"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mardi 27 septembre 2016

FASCISME ET CLERICALISME


par Jean Cotereau (Cahiers mensuels Spartacus n°17, mai 1947)

 Il fût un temps où les Cahiers Spartacus n'étaient pas cornaqués par un lâche quarteron d'épiciers à idéologie stalino-anarchiste bcbg pour clientèle bobo.





 
"...Le fascisme a été la réaction violente du capitalisme contre la menace marxiste, après la Révolution de Russie. Tendant à diviniser l'Etat il était une religion. L'Eglise ne pouvait que le condamner dans ses dogmes. Mais le cléricalisme lui aussi était une réaction contre l'idéologie marxiste. Une haine commune rapprochait les deux mystiques adverses sans parler d'un goût commun de l'autorité.
Contre le communisme italien qui battait ses portes, le Vatican voyait se dresser « l'ancien marxiste anticlérical qu'était Mussoloni ». D'ailleurs le Duce s'était converti avec ostentation. Un premier contact entre lui et le cardinal Gasparri aboutissait au sacrifice par le Pape de son « parti populaire » et au renflouement par l'autre partie de la banque romaine, très chère au Vatican. Les accords de Latran lièrent « indissolublement » à l'acte diplomatique, qui concédait au Saint Père, outre un Etat symbolique, une coquette indemnité de 750 millions de lires, comme « condition absolue » un concordat qui, de l'aveu même de Pie XI (Lettre au cardinal Gasparri, 30/6/29) faisait de l'Italie un « Etat fasciste » certes mais « catholique », où le blasphème était un délit, l'enseignement religieux obligatoire dans les écoles et la religion catholique « la seule religion de l'Etat ». Aussi « l'italinissime pontife » salua-t-il dans l'assassin de Matteoti « un homme que la providence lui avait fait rencontrer ». Malgré bien des querelles ultérieures, Pie XII soutiendra, jusque dans l'affaire des sanctions, l'Italie catholique contre l'Ethiopie schismatique, attestant sa sympathie croissante pour un Duce souvent odieux, mais en fin de compte précieux.
On fait état aujourd'hui des persécutions antireligieuses en Allemagne. Nous ne les nions pas ; nous en plaignons les victimes et en détestons les exécuteurs. Mais puique l'Eglise parle sans cesse d'expiation, n'a-t-elle pas été punie elle aussi – et cruellement – de sa politique opportuniste du début ? Nous lisons dans la brochure du catholique Kurt Turmer, « Hitler contre le pape » : p.22 « Sans l'aide d'un gentilhomme catholique, M.Frantz Von Papen, Hitler ne serait jamais devenu chef du gouvernement » et (p.34). « Dans un pays très catholique... un des principaux leaders catholiques me disait en 1933 : « Hitler est contre les juifs, les francs-maçons et les bolchevistes ; cela suffit pour me le rendre sympathique ». Ce Monsieur... a depuis changé d'opinion. Mais l'état d'esprit qu'il manifestait est toujours assez répandu... grâce au fallacieux dilemme : Hitler ou Moscou, Hitler a réussi en Allemagne (entr'autres choses) à gagner le concours ou la complicité de certains milieux catholiques ». La Croix confirme (9/8/33) « Le fascisme et le racisme sont... tout ce que vous voudrez d'irritant et de funeste. On a peine à croire qu'ils représentent le régime de l'avenir, sinon dans une vague préfiguration (!). Mais, tels quels, ils exterminent et abolissent le marxisme, sans que celui-ci soit capable d'opposer la moindre résistance... Et, détail auquel on ne saurait trop s'arrêter (malgré leurs excès) ils traitent, composent s'accommodent avec la religion catholique ».
D'ailleurs, à peine arrivé au pouvoir, Hitler déclare au Reichstag qu'en raison du cas qu'il fait du christianisme comme fondement de la vie morale du peuple allemand, il entend développer « les relations amicales avec le Saint Siège » sans retirer sa condamnation doctrinale antérieure de « l'épiscopat allemand » dans une déclaration du 28/3/33, croit pouvoir « céder à l'espoir confiant que les interdictions et avertissements généraux ne sont plus à considérer comme nécessaires ». Le 27/7/33 la Croix salue le concordat allemand du 20 juillet comme « le plus grand événement religieux depuis la réforme » et se réjouit de ce que le nouveau régime scolaire allemand comporte « l'exclusion complète du laïcisme dans l'école ». Le très clérical M.Pernod remarque dans les débats (24/7/33) « qu'un régime presqu'unanimement réprouvé vient de trouver à Rome, auprès de la plus haute puissance spirituelle de l'univers, un appui moral que beaucoup d'autres régimes et moins contestables pourraient à bon droit lui envier » et que « pour obtenir à Rome le résultat qu'ils cherchaient, les négociateurs allemands ont fait valoir la lutte entreprise par le troisième Reich contre le bolchevisme et l'athéisme ». Au début de l'Encyclique Mit Brennender Sorge » le pape embarrassé, devait rappeler qu'il ne refusait « à personne, pourvu qu'on ne le repoussa^t pas, la main de l'Eglise mère ». A personne, même au pire criminel, pourvu qu'il serve ses intérêts. L'Eglise qui avait applaudi aux persécutions contre les marxistes, les républicains, les francs-maçons, n'a commencé à protester que lorsqu'à propos des jeunesses en particulier, le totalitarisme nazi se heurte à son totalitarisme. Elle n'a absolument aucun titre à se présenter auprès des démocraties comme une championne de la liberté, alors qu'elle n'a fait que défendre sa mystique contre une autre, sa tyrannie contre une autre.
Après les documents d'origine catholique, que nous venons de citer, il sera commode de traiter de faux sous prétexte que ces documents ont été publiés par Franc Tireur ou par des journaux communistes : le télégramme (lu au procès de Nuremberg par l'avocat de Frick) « envoyé au haut commandement par le cardinal archevêque de Cologne, félicitant Hitler pour la remilitarisation de la Rhénanie », le passage suivant, cité à la même occasion, d'une déclaration des prélats autrichiens au moment de l'Anschluss. « Nous sommes persuadés que le danger du bolchevisme a été écarté grâce à l'activité du mouvement national-socialiste », enfin, cette déclaration des évêques allemands réunis à Fulda en août 36 : « L'Eglise catholique s'associe au national-socialisme pour lutter contre le bolchevisme mondial. Elle implore la bénédiction du ciel pour l'oeuvre du Fuhrer. Elle déclare mettre ses forces spirituelles au service de la communauté nationale ». Au total, l'hérésie nazie dûment condamnée, ou s'accommoda du régime tant bien que mal, quitte à balancer ensuite entre la condamnation des persécuteurs antichrétiens et la bénédiction d'une Wehrmacht opportunément dressée contre d'autres persécuteurs.
L'Eglise soutient ou combat une dictature suivant que celle-ci s'exerce à son profit ou contre elle. Elle a appuyé les fascismes cléricaux de Dollfuss, de Salazar, de Franco. Béni à plusieurs reprises et tout récemment encore par le souverain Pontife et des évêques du monde entier, dans une lettre à l'antéchrist allemand, le Caudillo ne s'en déclarait pas moins lié à lui « d'une manière indissoluble », et au moment de sa mort, faisant décerner par sa presse « la palme du martyre » à ce « fils de l'Eglise catholique », tombé comme « un chevalier » (Temps Présent, 22/6/45).
Revenons à notre pays. L'Eglise, quoiqu'elle prétende aujourd'hui, n'avait pas tellement condamné le fascisme que de nombreux cléricaux français n'aient pu se rallier à lui. « La nécessité se fait jour, écrivait Jean Guiraud dans la Croix (22/7/34), d'un Etat fort et sachant imposer à tous les sacrifices exigés dans l'intérêt général ».
Or, les ligues factieuses d'avant-guerre, nationalistes ou antisémitiques, s'étaient reconstituées sous d'autres noms et avec une puissance accrue. Elles avaient recruté – et pour les mêmes raisons – les mêmes éléments sociaux : anciens combattants et jeunes bourgeois, que les légions des fascismes italien et allemand. Elles ne pouvaient que comporter une masse de cléricaux, formés dans les jésuitières à l'école de Barrès, Psichari, Maurras, Bergson, tous avides de dresser contre un marxisme ennemi de leurs intérêts de classe, les deux idéologies : catholicisme et fascisme qui s'avéraient conciliables et seules capables de le conjurer. Le nom de clérico-fascistes leur convient parfaitement.
Le « Croix de Feu » Ch.Vallin parlait de remettre la France en « état de grâce » ; La Roque déplorait « l'éclipse de tout esprit social conforme à la civilisation chrétienne » (La France sauvée par le P.S.F.) et en 36/2, Jean Renaud organisait une expédition punitive contre l'école sans Dieu de Morsang sur Orge. Bucard invoquait « les grands évêques et les saint prêtres », stigmatisait les « lois d'exception contre les religieux et les bonnes sœurs, et s'écriait : « Pour vaincre le communisme, que les chrétiens commencent à appliquer la religion en rendant le Christ au peuple ».
Vaincre le communisme : comme l'a reconnu le R.P. P.Fessard (Epoque 16/8/46), c'est bien la peur de celui-ci qui avait rejeté vers le fascisme les anciens partis nationaux. Certes il y eût : des « libres penseurs » comme Déat pour évoluer vers l'hitlérisme ; des cléricaux antipapistes comme les excommuniés de l'A.F. ; des catholiques antifascistes comme Marc Sangnier et Francisque Gay ; des hommes « d'action catholique », étrangers à toute politique non strictement confessionnelle. Il n'en reste pas moins que toute l'aile droite de l'armée cléricale française, gagnée par le fascisme latin, a formé, sinon la totalité, du moins la majorité, de ces ligues factieuses dont le but, à peine caché, était de renverser la République.

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