"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

vendredi 9 juillet 2010

UN DOCUMENT TRES IMPORTANT POUR LA FILIATION MAXIMALISTE

(MAIS OU EN EST LA FILIATION?)

« Le groupe ouvrier du parti communiste russe » (1923-1937) G. Miasnikov, organisation de la traduction, introduction, compilation et notes de Michel Olivier.
« Nous nous réjouissons avec toi, camarade Lénine ! Tu es donc le chef d’un prolétariat qui n’existe même pas !Tu es le chef du gouvernement d’une dictature prolétarienne sans prolétariat ! Tu es le chef du parti communiste mais non du prolétariat ! »
Gabriel Miasnikov


Poursuivant un travail indispensable d’historien du mouvement révolutionnaire maximaliste, Michel Olivier met à la disposition du public un document exceptionnel, rassemblant des textes traduits du russe et inaccessibles jusqu’ici en Occident. Après 68, la plupart des militants dits ultra-gauche comme la noria trotskienne croyaient tout savoir. On disputait aux trotskiens la primeur de la dénonciation du stalinisme en évoquant les « gauches internationales » dites allemande (cf. le KAPD) et italienne (le courant de Bordiga) ; certains avaient vaguement entendu parler des oppositions russes par la lecture de Ciliga, mais n’attachaient guère d’importance à l’Opposition ouvrière de Kollontaï (une opposition pour simplement « gérer la dégénérescence ») ni au groupe d’intellectuels dits « centralistes démocratiques ». L’ « ouvrier » Miasnikov restait un type honnête, assez exemplaire de ceux qui maintenaient les positions révolutionnaires et ne craignaient pas de critiquer Lénine et Trotsky les « célébrités » comme disait Miasnikov. L’importance de Miasnikov et de ses camarades était en vérité beaucoup plus considérable que nous ne l’imaginions, jeunes éphèbes d’un bolchevisme brumeux et évanescent. Il est bien « l’ultime bolchevik » !
Sa place éminente est enfin comblée par ce travail très documenté qui permettra non seulement de combler notre ignorance mais d’enseigner aux néophytes révoltés et avides de théorie qu’il y avait autre chose que des « célébrités » face à Staline, comme ce Trotsky finalement assez répugnant comme le montre la correspondance où il apparaît plus proche des « acquis staliniens » et refuse toute solidarité politique et personnelle à un Miasnikov isolé et pourchassé. Miasnikov a toujours en tête la révolution mondiale et définit toujours les moyens classiques marxistes pour la généraliser : « La meilleure aide que le prolétariat des autres pays puisse apporter au prolétariat russe c’est une révolution dans son propre pays, ou au moins dans un ou deux pays de capitalisme avancé » (p.25).

Je porte deux critiques au travail valable de défrichage de Michel Olivier. La première, de forme, franchement il est regrettable qu’il n’ait pas choisi de le publier sous forme de livre ; je lui avais proposé de le faire sous couvert de mes éditions du pavé, et cela ne lui aurait pas coûté plus cher que la centaine de brochures qu’il a édité à ses frais. Cette vieille habitude d’ex-militant du CCI de publier en brochure est vraiment néfaste. Les brochures, comme les journaux ne se conservent pas, filent un jour à la cave et y moisissent. Plus personne n’est attiré par les brochures excepté une poignée de connaisseurs et les libraires n’en veulent pas vraiment. Le livre lui est passe-partout et s’inscrit dans la durée. J’en appelle évidemment à un éventuel éditeur sérieux de textes rares de s’engager à reprendre ce travail rare et qui peut faire l’objet d’une demande importante tôt ou tard. Evidemment on ne peut pas compter sur les ânes d’Agone qui publient le triste Rouillan, ni les Cahiers Spartacus qui s’obstinent à ne republier que d’insignifiants textes anarchistes, ni Smolny qui préfère publier les diarrhées du libertaire Janover ou des travaux minus d’universitaires, ni les ed de l’Encyclopédie des Nuisances qui ne sortent que des conneries.

La critique de fond est de trois ordres.
1°) Je pense qu’il faut savoir être démagogique de nos jours, titrer « Le groupe ouvrier du parti communiste russe » (1922-1937) ne peut que faire fuir, étant donné l’état de délabrement de l’idée communiste par le rouleau compresseur du stalinisme et du trotskisme et l’étude d’un groupe obscur n’engage pas plus à sympathiser avec quelques cercles ou sectes opaques. Il eût mieux valu présenter ce même travail, à mon sens, sous forme d’une étude de type biographique (ce qu’elle est en fin de compte) autour de la personnalité de Miasnikov, de sa trajectoire et de sa vie tragique d’homme hors du commun, de la trempe des « célébrités » qu’il n’hésita pas à critiquer et qui l’envoyèrent en prison. Il y a du Babeuf chez Miasnikov. Il est le bâton témoin du meilleur de la révolution, mieux que Trotsky et Bordiga réunis.

2°) Autant on ne peut qu’agréer au souci général de la brochure de fournir les documents « bruts » - on est frappé par la qualité de la traduction, par la clarté de l’exposition des idées par « l’ouvrier Miasnikov » et l’actualité de ses affirmations – autant il est regrettable que ne soit pas critiqué un certain nombre de conceptions fausses ou néo-bolcheviks obsolètes de Miasnikov et ses amis.

3°) Malgré sa générosité, son soutien indéfectible aux intérêts généraux du prolétariat, Miasnikov est dépassé sur plusieurs points. Nous eussions souhaité pouvoir le découvrir il y a 30 ou 40 ans, cela nous aurait épargné des années d’apprentissage (dans le milieu petit bourgeois maximaliste en particulier), il exprime clairement les positions fondamentales du prolétariat en révolution : indépendance de classe, contrôle de la société, liberté d’expression, tolérance des partis, etc. Il va plus loin que toutes les critiques réunies des braves anarchistes et des bordiguiens incontinents sur la compréhension de la dérive de situation du système soviétique et le type de « communiste » étatique qui s’assied sur les droits sociaux des prolétaires : « Cette situation fournit le contexte pour l’émergence d’un type particulier de « communiste psychopathe ». Son poste dépend de sa capacité à obéir et à flatter ses supérieurs. Qu’il soit en lien ou pas avec les ouvriers n’est qu’une petite préoccupation pour lui » (p.18).

LES CONCEPTIONS CONFUSES DE MIASNIKOV

Miasnikov et ses compagnons de combat sont incontestablement les vrais successeurs du bolchevisme suranné avec pour souci de conserver la méthode marxiste (ne pas être les perroquets de Marx et Engels, p.37) ; comme Babeuf dépassa les Jacobins, mais avec les limites de son époque et de belles contradictions que Michel Olivier laisse passer :
« L’époque où la classe ouvrière pouvait améliorer sa propre condition matérielle et juridique à travers les grèves et l’entrée au parlement est définitivement passée » (p.27). (…) « Pour en finir avec l’exploitation, l’oppression et les guerres, le prolétariat ne doit pas lutter pour une augmentation de salaire ou une réduction de son temps de travail. Ce fut nécessaire autrefois, mais aujourd’hui il faut lutter pour le pouvoir » (cf. Manifeste du Groupe Ouvrier, p.23) mais en 1930, dans le projet de programme alternatif au stalinisme, Miasnikov assure que : « l’alliance de la lutte pour les revendications partielles avec la lutte pour les idéaux généraux de classe est l’unique moyen d’arracher le prolétariat à l’influence néfaste des idéaux de la bourgeoisie et de la bureaucratie et de le tourner vers la révolution » ; pour ce faire (« conscientiser les masses ») le projet de programme de 1930 nous refile l’obligation de travailler dans les syndicats et de contribuer aux élections parlementaires… Miasnikov et Cie sont donc déjà en retard sur les leçons tirées par les maximalistes allemands et italiens.
Et pour une raison qui plombe nombre de ses positions politiques : le localisme russe. Comme Trotsky d’une certaine façon il veut croire à la possibilité de sauver la révolution russe et il s’accroche aux vieilleries théoriques qui ont menées à sa perte :
- un Etat « ouvrier » (même Lénine n’y croyait plus), « notre Etat », « notre économie agricole » « comme la poste » (tu parles !), etc., il s’enferme à son tour sur la seule expérience russe, et sur cette question de l’Etat-parti ce sont des minorités politiques maximalistes en Europe qui tireront les vraies leçons.
- des syndicats pour la défense des ouvriers (ils sont devenus en Orient et en Occident de parfaits rouages des Etats)
- en se plaçant à l’opposé du totalitarisme stalinien, est espéré curieusement une démocratie pour la presse de toutes opinions et une liberté même pour les partis bourgeois qui le rapproche des mencheviks disparus et des conceptions gentiment social-démocrates de Rosa…

On n’est pas sans relever un ouvriérisme en décalage complet avec le pouvoir du parti bolchevik composé essentiellement d’intellectuels petits bourgeois, et en décalage avec une immense population paysanne. On peut en plus se poser la question de l’efficacité de la revendication de nos jours du « pouvoir des mains calleuses », outre de faire rire, mais du fait d’une composition moderne de la classe ouvrière où les mains sont généralement plus lisses et où même les anciens « calleux » portent des gants de protection. En même temps Miasnikov ne se fait aucune illusion sur le soi-disant ouvrier de base qui n’est souvent, grâce aux appels d’offre de l’Etat stalinien qu’un parvenu : « Nous devons considérer que, si les postes dirigeants, souvent renouvelés, sont occupés par des personnes de très basse extraction sociale, il s’agit dans tous les cas d’éléments nullement prolétariens » (p.29).

S’il a compris avec Lénine que, malheureusement, le régime instauré après le succès révolutionnaire momentané et limité, n’était qu’une forme de capitalisme d’Etat, il est plein d’illusions sur les débuts de ce capitalisme d’Etat, à l’instar de la fraction stalinienne : « Les succès de l’URSS dans le domaine du développement économique indiquent seulement que le capitalisme d’Etat est supérieur au capitalisme privé… » (p.36).

Dans le fameux texte « L’ultime mensonge », les propositions en faveur du pouvoir des Conseils ouvriers (dits « Etat ouvrier ») sont souvent filandreuses et mêlent des vieilleries comme les coopératives avec cette outre vide de « participation » des ouvriers au pouvoir dont on sait depuis les délires autogestionnaires des gauchistes modernes qu’elle ne pourrait être que l’établissement de fonctions pour la masse des petits bourgeois et leurs suppléants syndicalistes. En plus l’existence de plusieurs partis et de plusieurs programmes, envisagée gentiment par un Miasnikov vieillissant c’est quoi ? Une resucée de la démocratie bourgeoise totalement étrangère à la dictature du prolétariat (à ne pas confondre avec la dictature d’un parti, fusse-t-il marxisant). Et quelle absurdité d’affirmer plus loin que l’Etat « prolétarien » existerait grâce à la diversité des partis politiques qui vont « un ou tous à la fois diriger l’Etat à un moment donné » !!!!?

A PROJET AMBIGU AVENIR PERCLUS
On ne fait jamais un travail de recherche historique, de réhabilitation de personnages disparus sans un but défini. A l’évidence, Michel enfonce une porte ouvert pour nous les convaincus du caractère prolétarien de la révolution d’Octobre et du courage politique et théorique des minorités qui ont fait l’effort de nous en transmettre les leçons importantes. Mais pour la plupart critiquables et dépassées. En second lieu, la démarche est viciée cependant comme les archéologues qui s’ingénient à recherche les traces des contes à dormir debout de la Bible dans le sable de la Palestine. C’est une propension un peu triste de quelques ex-militants d’aller chercher à nous démontrer encore et toujours qu’il y avait des purs à l’époque héroïques et que, comme les Saints, nous serions assurés en nous repenchant sur leurs préceptes de garantir le succès révolutionnaire de demain. Balivernes. On ne prépare pas l’avenir en croyant répéter le passé. Le passé est mort, et l’expérience en Russie pour aussi louable qu’elle ait été ne nous apporte pratiquement plus rien comme l’expérience de la Commune de Paris, excipée comme une légende autant par les anarchistes qui n’y étaient pas que par Marx. Non il n’y a rien de pur dans le passé, comme il n’y aura rien du pur dans l’avenir.
Le souci de la commémoration n’est pas un facteur suffisant pour réarmer la théorie. C’est une même démarche intellectuelle abstraite qui anime le reliquat de la « fraction » externalisée du CCI vouée au tapage studieux et religieux de la revue Internationalisme, comme les découvertes anthropologiques des camarades de « Controverses » (leur site est à chier des bulles universitaires). Face à la faillite du mouvement maximaliste organisé, du CCI à ex-Battaglia (dont Michel est apparemment un électron libre « indépendant »), et aux fossiles Camoin et Bitot, on veut nous refaire le coup des « approfondissements théoriques » nécessaires, entendez : tout aurait été détruit dans la théorie marxiste. D’abord ce n’est pas vrai. Ce n’est pas parce qu’il n’y a plus de minorité conséquente ni de parti de classe qu’il n’en réapparaitra plus. Ensuite, ce genre de démarche académiste a donné les résultats que l’on sait dans les années 1980 avec le cercle « Communisme ou Civilisation », devenu Robin Goodfellow. Ce cercle a eu la prétention de restaurer la théorie marxiste au plus haut niveau en faveur de la reconstitution du « parti de classe ». Ils ont lu, potassé, rédigé des textes parfois lisibles. Ils ont érigé un site avec les scans de leurs écrits, et ce site est un vrai cimetière. Les deux restants passent leur temps à discuter avec la mouvance révisionniste des raouliens (cercle de Paris) et des vieux retraités maximalistes de l’Eduque naze et de la fonction publique qui essaient de meubler une retraite dont ne profitera pas la majeure partie du prolétariat contemporain.
On prétend restaurer la théorie, livrer de l’histoire en kit, mais on est incapable d’une verte pensée pour contribuer vraiment à la réapparition du mouvement maximaliste dont les positions politiques basiques sont confirmées par la crise capitaliste systémique et la scandaleuse bourgeoise.

PS: Le prix de la brochure: 10 euros!!! Le bourgeois Michel exagère. Le CCI s'était déjà moqué à juste titre de la cherté de ses brochures. Soit on considère qu'une brochure est propagandiste et s'adresse aux démunis (entre 3,5 et 5 euros max), soit il ne vise que cet étroit public d'ex-militants aisés et professeurs bobos.

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