"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mercredi 20 novembre 2013

LE NAZISME UN PRODUIT DE L’IMPERIALISME ET DU NATIONAL-SYNDICALISME




 On n’en a jamais fini de réfléchir sur les causes de l’apparition du national-socialisme surtout en dehors des poncifs superficiels de la propaganda bourgeoise, et des analyses fantasmatiques a-historiques et stupides qui voient derrière chaque acte raciste une résurgence du « fachisme ». Le fascisme sous ses diverses formes restera avant tout un produit de la Première boucherie mondiale, déjà célébrée préventivement à 2014 depuis le 11 novembre de cette année sans que soit levée ou rappelée la moindre analyse des conditions de la paix provisoire sous une énième glorification du sacrifice des pioupious ; sans non plus aucun renvoi à la November Revolution en Allemagne… Chineur invétéré j’ai trouvé au hasard d’une brocante le premier tome des mémoires de Benoist-Méchin : « A l’épreuve du temps, 1905-1940) » (ed Julliard 1989). Très intéressant malgré le parcours chaotique de ce germanophile tôt fasciné par la bande à Hitler et qui a échappé de peu à la guillotine en 1945 après avoir été ministre de Pétain. Malgré ce parcours peu glorieux, il reste l’historien d’une histoire de l’armée allemande référentielle. Ses mémoires ont l’air d’avoir été rédigées un  tantinet modifiée après coup pour passer pour anticipateur ou prévisionniste ; mais, sans modifier notre compréhension du nazisme/fascisme comme produit du capitalisme décadent, les extraits qui suivent permettent de mettre en lumière deux causes complémentaires à la « montée de l’extrême droite » (pour parodier le langage de notre gauche-bobo actuelle en France) au moment où la révolution internationale a du plomb dans l’aille au début des années 1920 :
-          l’occupation de la Ruhr par l’armée française au titre des « réparations » de guerre dues par le pays vaincu, dont le tableau inflationniste et la misère expliquent les émeutes de « résistance nationale » dont le parti nazi va se présenter comme le principal héraut,
-          et l’action corruptrice des syndicats – qui avaient été complices de  la contre révolution en 1919 - déjà en grande partie pré-staliniens lors des grèves « nationales unitaires », avec cette nouvelle conception de la « grève gouvernementale » de type union nationale (contre l’occupant impérialiste français). Ainsi est instaurée une grève nationaliste – une sorte de national-syndicalisme - où les appels à la fraternisation par des comètes communistes en peau de lapin comme Doriot et Cie sentent le soufre ou plutôt déjà le bla-bla inconsistant, pas le véritable esprit internationaliste. Hitler s'inspirera de l'expérience syndicale de Mussolini sur la base de son fameux "Etat corporatif", qui définit que tout Etat moderne a besoin de syndicats comme les ouvriers à l'époque qui ont encore besoin d'une casquette.("Les syndicats, avec le système corporatiste, se sont convertis en engrenage de l’appareil étatique bourgeois". Andrès Nin)

Cette partie du témoignage de Benoist-Machin, même rewrité après-coup[1], est illustratif de la défaite du mouvement ouvrier : quand les ouvriers défilent en rang comme des soldats c’est qu’ils sont soumis comme en Russie et qu’ils n’ont plus l’initiative, même si cela prendra dix ans pour les mettre tous à la raison (…militaire), de 1923 à 1933 date de la victoire électorale d’Hitler. Après l’écrasement de l’insurrection ratée spartakiste, le sale boulot de dévitalisation de la lutte révolutionnaire de classe est véritablement concocté dans cet étau de l’occupation militaire française et de la grève unitaire chauvine des syndicats. Une grève de « défense nationale » ne peut plus être une grève dangereuse pour l’Etat bourgeois. L’occupation arbitraire du Capital français qui veut à tout prix se rembourser sur les masses exploitées aboutit à les souder à leur propre bourgeoisie. En ce sens on peut souligner brièvement comme réflexion sur cette contribution mémorielle par un historien déchu, mais resté en grande partie lucide, que ce qui caractérise le nazisme en premier lieu n’est donc pas le racisme mais la dissolution des intérêts de classes opposées dans l’union nationale vers le retour (le recours) à la guerre dans la crise, où la misère n’est plus un facteur de conscience pour l’émancipation mais un des ferments pour le chacun pour soi…en faveur du sacrifice national-impérialiste. Et au souvenir des humiliations de 14-18…

1923 LE DRAME ALLEMAND

(…) M.Cuno, qui exerce les fonctions de Chancelier du Reich depuis le 22 novembre dernier, a répondu à l’entrée de nos troupes dans la Ruhr par une décision inattendue : il a décrété l’état de « résistance passive ». En application de cette mesure, le Cabinet de Berlin a défendu à tous les fonctionnaires de la zone occupée d’avoir le moindre contact avec les autorités militaires et civiles franco-belges. Cette mesure s’assortit d’une série d’interdictions dont la gravité ne saurait être sous-estimée : refus d’exécuter les livraisons de charbon et  d’acier prévues au titre des Réparations en nature ; cessation officielle des paiements ; refus de subvenir aux frais des forces d’occupation ; grèves par ordre gouvernemental des chemins de fer, des administrations civiles, des douanes et des postes ; abandon systématique des mines, des voies ferrées, des ateliers ; mise hors service des signaux, des aiguillages, des installations électriques, des téléphones. De plus, le syndicat patronal du Charbon, qui est le cerveau du bassin minier et qui détient tous les leviers de commande de cette organisation, a quitté Essen dans la nuit qui a précédé notre arrivée en emportant avec lui toutes ses archives… ».
Du coup tout est paralysé. Je ne m’étonne plus du spectacle que m’a offert la ville ce matin, sans un passant sans un tramway, sans la moindre équipe de travailleurs… Je me demande si je ne brosse pas un tableau trop sombre de la situation. Mais non : à peine…
-          Tout cela c’est du bluff déclare le commandant Soyer d’un ton péremptoire. Jamais le Chancelier Cuno n’aura assez d’autorité pour faire appliquer ces mesures. Le peuple allemand n’est pas fou ! Il ne va pas se suicider pour un gouvernement qu’il méprise !  Quand il en aura assez de battre la semelle il se tournera vers nous pour nous supplier de lui donner du pain et du travail. Après quelques jours de cafouillage, la situation redeviendra normale. Le tout est de ne pas perdre notre calme et de nous montrer décidés à imposer notre volonté !
Je souhaite que le commandant ait raison, mais je n’arrive pas à partager son optimisme. Certes, le chancelier Cuno n’est pas populaire. Mais là n’est pas la question. En promulguant « l’état de défense passive », il s’est rallié la presque totalité de l’opinion. A ce point de vue, l’attitude des syndicats est révélatrice. Voilà bientôt deux ans que j’étudie leurs réactions. Je les connais donc assez bien. Leur puissance et leur degré d’organisation n’ont d’égales que leurs divisions. Ce sont ces divisions qui les ont empêchés jusqu’ici de réussir tout mouvement d’envergure. D’une part syndicats patronaux et ouvriers s’affrontent quotidiennement. De l’autre, syndicats communistes, socialistes et démocrates-chrétiens sont à couteaux tirés. Au sein même des syndicats, les diverses fédérations ne s’entendent guère : mineurs, cheminots, métallurgistes, travailleurs du textile et ouvriers agricoles sont constamment en désaccord. Or, cette fois-ci, pour la première fois, leurs points de vue coïncident. Patrons, fonctionnaires, techniciens, salariés tous sont d’accord pour appliquer les consignes de cessation du travail. Plus encore : ils exhortent  les travailleurs à abandonner leurs chantiers sans se préoccuper du sort des machines. Notre entrée dans la Ruhr fait l’unanimité contre nous. Je sais bien que les services secrets de notre état-major vont s’efforcer de la briser. Mais y parviendront-ils assez vite pour éviter le pire, c'est-à-dire l’extinction des hauts fourneaux et l’épuisement des stocks sur les carreaux des mines ? Car, alors, la situation deviendra proprement catastrophique.
(…) Quand j’arrive à mon bureau, une nouvelle pile de journaux, d’appels à la grève et de tracts s’amasse sur ma table. Décidément la résistance allemande ne faiblit pas. Tout donne à penser qu’elle va encore se durcir. Chez nous, il a fallu rappeler les soldats de la classe 19 et plusieurs sections de chemins de fer, car le contingent n’y suffit plus. Ils ont repris l’uniforme en rechignant et leur moral semble assez bas. L’état-major, de son côté, commence à s’énerver car tous les interlocuteurs sur lesquels il comptait se dérobent les uns après les autres. Il a l’impression – ce qui n’est pas faux – de s’escrimer dans le vide. Pour tenter de briser la grève, nos troupes faisant tache d’huile étendent leur action à l’ensemble du bassin minier. Le 15 janvier, elles occupent Bochum, le centre de la production du coke ; le lendemain, Dortmund, mais sans autre résultat que d’aggraver la crise.
Alors le gouvernement français décide de recourir à la manière forte. Le même jour (16 janvier), la Commission des Réparations constate « deux nouveaux manquements » de l’Allemagne, sans d’ailleurs préciser lesquels. Ce « constat » permet à la Haute Commission Interalliée des Territoires Rhénans de décréter la saisie de certains revenus du Reich en territoire occupé : douanes, licences forêts domaniales, impôt sur le charbon (18 janvier). Une semaine plus tard, la Commission des Réparations déclare que l’Allemagne est en état de « manquement général ». En conséquence, les gouvernements français et belge décident d’interdire tout envoi de coke et de charbon de la Ruhr à destination de l’Allemagne non occupée. Cette interdiction est bientôt étendue aux produits métallurgiques et fabriqués. Ainsi, déclare M. Tirard, président de la Haute Commission Interalliée, la Rhénanie et la Ruhr vont se trouver séparées du reste de l’Allemagne ».
Mais, à mesure que les autorités alliées multiplient les mesures de rétorsion, tout l’édifice économique allemand s’écroule entre leurs mains. La production du charbon, qui avait été de 90 millions de tonnes en décembre 1922, tombe à 8 millions et demi en févier 1923 et à zéro en mas. Sur 70 hauts fourneaux en activité le 1er janvier, trois seulement sont encore allumés le 15 mars. Les stocks de coke et de charbon s’épuisent. Le trafic ferroviaire s’immobilise totalement. Il devient impossible de ravitailler la population rhénane que la paralysie de son réseau ferré risque de réduire à la famine.
L’extinction des hauts fourneaux, l’épuisement des réserves de coke et de charbon, la paralysie des transports ne sont pourtant pas les éléments les plus spectaculaires de ce tableau sinistre. L’effondrement de la monnaie a des effets plus dévastateurs encore. Celui qui n’a pas vécu l’inflation en Allemagne entre 1922 et 1924 ne peut se faire une idée de l’impression de terreur qu’elle a laissée derrière elle. Le dollar, qui valait 4 marks le 11 novembre 1918, en vaut 75 le 1er juillet 1921, 401,49 le 1er juillet 1922, 7260 le 1er juillet 1921. Après quoi la chute s’accélère d’une façon vertigineuse, pour atteindre des chiffres que l’esprit ne parvient même plus à concevoir : un million cent mille marks le 1er août 1923, 13 millions le 4 septembre 242 millions le 1er octobre, 130 milliards le 1er novembre 42 000 milliards le 30 novembre. C’est dire qu’avec un dollar on pourrait acheter toute une ville si les prix ne montaient pas d’une façon presque aussi fulgurante. L’argent se dépréciant d’heure en heure les ouvriers exigent de toucher leur paye deux fois par jour, à midi et le soir. Encore leurs épouses doivent-elles se précipiter au marché pour dépenser leurs « allocations » - on n’ose plus parler de salaires – avant qu’elles ne soient totalement dévalorisées. Un ticket de tram – là où il en roule encore – coûte 1 milliard de marks le lundi et 2 milliards le lendemain. Les timbres collés sur les lettres mises à la poste le matin se déprécient à tel point dans le courant de la journée qu’ils ne valent plus rien à l’heure où ces lettres sont remises à leur destinataire. Un chien perdu est recueilli par la police. Quand son maître – Kiki vonMumun – vient le chercher au commissariat où la bête a passé la nuit on lui réclame 3 milliards de marks pour prix de sa nourriture (une gamelle de patates avariées sans quoi ç’eut été le double). Ne sachant plus que faire, les municipalités, les communes, voire certaines entreprises se mettent à imprimer leur propre monnaie ; mais ces assignats se déprécient encore plus vite que les billets de la reichsbank.
(…) Car la résistance allemande ne faiblit pas. Elle s’intensifie et pend de jour en jour un caractère plus agressif. Le nombre des sabotages augmente. On en compte 127 le 12 janvier ; 342 le 20 ; 1083 le 1er février. Nos services techniques ne savent bientôt plus où donner de la tête. Ce ne sont que câbles téléphoniques arrachés, rails déboulonnés, élévatrices mises hors de service, locomotrices immobilisées. Les nuits, surtout, deviennent angoissantes. Certains de nos détachements tombent dans des embuscades où des groupes de manifestants les assaillent à coups de pierres. Demain sera-ce à coups de grenades offensives, distribuées par des réseaux d’agitateurs clandestins ? L’insécurité devient générale. Il est plus que jamais recommandé de ne pas circuler en ville sans être armé.
(…) Un matin, en entrant dans mon bureau, le commandant Soyer me remet un questionnaire  « secret et confidentiel » émanant des bureaux de la rue Saint-Dominique. On y demande ce que pense l’état-major de l’armée du Rhin d’un nouveau parti politique qui s’est fondé depuis peu à Munich, le Parti National Socialiste Ouvrier Allemand ou NSDAP dont l’animateur serait un certain Aloysius Hitler.
(…) A partir de la première quinzaine de février, les rues retrouvent un peu d’animation. Mais les passants que l’on croise sont mornes et hâves. Leurs conditions d’existence sont devenues très précaires, car ils ont épuisé leurs dernières ressources et leurs indemnités de chômage ne leur sont versées qu’à intervalles espacés. De quoi vivent-ils ? C’est une énigme. Certes, les mineurs de la Ruhr sont une race robuste, habituée à subir les épreuves les plus dures. Mais, bien que leurs vêtements soient élimés et leurs visages amaigris, ils ne semblent nullement disposés à suspendre la grève. Jusqu’à quand tiendront-ils ? Vraiment, on n’a pas tort de les assimiler à une armée. Ils défilent au pas cadencé en longues colonnes grises et s’assemblent par milliers devant les soupes populaires, où la municipalité leur fait distribuer une maigre pitance (les autorités d’occupation ont voulu s’y opposer, dans l’espoir que la faim les obligerait à reprendre le travail, mais elles ont dû y renoncer, de crainte de provoquer des émeutes). A présent, toujours silencieux, ils font la queue pendant des heures en battant la semelle dans le brouillard glacé du petit matin, jusqu’à ce qu’on leur remette une portion de chou rouge et trois louches de soupe claire avec lesquelles ils devront se nourrir ainsi que leur famille, jusqu’à  la prochaine distribution de vivres. Ah ! c’est bien vrai : pour les habitants de la Ruhr, l’année 1923 est « l’année inhumaine »…
Pendant ce temps, loin de se calmer, la tempête qui gronde autour du Stahlhof s’étend au reste du pays. A Berlin, les ouvriers du S.P.D. organisent des meetings de solidarité et menacent de se mettre en grève à leur tour, si le Chancelier Cuno s’incline devant les ultimatums des autorités d’occupation. L’effervescence gagne le Hanovre, la Saxe et la Thuringe. L’agitation dépasse même les frontières du Reich. A Paris, où vont avoir lieu des élections générales, les partis s’affrontent en de furieuses diatribes. Les partis de gauche, qui se sont constitués en « Cartel », font campagne contre « l’aventure insensée où Barthou et Poincaré ont précipité la France » et invitent leurs électeurs à chasser du Parlement la Chambre « bleu horizon », née des élections de 1919. M.Tirard avait prédit que « la Ruhr se trouverait bientôt séparée de l’Allemagne ». Or l’on assiste plutôt au phénomène contraire : sous la pression des événements, l’Allemagne rassemble ses forces, tandis que la France divise les siennes. Ajoutons à cela que le Quai d’Orsay est en conflit ouvert avec Downing Street. La « solidarité franco-britannique » n’est plus qu’un vain mot. Les anglais, on le sait, ont désapprouvé notre intervention, ont interdit à nos convois de transiter par leur zone ce qui nous a créé des complications sans nombre. Ils assistent avec ironie au spectacle de notre impuissance et refusent de nous aider de quelque façon que ce soit. Quand on songe que nous sommes entés dans la Ruhr pour accélérer la livraison des Réparations allemandes et que notre action a eu pour effet principal de les arrêter totalement, on commence à se demander comment se terminera cette affaire. Faut-il s’étonner dans ces conditions, si les actes de terrorisme se multiplient au point d’atteindre le chiffre record de 2713 sabotages pour la seule journée du 18 février ?
C’est le moment que choisit le Parti Communiste Français pour entrer en scène. Déjà son Bureau Politique a publié des motions annonçant sa volonté d’apporter « son soutien total aux grévistes de la Ruhr dans leur lutte révolutionnaire contre les Magnats du charbon » et invitant les ouvriers français de Lorraine à en faire autant « pour briser la tyrannie monopoliste des Maîtres de forges ». A présent, il envoie des militants dans les centres miniers, pour exhorter les travailleurs allemands à intensifier leur résistance, tant à l’égard de leurs patrons que des autorités d’occupation. Le colonel Havard me prie de me mettre en civil et m’envoie assister à une de leurs réunions.
L’orateur parle du haut d’une petite tribune improvisée. Ses cheveux blonds taillés en brosse et sa carrure massive me font tout d’abord penser qu’il s’agit d’un allemand. Erreur : c’est un jeune berrichon dont j’apprendrai par la suite qu’il s’appelle François Chasseigne (je le retrouverai quelque vingt ans plus tard dans des circonstances très différentes et nous deviendrons d’excellents amis). Je ne me souviens pas exactement de ses paroles. Mais je garde en mémoire sa silhouette carrée, son visage volontaire et sa voix chaleureuse. Il suscite un fort courant de sympathie par sa façon directe d’aborder le problème. Par son courage aussi car il n’y va pas par quatre chemins. Enfin un français qui ose dire tout haut ce que je ressens en moi-même depuis que je suis arrivé ici ! Par moments, sa franchise m’effraie. J’ai peur qu’on ne l’arrête avant la fin de la séance. Mais mes craintes sont sans fondement. De retour au Stahlhof, un des officiers de la D.G.C.R.A. m’apprend que c’est en pleine connaissance de cause qu’on l’a laissé parler.
-          Nous espérons, me dit-il, qu’il sèmera la zizanie parmi les diverses tendances syndicales et contribuera, par là, à la dislocation du Front Commun.
A quelques jours de là, en parcourant les journaux, je tombe sur un article rédigé en français. Il se termine ainsi : « Tant que le danger existera, tant que la Ruhr sera occupée, tant qu’une baïonnette française menacera la poitrine d’un ouvrier allemand, nous devons propager notre mot d’ordre : Fraternisez ! ».
Fraternisez ! Ce seul mot suffit à m’électriser (dirai-je qu’il réveille mon « complexe de Pollux » ?)[2]. Il s’adresse manifestement aux membres de l’armée d’occupation. Qu’attendé-je pour y répondre ? N’est-il pas temps de mettre mes actes en accord avec mes convictions ? Voilà assez longtemps que je vois se dérouler autour de moi des actions qui me révoltent et auxquelles je prête la main comme si je les approuvais. Je voudrais bien savoir qui a écrit cet article[3] (…)
L’évolution de la situation durant la première quinzaine d’avril prouve à quel point mes craintes étaient fondées. La foule, qui a fait preuve jusqu’ici d’une discipline remarquable, commence à manifester des signes de nervosité. Est-ce le début de la grande lame de fond que chacun redoute ici, sans oser le dire ? Jusqu’à ces derniers jours lors de mes sorties en ville je me suis volontairement abstenu de prendre mon revolver avec moi. Je me suis mêlé, désarmé, à la foule des chômeurs. J’ai trinqué avec des ouvriers autour des tables en bois des Bierstuben. J’ai discuté avec les clients du Schiftchen, le charmant petit café que fréquentait Schumann au temps où il composait sa Symphonie Rhénane et où l’on montre encore la table où a dîné Napoléon, sans penser une seconde que ma vie puisse être menacée. N’y avait-il pas plus de quatre ans que la paix était signée ?
Mais, à présent, l’atmosphère a changé du tout au tout. Où que j’aille je me sens environné par un mur d’hostilité. Quand j’entre dans un local, on me regarde de travers et les conversations s’arrêtent. Le temps de la « fraternisation » est passé. Si je tentais de le faire, je crois que l’on me prendrait pour un provocateur. Aussi ai-je décidé de ne plus quitter mon revolver.
(il raconte ensuite la manifestation de masse à Recklinghausen où la troupe française charge la foule, ses généraux ayant refusé de négocier)
(…) Le lendemain à son réveil, la ville est plongée dans une sorte d’hébétude. Les deux camps font le décompte de leurs victimes. Chez nous, il y a deux morts et huit blessés légers. Les manifestants, eux ont treize morts à déplorer. On ne connaîtra jamais le nombre exact de leurs blessés.
(Il décrit ensuite les lupanars où une bourgeoisie répugnante s’éclate servant de modèle au dessinateur caustique Georges Grosz)
… Comment peut-on se dégrader ainsi ? C’est ça les « classes dirigeantes », « l’élite » de l’Allemagne weimarienne ? Non. C’est l’écume d’une société en décomposition, qui ne songe qu’à l’or, au sexe – et à la spéculation qui permet d’accéder rapidement aux deux.
(…) Jusqu’au 11 janvier 1923, la France avait encore en main tous les atouts de sa victoire et notamment celui qui en est l’attribut essentiel : l’initiative. Elle aurait pu faire preuve d’imagination, prendre hardiment les devants, faire faire à l’organisation de l’Europe un bons en avant de vingt ans. N’eût-ce pas été une tâche à la fois exaltante et digne d’elle ? Mais il aurait fallu, pour cela, qu’elle cessât de se cramponner au traité de Versailles, qu’elle renonçât au rôle d’huissier hargneux exigeant obstinément l’exécution de clauses inexécutables ; il aurait fallu, en un mot, qu’elle saisisse au vol l’occasion qui s’offrait à elle de remplacer un texte déjà frappé de caducité par un nouveau modus vivendi franco-allemand. Pourtant elle n’en fait rien. Une conjuration d’intérêts égoïstes et de passions aveugles s’efforcera de la maintenir dans la voie où elle s’est engagée.
Certes, les avertissements et les mises en garde ne lui manqueront pas : mais ils viendront d’ailleurs et ne seront pas écoutés. Ce sera seulement lorsque Stanley Badwin, le Premier britannique, aura fait savoir à la Chambre des Communes « que l’occupation de la Ruhr équivaut à un véritable désastre économique » ; qu’il aura notifié à Paris « qu’aux yeux de l’Angleterre, la France a outrepassé les droits que lui conférait le traité de Versailles » ; que le comte Sforza aura déclaré au Parlement italien « qu’en recourant à une action isolée, la France a commis la faute impardonnable de polariser sur elle seule l’hostilité des milieux nationalistes allemands », que Poincaré et Barthou comprendront qu’ils auraient tort de s’obstiner. Tout ce qu’ils pourront faire alors consistera à sauver la face. Ils « consentiront » à évacuer la Ruhr (sans voir que ce consentement les sauve du désastre), moyennant l’abandon de la résistance passive et une évaluation plus « réaliste » de la capacité de paiement de l’Allemagne. Lorsque, le 13 août 1923, le chancelier Cuno sera remplacé par Stresemann et la Chambre bleu horizon par le Cartel des gauches, une page aura été tournée dans l’histoire de l’après-guerre, mais une chance inespérée aura été perdue ».

PS: Lire le très bon article de Nin: Le fascisme italien rédigé en 1930 extrait:
 

Qu'est-ce que le fascisme ?

Le fascisme.... Quand on parle du fascisme, la première chose qui s'impose est de préciser la signification du mot. Fréquemment, on considère de façon erronée comme fasciste tout gouvernement bourgeois qui passe par-dessus, ou tout comme, les institutions démocratiques et se distingue par sa politique répressive. Si cette appréciation était juste, il faudrait considérer comme fascistes, par exemple, le tsarisme russe, la dictature de Porfirio Díaz au Mexique avant-guerre, la dictature royale en Yougoslavie ou celle de Primo de Rivera, qui vient de s'abattre si peu glorieusement sur l'Espagne. C'est évident que la mise en œuvre de méthodes dictatoriales et répressives ne constitue pas l'unique trait caractéristique du fascisme.
Nous essayerons de résumer, de façon concise, les causes et les particularités de ce mouvement.
À notre avis, ses causes fondamentales sont les suivantes :
  1. le désenchantement résultant de la guerre ;
  2. les inconsistances des relations capitalistes et la nécessité de les consolider par des moyens dictatoriaux ;
  3. la menace ou l'échec de la révolution prolétarienne ;
  4. l’existence d'un grand nombre d'éléments sociaux "déclassés" ;
  5. le mécontentement et la désillusion de la petite bourgeoisie.
Quels sont les traits caractéristiques du mouvement ?
  1. l'objectif de consolider la prédominance du grand capital ;
  2. le rejet des institutions démocratiques auxquelles on substitue des méthodes nettement dictatoriales ;
  3. la répression acharnée contre le prolétariat (destruction des organisations ouvrières par des procédés "plébéiens", selon la juste expression de Trotsky, mesures d'extrême violence, allant jusqu'à la destruction physique, contre les militants ouvriers, suppression des acquis de la classe travailleuse, établissement d'un régime d'esclavage dans les usines, etc..) ;
  4. l'utilisation, comme base du mouvement, de la petite bourgeoisie urbaine et rurale et des éléments "déclassés" (spécialement des ex-fonctionnaires de l'Armée rentrés du front) ;
  5. une politique extérieure d'expansion impérialiste.





[1] Avec l’invention de la notion de « résistance allemande », sans doute à charge de revanche pour ce plumitif qui avait combattu la « résistance française »…
[2] Dans la mythologie grecque un des deux fils de Zeus en âge de porter les armes.
[3] Je ne l’apprendrai que dix ans plus tard, au hasard d’une conversation : c’est jacques Doriot.

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