"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 18 novembre 2023

QUAND L'HORREUR TENTE DE CACHER LA REALITE IMPERIALISTE EN PALESTINE

 


« Tant que, dans chaque nation, une classe restreinte d’hommes possédera les grands moyens de production et d’échange, tant qu’elle possédera ainsi et gouvernera les autres hommes, tant que cette classe pourra imposer aux sociétés qu’elle domine sa propre loi, qui est la concurrence illimitée, dans ce siècle de concurrence sans limite et de surproduction, il y a aussi concurrence entre les armées et surproduction militaire : l’industrie elle-même étant un combat, la guerre devient la première, la plus excitée, la plus fiévreuse des industries. (…)  il n’y a pas dans la conscience sociale du prolétariat universel une seule protestation contre le régime capitaliste qui ne condamne en même temps par une logique invincible les annexions violentes pratiquées sur des peuples qui n’acceptent pas l’autocratie militaire de l’étranger.

(…) Mais ce n’est pas dans la guerre de revanche qu’est la solution. La guerre de revanche ne peut avoir d’autre effet que de transformer de nouveau en champ de massacres, de sang et de ruines, les provinces disputées ; elle ne peut avoir d’autre effet, par le renouvellement incessant des luttes, que d’exaspérer ces passions qui aboutissent de part et d’autre à des convulsions sans fin ; elle ne peut avoir d’autre effet que d’imposer à deux peuples, à perpétuité, par l’urgence perpétuelle du péril, la dictature militaire... ».

JEAN JAURES (1895)


Oui le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée l'orage. La guerre moderne, depuis 1914 ne contient plus un simple orage mais la possible destruction totale de l'humanité. Ce n'est pas une volonté consciente des individus du pouvoir capitaliste car les deux boucheries mondiales précédentes ont montré que la marche inévitable à la guerre est une mécanique capitaliste qui devient incontrôlable à un moment donné, échappant même au contrôle des militaires et des politiciens les plus bornés. Plus conséquent que Jaurès, qui n'a pas eu le temps de montrer s'il aurait été pour la défense nationale ou l'insurrection contre la guerre, un des socialistes le plus injustement décrié aujourd'hui, Lénine, ne se contentait pas de souligner la nature conflictuelle du capitalisme lui-même. Ce mode de production était sujet à un développement inégal qui multipliait les déséquilibres et intensifiait les contradictions. Il estimait que les tensions s’accumulaient avec l’expansion du système et les rivalités commerciales incessante. Il pensait que les accords « ultra-impérialistes » étaient aussi peu durables que la diminution de la compétition militaire. En ce début de 20 ème siècle on ne peut s'empêcher de penser que les guerres ont pris un tour irrationnel, défiant l'entendement et faisant surgir des instincts primaires.

UNE GUERRE CONTRE DES « BOUCLIERS HUMAINS » ?

Partout la manipulation idéologique à l'heure actuelle nous transforme, nous maintient, nous ficelle au rôle de simples spectateurs. Ce spectacle évidemment nous indigne tous dans notre impuissance à en voir la fin ou à le faire cesser. Cette indignation impuissante est calibrée pour qu'on n'y échappe pas ni que nous puissions dénoncer ses principaux protagonistes ; pour le dire vulgairement : il n'y a pas un camp pour relever l'autre !

La Voix du Nord, titrant : « Tous les hommes de 16 ans ou plus, levez les mains en l'air » - injonction de l'armée sale dans un hôpital de GAZA, qui a ordonné à des centaines de personnes de se mettre en sous-vêtement – contribue à nous terroriser comme si nous étions nous aussi arrêtés les mains en l'air et en slip.

La plupart des médias de l'Etat, y compris la presse gauchiste et ultra-gauche ou dite maximaliste1, compatissent ou se lamentent, pour un camp contre l'autre, ou l'inverse, ajoutant à notre confusion. La seule vraie raison de la boucherie parmi les civils est focalisée sur la vengeance de l'Etat « hébreu » face au massacres odieux du 7 octobre. Qu'on soit indigné ou pas des lâches exactions des bandes de tueurs du Hamas, il se vérifie que la vengeance est un plat qui se mange froid. Froid comme la mort de milliers de civils, femmes et enfants des deux côtés.

Versant Etat « hébreu » c'est sur la base idéologique militariste aussi bien des nazis que de leurs rivaux impérialistes américains qu'on prétend « ne pas faire d'omelette sans casser d'oeufs ». Plus sordide, et à la Poutine, le communautarisme juif affiche un racisme et un mépris sans honte, comme ce réalisateur français-juif ou juif-français, qui se permit sur Cnews, de donner SA définition de l'antisémitisme, cet aspect arriéré imposé tout azimut en France pour dévier les causes réelles de la guerre en Palestine : « l'antisémitisme c'est la cupidité et la jalousie.. .quand les habitants de Gaza, depuis leurs bidonvilles, aperçoivent ces beaux immeubles illuminés d'Israel, qu'ils n'ont pas été capables de construire chez eux... ». Personne sur le plateau pour s'indigner d'une telle ordure ! La sauvegarde de la « civilisation présumée », après l'Ukraine dépendrait donc du messianisme juif !2

Comment ne pas souscrire à ce constat, même au risque de devenir antisémite, en particulier avec cette cohorte d'intellectuels ou d'artistes juifs qui défilent sur les plateaux en bramant leur soutien à Israel « perpétuellement assiégé »...pourtant moins que les habitants de Gaza 3:

« Il est vrai que les juifs, en général, font de brillantes carrières, sont bien éduqués et jouissent de places de choix dans les médias, l’éducation supérieure, la culture et la fonction publique. Le lobby pro-israélien aux Etats-Unis est puissant et bien organisé. Cependant les juifs ne constituent que 2,2 % de la population et la majorité d’entre eux (bien qu’elle soit en diminution) vote pour les candidats démocrates. Si le lobby pro-israélien ne défendait pas des politiques approuvées par la majorité des Américains, il n’irait pas très loin. De plus, la défense chrétienne d’Israël n’est pas confinée à la droite fondamentaliste »4.

Pire encore est la prétention de ces complices du nationalisme juif à représenter la « civilisation », comme au seuil de la guerre mensongère en Irak, en compagnie de Charlie Hebdo, devenu soudain encore plus « islamophobe ». Cela nous rappelle les objectifs d'un même type de colonisation naguère. L'objectif des massacres était le partage du butin colonial disputé par les puissances métropolitaines. L’expansion impérialiste avait été « naturalisée » par plusieurs justifications colonialistes reposant sur le mythe de la supériorité européenne. Les appels moraux à répandre la civilisation, ou les justifications religieuses prônant l'évangélisation des peuples « primitifs », les exhortations « culturelles » visant à éradiquer « l’ignorance », se multiplièrent. C'est ce genre de déclarations de Béni- oui-oui qui aboutissent à ce que l'arroseur soit arrosé5.

UNE INTENSE MANIPULATION PLANETAIRE POUR CACHER LA RAISON DE CETTE GUERRE « CIVILE »D'UN NOUVEAU GENRE EN PALESTINE

Les manipulations de l’information prolifèrent d’autant plus en temps de guerre – donc bénéficient d’autant plus de la « dépolitisation» de la guerre, de l’ambiguïté croissante entre temps de guerre et temps de paix dans la « civilisation capitaliste ». Le célèbre historien Marc Bloch avait écrit en 1921, dans un article analysant la prolifération des fausses nouvelles durant la Première Guerre mondiale, « l’émotion et la fatigue détruisent le sens critique1 » . L'émotion pour le 7 octobre continue à être complètement instrumentalisée. Il n'y avait rien en tâchant la mémoire de l'armée sale avant ce terrible 7 octobre ? Pas même les assassinats réguliers n'importe où dans le monde des leaders nationalistes se revendiquant (hypocritement) en faveur d'une « free Palestine » ? Pas de crimes de la part des colons nazis ?

Selon cette propagande pachydermique simpliste, le Hamas c'est les méchants, assassins et violeurs ! En face l'Etat colon, inventé en 1948 (comme mirador pétrolier au service de l'impérialisme américain toutefois) ne serait que le « joyau démocratique » du Moyen Orient !

Un événement obscène a été l'exhibition à deux reprises par l'armée sale d'Israël des films sur la population massacrée le 7 octobre, une première fois dans l'affolement général, et une deuxième fois en direction du personnel politique parlementaire pour l'attacher plus encore au soutien du nationalisme juif encore sponsorisé victime universelle …

Or il n 'a échappé à personne surtout en milieu ouvrier (cf.plusieurs discussions que j'ai eues) que cette intrusion des méchants terroristes ait été aussi facile sachant que l'Etat hébreu est le mieux protégé du monde et le plus parano. On pense au laissez-faire lors du 11 septembre 2001 à New York.

La question n'est pas de savoir si tous les Etats en guerre sont terroristes, ils le sont tous, mais à quoi rime ce laissez-faire qui a abouti à tant de victimes innocentes ? Ou pourquoi Israel aurait été « poussé à la faute » ?

Qui saura saura ! Dans cette partie d'échecs irrationnelle on ne peut plus raisonner de façon binaire comme au temps de la guerre froide. Qui est dessous ? Qui agit avec qui ? Les étoiles de David taguées sur les murs parisiens venaient conforter l'immense alarme de Darmanin sur une effroyable montée de l'antisémitisme, combattue vaillamment par le défilé sans lendemain de milliers de bourgeois parisiens. Puis on apprenait que ces tags avaient été commandités de l'étranger par des russes...connaissant la duplicité des SS russes et israéliens, cela foutait en l'air une montée d'antisémitisme de type classique, alors qu'on est confronté à une sorte d'antisémitisme arabe inculte et plus fondé sur une haine nationaliste sans objet sérieux.

On nous détaille à profusion le massacre, son déroulement avec ces mercenaires sadiques du Hamas qui se filment en commettant les pires atrocités. Même en Ukraine on ne nous a pas abreuvé avec de telles horreurs Partout on entend « c'est la première fois depuis la Shoah » !? Outre que les israéliens ne sont tout de même pas le centre martyre du monde, non ce n'est pas la première fois...Daech a exhibé largement ses décapitations ; les cartels mexicains exhibent les leurs décapitations directement sur le web, consultables plus facilement que le porno pour les ados.

Une autre « tentative »d'explication, type journaliste de gauche, pense que la chose est simple : tout à leurs traités de requins, Arabie Saoudite, Israel et les autres auraient négligé la question palestinienne et se retrouvent cocus face à la « rue arabe ». Le coup monté du Hamas, si minutieusement préparé, aux dires étonnants des responsables israéliens (si laxistes bizarrement) ; serait en quelque sorte une réaction du peuple palestinien. Or cette tentative d'explication est un subterfuge pour légitimer, en quelque sorte, ce terrorisme et mettre dans le même paquet la population palestinienne qualifiée cyniquement de « boucliers humains ». Franchement si les brutes surarmées du Hamas espéraient faire triompher aux yeux du monde entier cette histoire fallacieuse de « free Palestine » après une telle tuerie, c'est totalement raté ! Quoique l'armée sale tende par ses propres massacres, autrement plus massifs, à éloigner le souvenir du 7 octobre. On apprenait par après que les tueurs du Hamas sont bien des mercenaires auxquels ont été promis de fortes récompenses...ce qui n'a plus rien à voir avec les libérations nationales de jadis où il y avait des principes humains, voire naïvement patriotiques, malgré aussi nombre d'attentats terroristes contre des civils.

Qui aurait donc eu intérêt à blackbouler les accords Arabie Saoudite + Israel ?

Tout le monde a soupçonné l'IRAN, qui nie toute participation tout en menaçant. Or avec l'Iran rien n'est simple, même si tout est ramené au danger qu'ils se fabriquent leur bombe atomique, même s'il y a des certitudes6.

Une possible implication pas prouvée...

« La hausse constatée sur le prix du baril s’explique plutôt par des inquiétudes et des scénarios pessimistes autour de l’Iran ». La République islamique est toujours un acteur important (environ 4 % de l’offre mondiale en 2022), malgré les sanctions américaines visant, depuis 2018, à empêcher ses exportations. Sa production de brut est aujourd’hui estimée à 3 millions de barils par jour, dont une partie destinée à la Chine.

Selon l'économiste Tamas Varga, «toute mesure de représailles sur les infrastructures» iraniennes, ou «la menace de fermer le détroit d'Ormuz, par lequel transitent quotidiennement 17 millions de barils de pétrole par jour», pourraient faire «flamber les prix». Des tensions au Moyen-Orient et l'affermissement des sanctions économiques contre l'Iran ont déjà fait bondir les prix par le passé. De 2011 jusqu'à 2014, les cours du Brent avaient fluctué autour de 100 dollars le baril, soutenus à la fois par le durcissement des sanctions internationales contre Téhéran et le conflit syrien.

GEOPOLITIQUE PETROLIERE OU LA DIPLOMATIE DU JERRYCAN

(où le risque d'ébranlement de la paix sociale en Europe pourrait être une clé de l'équation à risque)

Certes, la tension qui règne au Moyen-Orient a d'autres causes que les convoitises liées au pétrole. Le conflit israélo-arabe ne peut, cependant, être dissocié de son environnement pétrolier. L'utilisation du pétrole en tant qu'arme politique, avec promesse d'arrêt des fournitures d'hydrocarbures aux pays qui soutiennent Israël, est une menace régulièrement formulée par de nombreux Etats arabes. Plus que l'approvisionnement pétrolier, il s'agit d'une question géopolitique, et de la remise en question du gendarme du monde, les USA. Même s'il n'est plus aussi important qu'en 1973, le pétrole reste une arme de guerre, et surtout économique7.

Les liens entre la vie politique et le pétrole ne sont sont pas surprenants : des Etats de la Péninsule Arabique à structure féodale apportent ou ont apporté, grâce à leur richesse en hydrocarbures, une aide financière précieuse aux organisations palestiniennes successives, espérant ainsi obtenir la caution révolutionnaire destinée à faciliter le maintien de leur dictature monarchique.

Il est universellement admis que la donne avait changé en 1973 avec le premier choc pétrolier ; les pays arabes de l’OPEP avaient quadruplé en quelques semaines le prix du baril pendant et après la guerre du Kippour d’octobre (officiellement pour punir l’Occident de son soutien présumé à lsrael alors confronté à la coalition syro-égyptienne), plongeant celui-ci — énergétiquement gourmand mais largement dépourvu — dans une crise économique dont il ne sortira jamais tout à fait.

Cependant ,1a tension aujourd'hui encore demeure très vive entre les Etats producteurs et les grandes compagnies, en raison des exigences des Etats producteurs et des besoins croissants de l'Europe Occidentale, qui absorbe une grande partie de la production pétrolière du Moyen Orient. La dépendance énergétique de l'Europe occidentale vis à vis du pétrole du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord s'accentue d'année en année. C'est pourquoi elle reste dépendante du gendarme US.

APRES L'UKRAINE DES PUISSANCES REGIONALES DE PLUS EN PLUS REBELLES

Dans l’équation complexe qui entoure la guerre sur le territoire palestinien, il est un facteur radicalement différent des crises précédentes : le rôle et le poids des pays voisins. On le constate depuis l’invasion de l’Ukraine, les puissances régionales ont pris une place plus grande dans le désordre mondial. C’est le cas en particulier au Moyen-Orient, avec des pays comme l’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis, la Turquie ou, bien sûr, l’Iran.

Ce n'est pas nouveau, et cela nous oblige à faire encore un pas en arrière.

Le 17 octobre 1973, l'Organisation des pays arabes exportateurs de pétrole (OPAEP) annonce qu'elle réduira de 5% par mois son débit de pétrole, tant que les États-Unis ne changeront pas leur politique au Moyen-Orient. La veille, l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) annonçait une hausse de 17% du prix du brut et une augmentation de 70% des taxes aux compagnies pétrolières.

Cette stratégie résultait d'un tournant dans la guerre du Kippour entre Israël et les pays arabes. Après avoir été surpris par une attaque sur deux fronts, l'État hébreu reprend rapidement le contrôle et menace à son tour les pays arabes. C'est à ce moment que la crise pétrolière éclate. En réaction à l'évolution du conflit, les pays membres de l'OPEP, réunis au Koweit, annoncent un embargo sur les livraisons de pétrole destinées aux pays qui soutiennent Israël. Ils exigent également le retrait complet des territoires occupés par Israël. À la conférence de Téhéran, le 23 décembre 1973, l'OPEP annonce une deuxième augmentation des prix. L'embargo, qui dure 5 mois, est levé en grande partie le 18 mars 1974. L'OPEP justifie la crise en revendiquant une part croissante dans les opérations de production qui sont fortement contrôlées par des compagnies pétrolières. Bref, elle veut prendre le contrôle de la production du pétrole pour pouvoir maintenir un prix artificiellement élevé du brut. Le résultat est une sévère commotion pour tous les pays consommateurs de pétrole. Le prix de l'Arabian Light, un pétrole qui sert d'indicateur, passe pendant la crise de 2,32 USD à 9,00. Durant cette même période, les revenus de l'OPEP sont multipliés par quatre, dépassant 86 milliards dollars en 1974.

La guerre contre l'Irak, elle longtemps après, avait été officiellement lancée parce que Saddam (manipulé par la mère Albright) était sensé détenir des armes de destruction massive. Un autre objectif pointait à l'horizon : le contrôle de plus de 11 % des réserves mondiales de pétrole et, à long terme, le contrôle des routes des pipelines entre la Méditerranée, la mer Caspienne et l'océan Indien. Qu'on m'entende bien, pas la consommation du pétrole, mais son acheminement.

Le dégonflement de la fable des armes de destruction massive de Saddam avait mis en lumière les buts de l'impérialisme US : contrôler le pétrole irakien, pas le boire. L'équipe de Cheney et Rumsfeld fût très arrogante en exhibant sa prise de contrôle du pétrole du Moyen-Orient sans se justifier de son incroyable mensonge de propagande.. En Afghanistan un an auparavant, l'impérialisme US avait installé Hamid Karzaï, ancien consultant pour la compagnie pétrolière géante Unocal, en qualité de dirigeant intérimaire. Ils avaient également introduit Kalmay Khalilzad, un autre ancien consultant d'Unocal - en fait, le patron de Karzaï - en qualité d'émissaire américain spécial !

Mme Condeleezza Rice, la dirigeante de la NSA, dirigeait Chevron-Texaco avant de s'installer au conseil de la NSA. Son nom fut même utilisé pour baptiser un pétrolier. Don Evans, le secrétaire au Commerce, est également à la tête d'une entreprise pétrolière.

Le vice-président Richard Cheney était en fait le leader de ce groupe quand il présidait Halliburton, la plus grosse entreprise mondiale de services pétroliers. Halliburton est aujourd'hui à la tête des projets de reconstruction irakienne pour laquelle les contrats sont distribués sans aucune transparence ni concurrence quelles qu'elles soient. Mais ce qui se produit ici est pire qu'une culpabilité d'association avec l'industrie pétrolière.

Avant de rejoindre le Pentagone, Donald Rumsfeld était aussi un personnage important. Proche de longue date de Cheney, Rumsfeld se rendit à Bagdad en 1983 et en 1984 sur l'ordre de l'ancien président de la Bechtel Corporation, George Shultz, qui était à ce moment-là un peu sorti du monde des affaires pour occuper le poste de ministre des Affaires étrangères américain. La mission secrète de Rumsfeld était de gagner le soutien de Saddam pour la construction d'un pipeline de Bechtel devant partir d'Irak pour arriver au golfe d'Aqaba via la Jordanie. La même compagnie, Bechtel, qui équipa l'industrie chimique « à double usage » de Saddam et qui se voit aujourd'hui attribuer un gros contrat de 600 millions de dollars libre de toute concurrence pour la reconstruction des infrastructures irakiennes. Ces affaires pétrolières entre gangsters d'Etat ne sont plus primordiaux dans les guerres actuelles.

MAIS L'ATTAQUE DES TUEURS DU HAMAS N'A PAS VRAIMENT D'IMPACT sur les cours du pétrole, par contre est posé à terme le risque d'un embrasement social en Europe et pas militaire au Moyen Orient, après Jacques Mornand je suis probablement le seul à l'évoquer et on va me prendre pour un charlot)

Cinquante ans après la guerre du Kippour et le premier choc pétrolier, l’attaque des commandos du Hamas contre Israël, samedi 7 octobre, maintient les marchés de l’énergie sous tension. Les cours du pétrole brut ont connu un léger repli le mardi 10, après avoir grimpé de 4 % lundi 9. Le brent de mer du Nord (− 0,56 %), référence européenne, se stabilise au-delà de 87 dollars (environ 82 euros). Même tendance pour son équivalent américain, le West Texas Intermediate (− 0,47 %), proche de 86 dollars.

« L’attaque du Hamas n’a pas eu d’impact concret sur la production pétrolière », rappelle, en préambule, Francis Perrin, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques. Et pour cause, les Israéliens n’extraient quasi pas de pétrole : soit 0,001 % de l’offre mondiale en 2022, selon les données compilées par une structure française, le Comité professionnel du pétrole.

C'est au plan géopolitique que se jouent les confrontations obscures. Dans un article du Nouvel OBS en 1973, feu l'économiste Jacques Mornand, détaillait« La diplomatie du jerrycan »

«...En fait, l'espoir des responsables européens est que les dirigeants arabes finiront par se convaincre que l'utilisation de l'arme du pétrole est pleinement efficace - les derniers événements viennent de le prouver - jusqu'à une certaine limite qu'il convient de ne pas dépasser. Il est évident que si le boycottage pétrolier arabe aboutissait à immobiliser toute la circulation automobile, à interrompre le chauffage des écoles et des hôpitaux et ralentissait l'activité industrielle en Europe au point de provoquer du chômage, cela entraînerait un mouvement de mécontentement des 250 millions d'habitants du Marché commun, politiquement préjudiciable à la cause arabe (à mon avis plutôt préjudiciable à la paix sociale, mais mobilisant plus le prolétariat que de nouveaux gilets jaunes).

NOTES POUR UNE AMORCE DE REPONSES

L'intervention des Grandes Puissances, imposant à de nombreux Etats un abandon plus ou moins prononcé de souveraineté, apparaît aujourd'hui, plus que jamais, étroitement liée aux problèmes politiques qui agitent le Moyen-Orient. Les coups d'Etat et changements de régime s'accompagnent aussitôt de revendications nouvelles sur le pétrole tiré du territoire national.

Les grandes compagnies pétrolières encore puissantes, mais moins nettement qu'auparavant, en Arabie Saoudite ou dans les émirats du Golfe, voient ailleurs leurs privilèges remis en question. Les demandes formulées par les régimes « révolutionnaires » sont d'ailleurs appuyées plus ou moins discrètement, par les Etats à structure féodale, puisque les accords signés entre tel ou tel pays et les grandes compagnies pétrolières, au terme de négociations laborieuses, sont ensuite rapidement étendus à d'autres pays. Les divergences politiques qui peuvent opposer les principaux Etats pétroliers du Moyen-Orient sont de plus en plus oubliées, devant le désir d'adopter une politique commune face aux grandes compagnies occidentales (françaises en particulier). L'année 1971 avait été une date importante dans l'histoire mouvementée du pétrole au Moyen-Orient. Successivement, ont été signés les très importants accords de Téhéran (14 février 1971) et de Tripoli (2 avril 1971 ) tandis que le gouvernement irakien et le groupe Irak Petroleum parvenaient à s'entendre le 7 juin 1971 sur les conditions d'exportation du pétrole irakien par la Méditerranée, et que l'Arabie Saoudite et l'ARAMCO arrivaient, le 23 juin 1971, à un compromis sur des conditions pratiquement identiques pour les exportations méditerranéennes

Il faut aussi rappeler que, en 1956, le « pétrole arabe » avait été, pour la première fois, directement engagé dans le conflit arabo-israélien, avec la mise hors d'usage des pipe-lines de 11 sites en Syrie. Cette mesure, qui avait gravement perturbé pendant quelques semaines le ravitaillement de l'Europe, victime en même temps de la fermeture du Canal de Suez, était destinée à faire pression sur les pays occidentaux alliés d'Israël.

A la suite de la guerre arabo-israélienne de juin 1967, avait été décidé un embargo sur les exportations pétrolières vers les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l'Allemagne occidentale, mais il fut de courte durée. De même, la menace d'une paralysie des intérêts des pays qualifiés de « complices de l'agression » (c'est-à-dire les Etats-Unis et la Grande-Bretagne) ne fut suivie d'aucun effet.

On prétend même que les grandes compagnies pétrolières furent officieusement rassurées. D'ailleurs, pour réagir contre cette utilisation du pétrole comme arme politique, l'Arabie Saoudite, le Koweit et la Libye ont créé, au lendemain de la guerre de juin 1967, l'Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole, (OAPEC). L'appartenance à cette association était limitée spécifiquement aux Etats arabes dont l'économie reposait principalement sur l'exportation du pétrole, et qui voulaient ainsi sauvegarder leurs intérêts. Depuis, cette association s'est élargie. La Libye post-révolutionnaire confirma son adhésion. L'Algérie, Bahrein, Qatar, Abou Dhabi et Dubaï demandèrent tous à rejoindre ce « club » des pays arabes exportateurs de pétrole Le Royaume-Uni ne pratique pas le copinage comme les Etats-Unis, mais le soutien britannique à l'Amérique en guerre obéit également à une logique commerciale. Tandis que Saddam accordait ses contrats pétroliers aux Français, aux Russes et aux Chinois, les entreprises britanniques telles que BP étaient écartées. Celles-ci comptaient assurément revenir sur le terrain irakien en s'accrochant aux basques des Américains.

L‘idée d’une Amérique en marge du Moyen-Orient crée beaucoup de malaise à Washington, où la gestion de la région par la force armée est depuis longtemps une évidence pour des générations de responsables de la sécurité nationale. Et il est certain que le retrait de la présence militaire américaine ne garantirait pas un avenir pacifique pour le Moyen-Orient. Les rivalités comme celle qui oppose l’Iran à l’Arabie saoudite vont probablement s’intensifier, mais l’incitation à trouver des solutions « pacifiquement commerciales » est tout aussi forte. La vérité est que le Moyen-Orient restera une région instable, avec ou sans présence militaire américaine massive.

Les États-Unis ne sont donc qu’une des nombreuses parties prenantes dans la gestion du détroit. Les autres nations qui dépendent du transport maritime par le détroit, en particulier les pays du Moyen-Orient et de l’Asie de l’Est, rêvent toutes de participer à une mission maritime multinationale visant à assurer la fluidité des échanges commerciaux à l’intérieur et à l’extérieur du golfe Persique. La guerre en Palestine vient pour l'instant de foutre en l'air toutes ces amabilités, et posent déjà les besoins de la Chine...

Toute la présence militaire américaine historique dans la région s’était articulée autour de de l’idée de contrôler l’ensemble du pétrole dans la région, une stratégie qui est remise en cause comme le cache le meurtre des « boucliers humains ». Il se confirme que les USA ne pourront plus dominer sans partage.

Le pétrole est la clef de voûte du système économique mondial et commande sur le long terme les rapports de force entre les puissances. Qui peut peser sur la production, la circulation et les prix du pétrole, peut orienter le système mondial. Ce n'est donc pas un hasard si les Etats-Unis sont au centre de tous les réseaux de domination qui enserrent l'or noir depuis la Seconde Guerre mondiale, couronnant ainsi leur implication dans les luttes d'influence entre les pays producteurs depuis le début du XXe siècle. Le Moyen-Orient, le Maghreb, l'Iran et plusieurs pays de l'Asie musulmane concentrent à eux seuls la majeure partie des réserves pétrolières et gazières, de quoi faire de ces pays des cibles inévitables pour les plus grandes puissances.

Les réserves connues sont principalement concentrées au Moyen-Orient (65 % des réserves mondiales). Or, le pétrole représente aujourd'hui 40 % de la consommation d'énergie totale dans le monde. Quelles que soient les innovations apportées au système de production, le pétrole restera dans les trente prochaines années la première énergie primaire. Il devrait ensuite, après épuisement des réserves, être remplacé par le gaz, dont les gisements devraient continuer à donner au monde arabe (surtout le Maghreb cette fois) et à l'Asie centrale une importance stratégique. Les experts sont d'accord pour affirmer que la demande mondiale de pétrole devrait croître de 50 % au cours des vingt prochaines années. La croissance de la demande asiatique devrait être particulièrement importante : la consommation asiatique représente aujourd'hui un tiers de la consommation totale, elle devrait s'élever à 60 % de la consommation mondiale d'ici à trente ans. L'arrivée de la Chine dans le concert de la concurrence et de la consommation bouleversera et accentuera l'exploitation intensive de l'or noir ; les conséquences environnementales et financières de l'inéluctable intégration de la Chine dans le système mondial sont déjà au coeur des visées des multinationales et des stratégies des grandes puissances économiques.

A première vue, le pétrole semble être une arme redoutable entre les mains des pays producteurs. En fait, il n'en est rien. Les avoirs des pétromonarchies ont été investis massivement en Occident (environ 800 milliards de dollars contre 160 milliards investis dans les économies nationales de ces pays). Les revenus tirés de ces investissements sont souvent plus importants que la rente pétrolière elle-même. En revanche, leurs évolutions sont totalement tributaires de la croissance et de l'état de l'économie des pays occidentaux. D'où une interdépendance perverse qui limite drastiquement la liberté politique des Etats producteurs de pétrole, du moins de ceux qui auraient des velléités d'indépendance...

On sait aussi que pour les Etats-Unis, la maîtrise de la circulation du pétrole doit être l'instrument d'un contrôle toujours plus étroit de la croissance des régions concurrentes, notamment l'Asie, face à la Chine.

La volonté américaine d'agir rapidement était aussi déterminée par le souci de diversifier les approvisionnements en pétrole dans une perspective d'avenir, mais je le répète, ce souci est secondaire dans la cadre de la lente configuration de nouveaux blocs,. Certes les sociétés du Moyen-Orient se verront confrontées à des transformations économiques et sociales qui pourraient modifier leurs stratégies ou leur futur bloc d'appartenance. Les besoins sociaux liés à la croissance démographique pourraient conduire certains de ces Etats à souhaiter une hausse relative des prix du pétrole. Déjà la situation sociale tend à se détériorer dans tous les Etats du Golfe ; la montée du chômage les poussera inévitablement à modifier leur entente avec les pays consommateurs. Enfin, la stratégie guerrière actuelle de l'Amérique s'inscrit aussi dans le grand marchandage entrepris avec la Russie pour le partage de l'influence régionale et une coopération qui inclut le pétrole russe, sans oublier le client chinois. Et si le prolétariat international s'en mêlait ?

Avec la guerre en Ukraine et maintenant la guerre de Palestine, bien que des puissances régionales ruent dans les brancards, les Etats-Unis s'assurent ainsi le contrôle pour les années à venir de ce que les experts américains appellent «l'ellipse stratégique de l'énergie», zone qui court de la péninsule Arabique à l'Asie centrale. Et comme il n'y a pour l'instant aucun contrepoids à la puissance désormais déchaînée des Etats-Unis dans le monde, l'opération de contrôle géopolitique des ressources énergétiques des dictatures arabes peut se dérouler librement, dussent les populations civiles occidentales souffrir le terrorisme de la vengeance qui en résulte en ce moment. Où la classe ouvrière reste désespérément passive, ou en partie, embarquée non dans une lutte globale contre les guerres mais derrière le soutien à un Etat national fictif et improbable en Palestine, basé sur la haine (derrière les pitres populistes de LFI, de la CGT et du NPA). Jaurès l'a dit il y a un siècle pourtant : 'Mais ce n’est pas dans la guerre de revanche qu’est la solution. La guerre de revanche ne peut avoir d’autre effet que de transformer de nouveau en champ de massacres, de sang et de ruines. »



NOTES

1Comme cet article larmoyant et creux du CCI qui reste en surface et nous radote ce vœu pieux ouvriériste qui indique que c'est à partir de des lutttes économiques que le prolétariat (européen, vu que ailleurs il n'existe pas vraiment) finira un jour par s'opposer à la guerre et renverser le capitalisme : Massacres et guerres en Israël, à Gaza, en Ukraine, en Azerbaïdjan… Le capitalisme sème la mort! Comment l’en empêcher? (Tract international) | Courant Communiste International (internationalism.org)

2Dont se moquait une partie de la bourgeoisie française avec Chirac : « Chirac n'entend pas céder au messianisme des néo-conservateurs de Washington qui réduisent le terrorisme à un « choc des civilisations » (…) il met en garde , le 15 octobre 2001, contre un « unilatéralisme » qui conduirait à imposer les valeurs occidentales comme norme absolue et en appelle à la lucidité : « chaque civilisation peut et doit être fière de ce qu'elle a accompli et donné au monde ». (cf. L'ami américain, page 440.)

3Il est toujours louable dénoncer l'antisémitisme, mais est-il le même à toutes les époques ? Celui d'aujourd'hui n'a pas forcément une connotation principale avec le nazisme mais est le plus souvent un justificatif, merdeux, du nationalisme arabe, mâtiné d'un islamisme désuet et ridicule.

4https://www.diplomatie.gouv.fr/IMG/pdf/AFRI%2025.pdf :COMPRENDRE LE SOUTIEN DES ETATS-UNIS ENVERS ISRAËL par Dana ALLIN et Steven SIMON ; Les Etats-Unis sont devenus une force d’occupation.

5Dans les facs, on trouve ce genre de témoignage :«Une étudiante marquée très à gauche m'a déjà expliqué que les juifs n'étaient pas une minorité discriminée mais une minorité dominante qui détient les médias, la finance, le pouvoir. Je m'en souviendrai toute ma vie». On croyait pourtant les vieilles lunes disparues. Ete cela dépasse l'inquiétude des juifs. Des voisins français qui s'appellent Levy ou Jacob, sans être juifs, ont peur aussi. Sur cette omniprésence sans complexe des intellectuels juifs dans les milieux du spectacle, un seul auteur fait l'effort d'en évoquer la raison. Concernant ce grand nombre de juifs dans les milieux artistiques et politiques en France le réalisateur Claude Berri l'explique par les importantes migrations dans l'entre deux guerres de gens fuyant Allemagne et Russie (cf. Autoportrait », ed Léo Scheer 2003). Ou plus précisément comme m'en avait témoigné mon ami Marc Chirik : « On arrivait pour la plupart sans qualification et les seuls métiers auxquels on pouvait prétendre étaient ouvriers d'usine, colporteurs ou figurants au cinéma » (ce qui avait été son cas).

6« En visite dans le Golfe la semaine dernière, Brian Nelson, le sous-secrétaire au Trésor chargé du terrorisme et du renseignement financier, est venu convaincre ses alliés du Qatar, du Koweït, des Émirats arabes unis de cesser de fournir des fonds au Hamas. Mais cette démarche pour assécher les finances de l'organisation islamiste a ses limites. C'est en effet l'Iran qui aide financièrement le Hamas et le Djihad islamiste palestinien sur le plan militaire, à hauteur de 100 millions de dollars par an ».

7Dans la guerre contre l'Afghanistan, le pétrole a joué aussi un rôle fondamental ­ par-delà la volonté de châtier un pays abritant les terroristes de Ben Laden. Les objectifs étaient clairs : prendre pied dans une région dont les ressources pétrolières sont encore partiellement inconnues et dont les ressources en gaz sont vraisemblablement très importantes ; contrer la volonté d'expansion de la Chine en Asie ; assurer la sécurité des réseaux de transit du pétrole en obtenant que le projet américain d'oléoduc (via la Géorgie jusqu'à la Turquie) plutôt que le projet chinois, soit finalement accepté, ce que, jusqu'au 30 août 2001, les talibans avaient refusé de concéder aux Américains qui négociaient secrètement avec eux. C'est chose faite aujourd'hui !

mardi 14 novembre 2023

INTERVENTION DE MARC CHIRIK AU 5ème congrès du CCI (1985)



Marc Chirik (1907-1990) (pseudonyme: Marc Laverne) naturalisé français, fut sa vie durant militant et théoricien communiste révolutionnaire. Né en Russie, il est très jeune l'un des fondateurs du Parti communiste de Palestine en 1919. Il arrive en France en 1924, où il participe à L'Unité léniniste, le groupe oppositionnel d'Albert Treint, en 1927. Brièvement membre de la Ligue communiste qui regroupe les partisans de Léon Trotski, il évolue de plus en plus vers les positions de la gauche communiste (ou « maximaliste » dans le même sens que Rosa Luxemburg : « il n'y a plus qu'un programme maximum »).

Rangeant mes archives je suis tombé sur une vieille K7 contenant, entre autres, l'intervention de Marc, "le vieux" comme je n'aimais pas que les autres militants en parlent dans les couloirs, en somme en tout cas le maître fondateur. En cette année il a 78 ans mais il a une santé, une tête, un humour de béton. Une fois en réunion de section, lors d'une polémique je lui ai dit qu'il se comportait comme un donneur de leçon, un vieux con. Il avait répondu: "con peut-être mais vieux jamais:" En vérité il m'aimait bien et nous avons passé des heures au téléphone dont je détiens encore des enregistrements. Il savait pouvoir compter sur moi et appréciait mon souci de l'intervention dans la lutte de classe sans craindre qui que ce soit (je n'ai pas changé). C'était donc il y a 38 ans ! Un siècle quoi! 

En l'écoutant on s'interroge: putain ça fait 38 ans qu'on dit la même chose et le monde capitaliste accumule encore ses horreurs et non seulement on l'a pas ébranlé mais il efface systématiquement et


"wokise" notre histoire. Il apparaît hélas cette tendance de tous les révolutionnaires, jeunes ou vieux, à imaginer comme imminent tel MC  "l'effondrement de tout le système international"...en 1985 !Argument massue dans les débats pour "responsabiliser" ou amoindrir l'argument du contradicteur.
La bio de "MC" sur wikipédia a une singulière résonance en présence de l'horreur nationaliste des deux côtés. Hé oui, il était né en Palestine, et bien que juif partisan de l'abolition de tous les Etats... et un des fondateurs du mouvement communiste international! , un  judéo-bolchevique en quelque sorte! Honneur à sa mémoire . Son intervention pourra paraître obscure pour le lecteur lambda, mais il pourra la resituer en lisant l'article suivant dans le combat contre "les réservistes": C'est avec émotion que j'écoute encore sa voix nasillarde.

 Débat interne : les glissements centristes vers le conseillisme | Courant Communiste International (internationalism.org)

vous voyez défiler sur cette courte vidéo Marc et Clara à la fin des années 1070 où je les avais filmé en train de faire leur marché à la porte Dorée, ainsi que pour une longue interview en 1979 que je n'ai pas la place de publier ici. Il s'avère aussi que je n'ai pas la place de publier non plus ici l'intégralité de l'intervention, mais je peux la faire parvenir en son entier à tous ceux qui en ferons la demande. (on peut toute la voir sur facebook)












vendredi 10 novembre 2023

La gauche national-socialiste 1925-1930

 

Otto Strasser

par Reinhard Kühnl

TRADUCTION ; Jean-PIERRE LAFFITTE

 

La programmation de la marche gouvernementale de dimanche prochain prend un tour de plus en plus ridicule. Les diverses canailles politiques chauvines vont se délimiter avec de la ficelle. Seuls Serge Klarsfeld et le fils de Mireille Knoll ont fait preuve de dignité. Cette soudaine orchestration d'une montée « néo-nazie » de l'antisémitisme est du genre de l'arroseur arrosé. Avec pose d'oeillères médiatiques : il derait hors de question de lier ce noble combat au massacre actuel en Palestine de l'armée sale de l'Etat « hébreu » Avec un Mélenchon confus comme bouc-émissaire de cette curieuse union nationale de toutes ces pourritures politiques qui nous exploitent et nous prennent pour des cons prétend nous faire la morale, comme le dernier suiviste Jadot : «  considérer que les juifs en France sont coupables, complices de la politique de Nétanyahou sur Gaza ou de la politique de colonisation, c'est un antisionisme qui est un antisémitisme". Et c'est un raisonnement "insupportable". Franchement, après une première indignation normale des saloperies du groupe terroriste Hamas (cofondé par Netanyahou) et les débuts de la « vengeance », qu'a-t-on vu défiler sur les plateaux ? Surtout intellectuels et comédiens juifs, venus apporter leur plein soutien à l'armée sale. A les en croire tous les juifs du monde entier avaient à nouveau peur. Darmanin veut rapporter l'accroissement de comportements antisémites et, en particulier, ces croix de David peintes sur des murs à Paris où il apparaît qu'il s'agit d'une

le toujours génial Willem

commande « étrangère » probablement russe... ou israélienne ? Va savoir. L'étendue des exactions antisémites dans ces conditions n'a rien à voir avec l'antisémitisme nazi d'avant-guerre. N'importe quel imbécile inculte peut y avoir recours en  particulier depuis nos banlieues. Et c'est à leur façon la seule manière, bête et méchante, de dire merde à la propagande qui veut nous coller des œillères pour nier le lien entre cet « antisémitisme d 'un autre âge » , et certes débile. Il n'est nullement question de mélanger tous les juifs du monde à un lâche soutien à l’Etat « hébreu », heureusement, car ils ne sont pas tous endoctrinés ni nationalistes communautaristes. Mais en France c’est bien le discours officiel : « les juifs ont peur », par les thuriféraires du « seul, Etat démocratique » de la région, pourtant les mains pleines du sang des enfants palestiniens quand des milliers d’autres sont atteints de dysenterie, et que l’Etat facho proclame qu’il n’y a pas de drame humanitaire, ni des milliers de mort car seul le Hamas ment en permanence.

Voici un livre qui remet les choses en place sortant des radotages maximalistes sur le seul écrasement de la tentative de révolution du 11 novembre 1918 à Berlin, qui mit fin à la guerre provisoirement ; il met en évidence qu’il a fallu une dizaine d’années pour dompter le prolétariat allemand et que Hitler a toujours eu peur de lui. Cet extraordinaire travail de JP Laffitte ne sera jamais probablement publié. Les Cahiers Spartacus se sont sabordés au profit d’un éditeur gauchiste, il n’y a plus aucun éditeur sérieux en France pour publier des textes pour éduquer une jeune génération d’ouvriers en perte de repères et baladés par l’idéologie croupissante. Le nazisme n’existe plus et on a oublié qu’il fut avant un mystique, comme la musulmanie de nos jours, nouvel habillage de la terreur belliciste et bouc-émissaire pour justifier la « civilisation capitaliste » dans toute son horreur.

 Rony Brauman, ancien fondateur de Médecins sans frontières, né en Israël, dont le nom a disparu des listes sur wikipédia car peu consensuel - que je connais et qui est voisin - a eu toute les peines du monde sur la télé d’Etat à exprimer son indignation face aux milliers de morts à Gaza dans une crise humanitaire terrifiante.

 

 BONNES FEUILLES

TABLE DES MATIERES 

Introduction

PREMIÈRE PARTIE : La gauche national-socialiste après la refondation du Parti en 1925

 

Chapitre A : L’évolution jusqu’à la II° Conférence d’Hanovre

Chapitre B : Le projet de programme de Strasser :

a)      L’économie

b)      L’État

c)      Le système juridique

d)      Culture et Église

e)      La politique étrangère

f)       Les différences avec Munich

 

DEUXIÈME PARTIE : Défaite et nouvelle organisation : Le congrès de Bamberg et la reconstitution des fronts

 

TROISIÈME PARTIE : La conception programmatique de la gauche

 

Chapitre A : La politique intérieure

a)      L’économie

1.      La composition sociale du Parti

2.      Le problème de la classe moyenne

3.      La question de la propriété privée

4.      La critique du capitalisme

5.      Le problème de la lutte de classe

6.      La question syndicale et le problème de la grève

7.      La question agraire

8.      La Constitution économique future

9.      Jugement d’ensemble

b)      La Constitution future de l’État

c)      Race et système juridique

1.      Principes d’un système juridique national-socialiste

2.      Le statut des groupes discriminés de la population

I.        Les juifs

II.     Les femm

III.  Les classes sociales inférieur

d)      Culture et Église

1.      La conception national-socialiste de la culture

2.      L’Église

3.      L’école

4.      Le conflit avec Munich

 

Chapitre B : La politique étrangère

a)      La période initiale

b)      Objectifs et politique d’alliance

c)      Tactique

d)      Le problème colonial

e)      Le jugement sur l’URSS

f)       Les catégories de la formation du jugement relative à la politique étrangère

g)      Les différences avec Munich

 

Chapitre C : Ligne légale ou révolution

Chapitre D : La question de la structure interne du Parti

Chapitre E  (digression) : La position particulière du Gauleiter berlinois Goebbels

 

QUATRIÈME PARTIE : La légitimation idéologique

 Chapitre A : Race, peuple, nation

Chapitre B : La théorie de l’histoire

a)      La théorie générale

b)      La représentation que l’on se fait de l’histoire

Chapitre C : La théorie de la Révolution allemande

 

CINQUIÈME PARTIE : La gauche national-socialiste dans le champ de forces de la République de Weimar

 Chapitre A : La critique du “système”

Chapitre B : La position par rapport à la droite nationale

Chapitre C : La position par rapport au “marxisme”

a)      La critique du “marxisme” en tant que mouvement intellectuel et social

b)      La critique des partis marxistes

c)      Possibilités d’alliance ?

Chapitre D (digression) : La position par rapport au fascisme italien

 SIXIÈME PARTIE : L’aggravation du conflit interne au Parti 1929/30

 Chapitre A : Partage du pouvoir et changement de pouvoir dans le Parti 1929/30

Chapitre B : Participation au gouvernement en Saxe ?

Chapitre C : Participation au gouvernement en Thuringe ?

Chapitre D : Alliance avec la droite nationale ?

Chapitre E : La “gauche social-révolutionnaire” du NSDAP

Chapitre F : La grève en Saxe

Chapitre G : L’entrevue d’Otto Strasser avec Hitler du 20/21 mai 1930

 SEPTIÈME PARTIE : La scission du groupe Otto Strasser

 Liste des sources et de la littérature

 

 (...) PRESENTATION

Le présent travail avait d’abord seulement pour but l’analyse de la soi-disant aile allemande du Nord du NSDAP qui comprenait les groupes les plus radicaux après la refondation du Parti en 1925. Il est ensuite devenu en substance une présentation générale des débats internes de ce Parti dans la période de sa reconstruction organisationnelle au cours de la phase conjoncturelle de la République de Weimar et dans celle de sa promotion en parti de masse lors du premier stade de la crise économique

Les résultats de la recherche sont extrêmement intéressants à plusieurs titres. Les mouvements de masse fascistes, dont l’enracinement repose sur le fait que, étant donné leur situation sociale-psychologique menacée directement par le danger concret de déchéance sociale, des groupes de “la classe moyenne” cherchent à s’exprimer politiquement en eux, ont besoin pour leur préparation à la lutte pour le pouvoir devant la situation de crise immédiate de centres d’organisation.

 

AU DEPART UN MOUVEMENT DE PROTESTATION

 PETIT-BOURGEOIS

 (…) Lorsque l’essor économique a commencé, ces fractions de la petite bourgeoisie sont revenues vers les partis bourgeois du centre ou bien vers des partis à caractère régional, bien que, à nouveau, le développement économique réel « ait été dominé par l’accroissement des grandes unités économique » ; mais, en cas d’une nouvelle grosse crise, elles devraient – désormais sans soutien économique stable et dépouillées par l’inflation de leur sentiment de sécurité  – se retourner d’autant plus spontanément contre le système existant.

(…) Déjà en 1923, le mouvement de protestation petit bourgeois avait fusionné avec les groupes militaristes et ethno-nationalistes, dont les cadres s’étaient formés à partir des masses de combattants, avant tout des officiers de carrière, qui, après la fin de la guerre, n’avaient trouvé ni le chemin de retour vers des formes d’emploi civiles, ni un hébergement dans la Reichswehr. Le fait que les deux mouvements se soient alliés n’était pas un hasard. Les officiers déclassés présentaient des traits de mentalité qui étaient proches de ceux des classes moyennes déclassées, même si ces officiers ne provenaient qu’en partie des couches petites bourgeoises : ils haïssaient les profiteurs de guerre et la ploutocratie, mais ils haïssaient également le mouvement ouvrier parce que ce dernier était arrivé au pouvoir grâce à la défaite de l’Allemagne ; il le considérait comme un bénéficiaire de la défaite et comme un agent des puissances victorieuses. Les deux groupes pouvaient aussi se rencontrer dans leur prédilection, explicable par la tradition relative à l’État d’autorité de l’Allemagne, pour les formes de pensée nationalistes, autoritaires et militaristes.

(...) l’agitation ethno-nationaliste devait elle aussi, si elle ne voulait pas tomber à plat, faire preuve d’un lien plus fort avec des slogans anticapitalistes. Cet accent “socialiste”, qu’il faudra définir encore plus précisément, distinguait le NSDAP nord-allemand du Mouvement nationaliste allemand pour la Liberté qui représentait au début une concurrence sérieuse, bien qu’il n’ait pas disposé d’une stricte organisation de parti.

LES OUVRIERS ETRANGERS A LA MONTEE DU NAZISME

(…) Ici aussi, les ouvriers n’étaient certes en aucun cas porteurs de la pensée ethno-nationaliste – la propagande national-socialiste n’a pu guère y gagner des travailleurs4. Mais les employés des grandes entreprises se sentaient ici plus forts en tant que salariés que les employés des petites entreprises, dirigées de manière patriarcale, des régions campagnardes ; les petits commerçants et les artisans s‘y sentaient plus directement menacés par la grande entreprise que dans les régions non industrialisées. La vie quotidienne politique y était déterminée par les manifestations et les meetings des partis ouvriers ; dans les assemblées propres au parti, l’on devait quand même s’expliquer avec des ouvriers communistes et sociaux-démocrates43. C'est ainsi que les classes moyennes, qui avaient soutenu en partie la révolution en 1918/19 et qui avaient voté pour le DDP(*) libéral de gauche, accueillaient les slogans anticapitalistes avec une certaine ouverture d’esprit.

  (…) Après l’achèvement de la crise de 1923, ces cadres avaient toutefois perdu la plus grande partie de leurs partisans. Les mouvements nationalistes-antisémites, y compris le NSDAP, ont été décimés et réduits à de petits groupes. 

La composition sociale du Parti 

Le NSDAP prétendait être un parti ouvrier. Mais son programme, son idéologie et sa propagande politique, portaient dès le début une empreinte petite-bourgeoise. L’idée de la synthèse du nationalisme et du socialisme est devenue sous la direction d’Hitler le mot d’ordre selon lequel le travailleur, rendu étranger à sa nation par le marxisme, devrait être gagné à la pensée nationale. Puisque l’on ne choisissait pas l’intérêt élémentaire des ouvriers eux-mêmes comme point de départ, mais que l’on voulait les mobiliser pour des intérêts petits-bourgeois et leur prescrire en outre, en partie avec une condescendance légèrement compatissante, et en partie avec une ténacité insistante, les « valeurs nationales » qui, selon la conception des nationaux, leur faisait défaut, l’on n’a pas réussi à gagner des ouvriers dans une mesure importante.

Même dans la SA, dont l’ambiance anticapitaliste pouvait laisser supposer que ses membres étaient principalement d’origine prolétarienne, les petits bourgeois avaient une nette prépondérance. L’étude non publiée déjà citée, qui s’appuie, concernant cette question, sur une statistique publiée dans “SA-Mann” et recensant 600 chefs de SA2, a montré que seuls 14,5 pour cent provenaient de la classe ouvrière, 28,1 pour cent étaient des employés et des fonctionnaires, 25,5 pour cent des travailleurs indépendants, 21 pour cent des agriculteurs et 11,1 pour cent provenaient des professions libérales. L’examen de 165 CV donne un tableau similaire. Étant donné que la statistique se rapporte à l’année 1932, elle comprend ces jeunes ouvriers au chômage qui, après avoir quitté l’école, n’avaient jamais obtenu un emploi et qui ont ainsi été poussés dans la SA. C’est pourquoi, à l’époque de la grande crise, la proportion des ouvriers ne pouvait pas être plus basse. Si l’on prend en considération le fait que les ouvriers représentaient environ 50 pour cent de la population totale, il devient encore plus clair qu’ils y étaient fortement sous-représentés et que les couches moyennes y étaient fortement surreprésentées.

Le moindre succès auprès des ouvriers était, pour la presse-Strasser, un motif constant d’incitation à ce que l’on s’occupe de leur situation, de plainte que tous les efforts jusqu’alors soient restés sans suite, et de reproche à la direction du Parti qu’elle suivait ici une ligne erronée. Muchow par exemple a écrit dans le BAZ : « Beaucoup d’énergies du Parti national-socialiste sont gaspillées en vain pour conquérir des compatriotes issus des associations militaires, des unions, et même des partis “bourgeois-nationaux”… Le danger est très grand que, du fait de cet opportunisme, nous glissions au niveau d’un parti radicalisé constitué uniquement d’antisémites et de petits-bourgeois. Or, la mission véritable, c’était, comme Hitler l’avait précisé, de gagner l’ouvrier allemand ».  Avec cette critique, Muchow avait fait mouche. En même temps, cette citation montre de manière exemplaire comment la presse-Strasser critiquait avec une extrême vigueur la ligne politique défendue par Hitler, tout en faisant référence à une parole d’Hitler.

Avec le commencement de la transformation du NSDAP en parti de masse, son caractère petit-bourgeois se manifestait encore plus clairement ; et, en même temps, il acquérait désormais une force d’attraction plus prononcée pour les classes supérieures. Avec un regard perspicace sur l’adhésion de hautes personnalités issues de l’économie et des maisons princières, Reventlow écrivait : « Le fait de gagner un seul ouvrier au mouvement national-socialiste est infiniment plus précieux que les déclarations d’adhésion d’une douzaine d’Excellences, et en général de personnalités “distinguées” !

(…) La lutte contre le capitalisme devait cependant prendre un caractère très différent chez les divers groupes des couches moyennes. Tandis que les petits travailleurs indépendants ne protestaient que contre la suprématie du grand capital et qu’ils voulaient faire renaître une          sécurisée comme celle des ouvriers, ils étaient intéressés par des réglementations de politique sociale comme par exemple « l’assurance contre les conséquences du chômage, de la maladie, de l’invalidité, de l’âge », etc. Mais c’est précisément cela que les employés jugeaient opportun, contrairement aux fractions indépendantes de la petite bourgeoisie, pour lesquelles les aspirations de réformes sociales représentaient déjà une menace.

Dans ce conflit, la gauche national-socialiste a pris de plus en plus clairement parti pour le point de vue des salariés et elle se retournait par principe contre une domination qui « donne le pouvoir à un faible nombre d’hommes, à savoir les propriétaires fortuits des moyens de production…. de décider de la vie et de la mort de millions d’Allemands », lesquels n’ont « pas la moindre influence ou participation »7.

RACE ET SYSTEME JURIDIQUE

(…)  Le principe de l’égalité juridique de tous les citoyens avait été autrefois le mot d’ordre avec lequel la bourgeoisie montante voulait détruire les privilèges des couches féodales et aider l’économie capitaliste de concurrence à obtenir la victoire. Avec la forte augmentation, provoquée par l’industrialisation, des classes sociales inférieures, ont grossi les doutes relatifs au fait de savoir si ce principe convenait encore pour protéger les privilèges sociaux de la bourgeoisie. C'est ainsi qu’en Allemagne en 1918, lorsqu’il y a eu le danger imminent d’une mise en minorité par les classes inférieures, ont gagné du terrain dans les couches bourgeoises des théories élitistes qui luttaient contre « le mensonge de l’égalité » avec une justification idéologique différente.

L’opposition frontale de ces idéologies avec les classes sociales inférieures s’est modifiée pour les couches petites-bourgeoises de telle sorte que celles-ci se voyaient menacées non seulement par le prolétariat, mais aussi par le grand capital. À leurs yeux, ce danger venait d’en haut et il était incarné d’abord et surtout  par les juifs qui se présentaient devant eux comme banquiers et propriétaires de grands magasins – et toutefois aussi comme dirigeants de partis et de syndicats marxistes. C’est ainsi que, dans la justification idéologique d’un système défini par le principe de l’inégalité juridique, convergeaient des éléments sociaux, ethno-nationalistes et racistes, et qu’ils se mélangeaient en outre avec toutes sortes d’autres motifs qui sont tous dirigés contre le “système” existant.

Sur la voie de la différenciation juridique des citoyens – que celle-ci soit établie selon des critères raciaux, ou bien d’autres critères –, c’est au bout du compte « la responsabilité personnelle des dirigeants » qui devait être réalisée « à la place de l’irresponsabilité d’une masse anonyme ». C’est par « un mode de scrutin organiquement échelonné » que, « contrairement au suffrage universel et égal, la décision devait être mise entre les mains de personnalités conscientes de leurs responsabilités ».

(…) Dans les “NS-Briefe”, l’on en est arrivé à de longues discussions à propos du caractère particulier de « la hiérarchie allemande des chefs », qui devait s’étendre « de manière organique », mais qui devait en même temps être préparée activement par le Parti42. Cependant, des règles plus précises, relatives aux groupes de la population qui devaient être préférés et à ceux – mis à part les juifs et les femmes – qui devaient être défavorisés, n’ont pas été produites. Si l’on se réfère au projet de programme de 1925 et si l’on fait une comparaison avec d’autres éléments de l’idéologie du national-socialisme de gauche, l’on peut cependant constater que la démocratie bourgeoise de la République de Weimar, dont l’État repose sur les partis, et dans laquelle les classes inférieures possédaient, du moins formellement, les mêmes droits politiques que les autres citoyens, était considérée comme incarnant « l’irresponsabilité d’une masse anonyme » ; en revanche était considéré comme « organique » un système dans lequel la prépondérance numérique des classes inférieures était neutralisée par l’organisation corporative et dans lequel la position dominante des couches moyennes était garantie43. Mais     la classe moyenne s’est de tout temps et dans une mesure toute particulière attribuée le mérite « du caractère et de la capacité »44 – envisagés à l’occasion indépendamment du “sang”,  mais souvent aussi considérés comme des signes distinctifs principaux – qui devaient être décisifs pour la position sociale dans la hiérarchie45. L’idéologie de la lutte pour la vie et de la sélection des « gens capables », qui déterminait la pensée d’Hitler et qui ne concernait en aucun cas seulement le rapport entre les peuples, mais aussi le rapport entre les individus, était ici pour ainsi dire atténuée en un code de vertu petit-bourgeois auquel les mots-clés de sang et de race ne sont accolés apparemment que de manière superficielle. En réalité, ce code de vertu peut bien sûr s’associer très vite et très étroitement à la mystique raciale ; l’évolution ultérieure du national-socialisme en est un exemple.

Ces précisions à propos du sang, de la race, de la capacité, etc., en tant que critères de classification, se révèlent être des tentatives de justification purement idéologiques, étant donné qu’il est convenu dès le départ que l’artisan et le petit entrepreneur, agissant dans « l’assujettissement patriarcal », et le paysan, attaché à la glèbe, étaient des compatriotes de plus grande valeur que le prolétaire de la grande ville.

L’ordre ainsi créé devait être protégé par des moyens draconiens – avec des châtiments corporels, la peine de mort et le lynchage, souvent pour des délits relativement minimes. Le projet d’une loi protectrice de la République, dans laquelle les pulsions sadiques et les ressentiments des petits bourgeois déracinés se sont déchargés sans aucune retenue, fournit déjà dans cette période un aperçu des idées des nationaux-socialistes quant à la pratique du droit.  

 

HITLER MAITRE D’ŒUVRE POUR L’ALLIANCE 

AVEC LES COUCHES SUPERIEURES

 (…) Mais la conception politique d’Adolf Hitler était décisive pour s’adresser à tous les groupes hétérogènes des couches moyennes et pour parvenir en même temps à une alliance avec les classes supérieures. Déjà, les intérêts très variés des différentes fractions de ces couches moyennes ne pouvaient pas être ramenés à un dénominateur commun au moyen d’un programme concret : le paysan voulait des droits de douane élevés, l’employé des denrées alimentaires bon marché ; le petit fonctionnaire aspirait à une rémunération plus importante, l’artisan se hérissait contre des impôts accrus ; l’employé avait, en tant que salarié, un intérêt à l’organisation syndicale que le petit entrepreneur combattait vigoureusement. Ces divergences ne pouvaient pas être surmontées au niveau de la politique réelle, mais seulement sur le plan idéologique : l’hostilité ouverte commune de toutes les couches moyennes en même temps contre le “haut” et contre le “bas” pouvait être exprimée dans le mot d’ordre : « Contre le capitalisme et le marxisme », mais elle ne pouvait être caractérisée que de manière vague ; « l’humeur générale d’un idéal économique précapitaliste ou du début du capitalisme : le petit entrepreneur et le petit commerçant, le petit paysan sur son lopin de terre, l’esprit artisanal des travailleurs et l’autarcie de l’espace national clos » ; l’idéologie corporative pour aller aussi dans le sens de la mentalité des employés, mais avant tout l’antisémitisme comme lien unifiant – la concrétisation ne peut pas aller plus loin.

Le Parti ne pouvait donc préserver un visage unitaire et développer une force de persuasion que s’il compensait le manque de clarté de son programme par le comportement homogène de ses formations et s’il complétait le point commun de l’antisémitisme par une “croyance” positive. C’est le mythe du chef qui avait cette fonction ; la confiance dans le “sauveur”, qui apporterait l’aide souhaitée à chacun, permettait de cacher les contradictions idéologiques. La position éminente du chef qui n’est lié par aucune norme se révélait d’autant plus nécessaire que le Parti était prêt à abandonner complètement les intérêts, de toute façon contradictoires, de ses partisans pour une alliance avec les couches sociales supérieures. Cette politique exigeait, à côté d’une habileté tactique et d’un manque de scrupules démagogique, une poigne de fer de la part de la direction du Parti qui, sous peine d’être renversée, était obligée de réprimer tout mouvement autonome venant du bas.

LE SANG PREND LE RELAIS DE LA RAISON

(…) La guerre mondiale, que la jeunesse qui a vécu cette guerre a ressentie comme « un hiatus historique », était interprétée de la même manière que dans les autres groupes de la Révolution conservatrice : 1914 a entamé une nouvelle époque. « Le sang prend le relais de la raison,… nous croyons de nouveau aux mystères… Il y aura à nouveau un destin, … il y aura de nouveau un dieu quelconque ». L’annonciateur d’un nouvel esprit, le responsable du chamboulement, « l’accomplissement [de Goethe]… Faust, c’est le national-socialisme ».

Cette théorie étrange et qui n’est effleurée par aucune analyse historique, mais qui est construite de manière tout à fait arbitraire, a été joyeusement reprise par Otto Strasser et poussée complètement jusqu’à l’absurde. Dans sa conception, le pendule historique – manipulé par le destin ou bien par Dieu, et par conséquent dans tous les cas de façon entièrement automatique – oscille entre deux structures historiques fondamentales qu’il appelle le libéralisme et le conservatisme et qui donnent naissance à des structures opposées sur les trois plans de l’État, de l’économie et de la culture. Chacun de ces battements du pendule dure 150 ans, c'est-à-dire qu’environ 150 années de libéralisme sont suivies par 150 années de conservatisme, et qu’à ce moment-là le jeu recommence.

Ce rythme dans l’histoire a été doté par son découvreur Otto Strasser du nom prétentieux de « loi de la bipolarité trinitaire » : trinitaire pace qu’elle était valable de la même façon pour les trois plans de l’État, de l’économie et de la culture ; bipolarité parce que le pendule oscillait entre les deux pôles du libéralisme et du conservatisme. La loi devait être valable pour la sphère culturelle occidentale. 

REFAIRE ET CONTROLER UNE HISTOIRE MYSTIQUE  (sic ! comme notre gauche bourgeoise wokiste et autres débiles indigénistes indigestes)

(…) L’antisémitisme, qui trouvait une si forte résonance dans la petite bourgeoisie, parce qu’elle identifiait deux menaces – le capitalisme et le marxisme – chez le juif, recevait à partir de là un fondement idéologique ; l’on était « fier de cette logique » qui associait les deux phénomènes avec les juifs, parce que le capitalisme comme le communisme étaient « des phénomènes du déclin de l’époque rationnelle » et que « le juif, en tant que le plus ancien, le plus fort membre de l’humanité saisi par la dissolution se sent au mieux dans les deux ».

Étant donné que les classes moyennes, compte tenu de leurs divergences internes et de leur importance sociale diminuée dans la société industrielle, n’étaient pas en mesure de créer des organisations unitaires et qui seraient par conséquent seulement limitées à la mise en œuvre de leurs intérêts sociaux, elles avaient tendance en général à dénigrer la défense des intérêts sociaux, ainsi que le faisaient les syndicats publiquement, les associations industrielles moins publiquement, mais en aucun cas moins efficacement, comme étant du matérialisme, et à mettre tout simplement sur le même plan leur propre position non seulement avec le l’intérêt général, mais avec la morale. Les motivations de la Révolution allemande n’étaient pas matérielles, mais en premier lieu de nature spirituelle ; il s’agissait d’un nouveau sens de la vie, d’une nouvelle attitude, d’un nouvel honneur. Le nouvel État aurait non seulement besoin de la puissance extérieure, mais avant tout d’une nouvelle vision du monde, d’un nouvel idéalisme.  

Les mots d’ordre avec lesquels l’on proclamait les buts de la Révolution allemande sont les mêmes que ceux avec lesquels les autres groupes conservateurs faisaient eux aussi de l’agitation contre l’esprit moderne et contre la société moderne : la Révolution allemande était « la révolution de l’âme contre l’esprit, du nationalisme contre l’individualisme, du socialisme contre le capitalisme ». « Le sang remplace l'esprit ». Par référence à Moeller van den Bruck, la “communauté” était opposée de manière polémique à la “société”, ce qui correspondait à l’usage général de ces notions dans les milieux conservateurs, mais non pas aux intentions de celui qui avait été à l’origine de cette analyse, à savoir Ferdinand Tönnies. La Révolution allemande était « nationaliste – contre l’asservissement du peuple allemand ; … socialiste – contre la tyrannie de l’argent ; … völkisch(*) – contre la destruction de l’âme allemande ». Tandis que le début du XX° siècle était encore placé « sous le signe de la raison, du marxisme, de la démocratie », elle restaurerait la véritable Allemagne, « le pays de l’âme, du sentiment, de la culture ». Mais rien de précis n’est dit à propos de la nature de cette âme : le système libéral devait faire ses preuves alors que le national-socialisme ne pouvait être compris que « par ceux qui appartiennent à sa communauté ». Avec l’adhésion au NSDAP, il s’accomplissait donc pour ainsi dire une transformation mystique en l’homme, et ce serait cependant une entreprise irrespectueuse de la questionner plus avant.

Ici aussi la proclamation de la Révolution allemande se hisse parfois jusqu’à cette solennité prophétique qui est parfaitement approprié au contenu mystique de cette “théorie”.

En association avec la philosophie de l’histoire, la théorie de la Révolution allemande fournissait à la lutte contre les couches moyennes bourgeoises, contre le capitalisme et le marxisme, contre le rationalisme et la démocratie, contre la République de Weimar et les puissances de l’Entente, l’apparence d’une meilleure justification.

La condamnation de la République par Hitler est entièrement marquée par cet orgueil national blessé qui trouvait refuge dans l’antisémitisme. À ses yeux, la République était – y compris dans les années ultérieures – le produit de la « vermine » judéo-marxiste, des   « révoltés en guenilles de Novembre » qui « ont vendu et trahi leur propre pays », qui, du fait de leur coup de poignard dans le dos de l’armée allemande invaincue, avaient provoqué la défaite et plongé le glorieux Reich allemand dans la perdition. Il s’agissait de renverser la domination judéo-marxiste, qui avait alors été établie avec l’objectif de la destruction complète de la substance du peuple allemand et de la vente totale du Reich à la finance juive internationale, et de mettre à la place une dictature nationale qui relèverait la puissance allemande dans son ancienne grandeur et splendeur.

(…) La composante raciale, qui apparaissait toutefois moins fortement – par comparaison avec Munich –, se combinait à la composante sociale. En conséquence, les juifs étaient étroitement reliés, d’une part, au capitalisme international, même si l’on ne les identifiait pas avec lui, ainsi qu’Hitler et Rosenberg le faisaient,  mais, d’autre part, au marxisme. Si les juifs n’occupaient pas directement les ministères du Reich, comme dans le cas du social-démocrate Rudolf Hilferding, ils en manipulaient du moins leur distribution.

La méthode de propagande d’Hitler, qui consistait à regrouper, peu importe à quel point ils étaient de nature différente, tous les adversaires politiques – par exemple dans formule « les juifs de la banque et des soviets » – afin d'épargner au peuple la peine de faire des différences et de lever ses doutes éventuels19, est parfaitement visible dans la presse du Kampfverlag : bien que l’on ait du reste souligné les différences entre la droite et la gauche, le juif, qui était dans cet imaginaire aussi bien derrière le capitalisme que derrière le marxisme, représentait un élément qui associait tous les adversaires dans un front unique.

La position par rapport à la droite nationale (à comparer avec la démarche du nain Zemmour)

(…)  Les réflexions effectuées jusqu’à présent ont montré que c’était la mentalité du petit bourgeois qui se reflétait dans  la pensée des deux ailes du NSDAP – vénération de l’autorité de l’État, nationalisme, antisémitisme, revendications corporatives particulières vis-à-vis des ouvriers –, mais qu’en même temps l’aile gauche – c’est ce qui la différencie de la direction du parti –, en se fondant sur le programme du parti, mais en renforçant toutefois ses tendances, réfléchissait les intérêts sociaux des classes moyennes et tenait moins compte des considérations tactiques.

Ces différences se manifestaient nécessairement dans la position que l’on prenait vis-à-vis de la droite nationale. Les classes supérieures et moyennes qui y étaient représentées adhéraient en principe à la même idéologie conservatrice que les nationaux-socialistes, même si, étant donné qu’elles comprenaient les fractions des classes moyennes qui n’avaient pas été déboussolées par la crise, elles n’insistaient guère sur l’antisémitisme et elles se manifestaient en général de manière moins violente, et même si les objectifs sociaux et politiques des classes supérieures ne correspondaient pas avec leur idéologie conservatrice : chez les classes moyennes, l’idéologie conservatrice reflétait leur véritable volonté d’en revenir à des structures précapitalistes, tandis qu’elle avait un caractère principalement instrumental pour classes supérieures.

LA BAGARRE ENTRE LES DEUX FRACTIONS DU PARTI 

(…) En contrepartie, Hitler a remodelé en 1928 « l’organisation locale du parti d’une manière qui correspondait aux souhaits de l’industrie de la Ruhr », il a remplacé les dirigeants du parti Karl Kaufmann et Erich Koch, qui appartenaient à l’aile gauche, par Florian et Terboven, et il a scindé la province de la Ruhr en deux parties. De plus, Hitler était prêt à modifier tout le programme économique en fonction des vœux des chefs d’entreprise. C’est grâce à l’ancien Alldeutsche Verband(***), qu’il connaissait déjà depuis le début des années vingt, qu’Hitler a obtenu le contact avec Hugenberg, et c’est par l’intermédiaire de Göring qu’il a pu approcher Thyssen.

(…) Gregor Strasser a même entrepris de fonder un mythe socialiste du martyr du NSDAP en interprétant le putsch d’Hitler en 1923 comme une tentative de mise en œuvre du socialisme et en le mettant au même niveau que les insurrections communistes7.

(…) Lors de chaque lutte ouvrière, à l’occasion de chaque protestation contre des hausses de prix et contre la réduction de prestations sociales, la presse du Kampfverlag se retrouvait sur le front avec les “marxistes”. Cette évolution s’est mise en place avec le référendum sur l’expropriation des princes en 1926 et elle a atteint son point culminant avec le soutien à la grève des métallurgistes saxons en avril 1930.

(…)  Étant donné la condamnation de l’idéologie du marxisme ainsi que de l’histoire et de la structure des partis ouvriers, cette contradiction, qui ne peut pas être résolue sur le plan rationnel, mais seulement social-psychologique, peut être détectée en de nombreux endroits, souvent dans le même article, et parfois dans la même phrase.

Dans le marxisme, les nationaux-socialistes étaient confrontés à une conception à laquelle ils n'avaient rien d’équivalent à opposer en termes de précision et d'unité. C'est pourquoi il est compréhensible que, pour les nationaux-socialistes de gauche, il ait été cette théorie à cause de laquelle la polémique éclatait sans cesse, et qui – en tant qu’adversaire contre lequel l’on devait se protéger, en ayant conscience que “l’attitude” conservatrice n’y suffirait pas – a contribué pour beaucoup à la formation de sa théorie. On lui empruntait à l’occasion des thèses économiques et politiques particulières courantes – par exemple celle de la concentration croissante du capital, de la mise en danger et de la prolétarisation des classes moyennes, de la nécessité de la lutte de classe, etc. –, mais l’on avait par ailleurs sur elles les idées les plus extravagantes. Dans les “NS-Briefe”, Bodo Uhse constatait à juste titre chez les “antimarxistes” « une méconnaissance stupéfiante de ce que le marxisme signifie, est et veut ». Avec quelques restrictions, cela valait aussi pour les nationaux-socialistes de gauche dont il faisait lui-même partie.

(…)  Malgré cela, ni l’ensemble du patronat n’a été gagné au NSDAP – ce sont les partis bourgeois, depuis les nationaux-allemands jusqu’aux démocrates, qui recevaient la plus grande part de ses dons –, ni les soucis financiers du parti n’ont été définitivement surmontés ; pourtant, la ligne politique du NSDAP en a été influencée de manière décisive sans que la masse des adhérents ait eu conscience de ce virage et de ses causes. Beaucoup de responsables se consolaient en pensant : « Le Führer sait ce qu’il fait ».

Le fait que le petit bourgeois déclassé Adolf Hitler soit demeuré prisonnier sa vie durant d’un ressentiment personnel à l’égard de « la bourgeoisie repue et pleutre » – d’autant plus que cette bourgeoisie l’avait lâché en 1923 – était dissimulé par sa haine contre les marxistes et les juifs et il n’a eu aucune influence sur sa ligne politique générale.

(…) La gauche national-socialiste était certes d’accord idéologiquement en grande partie avec la droite nationale, en particulier lorsqu’il s’agissait du “tableau culturel” : l’on s’opposait conjointement au rationalisme et au libéralisme, à la démocratie et au marxisme. Mais en même temps elle n’oubliait jamais l’hostilité sociale ouverte de la petite bourgeoisie à l’égard des classes supérieures et du capitalisme. La presse Strasser exigeait par conséquent une dissociation nette à l’intérieur du mouvement national entre les “révolutionnaires” et les “réactionnaires” ; l’on ne voulait coopérer qu’avec les premières de ces forces nationales que l’on considérait comme exemptes de toute tendance capitaliste

(…) Dans la lutte politique quotidienne, le SPD « social-pacifiste » et sa politique syndicale étaient attaqués principalement d’un point de vue de gauche. Le mépris à l’égard  de ce « parti » en réalité « bourgeois » qui, à côté de la trahison nationale vis-à-vis du peuple allemand, avait également sur la conscience la trahison sociale vis-à-vis des travailleurs allemands, ne connaissait quasiment aucune limite : « C'est ce qu’ont fait les scélérats du SPD du prolétaire allemand : de lui qui a tenu autrefois le destin du monde entre ses mains ». Ce parti lâche et corrompu, qui pensait de manière petite-bourgeoise…

(…) La position des nationaux-socialistes de gauche était plus ambiguë vis-à-vis du KPD. D’une part, le KPD était présenté comme une organisation d’assassins et de proxénètes, dirigée par des juifs et des gens de lettres sans racines, qui était au service de la politique étrangère de l’Union soviétique et qui diffamait et agressait les nationaux-socialistes sans défense, moyennant quoi l’on se retrouvait tout près de l’injure courante à Munich où les communistes étaient traités de « sous-humanité sans retenue » et de « déchaînement destructeur du peuple ». D’autre part, les communistes devaient être « taillés dans le même bois » que les nationaux-socialistes ; on leur concédait qu’ils avaient combattu avec idéalisme et esprit de sacrifice pour la réalisation du socialisme du fait de leurs insurrections après 1918 qui avaient été réprimées « sous les louanges des esclavagistes ». D’un côté, on leur reprochait de n’être pas suffisamment révolutionnaires, et d’un autre côté, dans les affrontements entre les communistes et la police, l’on se plaçait du côté de l’autorité publique : le “ Nationale Sozialist” commentait une action de la police contre une manifestation des ouvriers à Prague, au cours de laquelle cinq femmes ont été tuées,  avec ces mots : « Les meurtres commis par les rouges sont partout les mêmes ».

 (…) Il (Strasser) a obligé Hitler à formuler franchement les dernières conséquences de sa conception politique. « La profession de foi d’Hitler en faveur de la race supérieure des directeurs d’usine » et son intention de satisfaire les souhaits des travailleurs seulement sous la forme du pain et des jeux donnent une idée juste de sa conception du socialisme. « Extérieurement, la conversation n’a pas semblé être un événement politique d'une importance particulière ; elle n’a pas eu d’influence sur l’organisation et sur la croissance du NSDAP. Mais pour la vie intérieure du parti, d’une certaine manière, elle a établi des principes éternels pour la vie spirituelle du parti ».

Hitler, pour lequel le problème principal n’était pas la clarification objective des questions en suspens, mais l’élimination de l’Opposition, a interrompu brutalement la conversation lorsqu’il est devenu clair pour lui qu’Otto Strasser ne pouvait être ni soudoyé, ni effrayé par des menaces. Il devait être profondément vexé qu’un jeune membre du parti l’ait contredit ici de la sorte, c'est-à-dire ouvertement et systématiquement. Hitler est retourné à Munich et il n’a rien annoncé durant des semaines de sorte qu’Otto Strasser, qui s’était attendu à une réaction immédiate, est resté complètement dans l’incertitude.

(…) Les rapports entre le cercle Strasser et le chef de district Goebbels n’avaient jamais été particulièrement bons. En plus du fait qu’il était passé en 1926 du bord des Strasser à celui d’Hitler et qu’il était perçu maintenant comme le point d’appui de la direction du parti dans la zone d’influence des Strasser, c’étaient surtout ses méthodes sans scrupules dans la lutte politique et son comportement hâbleur qui dérangeaient. Des attaques ouvertes contre le chef de district n’avaient cependant pas été possibles étant donné qu’il faisait semblant d’être assez à gauche dans les questions tactiques et programmatiques.

(…) Entre-temps, il était devenu clair que la direction du parti était décidée à entreprendre une action contre tous les porte-parole  de l’opposition de gauche, et non pas seulement contre un rédacteur de la Kampfverlag ou un autre. Goebbels avait convoqué pour le soir du 30 juin une réunion des membres du district de Berlin dans le but de se procurer leur soutien. Et il a été mis brutalement fin à l’espoir d’Otto Strasser, de Buchrucker, de Korn et de quelques autres partisans des Strasser, de pouvoir y présenter publiquement leur point de vue : la SA les a expulsés de la salle avec violence. Goebbels a justifié cette mesure en partie avec le bluff selon lequel une procédure d’exclusion planait sur les personnes qui ont été expulsées – cette information serait déjà en cours de route avec le courrier –, en partie avec l’argument juridique formel selon lequel Otto Strasser et ses compagnons ne faisaient pas partie du district de Berlin, mais du district du Brandebourg.

Dans une réunion qui avait été purgée de la sorte, Goebbels a poussé un coup de gueule contre les « littérateurs » et les « bolcheviks de salon » qui voulaient transformer le parti en un instrument de leur bas égoïsme, et il a lu finalement une lettre d’Hitler dans laquelle il lui était réclamé, à lui Goebbels, d’épurer le district de ces éléments. Lorsqu'il a demandé à ceux qui étaient contre lui de se lever, certains membres encore, malgré les purges précédentes, ont quitté la salle.

(…) Les organes des partis ouvriers et des plus petits groupes communistes ont essayé de retrouver les intérêts sociaux qui se manifestaient dans le NSDAP et, à partir de là, de rendre le conflit compréhensible. Ils reconnaissaient généralement que le NSDAP était un parti dont les membres étaient principalement des petits-bourgeois, et dont la direction s’alliait de plus en plus fortement avec le grand capital. Mais l’on ne parvenait que dans un petit nombre de cas à un jugement pertinent sur les raisons du conflit entre le groupe de l’Opposition et la direction du parti.

La large gamme des interprétations montre que l’on ne savait pas vraiment à quoi s’en tenir. Elle commence du côté communiste par la thèse indifférenciée selon laquelle les deux ailes voulaient servir le pouvoir du capital – l’aile Strasser était seulement encore plus rusée dans l’art du faux-semblant – ; le “Rote Fahne”, l’organe central du KPD, imbu de son dogme idéologique  stipulait une simple répartition des forces politiques de la République de Weimar en bolcheviks et fascistes…

(…) Après son exclusion, qui ne pouvait pas avoir lieu avant les élections en Saxe, elle avait « été pour l’instant poussée au mur ». « L’afflux provenant du camp bourgeois de droite », qui s’est ensuite accru, fera ressortir « encore plus nettement » le caractère fasciste du parti. Le NSDAP s’est transformé en un « grand parti antisémite-fasciste » qui pouvait accueillir les masses petites-bourgeoises. Dans la prévision d’une lutte pour le pouvoir qui s’ensuivrait entre Goebbels et Adolf Hitler, lequel, contrairement à Goebbels, manquait « de presque tout … pour être un leader », Orsoleck s’était toutefois trompé. Les analyses d’Orsoleck n’avaient eu aucune influence sur la politique du SPD.

Assurément, beaucoup de membres qui ont soutenu jusqu’alors la politique de la gauche, mais qui ont eu peur au moment décisif des dernières conséquences et qui sont restés dans le parti, se sont tout d’abord réconfortés par le fait qu’une opposition politique pertinente n’était possible qu’à l’intérieur du parti ; mais en réalité, la grande occasion était perdue.

Contre la ligne de la direction du parti, qui, par-delà l’alliance avec la droite nationale, visait finalement la conquête du pouvoir politique et l’établissement d’un système de gouvernement fasciste, s’est certes ravivée encore à plusieurs reprises dans ses propres rangs  une résistance caractérisée de manière en partie vaguement anticapitaliste, et en partie résolument petite bourgeoise-socialiste, qui n’a pu être brisée définitivement que par les assassinats commis le 30 juin 1934 ; pourtant l’obstacle déterminant sur cette voie-là avait déjà été écarté avec l’écrasement de l’aile gauche durant l’été 1930.