"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

jeudi 30 avril 2020

CENTRALISME ET FEDERALISME et repli national (deuxième partie)

De l'impossible repli national au gouvernement mondial...

Suivi d'un hommage à HG Wells

« Tirez les premiers messieurs les bourgeois » Engels (1891)
 « Une période de troubles révolutionnaires est ouverte, une nouvelle ère de révolutions approche. Les contradictions de classes ne s'atténuent pas mais s'exacerbent, le coût de la vie augmente, les rivalités impérialistes se donnent libre cours, le militarisme fait rage ». Kautsky (1908)
 « J'ai acquis la conviction que, si, sur ce terrain (les rapports entre la guerre et la révolution), il se produisit une foule de malentendus, c'est précisément parce qu'en analysant cette question nous parlons bien souvent deux langages absolument différents ». Lénine (27 mai 1917)

« Nos vies font partie de l’une l’autre. … Nous faisons partie d’une masse sociale. Que devons-nous faire de nos vies? » « Unissons-nous à d’autres personnes de notre espèce et transformons le monde en une grande civilisation qui nous permettra de réaliser les promesses et d’éviter les dangers de cette nouvelle époque ». HG. Wells (The open conspiracy)
« Si on n'en finit pas avec les guerres, les guerres en finiront avec nous ». HG Wells

La catastrophe qui s'est abattue sur la civilisation mondiale n'est-elle pas une excellente occasion pour s'attendre à un soulèvement social, où l'on n'aura plus qu'à saisir le moment favorable pour transformer la crise « infectieuse » en une révolution mondiale pour vivre enfin dans cette « nouvelle époque » dont rêvait HG Wells, néanmoins plus grand auteur de science-fiction?1 Je vous vois tous venir à moi, salivant, encore confinés et meurtris. Non je ne vais pas vous promettre ici-bas des salades « subversives », qui sont dérisoires tant qu'une masse significative du prolétariat restera incapable de se réapproprier des leçons d'histoire qu'on n'apprend pas sur les bancs de l'école républicaine ou islamiste. Pas de spéculations, ce qui est sûr c'est que ce capitalisme est un système sclérosé, incapable de se survivre sans avoir recours à la violence dans la plus extrême pourriture. Par crainte de la révolution, les classes dirigeantes peuvent se sentir contraintes d'adopter une politique désespérée, elles pourraient pourquoi pas prolonger la crise du covid-19 par une marche accélérée à la guerre mondiale, profitant de la paralysie sanitaire de la masse de sept milliards d'hommes et de femmes, mais comme dans le scénario du film de Kubrick... car, par contre, la crise économique sera impitoyable pour réveiller une « guerre des classes », plutôt ultime... Pensez à tirer les premiers messieurs les bourgeois !

Le terrible enfoncement dans la crise laissera le temps aux masses de se « conscientiser » et de se radicaliser avec un projet politique. La crise sanitaire ne crée donc pas une situation absolument nouvelle ni pour un pays ni pour tous les pays. Son apport nouveau consiste simplement à transformer qualitativement une intensification quantitative extraordinaire de tous les problèmes et c'est en cela et uniquement par cela qu'elle crée une situation nouvelle. Le phénomène de la monstrueuse crise pandémique et la désagrégation et désorganisation du mécanisme capitaliste qu'il entraîne ne peuvent que reposer la nécessité d'une alternative de société mondiale, d'un « gouvernement mondial », dont on causera par après. Faut-il s'inquiéter de l'absence d'un vrai programme, pur et dur, certifié « dictature du prolétariat », vraiment bordiguien ? En mars 1916, Lénine écrivit à Henriette Roland Holst à propos de la nécessité qu'elle avançait de formuler un programme de la révolution socialiste : « On n'en a pas besoin maintenant ... Ce n'est qu'au cas où la révolution sera imminente à coup sûr que cette nécessité se fera ressentir»

Reprenons donc notre réflexion sur le centralisme qui renvoie inévitablement à la question de l'Etat. (Le fichier de cet article ayant été corrompu et détruit, je reprends mon fil de mémoire)

Boukharine écrit en 1927 dans ses Notes d'un économiste : « Nous sommes par trop centralisés ! »2. Cette remarque surgit trois ans après la déclaration de Staline favorable au « socialisme dans un seul pays » le 20 décembre 19243. Lénine est mort depuis le 21 janvier. Le repli autarcique de la gestion de l'Etat russe a connu une accélération telle en quelques mois à peine qu'on peut se demander si Lénine survivant n'aurait pas été acculé comme Staline et ses compères à théoriser soudainement ce socialisme rabougri. L'analyse de Trotski explique très bien ce renoncement à la vocation internationaliste de la révolution4. Notre perception du stalinisme avec le recul fait volet en éclats tous les poncifs sur la méchanceté intrinsèque de Staline5. Il n'y a pas de grandes personnalités, c'est l'histoire qui commande. L'Etat est une machine qui ne fonctionne pas simplement à cause d'un dictateur aussi manipulateur soit-il.
Isolée par la guerre d'encerclement que continue à lui livrer le capitalisme coalisé, l'expérience révolutionnaire en Russie ne pouvait que s'étouffer dans l'autarcie. Paradoxalement la faillite de l'extension de la révolution internationale vient prouver non seulement que la théorie du socialisme dans un seul pays est invraisemblable mais surtout que le monde ne peut plus fonctionner divisé en nations, lesquelles, petites et grandes, sont condamnées à se livrer des guerres incessantes.

Boukharine résume bien les aléas de l'échec des théoriciens bolcheviques. Ce « benjamin » des vieux militants a été capable dès avant la révolution de pousser un Lénine à mener une réflexion approfondie sur la nature de l'Etat, puis de le critiquer, de façon erronée, avec une vision romantique de la « guerre révolutionnaire » au moment de Brest-Litovsk6, puis, avec la revue « Kommunist » de porter des critiques valables à la gestion étatique de la révolution, pour enfin théoriser la gestion de l'autarcie en faisant « avec les moyens du bord », c'est à dire des concessions à l'énorme masse des cent millions de paysans en étant dubitatif pour l'industrialisation forcée prônée par ses collègues de l'appareil d'Etat. On voit là qu'on ne comprend rien au stalinisme, ni aux options politiques aléatoires de Boukharine si on laisse de côté cet acharnement à gérer la dégénérescence de la révolution par la plupart de ses meilleurs acteurs du fait qu'ils étaient le cul sur deux chaises, celle de l'Etat et celle du prolétariat, quand au final la dictature du prolétariat est devenue dictature sur le prolétariat. Le « communisme de guerre » un « confinement bolchevique », et le « socialisme d'Etat » un « capitalisme d'Etat »7.

La plongée de l'expérience russe dans le « socialisme national » n'est que le pendant du « national-socialisme » en Allemagne. Le prolétariat russe, minoritaire au milieu de l'océan paysan, a pu être rapidement vidé de ses meilleurs éléments, paradoxalement aspirés dans l'appareil d'Etat, c'est à dire s'éloignant de leur base naturelle, le prolétariat, pour se mettre au service d'une société transitoire, mais pas transitoire du tout au socialisme, mais d'une société en guerre obligée de se militariser. Trotski est d'ailleurs la preuve de cette prise d'otage par l'Etat. Cette conscience, une des plus claires après Lénine, s'affiche général d'armée, puis ministre d'Etat hostile à des organismes de protection des prolétaires, puis organise la répression des mutinés de Kronstadt, et finit clown de la démocratie occidentale. Contrairement à l'histoire résumée et simplette pour ados de quatrième (scolaire) fournie par la secte Lutte ouvrière, Trotski n'est pas le plus clairvoyant au début en misant sur une industrialisation accélérée (quand Boukharine mise sur un accommodement avec l'immense paysannerie), même s'il se fabrique une séance de rattrapage plus tardive. Il y a des Miasnikov pour dénoncer le nouveau capitalisme d'Etat bâtard, et c'est Bordiga qui, premier de cordée, dénonce physiquement Staline quand Trotski se tait.

Il s'agit d'une complicité dans le maintien non pas d'une révolution en extension, mais d'un appareil d'Etat aux abois qui ne peut plus avoir pour objectif que la sauvegarde de la nation russe. En psychologie on appelle cela mécanisme de projection ou d'identification. Il n'est pas possible de porter un jugement moral face à un « état de fait » où c'est la situation historique qui gouverne les hommes et pas l'inverse. Continuer la guerre internationale alors que c'est l'arrêt de cette même guerre qui avait poussé les masses à faire la révolution ? Avec un pays désorganisé, chétif industriellement, seuls des naïfs comme Boukharine pouvaient se l'imaginer.
Les courtisans de l'histoire officielle de la bourgeoisie, procédant par les attaques contre les individus, et par leur haine intrinsèque et cette peur maladive de voir leur système de privilèges renversé, persécutent et moquent les itinéraires des théoriciens bolcheviques, en leur mettant tout sur le dos et en particulier en ignorant ce réflexe d'identification humain avec un « Etat prolétarien » bidon (les Volkogonov, Carrère d'Encausse et René Berthier)8.

L'échec de la révolution internationale a eu lieu avant tout en Allemagne, là où le prolétariat était le plus instruit politiquement et le plus dangereux par conséquent en vue de la généralisation universelle. Il y a quelques années, lors d'une conférence sur le fascisme à la maison de l'Italie, à la cité U, j'ai remercié l'historien Edouard Husson d'avoir dit que « le nazisme a commencé avec l'assassinat de Rosa Luxemburg ». Trotski a dit que le nazisme n'était pas la contre-révolution, laquelle fût en premier lieu la social-démocratie organisant le massacre des ouvriers berlinois et les autres. C'est vrai, mais la social-démocratie aurait été insuffisante si la bourgeoisie n'avait pas remis une couche avec le nazisme, le « national-socialisme », preuve qu'il fallait taper plus fort encore qu'en Russie9, décimer l'avant-garde du prolétariat en marche, qu'on a jugée prématurée ou tardive, en oubliant que l'arrêt de la guerre mondiale avait scellé la révolution internationale, et où pas plus une recette de parti qu'une fabuleuse insurrection massive n'auraient pu inverser le cours de l'histoire. Comparons ce qui est comparable. En Allemagne la bourgeoisie a eu besoin de tirer dans le tas directement contre le prolétariat et ses meilleurs penseurs, Rosa et Liebknecht. Ce n'est pas le cas en Russie. Dès 1918, on ne peut le cacher, des grèves ont été sévèrement réprimées puis il y a eu la répression de Kronstadt qui scelle le basculement du parti bolchevique au service de l'Etat et non plus du prolétariat. Pourtant les marins kronstadiens ne sont pas le prolétariat, même si éclatent des grèves pour les soutenir. Leurs revendications démocratiques, qui font la joie des anars libéraux et fluides à toute mode politique, ne valent pas un kopeck en pleine guerre. Imaginez une insurrection des garçons coiffeurs dans le 93 pour dénoncer le confinement et exiger le droit d'aller danser en boite sans masque !
Après la répression malheureuse, mais assez inévitable, le parti-Etat continue à parler pourtant encore au nom du prolétariat, et il est encore soucieux de l'émancipation du prolétariat, mais voilà toutes les révolutions du passé se sont perdues en ayant recours à la répression aveugle contre les civils10. C'est d'ailleurs pourquoi, et je l'affirme depuis des années, une guerre civile n'a plus de sens, ne peut plus qualifier une action révolutionnaire. La violence étatique peut toujours s'exercer contre le peuple indistinct ou contre le prolétariat, mais alors elle ne peut être acceptée comme un bienfait pour le peuple ou le prolétariat. Et de fait, il faut ici le répéter, avec le CCI11 qui a si bien su le démontrer, l'Etat, en transition, maintenu pour gérer la société avant de se libérer complètement de l'esprit capitaliste, ne peut pas être confondu avec le socialisme ni avec le prolétariat. Il reste, même après une révolution, une machine, certes utile, mais capable d'une autonomie dangereuse au-dessus de la société.

CE QUE NOUS CONFIRME LA CRISE DU COVID-19 : l'impossible repli national

Les révolutions n'ont jamais été permanentes ni eues vocation à demeurer permanentes selon la formule confuse de Trotski, leur perception demeure dialectique. Lénine a toujours assimilé la pointe d'Engels - « Messieurs les bourgeois tirez les premiers ! » - au fait que la bourgeoisie garde l'initiative jusqu'au bout même dans le pire marasme, c'est pourquoi, l'amendement qu'il présente en 1907 au congrès de Stuttgart avec Rosa Luxembourg et Martov, n'a pas pour seul objectif « d'empêcher qu'une guerre n'éclate » (vision pacifiste des Jaurès et Cie), mais d'utiliser la crise provoquée par la guerre pour accélérer la chute de la bourgeoisie ».
La façon militariste et policière avec laquelle la bourgeoisie encadre et contrôle la société sous la terreur du coronavirus n'est pas un effort, louable ou intéressé pour sauver le maximum de vie, mais surtout une expérience inédite in vivo (parallèle et perverse) pour faire face à toute insurrection révolutionnaire ultérieurement possible. Jusqu'à présent elle a tout lieu d'être satisfaite cette classe élitaire puante. Le traçage numérique préparé de longue date aurait fait pâlir même Orwell et Wells. Gageons que les flics sont encore trop peu nombreux pour contrôler tous les carrefours, et que l'armée de métier n'est plus aussi fiable que les armées de ploucs soudards d'antan.

Dans les périodes de troubles sociaux ou de catastrophes naturelles ou accidentelles, refont surface les théories les plus loufoques, l'imaginaire du complot, mais on semble s'intéresser bien plutôt aux sectes politiques, qui, traditionnellement catastrophistes, se trouvent donc plus en phase avec la notion de... catastrophe. Telle secte peut alors apporter une solution drastique, ce fût le cas de la secte nazie. De nos jours on serait bien en peine de trouver une secte digne, non d'une aura satanique, mais porteuse d'une alternative crédible pour sauver les meubles de la bourgeoisie. Prenons simplement la mouvance trotskienne qui clame toujours haut et fort internationalisme, antiracisme et antifascisme, trilogie plus christique et contestataire que marxiste. Pourrait-elle être un véritable ennemi « anticapitaliste » du système régnant ?
Les plus girouettes sont alignés sur le multiculturalisme américain qui se conjugue parfaitement avec les pires patriotismes. Les plus « orthodoxes » comme la secte lambertiste sont capables d'être les plus chauvins (cf. affiche jointe). C'est la théorie trotskienne qui est viciée depuis pratiquement son origine. Ciliga nous a ébaubi au temps de notre jeunesse politique en narrant combien les trotskistes dans les Goulags étaient plus radicaux que Trotski lui-même, toujours curé onctueux de « l'Etat prolétarien dégénéré », celui-là adoubé d'un « soutien critique » éternel. Ses prises de position en faveur des libérations nationales anti-coloniales à la fin de sa vie n'avaient plus rien à voir avec l'internationalisme. Cette révolution, envisagée « permanente » pays par pays, put être récupérée par l'impérialisme russe. Or la théorie de Lénine était basée, dès le départ, sur l'exigence de révolution mondiale, point barre. Dans le milieu maximaliste, contre tous les souteneurs impénitents d'un trotskisme noble quoique défraîchi, nous avons déterminé le passage du trotskisme à la contre-révolution pour l'époque de son soutien à un camp ou à un autre lors de la seconde boucherie mondiale. Oui soutien veule d'un camp ou d'un autre car le trotskisme est un kaléidoscope, un ramassis de toutes les confusions politiques, désormais étranger au prolétariat universel et à une réelle révolution mondiale. L'embrouillamini de leurs positionnements pendant la guerre mondiale les a jetés dans la même fosse commune que l'idéologie stalinienne et du nazisme (que certains pensèrent remettre dans le droit chemin).
Le « défaitisme révolutionnaire » qu'ils prônent a pris un coup de vieux, non pas que le soldat allemand ne soit pas un prolétaire, mais ce n'est pas en toute circonstance que peut être utilisé ce mot d'ordre. Il devient même criminel et collabo lorsque ces gens reprennent la théorie de « l'entrisme » théorisée avant guerre par le maître barbichu, concernant le travail syndical clandestin dans les syndicats staliniens (qui pouvait encore ma foi se concevoir) mais qui, en pleine guerre totale est suicidaire. Même pendant la guerre, les scissions ne cessent pas, du CCI sort le POI (fichez-vous des sigles, c'est secondaire) puis :

« Du POI émerge un nouveau groupe, le Mouvement National Révolutionnaire. Le leader du MNR, Jean Rous, est un des dirigeants du POI. On y trouve aussi Lucien Weitz, qui fut le principal animateur de la gauche révolutionnaire au sein de la SFIO socialiste, puis de l’aile gauche du PSOP, ou encore Fred Zeller, ancien proche de Trotsky et membre de la SFIO, futur grand-maître du Grand Orient de France. Le Mouvement édite deux journaux clandestins : la Révolution Française, puis Combat national-révolutionnaire. Dans le n°1 de La Révolution Française (septembre-octobre 1940), le MNR se dit «ni pro-Allemand, ni pro-Anglais, ni pro-Français». Le langage employé révèle à l’évidence la proximité des thèses nazies : «L’État et la nation doivent se défendre (...) contre les tentatives de domination occulte, qu’elles proviennent du judaïsme, de la maçonnerie ou du jésuitisme». Le n°1 de mars 1941 de Combat national-révolutionnaire précise que le MNR «souhaite un État fort, hiérarchisé, où la régulation entre les divers éléments de la population soit établie par des corporations». On retrouve les trois piliers du fascisme, l'État fort, l'obéissance hiérarchique et le corporatisme. Le MNR est démantelé en juin 1941. Jean Rous est condamné à six mois de prison, ce qui est pour l’époque une peine symbolique et un geste de connivence de la part des autorités d’occupation. En Belgique, le principal leader trotskyste, Walter Dauge, opte lui aussi pour la collaboration »12.

La plupart des groupes ou sectes se réclamant du trotskisme aujourd'hui se démarquent haineusement de toute accointance avec « les fachos » qui sont devenus à leurs yeux, quoique minoritaires et sans avenir, plus dangereux que le capitalisme lui-même, et servent de justification aux recruteurs trotskiens pour appeler à voter en faveur de tout candidat bourgeois « démocratique ». Avec Jonathan nous n'avons pas trouvé non plus de groupuscules boukhariniens en Amérique, mais un article en anglais de la TCI (tendance communiste internationale qui, comme le CCI, dénonce les mêmes limites nationales de ces prétendus internationalistes) où les trotskiens soutiennent toujours un camp militaire.
Pas aussi caricaturaux néanmoins par exemple que les lambertistes, très présents en France dans le corps enseignant, et qui ont mérité leur surnom de stalino-trotskistes. Ils irradient un peu partout surtout chez FO, dans la franc-maçonnerie et ont constitué l'école de formation de base de plusieurs politiciens français, les Jospin, Mélenchon
et l'avocat Gilbert Collard (passé au FN et à la « préférence nationale »). Dans la mouvance de ce comique « Parti des Travailleurs » avait été créé à une époque récente (2005) un bidonnant « Comité national pour la reconquête de la démocratie », avec un site internet au nom tout à fait explicite : http://www.republiqueuneetindivisible.com/. Le site a disparu au bout de quelques mois. Les slogans fleuraient bon la Troisième république ou le Mélenchon moyen: « Pour la défense des 36 000 communes », « Pour la République, une indivisible et laïque, » « Pour la défense de la souveraineté de la nation » . Lorsque la secte lambertiste se présente en pleine lumière, aux élections, elle ne fait jamais un malheur, les autres lascars NPA et Lutte ouvrière font plus présentables.

Jean-Guillaume Lanuque qui accomplit depuis des années un travail sérieux de défrichage des différents courants trotskistes nous livre de précieuses informations sur leur passé multiple et même un curieux passé « national » avec cette renversant maïeutique trotskienne :

« Quant aux constructions théoriques dues à Testu (Henri Molinier) qui dans un texte du 28 août 1940 au titre emprunté à Lénine, « Que Faire ? », tente de caractériser la situation nouvelle de l’Europe au lendemain des victoires d’Hitler, elles apparaissent comme surprenantes. Pour lui les victoires nazies ouvrent une longue période de recul pour le mouvement ouvrier, il faut s’y adapter. « Que Faire ? » propose donc l’entrisme dans les organisations fascistes et d’ailleurs aussi dans le PCF et ses comités populaires, sans qu’il ne s’agisse là d’une adhésion aux idées collaborationnistes, bien sûr. Quelques militants entrent alors au RNP (Rassemblement national populaire) de Marcel Déat, Henri Molinier (…) Un autre militant gagné lors de l’entrisme à la SFIO par l’ex-PCI en 1936, Paul Cognet, dirigeant de la Fédération CGT de l’habillement, se rallia à Pétain, siégeant dans les organismes corporatifs mis en place par la Charte du Travail. Quant à René Binet (1913-1957), contre qui le CCI publia une mise en garde en avril 1943, il semble bien que nous soyons en présence du seul cas de trotskyste devenu nazi. Cet employé, syndicaliste CGT et ancien militant des JC (il en fut exclu en 1934) se rapprocha de l’ex-PCI dont il devint membre du CC en 1936. Ayant regroupé une quinzaine de militants autour de lui dans sa ville du Havre, il y publie un journal Le Prolétaire en 1938-39. Dans un article du 1er septembre 1938 intitulé « La chasse aux trotskystes est ouverte », il propose de « désigner des otages parmi les chefs staliniens » pour que cessent les agressions contre l’avant-garde révolutionnaire. Prisonnier en Allemagne il évolue vers le nazisme auquel il reste fidèle jusqu’à sa mort. Il est à noter que d’autres figures du trotskysme d’avant-guerre furent en partie désorientées, parmi elles Jean Rous. A l’automne 1940 il prétendit créer avec Fred Zeller et Maurice Jaquier notamment, un MNR (Mouvement national révolutionnaire) hostile à la fois à Vichy et à de Gaulle, à Londres et à Moscou, une position intermédiaire extrêmement difficile à tenir. Après la disparition du mouvement en 1941 du fait de la répression, il rejoignit la Résistance et la SFIO en 1944. Mais à l’intérieur du CCI, à l’initiative de Rodolphe Prager et de Jacques Grinblat (Privas), un coup d’arrêt est donné dès janvier 1941 à la dérive jugée dangereuse initiée par le texte d’Henri Molinier. Ce dernier est exclu de la direction à cette date »13.

J'ai voulu souligner les dérives « extrêmes » de certaines branches du courant trotskiste (pour forcer la note), mais l'option « repli national » existe tout autant de nos jours infectés chez les plus comestibles sous les formes répétées « d'Union de la gauche », de « front unique » avec les désormais improbables solutions nationales : nationalisations, pouvoir syndical accru, imposition des riches, accueil massif des migrants, etc.
Sur la fallacieuse solution anti-prolétarienne des nationalisations, on peut lire l'article sur ce thème dans « Le communiste international »14, qui garde le meilleur du bordiguisme dans la critique des théories jumelles des néo-staliniens et de leurs nouveaux amis trotskiens quand il s'agit d'envisager de sauver le capital nationalement. Sortons maintenant de l'étroitesse du repli national dérisoire.

Une fédération d'Etats plutôt qu'un Etat mondial ?

La polémique lancée par Kautsky sur un possible hyper-impérialisme unifié contre le prolétariat semble bien oubliée15. Avec cette théorie pleine de présupposés et de suppositions, quelques mois avant la guerre en 1914, Kautsky définit principalement l'impérialisme comme la relation de domination entre les pays développés et les pays sous-développés ou agraires, alors qu'il est déjà en germe entre les puissances. Il ajoute qu'avec le capitalisme monopoliste, les conflits et les rivalités entre les pays impérialistes tendent à se concilier. Un super-impérialisme verrait l'unification mondiale de la bourgeoisie en quelque sorte en un seul trust : « La fédération d'Etats plutôt que l'Etat multinational ou l'État colonial : telle est la forme des empires requise par le capitalisme pour atteindre sa forme la plus élevée, dans laquelle le prolétariat s’emparera du pouvoir ». Cette supposition qui croyait à une évolution pacifique dans l'immédiat du capitalisme, alors qu'on en était à la veille de la Première Guerre mondiale, repoussait aux calendes grecques toute véritable révolution de classe; mais ce que comprirent surtout Rosa et Lénine c'est que le « pape marxiste» faisait complètement fausse route car le capitalisme ne peut pas s'unifier par nature. Du côté russe, les deux amis théoriciens, Lénine et Boukharine, ne niaient pourtant pas que le super-impérialisme était une possibilité. Lénine a cette phrase sibylline : « sans aucun doute, avant qu’on n’en arrive à un tel trust mondial (…) l’impérialisme devra inévitablement sauter et le capitalisme se transformera en son contraire »16.

Personne ne l'a remarqué jusqu'ici, mais s'il y a désaccord politique entre « le pape » en déclin et ses jeunes contradicteurs, un point est commun dans leur propos : le capital tend vers une unification, une forme « la plus élevée » avec une fédération d'Etats selon Kautsky, et Lénine imagine aussi « un trust mondial » mais seulement après avoir fait sauter l'impérialisme. Très intéressant car le monde capitaliste reste divisé depuis deux cent ans au moins en pays, nations, continents concurrents, acharnés à se combattre ou à se détruire. Le vieux projet socialiste et communiste, et même anarchiste n'a-t-il pas toujours été d'aller vers un monde de paix mondiale où les hommes ne se feraient plus la guerre ? Le marxisme n'a-t-il pas toujours milité pour l'abolition des frontières tout en disant qu'il faudrait supporter un moment un Etat transitoire ? Mais cet Etat « mondial » que sera-t-il si la révolution triomphait mondialement ? L'Etat du plus puissant pays où se sera produite la révolution ? Qui aura par exemple fait sauter les frontières avec une « armée rouge » comme celle de Lénine qui s'est cassé les dents à Varsovie ? Ou comme l'armée « rouge » de Staline qui avait annexé les pays de l'Est après 1945 ? Ou si, généralement, comme on le conçoit partout, dans chaque pays une grève de masse jointe à une insurrection aura fait le boulot, sans en passer par un « impérialisme communiste » et mis en place un gouvernement transitoire qui n'aura de cesse de se fédérer avec les autres gouvernements des pays libérés du capitalisme ?

Les courants marxistes ont toujours glosé sur l'extension, la généralisation de la révolution. Pour les anarchistes simplistes et utopiques, c'est simple : l'Etat sera aboli partout automatiquement et des communautés libertaires feront pousser des choux et réguleront la circulation avec des trottinettes non polluantes, on pourra prendre le métro gratuitement et le coronavirus aura disparu.
Les marxistes, à plus ample informé, n'ont jamais trop tâté du côté de la possibilité ou nécessité d'un gouvernement mondial. Trop risqué ? La question n'est pourtant ni idiote ni inutile lorsque l'on voit l'impéritie et le chacun pour soi de tous les gouvernements bourgeois face à une menace épidémique qui menace toute l'humanité. Leur OMS qui n'est que le champ de rivalité entre les deux principales grandes puissances, a été complètement incapable de gérer l'épidémie depuis le début et reste aussi incrédible que le gouvernement français et ses courtisans menteurs. Depuis que le monde est monde et immonde, pourra-t-on retrouver un vrai monde ?

Selon le farceur nomade Jacques Attali, la démocratie (bourgeoise) ne peut être efficace qu'à l'échelle planétaire et, tant qu'il n'y a pas aujourd'hui de gouvernement mondial, on ne peut pas parler sérieusement de politique. La démocratie trouve son accomplissement dans la mise en place d'un gouvernement mondial puis de gouvernements régionaux et locaux. Sur le plan théorique, pour la plupart des chefs politiques bourgeois, l'hypothèse d'un gouvernement mondial est critiqué pour sa dimension utopique (forcément!) et son potentiel tyrannique (CQFD). En outre, au lieu de marginaliser les Etats , la mondialisation les aurait amené à renforcer leur rôle protecteur et régulateur, comme le montre le lamentable fiasco de la gestion des conséquences du covid! L'inénarrable Pascal Lamy  est bien sûr pour une gouvernance mondiale (capitaliste) en s'appuyant sur le poète Paul Valéry, ce qui fait chic. Il a raison sur quelques points, même s'il oublie la limitation des naissances et l'explosion des migrations: "La réduction des émissions de carbone, et la lutte contre l'épuisement des ressources halieutiques, la volatilité des monnaies (qu'est-ce qu'on s'ne branle!), le protectionnisme (sic!), la cybercriminalité, l'évasion fiscale (horreur!), ou les migrations contraintes ne sont pas d'abord des affaires locales. Elles ne peuvent pas être conduites dans le seul cadre national; une forme de gouvernance mondiale s'impose". Contre le covid-19 non plus!
Pourtant l'idée d'un organisme mettant en avant des priorités pour l'ensemble de l'espèce humaine, est-ce forcément un big brother ? La cacophonie, le désordre médical et les limites de la science et de ses technocrates dans la gestion chaotique de l'épidémie milite pour au moins une action unitaire et planétaire de la recherche. Or cela n'est pas le cas et ne sera jamais le cas sous le règne de l'argent et du profit. L'idéologie dominante depuis 1945 a inventé la théorie du totalitarisme qui serait le fond de toute centralisation, pourtant toutes les démocraties ont été amenées à centraliser la riposte prophylactique, à confiner à tour de bras, à contrôler et punir dans la plupart des pays face à une catastrophe sanitaire imprévue, et très imprévisible, d'une manière tout à fait dictatoriale, et nous aurions tort de nous en plaindre en premier lieu (sauf à considérer qu'ils ne l'ont pas assez fait et pas assez tôt); si nous avions été sous le régime d'un gouvernement mondial communiste ou d'une fédération de gouvernements de cet acabit, nous n'aurions pas fait mieux. On m'excusera d'utiliser le mot communiste pour gouvernement ; par essence un Etat ne peut être ni communiste, ni socialiste, ni anarchiste.
Pour l'heure, à moins de prendre au sérieux la théorie de l'Empire des modernistes Negri et Hardt,
qui se sont autant ridiculisés que Kautsky, il n'y a pas et il n'y aura pas un super-impérialisme, ni la Chine ni les Etats-Unis ne sont en mesure de l'emporter dans un combat cauchemardesque comme dans les batailles de géants de Tex Avery. Pourtant c'est du côté d'un artiste visionnaire que la question d'un gouvernement mondial apparaît, après la culbute du capitalisme, et il n'est nullement effrayant.



En 1903, l’écrivain socialiste H. G. Wells écrit le Nouvel ordre mondial où l’on peut lire : « Notre véritable État (…) doit être dès maintenant l’État fédéral mondial (…) Notre vraie nationalité est le genre humain ». En 1928 il écrit The Open Conspiracy (La Conspiration au grand jour) dans lequel il expose les méthodes qu'il préconise au niveau de l'éducation du genre humain, et donne sa réponse à la question : comment faire pour arriver à un gouvernement mondial ? N'est-il pas étrangement actuel :
« Nous vivons une nouvelle phase d’excitation, de provocation, de menace, d’urgence et de détresse réelle ou potentielle. Nos vies font partie de l’une l’autre. … Nous faisons partie d’une masse sociale. Que devons-nous faire de nos vies? » « Unissons-nous à d’autres personnes de notre espèce et transformons le monde en une grande civilisation qui nous permettra de réaliser les promesses et d’éviter les dangers de cette nouvelle époque ».

LA BAGARRE ENTRE ORWELL ET WELLS

Y a-t-il une conspiration pour la domination du monde, face à un autre monde que celui, disloqué, que nous subissons? Selon H G Wells, il y en a une mais en face, et il était fier d’en faire partie. En 1928, il écrit THE OPEN CONSPIRACY imaginant l’organisation derrière tous les mouvements qui nous ont amenés à notre état social actuel lamentable : méga-fusions des monopoles, catastrophe économique, machinisme, perte d’individualité et de souveraineté etc.

Il prévoit plus justement que Jules Verne pu tout ce qui allait se passer et comment tout cela allait se mettre en place. LA MACHINE À REMONTER LE TEMPS (1895), L’HOMME INVISIBLE (1897) et LA GUERRE DES MONDES (1898) sont des prédictions étonnantes du XX ème siècle. Il a influencé la plupart des auteurs de science-fiction mais aussi fait passer un message, un autre monde était possible même s'il fût désenchanté à la fin de sa vie.
Cela se passa fort mal avec un de ses fervents admirateurs, George Orwell. Orwell avait lu tous les livres de Wells, mais, auteur reconnu et âgé de 38 ans, il s'est moqué de lui, voulait-il tuer le père ? Il écrivit un article dans les années 1930 disant que Wells n'était plus qu'un prophète de l'âge élisabéthain, superficiel et dépassé. Wells, qui avait soixante-quinze ans, lui répondit « tu n'es qu'une merde ».
La différence entre 1984 et The open conspiracy, écrit en 1928, est que Wells espère un changement de société alors que Orwell parodie le stalinisme de 1948, à la suite de l'invention de l'idéologie totalitaire par Hannah Arendt, et après s'être mis au service de la police de sa majesté pendant la guerre mondiale.

Wells était mécontent de sa première version de The Open Conspiracy qu’il avait publié en 1928, envisageant une réécriture:« L’idée de réorganiser les affaires du monde à grande échelle… s’est maintenant répandue dans le monde jusqu’à ce que presque tout le monde la partage.  Cela s'est répandu grâce à la stimulation mentale du plan quinquennal russe.  Des centaines de milliers de personnes partout pensent maintenant aux lignes préfigurées par ma conspiration ouverte, non pas parce qu’elles avaient déjà entendu parler du livre ou de la phrase, mais parce que c’était comme ça ». Il déplorait, après avoir salué les bolcheviques que la nouvelle « tyrannie soviétique » soit la dernière source d'inspiration des gens. « Nous devons éclaircir et nettoyer les esprits », dit-il.

Wells déclara que la « Grande Guerre » (la Première Guerre mondiale) avait été un « gâchis de vie désastreux », même si nous savons qu’il avait lui-même participé à la propagande de guerre du gouvernement. La guerre lui avait « rappelé» à quel point il était ignorant.
de nombre de questions urgentes – depuis les conflits sociaux, raciaux, le contrôle des naissances et la vie privée, au contrôle public de la santé et de la conservation des ressources naturelles. 

Une mentalité de « planificateur mondial » s'exprime toujours dans son livre : une obsession constante contre le « gaspillage », l’impéritie des gouvernements, le contrôle étroit de l’économie, les négligences du système de santé, etc. Il était outré que les gens ne se rendent pas compte combien ils sont manipulés par les banques internationales et leurs représentants. Il était choqué moins par l'influence de la religion que par l'individualisme. Le bon conspirateur, selon son acception est celui qui est ouvert d'esprit, prêt à donner sa vie aux grands processus de reconstruction sociale. Wells loue l'aspect des religions qui exigent le sacrifice de soi parce que « c’est là que réside leur force créatrice ». Il était très hostile à l'individualisme, à ces « personnes sans âme et sans pensées qui ne peuvent pas se supporter elles-mêmes et leur propre vie » qui devraient tout simplement « servir » la « communauté » ou suivre les ordres d'un ordonnancement mondial humain :   « Nous n’avons pas besoin d’un développement spirituel puant ». Jusqu'où les
vrais conspirateurs ouverts d'esprit pourront-ils repousser la destruction de l’individu – ses libertés, ses droits traditionnels, sa volonté et sa conscience ?  Jusqu’où l’humanité permettra-t-elle que l’âme individuelle soit supprimée au nom du « service » à la soi-disant « communauté » nationale ou internationale ?
La conspiration de Wells est un guide sur le contrôle et la gestion du monde, un programme qui, devrait être orchestré (et serait couronné de succès) par ce qu’il a appelé la "conspiration ouverte". Ce complot est décrit en détail dans ce travail et est conçu pour être dirigé par de nombreuses organisations distinctes qui travaillent ensemble, au lieu d’être dirigé par un seul groupe.

Ses réflexions sur le socialisme imprègnent certains de ses romans d'anticipation, tels que La Machine à explorer le temps et Les Premiers Hommes dans la Lune, romans dans lesquels les héros découvrent, respectivement dans l'avenir et sur la lune, des sociétés nouvelles. Dans La Guerre des mondes, il met en parallèle les attaques martiennes contre la terre et les pratiques génocidaires de l'Empire britannique en Tasmanie.
Vers la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Alliés découvrirent que les SS avaient établi une liste des intellectuels et des politiciens à assassiner immédiatement après l'invasion de la Grande-Bretagne pendant l'Opération Sea Lion. Le nom d'Herbert George Wells apparaissait en tête de liste, en raison de ses idées socialistes. Son idée politique la plus féconde concernait la nécessité de créer un État-Monde. D'après son autobiographie, il considérait qu'à partir de 1900 un État-Monde était inévitable. Si les détails de cet État-Monde ont varié au cours du temps, son principe fondamental consistait à organiser une société qui favoriserait les sciences, mettrait fin aux nationalismes et permettrait aux citoyens de progresser en fonction de leurs mérites et non plus en fonction de leur naissance. À l'époque où il pensait qu'un État-Monde était inévitable, il réalisa également que le type de démocratie parlementaire qui était pratiquée à l'époque n'était pas satisfaisante.
Lorsqu'il travailla à la Charte des Nations unies, il s'opposa à toute mention du terme démocratie. Il craignait que le citoyen moyen ne fût jamais suffisamment éduqué ou éclairé pour traiter des problèmes majeurs du monde, où n'importe qui pourrait décider de n'importe quoi. C'est la raison pour laquelle il pensait devoir limiter le droit de vote aux scientifiques, ingénieurs et autres gens de mérite. Mais il défendait en même temps l'idée que les citoyens devaient jouir du maximum de liberté possible, tant que celle-ci ne restreignait pas celle d'autrui.
Il faut noter qu'il avait accueilli avec enthousiasme les tentatives de Lénine de reconstruire l'économie russe, comme il le rapporta dans Russia in the Shadows (1920). Au départ, H. G. Wells pensait que Lénine pourrait engager la construction du monde planifié dont il rêvait, même s'il était lui-même socialiste foncièrement anti-marxiste. Il fût mitigé sur Staline, un orthodoxe obtus, mais « candide et honnête », ce qu'était certainement Wells. À la fin de sa vie, Wells avait perdu beaucoup de son influence dans les milieux politiques. Ses efforts pour aider à la création de la société des Nations se soldèrent par une profonde déception, lorsque cette organisation se révéla incapable d'empêcher la Seconde Guerre mondiale. La guerre elle-même le rendit de plus en plus pessimiste. Dans son dernier livre, Mind at the End of its Tether (1945), il jugea que ce ne serait pas une si mauvaise idée de remplacer l'espèce humaine par une autre espèce.
« L'espèce humaine est en fin de course. L'esprit n'est plus capable de s'adapter assez vite à des conditions qui changent plus rapidement que jamais. Nous sommes en retard de cent ans sur nos inventions. Cet écart ne fera que croître. Le Maître de la Création n'est plus en harmonie avec son milieu. Ainsi le monde humain n'est pas seulement en faillite, il est liquidé, il ne laissera rien derrière lui. Tenter de décrire une fois encore la Forme des choses à venir serait vain, il n'y a plus de choses à venir ».
Il nous arrive à nous aussi, parfois, de douter et de désespérer.




NOTES


1Mais pas le « meilleur des mondes » sinistre de Huxley !
2Sa pensée est cohérente, pendant la guerre, il se rendait déjà compte que « la classe ouvrière ne pouvait pas même songer à centraliser et à socialiser l’économie petite-bourgeoise », en particulier l’économie paysanne. Bien avant Trotski, en 1921, il pensait que pendant la « transition », la classe ouvrière est menacée d’être évincée par « une couche dirigeante » d’administrateurs, « germe » ou « racine » d’une nouvelle classe exploiteuse. https://www.cairn.info/revue-nouvelles-fondations-2006-3-page-142.htm#
3La note de wimédia en donne un bon résumé : https://fr.wikipedia.org/wiki/Socialisme_dans_un_seul_pays
4https://www.marxiste.org/theorie/classiques-du-marxisme/540-le-socialisme-dans-un-seul-pays
5Il faut se garder cependant d'exclure les motivations sadiques du pâle Staline, au passé louche d'ancien séminariste au penchant nationaliste russophile et à sa jalousie de ses brillants colistiers juifs. Ces penchants ne peuvent expliquer sa prise de contrôle total du pouvoir sans l'assentiment de ces mêmes « collègues », aussi désintéressés qu'aveuglés par la réussite (si temporaire) d'Octobre.
6Le regretté Georges Haupt s'en moquait en parlant « d'absolutisation » de la « guerre révolutionnaire ».
7Boukharine, qui a été avec Lénine un des innovateurs sur l'actualisation de la notion de dépérissement de l'Etat dans les années qui ont précédé la guerre, a de beaux restes. Dans le rapport sur le programme présenté au IVe Congrès de l’Internationale communiste, il dit pourquoi « l’État soviétique » ne peut pas organiser intégralement l’ensemble de l’économie, ce qui n'est pas du tout conforme à la théorie staliniste ni à sa sœur trotskienne. « L’appareil administratif colossal » qu’il faudrait entretenir est « plus coûteux que les pertes occasionnées par l’anarchie des petits producteurs ». Si le prolétariat ne se charge pas de détruire ce « monstre », d’autres forces le feront « exploser ». Le problème est de « trouver la proportion » entre ce qui peut être organisé rationnellement par l’État et ce qui le sera par des producteurs indépendants.
8J'ai polémiqué en 2008 avec ce « grand penseur » de la FA dans mon livre sur l'Etat de transition, et lors d'une réunion face à lui dans leur libriarie ; il continue à pontifier et salir l'expérience en Russie sur le web en s'appuyant sur ces deux réacs que je viens d'évoquer. J'avais eu l'occasion d'aller boire un pot dans les parages avec Michel Ragon, écrivain estimable et talentueux dont la bobologie a oublié de signaler sa mort en février dernier.
9On ne le rappellera jamais assez, l'historiographie bourgeoise et ses touristes en histoire universitaire ont persisté à laisser dire que c'est le peuple allemand qui avait secrété le nazisme, ce qui est honteux pour ce peuple et ce prolétariat qui ont tant souffert. Le premier écrit d'Henri Chazé, de retour de camp en Allemagne, est de saluer et défendre le peuple allemand, première victime du nazisme.
10Cette expérience malheureuse de l'identification à l'Etat il fallait bien qu'elle fût ! Jusque là aucun socialiste n'imaginait que l'Etat, même échappant au capitalisme, pouvait devenir une arme à double tranchant. Comment reprocher aux critiques de cette expérience qui, après avoir été acteurs, ont tourné casque ? Trotski lui est resté fidèle à sa Russie et à « son » Etat ouvrier dégénéré, c'est pourquoi sa théorie a fait faillite à la suite du stalinisme. D'autres revirements pour étonnant qu'ils paraissent nous reviennent. Marx et Engels tout à leur théorie de la guerre révolutionnaire soutiennent la Prusse en 1870 en guerre contre la France mais quelques mois plus tard se voient obligés de soutenir la Commune de Paris.
11Courant Communiste International, fondé en 1975 (j'y étais) et qui n'a rien à voir avec le CCI trotskiste – Comité Communiste Internationaliste - sorti de leur PCI en 1943 – et qui appelait à noyauter organisations fascistes et staliniennes.
12Comme quoi l'accusation par les staliniens d'un « hitléro-trotskisme » n'était pas infondée : https://www.contreculture.org/AT_Natrisme.html
13A lire absolument, « Les trotskystes français et la seconde guerre mondiale » : https://dissidences.hypotheses.org/7109
15La revue Contretemps donne une approche détaillée et claire de ce débat complexe qui montre la dérive pacifiste de l'ancien pape du marxisme : https://www.contretemps.eu/theorie-imperialisme/

mercredi 29 avril 2020

CENTRALISME ET FEDERALISME, et repli national


« Que deviendrait la Civilisation, que deviendraient les Gouvernements, et que deviendraient les hautes classes, si la Féodalité industrielle, s'étendant à toute l'Europe, le grand cri de guerre sociale, Vivre en travaillant ou mourir en combattant, y soulevait à un jour donné toutes les innombrables légions de l'Esclavage moderne ? »
Victor Considérant (Le Manifeste de la démocratie, 1843)1

« Il est évident que nos hommes politiques, qui ne s'occupent pas des problèmes d'organisation, et toute la vieille presse politique, qui ne s'occupe que des intrigues parlementaires, ne sont pas à la question de l'époque et radotent. La question de l'époque est avant tout sociale ; elle est avant tout de nature économique et industrielle, et c'est sur le terrain social où le grand mouvement des faits et des idées emporte les esprits, qu'il faut aujourd'hui diriger les recherches et prodiguer les enseignements et les lumières ».
Ibid

« On dansait encore très gaiement à la cour de Louis XVI la veille de la prise de la Bastille. Aujourd'hui, l'Aristocratie doctrinaire qui nous gouverne, plus infatuée d'elle-même, de ses idées et de ses droits que la vieille Noblesse française avant 89, ne sait pas seulement qu'il se forme au-dessous d'elle, dans les couches prolétaires, un formidable courant d'idées et de doctrines. Elle reste totalement étrangère à ce mouvement profond ».
Ibid (Chapitre II, Bourgeois et prolétaires)

à ma cousine Nadine Saint-Jean (1957-2020)

L’Etat doit être fort en période de crise, c'est l'adage de tout Etat bourgeois, qu'il se déclare fédéraliste ou autoritaire. Depuis le XX ème siècle il est convenu qu'en temps normal, l’Etat libéral est la référence pour régler les affaires du territoire national, modérer les heurts entre classes sociales et laisser toute liberté aux citoyens pour « s’épanouir » dans le monde du marché et de la « libre concurrence ». Ces poncifs ont volé en éclats avec la crise universelle du covid-19. De Chine en France, d'Allemagne en Afrique du Sud, tous les Etats ont eu recours à des mesures dictatoriales de contrôle et de confinement de la population. Vu le niveau actuel de carence sanitaire et d'imprévoyance de toutes les « autorités » capitalistes, nul ne peut sérieusement contester l'utilité de ce confinement sauf à pinailler comme les diverses jérémiades habituelles des partis contestataires ; mais l'Etat aura tout fait pour rendre la situation intenable et stressante avec sa gestion erratique et son vocabulaire militaire, telles ces dernières « brigades » de dépistage de la maladie.
Il faudra poser plus dans ce texte la possibilité d'une telle situation catastrophique dans un monde débarrassé du capitalisme, peut-être serons-nous alors plus modestes, à moins de rester dans la cohorte des croyants pieux au monde parfait (cf ma deuxième partie avec l'article de Living marxism).
Dans le débat d'idées entre dominants et courtisans on a vu ressurgir de veilles querelles sur les options Etat dictatorial/Etat démocratique, Etat libéral/Etat d'assistance, avec les recettes éculées de sauvetage de la « sécurité sociale », des nationalisations « indispensables » pour protéger l'industrie du pays, etc. On a même vu ramener sa fraise un certain Arnaud Montebourg, recyclé dans le trust du miel, cet ancien avocat « socialiste » publicitaire des maillots rayés « made in France ». Les Etats ne renationaliseront pas pourtant comme en 1945 ; la compagnie Air France a reçu une aide de 7 milliards alors qu'un euro aurait suffi pour la nationaliser. Le repli national est désormais impossible, il n'est qu'un discours palliatif creux et provisoire comme dans les années 1930, avant la guerre alors, mais désormais plus proche de la catastrophe finale où la guerre mondiale n'est même plus une porte de sortie.
En gros on nous ressort de la naphtaline ces histoires de centralisme versus fédéralisme, soit centralisme (forcément stalinien ou hitlérien) soit fédéralisme (forcément démocratique ou socialiste), ou l'inverse. Je ne me pencherai pas sur les diverses études opposant centralisme français versus fédéralisme allemand, bien que le sujet soit intéressant pour étudier les modes de domination nationale de la bourgeoisie moderne2.
Sous les apparences du fédéralisme américain, allemand et européen, on pourrait dire que Proudhon a gagné contre Marx et Lénine. Proudhon le roi des petits bourgeois ne rêvait que d'affaiblir les Etats, non pas les détruire mais les affaiblir : «Un État de proportions modestes où se côtoient des citoyens de langues, de races, de religions différentes » tel était son idéal. Lénine s'était farouchement démarqué des Rubel de son temps (un soit disant Marx anarchiste); on ne peut pas confondre la perspective de destruction (partout) de l'Etat bourgeois parasite selon Marx avec le fédéralisme de Proudhon3. Marx ne consent pas à discuter du fédéralisme par opposition au centralisme dans le monde capitaliste existant mais pose d'abord la destruction de l'Etat bourgeois.
Les principes du fédéralisme découlent des conceptions petites-bourgeoises de l'anarchisme. Marx est centraliste ; on ne peut pas gérer le monde chacun dans un coin, ni appliquer une médecine « autonome » régionale. Et, ajoute Lénine, dans les passages cités de Marx, il n'existe pas la moindre dérogation au centralisme. Seuls des gens imbus d'une "foi superstitieuse" petite-bourgeoise en l'Etat peuvent prendre la destruction de la machine bourgeoise pour la destruction du centralisme !
Trotski, qui fût stalinien avant les staliniens, en faveur d'un Etat « prolétarien » sans syndicats, donc sans force d'opposition, a eu nombre d'héritiers paradoxalement fédéralistes, comme le théoricien de la girouette IV ème Internationale de pacotille, Mandel :
« Le mot d’ordre du fédéralisme est-il compatible avec les principes marxistes révolutionnaires ? Il l’est incontestablement. Il s’agit d’une revendication démocratique typique, d’une revendication qui répond à la coexistence de deux nationalités différentes dans le pays. Du point de vue marxiste, le fédéralisme est la forme d’organisation étatique idéale lorsqu’il s’agit d’un état multinational. L’U.R.S.S., la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie sont des fédérations. La République Russe des Soviets, créée en novembre 1917, fut dès le début une république fédérative. Avant de sombrer dans l’opportunisme, le P.C. belge eut le fédéralisme inscrit dans son programme. Avant la guerre, le P.S.R. eut également à son programme la transformation de la Belgique en une « fédération des républiques socialistes soviétiques flamande et wallonne ». Ce n'était même plus de l'opportunisme mais l'appui mièvre à la théorie du... fédéralisme dans un seul pays ! Trotski avait bien formé ses puces théoriques à l'idéologie mortifère des libérations nationales et régionales qui firent les beaux jours du castrisme stalinien et du guévarisme terroriste4.
Mandel le blagueur belge trotskien en déduisait : « Il faut exploiter toute chance de victoire révolutionnaire même instable, où qu’elle se présente. Et il n’y a pas de doute qu’actuellement la Wallonie constitue une des zones d’Europe occidentale où les rapports de forces sont relativement les plus favorables au prolétariat ». Pourquoi pas la Kabylie ou la Bretagne ?

En revanche, l'essentiel pour Marx et Engels, et ceci posera beaucoup de problèmes pour leurs prétendus successeurs trotskiens « fédéralistes », était de considérer les nations « comme des catégories historiques, comme un cadre de l'action». En fait, toute la teneur du marxisme est destinée à servir la grande unité économique mondiale, qui, pour Marx, était le cadre du progrès social plutôt que la nation5. Le progrès économique universel devait être envisagé vers une unification géographique qui amènerait un certain effacement, une disparition progressive des différenciations nationales.

Le fédéralisme oxymore des Etats modernes

Le fédéralisme au sens moderne du terme a été inventé au XVIII ème siècle. L'État fédéral moderne apparaît avec la Constitution des États-Unis d'Amérique en 1787. Le fédéralisme est une tradition très ancienne en Allemagne. Une de ses toutes premières étapes fut consacrée par l’existence du « Saint Empire romain germanique » : une structure impériale souple dans laquelle coexistaient plus de 350 Etats ou villes libres. Par la suite, en réaction à cet émiettement politique et à cette impuissance du pouvoir, c’est un puissant mouvement ’’nationaliste’’ en faveur de l’unité allemande qui s’est développé dès la fin du XVIIIe et durant tout le XIXe siècle. La Constitution de Weimar autorisait le pouvoir central à créer des administrations par une simple loi. Le contrôle des Länder par le pouvoir central fut toujours plus important. Enfin, le système fiscal était géré au niveau fédéral, les Länder percevaient une somme fixe mais étaient dépendants de l’Etat fédéral. Le fédéralisme allemand c'est l'Etat collé aux citoyens.

Le fédéralisme de l'Etat « prolétarien » en Russie n'en est qu'un avatar. Lénine au pouvoir n'appliqua pas les préceptes sur l'extinction de l'Etat qu'il avait défini avant d'y accéder, puisque les autres Etats bourgeois restaient en place et puisqu'il fallait composer avec cette forme de fédéralisme bourgeois qu'est l'autodétermination pour pouvoir continuer à gérer un Etat « prolétarien » de plus en plus anti-prolétariat, cette machine qui lui échappa. Lénine fit sienne la doctrine bourgeoise d'autodétermination en l'appliquant sans réserves aux nations de l'Empire russe, croyant qu'en cela résidait l'unique chance de reconstituer plus tard l'ancienne unité territoriale, «non pas par la force, mais par une entente volontaire». Lénine, devenu stratège d'Etat, faisait simplement contre mauvaise fortune, bon cœur. L'Empire s'était désintégré très rapidement avec l'Ukraine, les États baltes, la Finlande, la Géorgie et les émirats asiatiques qui avaient déclaré leur indépendance. Durant près de trois ans, l'Etat « prolétarien » devra accepter cette désintégration et laisser les nations non russes organiser leur destin. Puis il lui faudra rapidement soutenir les nationalismes triomphants, les exacerber pour empêcher qu'ils n'aillent soutenir les forces contre-révolutionnaires, les troupes étrangères.
Après la mort de Lénine, l'Etat-parti dictatorial continua à se masquer sous le nom de « fédéralisme soviétique ». Ce tour de passe-passe ne pouvait voiler la mutation stalinienne, le principe fondamental de ce « fédéralisme soviétique » n'était autre que le principe nationaliste, nationalisme continental certes, et nouveau masque d'un « internationalisme » impérialiste.

Le fédéralisme traditionnelle antidote au prolétariat

Le fédéralisme « soviétique » qui se conjuguait avec la fable de l'autodétermination des peuples et diverses « indépendances nationales » fictives fut longtemps la principale idéologie pour se ficher du monde et surtout du marxisme. Mais, je l'ai souvent dit, et sans écho, que le fédéralisme européen avait été mis en place dès l'après seconde boucherie mondiale contre le prolétariat européen, si hanté par ses nombreuses défaites révolutionnaires à cheval sur deux siècles. Cette ersatz d'internationalisme strictement européen, qui laissait libre cours à la continuation de l'exploitation des colonies, mit en place moult jumelages et parrainages pour faire croire à la disparition totale du sentiment national, mais surtout d'une conscience de classe internationale. On ne doit pas oublier que le plus scandaleux dans l'invention de ce fédéralisme européen, cultivé aussi par les trotskismes, résidait initialement dans l'idée de « brider » une Allemagne dont le peuple était supposé intrinsèquement nazi. Le fond de cette idéologie dominante jusqu'à nos jours trouve justement son origine chez le théoricien petit bourgeois Proudhon qui n'a à la bouche que le mot peuple et hait la prolétarisation. Cette Europe des peuples ne fut jamais l'Europe du prolétariat, idée fausse combattue par Lénine mais imaginée par le pauvre Trotski opportuniste.

Cette théorie des peuples européens unis pour un nouveau destin n'a été qu'une fable dans la longue tension entre les deux blocs dominants après la période de reconstruction, et cette fable, déjà sérieusement abîmée par le Brexit, s'écroule avec la pandémie actuelle. Elle n'est pourtant pas remplacée par un retour en force d'une conscience internationaliste de classe. Le prolétariat reste invisible mondialement face à la célébration du dévouement des petits métiers méprisés, où ne sont déplorés universellement que « les couches déshéritées », « les plus pauvres », « les migrants africains », etc.
Les syndicats, collabos européens par excellence, sont systématiquement mis en vedette, avec les journalistes creux et les docteurs idiots, comme seuls garants des mesures sanitaires autorisés à tenir le rôle d'accusateurs patentés de l'Etat imprévoyant. Les conseillers du gouvernement, consultants et consultés (cons insultés) vont nous jouer la même musique qu'un certain Henri de Man, un changement de structure du même capitalisme vers une « économie nationale dirigée »...

Quelle « réforme de structure » après déconfinement ?

Dans la sale période de défaite du mouvement révolutionnaire, d'extinction de la flamme d'Octobre 17, la plupart des gouvernements bourgeois sont en crise et doivent se restructurer. En 1934, on pouvait lire dans le Bulletin théorique mensuel de la Fraction de Gauche du P.C.I.6 :

« Notre époque présente un anachronisme profond entre l'évolution des forces de production qui appellent le prolétariat à la direction de la société et le capitalisme qui, pour ne pas disparaître de la scène, doit non seulement anéantir les organismes révolutionnaires du prolétariat, mais aussi s'efforcer de rétablir le fonctionnement unitaire de la société autour des intérêts de sa classe, au travers d'un nouveau matériel historique qui semble anachronique par rapport au programme « démocratique » d'antan ».

Cette description concernait une période, juste après la victoire d'Hitler en Allemagne, où des potentialités de révolte du prolétariat existaient encore, dont les événements de 1936 en France et en Espagne allaient témoigner pourtant de l'incapacité du mouvement révolutionnaire, se réclamant du prolétariat, à inverser le cours à la marche à la guerre mondiale. Dans cet intermède, les militants de Bilan analysent le type de centralisation étatique qui est proposé par un professeur socialiste belge, Henri de Man7, chef du P.O.B.,« de retour d'Allemagne » - ce pays toujours exemplaire - « pour appeler finalement le prolétariat à faire sienne la base programmatique »... du nazisme. De Man résout le problème du gouvernement bourgeois, résumé par Bilan :
« Le fasciste gagne parce qu'il peut mobiliser les classes moyennes contre l'hyper-capitalisme, et parce qu'il peut relier le prolétariat à la défense de la patrie. Le socialisme doit voler ce programme au fascisme, changer ses textes programmatiques et si les conditions économiques rendent possible le maintien des organismes prolétariens, transfigurés suivant le plan, le danger du fascisme sera écarté, mais le prolétariat aura enfin renoncé à sa lutte révolutionnaire ». Bilan ajoute sarcastiquement : « L'importance du plan ne réside pas dans ses énonciations, mais dans la tentative qu'il représente d'appeler les ouvriers à faire acte de suicide envers leur ennemi »8.

Du plan de travail proposé, il ressort que la concurrence entre Etats s'étant substituée à la compétition entre « producteurs individuels », cela implique « un repli national de chaque Etat », exigeant par conséquent que le socialisme s'adapte à ce « capitalisme nouveau ». Il fallait donc se soucier de gagner les « classes moyennes » devenues hostiles à l'hyper-capitalisme, désormais dépendantes du salariat, pour les pousser (au plan électoral) à « un front de luttes entre elles et le prolétariat », par une « réforme de structure », afin de rétrécir « le champ d'action du capitalisme financier ».
Face à la mondialisation de l'époque, ne pouvait s'opposer qu'un « nationalisme économique », donc à une phase : « de régression et de repli (qui) obligerait le prolétariat à concevoir la socialisation comme une nationalisation, donc d'adapter « la doctrine de la socialisation aux transformations de l'économie capitaliste elle-même »9. Le professeur De Man, si proche des fables de l'extrême droite10, manie le sophisme avec un « brio remarquable » avec la thèse classique du réformisme : « toute lutte révolutionnaire se déroulant sur le terrain national est condamnée, parce que ne pouvant se produire simultanément dans plusieurs pays, et serait transformée en « opinion périmée du socialisme ».
Après beaucoup d'autres, De Man a donc découvert la tendance actuelle du capitalisme : le repli national. Mais quelle nouveauté ! « La tendance des Etats capitalistes vers le développement du protectionnisme , condition indispensable pour la formation des monopoles, est aussi vieille que le capitalisme lui-même ». Et d'en référer aux lumineuses explications d'Engels et de Lénine. En somme, la découverte d'H. De Man est « un truc publicitaire pour mettre en évidence une idée assez vieille ». Le repli national est une tendance organique du capitalisme, une tendance vers un profit supplémentaire et un moyen de protéger des industries nationales à composition organique faible. Avec cette précision d'époque : « il n'y a là qu'un phénomène normal de l'économie capitaliste, dans une période où la préparation pour la guerre nécessite la concentration maxima du capitaliste sur le plan national »11.
Nous ne sommes pas, heureusement, dans une période de guerre mondiale ni de montée vers une guerre générale, mais dans les années 1930 « la crise de la révolution se rencontre avec la crise du capitalisme ». De Man veut que la lutte ouvrière se cantonne « naturellement » dans des objectifs nationaux, comme Mélanchon et ses potes :
« Sous le couvert de « l'action immédiate », De Man en arrive à prêcher l'adaptation nationale des ouvriers dans la « nation une et indivisible » et qui, enfin, nourrie par les conséquences de la défaire révolutionnaire en Allemagne et la dégénérescence croissante de l'Etat prolétarien, s'offre comme le refuge suprême des ouvriers mâtés par la réaction capitaliste ».

Miser sur l'anticapitalisme de la petite bourgeoisie

« Dès le commencement du XIX ème siècle, le développement du capitalisme a donné à la petite bourgeoisie la sensation réelle de l'impossibilité de mener une lutte contre lui et inversement le désir de s'élever jusqu'à lui. (par son nombre en Allemagne) elle fût « poussée à soutenir la bourgeoisie, mais sa lutte politique n'en conserva pas moins le caractère nettement régressif propre à sa position économique et à son rôle de tampon à la disposition des classes fondamentales de la société »12.
De Man reconnaît, avec Marx, le caractère réactionnaire de l'anticapitalisme des classes moyennes de 1848, mais les années 1930 vérifieraient une atténuation de leur « réactionnarisme », et il plaide contre le retour au libre-échange. Pourtant il reconnaît que ce qui caractérise encore la petite bourgeoisie c'est cette tendance illusoire vers un retour au régime de la liberté économique, car « le monopole est une forme supérieure du développement économique ». Autrement dit De Man se fait théoricien d'une période de guerre ! Ce à quoi Bilan répond en gras :
« Le prolétariat n'est pas contre le monopole, comme il n'est pas, en général, contre le progrès industriel ; il lutte seulement contre le mode d'emploi capitaliste de tout progrès économique, scientifique, etc., afin d'en faire bénéficier l'ensemble de la société par la suppression des classes ».
Si le mouvement du prolétariat est montant et fort, il peut neutraliser la petite bourgeoisie qui se réfugie alors derrière l'Etat quel qu'il soit, sinon elle penche vers le capitalisme et lui demande de massacrer le prolétariat, et « verra avec satisfaction se développer le fascisme qui aggravera ses conditions d'existence, mais fera régner « l'ordre à Varsovie ».
Quant à cette partie des classes moyennes, encore plus dépendantes du capitalisme parce que salariées, elles ne manifestent pas tellement l'anti-ouvriérisme fréquent chez les petits commerçants, mais cependant : « … ces couches des classes moyennes les mieux payées – fonctionnaires, techniciens, universitaires – sont rattachées à la bourgeoisie dont ils essayent, par l'amélioration de leur situation, de faire partie. Le fait d'être salarié ne leur confère pas des vertus intrinsèques, et même lorsque leur salaire ne dépasse pas celui de l'ouvrier, leur « éducation » laisse subsister cette division de classe qui les sépare du prolétariat. Leur dépendance du capitalisme, leur incapacité de s'opposer à lui, leur séparation du prolétariat, leurs intérêts divers, les empêchent non seulement d'émettre des aspirations spécifiques, mais en font bien plus des alliées du capitalisme que du prolétariat, qu'elles sont obligées de mépriser pour pouvoir occuper, ne fut-ce qu'extérieurement, une position sociale supérieure, donc intermédiaire (…) les classes moyennes, dans leur ensemble, lâches et byzantines, pour reprendre une expression de Kautsky envers les classes moyennes nouvelles lors de sa polémique contre Bernstein, se tournent vers les forces les plus brutales du capitalisme, afin qu'elles puissent nettoyer la société des insécurités sociales qui y fermentent ».

Pour parvenir à la réforme structurelle envisagée par De Man, il faut transformer légalement l'Etat lui-même :
« Avec une majorité anticapitaliste, constituée grâce à l'opposition (!)13 des classes moyennes au capitalisme financier, il sera possible au P.O.B., pacifiquement, dans les cadres de la Constitution belge, de limiter le champ d'action du monopolisme financier, de le déposséder. En somme, la lutte électorale pour renverser le capitalisme. A cela, on ne peut qu'opposer les quinze dernières années de la lutte ouvrière. En particulier, les ouvriers allemands se sont fait massacrer pour avoir osé traduire correctement leur désir de réaliser des modifications de structure de la société, en conquérant préalablement le pouvoir politique. Et cela, par ceux qui, comme Noske-Scheidemann, proclamaient la nécessité d'effectuer des réformes de structure pacifiquement, puisqu'ils se trouvaient à la tête de l'Etat allemand ; en s'entendant à l'amiable avec le capitalisme et toujours progressivement, grâce à une majorité d'électeurs le socialisme aurait été réalisé en Allemagne ».

Bilan ne peut que dénoncer cette prétention à réformer un capitalisme au bord de l'abîme :

« L'avènement du fascisme en Allemagne clôture une période décisive de la lutte ouvrière. Les contrastes inter-impérialistes qui ont permis l'acheminement des antagonismes sociaux vers un internationalisme prolétarien ont pu – grâce au triomphe du centrisme14 dans l'I.C. Et dans l'Etat prolétarien – se diriger vers l'autre aboutissant : l'éclosion de la guerre. La social-démocratie qui fut un élément essentiel de ces défaites, est aussi un élément de reconstitution de la vie organique du capitalisme et, en ce sens, parallèlement au repli national qui constitue une expression concrète de l'aggravation des contradictions impérialistes, elle emploie un nouveau langage pour continuer sa fonction, rejette un internationalisme verbal qui n'est plus nécessaire, pour passer franchement à la préparation idéologique des prolétaires pour la défense de « sa Nation ». (…) C'est pourquoi son national-socialisme a la même fonction que le national-socialisme des fascistes ». Bilan oublie de noter que l'esprit fasciste qui imprègne De Man est la prétention à dépasser le clivage gauche/droite, ou mieux le clivage prolétariat/bourgeoisie.
L'écologie politique, depuis une trentaine d'années, est le credo réactionnaire de la petite bourgeoisie moderne, un retour à la nature théorisé un peu à la manière du national-socialisme d'ailleurs. La nature n'est pas notre amie, le covid-19 en fait foi. Je suis d'accord avec Emmanuel Todd sur le sujet, les politiciens écolos sont irresponsables. Les Verts français « c’est une vieille écologie politique corrompue » : « Ce n’est même pas de l’écologie. C’est une sorte de roue de secours pour politiciens en déroute et pour électorats égarés. (…) Pour ce que j’en sais, les politiciens écologistes, en France, sont des carriéristes de peu de foi, pires sans doute que ce qui reste du PS. Il nous reste donc une vieille écologie des classes éduquées supérieures qui fera encore quelques beaux scores parce que Macron a remis en liberté cet électorat en perdition. Mais elle n’a pas d’avenir sur le fond. Quand l’écologie était un luxe de riches, combinant manger bio et imposition de taxes à ceux qui utilisent leur voiture diesel, quand elle exprimait au fond un mépris de classe, j’admets ne pas avoir eu un très haut niveau de conscience écologique. Mais nous entrons dans une phase de déclin du niveau de vie et l’écologie est appelée à muter ».

Un « socialisme national » père de la « communauté européenne »

Le gouvernement belge ayant reconnût le gouvernement des rebelles franquistes en 1938, avec l’appui du duo Spaak-De Man, cela aboutit à l'expulsion du président « socialiste » Vendervelde. Ceux-ci avaient attaqué en 1936 leur parti qui s’était posé par internationalisme socialiste derrière la république espagnole et pour l’intervention dans les affaires d’un État étranger. La raison véritable de leur attitude envers le pouvoir de Franco était de nature purement économique. Il fallait sauver les intérêts financiers et industriels de la Belgique et les dirigeants syndicaux socialistes leur donnaient raison.
Le « socialisme national » impliquait d’abandonner la conception libérale et démocratique au profit d’un État autoritaire, dirigé par l’élite. Dans un meeting en octobre 1936, qui n'était pas parvenu aux oreilles des militants de Bilan, De Man déclarait : « Non seulement les socialistes mais le parti lui-même doit apprendre à gouverner. Nous ne sommes pas un parti révolutionnaire, nous ne sommes pas un parti de classe, mais un parti gouvernemental, constitutionnel et national, parce que la nation est le cadre naturel de notre travail en l’expression concrète de notre communauté en tant que peuple. » Il préférait un exécutif fort, légitimé par le plébiscite, l’abrogation du Sénat et la gestion corporative des secteurs économiques dominés par l’État. Il considérait l’antiparlementarisme comme un signe de mécontentement par rapport à l’impuissance devant la crise économique. Tout comme le nazisme, il tenait la haute finance cosmopolite comme le grand responsable de la crise.
À la mort du « patron » Émile Vandervelde en 1939 De Man lui succéda comme président du POB, un président qui avait remplacé l’internationalisme par le nationalisme belge, la classe ouvrière par le peuple, la démocratie parlementaire par l’État autoritaire sous la houlette du roi Léopold III, dont De Man était devenu un conseiller apprécié. La trajectoire de De Man vers la droite arrivait à son but : le pouvoir d’un conseiller du prince. Mais la guerre en décida autrement. Sa carrière politique se termina en 194115. Mais pas celle de son collègue Paul-Henri Spaak, un des créateurs du « socialisme européen » et donc un prolongateur du caméléonisme d'Etat bourgeois. Le « socialisme national », dont le « plan du travail » était une composante, était propagé par Henri De Man et Paul-Henri Spaak. Or ce dernier, futur secrétaire général de l’OTAN, a été un des cofondateurs de la « Communauté Européenne ». Le duo avait été coopté dans un gouvernement bourgeois en 1935. De Man oublia, une fois promu, oublia son « plan » et joua au ministre sans pouvoir changer grand-chose. Il a eu curieusement une postérité et des disciples comme le politicien français André Philip.
En France, député socialiste, André Philip, proche des milieux patronaux, se fit le propagateur du « socialisme national », sans avoir jamais été fasciste. Il avait déjà publié, en 1928, Henri de Man et la crise doctrinale du socialisme, résumé, relu et approuvé par le professeur belge de son ouvrage Zur Psychologie des Sozialismus (traduit en français en 1927 sous le titre Au-delà du marxisme). Il devint un des représentants du groupe des « planistes » et publia de nombreux ouvrages ou brochures, pacifistes, planistes, ou à prétendu caractère socialiste. Il aura été ministre de Léon Blum, puis député et membre du Conseil économique et social pour finir... au PSU. Après guerre, André Philip avait intégré le Conseil français pour l’Europe unie créé officiellement en juin 1947 dont le président était Raoul Dautry. Parmi les membres de ce Conseil, on pouvait relever les noms de Paul Ramadier, Léon Jouhaux, et de Charles Rist. Le mouvement européen, dont il était aussi membre, fut financé majoritairement par des fonds américains, en provenance de l'ACUE (American Committee on United Europe) présidé par William Donovan, ancien chef de l'OSS durant la guerre et Allen Dulles qui était en charge à Berne durant la même période. Les fonds de l'ACUE représentèrent jusque 1952 la moitié du budget de l'ACUE et, après 1952, probablement les deux tiers, le reste provenant de fondations dont les directeurs étaient membres des cercles du renseignement américain16. La plus importante était la fondation Ford dont l'administrateur était John McCloy, ancien gouverneur américain en Allemagne. Il y était tout en servant comme président du conseil des relations extérieures, organe lié au département d’État. Je rappelle que Ford avait soutenu le parti nazi à ses débuts, et que non seulement les grands industriels nazis furent protégés à la Libération par la bourgeoisie américaine, mais que les méthodes de ces industriels furent récupérées et sont encore considérées de nos jours comme avant-gardistes pour le capital.

À suivre...

Dans l'article suivant nous examinerons comment la « gauche allemande », réfugiée aux Etats-Unis avec Mattick, parallèlement au "centralisme" de Bilan, à la même époque, considère que le socialisme n'est ni fédéraliste ni centraliste, avec la traduction pour la première fois en français de l'article « production et distribution communiste » dans la revue Living
Marxism17. En espérant que l'ami Jonathan nous aura fait parvenir également une traduction choisie des perles des trotskars américains et anglais qui optent pour une ré-orientation « boukhariniste » d'une frange du trotskisme irrémédiable, abandonnant le Trotski inter-nationaliste (sauf pour l'Etat russe), et partisan d'un retour au « socialisme national »




NOTES


1A la suite de Antony Cyril Sutton et de l'anarchiste W.Tcherkessof, Alexandre Skirda estime que ce Manifeste a été plagié par Marx et Engels pour leur écriture du Manifeste communiste en 1848, une sorte de copié-collé, c'est probable mais cela n'ôte pas sa qualité et son importance au Manifeste mondialement reconnu. Le Manifeste de Considérant, bien que marqué par son époque et du fait qu'il est encore obligé de considérer la bourgeoisie comme progressiste, est un ouvrage passionnant et très actuel par bien des aspects de sa dénonciation de l'aristocratie dominante.
2http://www.deuframat.de/fr/relations-culturelles/medias-et-communication/la-presse-supraregionale-en-france-et-en-allemagne-une-etude-comparative/le-federalisme-allemand-par-opposition-au-centralisme-francais.html
3« Voilà qui est tout simplement monstrueux : confondre les vues de Marx sur la "destruction du pouvoir d'Etat parasite" avec le fédéralisme de Proudhon ! Mais ce n'est pas un effet du hasard, car il ne vient même pas à l'idée de l'opportuniste que Marx, loin de traiter ici du fédéralisme par opposition au centralisme, parle de la démolition de la vieille machine d'Etat bourgeoise existant dans tous les pays bourgeois (…) L'opportuniste a si bien désappris à penser révolutionnairement et à réfléchir à la révolution qu'il voit du "fédéralisme" chez Marx, ainsi confondu avec le fondateur de l'anarchisme, Proudhon ». Lénine (L'Etat et la Révolution)
4 « Les tendances séparatistes posent devant la révolution la tâche démocratique de la libre détermination nationale. Ces tendances se sont accentuées et extériorisées pendant la période de la dictature. Mais tandis que le « séparatisme » de la bourgeoisie catalane n’est pour elle, dans son jeu avec le gouvernement de Madrid, qu’un instrument contre le peuple catalan et espagnol, le séparatisme des ouvriers et des paysans catalans est l’enveloppe de leur indignation sociale ». Trotski, à propos de la Catalogne et du pays basque.
5Par exemple, à leur époque, pour Marx et Engels, les mouvements nationalistes des Tchèques et des Slaves du Sud n'avaient pas une signification révolutionnaire et de libération que tels mouvements peuvent avoir lorsqu'ils sont dirigés contre un empire féodal, pour la simple raison que ces mouvements n'étaient pas dirigés en premier lieu contre des empires féodaux. Alors que les Polonais étaient en rébellion directement contre le Tsar et les libéraux autrichiens et hongrois contre le Kaiser habsbourgeois, les Tchèques se révoltaient principalement contre les Allemands d'Autriche en tant que nation et les Slaves du Sud contre les Magyars en tant que nation. Pour cette raison leur mouvement était objectivement réactionnaire.
6Bilan n°4, rédigé par un groupe de communistes italiens réfugiés en Belgique, P.C.I. = parti communiste italien, interdit sous Mussolini et dont les chefs staliniens étaient réfugiés eux à Moscou.
7Henri de Man fit son entrée théorique dans le monde social-démocrate international avec son étude de 1926, qui portait le titre allemand « Zur Psychologie des Sozialismus ». Le titre des traductions françaises et espagnoles était plus direct : « Au-delà du marxisme » et « Más allá del marxismo ». Cette étude psychologique et culturelle rejetait les thèses marxistes sur le rôle révolutionnaire de la classe ouvrière et de la lutte de classe comme moteur du changement social. Selon lui les ouvriers ne pensaient pas plus loin que leur intérêts matériels immédiats, porteurs d’aspirations petite-bourgeoises. En 2006, la revue internationale du CCI, qui ne tarit pas, avec raison, en louanges à Bilan, traite du plan De Man dans le cadre de la montée des Fronts populaires en 1936 comme directives étatiques en préparation de la guerre. https://fr.internationalism.org/rint126/fronts.html
8Le plan De MAN, février 1934, fac-similé.
9Article de De Man dans le journal « Le peuple » du parti ouvrier belge.
10Une variété de Zemmour qui anime au quotidien TV police sur Cnews où il indique que face aux exactions des racailles il suffit de «tirer dans le tas » ; quant aux mouvement révolutionnaires : « ils finissent toujours dans le gangstérisme et le vol, voyez pour preuve la bande à Baader et les Brigades rouges ». Ce nain est assez cultivé pour le flic lambda. Mais le pire clown est Emmanuel Todd, qui, dans son dernier livre prétend redécouvrir la lutte des classes, mais en estimant que les révolutions se sont produites dans des pays « sans véritable prolétariat » !
11Lénine, à ce propos, bien avant la découverte d'Henri de Man, disait que : « l'ancien capitalisme de la libre concurrence et de la Bourse, son régulateur indispensable s'en vont. Un nouveau capitalisme lui succède, qui semble quelque chose de transitoire et réalise une sorte de combinaison de la libre concurrence et du monopole ».
12« La petite bourgeoisie, grande par la vantardise, est impuissante pour l'action et craintive devant toute entreprise hasardeuse ». Engels.
13Le point d'exclamation est du rédacteur de Bilan.
14C'est ainsi que Bilan caractérisait le stalinisme.
15Dès le début de l’occupation allemande, en 1940, Henri De Man fait cependant un faux calcul. Il estime que la guerre va porter un coup décisif au capitalisme et à la bourgeoisie. Il lance même, et sous l’occupation ennemie, un appel public aux travailleurs belges leur enjoignant d’accepter le fait accompli de la guerre afin d’en tirer ultérieurement toutes les conséquences possibles. Il se ridiculise aux yeux des prolétaires belges et évidemment des socialistes antifascistes.
16Dans une interview en mai 1988, Henry Frenay, un des pontes de la « libération nationale » reconnaîtra la réalité de ce financement, comme pour son mouvement « fédéraliste ». Celui-ci était un des fondateurs de l'Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR) très anti-stalinien.
17La revue Living Marxism, à ne pas confondre avec un torchon gauchiste britannique des 90 est une revue de 1938 dans la filiation des Communistes de Conseils anti-parti, dont le principal animateur fut Paul Mattick (lire sur le site de Smolny)