"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

jeudi 10 mars 2011

LE COLONEL SARKOZI VA-T-IL BOMBARDER TRIPOLI ?


« Vos intérêts ne sont pas les miens » voilà ce qui peut résumer la nouvelle cacophonie européenne face à « l’action humanitaire » engagée par la bourgeoisie française quand les colLègues européens jouent les sages sur la montagne (de cadavres) et que la bourgeoisie US joue la prudence, alternant le show démocratique ( vive la liberté des peuples !) et le froid des rumeurs (ce soir Washington assure craindre les armes chimiques de Kadhafi). Difficile de s’y retrouver entre la diabolisation continue du colonel psychopathe et les étranges hésitations américaines et européennes. « Massacre des civils » remplace allègrement « guerre civile », mais si les civils sont armés eux aussi et massacrent en partie ceux d’en face ? Et si la guerre n’avait jamais été civile ?

Curieuse « initiative française » ! Pointée du doigt pour son manque de réactivité aux événements de Tunisie et d’Egypte, serait-elle en passe de se racheter cette bourgeoisie soudainement belliqueuse ? Oui car le colonel Sarkozi a assuré qu’il y aurait des frappes ciblées ! Sans dommages collatéraux ?
Quelles exagérations, quels mensonges les sous-fifres sarkoziens vont-ils nous jeter à la figure pour justifier leur « aide humanitaire » aux insurgés de bric et de broc, de tribus et de clans, qui seraient « en difficulté » sur le terrain, et dont certains chantent déjà la gloire de la France et de son colonel trois étoiles et demi ?

La guerre est-elle jouable sans unanimité nationale ? Le PS, le PC et le NPA voteront-ils les crédits de guerre ? Ou, à défaut le débauchage de BHL suffira-t-il à ravir l’opinion nationale, plus qu’elle n’avait été éblouie par la pose du demi-philosophe en chemise blanche échancrée sous les murs de Sarajevo ? Le ralliement in extremis du ségoléniste BHL aura-t-il autant de panache que l’ex-ministre Kouchner avec son sac de riz sur l’épaule en Somalie ?
Nul doute que le viril engagement du colonel Sarkozi a pour but de séduire l’opinion intérieure dont il a téléguidé un sondage affolant les antifascistes, avec cette annonce simultanée de sa volonté d’ « aborder avec ses partenaires européens la question du "danger migratoire" suscité par l'insurrection libyenne ». Ce volet « humanitaire » donnera un coup de sang à l’électeur dubitatif, prêt pour une fois à regarder sur son écran au-delà de la ligne bleue des Vosges, qui rêvera que les fuyards ne prennent même pas le bateau pour pousser jusqu’à Lampedusa ou (horreur) à Nice (promenade des anglais) !

L’Europe, ce panier de crabes impérialiste, n’est même pas le cadre de travail de la question libyenne. Personne ne peut croire que le colonel Sarkozi ait joué les fiers à bras kaki sans consulter le général Obama. Hors du cadre européen, Paris et London travaillent aussi à l'ONU à un projet de résolution du Conseil de sécurité, qui permettrait d'imposer une zone d'exclusion aérienne au-dessus de la Libye. En choisissant clairement le camp des rebelles à la veille du sommet de Bruxelles, le colonel Sarkozi, qui a réclamé plusieurs fois le départ de son homologue le colonel Kadhafi, souhaite entraîner le reste des pays européens, jusque-là prudents et divisés sur leur attitude face à la crise libyenne, principalement Berlusconi chagriné de ne plus pouvoir baiser la main du duce libyen.
Derrière le bal des prétendants croquemorts de Kadhafi… une longue histoire de marchandages où le plus malin n’était pas celui que l’on croyait. Depuis 2003 sous commandant Chirac puis depuis 2007 avec le colonel Sarkozi, l’oligarchie française avait mis en œuvre une stratégie de diversification des échanges commerciaux et militaires avec la bourgeoisie néo-coloniale tripolitaine qui furent loin d’être aussi florissants qu’avec l’Italie du bon Sylvio Berlusconi. Les échanges avaient été caractérisés par un déficit commercial structurel. Les importations de Libye (à 95% des hydrocarbures, soit 2,5% des approvisionnements français) étaient estimés en 2007 à 2165 millions d’euros. Le commerce français n‘exportait que pour l’équivalent de 521 millions d’euros, ce qui en faisait tout de même le cinquième fournisseur de la Libye.

LE MIRAGE DES RAFALES

En 2007 la libération des infirmières bulgares n’avait été que la tapisserie du tableau d’un Kadhafi remastérisé et relifté par colonel Sarkozi & co. La recherche d'uranium faisait bien partie du mémorandum signé à l’époque par l’ex étudiant maoïste Kouchner et son homologue libyen. Le principal point de l'accord, qui avait fait grincer des dents à la communauté des gangsters internationaux, avait concerné la fourniture, d'un réacteur nucléaire à la Libye "d'ici plusieurs mois voire plusieurs années". Tractation commerciale purement « humanitaire », si l’on en croyait les VRP du colonel Sarkozi, car destinée à l'alimentation d'une usine de production d'eau potable, une ressource très rare dans le désert libyen. L’Etat sarkozien devait être chargé de la construction du réacteur et de la formation des techniciens. Le trust Areva était en piste sans garantie." Le point le plus juteux concernait une "coopération" en matière de Défense ». Les rumeurs qui ne devaient rester que des rumeurs pronostiquaient la vente de plusieurs avions de combats à la Libye, au début de l'année 2007 (une quinzaine de Rafales). Des négociations avaient en effet été évoquées dans la presse entre Dassault et la Libye pour la vente d'une quinzaine de Rafales au colonel Kadhafi. Immédiatement démenties par l’ex-ministre Michèle Alliot-Marie, ces négociations correspondaient à un marché potentiel de 2,5 milliards d'euros pour l'entreprise française. Ce devait être le premier contrat à l'export pour cet avion commercialisé par Dassault et encore jamais vendu à l’étranger. Sauf que ce qui apparaissait comme acquis... ne le fut pas du tout. En juin 2008, six mois après la visite de Kadhafi, Les Echos annoncaient que le dossier avançait : "les discussions se poursuivent normalement, et Dassault peut raisonnablement espérer conclure d'ici à l'automne". Dassault n’était pas inquiet ni inculpé, la signature du contrat de vente de ces fameux 14 Rafale devant intervenir à l’automne 2008. L'automne arrive, et rien n'a été signé. Ni en 2008, ni en 2009. Et en 2010 ? La Tribune annonce en juillet dernier que "Paris tente de propulser le Rafale en Libye". Plus de deux ans après, il est temps... Selon le quotidien Les Echos, qui a le sens de la formule, on assista à "une accélération des négociations" (sic) mais il ne faut pas se réjouir trop vite car... "tout dépend du guide".
Le fiasco était patent peu après. En réalité, à l'exception de la commande ferme de 21 airbus pour 2,7 milliards d'euros, tous les autres dossiers évoqués n’étaient alors qu’au stade des négociations : "aujourd'hui, on n'a aucun élément précis sur les volumes, les types d'appareil et donc les montants d'un contrat. On ne sait pas très bien ce qui va remonter de cette négociation globale" relevait un cadre d'Eurocopter, cité par Libération. Même son de cloche du côté de Veolia : "On n'a rien signé du tout. Sur l'annonce de l'Elysée, on ne souhaite pas faire de commentaire". D’où le désir de revanche « humanitaire » très accentué de la bourgeoisie française derrière le guide de l’Elysée.

La bourgeoisie française s’était ridiculisée au terme de ce marché de dupe par la "remise en selle" du pouvoir libyen sur la scène internationale, selon les termes du colonel Sarkozi qui prétendait "aider la Libye à réintégrer le concert des nations" (de brigands humanitaires). Si des voix naïves en Europe soulignèrent que certaines exigences en matière de droits de l'Homme (cette scie à VRP oligarchiques) n’étaient toujours pas respectées, plusieurs pays dont la Grande-Bretagne et les Etats-Unis avaient avoué leur amitié retrouvée pour la mafia de Tripoli. La balance de l’économie trahit toujours la vérité des « échanges humanitaires » : le déficit commercial de la France avec la Libye se creusa lourdement à 3,7 milliards.
Fin 2010, le gouvernement Fillon rêvait encore conquérir des parts de marché dans le secteur financier, l’industrie, la construction, l’eau, les télécommunications et l’ingénierie. Le patronat français y était impliqué. Pour le moment une quarantaine de filiales ou de représentations d’entreprises françaises s’étaient installées pour œuvrer à cet objectif dans ce désert de 6 millions d’habitants dont le ratio PIB/habitant était le plus élevé d’Afrique. En 2009, il était estimé à 105 000 dollars. La Libye est le deuxième exportateur de pétrole du continent, avec plus de 60 ans de réserves estimées au rythme actuel de production. Quant à ses réserves de gaz, elles tourneraient autour de 1500 milliards de m3. Kadhafi ne pourra pas plus détruire cette manne géologique que son regretté ami Saddam.
Les investissements français, principalement orientés vers le secteur pétrolier, sont comme les bijoux de la colonelle, précieux mais volatiles. L’ancien secrétaire général de l’Elysée Claude Guéant, promu ministre de l’Intérieur, avait effectué pas moins de quatre visites en Libye depuis 2008, la dernière remontait à juillet 2010.
Oubliée l’affaire El-Mismari, qui avait pourtant sonné l’alarme (un des principaux conseillers de Kadhafi depuis 1969, qui avait fait défection) et qui demandait l’asile politique à la France.
Le revirement de l’oligarchie française est très récent et date du 26 février dernier où le gouvernement du colonel Sarkozi avait suspendu les activités de son ambassade à Tripoli. Curieusement la protection des intérêts français a été confiée à l’ambassade de Russie. Ce jeudi seulement la Russie suspend ses livraisons d’armes à Kadhafi. Autant dire que la décision de lâcher Kadhafi est toute récente et a fait l’objet d’intenses marchandages.
La bourgeoisie française, plus ou moins sponsorisée par la bourgeoisie US – qui l’a réintégrée dans l’OTAN et convaincue d’apporter sa quotepart militariste en Afghanistan – peut être déléguée pour décharger quelque peu le lourd fardeau de pax americana sur le reste du monde. Le colonel Sarkozi portant haut le drapeau de la démocratie… humanitaire. A moins que cette pauvre armée française toujours à la traîne n’arrive que pour compter les cadavres sur les ruines de Benghazi.

A suivre…

1 commentaire:

  1. Sarkozy s'écrit avec un "y" à la fin. Mais je suppose que le changement d'orthographe est volontaire, pour que ça rime avec Kadhafi. Il est vrai que l'on vit une époque formidable... Je me souviens encore de ce que Nicolas Sarkozy de Nagy-Bocsa avait dit à l'époque de la visite tapageuse de Ubu roi en France, en décembre 2007 :

    - D'abord pendant la visite :

    "S'ils ne comprennent rien à la "real-politik", tant pis pour eux. [...] De toute façon, plus ils gueulent et plus je leur ferai un bras d'honneur. Plus longtemps je serrerai la main de Kadhafi. [...] J'ai dit que j'irai chercher le point de croissance qui nous manque avec les dents. Eh bien ! c'est ce que je fais. Dix milliards de contrats pour les entreprises françaises, ce n'est pas rien. [...] Depuis 2003, il [Kadhafi] a renoncé au terrorisme. Il a toujours été contre les fondamentalistes. Depuis le début, il a demandé l'arrestation de Ben Laden. Et il peut jouer un rôle important dans le dénouement de la crise du Darfour. [...] Même si c'est un personnage complètement fantasque, ce n'est pas mal de contribuer à le réinsérer dans le concert des nations. [...] Il n'y a rien que je déteste plus que les donneurs de leçons en salon. [...]"
    (Sarkozy, devant ses conseillers, à propos des critiques relatives à la réception en grande pompe du colonel Kadhafi à Paris, cité in "Le Canard Enchaîné" N°4546, 12 décembre 2007)

    - Puis après la visite :

    "C'est vrai, c'était une semaine épouvantable. Il est hors de question que Kadhafi revienne en France, même pour une escale technique. Cinq jours, c'était trop long. Et si je m'attendais à des surprises, je ne pensais pas qu'il allait me contredire avec cet aplomb (...). C'est curieux comme, chez lui, les choses sensées peuvent côtoyer des propos d'illuminé. [...] Il fallait le recevoir. Je l'avais promis au moment de la libération des infirmières bulgares. Et puis on a eu des contrats. C'est toujours ça de pris."
    (Sarkozy, devant ses conseillers, le 17 décembre, cité in "Le Canard Enchaîné" N°4547, 19 décembre 2007)

    Bonne fin de week-end.

    Amicalement,

    Hyarion.

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