"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 29 janvier 2018

COMMENT ENTERRER définitivement CE "PERVERS" DE LENINE?

Ma biographie salopée et le renégat Courtois

Tome 1 de Ribouldingue-Courtois
Courtois Stéphane avec la plus grande conviction, se croit et se proclame historien. Il traite les bolcheviques de « socialistes gouvernementaux ». En défendant les démocrates bourgeois (dont il applique entièrement les idées sans avouer ouvertement sa solidarité avec eux), Courtois a montré d'une façon saisissante ce qu'était sa version trafiquée de l'expérience bolchevique qui n'a jamais prétendu avoir réalisé le communisme. Et comme Courtois n'est pas un isolé, mais le représentant d'une classe possédante qui se croit éternelle, il serait instructif de nous arrêter, après tant d'autres « Tyran rouge », « Autocrate Lénine », « magouilleur Lénine » à « la biographie de Lénine» selon le sieur Courtois. Moi, inventeur du totalitarisme? Il rigole Ribouldingue!

Insistant sur le fait que les démocrates bourgeois européens, eux aussi, ont fait la guerre mondiale (c'est un diplôme, certes, mais... un diplôme un peu moisi), Courtois expose ainsi leurs idées, que d'ailleurs il partage :
« ...Les démocrates voulaient la paix universelle, et ils voulaient que tous les belligérants adoptent le mot d'ordre : ni annexions ni contributions. Aussi longtemps que ce but ne serait pas atteint, l'armée russe devait se tenir prête, l'arme au pied. Les démocrates, eux, exigeaient la paix immédiate à tout prix; ils étaient disposés, en cas de besoin, à conclure une paix séparée et ils s'efforçaient de l'arracher par la force pour parer à la désorganisation déjà bien grande des armées en lice ».
D'après Courtois, les bolchéviques ne devaient pas prendre le pouvoir, mais se contenter de la Constituante. Ainsi donc l'internationalisme de Courtois et des républicains démocrates consiste en ceci : exiger des réformes du gouvernement bourgeois impérialiste, mais continuer de le soutenir, continuer de soutenir la guerre menée par ce gouvernement jusqu'à ce que tous les belligérants aient adopté le mot d'ordre : ni annexions ni contributions. C'est bien là l'idée que Turati, les kautskistes (Haase et autres), Longuet et Cie ont maintes fois exprimée en déclarant qu'ils étaient pour la « défense de la patrie ».
Au point de vue théorique, c'est se montrer entièrement incapables de se séparer des social chauvins et faire preuve d'une confusion totale dans la question de la défense de la patrie. Au point de vue politique, c'est substituer le nationalisme petit bourgeois à l'internationalisme, et passer au réformisme, c'est renoncer à la révolution.
Reconnaître la « défense de la patrie » c'est, du point de vue du prolétariat, justifier la guerre actuelle, en reconnaître la légitimité. Et comme la guerre reste impérialiste (aussi bien sous la monarchie que sous la république) indépendamment du territoire où sont postées les troupes ennemies à un moment donné,   dans mon pays ou dans un pays étranger,   reconnaître la défense de la patrie, c'est en fait soutenir la bourgeoisie impérialiste, exploiteuse, c'est trahir le socialisme. En Russie, même sous Kérenski, en république démocratique bourgeoise, la guerre continuait d'être impérialiste puisque c'est la bourgeoisie en tant que classe dominante qui la menait (or, la guerre est le « prolongement de la politique »); et l'expression particulièrement frappante du caractère impérialiste de la guerre, c'était les traités secrets sur le partage du monde et le pillage des pays étrangers, conclus par l'ex tsar avec les capitalistes d'Angleterre et de France.
Les mencheviques trompaient indignement le peuple en présentant cette guerre comme une guerre défensive ou révolutionnaire, et Courtois, en approuvant la politique des mencheviques, approuve cette mystification du peuple; il fait ainsi le jeu des petits bourgeois qui servaient le Capital en dupant les ouvriers, en les attachant au char des impérialistes. Courtois fait une politique typiquement petite-bourgeoise, philistine, en s'imaginant (et en suggérant aux masses cette idée absurde) que la proclamation d'un mot d'ordre change quelque chose à l'affaire. Toute l'histoire de la démocratie bourgeoise dénonce cette illusion : pour tromper le peuple, les démocrates bourgeois ont toujours formulé et formulent toujours tous les « mots d'ordre » que l'on veut. Il s'agit de vérifier leur sincérité, de confronter les actes avec les paroles, de ne pas se contenter de phrases idéalistes ou charlatanesques, mais d'en rechercher le réel contenu de classe. La guerre impérialiste ne cesse pas d'être impérialiste lorsque les charlatans ou les phraseurs, ou les philistins petits bourgeois lancent un « mot d'ordre » à l'eau de rose, mais seulement lorsque la classe qui mène cette guerre impérialiste et lui est attachée par des millions de fils (si ce n'est de câbles) économiques, est renversée en fait et remplacée au pouvoir par la classe vraiment révolutionnaire, le prolétariat. Il n'est pas d'autre moyen de s’arracher à la guerre impérialiste, de même qu'à une paix de rapine impérialiste.
En approuvant la politique extérieure des généraux démocrates qu'il déclare pacifiste et républicaine, Courtois, premièrement, montre par là toute la corruption des ministères de la bourgeoisie en guerre; en second lieu, et c'est le principal, Courtois passe de la position du prolétariat à la position de la petite bourgeoisie, de la position révolutionnaire à la position réformiste. Le prolétariat lutte pour le renversement révolutionnaire de la bourgeoisie impérialiste; la petite bourgeoisie écologiste, pour le « perfectionnement » réformiste de l'impérialisme, pour s'y adapter en se subordonnant à lui. A l'époque où Courtois était encore marxiste-léniniste (théorie débile dont je refuse la paternité), par exemple en 1968, au moment où il militait dans les rangs maoïstes, il soutenait un galimatias de marxisme-léninisme qui adoubait les pires horreurs du stalinisme et du tyran Mao en Chine.
Pour épargner des dépenses inutiles à mes pauvres héritiers maximalistes, j'ai fait l'effort d'acheter le coûteux dernier pensum de Courtois vendu en supermarché, avec le peu de deniers que je perçois de ma retraite éternelle au Kremlin. Je l'ai épluché pendant plus d'une semaine. L'exercice fut assez rébarbatif, ce philistin est plein de haine et de fureur à mon égard. Puis j'ai renoncé, lassé de tant de falsifications, de raccourcis frauduleux et d'approximations d'enculé. J'ai prêté le pensum à mon homme de confiance, rédacteur du Prolétariat Universel. Il se charge de rectifier et de recadrer cette ignoble propagande pour le centenaire de notre révolution prolétarienne, dont les derniers opus sont à charge contre moi comme responsable du stalinisme. Ce qui est un comble et une hérésie historique, pardon hystérique.
Avec mes salutations communistes, Vladimir Lénine


UN TISSU DE CALOMNIES POUR ERADIQUER TOUTE CONTINUITE HISTORIQUE AU MOUVEMENT REVOLUTIONNAIRE POUR ABOLIR LE CAPITALISME



« On a réduit sa carrière politique à un certain nombre de phrases choquantes, datant le plus souvent de la guerre civile, dans lesquelles il réclamait la plus féroce répression. Manifestement, l'immense drame de la révolution russe et ses tragiques conséquences avaient eu pour seule cause l'intolérance et la cruauté d'un homme ».
Lars T. Lih (Lénine une biographie,2011, Reaktion books)
« La force du prolétariat dans le mouvement historique est infiniment plus importante que sa part dans l'ensemble de la population ». Lénine (tome 3 des OC, p.13)
« Tout ce que je sais c'est que je ne suis pas et ne serai jamais « léniniste ».
Lénine


Lénine fût un « polémiste impétueux », certainement pas un courroucé autoritaire, et, ajoute Lars Lih, « ce qui fait qu'il est captivant »1. Très très juste. Lénine ou l'indignation sans fin. J'ajoute même une chose qui va révulser nos divers conseillistes anars bien pensants de la mouvance anti-Lénine primaire : même au pouvoir (local et relatif) Lénine reste un profond penseur contre le système capitaliste. Comme en témoignent ses derniers écrits à la veille de la terrible paralysie qui va l'emporter si jeune ; il n'est nullement habité ni flatté de ses fonctions suprêmes. Il sait toute la relativité du pouvoir de cet Etat qu'il décrit comme transitoire, bourré de tares, à la tête d'un territoire, certes immense, mais tout petit face à la puissance du capitalisme mondial. On n'a jamais vu un « dictateur » se poser le problème de perdre le pouvoir, de se barrer du pouvoir, ni d'être à la tête d'un Etat bancal plein de bureaucrates incapables. Depuis son fameux texte écrit quelques jours avant l'insurrection - « Les bolcheviques garderont-ils le pouvoir ? » - où il fait dépendre la survie de l'Etat transitoire en Russie de la victoire « de la révolution socialiste mondiale », jusqu'à son dernier texte – Mieux vaut moins mais mieux2 - où il se démène pour corriger les défauts « capitalistes d'Etat » de son gouvernement dit ouvrier-paysan, et prend en compte le danger d'identification du parti à l'Etat, il y a toujours le même questionnement sur les limites de l'expérience en Russie impuissante à déboucher sur la globalité communiste rêvée dans le Manifeste de 1848.
Lénine reste un penseur original, anti-système. Même s'il est entraîné dans l'échec par l'isolement de la révolution et le fait d'assumer la direction d'un Etat bâtard et qui est en train de se retourner contre lui de son vivant (cf. sa formule : « la machine nous échappe des mains »), il ne cesse de porter les critiques les plus impitoyables contre les défauts qui font surface, contre le flot d'arrivistes sans gêne qui viennent veulement se mettre au service de l'Etat qui n'est pas plus « ouvrier » que « communiste », qu'il reconnaît carrément, plus lucide que son second, Trotsky, en définitive comme de type capitalisme d'Etat. Trotsky n'a jamais eu le génie politique de Lénine. Il eût du flair pour la période, plume de paon il est aussi bon historien. Politiquement il n'a jamais su construire une organisation ; assez naïf il s'est fait balader par tant d'aventuriers qu'on peut en déduire que sans l'ossature du parti bolchevique il serait resté un brillant révolutionnaire de second ordre. Si Lénine voit en permanence, quelques fois trop tardivement, les défauts de l'Etat russe, Trotsky lui n'y pige que pouic et va embobiner des générations de « trotskistes » avec cette fable de « défense de l'Etat ouvrier », ce que Lénine avait clairement rejeté. On renoue souvent avec ses enthousiasmes de jeunesse et Trotsky finira dans une variété radicale de menchévisme avec sa panoplie ridicule du programme de transition, et son soutien à la bourgeoisie antifasciste. Il n'aura jamais le mordant ni cette capacité de Lénine à remettre en cause clichés ou croyances de la veille. Lénine est un personnage hyper-brillant, et comme la plupart des gens brillants, il a l'insulte facile parce que vous ne comprenez pas assez vite. Il n'écrit pas aussi bien que Trotsky, répète souvent, tonne, engueule mais le style n'est pas offensant. On a dit de Proust qu'il avait permis d'approcher les développements de l'âme humaine. Proust a été bien moins lu que Lénine dans le monde, et on peut aussi appliquer aux écrits polémiques de ce dernier les mêmes qualités : le ton est immédiatement hardi, il vous accroche à la boutonnière et ne vous lâche plus, il tape dans le mille, il entraîne l'adhésion parce qu'il ne joue pas au professeur lymphatique que ne s'abaisserait pas à se mettre en colère. 
Il est au fond mieux qu'un professeur universitaire, hautain gandin de l'Eduque naze, il est un maître d'école en politique. Son raisonnement, son argumentation enflammée mais cohérente et logique, est un modèle d'apprentissage pour celui ou celle qui veut se lancer dans le combat révolutionnaire moderne. Le discours est passionné, étranger totalement à la langue de bois, plein de subtilités malgré un abord simple.

Non Lénine n'est pas un intellectuel comme les autres. Il s'énerve comme un ouvrier révolté s'énerverait. Il ne craint nullement d'être un éléphant dans un magasin de bimbeloteries pour dames huppées. C'est pourquoi il a séduit des millions même diffusé par les éditions renégates staliniennes. C'est pourquoi il a tant séduit aussi dans le tiers-monde où cette indignation toujours présente dans ses écrits n'a rien à voir avec la faconde et l'obséquiosité qu'affichaient les professeurs blancs de la colonisation. Trotsky, lorsqu'il s'énerve fait tout petit prince, on sent qu'il se fait le perroquet de Lénine ; et comme tout perroquet il s'avère incapable d'une vraie pensée critique de son capitalisme contemporain, il radote et compose avec les fractions bourgeoises. N'est pas Lénine qui veut ; et je pense à une flopée de petits léninistes estudiantins qui ont prétendu se grimer avec la même casquette que Lénine lors des sixties rêveuses.
Lénine n'est pas un penseur russe, ni un héritier des cosaques. Toujours sa ligne de mire restera Kaustsky, c'est à dire la référence marxiste de la grande II ème Internationale, avec au cœur la blessure de sa trahison. Comment aller plus loin dans la réussite de l'internationalisation de la révolution à partir d'un pays aussi arriéré et totalitaire que l'ex-empire russe ? Comment ne pas rééditer la faillite de la Commune de Paris ? Voilà pourquoi l'échec en Russie a encore plus affaibli Lénine dans la maladie qui lui a été fatale. La contre-révolution souterraine avait déjà anéanti ce cerveau hors norme.


FAIRE PLUS, MAIS PLUS PERVERS

Que vingt ans après la compil « Le livre noir du communisme », Stéphane Courtois se soit senti obligé de revenir salir l'expérience bolchevique m'a tout d'abord interrogé. La charge fielleuse tout azimut avec chiffres faramineux des « victimes du communisme » n'avait-elle pas été suffisante pour rasséréner ses commanditaires bourgeois ? Ou y avait-il simplement une opportunité éditoriale juteuse pour le centenaire d'Octobre 17 ? Les deux probablement, mais une plus sûrement. Courtois, avec sa tronche de Ribouldingue, s'est aperçu en contemplant le pavé mensonger auquel il avait présidé que n'était consacré à criminaliser et déformer la révolution en Russie que 200 pages sur 1000, soit à peine un cinquième quand le reste étalait les turpitudes réelles des héritiers maoïstes et cambodgiens du stalinisme. Plus effarant, Courtois comprit qu'avec les autres pieds nickelés de la
Le livre noirci des Courtois/Werth/Panné
dénonciation d'un communisme qui n'a jamais existé, que cette lourde compil des prétendus « crimes du communisme » avait eu autant d'effet que nos vieux bottins de téléphone. Et pour cause, aucun des faux derches ne s'était attaqué à ce qui reste une épine dans le talon de l'idéologie dominante : la coupure entre l'expérience avec Lénine et l'irruption de la barbarie stalinienne. Hors de notre petit milieu maximaliste, nous savons que des millions de par le monde savent cette coupure – et ce n'est pas une fake new – le réfléchissent et se fichent des prétendus « savoirs » d'historiens apothicaires en manque de royalties et de légion d'honneur. Le « tyran » Lénine eût fort affaire d'ailleurs de son vif à des opposants – plus clairs que lui sur la dégénérescence – et auxquels il ne coupa point le kiki comme Robespierre, à qui les chasseurs de léninistes le comparent abusivement. Le rapport de Khrouchtchev en 1956 fait mine de laisser tomber Staline pour un retour à un Lénine trafiqué, remercié d'avoir créé le parti "monolithique"; or ni le POSDR ni la 3e Internationale n'étaient monolithiques; puis de Brejnev à Gorbatchev la question fut bien plutôt "Que faire du stalinisme agonisant?". Les derniers staliniens et ceux qui utilisent les mêmes méthodes de falsification comme Courtois ne peuvent même plus servir de repoussoir ni masquer la véritable synthèse d'une génération de socialistes russes dans les écrits intransigeants de Lénine, pour tous ceux qui gardent un esprit critique face aux répétitifs dénigrement du mouvement révolutionnaire marxiste.
Dès l'abord, on comprend que Courtois vise une clientèle poutinienne, outre d'autres traductions attendues partout ailleurs, pour rivaliser en prix de revient avec d'autres compétiteurs d'aussi mauvaise foi. Il tressera régulièrement des lauriers aux « traditions russes », sans oublier nombre de génuflexions pour ce pauvre Alexandre II, à faire rougir de jalousie l'autre monarchiste Victor Loupan3. Ribouldingue surgit donc comme un pied nickelé de la « révolution documentaire » (p.23) où l'autre pied nickelé, Filochard Werth aurait montré que concernant la terreur, le père fondateur était bien Oulianov (qu'il nomme selon son humeur Vladimir, Volodia ou Ilitch) : « Werth montrait la responsabilité originelle et très active du chef des bolcheviks ». Voici Ribouldigue en piste avec un attaque ad hominem qui va être conduite à la façon d'un procès de Moscou mais avec pour code d'honneur et base idéologique : le combat contre le totalitarisme ; Lénine « inaugurant l'ère des totalitarismes ».
Or, manque de pot, la notion de totalitarisme fût une invention du début de la période dite de guerre froide, plus inventée certainement par la CIA que par Hannah Arendt. Louche très louche notion qui allait servir à sponsoriser et à décrédibiliser le « glacis soviétique » durant un bon demi-siècle. Mais, il faut le reconnaître, pour caractériser une occupation des vastes steppes russes et des petits frères contrits de l'Est européen comme « communisme » tout en sachant, entre gens instruits, qu'il ne s'est agi que d'un vulgaire capitalisme d'Etat, bien utile à la paix armée pour les impérialisme occidentaux, au moins aussi « totalitaires » dans leur zone de contrôle. Le totalitarisme de régimes barbares exista bien avant dans l'Antiquité et au Moyen âge, de Néron à César, de Genghis Khan à Tamerlan. Question totalitarisme avec la terreur religieuse et policière et le long règne de l'esclavage, l'autocratie tsariste (19 Romanov ce fut long) a été autrement totalitaire que le bref passage des bolcheviques au pouvoir de l'empire. De toute façon, vous ne trouverez aucune démonstration argumentée du concept de totalitarisme, Courtois se contentant de semer toutes les trente pages : « voilà c'était du totalitarisme ». Il a choisi plutôt de truquer moments événementiels et prises de position (circonstancielles) de Lénine au cours de sa vie harceler avec la lâcheté du rond de cuir, balancer comme n'importe quel collabo, pour démolir, démolir, jeter le trouble et pisser sur tout ce qu'a fait ou pu dire Lénine.
Les valets de l'impérialisme idéologique utilisent la même méthode classique pour dénigrer les chefs, les guides ou les individus hors norme qui symbolisent ou se mettent à la tête des révoltés, des insurgés en tout genre qui sont en général de pauvre extraction. Votre « leader » a eu une enfance privilégiée ! Toc on jette le doute. UN révolté est forcément un pauvre con sinon c'est un type louche, n'est-ce pas ? Et puis les premiers bolcheviques ne sont-ils pas une lie de la société, des marginaux louches, n'est-ce pas ? : « … cette intelligentsia était en bonne partie formée d'étudiants sans diplômes, de séminaristes défroqués et d'autodidactes très éloignés des milieux cultivés et savants ». (p43). Ribouldigue vise-t-il aussi à séduire ses lecteurs FN, en remarquant, l'air de pas y toucher – comme lorsqu'il précise systématiquement le vrai nom juif de nombre des compagnons de Lénine – que le jeune Volodia (Lénine enfant) avait un livre sur sa table de chevet : « la case de l'Oncle Tom », un best seller du 19e siècle. Quoi ? en plus enfant ! le futur tyran se souciait des « nègres » ?
Passons à l'adolescence « fracassée » (comprenez que le zigoto n'a pas pu avoir une adolescence « normale ». Avant de nous peindre l'ado Vladimir, 15 ans à peine, environné par de paranoïaques terroristes débutants, notre ex-mao invente un Kautsky se moquant de Marx sur la question du terrorisme (p. 66-67). Ce n'est qu'une affabulation, si Marx et Engels ont logiquement salué les premiers actes terroristes en Russie, ils ont vite renoncé à le soutenir dans la deuxième moitié du 19 e siècle, remettant en cause du coup aussi les petits bourgeois sanguinaires de 1793. Cette moquerie supposée de Plekhanov à l'encontre de Marx aurait donc été le cadre où se serait laissé piéger le grand frère de Lénine, Alexandre. Confus l'historien mao !
L'ado Vladimir est quelque peu « perturbé » par la pendaison de son frère mêlé à un groupe de terroristes peu expérimentés ; qui le serait à moins ? Mais le Yann Moix de l'historiographie bourgeois ne s'en tient pas là. Il danse sur le cadavre d'Alexandre et la peine immense de Volodia, mais il lui faut cracher encore sur l'ado en pleurs. L'assassinat légal le « fait se raidir dans une posture aristocratique », et « devant la police, il lui arriva même de signer : « Noble héréditaire Vladimir Oulianov ». Ribouldingue est si bête qu'il ne saisit jamais l'humour dévastateur de Lénine ; moi à sa place j'aurais pu signer « président de la république » ou « roi d'Auvergne et de Lozère » pour me ficher des pandores. (p.70)
Le procureur Ribouldingue va appliquer ensuite la méthode psychologique, très recherchée par tous les Torquemadas justiciers du capitalisme moderne depuis un siècle : « Boris Cyrulnik explique la situation dans laquelle se trouve alors le polytraumatisé psychologique... » (p.73).
Euréka ! Le polytraumatisé Lénine va donc chercher ses sources chez Tchernychevski. Le sadisme de Lénine est identifiable par son intérêt pour le bistouri dans le roman de Techernychevski, et le totalitarisme est en germe car : « … on y croise aussi l'idée utopique de « l'unanimité » dont Lénine fera son credo pour le fonctionnement du groupe bolchevique dès 1903 » (p.80). Encore un gros gros mensonge de Ribouldingue, qui peut faire sourire même un trotskien bas de gamme, Lénine est surtout connu pour son intransigeance et la scission à chaque fois que les opportunistes veulent engluer le mouvement dans l'unanimisme4.
D'ailleurs le polytraumatisé n'a accès au monde ouvrier que par la lecture (c'est faux il est souvent allé aux usines en France ou en Russie pour discuter avec les ouvriers ou même les interviewer), et, donc (sic) : « cette passion révolutionnaire implique un acte de foi, la conversion à une religion politique ». En gros il est habité par une narcissique « volonté de puissance » (p82).
S'appuyer sur les « on dit que », vient relayer l'analyse psychologique du polytraumatisé : « Nombre de témoins, à commencer par Trotsky et Valentinov, ont raconté comment, lors de leurs premières rencontres avec Lénine, celui-ci les soumettait à un véritable interrogatoire pour s'assurer leur attachement à ses idées et à sa personne, quitte à les rejeter avec violence au premier doute » (p.84). Ainsi notre polytraumatisé devient caractériel voire pervers narcissique comme tant de beaufs trotskiens de notre 21 e siècle ! Ses polémiques sont « grossières », il fait un «usage systématique de l'insulte »... il traite les gens « d'enculés » dans les conversations privées ! La page 85 aurait pu être écrite par n'importe quel éditorialiste nazi anti-léniniste très primaire : « La grandeur de la fin (communiste) justifie l'horreur des moyens ». Ribouldingue tenait à nous lâcher un bon mot sur l'avenir du polytraumatisé « en plein drame familial et en crise identitaire d'adolescence ». Envisager le communisme pour l'humanité ne serait donc qu'une « crise identitaire d'adolescence » ?
On se rapproche peu à peu de la réalité totalitaire de Ribouldingue concernant un ado polytraumatisé. Il aurait été en réalité très suggestionné par le catéchisme de cet idiot de Netchaïev, reprenant un des préceptes (honteux) du catéchisme terroriste : « Enfin, était exigée « l'entière franchise des membres vis à vis de l'organisateur ». Autant de principes que Vladimir allait reprendre et systématiser dans le premier ouvrage signé sous le pseudonyme de Lénine, son Que Faire ? De 1902 (…) Lénine allait dans cette lignée considérer les membres de son parti comme des « agents », chargés d'exécuter avec discipline les ordres de la direction » p.91). C'est archi faux !
Pas plus bordélique que le parti bolchevique, où les militants sont si indisciplinés que même Arlette Laguiller aurait refusé de les admettre comme sympathisants à sa secte ; ça gueule, ça désobéit sans arrêt, deux zigotos du comité central annonce même publiquement le jour prévu pour l'insurrection. Oui sur la question de la discipline clandestine (quand on y est réduit) Netchaïev avait raison, mais il n'a rien à voir avec Lénine qui a choisi le parti des masses et pas celui de la bombe. Pendant des pages et des pages Courtois tente de nous faire passer Lénine pour un marginal à la Netchaïev, un éternel polytraumatisé cachant un sadique pervers, adepte de la théorie névrotique de la vengeance, résumé totalitaire : « Ces deux grands axes de réflexion – haine de classe et organisation de révolutionnaires professionnels – ont imprégné la conscience d'un homme avide de vengeance et conscient de l'amateurisme des premiers opposants à l'autocratie » (p.95).
Attention voici le premier lien, certes ténu, avec l'héritage lénino-stalinien : « Ainsi, sous le Catéchisme couvait déjà la figure du communiste-bandit à la mentalité de cruel parrain mafieux, celui que Lénine qualifierait de « merveilleux Géorgien », un certain Iossif Djougachvili, plus connu sous son pseudonyme de Staline » (p.97). Le polytraumatisé, replié dans une position antalgique (comme aurait dit saint Boris Cyrulnik) déniait névrotiquement l'image identitaire de ce petit salaud de Netchaïev ! « Il se reconstruisit en adoptant, de manière largement artificielle, une autre filiation à travers une nouvelle paternité idéologique dont il allait faire son miel »... un marxisme primaire (p.105).


Démolition à suivre...





NOTES


1Je conseille vivement de lire la biographie par ce Lars Lih (ed Les prairies ordinaires), où même avec un traitement romantique littéraire, l'auteur dit des choses essentielles, ignorées jusque là, même s'il perd un peu le fil vers la fin, où il faut absolument lire la postface de Jean Batou, pourtant lui aussi limité par son passé trotskien.
2https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1923/03/vil19230304.htm
3Que je n'ai pas loupé. Que j'ai également recensé et démonté au début de la fulgurance des biographies haineuses contre le « tyran » à la date anniversaire : https://proletariatuniversel.blogspot.fr/search?q=victor
4Courtois est un âne de première qui colle et assemble des raccourcis imbitables, et fait des rapprochements qui ne tiennent pas debout. Premièrement il tait l'intensité des débats à l'époque, notamment avec Rosa Luxemburg qui n'envoie pas de fleurs à Lénine, l'obligeant même à repréciser sa pensée, notamment dans l'extraordinaire texte méconnu « un pas en avant, deux pas en arrière », qui continue à être oublié ou confondu avec le livre du même titre. Courtois ne l'a visiblement pas lu, ou le laisse de côté par filouterie ; de même il n'a pas lu les débats du congrès de 1903 (puisque c'est moi qui les ai traduit sur ce blog)où il aurait été penaud de voir un Lénine pas du tout autocrate mais souvent mis en minorité ou obligé de corriger ses propres contradictions. Toute l'histoire du parti bolchevique est d'ailleurs débats contradictoires, engueulades sans souci de hiérarchie, en fait un modèle de parti comme Ribouldingue pourrait le conseiller au partis bourgeois hiérarchisés, totalitaires et sectaires dont il défend la théorie pourrie de la démocratie... corrompue.

jeudi 25 janvier 2018

LE SECRET DE LA SOLITUDE DU MATON



« N'attaque pas des troupes qui débordent d'esprit combatif.
Ne mords pas à l'appât que te présente l'ennemi.
N'entrave pas une armée qui s'en revient chez elle.
Ne manque pas de laisser une issue à une armée encerclée.
N'attaque pas une armée acculée ».

SUN TZU (V e siècle)


Le Point pose la question suivante : « Les gardiens de prison sont-ils oubliés et méprisés par les pouvoirs publics ? ». Réponses : 87% de oui !
Rarement une grève de « prolétaires » (en prison eux toute leur vie contrairement à la majorité des détenus) aura été aussi populaire ces dernières années, avec ambiguïtés à la clé... du parloir. Pourtant on la maintient sous le boisseau, on évite de la mettre en une de l'actualité depuis plusieurs jours dans l'espoir qu'elle s'étouffe elle-même cette « grogne » !

Le travail est une prison. La classe ouvrière passe la plus grande partie de sa vie en prison, sans barreaux mais aussi avec de nombreux matons, forts prisés ceux-ci des patrons. En prison, la vraie, sinistre, sale et bruyante, on trouve aussi une majorité de gens qui ne devraient pas y être. La prison semble plus n'être qu'une annexe de l'hôpital psychiatrique. Historiquement, la prison n'est pas inutile. C'est même une industrie florissante en régime capitaliste. Elle crée de nombreux emplois, permet aux magistrats et avocats de s'enrichir. Elle protège relativement la population des tueurs obsessionnels. Ce n'est pas demain la veille qu'elle disparaîtra. Les gens l'ignorent mais elle est encore plus utile en période de révolution ; si généralement les révolutions ouvrent stupidement grandes les portes des prisons, relâchant tous les tarés et criminels dangereux – ce qui permet nombre de massacres inutiles et à ridiculiser la révolution - c'est aussi pour les refermer sur les exploiteurs du peuple et du prolétariat, supposés ou complices, sans forcément grande mansuétude ni clairvoyance

On compta rapidement une centaine établissements pénitentiaires en grève, environ 7000 grévistes, soit un quart du personnel des « matons ». Nulle part dans l'industrie, les services publics et la classe ouvrière en général il n'y eu d'appel à la solidarité avec les « matons en grève ». L'opinion silencieuse elle approuvait, en silence et en catimini comme toujours. Le sujet ventriloque resta secondaire dans le listing des actualités ; initialement la protestation des taulards contre cette grève avait eu la primeur, au point qu'on supputait encore à de possibles nouvelles émeutes des taulards, pas du tout à une conséquence d'irresponsables et méprisables... grévistes  d'une profession peu recherchée1!. Que nenni, de même que tout délinquant porte plainte automatiquement désormais contre tout policier sujet à caution, le premier souci des taulards et du gouvernement fût de mettre en cause les « matons ». Nos détenus pour crimes divers ont eu la compassion et les faveurs de la presse bourgeoise dans la mesure où ils se montraient aussi intolérants que n'importe quel syndicat jaune et le gouvernement de l'élite. Puis black-out sur la colère légitime de surveillants agressés et blessés grièvement au couteau.
Le sujet n'est pas populaire dans nos banlieues ? N'était-il pas plus urgent de suivre les conférences du président des bobos et des gros capitalos ? Not'gouvernement n'a-t-il pas assez de soucis avec les marginaux de NDDL ? Et sa lutte impérialiste dite « anti-terroriste » si préoccupante sur les théâtres lointains de ses « chasses gardées »?

Pourquoi les « matons » n'auraient-ils pas le droit, eux aussi, de faire grève ? Ne sont-ils pas des prolétaires comme tout cariste ou métallurgiste ? Ne réserve-t-on pas prioritairement pour nos jeunes d'Outremer la profession de « surveillant »... de prison en métropole et là-bas, comme promesse de mutation à l'avenir pour finir carrière dans les îles ? N'est-ce pas du racisme de faire tabasser par les flicards une majorité de travailleurs « de couleur » ? Et ces flicards qui tapent sur une profession voisine de la leur (dans l'opinion) n'ont-ils pas honte de frapper des « collègues », qu'ils devraient remplacer derrière les grilles si jamais les pauvres « surveillants » en venaient à organiser des « journées portes ouvertes » pour que les taulards puissent rejoindre leurs familles et leurs amantes dans la rue ? (cf. dessin de Charlie). Même si désormais les matons paradent le 14 juillet sur les Champs Elysées, aux côtés des policiers, ils ne sont pas de la même engeance.

La profession la plus méprisée de nos jours n'est plus celle de flics ni de patrons, ni le statut d'étudiant, c'est celle de maton, vigile et divers autres gardes chiourmes ; les matons eux-mêmes méprisent leur profession de merde mais faut bien survivre avec 1400 balles/mois. Pourtant la bourgeoisie a bien besoin de ces « gardes du corps » pour assurer sa protection, mais c'est bien parce qu'elle les méprise comme ordinaires valets exposés à tous les dangers et même à la mort pour protéger des maîtres impavides, qu'elle peut feindre de ne même pas se soucier des murs couverts de pisse des prisons et des commissariats. Dans ses palais dorés, loin des mauvaises odeurs, les édiles capitalistes s'en donnent à cœur joie avec leurs sermons antiterroristes et leur compassion pour les migrants.

On les nomme désormais « surveillants », cela fait moins barbare que gardiens de prison. Comme la dénomination de femme de ménage, l'appellation change mais le sale boulot reste le même. On ne doit jamais entendre parler d'eux, sinon on leur envoie les flics pour les cogner, avec l'assentiment des familles des taulards et eux aussi. C'est vilain, n'est-ce pas, un « maton » qui tient entre quatre murs toute une vie durant des « victimes de la société du fric », et « de l'ascenseur social en panne », de pauvres arabes et noirs entraînés malgré eux dans la spirale infernale du terrorisme et que « nos prisons démocratiques » s'évertuent à « déradicaliser » en leur laissant circulation libre et téléphones portables « pour ne pas se couper de la vie réelle ».

IL FAUT DERADICALISER LES MATONS DANS LE LOFT CARCERAL...

En prison démocratique, le détenu peut continuer à percevoir les aides sociales (on aimerait que ce soit le cas pour les chômeurs non encore emprisonnés) . Le djihadiste pratiquant, criminel par la faute de dieu, peut porter plainte depuis la prison contre des insultes d'extérieurs à la prison, contre des publications mal avisées, voire repousser son procès ; il est traité avec les égards dus à une vedette pipole. On aimerait tant que les chômeurs non encore emprisonnés puissent disposer, plutôt eux, de tels droits. Paradoxe de deux enfermements sociaux.

En réalité la non déradicalisation est permanente, le détenu étant traité comme un vrai citoyen ordinaire, peut faire valoir ses droits, pourvu qu'il soit célèbre (pour des crimes vraiment odieux) et épaulé par un avocat arriviste. Au fond ce n'est pas lui qui est fautif, c'est « la faute à la société », comme disent les curés gauchistes, défenseurs de la veuve du terroriste et de ses nombreux enfants en bas âge de retour au pays. La déradicalisation gréviste concerne les non radicalisés, c'est à dire le personnel apeuré, outré et sidéré, mains nues, qui est employé dans l'univers carcéral judiciaire vengeur, pour qu'il facilite le bien-être du détenu victime de la justice de classe, enfin pour qu'en tant que simple « surveillant », il s'active au sale boulot que les magistrats jugeraient inconvenant d'exercer eux-mêmes au risque de salir leur bavette. La fouille au corps étant interdite par la législation européenne, couteaux et portables peuvent circuler librement. Puisqu'on a légalisé le portable, il serait inconvenant de ne pas libéraliser le port du couteau.

LORSQUE LA GREVE PERDURE...

Vient le dernier épisode de la « négo permanente » avec les matons syndicaux : menaces de sanction des grévistes ! Evidemment comiques de la part d'une ministre sans autorité, avec des syndicats qui ne sont pas débordés. Alors survient la seconde phase de la répression, celle des journaux de la gauche intellocrate2, L'Obs, Libération et Le Monde : « Les détenus et leurs familles sont les premières victimes du conflit déclenché par les gardiens » (Le Monde du 25 janvier). Mais l'argumentaire alarmiste qui suit n'est autre qu'un argumentaire... policier pour le retour à « l'ordre » car on est proche du « point de rupture » :

« Les conséquences du conflit des surveillants pénitentiaires ont pris ces dernières soixante-douze heures un tour qui inquiète au plus haut niveau. « On est proche du point de rupture dans certains établissements avec des risques d’enchaînements d’incidents non maîtrisables », reconnaît un haut cadre du ministère de la justice.
A titre d’exemple, confie cette source, une importante maison d’arrêt comprenant près d’un millier de détenus n’a été tenue dans la nuit du mercredi 24 au jeudi 25 janvier que par un seul gradé, accompagné de douze policiers… ne connaissant pas le fonctionnement de l’établissement. Aucun surveillant ne s’était présenté à son poste. Dans certaines prisons, « les miradors ne sont plus armés, et les rondes de nuits ne sont plus assurées ». Et ce malgré la mobilisation de plus de 400 policiers et gendarmes sur le territoire pour assurer un service minimum dans les coursives et de 250 membres des équipes régionales d’intervention et de sécurité (ERIS) de l’administration pénitentiaire appelés notamment en cas de mouvement de détenus »3.

Les flics endossant le sale rôle de « jaunes » avec une profession qu'ils côtoient quotidiennement, cela doit leur poser quelques problèmes de conscience vu la dangerosité de leur métier (je parle pour ceux exposés en uniforme pas les gandins en civil) et le taux de suicide. L'Etat bourgeois cynique et méprisant ne fera-t-il donc jamais l'unité contre lui ?

Etrangement aucun média n'utilise le qualificatif « maton », comme si ce terme était une injure ; ni d'ailleurs le terme « taulard », la novlangue féministe dominante et pudibonde oblige à de ces courbettes langagières fort nunuches... Motus bouche cousue sur ces pelés, ces galeux de matons dans les rangs gauchistes pendant plusieurs jours, pourtant si prompts à ériger en nec plus ultra de l'antimondialisation les marginaux de NDDL ; trotskistes troglodytes (tiers-mondisme djihadiste oblige) et anars compris (qui sont du côté de tous les prisonniers) faisaient mine de regarder ailleurs4. L'Huma seule semblait s'intéresser en article secondaire à un gréviste arabe syndiqué à la CGT qui déplore les « mauvaises conditions de travail ». Il faut attendre le dixième jour de grève pour que le NPA se manifeste, avec un bon article cependant de Roseline Vachetta5, qui dénonce l'utilisation par les médias d'un « populisme sécuritaire », mais pour mieux nier qu'il y ait désormais un évident risque sécuritaire face aux abrutis islamisés ; et sans doute regretter que le voile islamique soit interdit au parlement français.
LO fait le service minimum : « tâche ingrate et mépris de l'Etat », esprit syndicaliste oblige. Silence chez nos résidus intermittents maximalistes, CCI et PCI qui se prennent les pieds dans le tapis sur leurs définitions respectives brumeuses du populisme ; le CCI inclura sans doute ultérieurement cette grève « ingrate » dans l'inénarrable « décomposition du capitalisme » .

C'est que cette grève et cette profession posent question et questions, disons interclassistes face à une classe ouvrière largement dématérialisée. Dans son journal Le Figaro, une des cibles permanentes des égorgeurs islamistes, Robert Redeker invoque une réalité actuelle devant laquelle : « nous ne pouvons plus regarder la prison et ses surveillants avec les yeux des soixante-huitards ». Il s'agit dit-il d'une « crise culturelle ». Il remarque justement que l'idéologie dominante, articulée désormais par tant d'anciens gauchistes intellelocrates et rebellocrates repose encore sur la pensée Foucauld, hantée par deux passions inavouées : « un romantisme guimauve de la délinquance, du banditisme, des irréguliers, ainsi qu'une hostilité à toute forme institutionnelle de violence ». Tout cela est en partie vrai, comme reste vrai le fait qu'existe la prison comme reflet de l'injustice du monde et comme anormalité dans la société humaine. Mais Redeker souligne un constat évident : « La population des prisons n'est plus du tout la même qu'il y a quelques décennies. Une partie des condamnés exerce son rapport avec l'institution pénale sur le mode de la guerre civile, voire religieuse et parfois même ethnique. Elle le conçoit dans le prolongement d'événements extérieurs à la prison le domaine des territoires perdus de la République ».
Tout cela est vrai aussi mais sert à masquer que plus de 60% des prisonniers (qui sont surtout prolétaires et chômeurs) ne se voient proposer aucune activité et végètent dans l'abrutissant capharnaüm de l'univers carcéral6. La référence islamique n'est ainsi qu'une distraction pour habiller la révolte ; les plus conscients le savent bien, et ils auraient tout autant été guévaristes ou pro-action directe dans les 60 ou 70.
Comment analyser les agressions répétées contre les matons, devenus l'ordinaire, et à l'origine de la grève ? Liées au confort supposé des « taulards » et au pouvoir de n'importe quel délinquant de traîner un maton en justice, ces violences intra-muros ont le don de titiller nos neurones sécuritaires inconscients (dont le principal est « que fait la police ? » ou « matez les comme il faut ») voire nos vagues connaissances sociologiques (agresser un maton dans certains Etat des USA c'est illico la peine de mort). Ce qui se passe DANS les prisons n'est pourtant que ce qui se passe DANS la société ; suivons encore Redeker : « Les agressions contre les gardiens de prison sont à ranger, comme les caillassages de pompiers et d'ambulanciers, le mépris des professeurs, le feu mis aux bibliothèques municipales, les violences antipolicières, dans la catégorie des batailles que l'Etat s'arrange toujours pour perdre, et de l'extension du domaine de la partition »7.

Préférant se rendre complice de ce mensonge – l'Etat perdant ses batailles sociétales – Redeker s'en va chercher la composition sociologiques des gardiens de prison : des beaufs fans de Hallyday ! Que nennon ! Non de chez non ! L'Etat moderne a très bien assimilé Sun Tzu (500) Machiavel (1521) Clausewiz (1832). Plus aucun ministère des armées ne se nomme ministère de la guerre mais de la Défense. L'Etat bourgeois ne recule jamais, il prend du champ et du temps, comme pour l'abandon du projet d'aéroport. Il fait semblant de compatir pour les agressions dont sont victimes ses « fonctionnaires » mais il n'y changera rien puisque le boulot, idéologique et terroriste, est fait pas les « radicalisés » en prison. Le terrorisme ne s'use que si l'on s'en sert et l'Etat sait très bien s'en servir sans qu'on puisse lui rétorquer qu'il complote avec brio. Il laisse pourrir les grèves qui le gêne, en démontant et remontant « l'opinion publique » (cette pute de girouette) à sa guise. Il fait semblant de perdre pour mieux gagner.

Le titre de l'article de Redeker s'intitulait : « La crise dans les prisons et l'adieu à Mai 68 ». Et, sans autre démonstration que ce soutien plat aux matons « beaufs », il concluait : « Cette crise des prisons sera peut-être l'adieu historique à Mai 68, le congé donné par la France (des beaufs?) à cet événement de son passé, juste au moment comique et dérisoire où les anciens combattants de cette parodie de révolution s'apprêtent à s'autocélébrer jusqu'à la nausée ».
On ne voit pas en quoi la crise des prisons serait antinomique à l'esprit rebelle de 68 ni pourquoi il serait obligatoire de réduire mai 68 aux frasques secondaires des variétés du gauchisme ou à la pensée transgenre de Michel Foucauld. Les vrais anciens combattants d'une révolution historique ne sont plus là et nous les vivants ne comptons rien célébrer du tout, c'est ton chef de cabinet, Macron, qui avait promis une commémoration « jusqu'à la nausée », et c'est toi, Redeker, qui nous donne la nausée. Parce que l'insubordination des grévistes des prisons découle du même esprit de 68, parce que sont posés non pas des problèmes corporatifs (salaires, effectifs) mais d'une société pourrie qui paupérise et insécurise8, parce qu'il n'y aura pas de solution tant qu'on n'aura pas renversé cet Etat qui surfe sur l'idéologie terroriste, s'en sert et ne veut pas ni ne peut la détruire. En outre, qu'une profession aussi ingrate (notoirement flicarde) soit amenée à user d'une méthode de classe (la grève) voire émeuve les exécutants des corps policiers de l'Etat9, n'est pas seulement une bonne nouvelle, mais un coup d'oeil sur les décloisonnements corporatifs en cours, qui ne sont pas automatiquement destinés à favoriser le populisme ni à générer un nouveau fascisme. Cette ouverture aux échanges sur les « problèmes de société », où, comme en 68, on pouvait aussi bien discuter avec une mémé bourgeoise qu'avec un CRS épuisé, c'est cela que fait revivre la protestation des matons, en espérant qu'ils échappent un moment à l'incarcération syndicale, dès que les flics corporatifs retomberont sur leurs pieds.
A l'heure où le seul gouvernement au monde à se soucier de la solitude se trouve en Angleterre – création d'un ministère de la solitude – qui est le lot des millions d'individus qui composent le prolétariat, et la garantie libérale d'une solitude rentable grâce à internet et farce book vecteurs de consommation névrotique, le maton n'est plus seul pendant la grève.


NOTES

1Elle est réservée en priorité pour nos français … des îles. Le taulard libéré se retrouve souvent dans les mêmes HLM que son maton ! D'où possibles règlements de compte entre voisins ex-co-stagiaires en milieu carcéral.
2Il y a désormais un Défenseur des droits et un contrôleur général des lieux de privation de liberté, avec l'ancien porte-serviette de Chirac Jacques Toubon, qui tient son rôle potiche à merveille ; il y eût Adeline Hazan du syndicat (gauchiste) de la magistrature qui, en 1985, avait adopté une motion sur « la nécessité de la suppression à terme de la prison ». Qu'on attend toujours comme la révolution altermondialiste... ici et maintenant.
3En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/01/25/les-prisons-proches-du-point-de-rupture-apres-dix-jours-de-mouvement-social_5246680_1653578.html#CRroGFsO3Og5zwb5.99

4J'avais préparé depuis le début un article mais privé d'internet je ne pouvais vous le communiquer. Je me suis même rendu à la prison de Fresnes pour interviewer un piquet de grève, or, les syndicats veillent toujours à l'enfermement corporatif, il n'y en a jamais en permanence. Il vaut mieux tenir « en prison » les grévistes plutôt que leur donner la possibilité de discuter avec la population, ce qui pourrait hélas leur donner quelques idées bien plus subversives que l'incarcération syndicale.
5https://www.npa2009.org/actualite/societe/une-politique-penale-et-carcerale-dangereuse
6Que montre très bien le film sur l'affaire d'Outreau avec Philippe Torreton, film qui devrait être montré dans tous les lycées pour bien montrer l'horreur de la prison, où le pire n'est pas forcément l'encadrement des matons mais le bruit infernal et la promiscuité, la loi des caïds et des clans, qui, les journalistes oublient de le dire, font finalement mieux le boulot que les matons.
7Il faut noter le changement dans la mouvance de sensibilité anar dont Charlie Hebdo est le fleuron.
Naguère les matons auraient été ridiculisés plus durement en première page. Depuis qu'on leur a assassiné leurs collègues et qu'une partie des tueurs sont en prison, Charlie fait profil bas et se rabat sur une impossible solidarité matons/taulards.
8Et où le nombre ne sert à rien. En France on compte deux matons pour un taulard, ce qui veut dire qu'il y a plus de salariés emprisonnés que de délinquants ! Chiffre révélateur de l'aberration de la société de classes et de sa tendance mortifère à rendre irrécupérable les individus marginalisés hors de la production, dangereux parce que souffrant plus généralement de troubles psychiatriques.
9Même s'il y a eu des gazages, les matons grévistes sont en général simplement bousculés par les flics, qui, d'une part savent bien l'utilité de ces « collègues » et d'autre part n'ont pas envie de se taper leur boulot ingrat de prisonniers... professionnels, bossant à des heures indues et corvéables à merci.

dimanche 14 janvier 2018

LA GUERRE REVOLUTIONNAIRE DES CAMISARDS



De Uzès à Florac, peut-être verrez-vous quelques analogies avec le temps présent dans ce coup d'oeil sur la pensée intime des camisards. Dieu est présent presque dans chaque phrase. Leur "désert" désigne les lieux inhabités où ils se réunissaient secrètement. Ils sont persuadés d'être dictés par le seigneur suprême imaginaire. Mentalement ne fonctionnent-ils pas comme nos islamistes modernes ou comme les militants trotskiens ? A vous d'en juger.
Vous serez étonnés de voir que les femmes n'ont pas attendu le féminisme bourgeois pour défier la société mais qu'elles se sont servies de la religion pour se battre à leur façon. Vous découvrirez que l'encre invisible des révoltés camisards ne fût pas le citron mais « le lait de femme ». Etrangetés et bien des similitudes trois siècles plus tard... même si leur « guerre révolutionnaire » a échoué comme toutes les guerres révolutionnaires, leur combat nous apparaît respectable.

Pour un résumé : http://www.lemonde.fr/voyage/article/2011/02/02/dans-les-cevennes-les-resistants-du-desert_1471547_3546.html



                        RELATION D'ELIE MARION1

Relation abrégée concernant la guerre des Cévennes et de ce qui est arrivé particulièrement à moi Elie Marion du lieu de Barre dans les Hautes-Cévennes, fils de Jean Marion et de Louise Parlier , né le dernier jour du mois de Mai 1678.

Non seulement mon père et ma mère étaient du lieu de Barre mais aussi mes aïeux de deux ou trois générations, ainsi que je l'ai toujours ouï dire, et qui ont tous fait profession de la religion protestante selon la confession de France. Mon père faisait travailler son bien : il vivait honnêtement, lui et sa famille, du revenu de celui-ci ; il n'avait pas d'autre profession. Nous étions six enfants, savoir cinq garçons et une fille...
… Je n'ai jamais su, ainsi que je viens de le dire, que dans notre famille, il n'y eût aucun papiste2 ni aucun qui ait professé autre religion que la protestante, suivant la confession des Eglises de France jusqu'en l'année 1685 que le Roy, comme l'on sait par les dragons, par le clergé et les bourreaux, força tout son peuple protestant à embrasser le papisme. J'étais alors âgé de sept ans. Je n'ai jamais fait aucune abjuration ni acte de la Religion romaine que d'aller quelquefois à la messe, étant forcé comme tous les autres enfants par les maîtres d'école que le Roy avait envoyé dans tous les endroits protestants pour instruire la jeunesse. Les instructions secrètes que je recevais tous les jours par mon père et ma mère, augmentaient si fort mon aversion pour l'idolâtrie, et pour les erreurs du papisme, qu'étant parvenu en âge de connaissance, je ne pratiquai plus que les assemblées de protestants qui se
Assemblée de camisards (ou dans les bois)


faisaient dans les déserts, dans les lieux cachés. L'abbé du Chayla qui avait été établi Inspecteur Général de nos Cévennes, et le curé de notre lieu l'ayant appris, menacèrent mon père plusieurs fois, à cause de moi, d'exécution militaire.
Je fus demeurer à Nîmes pour éviter à mon père les effets de leurs menaces, et aussi pour me former un peu aux affaires en vue de quelque établissement honnête, espérant que la religion serait un jour rétablie en France... CE fut en Octobre 1695 que je fus à Nîmes, jusqu'en juillet 1698, il est vrai que pendant les termes – ou les vacances – je remontais ordinairement en Cévennes pour voir mes parents. Pendant cet espace de temps que je suis resté à Nîmes, j'y ai servi en qualité de clerc chez Messieurs Pastre, Durant et Teissonnière, procureurs au Présidial. J'étais en auberge chez une femme très bonne protestante, nommée Blanque, qui demeurait près du Temple au coin de Saint-Véran.
La paix de Ryswick3 ayant été faite, on redoubla les persécutions contre les protestants. Je quittai donc Nîmes et m'en fus à Barre, où, malgré les persécutions, je restai jusqu'au mois de novembre suivant, que j'en partis pour Toulouse après avoir prévenu heureusement un détachement de soldats que l'abbé du Chayla avait envoyé pour me prendre. Ces soldats restèrent quelques temps chez mon père à discrétion, où, par conséquent ils firent beaucoup de dépense et de désordre.
En l'année 1701 Dieu répandit une grande mesure de son Esprit, dans notre province, sur plusieurs personnes de tout âge, de tout sexe. Dans moins de six mois notre pays fût comme enfanté de nouveau par la vertu de ce divin Esprit, soit les personnes qui en furent honorées que ceux qui les fréquentèrent. Nous vîmes des plaideurs obstinés renoncer à leurs procès, d'autres qui avaient des inimitiés mortelles se réconcilier avec larmes, d'autres qui semblaient que leurs bouches étaient des fontaines de blasphèmes se changèrent en prières, en louanges et cantiques d'actions de grâces ; on vit un amendement presque général de toutes les sortes de vices et péchés. On vit la plus tendre jeunesse et la caducité des vieillards, résister aux plus terribles persécutions, à la mort même la plus cruelle. Nos saintes assemblées se continuaient jour et nuit dans les différents endroits du pays, malgré les cruautés barbares de l'Intendant Baville, de l'abbé du Chayla et leurs semblables que le Roy avait autorisé pour nous persécuter. Grand nombre ont soutenu et soutiennent encore, mais il y en a eu qui ont dégénéré de cette première ardeur.
Au mois de septembre de cette même année 1701 je revins de Toulouse à la maison de mon père où je restai environ six semaines fréquentant les assemblées que les inspirés faisaient malgré les grandes persécutions. On emprisonnait tous les jours ce pauvre peuple qu'on soupçonnait ou qu'on savait suivre lesdites assemblées. Ce cruel abbé découvrit enfin que je suivais ces assemblées, de sorte que pour éviter de tomber entre ses mains, je m'en retournai à Toulouse. Ainsi j'échappai aux poursuites de l'abbé du Chayla. Outre les désordres et les dépenses que firent les soldats à cause de moi chez mon père, il fut encore obligé de donner vingt pistoles audit abbé du Chayla.
J'ai demeuré à Toulouse en diverses fois depuis le mois de novembre 1698 jusqu'au mois de juillet 1702 que je retournais à Barre chez mon père...
… Le premier jour de cette année 1703 Dieu m'honora de la visite de son Esprit, et par la première inspiration que ma bouche prononça, il me fut dit entre autres choses que Dieu m'avait choisi dès le ventre de ma mère pour sa gloire. Je reçus aussi l'ordre d'aller joindre mes frères dans le désert, ce que je fis dans le mois de février de la même année. Pendant un mois et demi ou environ je fus avec Antoine Atgier surnommé La Valette qui avait don de prédication. Nous faisions des assemblées dans nos Hautes-Cévennes le plus fréquemment qu'il nous était possible. C'ets à quoi nous nous occupions uniquement La Valette et moi.
Le jour de Pâques suivant nous joignîmes, La Valette et moi, ladite troupe qui était conduite par Abraham Mazel, et Salomon Couderc était avec lui. Ce même jour de Pâques, Salomon Couderc, par ordre des inspirations, administra au peuple le Sacrement de la Cène ; l'assemblée était, je crois, de plus de deux ou trois mille âmes, Thomas Valmalle, surnommé La Rose, vint joindre ladite troupe, avec celle de Castanet que ledit Castanet lui avait remise, lui en voulant plus s'occuper qu'à faire des assemblées, à prêcher la Parole de Dieu, ce qui était son talent principal...

… Vers la fin du mois d'avril le chef Cavalier monta dans nos Cévennes avec sa troupe, qui était d'environ mille hommes, dont environ la moitié sans armes, et nous fûmes le rejoindre à Saint-Privat de Vallongue, où il avait fait assembler le peuple des environs pour entendre la Parole de Dieu. Ledit Cavalier lui-même fit la prédication. Cette assemblée était des plus nombreuses que nous ayons eu dans ce pays-là.
Nous demeurâmes ensemble pendant trois jours que nous roulâmes dans nos Hautes-Cévennes, sans rien entreprendre. Voilà la seule fois que nous nous sommes vus en France avec ledit Cavalier.
Après ces trois jours, Cavalier et Salomon ayant résolu de descendre vers les Basses-Cévennes et Languedoc, nous nous séparâmes. Le frère La Valette et moi trouvâmes à propos de rester dans nos quartiers pour continuer à y faire des assemblées et repaître le peuple de la Parole de Dieu. Environ les deux tiers de la troupe que conduisait Salomon ne voulurent point descendre avec les autres. D'ailleurs, voyant que le temps de la récolte était proche, la plupart était bien aise d'aider à la recueillir ; ce qu'ils faisaient pourtant avec toute la circonspection possible à cause des garnisons qu'on avait déjà établies presque partout ; je parle de ceux qu'on savait être camisards.
La même nuit du jour que La Valette et moi nous fûmes séparés de Cavalier, celui-ci et Salomon furent surpris par leur faute dans un lieu appelé le Tour de Billot...
… Quelque temps après l'affaire de la Tour de Billot, Cavalier et Salomon se laissèrent encore surprendre dans le bois de Fontcouverte.
Après quoi les deux troupes se séparèrent, Salomon et Joini remontèrent dans leurs quartiers avec environ trente hommes qui leur restaient, les autres s'étant retirés chez eux où ils se tinrent secrètement et vaquèrent du mieux qu'il leur fût possible à leurs affaires en attendant un temps plus favorable pour se rassembler. Salomon laissa tout à fait la conduite de la troupe à Joini qui, dès ce moment, porta son nom. Salomon s'en fût avec quelques uns de çà et de là, faisant des assemblées, selon le talent que Dieu lui avait donné. Il revenait quelque fois à la troupe de Joini comme prêcheur et non pas pour la commander.
Ceux de la troupe de Cavalier se retirèrent de même, parce que c'était le temps de la récolte. Les troupes du Roy ou les habitants papistes qu'on avait armés se trouvaient partout en si grand nombre que nous ne pouvions pas subsister étant de grosses troupes ensemble. Enfin Dieu voulut que dans ce temps-là nous fûmes fort dispersés. De cette manière, il ne resta à Cavalier qu'environ cent cinquante hommes que les ennemis obsédaient presque jour et nuit. Voilà ce que j'appris par des gens qui avaient été témoins oculaires de ce que je viens de rapporter.
Quoique les troupes fussent ainsi dispersées, on ne laissait pas de faire des assemblées continuellement, soit dans les maisons ou dans les bois, car Dieu avait suscité des inspirés ou de ceux qui avaient le don de prédication et de prières généralement partout où il y avait des protestants, dans les Cévennes et en Bas-Languedoc.
Pendant ces entrefaites Moulines qui avait le don de prédication ne s'occupait, non plus que nous, qu'à faire des assemblées, quoiqu'il eût vingt ou trente hommes avec lui qui aussi travaillaient à la récolte de temps en temps. Le frère Rolland qui était demeuré malade et caché depuis l'action de Pompignan, commençant à bien se rétablir, commença aussi à rassembler du monde pour former une troupe ; ceux qui avaient été, avant sa maladie, avec lui, revinrent le joindre, les uns plus tôt, les autres plus tard. La Rose se trouvant presque remis de sa blessure, rassembla aussi ce qu'il put trouver des siens dispersés et se joignit avec Rolland. Tout le temps de la récolte se passa sans qu'il arrivât rien de considérable de part ni d'autre dont je puisse avoir mémoire, de sorte que le Maréchal de Montrevel avec son armée ne fît d'autres prouesses que de faire massacrer, pendre ou rouer des moissonneurs et d'autres paysans qu'ils pouvaient attraper dans les champs sous prétexte qu'ils étaient camisards eux-mêmes dans les occasions, ou qu'ils étaient de leurs amis. Il fît brûler plusieurs maisons, des métairies, des hameaux.
Vers la fin août, étant avec le frère Rolland, il me dit que depuis quelques jours un homme, Monsieur Flotard, était venu de la part de la Reine d'Angleterre, et de Messieurs les Estats d'Hollande s'informer de notre état, nous promettant de leur part tout le secours possible soit par mer ou par terre ; que Monsieur le Marquis de Miremont sollicitait pour nous, lequel était prêt de répandre son sang pour notre délivrance ; que Cavalier et lui avaient donné plein pouvoir à M. Flotard d'agir au nom de nous tous auprès des Puissances protestantes et que nous reconnaissions Monsieur le Marquis de Miremont pour notre Général, etc. - cette commission fût signée par nous ayant été écrite avec du lait de femme ; et ledit député ayant vu les deux troupes, convenu et réglé les moyens pour correspondre ensemble, il partit quelques jours après pour les pays étrangers. IL me dit de plus que le sieur Flotard4 leur avait dit que la flotte anglaise et hollandaise viendraient dans le Golfe de Lion, qu'on ferait tels et tels signaux, que si nous étions en état de descendre sur la côte on nous communiquerait des armes, munitions, etc. Mais les ennemis avaient déjà pris les mesures nécessaires pour nous empêcher de descendre. Environ trois mois après, deux vaisseaux seulement vinrent devant le port de Sète et firent des signaux comme Flotard avait dit. J'en parlerai ci-après en son lieu.
Rolland voulut me persuader de rester avec lui pour entretenir la correspondance et agir ensemble pour le reste des affaires, mais comme j'étais joint avec La Valette, comme je l'ai dit, je ne pus lui promettre. Le nommé Malplach fut alors avec Rolland qui avait soin d'écrire les lettres pour ladite correspondance.

LA DEVASTATION DES CEVENNES
(fin août 1703 – mai 1704)

La récolte étant faite comme je viens de dire, mêlée de cruautés horribles de la part des troupes du Roy et des autres persécuteurs, voyant qu'il n'y avait plus de relâche et ces pauvres gens étant d'ailleurs ranimés par les inspirations qu'on entendait presque partout, chacun reprit ses armes à qui en avait et rejoignirent leurs chef.
L'Intendant Baville et le Maréchal de Montrevel ayant appris que les Camisards se renforçaient crurent qu'il n'y avait pas de plus court moyen pour terminer bientôt cette guerre que de nous ôter toute sorte de moyens de subsister. On avait déjà fait plusieurs enlèvements des familles des paroisses toutes entières, qu'on envoya dans les prisons, ou hôpitaux de Perpignan où presque tout a péri misérablement ; les prisons de la province regorgeaient de prisonniers de tout âge et de tout sexe. On ordonna que tout le monde eût à se retirer avec leurs effets dans les places closes, sous peine d'exécution militaire. L'on abattit et l'on brûla tous les moulins et les fours de la campagne. On redoubla les défenses sous de terribles peines, sur ceux qui donnèrent quelque secours que ce puisse être aux rebelles comme ils nous appelaient. On proposa de couper tous les bois châtaigniers, d'arracher les vignes et de brûler tout le pays ouvert, c'ets à dire tout ce qui se trouvait hors de places murées. On n'exécuta pas ces dernières propositions, mais le brûlement fut exécuté en partie.
Vers le commencement d'octobre, l'Intendant Baville et le Maréchal de Montrevel montèrent dans les Hautes-Cévennes avec environ huit mille hommes de troupes réglées pour exécuter le projet d'abattre et de brûler. Ils firent camper ces troupes près de Barre d'où ils faisaient déjà des détachements pour les lieux qui devaient être détruits ; on avait même commencé à démolir les maisons de la paroisse de Saint-Laurent de Trèves. Mais les nouvelles étant venues au Maréchal de Montrevel et à l'Intendant que deux vaisseaux de guerre anglais étaient sur la côte près de Sète, des destructeurs redescendirent avec toute la diligence possible et furent sur les côtes de la mer.
Environ un mois après que la crainte qu'ils avaient eu de ces vaisseaux fût dissipée, Julien monta avec beaucoup de troupes et vint brûler et détruire ce qui avait été projeté. Toutes les paroisses protestantes du diocèse de Mende furent brûlées excepté ces cinq bourgs, savoir : Florac, Barre, le Pont de Montvert, SaintGermain de Calberte et Saint-Etienne (Valfrancesque) qu'on avait fermés, et où on tenait de fortes garnisons.

Pendant le temps de ces ravages, de ces incendies, La Valette et moi consultâmes de les arrêter s'il était possible. Pour cet effet, nous le proposâmes à Rolland, à Moulines et à La Rose, lesquels vinrent aussitôt avec leurs troupes. Nous nous trouvâmes environ six cent hommes très résolus d'attaquer l'ennemi. Un projet si bien concerté nous promettait un bon succès ? Les flammes de nos maisons ou de nos frères augmentaient l'ardeur de notre impatience que nous avions de fondre sur ces malheureux incendiaires, mais je fus bien surpris d'entendre par ma propre bouche un avertissement tout opposé à un dessein dont j'avais déjà conçu de si heureuses espérances. La substance de cette inspiration fut que c'était en vain que nous avions formé le dessein d'empêcher des brûlements, que si nous l'entreprenions nous n'y réussirions pas, car Dieu l'avait ainsi décrété. Nonbstant cela, la chose leur tenait si fort à cœur qu'ils s'en furent du côté de Vrebon pour attaquer Julien ; mais étant sur le point de commencer le combat, Moulines eût une inspiration qui confirma celle que j'avais eue, et dit de plus que si on entreprenait d'empêcher cette exécution Dieu les livrerait à l'ennemi, mais qu'on eût à être trois jours en prières et en jeûnes sans manger ni boire pendant ce temps-là de sorte que les troupes retournèrent chacune vers son quartier. Julien s'était préparé à l'attaque, mais Dieu voulut qu'il ne branla pas de son poste pour nous poursuivre, comme naturellement il aurait dû le faire. On compte qu'il eût quarante-cinq paroisses de brûlées...
Monsieur le Brigadier Planque, avec quelques bataillons, accompagné du Sieur Viala qui était un misérable apostat, lequel l'Intendant Baville avait fait un de ses subdélégués montèrent dans nos Cévennes pour exécuter les ordres du Maréchal de Montrevel, touchant ceux qui ne s'étaient pas retirés dans les places fermées. Etant arrivés à Saint-André de Valborgne, Monsieur du Fesquet, dont il sera parlé ci-après, le curé du lieu et quelques bourgeois apostats donnèrent une liste au Sieur Planque de ceux qu'il leur plut d'accuser de malversation, de fanatisme – ainsi qu'ils appelaient les inspirés et les autres qui nous favorisaient. Il fit massacrer de la manière la plus barbare vingt-sept ou vingt-huit personnes des deux sexes, jeunes et vieux. Il en fit jeter la plupart, encore vivants, du haut du pont en bas (ordinairement tels autres étaient jetés à la voirie). On remarqua que le bras droit d'un de ceux qu'on jeta dans la rivière demeura toujours hors de l'eau et si raidement tendu qu'on ne put jamais le plier ; ce qui fit dire par les uns, que c'était un signe que Dieu vengerait leur sang. Il se passa encore une chose assez remarquable. Une jeune fille, paysanne, inspirée, âgée de dix-huit ans, d'un hameau appelé Combassous, tout près de Saint-André, son innocence et sa jeunesse ayant ému la compassion d'un soldat, celui-ci pour lui sauver la vie se jeta aux pieds de Monsieur Planque, le suppliant de vouloir donner la vie à cette jeune fille, et qu'il l'épouserait. Planque se laissa toucher aux prières du soldat et lui accorda sa demande, mais comme le soldat avait fait cette démarche de lui-même, ne doutant en aucune façon de l'acquiescement de la jeune paysanne, on fût extrêmement surpris d'entendre ses réponses, lorsqu'on lui déclara la prétendue grâce que le Général venait de lui accorder, avec les conditions. Elle n'hésita pas un instant à leur dire que Jésus-Christ était le cher époux de son âme et puisqu'aujour'hui il lui tendait les bras, son grand désir était de mourir au plus tôt pour sa gloire, afin d'aller jouir de l'immortalité bienheureuse ; que si ses frères et ses sœurs avaient courageusement soufferts le martyre, on ne trouverait point en elle cette lâcheté que la faiblesse de son âge et de son sexe leur pouvait avoir fait présumer. On la mit sur le champ au rang des autres, irrités d'une telle constance qu'ils appelaient d'un nom bien différent de nous.

                                           oOo


… Outre les avertissements particuliers que Dieu nous donnait pour notre conduite, envers nos ennemis dans des occasions importantes, nous étions soigneux de veiller autant qu'il nous était possible sur la leur par rapport à nous. Pour cet effet nous tenions des partis (patrouilles) sur les chemins, qui arrêtaient tous ceux qu'on soupçonnait de porter des dépêches, tellement que nos ennemis ne pouvaient que très difficilement se communiquer. Mon père avait échappé miraculeusement des mains sanguinaires de Julien, était toujours en grande suspicion, d'autant plus que mon frère Pierre, un peu avant le brûlement, était venu nous joindre dans le désert, sur un ordre qu'il en avait eu de l'Esprit par sa propre bouche, l'avertissant en même temps que les ennemis avaient résolu de le faire prendre. On força mon père de suivre Julien dans ses incendies, qui l'envoya porter des lettres au Gouverneur d'Alais, avec telles menaces que sa vie en répondrait si elles n'étaient pas fidèlement rendues ; on en avait puni plusieurs très sévèrement sur le même sujet. Mon père fût arrêté par une partie de la troupe de Rolland qui, ne le connaissant pas personnellement, ouvrirent les lettres et le menèrent devant le nommé Sales qui commandait le détachement. Sales reconnut bien mon père et voulut lui rendre les lettres pour les porter à leur adresse. Mais comme Julien avait assuré mon père qu'il le ferait mourir si telle chose arrivait, il jugea à propos de me venir trouver, et de tenir le désert avec nous. Julien ayant appris par quelque autre voix que ses lettres n'avaient pas été rendues, il envoya ordre au Commandant de Barre de saisir mon père et de le faire fusiller sans rémission.

Ne le pouvant trouver ils foulèrent notre maison par des soldats qu'ils y envoyèrent en plus grand nombre. Et comme on menaçait tous les jours notre maison de pillage et de brûlement, mon père et ma mère firent si bien par moyen de quelques amis qu'ils mirent à couvert une partie de leurs meilleurs effets et vendirent sous main leurs bestiaux. Nonobstant les frayeurs continuelles qu'on donnait à ma pauvre mère qui avait encore avec elle quatre de ses enfants, Dieu lui donna assez de force pour soutenir ces grandes épreuves et malgré les défenses terribles des ennemis et leur vigilance elle ne cessa point de nous communiquer tous les secours possibles par des voix qu'ils ne purent jamais pénétrer, parce qu'elle était dirigée par les inspirations que mon frère Antoine recevait et autres inspirés qui allaient secrètement à la maison.

Dieu permit qu'elle continu de la sorte jusqu'au commencement de mai 1704, qu'elle fut enfin obligée, pour sauver sa vie et celle de ses enfants, de tout abandonner et de se retirer dans le désert avec nous, où elle mourut environ quinze jours après, dans une antre de rocher. Elle eut le contentement, pat la grâce de Dieu, de participer à la Cène du Seigneur six jours avant sa mort, par le ministère du Frère La Valette qui la donna à mille personnes ou environ sur les masures du Temple de Saumane, où comme à l'ordinaire je fus assistant. Ma pauvre mère eut aussi la satisfaction de voir mon père et ses enfants, grands et petits, auprès d'elle qui la servirent jusqu'à son dernier soupir, et l'ensevelîmes auprès de cette caverne. Nos larmes furent enfin essuyées par une inspiration consolante que Dieu en ses infinies compassions nous envoya. Son Esprit vint tout à coup sur moi, dans ce temps que nos âmes étaient des plus affligées pour la considération de la perte que nous venions de faire et la complication de nos malheurs. Ma bouche s'étant enfin ouverte par la vertu du Saint-Esprit, elle prononça ce qui suit :

« Mes enfants, que vos cœurs ne s'affligent plus pour la perte que vous venez de faire, et que vos larmes cessent de couler, car son âme repose dans mon sein, mais pleurez et soyez affligés pour l'affliction et la désolation de mon Eglise ».

Grâces immortelles soient rendues à Dieu de ce qu'en son infinie miséricorde, il lui plut de retirer ma chère mère de cette vallée de misère et de larmes pour l'établir dans son repos éternel, et qu'il fit trouver dans le désert un refuge assuré à mes frères, tandis que nos malheureuses bourgades étaient dans la plus triste désolation dont on ait jamais ouï parler. Les dragons, les soldats, les autres sortes de gens papistes du pays qu'on avait armés contre nous et les miquelets auxquels on avait donné toute licence sur les pauvres protestants, ces gens, dis-je, le splus inhumains du monde, violaient les femmes et les filles et les égorgeaient impitoyablement. Ils massacraient indifféremment les vieillards, les infirmes, les jeunes gens et les enfants à la mamelle, tous ceux qui tombaient sous leurs cruelles mains. Rien n'échappait à leur fureur, ils saccageaient, ils brûlaient, ils exterminaient tout, n'épargnant que ceux qui, suivant l'ordre du Roy, les proclamations de Messieurs les Maréchaux de France et du cruel Intendant Baville, se retiraient dans les villes murées et allaient à la messe. Malgré tout cela il y eût grand nombre de familles qui aimèrent mieux encourir les rigueurs des Ordonnances, abandonner leurs maisons et se retirer dans les déserts avec ce qu'ils pouvaient sauver de leurs familles et de leurs meilleurs effets. Ils habitaient de caverne en caverne, selon qu'on était poursuivis. Les rigueurs des saisons, la disette, ni les autres souffrances ne les étonnaient point ; au contraire ils louaient Dieu avec nous et bénissaient son grand nom de ce qu'il repaissait abondamment leurs âmes de sa divine parole, s'estimant heureux d'être appelés à souffrir quelque chose pour l'amour de lui. Ces pauvres gens cueillaient des fruits de la terre autant qu'ils pouvaient, ils ne s'épargnaient point, et nous faisaient part du peu qu'ils avaient. Comme notre pays est abondant en vin, en châtaigniers, Dieu n'ayant pas permis que l'ennemi l'y touchât, c'était de cela aussi que nous tirions notre subsistance principale...

… Si le pauvre peuple dont je viens de parler nous assistait du peu que Dieu leur faisait trouver dans le désert, nous avions soin d'en faire le semblable. Ce que nous prenions dans le pays papiste, soit grain ou bétail, nous leur amenions. Nous interceptions souvent les convois qu'on envoyait en Bas-Languedoc pour la subsistance des garnisons, tout cela était commun, car nous ne faisions qu'une même famille. J'ai dit que l'ennemi avait détruit les moulins et enterrés les meules et les fours de la campagne ouverte, mais en quelques endroits particuliers, de nos amis les avaient prévenus ; ils avaient démonté les moulins et enterré les meules, et lorsque nous avions du grain pour moudre, dans quelques heures de temps on avait remonté les moulins, qu'on remettait dans leur cache comme auparavant. Les ennemis n'avaient pas touché aux chaussées ni aux écluses parce que, d'ailleurs, les eaux servaient à arroser les prés. Il y avait des fours qu'on n'avait fait que crever ; nous avions des maçons parmi nous qui les avaient bientôt mis en état de servir, et lorsque nous savions que des troupes devaient passer de ce côté-là nous remettions les fours dans l'état qu'eux les avaient laissés. Par ces moyens-là nous avions souvent du pain, outre ce que nous recevions de la part de ceux qui n'avaient pas été brûlés dans d'autres diocèses...

… Le chef Rolland étant avec sa troupe, l'Esprit du Seigneur vint sur lui avec ses signes et paroles prophétiques. Il dit qu'il ne resterait qu'un petit nombre d'entre eux, de six parties l'une, et qu'ils seraient dispersés, que les ennemis chanteraient victoire, croyant avoir mis fin à tout, mais que le temps viendrait que Dieu enverrait un petit nombre de serviteurs, mais bien choisis, qui viendraient d'un pays éloigné et qu'eux, et les autres que Dieu susciterait avec le résidu, feraient choses grandes et merveilleuses, que tout plierait devant eux et qu'ils se répandraient sur toute la France...

Etant dans un champ près du château de Marouls avec notre troupe qui était de quatre-vingt hommes ou environ, je fus saisi de l'Esprit qui nous déclara par ma bouche que de tous ceux qui étaient là présents, ils ne resteraient pas cinq qui vissent la délivrance.



NOTES :


1Relation, au sens ancien, ici employé au sens de relater. Abraham Mazel donne la définition suivante : « Ce fut après la mort de Poul que l'on commença à nous appeler Camisards. Je ne sais si
c'est parce que nous donnions souvent la camisade (attaque de nuit) qu'on nous donna cet épithète, ou parce que d'ordinaire nous nous battions en chemise ou en camisole. On nous appelait aussi « fanatiques » à cause de nos inspirations ». L'inspiration était bien entendu divine : « Tout à coup on entendit sonner l'alarme et crier : « Aux armes, aux armes ! ». Cela venait, comme nous le sûmes ensuite, premièrement de ceci : on s'aperçut que nos gens ne blasphémaient pas le saint nom de Dieu, comme font presque à tout moment les gens de guerre ce qui est même fort ordinaire à la jeunesse de notre pays, sans être enrôlés, mais au lieu des jurements qui servent pour l'ordinaire à affermir, et qui marquent de la passion, on leur entendait dire : « J'adore Dieu », « j'aime Dieu » et autres semblables expressions, que nos gens employaient en guise de serment ».
2Soumis aveuglément au pape, terme péjoratif utilisé contre les catholiques par les protestants du 17 et 18 e siècle.
3Le traité de Ryswick, ville des Pays-Bas, est signé en juillet et octobre 1697, entre les puissances européennes et la France, traité humiliant pour Louis XIV qui perd des colonies avec la fin de la guerre de Cent ans.
4Sous l'Ancien régime, le terme de sieur pouvait être un terme honorifique synonyme de seigneur, mais aussi péjoratif (sans le préfixe mon) comme cela semble être le cas de la part de nos parpaillots révoltés contre le « papisme ».