"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

vendredi 20 décembre 2013

EDOUARD MARTIN EST-IL UN TRAITRE ?




 UN CHEF GREVISTE CFDT REJOINT LE PARTI GOUVERNEMENTAL
(et fait scandale  mais 52% des "français" seulement estiment qu'il trahit; quand un autre chef gréviste FO est prêt lui à se vendre au parti de droite en opposition)
Quand les grévistes en général seront-ils assez grands pour se passer de chefs et de chefs cuistres?

Le journal de la gauche bien-pensante Libération titra : « Edouard Martin une reconversion en acier trempé ». Un tel titre ne choquait que le cégétiste de base au cuir stalinien bien trempé qui considère qu’un ancien syndicaliste qui rallie un parti bourgeois au pouvoir, quitte à finir ministre, reste forcément un défenseur des travailleurs. Car, chez le syndicaliste moyen, plutôt apparatchik confirmé, comme le décrit si bien le proverbe turc que je cite souvent : « quand les arbres virent arriver la hache, ils se dirent : « le manche est des nôtres ».
En France, le pouvoir peut compter sur la mémoire courte en milieu ouvrier. D’ordinaire les mis en vedette de milieu ouvrier proviennent depuis l’agonie du parti stalinien du milieu trotskien. Des grèves des trente dernières années ont émergé des vedettes syndicalistes épistolaires provenant de LO ou de la LCR/NPA vite oubliées sauf en cas de reconversion politique ou de continuité gauchiste comme Besancenot et Poutou, ceux-là ne seront jamais députés ni ministres. La CFDT succédant au ministérialisme de l’appareil CGT a connu un certain nombre de promus, quoique tous les anciens chefs de tous les syndicats connaissent une promotion officielle dans l’appareil d’Etat en fin de carrière tel le père Chérèque et fils.

De la CFDT de Florange à la tête de liste socialiste aux européennes, Edouard Martin serait-il un nouveau traître ? Un renégat comme on disait jadis pour un Millerand et tant d’autres socialos, ministres staliniens ou syndicalistes promus dans la machine d’Etat. Pour trahir, convenez-en il faut d’abord avoir été « parmi » la classe ouvrière, or le propre des apparatchiks syndicaux de LO, de la CFDT et consorts est, tout en étant issus formellement et sociologiquement de cette classe de s’en être « émancipés » au sens bourgeois du terme parvenir et contrôler et décider à la place de. Fonction que ledit Martin occupait déjà avant d’aller à la soupe de l’actuel gouvernement de l’exploitation du prolétariat.

L’ACIER TROMPé[1]

Contentons-nous pour l’instant de recueillir les « réactions » journalistiques innocentes…
De syndicaliste dans la sidérurgie à candidat socialiste pour un mandat européen : la décision d’Edouard Martin, l’emblématique militant ouvrier d’ArcelorMittal en Lorraine et désormais candidat du PS aux élections européennes de 2014 dans le Grand-Est, a fait réagir, notamment à la CFDT. Et pose la question des relations parfois délicates entre monde syndical et monde politique. L’emblématique syndicaliste CFDT d’ArcelorMittal à Florange (Moselle), Edouard Martin, 50 ans, a choisi de se lancer en politique en annonçant qu’il sera tête de liste PS aux élections européennes de 2014 dans la circonscription du Grand Est. «Oui, je serai tête de liste sur la liste socialiste dans le Grand Est. J’ai accepté la proposition qui m’a été faite», a déclaré Edouard Martin au journal de 20 heures de France 2.
Edouard Martin avait été propulsé l’an dernier sur le devant de la scène à l’occasion de la lutte contre la fermeture des hauts fourneaux lorrains. A l’époque, le syndicaliste n’avait pas mâché ses mots contre le gouvernement de Jean-Marc Ayrault, à qui il reprochait d’avoir cédé face à ArcelorMittal sur Florange. «Monsieur le Président, vous attendez quoi ? Qu’il y ait un malheur ici ? Eh bien, nous, on va être votre malheur !» : l’image d’Édouard Martin, submergé par la colère et la tristesse, interpellant François Hollande avait marqué le combat de Florange. Avec son sens de la formule et sa belle gueule burinée, le cédétiste, né en Andalousie et arrivé en Lorraine avec sa famille au début des années 1970, était devenu l’ambassadeur des sidérurgistes, arpentant sans relâche les plateaux télévisés et multipliant les opérations médiatiques, tout en faisant grincer des dents dans les rangs syndicaux à Florange.

Depuis la parution en avril de son livre Ne lâchons rien (terme syndicalo-gauchiste en vogue) sur ses mois de lutte syndicale, Edouard Martin avait à plusieurs reprises laissé entendre qu’il pourrait s’engager en politique. Mais jusqu’à récemment il se méfiait du PS, de peur d’être utilisé comme un «gadget» électoral. Il a récusé mardi avoir changé de camp. «Ceux qui disent ça, c’est mal me connaître», a-t-il rétorqué. «Je ne renie rien et je n’enlève rien à ce que nous avons dit et fait», a-t-il souligné, appelant les ouvriers de Florange à se «tourner vers l’avenir», après la fermeture des hauts fourneaux en avril et la promesse du président François Hollande en septembre de créer un centre de recherche dans la métallurgie à Florange
«Je m’engage dans une nouvelle mission : je n’ai pas l’impression de m’engager en politique, dans le sens où je n’ai pas programmé de faire une carrière politique. J’ai simplement envie de continuer le combat que nous menons depuis maintenant plusieurs années sur le maintien de l’industrie en France et en Europe, et j’ai envie de le poursuivre à un autre niveau, au niveau européen, parce que c’est là que se prennent toutes les grandes décisions qui nous impactent», a-t-il ajouté.

Le Premier secrétaire du PS, Harlem Désir, s’est aussi félicité du ralliement d’Edouard Martin, y voyant une «très grande fierté pour les socialistes». «Edouard Martin apportera la force de ses valeurs et de ses convictions à notre combat pour une nouvelle politique industrielle européenne, pour la croissance et l’emploi, et pour une véritable Europe sociale protectrice des droits des travailleurs», a souligné Harlem Désir. Le ralliement du syndicaliste mosellan fait écho, à Paris, à celui de Didier Le Reste, ex-leader de la CGT Cheminots, qui est sur la liste PS d’Anne Hidalgo aux municipales.
Pour l’ancienne ministre UMP Nadine Morano, l’offre du PS à Edouard Martin «est la récompense d’un syndicaliste qui ne menait pas un combat pour les salariés de Florange, qui menait un combat personnel et surtout un combat politique».
Florian Philippot, vice-président du FN, a quant à lui accusé mercredi le syndicaliste d’être «allé à la soupe». Sur i>TELE, le bras droit de Marine Le Pen a déclaré : «Edouard Martin, c’est la trahison à Florange, celui qui avait formidablement bien accueilli François Hollande le 26 septembre» dernier sur ce site lorrain «alors que lui-même, quelques mois avant, considérait que ce que proposait le gouvernement, c’était de la trahison».
«On voit bien qu’en réalité, il avait déjà négocié sa place aux européennes», a encore dit le candidat Front national à la mairie de Forbach. «Il a fait comme les autres, il est allé à la soupe.»


Voyons les commentaires plus cruels des anonymes ou pas.

…Un ouvrier au Parlement Européen... Certes. Ce qu'on omet de dire, c'est qu'Edouard Martin "évincera" pour cela le député sortant Liêm Hoang-Ngoc, issu lui, de la diversité. Fallait choisir après l’étrange rapport de destruction de l’identité française… un ouvrier « français » ou un candidat de la diversité même si ledit rapport était destiné aux électeurs… de la diversité.
« Une instrumentalisation » (Guaino), « une trahison à Florange » (Philippot), « la récompense » (Morano) ont permis un rapide survol en rase-mottes de la politique française. La palme de plomb revenant à Jean-Pierre Raffarin : « Il y en a au moins un de recasé. » Très drôle. D’anciens camarades de lutte – de l’adversaire FO – disent se sentir cocus.
Le PS réalise indéniablement une très belle « prise de guerre ». Et il faudra des gilets pare-éclats pour suivre la campagne entre un trio assez improbable : Édouard Martin donc, Nadine Morano pour l’UMP et Florian Philippot pour le FN. Quel casting de forts en bouche !
…Si l’on veut aller un peu plus loin que l’habituelle (et fatigante) chicanerie politicienne, la candidature aux Européennes d’Édouard Martin fait-elle sens ? Un type est-il légitime après un combat syndical et avoir secoué le gouvernement en hurlant les larmes aux yeux « Monsieur le président, vous attendez quoi ? Qu’il y ait un malheur ici ? Eh bien nous, on va être votre malheur ! » ?
…Au moment où l’opinion publique rejette la classe politique, range aveuglément dans le même sac énarques et hiérarques, l’arrivée d’un ouvrier et syndicaliste, d’un homme de terrain devrait insuffler un air revigorant dans l’atmosphère européenne. Édouard Martin, longtemps membre du comité central d’entreprise européen d’ArcelorMittal, connaît son sujet. Il a même contribué à arracher ce fameux centre de recherche sur la sidérurgie à Florange.
…Et puis, les passages du syndicalisme à la politique sont légion. Quelqu’un a-t-il déjà reproché à Lech Walesa d’avoir quitté Solidarnosc pour diriger la Pologne ? Ou l’ancien président Lula au Brésil ?
…En France, rappelons-nous de têtes de pont célèbres comme Pierre Bérégovoy, Jacques Delors, Jacques Chérèque qui fut ministre du gouvernement Rocard, José Bové, passé de la Confédération paysanne au Parlement européen sous casaque verte. Dans une autre France, il suffit de lorgner du côté des syndicats agricoles pour trouver d’appréciables représentants politiques. Il y eut François Guillaume, président de la FNSEA puis ministre de l’Agriculture de Chirac, et… Christian Jacob, l’actuel président du groupe UMP à l’Assemblée nationale après avoir mené le syndicat des Jeunes Agriculteurs. Il ne fut jamais accusé d’être un traître à la cause. 

Le PS récompense-t-il Édouard Martin pour avoir neutralisé la colère des salariés de Florange ?
 
Le Parti Socialiste a annoncé qu’Édouard Martin, responsable CFDT du site ArcelorMittal de Florange, sera la tête de la liste PS de la région Grand Est aux élections européennes de 2014. Il est sûr d’être élu et donc de toucher les 12 à 15.000 euros nets par mois d’indemnités parlementaires (selon sa participation aux séances), sans compter la rémunération mensuelle prévue pour ses futurs collaborateurs, de 21.000 euros.
Rappelons qu’Édouard Martin a soigneusement caché, aux ouvriers dont il était censé défendre les intérêts, les véritables raisons du démembrement d’Arcelor par Mittal. Mittal a pu acheter Arcelor au premier semestre 2006 grâce aux traités européens qui interdisent toute restriction aux mouvements de capitaux entre les États membres, et entre les États membres et les États tiers. Édouard Martin va maintenant s’employer à défendre la construction européenne, cause des malheurs d’Arcelor, pour le compte du Parti socialiste après l’avoir défendue pour le compte de la CFDT, membre de la Confédération européenne des syndicats, elle-même financée par la Commission européenne. Au cours de la campagne électorale qui s’annonce, Édouard Martin va probablement promettre aux électeurs de bâtir une « autre Europe », en reprenant ainsi le slogan éculé dont tous les partis politiques rebattent les oreilles des Français depuis 1979, date du premier scrutin européen.
…ventdest

CONCLUSION : tous ceux, de droite, du FN ou de ses ex-collègues qui taxent Martin de traîtrise, ont tous tort. Est traître seulement celui qui s’est véritablement situé un moment de sa vie aux côtés des prolétaires, qui a combattu pour leur réelle indépendance de classe politique, pour leur auto-émancipation. Martin n’a jamais combattu ni du point de vue de classe – mais de celui de la collaboration – ni du point de vue révolutionnaire – mais de celui du corporatisme étroit. Il n’est donc pas un traître mais une simple girouette de l’ordre dominant.


PS : une biographie édifiante du syndicaliste moderne parvenu à la gloire.
Par AGNÈS LAURENT - Publié le 10 mai 2007 | L'Usine Nouvelle n° 3055
« La rage de faire » Jacques Chérèque. editions Balland. 288 pages. 21 euros
De sa naissance à Champenoux (Meurthe-et-Moselle) en 1928 à son élection comme conseiller régional de Lorraine dans les années 1990 : Jacques Chérèque livre le passionnant récit d'un demi-siècle d'actualité sociale et politique, dans cet ouvrage d'entretien avec Stéphane Bugat.
Le parcours du père de l'actuel secrétaire général de la CFDT ne manque pas de sel. Recruté comme ouvrier en 1949 dans l'usine sidérurgique de Pompey, il intègre en 1959 la CFTC, qu'il contribuera à transformer quelques années plus tard en une CFDT déchristianisée.
Devenu permanent de l'organisation, il participe jusqu'au début des années 1980 à tous ses grands moments : l'affaire Lip en 1973, le soutien à François Mitterrand en 1974, le « recentrage » de la CFDT lors du rapport Moreau en 1979... Des épisodes émaillés d'anecdotes truculentes telle celle de la remise du trésor de guerre des Lip à un banquier qui prend des allures de film noir. Son histoire personnelle est sans cesse mise en perspective, notamment via l'évocation des relations de la CFDT avec la CGT et FO.
En 1984, Jacques Chérèque change de vie professionnelle et d'environnement. Il est nommé préfet délégué en charge de la reconversion de l'industrie sidérurgique lorraine. Ce qui lui vaudra, en 1988, de devenir ministre délégué à l'Aménagement du territoire et à la Reconversion. Là encore, il en tire des enseignements d'ordre général. Et n'hésite pas à donner quelques coups de griffe : à François Mitterrand, qui le licencie du gouvernement « sans préavis, ni entretien préalable », ou à Bernard Tapie, croisé lors de la reconversion des chantiers navals de La Ciotat, qui « promet tout à tout le monde, tout en se donnant la possibilité de toucher le jackpot ». En mêlant petite et grande histoire, avec un sens du bon mot, Jacques Chérèque, aujourd'hui retraité, analyse sans complaisance la CFDT et le monde politique.

PS (bis): bien que je me foute des sondages, instruments de manipulation non scientifiques, ils peuvent donner une approximation, ainsi de la décadence politicarde totale de l'ex-extrême gauche désormais absorbée par la sondologie, dixit Le Parisien qui  après avoir précisé que 58% des ouvriers honnissent Martin (donc un peu plus que les "français") ajoute que les gauchistes et résidus du stalinisme sont, par contre contents qu'il les rejoignent dans l'électoralisme (complice et corruptible):  "...  Pour autant, tout n’est pas perdu dans ce « coup » politique : les sympathisants des partis les plus à gauche (Front de gauche, Lutte ouvrière, NPA) sont 62% à considérer qu’en devenant eurodéputé Martin défendra plus efficacement ses positions (ils sont 74% à le penser, si on y inclut les partisans du PS). Globalement, les sympathisants de gauche approuvent (74%) Edouard Martin dont l’entrée en politique ravit même 81% des sympathisants PS". Nostalgie, cela faisait longtemps que tu ne nous avais pas fait le coup de la "tribune parlementaire" pour promettre un bon salaire à l'heureux élu pour ses promesses mirifiques et révolutionnairement virtuelles!



[1] Un film documentaire intitulé « L’Acier Trompé » réalisé à l’issue de 4 années de tournage par un cinéaste et réalisateur autour de la vie des sidérurgistes de Gandrange et Florange-Hayange (Moselle, Lorraine, France) avait été présenté en avant-première le mercredi 30 janvier 2013 à Paris et ensuite sur Public Sénat en février.

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