"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mardi 22 décembre 2009



POLITESSE DU DESESPOIR


ET CYNISME CAPITALISTE



L’EXPLOITATION MASSIVE ET ODIEUSE DE MILLIONS DE PROLETAIRES MASQUEE SOUS LE MASSACRE SPECIFIQUE DES JUIFS



On les a retrouvés les cinq sagouins et la bannière en fer de cinq mètres « Arbeit macht frei » à l’entrée du camp mémorial d’Auschwitz. Ce ne sont point des néo-nazis a tenu à rassurer la police polonaise auprès des criminels de guerre de l’Etat israëlien, lesquels se sont empressés de faire savoir qu’ils allaient envoyer un plombier ressouder les morceaux brisés de l’étrange sentence nazie.


Un saltimbanque de télévision très « beauf » avait déclaré il y a quelques années que le camp d’Auschwitz était un « parc d’attractions ». Certes si la statue de Mickey avait été dérobée à Eurodisneyland, l’émotion n’eût pas été si intense. Quelles que soient les déterminations des cinq sagouins appréhendés, ce genre d’action n’est aucunement subversive. Je peste moi-même chaque fois qu’un blockaus des plages du Pas de Calais est détruit. Il faut absolument conserver les traces de la boucherie mondiale. Il ne faut pas perdre la mémoire. La conservation d’Auschwitz comme musée des horreurs nazies n’obéit pas cependant à la véritable mémoire de ce qu’a été la grande guerre impérialiste, mais reste un « grand alibi » pour les puissances victorieuses qui se dédouanent en portant au pinacle le massacre des seuls juifs.



Arbeit macht frei ?



La nouvelle focalisation sur cette sentence à l’occasion des frasques de quelques individus, dont on ne sait pas par quoi ou par qui ils ont été manipulés, aurait dû servir à initier une réflexion sur cette sentence, son origine, la raison pour laquelle les hiérarques nazis l’ont fait placer par les déportés eux-mêmes à l’entrée de plusieurs camps de concentration. En général les historiens les plus férus se sont contentés de l’évoquer sans plus. Personne pour analyser une telle ignominie ne s’est manifesté non plus dans les commentaires sur les articles de presse, hormis les habituels clichés ou protestations « antisionistes ». Nous allons donc nous livrer ici à une analyse plus approfondie. « Arbeit macht frei » politesse du désespoir comme on le dit pour l’humour ?


Il semble bien qu’au tout début des années 1930, le trust chimique allemand IG Farben avait fait placer cette inscription à l’entrée de certaines de ses usines. Comme le slogan bourgeois de la république française « liberté, égalité, fraternité » placé au fronton de toutes les mairies, mais aussi souvent, on l’oublie, au fronton des écoles et de certaines vieilles usines, la sentence « le travail rend libre », est bien typique de la mystification bourgeoise. Pourquoi ne pas avoir placé « la prison rend libre », ou « le travail ça gaze », à l’entrée des camps hitlériens ? Parce que cela revient au même. Le travail tue à petit feu en temps de paix. Le travail participe au massacre en temps de guerre. Du XIXe au XXIe siècle, l’hypocrisie de l’exploitation capitaliste ne déroge pas à la même morale du travail sacré, du travail harassant dans les mines au travail forcé dans les camps de guerre, et au travail « kleenex » de nos jours.


Petit retour en arrière. J’ai dit tout le bien que je pensais de l’ouvrage du jeune historien britannique Tristam Hunt[1], et son coup de chapeau à Engels permet de resituer les enjeux de nos deux siècles contemporains :


« « (Engels) n’aurait pas accepté le monde tel qu’il va. Pour peu que nous parvenions à décaper le vernis écaillé du XXe siècle marxiste-léniniste, cette « dérive dictatoriale » qui n’a pas fini d’empoisonner le puits de la justice sociale, pour retrouver l’authentique Engels du XIXe siècle européen, c’est une voix très différente, d’une actualité saisissante, qui se donne à entendre. Depuis son poste d’observation dans l’industrie cotonnière de Manchester, Engels put contempler le capitalisme triomphant à l’œuvre ; comme peu d’autres socialistes, il en connaissait le vrai visage. Et, alors que notre utopie libérale post-1989, faite de libre échange et de démocratie à l’occidentale, vacille sous les coups du dogmatisme religieux et du fondamentalisme de marché – de la confortable collusion du pouvoir politique et du capital économique aux délocalisations d’entreprises en quête d’une main d’œuvre peu qualifiée et bon marché ; de la reconfiguration de la vie privée autour des tentations du marché au repli inexorable de la tradition devant la modernité ; de la porosité congénitale entre colonialisme et capitalisme à l’emprise du complexe militaro-industriel ; e jusqu’aux formes urbaines dictées par les exigences du capital -, l’analyse d’Engels résonne par-delà les siècles. Mais ce qui le propulse un peu plus sur le devant de la scène, c’est la récente débâcle du secteur bancaire et des marchés financiers mondiaux (…) dans ces régions du monde (Brésil, Russie, Inde et Chine) toutes les horreurs de l’industrialisation menée tambour battant – le capitalisme sauvage qui bouleverse les relations sociales, détruit les coutumes et les usages ancestraux, transforme des villages en villes et des ateliers en usines – déferlent avec la même barbarie qu’en Europe au XIXe siècle. (…) La terrible ironie de l’histoire veut que ce type d’exploitation sordide bénéficie du soutien actif du parti communiste chinois. Cela n’a jamais été la conception de la société d’Engels… cet étonnant victorien».



AUSCHWITZ REVISITE



La légende veut que les déportés qui ont réalisé « Arbeit macht frei » réalisé en fer forgé, aient inversé le B de Arbeit par dérision. C’est probable. Seule la dérision peut permettre de survivre comme on a témoigné le grand Primo Levi. Personne n’a rappelé que comme à l’entrée des usines au XIXe siècle il fallait mettre chapeau bas devant le contremaître ou le patron sous l’injonction sordide en fer forgé. Un déporté le rappelle sur le web. Selon Serge Smulevic, « Jamais au grand jamais un déporté [à Auschwitz] n'aurait osé franchir le portail de sortie (ou d'entrée) d'un camp avec un bonnet pareil sur la tête. Il se serait pris 25 coups de nerf de boeuf avec facilité. »


Auschwitz-Birkenau ou plus simplement Auschwitz (allemand : Konzentrationslager Auschwitz : Camp de Concentration d'Auschwitz) est le plus grand camp de concentration et d'extermination du Troisième Reich. Il se situe dans la ville d'Oświęcim (Auschwitz en allemand), à 70 kilomètres à l'ouest de Cracovie, territoire alors en Allemagne (en Regierungsbezirkes Kattowitz en Provinz Oberschlesien) après annexion par le Reich (en voïvodie de Petite-Pologne au XXIe siècle). Sur le web on trouve la vérité de l’histoire qui confond les mystifications sur le seul but présumé de la bourgeoisie allemande derrière Hitler, le massacre des juifs. Les juifs ont été massacrés surtout en tant que prolétaires, voilà ce que jamais on ne voit affirmé. On trouve des résumés succincts certes comme le suivant :


« Ce camp de concentration, dirigé par les SS, est créé en mai 1940 et libéré par l'Armée rouge le 27 janvier 1945. En cinq années, plus de 1,1 million d'hommes, de femmes et d'enfants, meurent à Auschwitz, dont 900 000 immédiatement à leur sortie des trains qui les y amenaient. 90 % de ces personnes étaient juives. Ces victimes de la solution finale sont tuées dans les chambres à gaz ou parfois avec des armes à feu, mais meurent aussi de maladies, de malnutrition, de mauvais traitements ou d'expériences médicales. En raison de sa taille, Auschwitz est considéré comme le symbole des meurtres en masse commis par les nazis, et plus particulièrement celui du génocide des Juifs dans lequel près de six millions d'entre eux sont assassinés (…)Monument historique et culturel majeur qui participe au « devoir de mémoire », Auschwitz est depuis 1979 inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO». Il ne faut pas se contenter de ce résumé écrémé, et je ne rentrerai pas dans les détails des trois camps d’Auschwitz.


UN CAMP DE TRAVAIL AU DEBUT :


« En 1941, IG Farben décide la construction d’une usine de production de « Buna » (caoutchouc synthétique) et d’essence synthétique non loin d’Oswiecim (à 8 km d’Auschwitz I). La population polonaise des villages environnants, particulièrement Monowitz est déplacée, et pour la construction de l’usine, les SS du Stammlager d’Auschwitz « louent » les détenus à l’entreprise et assurent la surveillance du chantier. Des milliers de détenus (10 000 en 1944, de tous les pays et majoritairement juifs) « logent » directement à Buna dans un camp bâti spécialement pour eux, Auschwitz III « Monowitz ». Plus de 50% des détenus meurent des suites du travail harassant, des conditions de vie et des mauvais traitements subits. Les malades et blessés au travail sont envoyés à Birkenau dans les chambres à gaz. En novembre 1943, Buna devient indépendante et prend le nom de KZ Auschwitz III, et reçoit des détenus d’autres camps pour être employés dans les diverses entreprises du secteur. Du KZ Monowitz dépendent environ 40 camps extérieurs, groupant en tout 25 000 détenus. L'évolution de la population concentrationnaire suit celle du camp : à part les quelques milliers de techniciens, les « travailleurs libres » allemands employés à la Buna, ou les « travailleurs volontaires » étrangers, et même les prisonniers de guerre anglais, dont le sort fut nettement différent, les conditions de vie et de travail sont effrayantes, comme dans tous les camps de concentration du Reich. Les premiers Häftlinge sont des Polonais considérés comme dangereux pour la sécurité du Reich, suivis de prisonniers de guerre soviétiques, puis de détenus politiques de nationalités diverses condamnés au camp de concentration. Les Polonais constituent le groupe le plus nombreux devant les Ukrainiens et les Tchèques, jusqu'à l'été 1942 où convergent sur Birkenau les convois de Juifs de toutes nationalités : Monowitz alimente alors ses usines de la main d’œuvre juive sélectionnée sur le sinistre « Judenrampe »…


Un ancien détenu relate les conditions de travail dans les usines à Monowitz : « Le trajet du camp au lieu de travail était de 4 à 6km. De plus, il fallait rester debout durant une à deux heures pendant les appels du matin et du soir. Il est clair qu’on ne pouvait supporter ce régime pendant plus de trois à quatre mois ; au bout de cette période, les hommes tombaient d’inanition et d’épuisement. (...) Chaque jour on ramenait du chantier des morts ou des agonisants qui s’éteignaient peu de temps après ». La rentabilité économique est au demeurant médiocre, si on en juge du moins par le bilan de l'usine Buna qui ne put produire le moindre mètre cube de caoutchouc synthétique avant d'être bombardée en août 1944. Les 18 et 26 décembre 1944, les alliés bombardent à nouveau Monowitz. Les 19 et 20 janvier, 58.000 prisonniers venant principalement de Monowitz et des kommandos environnants sont évacués à pied vers les camps du Reich. Des milliers vont mourir en chemin. Les malades et faibles restent au camp. C’est là qu’ils sont libérés le 27 janvier par l’armée Rouge.


LA GUERRE TRANSFORME LES DETENUS EN TRAVAILLEURS FORCES



On découvre les directives très patronales suivantes :



« l. La guerre a apporté des changements structuraux visibles dans les camps de concentration, et a radicalement modifié leurs tâches, en ce qui concerne l'utilisation des détenus. La détention pour les seuls motifs de sécurité, éducatifs ou préventifs, ne se trouve plus au premier plan. Le centre de gravité s'est déplacé vers le côté économique. La mobilisation de toute main-d'œuvre des détenus pour des tâches militaires (augmentation de la production de guerre), et pour la reconstruction ultérieure en temps de paix, passe de plus en plus au premier plan.


2. De cette constatation découlent les mesures nécessaires pour faire abandonner aux camps de concentration leur ancienne forme unilatéralement politique, et pour leur donner une organisation conforme à leurs tâches économiques.


3. C'est pourquoi j'ai réuni les 23 et 24 avril 1942 tous les inspecteurs et commandants des camps de concentration, et leur ai personnellement fait connaître la nouvelle évolution. Les points essentiels, dont l'application s'impose en premier lieu, afin que l'exécution des travaux pour l'industrie d'armement ne souffre pas de retard, ont été résumés par moi dans le règlement ci-joint ... »


« 4. Le commandant du camp est seul responsable de la main-d'œuvre. Cette exploitation doit être épuisante dans le vrai sens du mot (muss im wahren Sinn desWortes erschöpfend sein), afin que le travail puisse atteindre le plus grand rendement.


5. La durée du travail est illimitée. Cette durée dépend de la structure et de la nature du travail; elle est fixée par le commandant seul.


6. Toutes les circonstances qui peuvent limiter la durée du travail (repas, appels, etc.) sont donc à réduire à un strict minimum. Les longues marches et les pauses pour les repas de midi sont interdites... »



LES SS ONT ADOPTE LA MENTALITE DES PATRONS PRIMAIRES



« Loin d'être protégés parce qu'ils travaillaient pour Buna, les détenus mouraient à la tâche. Même pendant la phase de construction, les contremaîtres d'IG-Farben adoptèrent le « rythme de travail » S.S. — par exemple transporter le ciment au pas de course. Un jour de 1944, un groupe important de nouveaux détenus fut accueilli par un discours où on leur dit qu'ils venaient d'arriver au camp de concentration de l'IG-Farbenindustrie. Ils n'étaient pas là pour vivre, mais pour « périr dans le béton ». Ce discours de bienvenue faisait référence, selon un survivant, à une pratique d'IG-Farben, qui consistait à jeter les cadavres des détenus dans des tranchées creusées pour les câbles. Comme ceux des anciens enfants d'Israël, ces cadavres étaient ensuite recouverts par le ciment qu'on déversait sur eux. Une anecdote montre à quel point même les directeurs d'IG-Farben avaient assimilé la mentalité de la SS. Un jour, deux détenus de Buna, le docteur Raymond van den Straaten et le docteur Fritz Löhner-Beda, accomplissaient leur tâche, lorsque vint à passer un groupe de dignitaires d'IG-Farben en visite à l'usine. Un des directeurs désigna d'un geste le docteur Löhner-Beda et dit à son compagnon SS : « Ce cochon de Juif pourrait travailler un peu plus vite (Diese Judensau konnte auch rascher arbeiten). » Un autre directeur entendit cette remarque : « S'ils sont incapables de travailler, expédiez-les à la chambre à gaz (Wenn die nicht mehr arbeiten konnen, sollen sie in der Gaskammer verrecken) ! » L'inspection finie, le docteur Löhner-Beda fut extrait de l'équipe de travail, battu et bourré de coups de pied jusqu'au moment où, mourant, il fut abandonné à un de ses camarades pour périr à IG-Auschwitz. Environ 35000 détenus passèrent par Buna ; 25000 au moins moururent ».(Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Fayard, 1988, citant des dépositions de déportés).



L’USINE SOUTERRAINE DE DORA



« Le camp est d'abord une usine souterraine qui devait permettre aux nazis de préserver leurs fabrications d'armes secrètes. Plus précisément, l'organisation de Dora est décidée après que les avions de la R.A.F. aient détruit la base de Peenemünde où se construisaient les V1. Les nazis choisissent la colline de Kohnstein, située entre les petites villes d'Ellrich et de Nordhausen, parce des galeries y étaient déjà creusées. La main d'oeuvre utilisée sera concentrationnaire. Les premiers déportés y arrivent le 25 août 1943. L'usine se présente comme un grand tunnel qui serpente sous la colline ».



« Les cent premiers déportés débarquèrent à Dora le 23 août 1943, lendemain de la réunion entre Hitler, Himmler et Speer. A partir de cette date, sans arrêt, les convois venus de Buchenwald déversèrent leur cargaison humaine, avant que d'autres camps — en fonction des replis des troupes allemandes — n'y ajoutent les leurs. Il n'y avait pas d'installation dans le premier tunnel déjà creusé, sinon, alentour, quelques tentes et une guérite de bois pour la garde SS. Les galériens des fusées travaillaient sans cesse au péril de leur vie (sans compter le sadisme des SS et des Kapos). Ce tunnel, au début, ils le perçaient, l'agrandissaient, l'aménageaient, presque sans outils, avec leurs mains. Les transports de pierre et de machines étaient faits dans des conditions épouvantables. Le poids des machines était tel que ces hommes, à bout de force, d'énergie, ces squelettes ambulants, mouraient souvent écrasés sous leurs charges. La poussière ammoniacale brûlait les poumons. La nourriture ne suffisait pas à permettre la vie organique la plus végétative. Les déportés trimaient dix-huit heures par jour (douze heures de travail, six heures de formalités et de contrôles). Ils dormaient dans le tunnel. On creusa des alvéoles : 1024 prisonniers affalés dans ces alvéoles étages sur quatre hauteurs et sur une longueur de cent vingt mètres. Les déportés ne voyaient le jour qu'une fois par semaine à l'occasion de l'appel du dimanche. Les alvéoles étaient continuellement occupés, l'équipe de jour chassant l'équipe de nuit et vice versa. Des ampoules électriques, très faibles, éclairaient des images de cauchemar. Il n'y avait pas d'eau potable. On se jetait où l'on pouvait trouver de l'eau, et où, par exemple, goutte à goutte, se rassemblaient les condensations. On lapait liquide et boue dès qu'un SS tournait le dos, car il était interdit de boire l'eau non potable Dans le tunnel, froid et humidité étaient intenses. L'eau qui suintait des parois provoquait une moiteur écœurante et permanente. Transis, nous avions l'impression que nos corps décharnés moisissaient vivants. Des prisonniers devinrent fous, d'autres eurent les nerfs saccagés quand l'installation progressa : le vacarme inouï qui régnait fut une des causes de ces dérèglements — bruit des machines, bruit des marteaux-piqueurs, de la cloche de la locomotive, explosions continuelles, le tout résonnant et répercuté en des échos sans fin par le monde clos du tunnel. Pas de chauffage, pas de ventilation, pas le moindre bac pour se laver: la mort pesait sur nous par le froid, des sensations d'asphyxie, une pourriture qui nous imprégnait. Quant aux chiottes, ils étaient faits de fûts coupés par le haut sur lesquels une planche était installée. Ils étaient placés à chaque sortie des rangées d'alvéoles où nous couchions. Souvent, quand des SS apercevaient un déporté assis sur la planche, ils le fixaient, ricanaient, s'approchaient et, brusquement, le précipitaient dans le fût. Alors, c'était des déchaînements de joie. La farce était trop drôle. Irrésistible ! Jamais ces messieurs n'avaient tant ri. D'autant que tous les déportés souffraient de dysenterie... Alors, recouvert de merde, partout, du crâne aux pieds, sans mot dire, le pauvre type partait, plus désespéré que jamais ; il partait rejoindre son alvéole, sa file de bagnards ; il allait empester ses copains, se vautrer dans la poussière pour se nettoyer, car il n'avait aucun moyen de se laver. La nation la plus propre du monde, cette Allemagne exemplaire pour les soins corporels, l'hygiène, n'avait rien prévu pour ses régiments d'esclaves. Pourtant, dit-on encore, le bétail est soigné, là-bas, dans des fermes qui sont considérées modèles, exemplaires, pour les culs-terreux du monde entier!... Mais il est vrai qu'un déporté était moins qu'une vache, un cochon, une poule, le ver que mange cette poule...


C'est à Dora que les déportés commencèrent à comprendre le silence des anciens de Buchenwald, les regards de compassion adressés à ceux qui partaient. Ils savaient, les anciens, qu'on ne revenait que mort de Dora. Et l'on revenait mort pour être engouffré dans un four crématoire. Car au début il n'y avait pas de Krematorium à Dora. Par camions, on transportait les cadavres — certains n'étaient pas encore complètement des cadavres — à Buchenwald. Il y avait des Kommandos pour cette tâche durant laquelle on empilait, entassait des choses qui avaient été des hommes, sous les ordres de SS qui manipulaient le Gummi (câble électrique recouvert de caoutchouc), afin que le travail soit vite fait. (Dans n'importe quel domaine, le travail doit être vite fait. C'est une règle dans les pays qui ont décidé d'employer une main-d'œuvre d'esclaves. Que les déportés meurent de mauvais traitements et d'épuisement dans les premiers mois de leur détention : nulle importance. D'autres sont là pour les remplacer.) Les déportés de notre convoi comprenaient maintenant ce que l'officier SS avait voulu dire quand il nous avait déclaré, un matin, sur la place d'appel : « Personne ne s'évade d'ici, sauf ceux qui partent par la cheminée... » Les SS frappaient les détenus. Il fallait tout sacrifier au rendement. Le sort du IIIe Reich en dépendait. Une arme secrète, d'une efficacité sans précédent dans l'histoire de l'humanité, allait permettre de pulvériser l'ennemi, d'abolir sa résistance et de faire renaître le temps des victoires éclairs. Des victoires définitives... Ils obéissaient, les SS. Ils faisaient du zèle, se surpassaient dans la barbarie, dans l'art de persécuter. Le nombre de victimes ? Quelle importance! Il fallait voir comment, le matin, la cohorte de ceux que nous appelions bêtement « les musulmans » se présentait, à la sortie du tunnel, pour demander à passer une visite médicale. Dans une odeur épouvantable, une putréfaction qui indiquait le processus de désagrégation, ces spectres espéraient un secours qui ne viendrait pas. Ils crevaient là, de misère physiologique, n'ayant même plus la force d'implorer miséricorde, tandis que les camions du four crématoire de Buchenwald s'apprêtaient à venir les charger. Les cadavres s'empilaient sans relâche, les nombreux arrivants remplaçant ceux qui mouraient avant d'y laisser leur vie à leur tour. Ce n'est qu'en mars 1944 que les baraquements furent terminés. A Dora, le travail était toujours au-delà du concevable, mais les réprouvés pouvaient au moins déserter le tunnel durant les six heures de repos qui leur étaient accordées. Par contre, à l'autre bout du tunnel, à Ellrich, où les travaux étaient moins avancés parce que commencés plus tard, les déportés se trouvaient dans les mêmes conditions que leurs camarades des premiers mois à Dora


Vinrent, en janvier 1945, de nouveaux officiers et soldats SS qui avaient été évacués du camp d'Auschwitz. Les assassins n'interrompirent pas leurs besognes. Des juifs survivants arrivèrent aussi d'Auschwitz, mais dès septembre 1944. Après quelques jours de travail au tunnel, l'un d'entre eux me dit cette phrase que j'entends encore distinctement à mes oreilles : « Comparé à Dora, Auschwitz, c'était un chouette camp ! ». [ Mon camarade se référait — évidemment — aux conditions de travail. Il n'oubliait pas qu'Auschwitz était, lui, un camp d'extermination où périrent des millions de juifs.] C'est que les conditions de vie étaient redevenues ce qu'elles étaient au début. Devant l'avance des troupes russes, la montée vers l'Allemagne des Alliés, le quartier général du Führer voulait hâter encore plus travaux et recherches afin que l'arme absolue change au tout dernier moment le sort de la guerre ! Deux tunnels longs de 1 800 mètres, larges de 12,50 mètres, hauts de 8,50 mètres; quarante-six tunnels parallèles longs de 190 mètres, dont certains étaient creusés plus profond afin d'installer la fabrication des V2, mais qui, dans l'ensemble, avaient 30 mètres de hauteur et étaient employés à tester et assembler les immenses V2 pesant plus de 13 tonnes et longs de 14 mètres ; installation de voies ferrées qui relieraient les deux tunnels tandis que les chemins de fer rejoignaient, à l'extérieur, les voies ferrées des communications normales ; stockages des bombes volantes VI et des rockets V2 dans la plupart des tunnels parallèles, à l'exception de la section Nord utilisée par la société Junkers pour la fabrication des moteurs d'avion ; construction à partir d'août 1944 de trois autres tunnels au nord-est et à l'ouest de Kohnstein et dans 1e Himmeisberg, près de Woffleben, parce que les Allemands exigeaient encore plus d'espace pour fabriquer de l'oxygène liquide, de l'essence synthétique, un nouveau rocket inconnu baptisé «Typhoon» et désigné sous le nom de A3 et A9 (chacun de ces tunnels avait cinq voies parallèles huit ou dix tunnels transversaux complétaient 1a construction) ; et que sais-je encore, moi, petit taupe enfouie dans les entrailles de la terre : voilà ce que des hommes, affamés, martyrisés, dans un état de misère physique et morale incommensurable, bâtirent - 80% - entre le 23 août 1943 et le 11 avril 1945, jour béni où les troupes américaines les libérèrent Entre-temps ils réussirent à saboter des engins de mort nazis, à faire que des V1 et des V2 restent au sol ou explosent en vol, bien avant d'atteindre leur cible Il y eut soixante mille déportés à Dora. Trente mille n'en revinrent pas. »



Le travail ne rend pas libre. Il tue. Ce n’est pas de détruire les calicots honteux du passé que nous avons besoin mais de détruire le capitalisme. C’est le capitalisme qui a été responsable des millions de morts de cette ignoble boucherie impérialiste. Cela il ne faut pas l’oublier, par respect pour les morts, par respect pour l’avenir de l’humanité.



PS: le triangle rouge que vous voyez depuis quelques temps sur ce blog était porté par les prisonniers communistes dans les camps.









[1] « Engels un gentleman révolutionnaire », ed Flammarion 2009, en me contentant de reproduire l’excellente critique d’Emmanuel Jousse le 29 novembre sur ce blog ; certains sites l’ont reproduit comme si j’en avais été l’auteur. Pas grave, je partage, après avoir fini ma lecture les laudations et critiques de Jousse. Hunt écarte toute apologétique, trop répandue sur Marx et Engels dans les milieux maximalistes, comme tout procès en sorcellerie à la façon des anticommunistes intellectuels de gouvernement. Il contient nombre d’écarts de langage certes, et de jugements de valeur (Engels traité de premier adepte de la gauche caviar ou de « voyou industriel ») ; tout cela n’est pas très important car dû à la plume d’un jeune auteur inexpérimenté qui sait si bien mettre en valeur des choses bien plus profondes et nous restituer de façon vivante le grand homme que fût l’ange Engels. Les petits détails personnels détroussés de la vie privée des Marx et Engels nous les rendent plus humains et n’entachent en rien leur apport inestimable à la lutte universelle du prolétariat.

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