"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

vendredi 26 mai 2017

LE PROLETARIAT PEUT-IL GERER LA SOCIETE A LA PLACE DE LA BOURGEOISIE? UNE EXPERIENCE MARQUANTE/ LA VERRERIE OUVRIERE A ALBI

LA VERRERIE OUVRIERE D'ALBI OU SOCIALISTE?

On connaît vaguement l'existence d'une « verrerie ouvrière » constituée à la fin du 19e siècle, qui fût un temps le joyau propagandiste du parti socialiste français et une expérience courageusement soutenue par Jaurès. Cette expérience certains l'ont plus ou moins annexée pour justifier le mythe autogestionnaire anarchiste puis gauchiste, il s'agit d'un autre contexte qui pose la question de la gestion de la société par la classe ouvrière mais sans renverser l'Etat, et qui entre complètement dans la conception réformiste où au bout du compte l'électorat ouvrier est sensé faire triompher électoralement son parti socialiste qui n'aura plus qu'à s'emparer pacifiquement des rênes de l'Etat bourgeois pour en extirper le capitalisme (ce que pensaient et Jaurès et Lénine, ce dernier de façon non pacifiste). L'expérience des LIP à Besançon est une petite chose localiste, au ras des pâquerettes du syndicalisme gauchiste face à l'effritement du moloch stalinien. En 1896, à Albi, l'expérience d'une entreprise contrôlée par une partie de la classe ouvrière a un énorme retentissement jusque dans l'Internationale.
Le projet de verrerie « ouvrière » a une tout autre dimension que la fabrique « autogérée » à Lip (en fait géré par les bonzes syndicaux) et surgit à la suite d'un des plus grands conflits sociaux en France à la veille du XXe siècle, et aussi peu connu d'ailleurs que le déroulement du projet albigeois et carmausin. En interstice, je vous repique un résumé de ce qui a précédé 1896, 1895... A l'époque il y a foison de patrons macronesques, et cette volonté farouchement bourgeoise de renouveler l'exploitation salariale.

Il ne faut pas oublier que c'est encore l'époque des coopératives ouvrières qui, comme les syndicats, contribuent à l'élaboration de la conscience de classe, et de cette partie de sa conscience qui n'imagine pas que cette classe ne doive être amenée un jour à « gérer » la société entière. Vous verrez dans la suite de ce passionnant compte-rendu que la dispute sur la création, la pérennité et l'éventuelle exemplarité de l'expérience albigeoise a mobilisé toutes les fractions du mouvement ouvrier, et vous verrez que les anarchistes ont fait une descente à Albi et porté des critiques pas toujours fausses aux « administrateurs socialistes », dont certains nous sont notoirement connus
aujourd'hui comme salopards de ministres va-t-en guerre. Après la tragique expérience de la Commune de Paris, le courant socialiste croit comme beaucoup de prolétaires à des solutions pacifiques pour dépasser le capitalisme, l'expérience et l'échec de la Verrerie, qui a coût tant d'efforts généreux non seulement aux ouvriers mais à leurs « amis » journalistes et députés, est le chant du cygne de la théorie réformiste basée sur un simple « remplacement de l'Etat », une fois que les ouvriers auraient prouvé qu'ils étaient capables de gérer une usine ; pourtant la mise en place du projet « ouvrier » et « socialiste » doit s'appuyer sur un ingénieur, des souscriptions et surtout des banquiers et les secteurs industriels qui ont besoin du verre...La première chose qu'on trouve à l'entrée de la Verrerie, c'est le local des administrateurs et du syndicat...

En cette période morose ou « l'élu » est élu à coups de fric et d'assommage médiatique, par une minorité de la population – le prolétariat est le grand abstentionniste – il est incroyable qu'aucune minorité marxiste révolutionnaire ne s'attache à concrétiser le « but communiste » en remettant sur le métier - face à ce monde pollué d'idéologies crapoteuses et sans avenir y- ce qui est dépassé, caduque dans la théorie et hors de la messe bordiguiste de l'invariance religieux. Heureusement on a du matériel, de profonds débats sur la période de transition à l'époque flamboyante du CCI. On y pense, on y pense...
Ayant passé une enfance « historique » à Albi, j'en profite pour saluer mes vieux potes de sacristie,
Claude de Toulouse et les frères Pradelles.(Mon livre « Les cartons d'Albi » se trouve à la bibliothèque de la ville de Lapérouse et Toulouse-Lautrec... un voisin, et à l'institut d'Amsterdam).

1895 :UNE LONGUE GREVE OUBLIEE...QUI INCITA A SE PASSER DES PATRONS...

La grève de 1895

La Grève de 1895, une des plus grandes luttes syndicales et politiques du XIXe siècle :
En 1895, la mise à pied de l’ouvrier syndiqué Jean dit Marien Baudot, pour motif d’absences répétées (notamment après avoir assisté à un Congrès des verriers à Marseille), entraîne une grève générale des verriers pendant 4 mois ayant de grandes conséquences pour le mouvement ouvrier en France.Si la fin du XIXe siècle est marquée par un climat de tensions dans le Carmausin, comme l’illustre l’incendie du Château de la Verrerie le 1er avril 1895, cette période annonce également un rapprochement entre les deux grands corps de métier composant le prolétariat Carmausin : les mineurs ainsi que les verriers, voués à lutter ensemble contre les stratégies politiques et économiques du patronat.
La grève des verriers de Carmaux, est à double tranchant pour ces derniers car elle constitue malgré eux une opportunité pour Eugène Rességuier, le patron, de mener à dessein des projets économiques, politiques et idéologiques. Ce contexte est original car rares à l’époque sont les cas où une grève ouvrière est instrumentalisée de la sorte par le patronat. Seul Jean Jaurès, réélu député de Carmaux le 20 août 1893, perçoit la fine stratégie de l’entrepreneur toulousain visant notamment à discréditer les verriers en les poussant à la faute. En réponse à cela, le député Jaurès incite les verriers à reprendre le travail afin qu’ils ne tombent pas dans le piège et contraindre Eugène Rességuier à dévoiler sa stratégie. C’est ce que font les ouvriers acceptant également de payer de leurs poches les salaires des mis à pied. Mais Rességuier refuse leur retour et impose le lock-out, mettant 1200 ouvriers au chômage. Cela devient une grève du patron cherchant à affamer les grévistes pour mieux se réserver le droit de choisir les ouvriers qu’il reprendra lors de la réouverture de l’usine, excluant explicitement les syndicalistes et socialistes carmausins. Ce sera annoncé le 7 août 1895 par voie d’affiche. Jean Jaurès demande l’arbitrage du gouvernement à la Chambre des Députés, en vain. Deux semaines plus tard, Eugène Rességuier entreprend la réouverture de la Verrerie. Afin de diviser les syndicalistes socialistes, le patron procède à un recrutement individuel, dans le Carmausin, couplé à un appel de candidature dans la France entière. Mais les verriers restent solidaires et au 15 octobre, seuls 8 souffleurs ont accepté de reprendre le travail. Seul un four a pu être rallumé à la fin du mois de septembre ».


  1. Inauguration de la Verrerie.

Le 11 janvier 1896, les verriers partaient pour Albi.
Pour se rendre à l'emplacement où s'élève aujourd'hui la verrerie d'Albi, il faut sortir de la ville par
un pont de construction récente, qui s'élève au-dessus du Tarn. De l'autre rive, le spectacle qui s'offre à la vue est singulièrement pittoresque. Le vieil Albi s'étage sur un coteau, dominé par son extraordinaire cathédrale. C'est, construite en briques, une forteresse de rêve, flanquée d'un côté par une tour qui s'élève lourdement vers le ciel comme un donjon formidable, et de l'autre par cinq clochetons, destinés à l'origine à servir d'observatoires pour guetter les mouvements de l'ennemi, en cas de siège. Au-dessous de la cathédrale, le palais avec ses tours et ses remparts.
Au bout de la ville, le pont du chemin de fer part du sommet du coteau et aboutit à une hauteur sur l'autre rive. Entre les deux ponts modernes passe, construit en contrebas, le vieux pont d'Albi, datant du treizième siècle.

***
Le premier coup de pioche fut donné le 13 janvier par M. Renard, président du syndicat des verriers de Carmaux.
Après un chômage de six mois, les verriers, transformés en terrassiers, se mirent à l'oeuvre avec ardeur. Quelques-uns, après entente préalable, allèrent s'embaucher dans d'autres verreries, car le nombre de bras à occuper était bien supérieur au nombre de bras qu'on pouvait employer à l'édification de la verrerie prolétarienne.
Deux équipes, travaillant chacune six heures, furent formées ; les salaires furent fixés à 30 centimes par heure pour les hommes, à 25 centimes pour les jeunes au-dessous de dix-huit ans, et à 15 centimes pour les enfants chargés de faire les commissions.
Sous l'intelligente direction de M. Juppont, ingénieur électricien et conseiller municipal de Toulouse, les travaux furent activés et le nivellement était à peu près terminé au commencement de mars. Les fondations des murs commençaient à sortir de terre.
Mais l'ère des difficultés commençait. Il fallait nourrir cinq cent personnes et employer utilement ces ouvriers subitement improvisés terrassiers et maçons.
Cinq maçons de profession furent embauchés, que l'on chargea de l'apprentissage d'ouvriers verriers. Leurs élèves, d'abord au nombre de dix, atteignirent bientôt celui de quarante, pendant que les autres se faisaient carriers et extrayaient la pierre nécessaire à la construction.
Mais pendant que les travaux commençaient à Albi, le désaccord survenu entre les partisans de la verrerie ouvrière et ceux de la verrerie aux verriers, entre les défenseurs de la verrerie à Carmaux et ceux de la verrerie à Albi, portait un préjudice considérable à la vente des tickets. Le comité réussissait à grand peine à réaliser 25.000 francs.
C'est alors que le comité d'action de Paris délégua à Albi M. Hamelin, avec mission de constituer la société au capital de 100.000 francs, et de ne verser l'argent chez le notaire que le jour où il signerait, au nom des organisations ouvrières, l'acte de constitution de la société anonyme « La verrerie ouvrière »1.
Les membres du Conseil d'administration d'Albi furent effrayés par cette décision, qui leur semblait devoir provoquer l'anéantissement de la verrerie, avant même sa création.
Une réunion des administrateurs eut lieu, où assistaient MM. Hamelin, Andrieux, avocat-conseil, et Frézouls, notaire à Albi, pour examiner les moyens d'arriver à fonder la Société au capital primitivement prévu de 500.000 francs, et, le 9 mars 1896, le premier quart du capital, c'est à dire 125.000 francs, était versé par les fondateurs entre les mains du notaire.
Les actions furent provisoirement réparties de la façon suivante (entre Hamelin, Charpentier, Renard, Aucouturier et Boyannique 2).
Ces actions devaient être au fur et à mesure réparties entre leurs véritables propriétaires, à savoir les organisations ayant placé des tickets. Des obstacles entravaient la construction de l'usine.
Les Compagnies métallurgiques, auxquelles on s'était adressé pour la fourniture de la charpente métallique, exigeaient le paiement intégral de leur mémoire3, avant livraison, et allaient jusqu'à demander, au cas où les travaux seraient retardés ou abandonnés, de retirer tous leurs fers, sans aucun remboursement. Devant de telles exigences, on décida de s'adresser à un petit entrepreneur de Toulouse, insuffisamment outillé. Cette obligation retarda considérablement les travaux.

***
Cependant, le dimanche 25 octobre 1896, la Verrerie ouvrière put être inaugurée.
Un beau soleil brille de tout son éclat. A neuf heures du matin, le train qui amène les invités est attendu par MM. Jaurès et Rochefort. En descendent MM. Flaissières, Dormoy, maire de Montluçon, Viviani, Sembat, Vaillant, Walter, Labussière, Leconte, Antide Boyer, Sautumier, Thierry-Cazes, Landrin, Toussaint, Renou, Bepmale, Ernest Roche, Serres, maire de Toulouse, Sincholle, délégué du Grand-Orient.
Cent soixante-cinq municipalités, sept cents4 syndicats sont représentés ou ont fait parvenir leur adhésion, ainsi que onze cents groupes ou cercles politiques et soixante-cinq coopératives.
Le cortège se rend paisiblement à la verrerie.
La grille d'entrée franchie, de longs bâtiments s'étendent à droite et à gauche, formant les deux grands côtés d'un quadrilatère d'une contenance de trois hectares.
A gauche, se trouvent situés les bureaux de l'administration et du syndicat, qui occupent l'un et l'autre le rez-de-chaussée ; le premier étage est réservé pour les appartements du personnel de l'administration et pour la salle des réunions.
Viennent ensuite, sur le même rang que les bureaux, dix bâtiments qualifiés d'accessoires, et dont quelques-uns sont destinés au magasinage du sable, des sulfates.
Un autre bâtiment servira de laboratoire, on y fera les dosages et les mélanges des éléments constitutifs du verre.
Enfin, suivant la même ligne de construction, se rencontrent l'atelier, où sera placé le pilon broyeur qu'attendent ses supports et son mécanisme, la chambre de chauffe et la machine destinée à fournir la force motrice, puis la forge où seront réparés les outils, et, pour terminer, l'atelier d'ajustage.
Faisant un angle droit avec cette ligne de constructions, s'élève, au fond de la Cour, la verrerie proprement dite. Elle mesure quatorze mètres de hauteur sur soixante mètres de longueur et vingt de largeur.
Deux des fours sont terminés.
On remarque sur les murs nus des inscriptions, qui indiquent la destination des divers bâtiments.
Nous songeons, en les regardant, remarque le rédacteur du Matin , à cette maison de Balzac, dans laquelle le grand écrivain s'était contenté de mettre, par-ci par-là, des écriteaux disant : « Ici une cheminée en marbre de Paros ; ici un lavabo en porcelaine de Chine ; ici une glace de Venise ».

* * *
Le banquet fut des plus gais.
    1. Renard, président du syndicat, après avoir souhaité la bienvenue « à tous les amis présents » ajoute :
« Tous peuvent être certains que les verriers occupés à la verrerie ouvrière sauront, à l'avenir comme par le passé, faire tout leur devoir et prouver au monde entier ce que peut la solidarité.
Nous adressons d'abord un souvenir reconnaissant à Mme veuve Dembourg, qui, par l'intermédiaire de notre généreux ami Henri Rochefort, fournit cent mille francs. Jointe au don particulier de Rochefort, cette somme forme la base de notre édifice ».

Cris : Vive Rochefort ! Vive Rochefort !
Puis, M. Jaurès, debout sur la table, demande le silence :

« Tous les camarades ici présents réclament, dit-il, La Carmagnole, cette Carmagnole qui, il y a quatre ans a été à Carmaux, en même temps que le chant socialiste, notre hymne de ralliement. Je prie donc tous ceux qui la connaissent de la chanter avec nous. »

      M. Jaurès entonne alors le premier couplet :

« Que faut-il aux républicains ? (bis)
Dur fer, du plomb, et puis du pain (bis)
Dur fer pour travailler,
Du plomb pour nous venger,
Et du pain pour nos frères ! »

L'assistance reprend en choeur le refrain :

« Dansons la carmagnole !
Vive le son (bis) du canon ! »

Le moment est venu de mettre le feu aux fours. M. Aucouturier tend une torche à M. Rochefort qui l'approche des fagots préparés, et immédiatement la flamme s'élève aux cris de « Vive Rochefort ! Vive la verrerie ouvrière ! »
Le meeting a lieu en plein air, à cinq heures, dans les locaux de la verrerie. On vend sur la porte le Chant des verriers, dû à l'inspiration de M. Gérault-Richard, et où il est question du « capitaliste Vautour ».
On y dit aussi :
« Jadis, nous crevions à la peine,
Pour le seul profit d'un voleur. »

et, pour terminer sur ce même ton :

« Citoyens, vidons notre verre,
Les bourgeois ont fini leur bail !
Bientôt règnera sur la terre
La République du travail ».

    1. Henri Rochefort « le hardi sagittaire » ainsi que l'appelle la Dépêche «après Victor Hugo », annonce, aux applaudissements de l'assistance, qu'il est allé trouver de grands distillateurs et que tous lui ont promis de se fournir à la Verrerie ouvrière.
      Il a vu également des banquiers. Eux aussi ont promis de prêter à la Verrerie des sommes relativement considérables, qui seront gagées sur les bâtiments construits.
Enfin, l'Intransigeant va ouvrir une nouvelle souscription. Son rédacteur en chef s'inscrira personnellement pour 10.000 francs. Le public suivra certainement, « de sorte que sous peu de jours vous serez, dit-il, sortis d'embarras, étant libres de toutes charges ».
M.Hamelin, délégué du comité d'action, fait le procès de l'ancien préfet, M. Doux.
Ses paroles violentes sont applaudies par l'assistance, notamment lorsqu'il déclare que l'oeuvre d'émancipation s'accomplira, s'il le faut, par une révolution non pacifique.
La nuit est tout à fait venue, lorsque M.Jaurès prend la parole ; la tribune est éclairée très faiblement par quelques lanternes en papier, et le député de Carmaux de s'écrier :

« Le jour qui tombe là-bas est le jour tombant de la force capitaliste ; mais, du côté de l'Orient, je vois déjà poindre l'aurore de la République de demain, la République sociale. Vive donc la République sociale ! ».5

* * *
M.Jaurès crut pouvoir se rendre à Carmaux, pour expliquer sa conduite et donner les raisons qui l'avaient déterminé à sacrifier Carmaux à Albi.
Le cercle républicain progressiste fit aussitôt proclamer un appel :

« Chers concitoyens,

« A cette heure, les traîtres jettent bas les masques. Le dessus du panier de la sociale va faire cortège à ceux qui nous ont dépouillés et qui poussent l'audace jusqu'à venir couronner de fleurs leurs malheureuses victimes...
« Vous comprendrez aujourd'hui, mais trop tard, ce que signifiaient ces protestations contre les arbitres de la Verrerie ouvrière, ces démissions sitôt retirées, les larmes hypocrites de ce pitre bourgeois, qui va parader à Albi. Cela signifiait une trahison calculée et voulue.
Qu'importe à ces repus la misère des autres !
Ces misérables nous répondent froidement qu'au nom de l'intérêt socialiste et révolutionnaire, et surtout au nom de leur intérêt personnel, vous devez sacrifier votre pain et celui de vos enfants.
Quelle audace ! Quel cynisme ! La misère n'a jamais effleuré cette poignée de juifs qui commanditent la haine et élèvent l'injure la plus grossière à la hauteur d'un principe. Voilà pourquoi ils songent à exiger de vous ce qu'ils seraient incapables de supporter eux-mêmes.
« Citoyens,
L'on nous provoque. C'est par un silence glacial, par le vide fait autour des traîtres, que vous saluerez cette meute qui vient vous féliciter de vous être laissé étrangler sans mot dire. Ils devraient pourtant ne pas oublier que vous les avez conspués une première fois et que, sans le secours de la force publique, vous leur auriez infligé la seule correction qu'ils méritaient.
Du calme ! Et maintenant, juifs honteux, faux ouvriers, donnez-vous la main ! Allez banqueter à l'aise ! Oubliez-vous dans une orgie complète ! Le peuple de Carmaux, par notre voix, vous flétrit !

Le cercle républicain progressiste ».

* * *
«L'orage décidément est dans l'air », affirme le correspondant de la Dépêche, à son arrivée à Carmaux.
M.Rochefort l'avait compris et il éprouva le désir d'aller visiter le saut du Tarn, donnant rendez-vous à M.Jaurès pour la soirée, à Carmaux.
Le train qui conduit M.Jaurès entre en gare à six heures. Le leader socialiste, M.Vaillant et une centaine de verriers d'Albi en descendent.
Aussitôt une bordée de sifflets éclate, mêlée aux cris de « A bas Jaurès ! A bas l'Internationale ! A bas les Prussiens ! ». Le cortège se dirige vers l'hôtel Malaterre où la musique municipale joue la Carmagnole. Le commissaire de police fait saisir les instruments.
M.Jaurès allait franchir le seuil de l'hôtel Malaterre, quand un gamin de dix-sept ans lui porte successivement deux coups de sandale et fait voler son chapeau. Un mineur, d'un coup de poing, envoie rouler le gamin.
On part pour le Cercle d'Etudes sociales, à l'autre bout de la petite ville. Un banquet de cent cinquante couverts y est organisé.
La grande réunion qui a lieu dans le local du syndicat des mineurs est à peine commencée, au milieu des cris et du bruit strident des sifflets à roulette et des cornets à bouquin6, que le commissaire de police donna l'ordre de dissoudre. Les gendarmes pénètrent dans la salle et la font évacuer, au milieu du plus grand tumulte.
M.Henri Rochefort qui arrive en voiture à ce moment-là salue la foule et fait tourner bride à son cocher. M.Jaurès annonce qu'il va déposer une interpellation, dès son retour au Palais Bourbon.
Il n'avait pu dans la réunion prononcer que les paroles suivantes :

« Je suis particulièrement heureux de montrer Carmaux aujourd'hui à nos amis socialistes de toute la France.
Ils ont entendu les sifflets de Barthou. Ils ont vu à quelles provocations abominables, à quelles brutalités révoltantes le grand patron affameur, devenu affamé, a tenté de se livrer contre nous. Nos amis se sont aperçus qu'il n'y avait ici qu'une population décidée à ne pas se laisser remettre sous le joug, qu'elle a déjà subi ».

* * *
M.Jaurès ne se tint pas pour battu. Il résolut de revenir à Carmaux le 29 novembre. Le comité socialiste annonça cette venue par l'affiche suivante :

Comité républicain socialiste
Dimanche 15 novembre 1896, à 2 heures du soir,
dans la salle du syndicat des mineurs
à Carmaux

MEETING SOCIALISTE
Au cours duquel le citoyen Jean Jaurès, député de la circonscription, rendra compte de son mandat.

Présence assurée des citoyens Millerand, Vaillant, Pelletan, Jules Guesde, Marcel Sembat, Viviani, Thierry-Cazes, Rouanet, Chauvière, Sautumier, Groussier, Henri Turot, Raymond Leygue, Clovis Hugues, Girodet, Calvinhac, Faberot, Carnaud, Antide Boyer, Chauvin.

« Camarades,
Le 26 octobre, malgré les charges de gendarmerie, malgré les violences de toute sorte, - niées il est vrai, par celui qui les ordonna – vous aviez répondu avec empressement à notre appel et vous vous êtiez rendus en nombre important à cette réunion, au cours de laquelle votre sympathique député devait rendre compte de son mandat.
« Il est de notre devoir, aujourd'hui, de protester contre les provocations et aussi contre les abus de pouvoir et les illégalités commises par ceux-là mêmes qui se posent en gardiens de l'ordre.
« A cet effet, nous vous convions à venir en foule à la manifestation socialiste que nous avons organisée et à laquelle assisteront, aux côtés du citoyen Jaurès, les élus socialistes et les militants délégués des organisations ouvrières.
« Nous verrons bien si, cette fois encore, les stipendiés de la réaction oseront essayer de nous empêcher de manifester nos sympathies à ceux qui en sont vraiment dignes et si les dirigeants rétrogrades voudront, encore une fois, mettre un élu dans l'impossibilité de rendre des comptes à ses mandants.
« Citoyens,
Par votre fermeté, par votre sang-froid et par votre énergie, vous montrerez à la France ouvrière et socialiste qui a les yeux sur vous que Carmaux n'a rien abdiqué ni de sa fierté, ni de son indépendance.
« Vive la République sociale ! ».

Dès que M.Jaurès mit le pied sur le quai de la gare de Carmaux, vers onze heures du matin, il fut accueilli par une clameur immense : « A l'eau ! Fainéant ! ». Des cornets à bouquin ajoutent leur bruit assourdissant au cri strident des sifflets à roulettes.
M.Jaurès est accompagné de MM.Millerand, Viviani, Vaillant, Camille Pelletan, Sembat, Deville, Coutant, Chauvin, Chauvière et Dejeante, députés socialistes.
Précédé de deux commissaires de police, le cortège s'engage dans l'avenue de la gare. Les premières maisons sont occupées par les verriers de l'usine de M.Rességuier. Des croisées partent les projectiles les plus variés, des savates, des trognons de choux, des boules de cendre, de chaux ou de farine.
Il est midi lorsque le cortège arrive à l'hôtel Boyer, situé sur la grande place de Carmaux, où est servi un déjeuner. A ce moment, la musique municipale attaque la Carmagnole, à laquelle répond la Marseillaise, jouée par la musique rivale.
La verrerie Ste-Clotilde et l'hôtel Malaterre d'où étaient partis les sifflets et la Carmagnole, à la première visite de M.Jaurès, avaient été fermés.
Le meeting devait avoir lieu à deux heures. Plus de quatre mille personnes sont massées dans la salle du syndicat des mineurs et dans la vaste cour qui la précède.


À suivre...


NOTES:


1M. Hamelin avait ordre de « tout casser » s'il ne parvenait pas à constituer les fonds nécessaires à la verrerie.
2Et aussi : Marien Baudot, Davidot, Gaudin, Gidel, Renoux, Oulmière, Corrigé, Bruyas, Andouillé, Granger ; je ne reproduit pas ici les colonnes de chiffres (JLR).
3Le devis à l'époque.
4La faute au terme invariable est celle du bulletin mensuel du « Musée social » (drôle de nom pour un organe socialiste ! (JLR)
5Belle prescience de Jaurès, à la suite des Marx et Engels, par rapport à ce qui allait se passer à peine deux décennies plus tard, au cours d'un certain octobre 1917. (JLR)
6Instrument de musique en forme de serpent, de la famille des cuivres, très utilisé jadis dans les fêtes populaires et carnavals.

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