"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 14 mars 2026

Le caractère inéluctable du communisme

 


Critique de l’interprétation de Marx par Sydney Hook


par Paul Mattick 1936


Traduction Jean-Pierre Laffitte

(Première partie)

Le point de vue de la totalité dans la dialectique matérialiste est quelque chose de différent, chez la bourgeoisie préoccupée par l’économie, du désir d’harmonie, d’un système autonome, de vérités éternelles et d’une philosophie universelle du Tout débouchant sur l’Absolu. Pour le marxisme, il n’y a rien de clos. Tous les concepts, toutes les connaissances sont la reconnaissance que, dans l’interaction matérielle entre l’homme et la nature, l’homme social est un facteur actif, que le développement historique est conditionné non seulement par les relations objectives provenant de la nature, mais tout autant par les éléments subjectifs et sociaux. C’est précisément en raison du fait que la dialectique matérialiste considère les rapports économiques comme le fondement du développement historique qu’il devient impossible d’accepter une philosophie bourgeoise et nécessairement métaphysique de l’éternité. La société, qui aide à déterminer l’être et la conscience de l’homme, change perpétuellement et, par conséquent, n’admet pas de solutions absolues. Le processus dialectique de développement ne reconnaît pas de facteurs constants, qu’ils soient biologiques ou sociaux ; en lui, ces facteurs eux-mêmes varient de manière continue, de sorte que l’on n’est jamais réellement en position de les séparer et que l’on doit leur dénier toute sorte de constance. La vision dialectique globale, la considération du Tout, doit être en conséquence comprise dans le sens qu’ici toute séparation entre les facteurs historiques objectifs et subjectifs est rejetée, étant donné qu’ils s’influencent toujours les uns les autres et que de ce fait ils changent sans cesse. L’un ne peut pas être compris sans l’autre. Pour la science, cela signifie que ses concepts ne sont pas seulement fournis de manière objective, mais qu’ils sont aussi dépendants de facteurs subjectifs, et que ces derniers à leur tour aident à déterminer les méthodes scientifiques et leurs buts.

Hook consacre la très grande partie de son livre à l’interprétation de la dialectique marxiste1. Il accorde la plus grande attention au facteur totalité et à l’interaction dialectique de manière à ce que le rôle actif de l’homme, la conscience révolutionnaire, dans le processus historique puisse ressortir avec un plus grand relief. Nous consacrerons peu d'attention dans les pages qui suivent à ses formulations souvent heureuses et aussi souvent malheureuses, dans la mesure où elles traitent du facteur totalité, parce que son travail est presque exclusivement destiné à réfuter théoriquement les nombreuses émasculations mécanistes et idéalistes de la pensée marxiste aux mains des épigones, et que nous sommes dans l'ensemble d'accord avec ce qu'il a à dire. Si, dans ce qui suit, nous adoptons un point de vue qui est contraire à celui de Hook, nous souhaitons souligner en même temps que nous acceptons pleinement et en détail bon nombre de ses idées. Si nous négligeons de mettre en évidence ces points communs, c’est en raison du manque de place. Nous tenons à préciser en outre que ce passage en revue ne saurait être exhaustif ; il vise simplement à attirer l'attention sur les facteurs qui, à notre avis, doivent être placés au centre de la discussion pour la rendre réellement fructueuse.


I

Dans les remarques d’introduction à son livre (page 6), Hook affirme que la “science” ne peut pas être identifiée au “marxisme” étant donné que les deux traitent de choses différentes. La première de la nature, et le second de la société. Marx distinguait entre l’évolution dans la nature et celle de la société humaine, et il voyait dans la conscience humaine le facteur de différenciation (page 85). Le marxisme présuppose des objectifs de classe ; en conséquence, il est une science subjective, une science de classe ; or la science se situe au-dessus des classes, elle est objective. Hook voit dans la philosophie du marxisme une synthèse des éléments objectifs et subjectifs de la vérité. En tant qu’instrument de la lutte de classe, la théorie marxiste ne peut fonctionner que dans la mesure elle est objectivement correcte. Cependant, en tant que vérité objective, elle ne peut fonctionner efficacement que dans le cadre des objectifs de classe subjectifs du prolétariat. Si ces objectifs de classe sont également conditionnés socialement et historiquement, cela n'est malgré tout pas vrai pour la volonté et l'acte spécifique par lesquels ils sont réalisés. Il faut donc accorder autant de valeur aux éléments historiques subjectifs qu’à ceux objectifs. L’élément actif humain n’est cependant subjectif que par rapport à la situation socio-économique ; il est parfaitement objectif pour les participants à la lutte des classes. Compte tenu de cette distinction, il serait impossible de parler du marxisme comme d’une “science objective” sans lui ôter en même temps son caractère révolutionnaire (pages 7-8).

À première vue, il n’y a rien à objecter à ces formulations de Hook. En dehors du fait qu’avec l’acceptation de la synthèse marxiste, des concepts tels que, par exemple, aussi bien “science objective”, “nature biologiquement constante” (thèse) et “nature sociale variable de l’homme”, que “volonté de classe subjective” (antithèse), ainsi que Hook le dit plus tard, ne peuvent avoir de validité qu’en tant qu’abstractions méthodologiques et ne correspondent plus à la réalité ; outre le fait qu’avec l’acceptation de la dialectique marxiste, accorder unilatéralement trop d’importance aux facteurs historiques, objectifs ou subjectifs, sans étudier de la manière la plus précise la situation réelle, est une erreur, puisqu’il est tout à fait possible que, dans certaines situations, le facteur subjectif joue un rôle plus petit et dans d’autres un rôle plus grand ; et mis à part les nombreux défauts de la formulation de Hook, l’on peut accepter pleinement le marxisme de but en blanc comme une synthèse de la science objective et de la science subjective de classe. Mais si Hook place la science objective, factuelle, la “science proprement dite”, au-dessus des classes, il n’a pas montré le noyau rationnel dissimulé derrière le concept. Si l’on n’est pas capable de matérialiser la science, si elle reste une simple question de concepts, alors le concept de “science objective” ne peut que semer la confusion et devenir inutilisable pour l’explication réelle du contenu dialectique du marxisme, puisque toutes les méthodes scientifiques, quel que soit le matériau qu’elles traitent, sont en partie conditionnées subjectivement.

Quand Hook dit avec Marx que nous ne devons pas nous intéresser à l’explication mais au changement, il implique que seul le prolétariat peut réaliser le marxisme. Mais du fait de cette réalisation, le marxisme deviendrait alors la “science objective”. Si nous prenons comme point de départ la synthèse marxiste, cette synthèse est alors la seule qui soit capable de passer pour de la “science objective”. Mais cette synthèse théorique n'est en premier lieu que la méthode théorique destinée à saisir le lien avec la réalité historique. La réalité historique n’est rien d’autre que – la réalité historique ; ce n'est pas une science. C’est uniquement lorsque des êtres humains comprennent et emploient de manière conceptuelle cette réalité en ayant pour but de déterminer en elle leurs propres actions que se produit le contenu de la science, dont l'objectivité doit être démontrée dans la pratique à tout moment.

La dialectique marxiste est aujourd'hui la seule méthode qui se confirme dans la pratique. Elle est applicable et elle est démontrée expérimentalement. Et donc cette dialectique est la “science objective” ; elle aussi se situe au-dessus des classes, comme le montre plus loin l’aveu de Hook selon lequel elle continuerait à fonctionner dans une société communiste. Il en est autrement cependant des trois principes directeurs de la doctrine marxiste : ils ne s'appliquent qu'au prolétariat, tant qu'il est un prolétariat ; ils sont historiquement conditionnés. Le matérialisme historique, la théorie de la lutte des classes et la théorie de la plus-value, ne sont concevables et applicables pratiquement que dans la société bourgeoise (pages 97-98). Ce sont des armes théoriques de la force de production la plus puissante – le prolétariat. Elles contribuent au plein développement et à la pleine réalisation de cette plus grande force de production et ne sont donc, dans un sens matérialiste, rien de plus que des éléments productifs. Cependant, même ce que Hook désigne par le concept de “science objective” n’est, rationnellement considéré, rien d’autre qu’une expression des forces croissantes de la production. Derrière la science se cachent les forces sociales de production ; si ces dernières se développent, la science aussi, et de même, dans l'interaction dialectique, le processus inverse s'accomplit. Hook nous accordera sans doute que la science doit être comptée parmi les forces humaines de production, mais sa définition confuse de la science et d'autres facteurs que nous aborderons plus tard prouvent que son esprit n'est pas clair quant au lien étroit entre la science et les forces de production. Mais si l’on a reconnu la science comme force de production, l’on voit aussi que même la “science en tant que telle” est à peine au-dessus des classes et est exactement aussi historiquement conditionnée que les facteurs historiques du marxisme, qui ne sont valables que pour la société de lutte de classes. Ou, inversement, que les éléments historiques du marxisme, en tant que forces sociales de production, ne font qu'ajouter de nouvelles forces productives aux forces productives disponibles, ou à la “science objective”, et font ainsi partie de la science. Si le fétichisme de la marchandise était une forme dans laquelle des forces sociales de production se sont développées, alors le marxisme est une forme supérieure de développement des forces productives.

Si l’on veut illustrer le développement de la dialectique marxiste, l’on peut sans doute prendre la voie suivie par Hook et faire une distinction entre science objective et science subjective. Mais sur la base de la dialectique qui rejette catégoriquement une telle distinction, on ne peut plus invoquer cette distinction sauf au risque d'introduire la confusion dans les rangs du marxisme. Le divorce entre la “science” et le marxisme est en soi historique et n’est qu’une autre expression de la séparation entre les travailleurs et les moyens de production.


II

Dans son essai Le rôle du travail dans l'évolution du singe vers l'homme (1876), Friedrich Engels écrit brièvement ce qui suit :


« D‘abord le travail et puis, en même temps que lui, le langage, tels sont les deux stimulants essentiels sous l’influence desquels le cerveau d’un singe s’est peu à peu transformé en cerveau d’homme… Mais marchant de pair avec le développement du cerveau, il y eut celui des ses outils immédiats, les organes des sens… Le développement du cerveau et des sens qui lui sont subordonnés, la clarté croissante de la conscience, le développement de la faculté d’abstraction et de raisonnement, ont réagi sur le travail et le langage et n’ont cessé de leur donner, à l’un et à l’autre, des impulsions nouvelles pour continuer à se perfectionner. Ce perfectionnement ne se termina pas au moment où l’homme fut définitivement séparé du singe… Il s’est poursuivi d’un pas vigoureux, recevant d’une part une puissante impulsion, d’autre part une direction plus définie d’un élément nouveau qui a surgi de surcroît avec l’apparition de l’homme achevé, à savoir la société. ».


Ainsi, selon cette opinion, la conscience et la science ont leur base dans le développement du travail, ou la croissance des forces de production humaines et sociales. C'est d'abord le travail de l'homme appliqué au monde existant indépendamment de l'homme qui façonne la contradiction entre l'être et la conscience, contradiction d'ailleurs qui ne peut être supprimée que par l'élimination du travail. Grâce à la croissance des forces productives, qui provoque un changement dans les formes dans lesquelles s'accomplit l'interaction matérielle entre l'homme et la nature, la nature, la société et la conscience, en interaction mutuelle, changent également. C'est seulement parce que l'on modifie la nature extérieure au moyen du travail que sa propre nature et l'ensemble de sa vie et de ses intérêts sont modifiés, et ceux-ci ayant été modifiés, ils changent à nouveau le monde extérieur. Si l'élément humain actif n'est d'abord que l'activité corporelle la plus primitive, cependant, en relation avec cette activité, surgit l'intelligence qui, par réaction, transforme l'activité simple en une activité plus compliquée.

De ce point de vue, la “science” n’est au-dessus des classes que dans la mesure où, comme le travail, elle se développe progressivement avec les forces de production dans toutes les formes de la vie sociale ; car la nécessité du travail reste intacte dans toute forme de société. Mais plus les forces productives se développent, plus les éléments sociaux conditionnent le processus global de développement. Marx a souligné, par exemple, le fait que « dans toutes les formes de société où prévaut la propriété foncière, le rapport naturel reste prédominant ; mais dans ceux où le capital prévaut, l’élément social l’emporte ». L'étroitesse du lien entre le processus de travail et la conscience est clairement révélée par Marx dans la section Feuerbach de L'Idéologie allemande, où il dit :


« La division du travail ne devient effectivement division du travail qu'à partir du moment où s'opère une division du travail matériel et intellectuel. À partir de ce moment la conscience peut vraiment s'imaginer qu'elle est autre chose que la conscience de la pratique existante. »


Avec la croissance accélérée des forces productives sous le capitalisme, leur expression théorique, la “science”, a également connu un tel développement que sa propre influence sur l’ensemble du processus est devenue de plus en plus significative. Et comme autrefois le travail a développé de nouveaux aspects – les sens et la conscience –, plus tard la science a également développé de nouvelles tendances qui lui sont propres, mais qui laissent intact le fait fondamental que la science est conditionnée par les besoins sociaux, qui dépendent à leur tour du stade de développement des forces productives. Rien ne montre peut-être mieux cette dépendance que la crise générale actuelle de la science bourgeoise, qui se déroule parallèlement à la crise économique générale du capital. Si le capitalisme restreint le développement ultérieur des forces productives, il restreint aussi l'extension de la science. Ni l’une ni l’autre ne peuvent se libérer de leurs entraves sinon par la révolution prolétarienne ; c’est-à-dire que seule cette révolution peut encore être considérée comme “science objective”. Le développement ultérieur des éléments rationnels inhérents à la science, c'est-à-dire des forces sociales de production, est la mission historique de la classe ouvrière, qui doit donc s'identifier à la science. Les scientifiques eux-mêmes deviennent des révolutionnaires ou bien ils cessent d'être des scientifiques.


III

L’identification réformiste de la “science” avec le “marxisme”, que Hook considère (page 25) comme l’une des raisons de l’éloignement du vieux mouvement ouvrier du véritable marxisme, n’a pas son origine dans un “malentendu” ou dans une fausse interprétation du marxisme, mais dans le fait réel de la soumission croissante du vieux mouvement ouvrier au capital. Il ne s’agit pas ici d’une identification, mais de l’acceptation de la science bourgeoise, en même temps que de l’acceptation des rapports bourgeois dans lesquels l’on se battait avec d’autres groupes pour sa part de la plus-value. Le marxisme n'a pas été transformé en science, mais il a été complètement abandonné, d'abord pratiquement, puis aussi théoriquement. Le capital ayant libéré les forces productives ainsi que développé la science, et ayant en même temps fait de la vie, pour ce qui concerne le “marxisme officiel”, une fête perpétuelle, le réformisme s'est identifié à cette évolution. Le monde capitaliste était aussi le monde du réformisme, lequel voyait dans le développement de ce monde capitaliste et de sa science la “conscience absolue” naissante qui un jour ferait entrer dans le socialisme par le simple changement de place entre le capital privé et l’État bureaucratique, et qui ne voyait dans le développement historique que l’adaptation du vrai rapport grâce à l’esprit. Cette idéologie était historiquement liée à la période de modernisation du capitalisme et elle n’était que l’expression intellectuelle des contre-tendances économiques qui ont retardé l’effondrement rapide du système capitaliste.

Dans la crise capitaliste, l'identification du marxisme à la science n'est pas seulement l'expression subjective de classe du prolétariat, mais vraiment, réellement la seule science, car seul le marxisme admet davantage de pratique sociale progressiste. Le fait de savoir si une chose est “vraie”, (non pas pour l'éternité, mais pour le processus conditionné par le temps de l'interaction matérielle entre l'homme et la nature, processus dont la forme change continuellement) n'est révélée que par la pratique. Tant que la science favorisait les forces productives et que celles-ci à leur tour favorisaient la science, cette science (bourgeoise) était objective et “vraie”, puisqu’elle permettait une pratique et qu’elle était en même temps un résultat de cette pratique. Même si le changement s’est produit avec une fausse conscience, puisque la société de classes met l’idéologie à la place de la conscience, le changement s’est produit. Et si la réalité a été changée, la conscience aussi nécessairement, ce qui s’exprime par l’affaiblissement de l’idéologie capitaliste. Le niveau des forces productives dans le capitalisme, le rapport de production capitaliste, la science bourgeoise sous tous ses aspects, c’était ça la science “objective” : la science proprement dite. Elle est affrontée par le prolétariat comme étant son antithèse. Pour le prolétariat, dans la phase avancée du capitalisme, il n'y avait pas de science du tout, il n'avait pas encore de pratique propre. La “lutte des classes”, qui était tenue en laisse par le réformisme, n’a donné de la vigueur qu’à la science bourgeoise, car cette lutte a aussi servi d’incitation au développement ultérieur des forces productives sous le capitalisme. Si les salaires des ouvriers augmentaient, l’exploitation s’accroissait plus rapidement. Cette pratique était elle aussi une pratique tout à fait bourgeoise. Mais cette pratique était nécessaire pour développer quantitativement les forces productives capitalistes à un point tel que les rapports de production soient obligés de prendre d’autres formes. Et c'est d'abord au point qui marque la limite du développement capitaliste des forces productives que la lutte de classe se sépare de la pratique bourgeoise et que, par conséquent, étant donné que la lutte de classe, du fait de ce divorce, supprime toute pratique bourgeoise, elle devient la seule pratique : la lutte de classe devient science. Et à ce stade, rien en dehors de cette lutte n’est plus science. La négation de la négation détermine aussi, avec la disparition de la bourgeoisie et du prolétariat et leur conversion en êtres humains, la disparition des concepts “objectifs” et “subjectifs” de la science et leur conversion en “science” », dont les éléments rationnels forment alors son contenu naturel et évident.

Si les moyens de production dans le capitalisme apparaissent sous la forme de capital, si la force de travail apparaît comme du capital, la science n’en fait pas moins. La tâche du prolétariat consiste à se débarrasser du rapport capitaliste. Même dans leur enveloppe fétichiste, capitaliste, les forces de production, et donc aussi la science, sont des réalités à part entière, le fétichisme n'étant bien sûr que la relation objectivée entre des personnes qui ne font aucune différence dans le caractère matériel des éléments réels de la vie. Le prolétariat n’oppose rien à ces réalités, mais il les libère seulement de leurs enveloppes fétichistes. « Son propre mouvement social », dit Marx en parlant de la société capitaliste, « lui semble avoir la forme d’un mouvement des choses par lequel elle est contrôlé au lieu de les contrôler ». Le communisme, le prolétariat, abolit ce fétichisme qui, en fait, n'a été capable de développer les forces productives que pendant une période historique et qui, par l'accumulation de ce processus, se transforme en son contraire, en un obstacle au développement ultérieur des forces productives.


IV

La science bourgeoise signifiait une pratique sociale progressiste ; dans la mesure où elle contribuait à développer les forces sociales de production, elle se situait “au-dessus des classes”. C'était une étape dans le processus de développement général et, tant qu'elle ne freinait pas pratiquement ce processus, elle était le stade atteint par la science. Marx a opposé à la science de la bourgeoisie non pas celle du prolétariat, mais la révolution. De la même façon, il opposait à la dialectique de Hegel non pas une dialectique du prolétariat, mais le prolétariat lui-même qui était pour lui la réalisation du processus dialectique de développement de la société capitaliste. Il a transféré la dialectique depuis le domaine du concept jusque dans le domaine de la réalité, exactement comme il n'a pas opposé à la théorie bourgeoise de la valeur la théorie de la valeur du prolétariat, mais, en dévoilant le fétichisme de la marchandise, il a révélé le contenu réel de la valeur.

La philosophie bourgeoise ne pouvait pas aller au-delà de celle d’Hegel ; le fétichisme de la marchandise interdit la matérialisation de la dialectique, de même que la dialectique idéaliste, exprimée économiquement, n'est rien d'autre que le fétichisme de la marchandise. Seule l'existence du prolétariat a permis la matérialisation de la dialectique, a rendu possible le marxisme. La période de la lutte des classes contient nécessairement encore des éléments bourgeois et il en restera ainsi jusqu'à sa fin. Mais la croissance de la lutte des classes est déjà le processus de réalisation de la nouvelle société. La révolution victorieuse se termine par la destruction complète de la science bourgeoise, car alors le prolétariat, qui cesse d'être le prolétariat, a entièrement intégré les éléments rationnels de cette science.

En résumé, l’on pourrait dire que pour le marxisme, la science est en dernière analyse du travail humain accumulé. Une certaine quantité de travail humain-social modifie, c'est-à-dire développe, accroît, les forces sociales de production. Cela nécessite un changement dans les rapports de production, et ceci, à son tour, un changement de toute la superstructure intellectuelle. Les rapports de production, par réaction, conditionnent à nouveau le processus de travail et conduisent à des formes extérieures toujours nouvelles et progressives.

Si Marx ne s’est jamais lassé, comme le souligne Hook (page 85), de faire une distinction entre les processus naturels de développement et ceux de l’homme en société, c’est parce que la dialectique matérialiste de Marx consiste à souligner la manière dont, dans toutes les formes de société, le processus d’interaction entre l’homme et la nature développe les forces productives. Ce processus est illustré par le développement des formes de production, c'est-à-dire par la manière et par quels instruments et méthodes avec lesquels la production est réalisée. La contradiction déterminante est celle qui existe entre l'homme et la nature, entre l'être et la conscience, et cette contradiction est née du travail. Au cours de ce processus, de nouvelles contradictions apparaissent, qui, par réaction, font à nouveau avancer le processus général. Dans ce processus, les facteurs conscients se développent à un tel point, notamment par la division sociale du travail, qu'il n'y a plus aucun sens à distinguer la cause de l'effet ; toute séparation entre l'être et la conscience est devenue impossible – ils fusionnent toujours. La chose prise comme base n'a plus rien à voir avec nos résultats finaux, et ces résultats finaux forment toujours de nouveaux points de départ, de sorte qu'il devient impossible de distinguer en continu la cause de l'effet. Et pourtant, dans ce processus dialectique, la base finale persiste à être les nécessités humaines de la vie ; elle reste matérielle, réelle. Ce qui vaut pour le passé vaut aussi pour le présent, ce qui a permis à Marx, dans Le Capital, de dire aussi pour l'avenir :


« En fait, le royaume de la liberté commence seulement là où l’on cesse de travailler par nécessité et opportunité imposée de l’extérieur ; il se situe donc, par nature, au-delà de la sphère de la production matérielle proprement dite… En ce domaine, la seule liberté possible est que l’homme social, les producteurs associés, règlent rationnellement leurs échanges avec la nature, qu’ils la contrôlent ensemble au lieu d’être dominés par sa puissance aveugle et qu’ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force et dans les conditions les plus dignes, les plus conformes à leur nature humaine. Mais cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C’est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté qui ne peut s’épanouir qu’en se fondant sur l’autre royaume, sur l’autre base, celle de la nécessité. ».


V

Dans la préface de son livre, Hook (page x) s’est donné la peine d’anticiper le reproche d’introduire clandestinement des facteurs idéalistes dans le marxisme. Mais sa dialectique, qui ne parvient pas à adopter une vision rationnelle de la science et qui est purement conceptuelle, est néanmoins enlisée dans l'idéalisme. Il ne sait pas, par exemple, ce qu'il faut chercher derrière la catégorie valeur ou derrière l'économie politique. Dans sa distinction entre “science” et “marxisme” sur une base purement scientifique, il n'a en réalité pas dépassé Hegel. La science théorique du prolétariat est pratique ou elle n’est pas science. La dialectique marxiste n’est pas une science spéciale, “subjective” ; elle est la pratique de la révolution prolétarienne, et elle n’est théorique que dans la mesure où cette théorie est une pratique concrète, réelle.

Hook est loin d'être clair sur ce point, comme le prouve le fait que, bien qu'il soit disposé à faire une distinction entre la science et le marxisme, il rejette l'application de cette distinction à l'économie. De notre point de vue, il n'y a pas de distinction à faire entre la science et le marxisme, et donc pas non plus entre la science économique et l'économie politique. Mais le refus de cette distinction pour l'économie, tout en l'admettant pour la science, est, sur la base de l'argumentation de Hook, un signe de confusion complète et un retour à la dialectique idéaliste. Lorsque Hook reproche par exemple à Engels de soutenir le réformisme qui a fait du marxisme une science, du fait de sa tendance moniste qui apparaît le plus clairement dans sa préface aux deuxième et troisième volumes du Capital, Hook ne fait que montrer qu'il n'a pas compris la nature réelle du marxisme. Il écrit (pages 29-30) :


« Mais plus important encore, en achevant et en publiant les deuxième et troisième volumes de Das Kapital, Engels a donné une valeur définitive à l’idée que les théories économiques de Marx constituaient un système hypothético-déductif du type illustré par les théories scientifiques überhaupt, au lieu d’être une illustration d’une méthode de critique révolutionnaire. Ce faisant, Engels n’a pas réussi à développer les importantes implications sociologiques et pratiques de la doctrine de Marx relative au “fétichisme de la marchandise”. Il s’est consacré à expliquer comment la loi de la baisse du taux de profit pouvait être conciliée à la fois avec le fait empirique que le taux de profit est le même quelle que soit la composition organique du capital, et avec la définition de la valeur d’échange fondée sur la force de travail…

« Nulle part, pour autant que je sache, Engels ne commente correctement les propres mots de Marx dans la préface de la deuxième édition du premier volume, selon lesquels “l’économie politique ne peut rester une science qu’aussi longtemps que la lutte des classes est latente ou ne se manifeste que par des phénomènes isolés ou sporadiques”. L’on ne saurait trop insister sur le fait que Marx ne conçoit pas Das Kapital comme une exposition déductive d’un système naturel objectif d’économie politique, mais comme une analyse critique – sociologique et historique – d’un système qui se considère comme objectif. Son sous-titre est Kritik der Politischen Ökonomie. La critique exige un point de vue, une position. Le point de vue de Marx était celui du prolétariat ayant une conscience de classe de l’Europe occidentale. Sa position impliquait qu’un système économique est fondamentalement toujours une économie de classe. ».


Hook affirme plus loin qu’Engels a perçu son erreur ; et Hook cite dans l’appendice de son livre une série de lettres d’Engels destinées à confirmer cette affirmation. Mais il est impossible, même pour Hook lui-même, de tirer autre chose de ces lettres que le fait qu’Engels y déplore que Marx et lui-même, dans la pression de leur travail, aient accordé trop peu d’attention aux moments subjectifs de l’histoire. Il n’y a pas un mot de révision du point de vue qu’il présente dans la préface du Capital, qui est considéré dans cette préface non seulement comme une critique de l’économie politique, mais comme une analyse des lois des mouvements sociaux en général.

Selon Hook, Das Kapital consistait uniquement en une critique de l’économie politique, qui révélait du point de vue du prolétariat le caractère purement historique du capital. Mais comment cette critique révèle-t-elle le caractère transitoire de la production capitaliste ? Pourquoi la critique est-elle capable de le découvrir ? « Parce que le prolétariat veut changer la société », affirme en effet Hook ultérieurement, « c'est pourquoi la volonté découvre dans le mode de production économique le facteur décisif de la vie sociale » (page 181). Pour Marx, cependant, ce n'est pas la volonté, mais l'existence du prolétariat, non pas les rapports de production, mais le développement des forces productives (lequel détermine la volonté comme il détermine les rapports sociaux), qui est le point de départ de son aperçu historique. Das Kapital révèle la contradiction plus large entre l'homme et la nature comme une contradiction que tous les ordres sociaux ont conditionnée et qui a contraint le développement des forces productives. Cela indique également les contradictions plus étroites qui naissent au sein de ce processus par lequel les rapports de production se forment puis se détruisent. Si pour Hook la science bourgeoise n'est pas la seule science, la science überhaupt, alors il n'a aucun droit de considérer l'économie politique bourgeoise comme de l'économie überhaupt. Mais alors que dans le premier cas, si l’on suit Hook, la science se situe au-dessus des classes, l’on n’est pas justifié, toujours selon Hook, de placer l’économie au-dessus des classes. Or pour nous, l’économie politique, comme la science bourgeoise, est un niveau atteint de développement humain général, objectif et vrai, dans la mesure où il est progressif. Le reconnaître comme niveau historique présuppose une connaissance du caractère, des traits généraux, des lois du changement social. Cette reconnaissance a été entravée par la domination de classe ; c’était d'abord l'existence du prolétariat, comme classe qui abolit toutes les classes, qui a permis la prise de conscience des lois du changement social, une prise de conscience qui, cependant, doit d'abord devenir pratique pour permettre de vivre en accord avec ces lois.

L'économie politique n'est pas une catégorie éternelle, pour la raison que c’est seulement la relation (d'échange) verdinglichte, objectivée, entre les hommes qui éclipse le contenu réel de l'économie. Les catégories économiques avec lesquelles Marx a travaillé étaient données objectivement ; elles appartiennent à la société bourgeoise. La critique de Marx consistait dans le fait qu’il les éclairait avec la conscience correcte, celle du prolétariat, et non avec celle nécessairement fausse de la bourgeoisie. La fausse conscience fétichiste, conditionnée par le niveau des forces productives, et qui a dû cesser avec Hegel, Ricardo et Adam Smith, n'a pas pu, comme Marx, qui voyait dans le prolétariat l'antithèse de la société bourgeoise, voir théoriquement la synthèse qui a d'abord révélé le trait commun à toutes les sociétés. Marx a montré, par exemple, comment la manufacture s'est développée à partir de la division sociale du travail, puis, à partir de la manufacture, le système d'usine moderne, qui à son tour s'efforce de devenir un capital monopoliste. Le dynamiste Marx s'est intéressé à une question aussi “insensée” que la reproduction simple, uniquement pour prouver l'impossibilité de la chose. En tout cela, Marx a voulu montrer que les forces productives sont la base de tous les rapports de production. Dans le communisme aussi, les forces productives, “l’économie”, se développeront davantage. Si les forces productives croissantes engendrent les rapports de production bourgeois et développent davantage les forces productives, celles-ci déterminent à leur tour le rythme de leur développement ultérieur et, à un certain point de celui-ci, sont limitées par les rapports de production. Puisqu'il n'existe pas d'équilibre (Statik), ces relations doivent être modifiées. Dans ce processus général de nécessité, dans ce processus matériel, l’“économie politique” ne représente qu’un certain niveau, mais un niveau significatif en ce qu’il est la condition préalable d’une période de l’histoire humaine qui fonctionne avec une conscience correcte et qui donc contrôle les choses au lieu d’être déterminée par elles. Marx met déjà en évidence ce lien dans l'introduction à la Critique de l'économie politique, ce qui nous prouve que la critique de la société bourgeoise était en même temps la découverte des lois du mouvement économique en général. Il dit :


« La société bourgeoise est l’organisation historique de la production la plus développée, la plus différenciée. Les catégories qui expriment ses conditions, la compréhension de son organisation propre, la rendent apte à comprendre l’organisation et les rapports de production de toutes les formes de société disparues, sur les ruines et les éléments desquelles elle s’est édifiée et dont des vestiges, non dépassés encore, traînent en elle, tandis que ce qui avait été simplement indiqué s’est épanoui et a pris toute sa signification, etc. L’anatomie de l’homme est une clef pour l’anatomie du singe. ». 


Ainsi, en mettant à nu les lois du mouvement capitaliste, Marx a mis à nu les lois du mouvement social en général. Engels avait donc raison lorsqu’il a vu dans Das Kapital plus que ce qu’a vu Hook, pour qui il s’agit simplement d’une critique. Et quand Engels, au grand regret de Hook, au lieu de s'occuper du fétichisme de la marchandise, s'est penché sur les problèmes du taux de profit moyen, de la théorie de la valeur, etc., pour montrer que tous les phénomènes capitalistes remontent à la loi de la valeur, il ne faisait rien d'autre, de l'avis de Hook, que ce qu'il n'avait pas fait : il révélait le caractère fétichiste des marchandises. Ce fétichisme cache le processus réel, mais ne le change pas. Seule une fausse conscience, prise dans les filets du fétichisme de la marchandise, s'embarrasse des problèmes de marché et de prix et ne réalise pas que tous les mouvements de capitaux sont régis par la loi de la valeur comme par une loi interne. Le fait que Marx ait partagé le même point de vue et, comme l'affirmait Engels, ait eu l’intention de faire davantage qu'une critique, est démontré par le passage suivant d'une lettre écrite par Marx en 1886 [ ?] en référence à une critique de son concept de valeur :


« Le pauvre garçon ne voit pas que même si mon livre ne contenait pas un seul chapitre sur la valeur, l'analyse que je donne des relations réelles contiendrait la preuve et la démonstration des relations réelles de valeur. Les bavardages sur la nécessité de prouver le concept de valeur reposent uniquement sur l'ignorance la plus complète à la fois du sujet en question et des méthodes scientifiques. Que n’importe quelle nation qui cesse de travailler, je ne dirai pas pendant un an, mais pendant quelques semaines, mourrait de faim, c'est un fait connu de tout enfant. Il sait aussi que les masses de produits correspondant aux différents besoins exigent des masses différentes et quantitativement déterminées de travail social total. Il est évident que cette nécessité de la division du travail social dans des proportions déterminées ne peut absolument pas être abolie en raison de la forme déterminée de la production sociale, mais peut seulement en changer sa manière d'apparaître. Les lois naturelles ne peuvent pas du tout être abolies. Ce qui peut être modifié dans des conditions historiquement différentes, c’est seulement la forme dans laquelle ces lois fonctionnent. Et la forme sous laquelle s’opère cette division proportionnelle du travail, dans un état de société où l’association du travail social s’affirme comme échange privé des produits individuels du travail, n’est rien d’autre que la valeur d’échange de ces produits. ».


Ainsi, Das Kapital est construit sur une double vision du développement : d'une part, il considère le développement comme un processus naturel et, d'autre part, Marx le traite selon la forme historique et sociale qu'il prend à un moment particulier. Dans le chapitre sur le caractère fétichiste de la marchandise, Marx montre ce qu'est réellement la valeur d'échange. Il ne s'agit pas d'une chose naturelle, mais d'un rapport social par lequel la société est déterminée comme par une chose réelle. La valeur d'échange, soit la production de valeur, n’est qu'une expression du retard social et trouve sa source dans le développement encore insuffisant des forces productives. C'est donc une catégorie historique, qui est dépassée par les forces croissantes de production. De sorte que le fétichisme de la marchandise ne fait que montrer que l'homme n'est pas encore en mesure de maîtriser la production, et que par conséquent c'est la production qui gouverne l'homme.

Dans l’exemple de Robinson Crusoé, que Marx utilise pour discuter du communisme, il montre ce qui se cache derrière la valeur d’échange, puis dans le troisième volume du Capital il dit : « Quelle que soit la manière dont les prix sont réglementés, on voit que la loi de la valeur gouverne leur mouvement ». Selon Hook, dans les digressions beaucoup moins importantes qu’Engels effectue dans sa préface aux deuxième et troisième volumes du Capital, Engels ne fait que souligner cette phrase de Marx, qui n'est rien d'autre qu'une illustration du caractère fétichiste de la marchandise, un caractère qui n'admet pas le temps de travail socialement nécessaire comme mesure de la valeur, bien qu'en réalité il opère malgré toutes les modifications. L'économie politique est donc l'expression de la forme sociale dans laquelle, à un certain niveau de l'histoire, les lois naturelles agissent. Et sur ce plan capitaliste, la valeur ne peut pas être comprise par la fausse conscience de la bourgeoisie. Si l'économie bourgeoise s'intéressait à la manière dont le prix du marché était déterminé, si elle était en conséquence satisfaite de la loi de l'offre et de la demande, alors Marx s'est interrogé sur l'origine du prix et il l'a trouvée dans la loi de la valeur. Il a ainsi mis au jour le fétichisme de la marchandise en tant que “conscience” sociale sous le capitalisme, dans lequel les travailleurs sont séparés des moyens de production. Ce n’est qu’en abolissant cette séparation entre producteurs et moyens de production que l’on peut mettre fin à la société marchande, avec la fausse conscience qui en fait nécessairement partie. Et c’est seulement sur la base de ce fétichisme que la distinction entre “science” et “marxisme” est possible. La suppression de l’une est liée à la suppression de l’autre. Théoriquement, cela est déjà présupposé dans le marxisme, car l’homme construit dans sa tête avant d’agir. Marx a pu concrétiser la dialectique hégélienne, le marxisme ne peut se concrétiser que par la Révolution. Ou, comme le dit Marx : « Il ne suffit pas que la pensée s’efforce de devenir réalité, il faut que la réalité elle-même s’efforce de devenir pensée ».


VI

Puisque Hook ne voit pas dans Das Kapital la découverte des lois du mouvement social, mais seulement la critique (conditionnée par la volonté du prolétariat) de l’économie bourgeoise, Das Kapital n’est pas pour lui la concrétisation théorique de la dialectique matérialiste, mais « l’application du matérialisme historique aux “mystères” de la valeur, du prix et du profit » (page 187). En d'autres termes, étant donné que, selon Hook, les rapports de production déterminent la pensée et les actions des êtres humains, Marx a développé à partir du point de vue du prolétariat sa critique de l'économie bourgeoise, qui n'est que de la critique et rien d'autre. Si le prolétariat l’emporte, le Capital de Marx ne restera qu’un document historique, rempli des pensées d’une classe qui a souffert sous la domination du capitalisme. Le matérialisme historique n’est pas ici une partie du développement dialectique, mais il en est séparé ; il n’est pas un élément productif, mais une vision de la vie (Weltanschauung). « Pourtant », comme l’écrit Marx à propos de son critique russe dans la préface du premier volume du Capital, « que décrit-il d’autre que la méthode dialectique ? ». Mais pour Hook, Das Kapital n’est qu’une idéologie, et de ce point de vue il dit (page 181) :


« Ce qui justifie chez Marx et Engels la position selon laquelle le mode de production économique est le facteur décisif de la vie sociale, c’est la volonté révolutionnaire du prolétariat, qui est prêt à agir sur la base de cette hypothèse… C’est seulement parce que nous voulons changer la structure économique de la société que nous cherchons des preuves du fait que, dans le passé, le changement économique a eu une influence profonde sur toute la vie sociale et culturelle. Parce que nous voulons changer la structure économique de la société, nous affirmons que ces preuves du passé, jointes à notre acte révolutionnaire du présent, constituent une raison suffisante pour croire que la proposition générale : “en dernière instance, le mode de production économique détermine le caractère général de la vie sociale”, sera vraie dans un avenir proche. ».


Même s'il poursuit en affirmant que ce que nous voulons et quand nous le voulons ne peuvent pas être déduits d'un désir d'action indépendant et absolu, mais sont conditionnés par l'histoire, malgré tout, dans son interprétation, la volonté reste séparée de la conscience. Il n'y a ici aucune interaction ni aucun tout dialectique. En dépit de toutes les concessions matérialistes et des incohérences idéalistes, le point de vue de Hook est toujours que nous considérons le mode de production économique comme un facteur déterminant uniquement parce que nous voulons changer les relations économiques. La volonté, aussi conditionnée soit-elle, reste au fond décisive pour Hook. Le sérieux avec lequel il accepte cette conception se voit dans sa description de la manière dont le changement social se produit. Il écrit (page 84) :


« Des conditions objectives, sociales et naturelles, (thèse) naissent des besoins et des objectifs humains qui, en reconnaissant les possibilités objectives dans la situation donnée (antithèse), établissent un plan d’action (synthèse) destiné à concrétiser ces possibilités. »


Pour Hook, l'action, qui est identique à la volonté, constitue la synthèse. Pour Marx cependant, la synthèse est quelque chose de différent ; le prolétariat, en tant qu'antithèse de la société bourgeoise, contient déjà ce qui constitue le contenu de la synthèse de Hook. La synthèse marxiste suppose l'action réussie ; elle se situe derrière la volonté. Elle est le résultat de la négation de la négation, elle est la société communiste. La croissance du prolétariat elle-même n'est pas seulement la croissance de la misère prolétarienne, mais aussi de la conscience de classe et de l'action. Tout ce processus se transforme, à un certain degré de développement, en révolution. « Was der Mensch will, das muss er wollen ». La volonté est inséparable du prolétariat ; l’existence du prolétariat comme force matérielle de production est en même temps l’existence de la volonté. Il faut éviter toute mise de côté et toute survalorisation de la volonté. On pourrait plutôt dire avec Engels : « Une révolution est un pur phénomène de la nature, qui se déroule plus selon les lois physiques que selon les règles qui, en temps ordinaire, conditionnent le développement de la société. Ou plutôt, ces règles prennent au cours d’une révolution un caractère beaucoup plus physique, la force matérielle de la nécessité se manifeste avec plus de force ». La force matérielle est identique à la volonté et à la conscience. Dans les temps ordinaires (le réformisme), l’on attribue nécessairement à ces facultés plus de valeur qu'elles n'en ont, de sorte qu'elles redeviennent idéalistes et fausses. Dans les temps révolutionnaires, quelle que soit la force de la volonté et de la conscience, ces facteurs restent toujours très loin derrière la force matérielle réelle de la révolution.

Le processus révolutionnaire réel est beaucoup plus étroitement lié aux processus de la nature que nous ne sommes capables de le concevoir dans une période non révolutionnaire ; le facteur “humain” (idéologique) dans le développement devient plus insignifiant. Dix mille êtres humains affamés avec la conscience la plus claire et la volonté la plus forte ne signifient rien dans certaines circonstances ; dix millions d'êtres humains affamés dans les mêmes circonstances, sans conscience et sans volonté humaine spécifique, peuvent signifier – une révolution. Les hommes meurent de faim que ce soit avec ou sans conscience et volonté, mais dans les deux cas, ils ne meurent pas de faim s’ils voient de la nourriture. Et lorsque Hook, au cours de son exposé, fait référence aux millions d'êtres humains qui ont péri par manque de conscience de classe, il ne fait en fin de compte que souligner le fait que même la présence d'une conscience de classe n'aurait pas pu empêcher la famine. D’autre part, il ne cite aucun exemple où des millions d’êtres humains auraient eu faim en voyant de la nourriture. Car dans un tel cas, ils ne seraient pas morts de faim, mais ils auraient pris possession de la nourriture et seraient ainsi devenus – des individus ayant une conscience de classe.

Cette surestimation, ou plutôt cette estimation erronée, du rôle de la conscience conduit Hook à surestimer également le rôle du parti et, dans un sens plus étroit, celui de l'individu dans le processus historique ; rôle qu'il ne conçoit pas historiquement, mais de manière tout à fait absolue. Pour arriver rôle du génie, il demande par exemple (page 169) :


« La révolution russe aurait-elle eu lieu en octobre 1917 si Lénine était mort en exil en Suisse ? Et si la révolution russe n’avait pas eu lieu à ce moment-là, les événements ultérieurs en Russie auraient-ils suivi le même cours ? ».


Le même jeu se poursuit avec d'autres hommes d'État et d’autres scientifiques, et Hook se retourne alors vivement contre Engels, Plekhanov et d'autres, qui soutenaient que toute époque qui a besoin de grands hommes les crée elles aussi. Hook répond (pp. 171-172) :


« Avec tout le respect que je vous dois, cette position me semble être une absurdité totale… Prétendre que si Napoléon n’avait pas vécu, quelqu’un d’autre et non lui aurait été Napoléon (c’est-à-dire aurait accompli l’œuvre de Napoléon) et ensuite présenter comme preuve le fait que chaque fois qu’un grand homme a été nécessaire, il a toujours été trouvé, est logiquement infantile… Où se cachait le grand leader lorsque l’Italie était objectivement prête pour la révolution en 1921 et l’Allemagne en 1923 ? ... Il n’y a pas d’obligations dans l’histoire ; il n’y a que des probabilités. ».

Pour répondre sur le même plan, nous pouvons dire, d'abord, comme Hook l'a dit ailleurs, que seule la pratique montre si une vérité est vraie, donc aussi si un grand homme est réellement tel. Et cette pratique est une pratique sociale. Si, par exemple, la société n’avait pas présupposé (le mécanisme dans la fabrication), concrétisé (la division du travail) et appliqué les connaissances de Newton, le génie de Newton serait mort avec lui. Si le processus de capitalisation n'avait pas donné à la France une telle puissance offensive et défensive, le génie Napoléon serait peut-être mort comme lieutenant encore plus seul qu'à Sainte-Hélène. C’est la société qui détermine ce qu'est le génie. La Révolution russe est indépendante de Lénine, et même le moment où elle s'est produite n'a pas été le moins du monde conditionné par lui, mais par une série infinie de facteurs entrelacés dans lesquels le génie de Lénine est englouti, et sans lesquels il ne peut être compris. Le fait que les bolcheviks aient réussi à prendre le pouvoir politique dans une révolution sur laquelle ils n'avaient aucun contrôle est, bien sûr, en partie en relation directe avec les bolcheviks et aussi en partie avec la personnalité de Lénine. Mais l’idée que sans Lénine le cours de l’histoire russe aurait été résolument différent est en dessous du niveau de la recherche marxiste, qui ramène constamment l’histoire aux besoins de la vie sociale. Ce n’est pas la Révolution russe qui s'est adaptée à Lénine, mais c’est Lénine qui s'est adapté à la Révolution russe. C'est seulement parce qu'il a accepté le mouvement révolutionnaire qu'il a acquis une influence sur lui, qu'il en est devenu l'organe exécutif. La façon dont Lénine a réexaminé son œuvre après la révolution montre à quel point il a été influencé par le cours réel de la révolution et à quel point il n'a pas lui-même déterminé son développement. C'est ce qu'il a exprimé très clairement dans un discours qu'il a prononcé en octobre 1921, lorsqu'il a déclaré :


« La révolution démocratique-bourgeoise a été menée jusqu'au bout par nous comme par personne d'autre... Nous comptions – ou peut-être serait-il exact de dire : nous pensions, sans calcul suffisant – pouvoir, par les ordres exprès de l’État prolétarien, organiser à la manière communiste, dans un pays de petits paysans. La vie nous a montré nos erreurs. Une suite de degrés intermédiaires se sont révélés indispensables : le capitalisme d’État et le socialisme, en vue de préparer – par un travail de longues années – le passage au communisme. Ce n’est pas en vous appuyant directement sur l’enthousiasme, mais au moyen de l’enthousiasme engendré par la grande révolution, en faisant jouer l’intérêt personnel, l’avantage personnel, en appliquant le principe de gestion équilibrée, qu’il vous faut d’abord, dans un pays de petits paysans, construire de solides passerelles conduisant au socialisme, en passant par le capitalisme d’État. Voilà ce que nous a révélé la marche objective de la révolution… L’État prolétarien doit devenir un “patron” prudent, soigneux et habile, un négociant en gros consciencieux – sinon il ne pourra pas mettre debout, économiquement, ce pays de petits paysans… Un négociant en gros, cela paraît être un type économique éloigné du communisme comme le ciel l’est de la terre. Mais c’est précisément là une de ces contradictions qui, dans la réalité vivante, mène de la petite exploitation paysanne au socialisme, en passant par le capitalisme d’État. L’intérêt personnel a pour effet de relever la production ; il nous faut augmenter la production avant tout et coûte que coûte. Le commerce de gros unit économiquement des millions de petits paysans, en les intéressant, en les associant, en les amenant au degré suivant : aux diverses formes d’association et d’union dans la production elle-même. ».


Le cours de la Révolution a rejeté, d’abord, toutes les vieilles idées bolcheviques qui étaient encore étroitement liées au capitalisme d’État de Hilferding, et il a imposé l’adoption du communisme de guerre comme nouvelle doctrine ; puis le cours réel des développements a rejeté également cette nouvelle “construction” et il a pris un tournant plus pur vers le capitalisme d’État. La Révolution russe est donc un exemple classique du fait que le cours du développement est déterminé non par les idées des grands hommes, mais par la pratique socialement nécessaire. Il n’est peut-être pas utile de discuter du fait de savoir si la Révolution russe sans Lénine aurait suivi une autre voie que celle du capitalisme d’État, car Lénine lui-même considérait que le capitalisme, non seulement en Europe occidentale mais aussi en Russie, était suffisamment avancé pour que la phase suivante ne puisse être que le socialisme. Lénine considérait l’impérialisme comme « le capitalisme sous sa forme transitoire, le capitalisme parasitaire ou stagnant ». L’impérialisme a conduit, selon Lénine, simplement à la socialisation universelle de la production : « Il entraîne le capitaliste, contre sa volonté, dans un ordre social qui offre une transition de la liberté totale de concurrence à la socialisation complète ». La guerre, selon Lénine, a transformé le capitalisme monopoliste en une forme « monopoliste d’État » ; le « capitalisme monopoliste et militaire d’État » est cependant une « préparation matérielle complète au socialisme, sa porte d’entrée ». Avec la conquête du pouvoir d’État et la prise de contrôle des banques, il pensait que le capitalisme d’État pouvait se transformer très rapidement en socialisme. La mise en place d’une économie capitaliste d’État en Russie n’était donc, selon Lénine, que l’anticipation du mouvement réel du capital. Ce qui s’est produit a été la conséquence capitaliste nécessaire de la progression de la monopolisation. Le Parti a accéléré ce qui devait nécessairement se produire, finalement, même sans cette accélération.

Que cette orientation capitaliste ait été modifiée par l'influence des bolcheviks, c'est incontestable, mais elle est restée capitaliste et, de plus, cette modification s'est limitée à masquer la nature réelle du retour au capitalisme ou de la formation d'une nouvelle fausse conscience. C'est ainsi que nous trouvons Boukharine s'exprimer de la manière suivante, lors d'une conférence gouvernementale vers la fin de 1925 :


« Si nous reconnaissons que les entreprises reprises par l’État sont des entreprises capitalistes d’État, si nous le disons ouvertement, comment pouvons-nous alors mener une campagne pour une plus grande production ? Dans les usines qui ne sont pas purement socialistes, les ouvriers n’augmenteront pas la productivité de leur travail. ».


La pratique russe n'est pas régie par les principes communistes, mais par les lois de l'accumulation capitaliste. Quelles autres lois aurait-elle suivies si Lénine et les bolcheviks n'avaient pas gagné ? En Russie aussi, même sous une forme modifiée, nous avons une production de plus-value sous le camouflage idéologique de la “construction socialiste”. Le rapport salarial est identique à celui de la production capitaliste et constitue en Russie aussi la base de l’existence d’une bureaucratie grandissante, dotée de privilèges croissants, une bureaucratie qui, à côté des éléments capitalistes privés encore présents, doit être considérée strictement comme une nouvelle classe s’appropriant le surtravail et la plus-value. Le fait même de l’existence du rapport salarial signifie que les moyens de production ne sont pas contrôlés par les producteurs mais leur font face sous la forme de capital, et cette circonstance impose en outre un processus de reproduction sous la forme d’accumulation de capital. Cette dernière, sur la base de la loi marxiste de la valeur, avec laquelle il faut aussi éclairer la situation russe, conduit nécessairement à la crise et à l'effondrement final. La loi de l'accumulation est en même temps l'accumulation de l'appauvrissement, et par conséquent les ouvriers russes s'appauvrissent en réalité au même rythme que le capital s'accumule. La productivité des ouvriers russes augmente plus vite que leur salaire ; ils reçoivent une part de plus en plus petite du produit social croissant. Pour Marx, cette paupérisation relative de la population ouvrière au cours de l'accumulation est seulement une phase de la paupérisation absolue ; elle n'est qu'une autre expression de l'exploitation croissante des ouvriers, et il ne peut y avoir guère de doute que même sans Lénine et la Révolution russe, rien d'autre qu'une exploitation croissante n'aurait pu se produire en Russie. Il n’y a que celui qui, comme Hook, se trompe sur le contenu de la Révolution russe qui puisse se demander si l’histoire russe sans Lénine aurait suivi un autre cours que celui qu’elle a suivi en réalité. Elle aurait certes procédé avec d’autres idéologies, d’autres drapeaux, d’autres chefs et à un autre rythme, mais pour le prolétariat vivant ces différences sont tout à fait insignifiantes. Et puisque la révolution dont nous parlons est prolétarienne de nom, on ne peut que se demander : qu’est-ce qui a changé, par suite de la Révolution et de l’existence du génie Lénine, dans la situation des ouvriers russes ? Rien d’essentiel ! Pour le prolétariat, Lénine n’était rien de plus que Kerenski, rien de plus que n’importe quel révolutionnaire bourgeois qui n’abolit pas l’exploitation mais en change seulement les formes.

Il n’y a pas deux sortes de travail salarié, l’un capitaliste et l’autre bolchevik : le travail salarié est la forme sous laquelle, dans la production capitaliste, la plus-value est appropriée par la classe ou l’élément dominant. Certes, les moyens de production sont passés des mains des entrepreneurs privés à celles de l'État ; en revanche, rien n'a changé pour les producteurs. Comme auparavant, leur seul moyen de subsistance est la vente de leur force de travail. La seule différence est qu'ils n'ont plus affaire au capitaliste individuel mais au capitaliste général, l'État, en tant qu'acheteur de la force de travail. Le rapport économique entre le producteur et le produit correspond ici encore au rapport capitaliste. Les moyens de production ne font que se centraliser davantage, ce qui n'est pas le but de l'économie communiste, mais seulement un moyen pour y parvenir. L'influence de Lénine, la politique des bolcheviks, se révèlent être d’une grande capacité d'adaptation au cours nécessaire du développement, afin, en tant que parti bolchevik ou en tant que génie, de se maintenir au pouvoir, ce qui ne peut être que la force de la nécessité. Si Lénine avait tenté de mener à bien une politique communiste, sa grandeur aurait été réduite – ou élevée, comme on veut – à celle d’un utopiste ivre. Où étaient les grands dirigeants de l’Italie en 1921 et de l’Allemagne en 1923 (et de nouveau en 1933) ? Si une réponse doit absolument être apportée, l’on peut sans aucun doute citer Mussolini et la direction de la Troisième Internationale, c'est-à-dire Zinoviev à l’époque. Mussolini, qui a accéléré le processus objectivement nécessaire de concentration du capital en Italie ; la direction de la Troisième Internationale, qui a maintenu le “statu quo” en Europe dans l’intérêt du régime bolchevik russe en empêchant la révolution allemande. C’est ainsi que Radek a déclaré (sur ordre de Zinoviev) devant la XIII° Conférence du Parti communiste russe le 16 février 1924 : « Le Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, ainsi que le Comité exécutif du Komintern, reconnaissent sans équivoque que le Parti communiste d’Allemagne a agi correctement lorsque, compte tenu de la force armée supérieure de l’ennemi et de la division dans les rangs de la classe ouvrière, il a évité un conflit armé. » (Ceci a été répété en 1933-34). Mais cette question peut aussi être abordée de manière dialectique, et nous reconnaîtrons alors que le problème des grands hommes est lui-même un problème tout à fait historique. Dans la société capitaliste en particulier, où le symbole est plus “réel” que la réalité, le problème du leadership prend une telle importance qu’il devient idéologiquement le problème de l’histoire. Le problème des prix du marché est l'envers du problème du leader. Hegel s'arrêtant à l'État prussien, la forme argent de la marchandise et le problème du leader face à la masse sont une seule et même expression du niveau des forces sociales de production dans leur enveloppe capitaliste. Le véritable mouvement ouvrier ne connaît pas de “problème” de chef. Les décisions y sont prises par les soviets, qui dirigent l’action et aussi plus tard la vie économique.

Mais ce changement dans le rôle de la personnalité ne se limite pas au domaine politique ; il s’applique également à la science.

La spécialisation de la science va de pair avec son développement. La division sociale du travail ne se restreint pas, mais s'étend. Chaque invention, chaque découverte, revêt nécessairement un caractère de plus en plus collectif. Cette socialisation conduit à une socialisation toujours plus grande. Aux débuts de la société capitaliste, il y avait des inventeurs, aujourd'hui il y a des ateliers d'inventions. Les inventions sont produites presque de la même manière que les pneus d'automobile. Dans le capitalisme moderne, l'individu compte moins, toutes les innovations proviennent des laboratoires du travail en commun.

Le fait que cela ne devienne pas politiquement visible est dû à la nécessité pour la bourgeoisie de devenir idéologiquement de plus en plus réactionnaire dans la mesure même où elle fait avancer les relations réelles. Si la bourgeoisie avait besoin autrefois d'un Napoléon, aujourd'hui la stupidité d'Hitler sert de ciment symbolique à ses tendances centrifuges. Et pourtant, pour la bourgeoisie allemande, Hitler apparaît comme une personnalité dominante ; car si Napoléon a contribué au développement de la société capitaliste, Hitler contribue à en empêcher l'effondrement. Mais même sans Napoléon, le capitalisme aurait repris sa marche victorieuse et il s'effondrera malgré Hitler. Tous deux peuvent contribuer, dans une petite mesure, à déterminer le rythme avec lequel la tendance à la modernisation ou à l'effondrement s'opère, mais la tendance générale dépasse leur pouvoir de changement. C’est à travers toutes les modifications temporaires que la marche de l'histoire, le développement des forces productives humaines, se fraye un chemin. Mais même à l'intérieur de ces modifications, la véritable importance des “grands hommes” ne leur est pas propre, mais elle est seulement en rapport avec toutes les autres circonstances sociales. C'est seulement parce que l'histoire sous le capitalisme fonctionne avec une fausse conscience que le mouvement réel se dissimule derrière le fétichisme du leader. Quand ce mouvement se déroule avec une conscience correcte, il remet même le génie à sa juste place.

Dans sa réflexion sur le rôle du chef et sur celui du hasard au sens large, Hook a oublié son propre point de départ, à savoir celui qui exige que tout problème soit considéré comme un problème historique. L’alternative présentée par le Manifeste communiste – communisme ou barbarie – ne met pas en évidence le rôle déterminant de la volonté humaine, mais ses limites. Étant donné qu’il n'y a pas d'équilibre, une race humaine qui tarde à se développer périra nécessairement si les nécessités objectives ne sont pas satisfaites. Mais ce retard lui-même est temporaire. La barbarie n'est pas la fin de chaque développement, mais seulement une interruption qui se paie cher. La barbarie n’est pas le retour à la charrette à bœufs et aux temps primitifs, mais la condition barbare de l’auto-déchirure dans la crise mortelle et les guerres d’un capitalisme pourrissant. Il n’y a qu’une seule issue – la voie qui mène vers l’avant, le salut par le communisme.

Le point de départ du mode de production communiste est l’élévation déjà atteinte par les forces productives du capitalisme. Si le jeune capitalisme avait besoin de Napoléon et le capitalisme expirant nécessitait Hitler, si le capitalisme a eu toujours besoin de fantaisies – puisque la réalité, qui n'avait pas d'intérêts communs, ne permettait pas non plus de lutte commune – la révolution communiste n'a besoin que d'elle-même, c'est-à-dire de l'action des masses. Elle n'a pas besoin de fétichisme, d'imagination, pour avancer dans la réalité, car elle ne connaît que des intérêts communs et permet une véritable lutte commune.

On ne peut pas attribuer au personnage éminent, de même qu’au rôle du hasard dans l’histoire en général, davantage que ce que Marx lui attribue dans une lettre à Kugelmann citée par Hook. Mais le contenu de cette lettre ne soutient pas, mais s’oppose à la conception absolue, idéaliste et non historique, de Hook en ce qui concerne le problème du leader2.


« « Ces “accidents” eux-mêmes », dit Marx, « s’inscrivent naturellement dans la voie générale du développement et sont compensés par d’autres “accidents”. Mais l’accélération et le retard sont fortement influencés par de tels “accidents”, parmi lesquels il faut également compter le caractère “accidentel” des personnes qui se sont d’abord tenues à la tête du mouvement ». L’importance de ces “accidents” doit être comprise historiquement. La question de savoir dans quelle mesure ils ont encore de l’importance aujourd’hui n’est pas résolue par la théorie mais par la pratique. Ici aussi, « l’investigation de la situation réelle », telle que la concevait Lénine, « constitue la véritable essence et l’âme vivante du marxisme ». ».


VII

Puisque, pour Hook, Das Kapital est seulement une critique de l’économie politique, alors, pour Hook, la théorie marxiste de la valeur ne peut indiquer rien de plus que ce qui est déjà connu. Il écrit (page 220) :


« Mais ni la théorie de la valeur-travail, ni aucune autre théorie de la valeur, ne peuvent prédire quoi que ce soit qui ne soit déjà connu à l'avance. La guerre et la crise, la centralisation et le chômage, étaient déjà des phénomènes bien connus lorsque Marx a formulé la théorie de la valeur. ».


C'est une erreur de penser, poursuit Hook, que l'on peut prédire quoi que ce soit de précis avec la théorie de la valeur-travail. Or, après tout, le capitalisme est encore loin de s'être effondré, et pourtant la loi marxiste de l'accumulation, sur la base de la valeur, est la loi de l'effondrement du système capitaliste. C’est ce qui est déjà montré dans le premier volume du Capital, comme étant « la loi générale de l’accumulation capitaliste ». Cependant, cette loi de l’effondrement n’agit pas “purement” mais, comme toute autre loi, elle est plus ou moins modifiée dans la réalité. Ces modifications sont exposées plus en détail dans le troisième volume, notamment dans la partie consacrée à la loi de la baisse du taux de profit. De la même façon que la loi de la gravitation n'agit en réalité que sous une forme modifiée, la loi de l'effondrement du capitalisme, qui n'est rien d'autre que l'accumulation capitaliste sur la base de la valeur d'échange, opère également. Lorsque Hook ôte à la loi marxiste de la valeur son pouvoir prédictif, il a complètement renoncé à Marx. Et lorsqu’il affirme en outre que « l’on peut accepter la métaphysique évolutionniste marxiste et ne pas s’engager immédiatement dans sa théorie de la révolution sociale » (page 251), cette affirmation est fausse pour la raison même que, premièrement, le marxisme n’a pas de métaphysique évolutionniste, et que, deuxièmement, nous ne pouvons pas réellement nous engager dans une théorie de la révolution sociale sans la pratiquer. Si Liebknecht, au sens scientifique du terme, était un marxiste plus mauvais que Hilferding (p. 249), et pourtant meilleur en pratique, comme l’affirme Hook, la comparaison n’est pas du tout justifiée. Car Marx lui-même « n’était pas marxiste », mais il identifiait le marxisme au prolétariat agissant, qui peut agir de manière marxiste et non pas autrement. Le marxisme n’est tout simplement pas une idéologie, mais la pratique de la lutte des classes ! La révolution est faite par les masses qui peuvent ne rien savoir de Marx : c’est la révolution qui les rend marxistes !

En ce qui concerne la théorie, cependant, il est impossible de rejeter la doctrine économique de Marx et, en même temps, d’espérer être marxiste dans tous les autres domaines, de même que l’inverse est également impossible. Avec le rejet du pouvoir prédictif de la théorie de la valeur, c'est-à-dire le rejet de la théorie marxiste de la crise et de l'effondrement, Hook, même contre sa volonté, rejette le marxisme non pas partiellement, mais complètement. Le rejet du contenu réel de la théorie de la valeur par Hook explique en même temps le contenu idéaliste de sa dialectique, puisque ce dernier est à son tour l'explication du premier.

La faiblesse de Hook dans la théorie économique est illustrée par le fait même que seulement vingt-deux pages de son livre sont consacrées à l’économie marxiste. A ce propos, il est également intéressant de mentionner le passage dans lequel il traite de la différence entre Rosa Luxemburg et Lénine.

Le conflit entre eux deux tournait autour de la question de la réalisation de la plus-value. A propos de Luxemburg, Hook écrit (page 61) :


« Dans son Akkumulation des Kapitals, elle affirme que, avec l’épuisement du marché intérieur, le capitalisme doit se propager d’un pays colonial à un autre et que le capitalisme ne peut survivre qu’aussi longtemps que de tels pays existent. Dès que le monde sera partagé entre les puissances impérialistes et industrialisées, la révolution internationale éclatera nécessairement, car le capitalisme ne peut pas étendre ses forces productives et poursuivre indéfiniment le processus d’accumulation dans une société productrice de marchandises relativement isolée, quelle que soit sa taille. »


Lénine, continue-t-il d’affirmer, a nié que le capitalisme puisse jamais s’effondrer de cette façon mécanique. Et il cite ensuite avec une grande approbation un passage d’un discours de Lénine datant de 1920 qui n’a aucun rapport avec le débat sur la réalisation de la plus-value dans les pays non capitalistes – un débat qui avait eu lieu huit ans auparavant. Le capitalisme a besoin d’un marché non capitaliste : telle était la position de Rosa Luxemburg. Lénine soutenait qu’il crée son propre marché. Mais tous deux s’en tenaient à l’idée fondamentale de Das Kapital, à savoir que le mode de production capitaliste a une limite économique absolue. Tandis que Luxemburg cherchait cette limite dans la sphère de la circulation, Lénine l'entrevoyait déjà correctement dans la sphère de la production. Ce faisant, tous deux, sachant que le processus d’accumulation sur la base de la valeur est le processus d’effondrement du capitalisme, lequel est identique à la révolution, ont attaqué toute la position réformiste, pour laquelle Hilferding déclarait dans un discours aussi tardif qu’en 1927 :


« J’ai toujours rejeté toute théorie de l’effondrement économique. Le renversement du système capitaliste ne résultera pas de lois internes à ce système, mais devra être l’acte conscient de la volonté de la classe ouvrière. ».


Si, dans le feu du débat, cette phrase de Lénine, qui est citée à l’envi et selon laquelle « il n’existe pas de situation pour le capitalisme dont il n’y ait absolument aucune issue », possédait une certaine justification politique dans une situation déterminée, à savoir l’« épidémie de crise mortelle » qui est survenue en 1920, elle n’apporte cependant aucun réconfort au réformisme, qui a toujours nié à la théorie de la valeur tout pouvoir prédictif et qui s’est plu à rejeter la théorie de l’effondrement économique. Toute l'œuvre économique et théorique de Lénine, qui ne fait que répéter consciemment Marx, s'oppose à une telle affirmation. Pour Lénine, la loi de la valeur est la loi de l'effondrement.

L’on s’étonne cependant qu’après avoir, « avec Lénine », rejeté la théorie “mécanique” de l’effondrement de Rosa Luxemburg, Hook ne présente, dans son propre exposé économique, qu’une répétition de la position de Luxemburg. Après avoir exposé les théories de la valeur et de la plus-value, du rapport capitaliste dans la production, de la baisse du taux de profit avec l'augmentation de la productivité du travail, du rapport valeur-prix, de l'accumulation et de la crise, il résume (pp. 204-209) :


« Avec l’augmentation de la composition organique du capital, le taux de profit baisse même lorsque le taux d’exploitation, ou la plus-value, demeure identique. Le désir de maintenir le taux de profit conduit à l’amélioration de l’usine et à l’augmentation de l’intensité et de la productivité du travail. Il en résulte que des quantités de marchandises de plus en plus importantes sont lancées sur le marché. Les travailleurs ne peuvent pas consommer ces biens puisque le pouvoir d’achat de leurs salaires est nécessairement inférieur à la valeur des marchandises qu’ils ont produites. Les capitalistes ne peuvent pas consommer ces biens parce que (1) eux et leurs proches serviteurs n’utilisent qu’une partie de la richesse immédiate produite, et (2) la valeur du reste doit d’abord être transformée en argent avant de pouvoir être réinvestie. À moins que la production ne subisse une interruption permanente, il faut trouver un débouché pour le surplus de marchandises fournies... Puisque les limites jusqu’où le marché intérieur peut être étendu sont données par le pouvoir d’achat des salaires... il faut recourir à l’exportation. ».


Il montre ensuite comment, au cours du développement, les pays importateurs deviennent eux-mêmes des pays exportateurs. Hook a atteint ici la limite fixée par Rosa Luxemburg ; mais si elle l’a établie, Hook ne le fait pas, car il rejette bien sûr avec Lénine la « nature mécanique » de cette idée d’effondrement. Au lieu de cela, il se contente de répéter une fois de plus son point de départ (page 207) :


« Ce processus s’accompagne de crises périodiques de surproduction, lesquelles s’aggravent progressivement dans les industries locales et dans l’industrie dans son ensemble. Les relations sociales dans lesquelles s'exerce la production, et qui rendent impossible aux salariés de racheter à un moment donné ce qu'ils ont produit, conduisent à un investissement de capital plus lourd dans les industries qui produisent des biens de production que dans celles qui produisent des biens de consommation. Cette disproportion entre l'investissement dans les biens de production et l'investissement dans les biens de consommation est permanente sous le capitalisme. Mais comme les biens de production finis doivent finalement être acheminés vers les usines qui fabriquent les biens de consommation, les quantités de marchandises jetées sur le marché, et pour lesquelles il n'y a pas d'acheteur, augmentent encore. Au moment où la crise éclate, et dans la période qui la précède immédiatement, le salarié peut gagner plus et consommer plus que d’habitude. Ce n’est donc pas la sous-consommation de ce dont le travailleur a besoin qui provoque la crise, … mais sa sous-consommation par rapport à ce qu’il produit. Par conséquent, une augmentation du niveau de vie absolu sous le capitalisme … n’éliminerait pas la possibilité de crises. »


Tous les facteurs impliqués dans l'interprétation de Luxemburg sont ici repris sous une forme plus primitive. La différence est que Hook ne partage pas avec elle la conclusion qu'elle en a tirée. Nous avons ici chez Hook la disproportion entre les deux grands domaines de la production sociale, la surproduction de marchandises, l'impossibilité de réaliser la plus-value en l'absence de nouveaux marchés dans les pays non capitalistes. Bref, chez Hook, comme chez Luxemburg, le monde capitaliste s'étouffe sous son excédent de plus-value qui ne peut être transformée en argent (réalisée). La seule différence entre les deux formulations est que là où Luxemburg parle d'effondrement, chez Hook le processus s'arrête à la crise. Mais tous ces facteurs de crise ont leurs points d'appui dans le processus de circulation et ne sont donc pas ancrés dans l'essence du capitalisme.

Nous savons cependant que Marx a d'abord développé sa théorie de l'accumulation sur la base du capital total ; dans cette théorie, il n'existe aucun problème de circulation, il n'y a ni surproduction, ni “sous-consommation”, absolue ou même relative, et les travailleurs reçoivent constamment la valeur de leur force de travail. Même dans ce capitalisme “pur” décrit par Marx, bien que tous les facteurs de crise donnés par Hooke soient absents, Marx prouve néanmoins que même un tel capitalisme idéal doit s’effondrer, et ce pour aucune autre raison que celle de la contradiction contenue dans la production de valeur. Quand Engels, dans le passage de l’Anti-Dühring cité par Hook (p. 213), dit que « la forme de valeur des produits contient déjà en germe toute la forme capitaliste de production, l’antagonisme entre capitaliste et salarié, l’armée industrielle de réserve, les crises », il va sans dire que les causes de la crise sont à chercher dans la sphère de la production et non de la circulation. Hook lui-même dit (p. 213) :

à suivre...

1 Sidney Hook : Towards the Understanding of Karl Marx [Pour la compréhension de Karl Marx]. (John Day Company, New York, 1933).

2 Les guillemets que Marx met à ses « accidents » montrent le sens restreint dans lequel il souhaite les prendre. Le mot d’abord (zuerst) vers la fin du passage le souligne encore davantage. (Le mot est omis dans le texte de Hook). Les italiques sont de moi.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire