompre, y compris par les méthodes fortes, avec l'autorité pesante du chef de famille, et "du passé à faire table rase". Pour eux, le bolchevisme était à la fois révolte contre l'ordre traditionnel et promesse de modernité émancipatrice".

Voilà Werth tout à coup, à nouveau acquis au bolchevisme en désignant l'incurie des "Blancs": "Par delà ces violences (largement partagées – les Blancs, eux aussi, réquisitionnaient sans ménagements, recrutaient de force, avaient recours à la terreur contre les "bandits verts"6, mais ils ne parvinrent jamais à mettre en place un encadrement administratif durable, incapables qu'ils étaient de penser, en particulier, le lien entre la sphère militaire et la sphère étatique), les bolcheviques organisèrent un système d'encadrement et de contrôle et ouvrirent largement les chenaux d'intégration et les voies de promotion à ceux qui les rejoignaient".

A la fin du chapitre trois, Werth fait planer l'ombre de la dégénérescence avec une classe ouvrière et un parti "noyé dans l'océan paysan", mais pour nous balancer que l'expérience fondatrice jusqu'en 1922 n'était qu'une "étape héroïque à dépasser", donc le premier volume du stalinisme, quoique sans l'avoir démontré.

Dans les chapitre suivants on saute, carrément... en 1930 ! Face aux milliers de révoltes paysannes, le pouvoir stalinien est bientôt contraint de reculer. Loin d'être la contre-révolution sûre d'elle-même, que tant de militants ont rabâché des années durant, c'est encore un régime faible qui recule et proclame une pause dans les collectivisations accélérées. En 1922, le mouvement nationaliste ukrainien et les cosaques avaient été aussi un frein. Plus de 60% des troubles ont lieu en Ukraine, région céréalière et stratégique (sic).

En 1930, l'insubordination sociale se généralise; 14.000 émeutes ou actes de terrorisme sont commis individuellement ou en petits groupes de paysans. Des milliers de "représentants du pouvoir soviétique" sont massacrés, mais un million et demi de paysans sont expropriés, 20.000 fusillés. Un groupe de paysans expédie une lettre à Staline: "Si, un jour prochain, il y a la guerre, la première balle sera pour vous salauds".

Le "groupe stalinien" a recours à une "culture défaitiste et apocalyptique", qui nous fait penser inévitablement penser au Poutine d'aujourd'hui. Durant l'été 1927, avait été instrumentalisée une "psychose de guerre" pour se débarrasser de l'Opposition unifiée, et pour contrer le nationalisme ukrainien qui déclare: "On ne va pas aller se faire tuer pour le pouvoir des Moskali et des youpins! Qu'une guerre éclate, qu'on nous donne des armes et on se battra contre eux pour une Ukraine aux ukrainiens:" (p.104)

LA MENACE DE GUERRE UN ELEMENT FONDAMENTAL POUR L'AFFIRMATION (nationaliste) DU STALINISME

Comme en 2023 on pense que la guerre va solutionner tout; dans les chiottes des usines à Moscou on peut lire: "Vivement une guerre qui chassera les youpins, les chefs et les communistes qui font passer devant le tribunal l'ouvrier qui a 20 minutes de retard au travail". C'est à la fin des années 1920, et donc pas au temps de Lénine vivant que le thème du "danger de guerre", de "l'encerclement capitaliste" (qui vient justifier une théorie...nationaliste de l'isolement), devient une des leitmotive de la propagande stalinienne". Tel Poutine, Staline n'hésite pas à jouer du "syndrome de la Russie battue". L'instrumentalisation de la "psychose de guerre" par le groupe stalinien est vivement combattue par Boukharine, Rykov, Tomski qui soulignent le danger de "jouer avec le feu" (p.110).

Werth saute en 1941pour signaler que depuis les années 1930 le groupe stalinien pourchasse les défaitistes. Certains souhaitent la défaite de l'URSS quitte à lui préférer le régime nazi qui les débarrasserait de ce régime soviétique honni. Ce qui permet au groupe stalinien de prétexter combattre pour la survie et la défense de la Nation. L'arme de la faim servira à briser le nationalisme ukrainien. L'oppression de la paysannerie a pour but de répondre aux besoins de "l'Etat prolétarien"7

La paranoïa de Staline une explication psychologique pas politique...

Contrairement à tant d'historiens complotistes américains (Robert Conquest et Cie), on n'assiste pas à une exploittaion planifiée d'un despote paranoïaque: "Au contraire, après l'annonce à Moscou d'une "campagne" aux objectifs d'ailleurs souvent vagues, les fonctionnaires locaux "interprétaient" les ordres à leur guise, y obéissaient ou non, faisaient du "zèle", ou tentaient de "saboter" l'initiative". Les processus se déroulaient de manière incontrôlée, reflétant des conflits sociaux occultés, des violences sociales latentes, l'existence de structures de pouvoir locales, clans et autres "cliques" sur lesquelles le Centre n'avait aucune prise (...) Staline était un dictateur faible: jusqu'à la fin des années 1930, il n'avait pas à sa disposition un appareil capable de mettre en oeuvre ses instructions" (p.171).

L'essence du stalinisme selon Moshe Lewin c'est: "un sentiment d'impuissance, qui se développe dans le cercle étroit des plus haut dirigeants, puis chez le dirigeant suprême. Plus le pouvoir central se renforce, plus ce sentiment d'impuissance persiste et s'accroît" (p.174)

Puis Werth redevient ami des bolcheviques, comme si l'impuissance provisoire de Staline était comparable: "Dès leur arrivée au pouvoir, les bolcheviques eurent le sentiment aigu de la précarité des instruments de contrôle étatique à leur disposition. L'Etat dans la théorie léniniste, devant disparaître, les dirigeants bolcheviques n'avaient guère développé d'analyses approfondies de la bureaucratie (...) Ayant renoncé, après une brève phase "gauchiste" à leurs chimères sur la "disparition de l'Etat", les bolcheviques furent contraints, faute de cadres, de "bricoler", dans l'urgence et l'improvisation leur armée et leur administration avec des "spécialistes" de l'Ancien régime ralliés, mais toujours suspects". Malgré l'interdiction des fractions au sein du parti, celles-ci existaient au plus haut niveau.

LE POPULISME STALINIEN ET LA PARODIE DE LENINE

"Comme le remarqua Lénine au Xe congrès en 1922, les cadres d'Ancien régime "d'origine bourgeoise", ou les bolcheviques de la dernière heure "bureaucratisés", n'étaient-ils pas responsables du fait que "la voiture ne va pas où le conducteur veut la faire aller? C'est un thème que Staline allait développer à satiété dans les années 1930, pour expliquer que, la ligne politique ayant été tracée, "90% des difficultés provenaient de l'absence d'un système organisé de contrôle sur l'exécution des décisions". Dans ses notes d'un économiste, en 1928, Boukharine avait pronostiqué qu'avec la collectivisation forcée tout cela allait conduire à un Moloch bureaucratique qui "n'était pas en germe dans le bolchevisme léniniste". Cela Werth se passe de le commenter (p.178).

La supercherie et le double langage de Staline s'adressait plus habilement à une classe ouvrière rentrée dans le rang que Poutine face à sa population indistincte: "Le refus de la délégation de pouvoir était motivé par une méfiance croissante du "patron" Staline vis à vis... des "bureaucrates", thème obsessionnel de sa correspondance".

"En septembre 1936, après avoir nommé Ejov à la tête du NKVD, Staline engagea une vaste campagne anti-bureaucratique, populiste et policière contre les cadres industriels soupçonnés de dissimuler les capacités réelles de production".(p.189) "La stratégie populiste, manière singulière pour le Guide de communiquer avec les masses, par-dessus la tête de la bureaucratie" (dixit Poutine qui s'en inspire visiblement).

Comme Arlette Laguiller, Staline opposait : "les petites gens, les simples membres du parti autrement plus près de la vérité que certains grands seigneurs" (p.272).

"L'appel populiste aux militants de base, encouragés à dénoncer leur hiérarchie, s'avère néanmoins une arme à la fois inefficace et difficile à manier. Jusqu'en mai-juin 1937, les bureaucraties communistes locales, dirigées par des "petits Staline", parvinrent à museler les critiques de la base, à préserver leurs "cercles de famille" et les vagues prérogatives acquises durant les années où le régime n'avait pas clairement défini les attributions de ces appareils proliférants chargés d'encadrer et de contrôler le corps social".

UNE GRANDE TERREUR FUITE EN AVANT

"Loin d'être un projet soigneusement planifié, mis en place par Staline à partir de l'assassinat de Serguei Kirov et révélant la paranoïa d'un dictateur tout puissant, la "Grande Terreur" aurait été une sorte de "fuite en avant vers le chaos" (...) Le processus se serait alors emballé de manière anarchique et incontrôlée, reflétant des violences sociales latentes, des réglements de compte, des conflits entre les clans et les cliques locales. Par bien des aspects, le développement de la "Grande Terreur" aurait anticipé le tour pris, trente ans plus tard, par la "Révolution culturelle" chinoise" (p.206). C'est pas une question d'anticipation, c'est une constante au Xxe siècle, tout régime autarcique conduit à des holocaustes!

Werth a raison de souligner finalement que, un peu comme chez nous l'épopée napoléonienne ou la résistance nationale en 43-45, les procès staliniens des années 1930, avec leur aspect populiste, de répression "contre les élites", restent dans la mémoire d'un peuple derrière Poutine dans la même conformité nationaliste: "Evénement-spectacle, mais aussi événement-écran, ces procès publics ont occupé – et occupent toujours – une place centrale et disproportionnée dans la mémoire populaire et savante de la "Grande Terreur" (p.270).

Werth, qui ne connait rien à la guerre d'Espagne retombe dans l'explication paranoïaque: "la guerre d'Espagne ou, plus exactement, l'interprétation que faisait Staline des défaites des Républicains espagnols, victimes, selon lui, de leur inaptitude à se défaire des "espions" infiltrés dans leur rang, joua un rôle capital dans la diffusion du thème de la "cinquième colonne"". (p.282) C'est des conneries, le plus grave est omis, le soi-disant parano assassine dans le dos la révolution espagnole, dernier acte sanglant contre le prolétariat mondial.

UNE ABSENCE DE CRITIQUE DU STALINISME DANS LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE

Le chapitre 15 montre en effet l'affirmation du patriotisme stalinien et l'impéritie de l'Etat face à la surprise hitlérienne. Le chapitre aurait pu examiner les conditions du retour à la guerre mondiale et de la participation du régime stalinien à celle-ci. Rien. Comme dans l'insipide "livre noir du communisme", on nous aligne les chiffres faramineux du monde de tués et déportés. Aucune indignation concernant l'immense chair à canon sacrifiée pour le patriotisme stalinien, ni mention de la connerie de Staline surpris en 41 par l'invasion allemande, ni des troupes du NKVD chargées de tirer dans le dos des soldats au Front ou réticents à s'exposer à la mort inutile.

Il eût été en outre déstabilisant pour un historien du côté des "Blancs" et surtout de la version US, de nous expliquer pourquoi la bourgeoisie occidentale avait perdu tout intérêt à faire tomber le territoire russe. Tout simplement parce que Staline "faisait le boulot", assumait une contre-révolution terroriste, et, comme ce sera le cas après Yalta, servira à servir de repoussoir, en Occident, à tout renouveau d'un espoir en vue d'une société réellement communiste.

Aucune allusion à la supercherie de la bataille de Stalingrad. Comme pour l'Ukraine aujourd'hui, si la bourgeoisie américaine n'avait pas fourni des milliers de tanks made in USA (repeints aux couleurs russes comme l'avait dit Souvarine) puis le prêt-bail; choses maintenues sous le boisseau durant 50 ans et peu d'historiens invoquent cet arrangement ni ne réfléchissent sur l'intérêt qu'a eu le capitalisme, au plan idéologique, à laisser survivre le glacis russe; quoique la contre-révolution après-guerre n'ait duré que vingt ans (de 1945 aux sixties).

A la fin, avec la gloriole de l'Armée rouge "qui nous a libéré du nazismé" (quoique grâce aux tanks US), le régime stalinien en sort grandi et encore plus bluffeur:

"Cette hantise de la guerre, à la hauteur du traumatisme qu'avait été la Grande Guerre patriotique, allait être durablement instrumentalisée pour "faire passer" des mesures d'austérité, ainsi qu'un certain nombre de grands choix économiques en faveur du développement du "complexe militaro-industriel". Cette politique présentait un autre avantage de taille: maintenir la population dans des conditions d'existence matérielle si précaires qu'elles s'épuisent et découragent toutes les aspirations au changement nées dans les épreuves de la guerre" (p.377).

Werth n'a jamais entendu parler des exigences patriotiques de "reconstruction" dans tous les pays, et des illusions de la plupart des révolutionnaires prolétariens quant à une nouvelle révolution sortant de la guerre.

POURQUOI LE DEGEL ET LE DEBUT DE LA FIN DES GOULAGS?

"En l'espace de quelques années (1953-1956), le Goulag fondit des deux tiers". Pourquoi? A cause des insurrections en Allemagne de l'Est en 53 et en Hongrie en 56? Werth ne se pose pas cette question en tout cas. Il nous parle plutôt "des émeutes de masse dans un certain nombre de camps tenus à l'écart de l'amnistie (...) Ces réactions, visiblement inattendues, prirent souvent de court les autorités judiciaires et les appareils bureaucratiques, rapidement débordés. Enfin, le retour massif de détenus et de déportés fit remonter à la surface bien des tensions enfouies durant la "glaciation" stalinienne". De là à parler de réveil du prolétariat, on verra que c'est oiseux. Souvent ce sont plutôt des révoltes plus ou moins téléguidées par des réseaux nationalistes ukrainiens ou baltes. Il y a malgré tout une forme de grève dans les goulags, un véritable "refus du travail des détenus". Le coût d'entretien et de surveillance d'un détenu est surtout devenu prohibitif, le salaire des matons était plus élevé que le salaire – dérisoire – versé à un travailleur "libre".

"La crise du Goulag – et les tentatives avortées de dégraissage – du système concentrationnaire – éclairent d'un nouveau jour la grande amnistie du 27 mars 1953, décrétée trois semaines après la disparition de Staline". Les libérations ne sont pas glorieuses et ajoutent au chaos:

"Nous avons décrit ailleurs les innombrables incidents (agressions, pillages, viols collectifs, meurtres) et affrontements avec les forces de l'ordre qui accompagnèrent le "Grand retour" de plus d'un million d'amnistiés, libérés sans pécule de sortie ni ravitaillement, excédés d'attendre parfois des semaines durant, le convoi ferroviaire ou fluvial spécialement affrété par l'administration pénitentiaire qui devait les ramener sur le "continent". Les ouvriers des villes ont peur de l'arrivée de ces voyous, voleurs et tueurs: "Dans certaines villes, des pétitions se mettent à circuler parmi les "collectifs de travailleurs" demandant le retour de la peine de mort pour les agressions à main armée et les homicides" (p.441). "En juillet 1953, près d'un demi-millions d'amnistiés étaient toujours sans travail (...) Pour les autorités, cependant, les "désordres" les plus inquiétants étaient ceux qui, à partir de l'été 1953, se produisirent dans les camps (...) éclatèrent une quarantaine d'émeutes ainsi que trois grandes révoltes dans les grands ensembles concentrationnaires du Goulag". Pas spécialement ouvrières ni révolutionnaires ces révoltes ont plusieurs causes ou but. Il y a les réseaux nationalistes baltes et ukrainiens, la temporisation provisoire des "autorités" et la promesse de réexaminer tous les dossiers. Parmi les détenus, les Tchétchènes et les Ingouches constituent le contingent "le plus incorrigible qui soit", ils sont fanatisés par le panislamisme. Des pétitions de paysans circulent pour demander à l'Etat d'empêcher le retour des dangereux Tchétchènes et des Ingouches; ils nous disent: "Maintenant qu'on est de retour, on va diriger nous-mêmes notre propre République. La terre nous appartient, vous les Russes vous n'avez rien à faire ici". Les mollahs sont ici tout puissants. Nos femmes et nos enfants russes sont terrorisés".

Quand enfin, Werth consent à nous parler de 1956 c'est comme conséquence accessoire pas la partie probablement la plus importante du dégel: le nouvel "optimisme Khrouchtchévien" consécuitif au Xxe congrès, fut brutalement confronté aux événements de Pologne et de Hongrie. Dès lors le discours sur l'intégration des "nationalistes" changea radicalement (...) les arrestations des "nationalistes" désormais de plus en plus isolés parmi la population aspirant à la paix civile, reprirent de plus belle", sans qu'on sache si c'était vraiment des nationalistes ou des ouvriers en colère.

Le cheminement du dégel conclut Werth avait un objectif principal: "ne pas déstabiliser le système politique, ne pas faire remonter à la surface les tensions sociales ou ethniques durant l'époque stalinienne". Déstabilisation qui ressurgira quarante années plus tard.

On lira avec intérêt le chapitre 19 qui est un document inédit "pré-rapport secret" où on peut lire, en souriant que le Lénine (de la machine étatique qui nous échappe) ressort de sa tombe pour hanter les nuits des pâles bureaucrates qui ne veulent pas embaumer Staline, à travers leurs étranges questionnements, si proches de n'importe quel maximaliste hésitant de nos jours:

"Comment présenter le rôle de Staline? Comment expliquer ce qui s'était passé? A partir de quand Staline avait-il "dévié"du marxisme-léninisme? A partir de 1922-1923 (quand Lénine mettait en garde le parti contre Staline) ou plus tard?"

Il faut lire le "résumé du travail"de la réunion du praesidium de CC du PCUS en vue du rapport Krouchtchev, super édifiant comment les bureaucrates déconfis tentent de se réapproprier Lénine, en laissant de côté leur lamentable soumission à Staline pendant des décennies, et leur complicité dans les massacres.

En conclusion tout ce qu'on vient de lire démontre qu'une réédition de la révolution russe est impossible. On peut continuer à souhaiter à une révolution simultanée, qui s'étend à plusieurs pays, qui montre l'exemple. Mais une chose est sûre, aucune révolution prolétarienne ne peut réussir dans un pays à majorité paysanne. Aucune révolution digne de ce nom ne pourra plus se livrer à des chasses à l'homme, ni torturer ou tuer sauvagement des hommes qui ne sont que les exécutants d'institutions capitalistes iniques qui elles sont à détruire. Contrairement aux à-peu-près de Werth, et à des cas malheureux de lynchage, la violence individuelle ni la vengeance ne sont des méthodes de la classe ouvrière.

L'intégration d'immenses masses de non-prolétaires implique aussi qu'on en finisse avec le critère discriminant lancé à tout va : bourgeois/prolétaires. La conviction ne doit pas devenir une obligation, ni le débat un terrorisme permanent.

Aucun des militants historiques des "gauches communistes" n'auraient été capables de gérer un Etat, et si les bolcheviques ont eu tort de croire que leur place était dans l'Etat, ils ont eu raison de montrer qu'on aura besoin de spécialistes, même bourgeois, pour prétendre réaliser l'architecture de la société future.



NOTES


1Le CCI en particulier, avec une centaine d'articles en 50 ans, n'a jamais abordé sur le fond ce qui a aidé le stalinisme a tenir si longtemps, et que nous révèle Werth. Il faut tenir compte chers camarades disparus aussi des avancées de la recherche historique, surtout d'autant plus qu'elle ne remet pas en cause les grandes généralités que vous avez ressassée si longtemps, tout en confirmant la complicité honteuse des trotskysmes et staliniens franchouillards avec le règne de la terreur de "l'Etat ouvrier" dégénéré, mais ouvrier quand même; cliques qui nièrent les goulags même à l'époque de leur révélation. Lire : "L'isolement c'est la mort de la révolution" Revue Internationale le 14 février 2006 https://fr.internationalism.org/revorusse/chap3a.htm

2Je signale pour les éventuels wokistes racialistes qui me liraient que les "blancs" n'ont rien à voir avec les blancs en général ni les colonialistes mais sont les bourgeois et les armées contre-révolutionnaires qui se dressent à chaque fois contre les révolutions. Je ne développerai pas ici, comme dans mon article précédent contre un auteur falsificateur de 1917, le pourquoi la plupart des historiens de la révolution russe et du stalinisme se situent du côté du tsar ou des conservateurs, en partie, minimisant la barbarie de la guerre mondiale comme des siècles d'esclavage, vous le savez. Werth ne néglige pas au passage de signaler que les "Verts" (sic) autre surnom des "Blancs" se livraient eux aussi à des déportations massives de civils et exécutions d'otages (p.50)

3Les "violences les plus graves" "perpétrées par les marins de Kronstadt qui mutilèrent et assassinèrent des centaines d'officiers (la marine était connue pour la dureté de ses règles disciplinaires et discriminatoires"; c'est très partial et répété à deux reprises comme affirmation et en même temps contradictoire, typique d'un historien "blanc", car il est obligé de rappeler les conditions ignobles des marins sous le régime du tsar; or "les violences les plus graves" avaient déjà été la guerre mondiale ("les abattoirs mondiaux de la guerre impérialiste") puis comme l'auteur le démontre amplement depuis plusieurs livres (dont L'ivrogne et la marchande de fleurs, espérant faire le buzz comme naguère BHL), les massacres sous le stalinisme.

4On pense à Danton, effarouché face à la violence populaire d'en bas, et demandant à ses collègues d'en prendre la tête, afin de ne pas être massacrés à leur tour. Or, dans le cas de la minorité bolchevique il n'y a jamais eu apologie de la violence aveugle des ploucs et des marginaux anarchistes.

5Trotski sera pourtant un ministre d'Etat sans complexe quand prônera la "militarisation du travail" et l'interdiction des grèves puis lorsqu'il déclarera: "créer l'armée, c'est créer l'Etart". Gorki ne fait pas confiance à l'armée; peu avant de se rallier aux bolcheviques, n'a pas tort de constater: "Il serait naïf et ridicule d'exiger du soldat redevenu paysan qu'il adopte comme religion l'idéalisme du prolétaire et qu'il implante le socialisme prolétarien dans son mode de vie campagnard (...) La Révolution s'avèrera impuissante et périra" (p.46). Les soldats-paysans ont été finalement moins nombreux qu'on ne l'a imaginé; il y eût 4 millions de déserteurs, et "l'Armée rouge" ne dépassa jamais 500.000 hommes!

6Werth n'est pas explicite à cet endroit, les "bandits verts" étaient des bandes armées incontrôlables, mais qui avaient un point commun avec les "blancs", l'anti-bolchevisme.

7Ainsi que le formule Molotov: "Un vrai bolchevique doit mettre les besoins de l'Etat prolétarien à la première place".(p.125)