"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

samedi 22 janvier 2011

Le démocratisme tunisien et les fantômes islamistes

(réponse à Yannick Toutain)

Comme vous pouvez le lire en lien avec mon article critique sur le déroulé des événements en Tunisie, en date du 19 janvier, Yanick Toutain, que je ne connais pas personnellement et qui a tout l’air d’être un sacré agitateur du net, manifeste son mécontentement à mon égard, alors que sur de nombreux points nous sommes apparemment d’accord (sur la fumisterie du terrorisme anarchiste, sur le néo-stalinisme des trotskiens à la Bensaïd et Besancenot, sur la « bourgeoisie des diplômes, etc.). Il m’accuse de mépris à l’égard du peuple tunisien et de n’avoir pour toute proposition que l’ironie. D’abord je respecte profondément le peuple tunisien et ensuite je ne nie pas ne pas avoir réponse à tout, comme je n’ai pas la prétention d’être un parti à moi tout seul, même si, hélas, tel Mirabeau, je joue quand même un peu ce rôle au-dessus du milieu maximaliste incapable de s’assumer et de prendre position en temps et en heure sur les graves événements du monde, alors que le système internet le permet sur cinq continents. Sans doute le système bureaucratique des sectes empêchera toujours de prendre des décisions rapides et surtout de faire prendre des risques à ses membres pétochards cachés derrière un confortable anonymat. Je ne répondrais pas ici en détail aux conceptions libertaires débridées de Yanick, bien que j’aime sa vivacité et son anti-conformisme, parfois créateur mais souvent, malheureusement, farfelu. Il n’a pas bien assimilé l’histoire du mouvement maximaliste en taxant Ben Ali de « social-fasciste », épithète spongieuse et qui sent la naphtaline. Je ne sais ce que signifie sa notion de « formoisie », mais je sais qu’il se complait, comme la presse bourgeoise en ce moment, à des comparaisons hasardeuses et invraisemblables avec la dite révolution française, qu’il est, quoiqu’il en dise un rousseauiste de la plus belle eau… égalitariste simpliste, un tiers-mondiste mal embouché « il faut rendre aux africains la moitié de notre Pib » !!?), qu’il ignore le prolétariat comme force révolutionnaire, et qu’il plaque le système de représentativité qui fut celui des soviets russes de 1917 sur « les gens », « les tunisiens » de façon idéaliste et irréaliste sur un mouvement au Maghreb dont on ne connait pas encore tous les tenants et aboutissants. Sans personnaliser ma réponse, je m’efforcerai d’analyser la réalité de la situation en Tunisie et plus encore la situation d’une réalité un peu trop fleurie où des enterrements un peu trop précipités sont là pour empêcher toute véritable naissance ou renaissance de la seule classe révolutionnaire qui importe. L’invocation, par les supporters de l’UGTT en France et en Tunisie, de l’ignoble union de « tous les honnêtes gens » constitue une tactique ridicule et empoisonnée de la bourgeoisie tunisienne, soutenue et conseillée toujours en sous-main par les meilleurs diplomates français du genre Védrines.

Les raisons complexes du manque de développement du mouvement et de la conscience prolétaire en Tunisie, en rapport étroit avec le manque de développement économique et civil de ce pays semi-colonial (la plupart des patrons sont encore français), exigent de la part des théoriciens maximalistes et des hommes d’action du communisme conseilliste une moins longue étude que les précipitations louangeuses des gauchistes syndicalistes limités aux revendications économiques. Mais nous pouvons faire quelques observations cependant non tant sur les faits récents qui entravent le développement des véritables positions révolutionnaires que sur l’inadéquation et la fausseté des méthodes adoptées dans l’emballement par tous les donneurs de leçon gauchistes.
Les « restes » du régime colonial, le faible développement de la grande industrie, l’importance et le nombre de petites entreprises de sous-traitances et les salaires dans les « usines à touristes », les problèmes immenses posés par l’immigration, l’absence de perspectives pour une jeunesse très diplômée et une autre non diplômée, tous ces faits historico-sociaux mériteraient une analyse très précise du point de vue maximaliste. Ainsi que l’impossibilité, pour les prolétaires des pays laissés sur le bord de la route par le développement inégal du capitalisme, de rattraper le niveau des salaires de l’aristocratie syndicale occidentale. Ainsi que les facteurs ethnographiques et leurs conséquences sur la psychologie du peuple tunisien qui se caractérise par une survivance de l’individualisme, l’absence d’esprit d’initiative et d’association de la part de ceux qui prétendent non pas travailler pour le socialisme dans ces régions mais pour des réconciliations nationales et criminelles.
Un premier fait qu’il faut mettre en évidence est la totale insuffisance politique et intellectuelle des classes dirigeantes, le faible niveau de leur culture, leur misogynie, leur suivisme et leur paresse face aux graves problèmes sociaux. La moyenne intellectuelle de la bourgeoisie tunisienne est plutôt basse, du niveau du boutiquier, et celle-ci ne fera jamais avancer le problème social vers une solution nationale, enveloppée dans l’étoffe rouge étoilée du fanal local. Sa représentation politique actuelle, comme le lourdaud Ben Ali, est sans couleur et inconsciente, elle constitue l’agrégat ministériel de n’importe quel gouvernement occidental, elle ne s’occupe pas de faire pression sur la classe enrichie (cf. l’excellente blague tunisienne qui fait fureur : « Ali est parti mais les 40 voleurs sont restés !) parce que ses ministres « d’unanimisme national » ne s’occupent de chanter la « liberté retrouvée » que pour parader devant les télévisions occidentales et orientales. Ce n’est pas de la bourgeoisie tunisienne que les prolétaires et la jeunesse scolarisée ou non doivent attendre de quelconques améliorations de jasmin.
Et pas plus des conseils des Etats français, américain, libyen ou iranien, tous dirigés par des oligarchies capitalistes, religieuses et militaires, qui n’accepteront jamais qu’une protestation sociale de cette ampleur, en s’affirmant avec des organismes de classe, serve d’exemple pour démontrer la pourriture de tous ces régimes complices contre le prolétariat universel.
Les raisons en sont claires. D’une part, et fondamentalement, la crise systémique tue toute illusion sur la marché naturel de la consommation et sur une sortie du chômage massif. D’autre part, un développement d’organisations prolétariennes hors du syndicat collabo et des militants flics de l’ancien parti gouvernemental, ne pourrait que nuire à la fable des élections reprogrammées à six mois pour favoriser les petits arrangements entre ex-bénalistes et oppositionnels arrivistes, ainsi qu’à remettre en selle l’opposition islamiste ad hoc. Bien que posée avec maladresse et hors du champ prolétarien par Yanick Toutain (il fut le seul et il a ce mérite), la question de la formalisation de l’organisation – de masse et comme parti politique indépendant de la bourgeoisie – est la tâche de l’heure pour cesser ce spectacle d’une nation réduite à de simples manifestations sporadiques, à des conciliabules de café et au gré des humeurs de la mode voyeuse « twitter ». Un développement correspondant, sur le terrain politique, mieux qu’en 68 en France, des masses travailleuses , couperait certains des liens les plus mystificateurs des médias « démocratiques » et soporifiques.
Faut-il rappeler que les islamistes, moins diabolisés par les médias que Ben Ali, font des sourires au « processus électoral », que les pâles classes dirigeantes tunisiennes ont accordé à nouveau la rue aux imams tout en prétendant être encore le futur barrage aux musulmaniaques ?
Ce n’est donc pas de cette bourgeoisie conciliatrice et pleutre que viendra l’opposition à la présence des islamistes totalitaires au devant des manifs, mais seulement de la pression révolutionnaire des masses travailleuses.
Nous ne devons cependant pas nous cacher que si les classes dirigeantes tunisiennes sont très arriérées, le prolétariat lui-même a de profonds et graves défauts qui diminuent et retardent l’efficacité de son action.
La petite bourgeoisie diplômée, avec laquelle il est lié par mille liens de relations familiales, constitue une véritable entrave pour le mouvement prolétarien avec son espoir juvénile de valorisation des diplômes pour « encadrer » le prolétariat.
Dans ces conditions, il est naturel que la propagande bourgeoise pour le « renouveau » rencontre des appuis parmi la jeunesse. La tactique établie par les vieux gouvernants suivistes, que nous examinerons sous certains aspects, concourt pleinement à empêcher toute prise de conscience de l’impuissance du système à intégrer une masse croissante de sans travail, diplômé ou pas, et promet quelques accommodations fictives, vouées naturellement à renflouer l’islamisme lequel s’engage à faire intervenir Allah pour jouer les prolongations du capitalisme.
Nous voulons parler du « scandale financier » du clan Ben Ali et de sa pouffiasse, qui remplit toutes les colonnes de la presse occidentale, qui est présenté comme problème urgent de rapatrier des richesses extradées de Tunisie. Par stupidité et corruption, le système post-bénaliste continue à maquiller les mêmes manières de fonctionner, avec les mêmes cuisines « républicaines » et la même police sanglante. Cette manie de porter continuellement au premier plan les multiples exemples du scandale des profits du clan népotiste Ben Ali, ouvre ainsi la porte à l’option « morale » islamiste, plus apte à faire accepter frugalité, privations et punitions du capitalisme paupérisant que les belles paroles libertaires des vieux gouvernants. Le peu de concrétisation sociale et salariale du « gouvernement de transition » va naturellement causé un autre mécontentement parmi les masses, qui sera habilement exploité par les partis musulmaniaques.
Les ex-membres du RCD qui se sont élus au gouvernement de transition alors qu’ils étaient toujours les créatures de ce parti oligarchique veulent faire prendre leur ratatouille pour du couscous. Ils veulent continuer à laisser le pays aux mains de la bourgeoisie avec l’accord du clergé islamiste dit soft. Les opposants, qui ne sont au fond pas moins réactionnaires, prennent des positions populistes « démocratiques » fourre tout, se proclament champions de la nouvelle liberté fleurie et de la moralité libre-échangiste, essayent de prendre quelques positions anti-islamiques et chacun de se présenter en ordre dispersé comme en France pour le pompon présidentiel .
Des deux côtés de la Méditerranée, les prolétaires savent que quand de tels opposants parviennent au pouvoir, ils deviennent en général plus malhonnêtes et conservateurs que les autres. Tout prolétaire immigré tunisien qui connait la France, sait que cette description n’est pas exagérée. Ah, la démocratie occidentale !
L’erreur tragique des prolétaires tunisiens serait de se laisser entraîner dans l’orbite de cette transition, de cette pseudo-démocratie sans programme. Médiatisé et adoubé par les médias, cajolé par les petites sectes politiques bourgeoises de l’opposition dans l’attente fiévreuse d’un poste ministériel, il ne faudrait pas que le peuple tunisien reproduise la faible du corbeau et du renard, qu’il croit sous prétexte d’acquérir une plus grande liberté de circulation, que les « nouvelles autorités » vont rester neutres lors des conflits économiques avec la classe ouvrière, quoiqu’avec quelques améliorations temporaires d’ordre fiscal .
Retreint à s’admirer lui-même, absorbé par un épuisant travail de préparation électorale à base de scandales, de calomnies et de querelles ; préoccupé parle fait de prouver que le clan Ben Ali détroussait l’argent public – ce qui aurait été la seule motivation des émeutes selon la presse occidentale complice – bercé par les promesses de quelques sièges électoraux dans les conseils municipaux et provinciaux, après la présidentielle, pour quelques uns de ses enfants surdiplômés, le peuple tunisien est déjà le dindon de la farce.
Certes, cette situation n’est pas universelle. En Chine comme en Algérie, se produisent tous les jours des grèves hors du champ du crétinisme électoral, luttes qui, à terme, vont réveiller l’esprit révolutionnaires des prolétaires. En Tunisie le syndicalisme surgit en réaction. Mais même leurs syndicalistes de base anarchistes , qui laissent en plan les chefs les plus collaborationnistes, tombent dans les faciles étreintes d’une démocratie de quatre sous.
Et il y en a encore qui ont le culot d’adopter l’argument des conditions spéciales transitoires de la Tunisie contre la menace islamique encore fictive et romantique !
Ils se disent que si le pays est encore dans un moment incertain, ils doivent dénoncer la « politique de la chaise vide », s’allier même avec les neveux de la famille Ben Ali ou le diable lui-même pour sauver la population des islamistes.
Mais si la politique du « gouvernement de transition » venait à triompher, elle serait encore plus nuisible pour le pays là où la classe ouvrière tunisienne croit aux élections libres des avocats bourgeois et à des solutions autarciques nationales.
Mieux vaut l’abstentionnisme, permettant de faire un travail de contre-propagande au sein des masses qui veulent prendre leur destin en main pour pouvoir affronter et les fractions bourgeoises au service de l’occident et les fractions arriérées islamiques.
Mieux vaut avoir deux travailleurs conscients dans une assemblée de quartiers que vingt députés diplômés au service d’une majorité parlementaire bourgeoise.
Les conséquences des chants de sirène sur la présumée « révolution de jasmin » sont désormais fatales. Les journalistes tunisiens et français ne font que marcher à la recherche de scandales passés, ou pire, à chercher les moyens de saisir des fortunes en Suisse ou au Groenland. Aucun journal ne met en cause le capitalisme dans ses versions occidentale et orientale ni ne laisse filtrer de sérieuses discussions politiques parmi les masses tunisiennes.
On ne réclame pas de programme de changement de société, mais on provoque une poignée de népotistes fuyards en menaçant d’exhiber les casiers judiciaires. Le prolétariat tunisien et international qui assiste à tout cela, pourrait bien se lasser, à se défier et à se défiler de la comédie électorale si décrédibilisée même en Côte d’Ivoire.
Prolétaires tunisiens, il y a une seule voie. Recommencer depuis le début. Laissons les fantasmes sur la menace islamique, ce faux ferment d’unanimité nationale, donnons libre cours à notre propagande des principes. Voleurs ou honnêtes, les bourgeois se valent tous pour nous. Déjà ils craignent plus la propagation de votre insubordination en France qu’au Maroc ou en Algérie. En Iran les dictateurs bourgeois ont envoyé l’armée à l’université. N’autorisons plus la déformation du concept de révolution en une douteuse croisade pour le respect envers les codes de l’Etat bourgeois. Adoptons une tactique ultra-intransigeante de classe prolétaire et nous donnerons l’exemple au monde entier.
C’est seulement alors que nous aurons réveillé le lion qui dort en nous, classe exploitée universelle, que nous pourrons le lancer contre la bourgeoisie nationale de tous les partis qui se fient tant à la servilité de populations malheureuses. En avant contre les avocats du capitalisme et un peu plus pour le maximalisme révolutionnaire.

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