"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mardi 28 janvier 2014

LA FEMME DU PN : LA CLASSE OUVRIERE




« Il était le premier homme seul que je voyais dans la Russie des Soviets, où la solitude est tenue pour un luxe, pour une forme de corruption bourgeoise pour un aspect intellectuel de la rupture avec le marxisme ». Curzio Malaparte (Le bal au Kremlin, Moscou 1930)

(essai de psychologie marxiste anti-maoïste)


Pour le Pouvoir Narcissique dominent le besoin, la capacité et le plaisir de se mettre à l’abri des conflits internes et en particulier de la révolution jamais advenue en se faisant valoir au détriment d’un objet manipulé comme un ustensile et un faire-valoir.
Autrement dit, le Pouvoir Narcissique choisit une proie en fonction des qualités qu’il admire et qu’il cherche à acquérir. Cette appétence est éclairée par les propos de Karl Marx : « plus l'industrie moderne progresse, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les distinctions d'âge et de sexe n'ont plus d'importance sociale pour la classe ouvrière. Il n'y a plus que des instruments de travail, dont le coût varie suivant l'âge et le sexe. Une fois que l'ouvrier a subi l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il devient la proie d'autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc. »[1].
Une bourgeoise psychologue, Mélanie Klein affirmait superficiellement que « l’envie est un fantasme ou un agir d’appropriation, de prédation du bon objet ou de l’objet idéal admiré et de destruction de celui-ci afin de supprimer l’envie insoutenable».  En effet la perversité de la domination bourgeoise est défense contre la menace que représente l’être de la classe ouvrière et conséquemment un refus de lui accorder l’existence humaine.
Par ses injonctions médiatiques paradoxales, le pouvoir pervers affaiblit la conscience de sa victime qui ne sait plus où est la réalité. Alors disqualifications et projections permettront à l’agresseur de transférer ses propres conflits dans l’autre, évitant ainsi d’entrer en dépression électorale. Il y a érotisation des défenses étatiques perverses c'est-à-dire que l’Etat pervers éprouve du plaisir à la manipulation. L’autre, femme travailleuse docile, est en pleine confusion, alors que l’agresseur sait très bien où il en est. Plus il dévalorise la classe ouvrière, plus il se sent bien, plus il l’intoxique plus il se sent fort. Pour lutter contre une mauvaise estime de son pouvoir régalien, le Pouvoir Narcissique va utiliser la promesse de résorber le chômage quoique constamment contrarié par l’épidémie de la surproduction mondiale :
« Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société, - l'épidémie de la surproduction »[2].
La stratégie de conquête sondagière des victimes du Pouvoir Narcissique  se déroule en trois étapes. Tout d’abord, nous avons la phase de séduction durant laquelle il va se montrer séduisant, aimable. Puis vient le temps de la vampirisation au cours duquel, le Pouvoir Narcissique va les vider de leur substance vitale afin de se remplir lui-même dans une logique de survie décadente. Enfin, la dernière étape consistera en l’assujettissement de sa victime après la vampirisation électorale de la démocratie perverse.
Marx et Engels détaillent davantage les manœuvres perverses et décrivent comment le Pouvoir Narcissique va se moquer des convictions des masses électorales, de leurs choix politiques, de leurs goûts, ne pas leur adresser la parole, les ridiculiser en public, les dénigrer devant les autres, les priver de toute possibilité de s’exprimer, se gausser de leurs points faibles, faire des allusions désobligeantes et enfin mettre en doute leurs capacités de jugement et de décision : « L'existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l'accumulation de la richesse aux mains des particuliers, la formation et l'accroissement du Capital; la condition d'existence du capital, c'est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l' industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, (se) substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence »[3].

Marc Chiric (1987) d’en conclure qu’« il n’y a rien à attendre de la fréquentation du pouvoir narcissique, on peut seulement espérer s’en sortir indemne »[4].
S’il est possible qu’à certains moments de l’histoire du mouvement ouvrier, nous ayons également cru pouvoir utiliser le pouvoir narcissique, Jean Malaquais (1998) affirme que nous nous distinguons des militants pervers dans le fait que ces comportements, attitudes ou sentiments n’ont été que passagers et ont été suivis de « remords conseillistes ou de regrets léninistes»[5]. A contrario, le pouvoir narcissique ne peut en aucun cas ressentir quelque chose se rapportant à de la culpabilité car il ne peut pas se remettre en cause du fait d’un affect hollandais déficient. Par ailleurs, c’est en s’appuyant sur les paroles de Goupil (1987) lorsqu’il dit que l’on ne rencontre que très rarement les militants syndicaux narcissiques dans le quotidien en entreprise et encore moins sur le clic clac du HLM, qu’on a choisi de se concentrer particulièrement sur la femme du pouvoir pervers trivialisée. Dès lors, la différence essentielle est la non adaptation à la vie sociale. Tout le monde sait et voit qu’un psychopathe est quelqu’un de « préjudiciable » pour son entourage. Or, un pouvoir narcissique agit insidieusement de telle sorte que les personnes de la classe la plus nombreuse ne se doutent pas de sa manœuvre perverse exercée sur ses proches électeurs (« ses victimes » !). M.-F. Hirigoyen (1998) parle d’« agressions subtiles » ne laissant aucune « trace tangible » p. 21, autrement dit visibles sur le corps électoral. 

 Dans un premier temps, la classe ouvrière constate qu’elle vit avec un conjoint pervers narcissique depuis longtemps et ce qui a motivé une consultation marxiste est « une crise de couple où elle envisage de s’insurger sans y parvenir. Nous pouvons énoncer les qualités que le pouvoir narcissique convoite chez ‘‘sa future victime’’. Ainsi, la première caractéristique qui va susciter son attention lors de leur rencontre c’est « qu’elle donne trop à profiter». À défaut d’avoir confiance en elle, elle « se sent obligée d’en rajouter, d’en faire trop, pour donner à tout prix une meilleure image d’elle-même »  renvoyant à une fragilité narcissique de sa conscience de classe. 

La seconde caractéristique majeure est qu’il s’agit d’« une classe consciencieuse ayant une propension naturelle à se culpabiliser »[6]. Cela révèle donc une certaine efficience du surmoi sur le moi de cette classe. Conséquemment, pour se démarquer de son agresseur, elle opte pour une logique de transparence en tentant de se justifier syndicalement et entrant ainsi, dans le jeu du pouvoir narcissique permettant à ce dernier, de l’inonder d’un flot de promesses de croissances incohérentes.
D’autre part, la victime rechercherait un pouvoir d’Etat à charisme imposant, autrement dit des ministres du parti socialiste ayant une certaine solidité narcissique à l’instar des élites bourgeoises classiques. Elle chercherait dans l’assistanat étatique le moyen de se réassurer narcissiquement, ce que le pouvoir narcissique entretiendrait par sa façon de lui présenter ses histoires de fesses.
La classe ouvrière se caractérise également par sa « trop grande tolérance » (p. 23) vis-à-vis du pouvoir narcissique. La croyance sous-jacente est que ‘‘si elle se montre plus soumise, il va changer et lui montrer qu’il l’aime’’. C’est de cette façon qu’elle pourra ainsi le faire compatir. Néanmoins, cela ne va de cesse d’alimenter la « haine et le sadisme du pouvoir narcissique »[7].
Enfin, nous notons que « la partenaire du pervers narcissique a une ‘capacité identificatoire’ à se laisser pénétrer par le message de l’autre » (p. 16) comme nous le dit M.Roelants (1989). C’est une forme primitive de l’identification qui est plutôt du registre de l’incorporation de l’autre, qui l’amène à reproduire son discours, adhérer à ses idées, et se voir elle-même conformément à l’image que l’Etat bourgeois projette sur elle.
La première chose remarquable est qu’elle se trouve dans un « état de passivité et d’anesthésie habituel »[8], c'est-à-dire que, face aux violences de son macho, la classe ouvrière ne proteste pas. Bien au contraire, elle se défend contre cette destructivité par un mécanisme d’annulation des vacheries passées. Cela résulte du fait qu’elle ne croit pas vraiment à son histoire de luttes pour un autre monde et que ses perceptions et ses opinions sont incertaines. De fait, elle trouve toujours des excuses aux comportements de son oppresseur, mais s’en attribue la responsabilité.

 Par ailleurs, un type particulier de relation avec son compagnon peut être mis en évidence. Elle est possédée par le pouvoir narcissique tel un objet. « Le silence de la classe ouvrière, attestant de sa soumission imposée et acceptée »[9]. Cette relation se met en place par l’intermédiaire des modalités de communication et d’emprise du pouvoir narcissique. En effet, un observateur intelligent peut y percevoir  les caractéristiques de la communication paradoxale. Un paradoxe étant un énoncé contenant deux ordres s’excluant l’un l’autre, dont la réponse politique est impossible et qui crée un état de tension sociale interne opaque et des obsessions musulmaniaques.
Lorsqu’elle vient consulter le parti, la classe ouvrière présente une mauvaise image d’elle-même et une faible estime de soi induites et/ou renforcées par les comportements du pouvoir narcissique tels que la disqualification (déni des perceptions inégalitaires que le sujet a de ses perceptions salariales, de ses pensées sociales ou de ses désirs communistes), le dénigrement et la dévalorisation d’une presse pipolisée, acharnée à des querelles ad hominem seule ligne éditoriale du Figaro par exemple.
Au reste, la capacité de cette classe à fonctionner politiquement est limitée. Son espace mental est envahi par « les discours minables »[10] du pouvoir marital, comportant des contresens populaires, voire des non-sens racistes. Elle ne pense plus par elle-même car elle est destituée de cette fonction politique. Le pouvoir narcissique parvient à lui faire perdre pied, à lâcher prise afin qu’elle se range à son avis. La classe ouvrière finit par avoir un sentiment de dépersonnalisation « qui la conduit à une mort politique ou plutôt à un anéantissement ». Elle devient la chose, « l’ustensile » du pouvoir pervers incapable d’imaginer la démocratie directe (Charles Reeve, p.931).

Claude Bitot (2003) évoque par ailleurs, les problèmes posés par l’inutilité du Sénat, et en particulier la nature de la mobilisation contre-transférentielle avec le Parlement. Il précise que dans les rêveries de la classe ouvrière :  « il est impossible d’aborder d’emblée le conflit intra-politique avec la patiente, car la classe ouvrière – « femme sous influence » - est complètement prise dans une relation interéconomique aliénante, dont il lui faut se dégager par l’émeute avant de pouvoir envisager un traitement plus classique d’élucidation des contenus marxistes inconscients. » (p. 925)
Le docteur Bitot finit son imposant ouvrage en laissant en suspens une question sur laquelle nous nous appuierons : « Contre quoi la relation avec le pouvoir narcissique les protège ? » (p.940). J.M. Kay (2003) propose quelques pistes de réflexion plus avant (un effondrement dépressif boursier, une décompensation financière…) qu’il ne développera pas au même niveau que le docteur Bernstein.
En outre, il est à noter que la femelle prolétarienne fait preuve d’une fidélité fanatique amenant JM Kay à la considérer autant comme victime, complice que thérapeute. On constate effectivement que derrière toutes les formes de violence étatique, la classe ouvrière s’obstine à voir la souffrance nationale de son agresseur. Elle ne peut « renoncer à sacrifier sa vie pour le soigner, c'est-à-dire rembourser les déficits » (p. 938). Il lui est « impossible de renoncer à la passion réparatrice qui l’anime et qui, à travers le pouvoir pervers narcissique, s’adresse à une figure maternelle folle, séductrice, tyrannique et destructrice » (p. 938-939 de l’ouvrage de JMK).
Pourtant, après un certain temps, la victime a conscience qu’elle souffre mais ne peut pas l’associer à de la « violence et une agression » (Camoin, 1998, OC p.8127). En effet, la classe ouvrière a beaucoup de difficulté à reconnaître la perversité du pouvoir étatique aussi bien au sens d’identification léniniste que dans l’acceptation stalinienne. De fait, elle va alors s’efforcer de lui trouver des justifications aux municipales et aux européennes.
Cette classe a beaucoup investi d’elle-même dans sa relation conjugale. Alors admettre que le gouvernement en qui elle avait confiance et mis en lui des rêves de nationalisation, des espoirs de retraite rapide, n’est en fait qu’un ‘‘bourreau’’ qui la détruit peu à peu, est extrêmement douloureux et coûteux politiquement. Elle peut ainsi continuer à maintenir cette idée hors de la conscience pour garder à l’esprit l’espoir d’arriver à changer son exploitation et de reprendre le contrôle du cours historique aux affrontements de classe. Cette situation peut s’étaler sur des années. Pourtant, à un moment donné, la classe ouvrière va se rendre compte de la perversité de son conjoint par l’intermédiaire d’un méta-regard, regard que porte un de ses proches (le parti prolétarien)  sur elle dans la situation dans laquelle elle se trouve. Le regard d’un représentant du parti marxiste sur son enfant, la femme du pouvoir narcissique, alitée à l’hôpital suite à l’agression physique des CRS. 

Il s’agit donc d’un méta-regard au sens de méta-communisation de l’école de Toni Negri et Robert Kurz c'est-à-dire comme s’il ne suffit pas de percevoir les choses, il est également nécessaire que cela soit identifié par un autre (le parti) ayant valeur d’authentification de sa perception permettant ainsi l’évitement de la disqualification historique. JM Kay mentionne les propos de Jean-Paul Dessertine qui affirme « qu’aucun changement ne peut se faire de l’intérieur ; si un changement est possible, il ne peut se produire qu’en sortant du modèle prolétarien-assisté». Sans intervention externe s’instaure un « jeu sans fin », qui ne pourra se résoudre que par le recours à la violence, « la séparation, le suicide ou l’homicide » (Jacques Camate, 1967, p.929).
À partir du moment où la classe ouvrière prend conscience de ce qui se passe, elle a atteint « un point de non-retour » (Lénine, OC 56 p.935) : « Une fois qu’elle a pu intégrer ses projections communistes et réduire les clivages trade-unionistes, une fois que les émotions prolétariennes ont pu lui être restituées par le parti, à la faveur des mouvements de transfert grévistes et de contre-transfert répressifs, elle parvient à construire des frontières de classe qui la protègent définitivement des manœuvres d’invasion idéologique et d’occupation du terrain médiatique. Une fois ouverte la porte de sortie de sa position identificatoire masochiste, celle-ci ne se referme plus » (p.935). Car « comprendre c’est lever le déni » (cf. Roland Simon p.127). 

Y a-t-il répétition d’un traumatisme antérieur ?

 JM Kay (2003) asserte que « derrière l’Etat pervers narcissique, se cache bien sûr un autre persécuteur. Figure du passé, auteur d’autres violences, source de traumatismes antérieurs. C’est quand il réapparaît, que peut commencer le véritable travail psychopolitique. À partir du moment où le persécuteur caché est débusqué, l’asservissement au persécuteur actuel tombe, car la classe ouvrière retourne vers son objet originaire » […]. « Selon les cas, il peut s’agir tantôt de Napoléon tantôt de la reine Victoria, mais je dirais qu’il s’agit d’une figure parentale archaïque indifférenciée, autant sadique que séductrice, qui associe à une figure paternelle totalitaire une image maternelle surmoïque ou idéalisée que la classe ouvrière intériorise et qui la terrifie de manière quasiment divine ? Cette figure divine convoque le fantasme de l’Etat prédateur originel, lié par la scène primitive meurtrière de l’appropriation privée, dans laquelle l’esclave serait précipité, participant des violences dont à la fois il jouit et souffre, mais dont il ne peut pas s’extraire » (p. 936 de l’ouvrage de JMK). L’auteur indique là encore l’importance du méta-regard qui va donner à des souvenirs brumeux et incultes une valeur de réalité.
En conséquence, « la violence perverse confronte la victime à sa faille, aux traumas oubliés de son enfance colonisée» (Mohamed Harbi, 1998, p. 167). Ceci nous laisse à penser que « la victime n’est pas en elle-même masochiste ou dépressive [mais que] le pouvoir pervers a utilisé la part dépressive ou masochiste qui est en elle ». (p. 168). Néanmoins, ce que tient à préciser Dieudonné M’Bala M’Bala, c’est que « la victime, en tant que victime est innocente du crime pour lequel elle va payer » (cf son spectacle « je suis innocent les mains pleines »). 
L’idée est que rien ne justifie la violence destructrice faite à l’être de la classe ouvrière par son Etat pervers narcissique. Autrement dit, la seule critique que l’on puisse faire à la victime c’est de ne pas avoir été assez vigilante et réactive face aux messages véhéments du gouvernement à son égard. De même, Jacques Guigou relève « qu’il est commun d’entendre dire que si une personne est devenue victime, c’est qu’elle y était prédisposée par sa faiblesse ou ses manques » (cf. Ma stratégie rupturiste, p. 166). Mais existe-t-il réellement des prédispositions chez cette classe, qui la condamnerait à subir ses souffrances politiques ? Ou bien en jouirait-elle ?
 Lorsque les classes opprimées parviennent à s’extraire de l’emprise de leur bourreau étatique, c’est grâce à un effort politique considérable. Elles ressentent un sentiment de liberté de même amplitude. Nous pourrions donc supposer que ce qui était premier pour elles ce n’était pas la souffrance ou le plaisir pris dans la souffrance, mais plutôt le désir de prouver leur amour à l’Etat pervers. Une explication à ce long temps de réaction est, qu’avant de décider de s’opposer à son bourreau, la classe opprimée va y réfléchir à deux fois car elle a en mémoire les moments de répressions sévères antérieurs et une guerre mondiale pour l’espace vital et pas pour la seule élimination des juifs. Dans la même perspective, nous avions cité la présence d’un traumatisme antérieur (écrasement de la Commune de 1871 et goulags staliniens) suivi d’un refoulement (historico-réformiste) qui pourrait favoriser cette rencontre et le maintien d’un statu quo.
Bien qu’à partir des agissements de pouvoir narcissique, la classe ouvrière ait la possibilité de se séparer de lui afin de préserver son intégrité, elle choisit de continuer à bosser et à pointer à Pôle emploi. Néanmoins pour continuer à vivre avec l’Etat, il lui faudra utiliser le clivage (le clivage de l’objet bureaucratique) pour maintenir la première relation idyllique. Si la souffrance de classe assujettie est indéniable, qu’elle soit source de plaisir inconsciente ou pas, pourquoi ne pas rompre ce lien mortifère ?
Jean Barrot prend l’exemple de « certaines des classes immigrées battues qui quittent leur nation violente par voie maritime, [qui] deviennent perdues, comme pourraient l’être des mères désespérées et coupables d’avoir abandonné leur méchant petit garçon alors qu’il est incapable de se passer d’elles » (p. 203 de son ouvrage « Pourquoi toujours attendre ? »). Pourrions-nous retrouver cela dans le vécu des classes ayant voté pour un pouvoir narcissique ? Cette impression de ne pouvoir le quitter sans craindre qu’il ne meure, renvoyant à un fort sentiment de culpabilité, pourrait constituer une des explications de ce maintien du lien marital Etat/prolétariat.
Par ailleurs, Karl Nézic soulève également la question de « la nécessité de reproduire la violence que la classe de fabrique a vécue dans sa famille d’origine paysanne. Soit celle dont elle fût elle-même l’objet, soit celle dont sa mère, Flora Tristan, fut l’objet » (p. 25) le rapportant à une « compulsion à la répétition des échecs historiques ». Finalement, rompre le lien avec l’Etat pervers socialiste serait se désolidariser de la conquête du pouvoir social-démocrate dans cette situation de souffrance partagée. Ce à quoi elle ne peut se résoudre.

Quelles raisons font que la femme prolétarienne du pouvoir narcissique reste aussi longtemps avec son mari alors que leur relation est destructrice ?
 Hypothèses théoriques
 Je les conçois comme des hypothèses explicatives énonçant deux raisons (parmi d’autres) qui renseigneraient sur le fait que la classe ouvrière soumise au pouvoir narcissique reste aussi longtemps attachée aux liens électoraux matrimoniaux alors que les rapports sociaux lui sont si néfastes. Ma première hypothèse est que la classe ouvrière resterait aussi longtemps dans cette relation mortifère parce qu’au départ elle aurait choisi son Etat en fonction d’une problématique qui leur serait commune : lutte pour le pouvoir d’achat manifestée dans une faille narcissique. Son couple aurait (eu) une valeur consumériste permettant d’atteindre un certain équilibre alimentaire et toute remise en question de l’achat de matériel électronique et automobile garant de cet équilibre représenterait un danger vital.
 Ma seconde hypothèse est que la classe ouvrière serait prise dans une logique inconsciente de reproduction d’un schéma intériorisé vécu dans le passé, d’endurance à la souffrance des communards pour réparer les dégâts des Versaillais sous couvert d’un sentiment de culpabilité si l’objectif n’était pas atteint. 

 Méthodologie de ma recherche
 Une défaillance du narcissisme ouvrier aurait été présente avant la rencontre avec le pouvoir narcissique. Ainsi, nous considérerons comme une faille narcissique tout ce qui pourrait se rapporter à une mauvaise image du mouvement ouvrier, une mauvaise estime de sa conscience et un manque de confiance en son parti intrinsèque aux travailleurs avant leur rencontre avec le Pouvoir  Narcissique.
 En ce qui concerne notre seconde hypothèse énonçant que la classe ouvrière serait dans une « compulsion » à la reproduction d’un vécu passé, nous nous attacherons à trouver lors des entretiens, tous les éléments se rapportant au désir de réparation de l’Etat mais également les éléments en résonance avec la relation primitive à la classe primaire et à la relation idéologique de ses théoriciens petits bourgeois enseignants. L'idée sous-jacente est que ces tendances masochistes (endurance à la souffrance sociale) auraient été acquises au cours de l'histoire du Sujet prolétariat et qu'elle ne ferait que se réactualiser dans le présent.

BLESSURES IDENTITAIRES

 Par l’intermédiaire de nos premiers échanges par mail avec Jean Jaurès et Antonio Labriola, nous apprenons qu’à l’adolescence, la classe ouvrière désirait conquérir l’Etat à travers soit l’insurrection, soit la conquête parlementaire. Néanmoins, de par son exploitation désirable, on lui réservait un avenir d’un tout autre ordre. Nous apprenons dès lors, que Mme la classe ouvrière a été victime d’abus verbal très subtil de la part de Lénine et de son entourage. Elle relate des phrases assassines qu’elle a entendues à Kronstadt, lui faisant « naître les plus profondes blessures identitaires ». Il est à noter que lorsque la classe ouvrière a rencontré son Etat en pleine union nationale, ce dernier s’adressait déjà à elle avec des paroles dévalorisantes. Elle dit ne pas s’en être souciée car elle vivait déjà la même chose depuis son grand-père Bismarck. On perçoit une certaine tolérance aux discours négatifs des autres à son propos qui pourraient aller dans le sens d’une mauvaise conscience de classe. Quand on reprend son histoire sociale, Mme la classe ouvrière se présente, de prime abord, comme une enfant non désirée, niée par ses gouvernants. On remarquera par ailleurs que son Etat a également été mis de côté par Lénine au profit de son oncle Staline.
La relation de la classe ouvrière aux hussards noirs socialistes a toujours été conflictuelle. Psychiquement trade-unioniste elle les décrivait comme « très autoritaires », « sévèrement pré-léninistes », « restrictivement marxistes » et « qui ne vous causent pas » ou « ne finissent pas leurs phrases » ni leurs programmes. On y voit une imago léninienne toute-puissante et castratrice. C’est en introduisant un peu d’anarchisme dans la conversation qu’elle pourra dire avoir trouvé un parti à l’image de la social-démocratie allemande. Cette engeance tient une place importante dans son histoire. Elle lui apporte un précieux soutien électoral moral. A contrario, la théorie marxiste était perçue par la classe ouvrière comme une femme soumise à l’autorité de Wladimir Ilitch, dédaignée dans son altérité et ne pouvant prendre plaisir en dehors d’un socialisme de caserne.

Nous avons compris par la suite que derrière le refus de l’Etat paternaliste, se cachait le fantasme de toute-puissance de l’ex-gouvernement pervers narcissique (qui voit tout et qui entend tout). Nous  avons alors laissé plusieurs semaines de réflexion à la classe ouvrière avant de la recontacter. Entre temps, le conseiller syndical Henri Simon lui a parlé afin de désensibiliser cette situation (stage « Echanges et mouvement »). La classe ouvrière lui a alors proposé une solution alternative, qui l’a amenée à accepter, au grand dam de Simon, de s’entretenir non avec Gérard Bad mais avec le parti invariant et supra-historique.
Aujourd’hui, Mme la classe ouvrière, âgée de 150 ans, a été mariée pendant 80 ans avec l’Etat libéral. Elle le considère comme une engeance égocentrique et manipulatrice. S’il est vrai qu’il peut paraître au premier abord un démocrate agréable, gentil et serviable, la classe ouvrière sait qu’il est alors dans sa phase de séduction préparant sa « victime » pour la manipuler. C’est ainsi qu’elle interprète ce qui s’est passé pour elle pendant deux siècles d’union conflictuelle avec seulement trois demandes de divorce (1848, 1871 et 1917). Leur rencontre s’est faite place Tahrir par l’intermédiaire d’un cousin sans papier. Au tout début de leur rencontre, la classe ouvrière ne considérait pas l’Etat comme un potentiel « petit ami ». Au fil du temps, il est devenu un confident, un ami qui a su lui montrer de l’intérêt, une capacité d’écoute. Il se montrait gentil et affectueux à son égard. Plus âgé qu’elle, Mme la classe ouvrière percevait le gouvernement de gauche comme son prince charmant.
Avec du recul, elle se voyait comme une jeune fille en quête de l’affection d’un père. Son ex-gouvernement de droite était là, dans un sens, pour combler ce manque. Elle rêvait de fonder un quartier : avoir un supermarché à côté, des femmes voilées en string et plus de bourrage de crâne sur la shoah à l’école.  Avec l’impression de ne pas avoir une personnalité marquée, la classe ouvrière dit également avoir toujours eu des difficultés au niveau de sa capacité de compréhension politique et d’analyse des situations sociales. Elle a le sentiment que l’Etat s’est servi d’elle (et de ses faiblesses) à ses propres fins. Il la disqualifiait et la dévalorisait subtilement en public. Elle a donné à son gouvernement de gauche sa confiance, sa jeunesse. Il s’en est servi pour la couper du monde et la mettre sous son emprise.
Puis, après tant d’années d’hymen, elle a commencé à se poser des questions sur la fidélité de ce dernier jusqu’à ce qu’elle découvre qu’il avait une « maîtresse », la finance internationale. Mme la classe ouvrière est passée par des moments de dépression durant laquelle elle a fait des tentatives de suicide (mélange d’émeutes stériles de shit et d’alcool). Pendant cette période, la violence de son ex-gouvernement est devenue manifeste : harcèlement moral accompagné de violences physiques dans une logique d’intimidation. C’est à ce moment-là qu’elle a décidé de stopper ce rapport social. Nous avons alors l’impression qu’elle expulse l’idéologie de collaboration nationale hors d’elle, se séparant de ce qu’elle avait introjecté du Pouvoir Narcissique en elle. De surcroît, la classe ouvrière s’est rendue compte une fois les démarches du divorce insurrectionnel lancées, qu’elle ne connaissait pas son Etat, au vu de toutes les difficultés qu’il lui a causées jusqu’à son renversement.

En outre, il est intéressant de remarquer que les classes ouvrières qui semblent avoir pris position face à leur Etat présentent des points en commun. Premièrement, elles ont toutes les trois la même croyance en un « Parti suprême » qui serait là pour les aider à traverser les moments difficiles de leur sujétion et exploitation. Nous pourrions envisager la relation qu’elles entretiennent avec le parti prolétarien qu’elles considèrent comme une personne à part entière, tel un mécanisme de défense qui les aiderait à « aller de l’avant ».
Deuxièmement, nous entrevoyons une certaine gêne dans l’expression de leur colère face à l’injustice des manœuvres perverses de l’Etat à leur égard. Pourtant, lorsqu’elles intègrent et gèrent cette agressivité politique, ces classes inférieures parviennent à délimiter leur territoire social pour se protéger de leur Etat narcissique et autiste. Il leur est alors possible d’envisager la poursuite d’un projet de communauté communiste grâce à une réflexion sur les choix de société et une perspective de rupture radicale avec le capitalisme. 

Enfin, nous relevons qu’elles se sont toutes orientées vers « l’aide au prochain soulèvement ». Nous pourrions alors faire un parallèle avec ce que nous dit Bordiga (1950) sur la pulsion de parti qu’il conçoit comme « un destin alternatif de la pulsion conseilliste » (p. 205 de « Espèce marxiste et vieille croûte bourgeoise ») et qui « n’irait pas de soi d’un point de vue batrachomyomachique » (p. 48). En effet, il la décrit comme étant à l’origine de la manifestation de « la violence, la robustesse, l’orthodoxie marxiste et le dévouement de parti ». Nous pouvons alors nous interroger sur l’enjeu de la pulsion de parti comme moyen par lequel la classe ouvrière du pouvoir narcissique pourrait se saisir, afin de sortir de ce « cercle infernal » que constitue la reproduction d’un schéma masochiste bourgeois intériorisé.








[1] Manifeste communiste de 1848.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] Archives virtuelles Marc Chirik.
[5] Jean Malaquais, OC tome 23, p.125.
[6] Page 87 de « Moi et la classe ouvrière » par Ottorino Perrone.
[7] Page 222 de « Comment ils nous baisent » par Michel Roger.
[8] Guy Sabatier : « L’Etat et moi », p. 567.
[9] Raoul Victor, page 3 de sa brochure : « Que ne pas baiser ».
[10] Karl Dauvé et Paul Bastos sur Radio Cramoisie.

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