"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

lundi 22 septembre 2008




MILLE MILLIARDS DE SABORDS (*)

« Economie politique : science sans entraille » (Gustave Flaubert, Dico des idées reçues)

« Ouvrier : toujours honnête, quand il ne fait pas d'émeutes » (ibid)

Depuis la faillite, lundi dernier, de la banque d'affaires Lehman Brothers, les géants de Wall Street s'abattent comme un château de cartes. Morgan Stanley et Washington Mutual étaient sur la voie d'un rachat d'urgence, tout comme le britannique HBOS. Même Goldman Sachs, réputé le plus solide, a vu son action fondre provoquant un effet domino déstabilisant pour les bourses du monde entier, tant le système financier est interdépendant.

Alors qu'en France la bourgeoisie nous a distrait toute la semaine dernière, en croyant nous inquiéter sur l'augmentation du prix du gobelet de camping… et que Libération déclarait en fin de semaine qu'aucun des crânes d'œuf n'avait vu venir ce nouveau tsunami économique… c'est reparti pour un tour. Les soubresauts de la crise sont de plus en plus rapprochés, et tout prolétaire attentif savait depuis juin que cela allait rebondir en septembre et frapper non plus seulement la classe ouvrière mais de plus en plus les couches moyennes. C'est bon signe pour l'ensemble du prolétariat, nous sommes pour l'égalité des victimes de l'hémorragie financière capitaliste ! Le capitalisme danse sur un volcan et crie « tout va très bien madame la marquise » alors que depuis des mois et des années le citoyen lambda peut jouer les Cassandre sans être prix Nobel d'une économie en perdition!

S'expliquant pour la première fois depuis le début de la folle semaine commencée avec le dépôt de bilan de Lehman Brothers lundi, le secrétaire au Trésor, Henry Paulson, a reconnu vendredi que le coût de l'opération de nettoyage des bilans des banques pourrait se « chiffrer en centaines de milliards de dollars ». Il s'est dit « convaincu que cette approche courageuse coûtera aux ménages beaucoup moins que l'autre option : une série ininterrompue de faillites d'institutions financières et des marchés du crédit gelés, incapables de financer l'expansion économique ». Des milliards sont partis en fumée, qu'importe (et qu'importe surtout les dizaines de milliers d'emplois supprimés) l'Etat repointe son nez en plongeant sa main (moins invisible que le marché) dans la poche du contribuable, c'est à dire des millions de prolétaires. Ou plutôt il recommence car il venait juste de piller les poches des citoyens salariés pour éponger déjà une banque et deux géants du refinancement hypothécaire, sans pouvoir empêcher la quatrième banque d'investissement US aller à la faillite.

Dépassée par l'enchaînement des événements, la banque centrale américaine (FED) arrive au bout de son carnet de chèques : elle a mis 185 milliards de dollars à disposition de cinq de ses homologues, dont la Banque centrale européenne (BCE). Le Trésor américain a annoncé qu'il allait lever 100 milliards de dollars pour la renflouer. «Nous naviguons dans des eaux inexplorées», s'est alarmé le sénateur républicain Richard Shelby. Les Etats-Unis deviennent ainsi la première banque du monde, du jamais vu mais en même temps une exposition extrême, une banque mondiale ne peut sauver le capitalisme.

L'ORIGINE DE LA CRISE : L'IMPOSSIBILITE D'ALLER A LA GUERRE MONDIALE

On a oublié apparemment que juste après le 11 septembre 2001, la Banque centrale américaine (FED) avait baissé ses taux de 6,5% à 1% afin de doper l'économie, rendant par là même le crédit moins cher. Les établissements de crédits et banques se sont alors lancés dans une activité immobilière frénétique, faisant exploser les prix. De surcroît, les prêts consentis étaient souvent très risqués par rapport à la solvabilité des emprunteurs (les fameux «subprimes»). Ce phénomène a pris une dimension financière quand ces emprunts ont été transformés en titres financiers et revendus à des investisseurs, attirés par leur rendement. Avec la hausse des taux de la FED, les couches moyennes, qui souscrivent majoritairement des prêts à taux variables, ont été pris à la gorge. Tandis que leurs mensualités augmentaient, les défauts de paiement ont bondi et ceux qui avaient acheté les produits financiers basés sur ces emprunts ont perdu leur argent, tout comme les employés de Lehman, viennent de perdre des milliards de dollars en actions volatilisées (le patron leur offrait des actions plutôt que des primes) en prenant leurs clics et leur clacs pour aller pointer au chômage.

Les banques de la planète sont interdépendantes parce qu'elles se prêtent de l'argent, investissent les unes chez les autres et dans les mêmes fonds. Les produits financiers basés sur les crédits immobiliers américains ont circulé dans les portefeuilles des banques et fonds d'investissements du monde entier sans que les risques ou même la nature réelle des produits soient vraiment connus. Les crânes d'œuf sont les rois de l'improvisation (tu vends et tu revends et tu empoches les bénéfs), ces petits génies de la finance huppée sont comme les garagistes qui vous vendent des voitures d'occasion trafiquées après accident, et non fiables ;

Depuis un an, la crise des «subprimes» leur a coûté des milliards d'euros. Mille milliards de sabords ! Après la déroute de Lehman Brothers, le ministère de la finance française a fait croire à des répercussions «limitées». Pourtant, la banque américaine doit à ses homologues français près de 4 milliards d'euros. Celles qui ont prêté le plus d'argent à leur consoeur, sans garantie et donc sans espoir de recouvrement, sont BNP Paribas (405 millions d'euros), la Société générale (479 millions d'euros), le Crédit agricole (270 millions d'euros) et Dexia (350 millions d'euros). C'est pas des petits gobelets en plastique !

Ce sont les banques d'affaires ou dites boursières qui ont été touchées de plein fouet, mais les banques pour les particuliers vont rechigner de plus en plus à prêter. Des milliers de PME sont au bord de la faillite. Pour faire face à la crise qui touche l'Europe les 30 milliards d'euros prévus par les ministres européens des Finances pour les aider sur quatre ans sont du pipi de chat. La patronne des patrons, Laurence Parisot, redoute « beaucoup, beaucoup de répercussions sur l'investissement » des entreprises.

Les floués de la bourse ne se jettent pas encore du haut des buildings newyorkais mais la morale capitaliste prêtant sévir ; des « gendarmes des marchés » s'interrogent sur la nécessité de réguler les produits financiers et les acteurs du secteur, comme les agences de notation, et les journalistes éructent contre les plus-value considérables des big boss, supposant – économistes nullards – que ces richesses de la poignée de la haute bourgeoisie, sont responsables de la crise à répétition (crescendo).

Un plan «massif» pour un «problème massif». C'est ainsi que le président en sursi George W. Bush a qualifié samedi matin le plan de soutien aux banques, mis en place suite à la crise financière. Il pourrait coûter 700 milliards de dollars (on avait supputé 1000 milliards de sabords !) et s'étaler sur deux ans, affirment des médias américains (les braves !), s'appuyant sur un document envoyé au Congrès.

Cela représente la plus vaste intervention jamais lancée par une administration pour venir en aide au secteur privé. Le Welfare state est-il donc de retour ? Le plan accorderait ainsi au gouvernement des pouvoirs élargis pour racheter les titres douteux, créances et crédits hypothécaires de n'importe quelle institution financière américaine au cours des deux prochaines années. Pauvre Obama, s'il est élu, comment va-t-il faire face aux émeutes et grèves de la classe ouvrière américaine ? En plaidant pour l'égalité des noirs face aux impôts ?

Pour l'heure, la seule promesse d'un nettoyage du secteur bancaire américain par l'intermédiaire d'un Etat wilsonien a soulagé les mafias financières. Pour autant, ce soulagement général ne saurait masquer le coût budgétaire énorme de la solution choisie, ni les dommages causés depuis deux semaines aux entreprises bancaires ainsi qu'à la crédibilité des autorités financières des États-Unis.

QUESTION : c'est bien d'éponger des milliards de sabords-dollars partis en fumée, mais qui va payer les dizaines ou centaines de milliers de chômeurs supplémentaires et où vont loger ceux qui ont été jetés à la rue ?

UN ENFONCEMENT DANS LA CRISE DE PLUS EN PLUS DRAMATIQUE ET IRREVERSIBLE

Je n'ai pas un mot à changer de ce que j'écrivais l'an passé à la même époque (et coup de chapeau au dessinateur Willem qui représente des lettres géantes « système financier », qui s'écroulent comme un château de cartes avec plein de bonshommes qui culbutent et le dernier de la file qui crie « vieux con » à Marx qui d'un geste las déclare dans sa bulle « c'est la lutte finale » !

« Ce qui est présenté comme crise financière n'est que la face cachée de la crise permanente de surproduction où le rythme inégal de développement des différentes parties du capital constitue la cause essentielle des crises périodiques de surproduction.
Cette crise se manifeste par la baisse tendancielle du taux de profit. Celle-ci est marquée par l'intensification de la concurrence entre grands pays capitalistes, le refoulement de capitaux vers des placements risqués, l'engorgement des marchés, etc. Le taux de profit diminue à cause du renchérissement continuel du capital constant et en particulier des matières premières. Même en agissant pour parer à la catastrophe, la bourgeoisie, pour combattre cette baisse, ordonne à ses banques centrales « d'injecter du liquide » dans la machine difficilement contrôlable, mais pour Marx il s'agit d'une dépréciation :
« La dépréciation périodique du capital existant, un des moyens spéciaux du mode de production capitaliste d'arrêter la baisse du taux de profit et d'accélérer l'accumulation de valeur-capital par la formation de capital nouveau, trouble les conditions données où s'accomplit le procès de circulation et de reproduction du capital, et s'accompagne donc d'arrêts brusques et de crises du procès de production » (Le Capital, tome X, p.186).
La crise peut commencer avec le déplacement des fonds de pension ou les investissements risqués de l'immobilier, mais elle débouche toujours sur une augmentation de la production, la paupérisation des masses et repose toujours plus la question de la guerre militaire.

Le krach bousier est causé en apparence par des changements du marché monétaire et du crédit, mais en vérité le bouleversement provient surtout des conditions de la production et des heurts dans la compétition marchande. La recherche difficile de débouchés pour les marchandises aboutit à une tension grandissante du crédit et à une hausse des taux d'intérêt. Marx a démontré que le développement du crédit ne constitue pas la cause des crises, il favorise leur répétition et extension, tandis que la spéculation renforce les tendances contradictoires à la hausse et à la baisse des prix. L'extension du crédit a toujours représenté un danger, pour les Etats comme pour les particuliers… Le système bancaire n'est plus un intermédiaire impartial qui redistribue mais un pourvoyeur de crise dans la mesure où il y a des limites aux engagements « liquides » des banquiers. L'arrêt du crédit provoque la chute des prix. Et les fonds d'épargne ne peuvent servir éternellement de réserve de sauvetage du système financier international… » (PU version papier du 29 août 2007, « De flamber la crise économique n'en finit pas).

Le capitalisme fait marcher la planche à billets dans son affolement. Mille milliards ne le sauveront pas du sabordage, capitaine Haddock ! Mais si le navire sombre, il va inévitablement provoquer l'insubordination massive des matelots. Gare !

(*) Insulte du personnage de Hergé, le capitaine Haddock, Le sabord est un terme d'architecture navale désignant une ouverture dans le flanc d'un navire, par laquelle passent les fûts de canons, les avirons ou simplement une prise d'air.
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