"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

samedi 13 mars 2010



SALUT JEAN FERRAT



Compagnon de route du parti stalinien comme beaucoup d’artistes de l’après-guerre alors que le PCF détenait le pouvoir culturel en partage avec le parti gaulliste, saltimbanque obligé des sinistres ‘fêtes de l’Huma’, critique tardif du stalinisme (1980), supporter de la Perestroïka huesque du PCF puis, pour finir, sympathisant du lamentable front de gauche de petit Mélenchon, Jean Ferrat n’aura jamais brillé par sa sagacité politique. Il a chanté la France à une époque où celle-ci n’était plus qu’une défroque de la puissance mondiale qu’elle fût et au service de l’idéologie électorale d’un des pires partis chauvins français. Ses bacs de disques en vinyle s’écoulaient surtout dans les parages commerciaux du parti stalinien encore triomphant des 60 aux 70. Il a chanté la Résistance, cet embrigadement nationaliste impuissant d’une minorité de la population, sans faire le choix de la révolution internationale du prolétariat, par ignorance sans doute, par une trajectoire qui n’a pas trop cherché certainement hors du milieu artistique et médiatique d’autres pistes, telles que celles qui mènent à la tradition révolutionnaire marxiste, enfouie, rayée des cartes, réservée à quelques obstinés, encore une poignée ridicule avant la fin des années 1960. Il n’a jamais prétendu non plus être un barde révolutionnaire du prolétariat.


A sa décharge il faut reconnaître que Jean Ferrat fût surtout un artiste généreux et humain, compositeur de talent à la voix superbe, métallique et virile, mais toujours empreinte de douceur. Il a chanté avec son cœur la montagne, la mer, l’amour, mais aussi, alors que la génération de 68 n’était pas encore éveillée à la politique, la condition ouvrière (le poulet aux hormones et les HLM), les trains de déportation, la révolution russe. Dans la banlieue ouvrière au début des années 1960, il était notre référence avec Brassens, Brel et Ferré, quand nous méprisions Hallyday et les Beatles. Il a même réussi à nous faire aimer certains poèmes de la crapule stalinienne Aragon. Des crapules peuvent avoir du talent, mais Ferrat ne fût jamais une crapule, comme en témoigne son repli en Ardèche depuis des années par répugnance contre les diktats du show business. Gros fumeur il souffrait de troubles respiratoires. Venu pour subir des examens, il est mort en tombant de son lit d’hôpital à Aubenas, un hôpital de merde de province. Un épisode médiatique suffira ici à démontrer l’honnêteté de Ferrat et explicitera que si les grands artistes, quoiqu’ils ne possèdent pas les « positions de classe » ni les certitudes du militant pur et dur, sont capables de s’élever au-dessus des meilleurs politiques révolutionnaires par leur perception de l’universel et la dénonciation de l’injustice ou du meurtre sans parti pris et sans haine.


En janvier 2005, Meïr Waintrater, nationaliste juif, directeur haineux de la rédaction de L’Arche, "mensuel du judaïsme français", attaque Jean Ferrat, qui est d’origine juive, et dont le père a été assassiné à Auschwitz ... pour "négationnisme implicite" ! « La chanson Nuit et brouillard décrit les victimes [comme] des gens qui sont dans des « wagons plombés », et dit : « Ils s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel, Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou D’autres ne priaient pas mais qu’importe le ciel Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux ». Les deux derniers vers évoquent les résistants, essentiellement les résistants communistes puisque c’était la mouvance à laquelle appartenait Jean Ferrat[1]. Dans les deux premiers vers, « Natacha » fait référence à l’Union soviétique. « Jean-Pierre », on comprend aussi. Le seul moment où l’identité juive apparaît est dans « Samuel » et [dans] « Jéhovah ». Quant à « Vishnou », on suppose que c’était pour faire la rime. Aujourd’hui, un tel texte serait attaqué pour négationnisme implicite ».

Jean Ferrat, stupéfait et visiblement choqué par l’outrance et la stupidité du propos, répondit ceci :
« Monsieur,

Je viens de prendre connaissance de votre interview publiée par Nouvelles d’Arménie Magazine de janvier 2005 et ne saurais rester sans réagir à vos déclarations me concernant et concernant aussi ma chanson Nuit et brouillard, car c’est la première fois depuis 42 ans qu’elle suscite une réaction de cette nature. C’est la première fois qu’on me reproche, en définitive, de n’avoir pas parlé uniquement de l’extermination des Juifs. Vous osez le faire. J’ai envie de dire : « Tant pis pour vous », mais je vous rappelle que justement, Nuit et brouillard est dédié à toutes les victimes des camps d’extermination nazis quelles que soient leurs religions et leurs origines, à tous ceux qui croyaient au ciel ou n’y croyaient pas et bien sûr, à tous ceux qui résistèrent à la barbarie et en payèrent le prix. Que vous puissiez justement, faire un compte dérisoire en regrettant que « Le seul moment où l’identité juive apparaît est dans Samuel et Jéhovah » me paraît particulièrement indigne. Je ne puis également accepter vos interprétations tendancieuses qui concernent les résistants que je célèbre et qui seraient, d’après vous, « essentiellement communistes ». Je passe sur l’évocation de « Vishnou » que je n’aurais utilisé que pour la rime alors qu’il symbolisait pour moi toutes les autres croyances possibles. Si j’avais aujourd’hui à regretter quelque chose, c’est de n’avoir pas cité les autres victimes innocentes des nazis, les handicapés, les homosexuels et les Tsiganes. Mais il est temps, à présent, d’en venir à votre affirmation finale : « Aujourd’hui, un tel texte (vous parlez, bien entendu, de Nuit et brouillard) serait attaqué pour négationnisme implicite ». Je me demande par quelle dérive de la pensée on peut en arriver là, et si vos propos ne relèvent pas simplement de la psychiatrie ».

Meïr Waintrater, comme tout bonimenteur de "l'exceptionnalité juive", persista « explicitement » dans ses accusations outrancières, en y ajoutant perfidement une "explication" : selon lui, le prétendu "négationnisme implicite"qu’il attribuait à Jean Ferrat relevait de "la vulgate communiste" ! Laissant croire que Ferrat avait été un stalinien pur jus[2], ce pitre signifiait donc non seulement que les seules victimes de la guerre mondiale avaient été juives mais que, au surplus, ceux qui persistent à rappeler le sort des autres victimes de toute race sont des « négateurs » et par conséquent des antisémites. Franchement dérisoire et infantile. Malheureusement pour les suppôts de l’Etat colon israélien et ses lobbies terroristes intellectuels, par le contenu de sa réponse universelle, par le refus de victimiser une population plus qu’une autre, Ferrat a été le plus fort en posant au niveau universel les conséquences de la barbarie de la guerre mondiale. Il n’était pas assez éduqué politiquement pour enfoncer le clou contre la propagande antifasciste à sens unique ; cela est mieux en un sens car il aurait eu affaire aux cris d’orfraie de tous les chantres du rempart de mensonges sur 1945, et aurait été diabolisé pour avoir osé s’attaquer à l’histoire officielle. L'exclusivité du massacre des juifs, qui néglige celui des arméniens, des noirs américains ou des bosniaques, c'est à dire la victimisation des seuls juifs européens fût une invention récente du bloc US pour suppléer au stalinisme disparu, quoique le "terrorisme islamique" ait repris la place au hit-parade de l'idéologie dominante. Elle ne vise, cycliquement et rétroactivement, comme le nazisme, qu’à effacer de l’histoire que c’est le prolétariat, y inclus la masse des juifs prolétaires (les "sans-papiers" de l'époque), qui fût victime de la barbarie. La chanson "Nuit et Brouillards" de Ferrat reste bien plus saisissante et éducatrice pour rappeler aux jeunes lycéens les horreurs de la guerre, que toutes les leçons d'histoire sur la Shoah dans les écoles, que la focalisation sur Auschwitz… ce grand et longuet alibi pour esquiver l’ensemble des horreurs de la guerre et masquer les causes réelles du cataclysme inter-impérialiste.

Admirable chanson de Ferrat de 1963, sans haine, toute de constat accablant, qui résonnera longtemps de génération en génération comme mémoire saisissante de l’horreur, contrairement aux petits plumitifs qui suent la haine et qui ont tenté de salir notre barde prolétaire à la sémillante moustache.

Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers

Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés

Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants

Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres

Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés

Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre

Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps

Survivre encore un jour, une heure, obstinément

Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs

Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir

Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel

Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou

D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel

Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux

Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage

Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux

Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge

Les veines de leurs bras soient devenues si bleues

Les Allemands guettaient du haut des miradors

La lune se taisait comme vous vous taisiez

En regardant au loin, en regardant dehors

Votre chair était tendre à leurs chiens policiers

On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours

Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour

Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire

Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare

Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?

L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été

Je twisterais les mots s'il fallait les twister

Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers

Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés

Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants

Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent






[1] Une imbécillité de plus de ce nationaliste juif étroit, il n’est même pas sûr que dans ces vers Ferrat évoquait la Résistance, mais plutôt chaque homme, chaque enfant, chaque femme qui voulaient échapper à l’enfer de la guerre ou du sort funeste que leur réservait la soldatesque. Le talent du compositeur est de nous « mettre dans la peau » des victimes, pas d’expliquer une « ligne politique » à tenir ou, pire, faire croire que l’antisémitisme était le premier but de guerre d’Hitler quand l’antiracisme aurait été celui des Alliés… Le filon de la Shoah est régulièrement exploité au cinéma mais toujours en défense de l'Etat bourgeois éternel et en soutien à la continuité policière ; le dernier avatar du ciné philosémite hypocrite - La Rafle - excuse même la police franchouillarde, pourtant si lâche et veule face aux occupants nazis, jamais repentante et maintenue tel que une fois le pays "libéré" par l'armada US. Braves képis qui ont traînés de petites menottes d'enfants vers les gazages et qui sont morts tranquillement dans leur lit "français"! La "Shoah ideology" met en cause les "français" en général mais jamais la police et accessoirement ducon Pétain (où le brouillage simpliste du passé rejoint la comédie politique bourgeoise actuelle: papy Copé tient le rôle!).



[2] Voire que le dit communisme stalinien était antisémite parce qu’il traitait de fous ses opposants ; au pays du délire plus déconnant que déconcertant de certains bigots juifs, au fond ordinairement nationalistes.

3 commentaires:

  1. Nous apprécions bien entendu la manière lucide que tu as eue d'écrire sur la "disparition" de Jean Ferrat...Nous avons donc relayé ton texte en comm' sur notre blog http://nosotros.incontrolados.over-blog.com...
    Notre texte est visible aussi sur Beta.
    Bien cordialement.
    Steph.K

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  2. L'hôpital d'Aubenas est un hôpital de province mais pas de merde.

    Qui êtes vous pour parler ainsi d'endroits que vous ne connaissez peut-être pas ?

    Je vous demande de bien vouloir rectifier votre texte.

    Si les services publics délivrent de la merde, ce n'est pas leurs fautes mais celle de l'Etat ploutocrate, tendance libertarienne, le personnel hospitalier ne fait que colmater les brèches.

    Devotion

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  3. Merci pour cet hommage à Ferrat, Jean-Louis.

    Je ne sais pas pourquoi, mais je savais que tu le ferais... comme tu l'a fait.

    Amicalement,

    Hyarion.

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