"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

jeudi 8 juillet 2010

LA BARBARIE MODERNE EST-ELLE LE SIMPLE PRODUIT DU COLONIALISME ?



« La violence de masse dans l’histoire » est le nom que l’auteur a choisi de donner à son livre au lieu d’un titre qui eût été plus approprié, selon moi, « La guerre comme violence étatique ». L’ouvrage est très intéressant, malgré des maladresses et des faiblesses politiques liées à la jeunesse de l’auteur, parce qu’il sort des entiers battus des clichés imposés sur cette question difficile et entourée de mensonges qu’est la question de la guerre moderne. Cependant des fixations sur des thèmes chers aux historiens de droite (charges unilatérales contre la démocratie US, refus de reconnaître l’apparition des « masses » surtout au XXe siècle, bizarre antidarwinisme (« darwinisme social criminel »), anti-libéralisme primaire, etc.) jettent une ombre sur la prétention de l’auteur à guider le lecteur « vers une compréhension de fond des mécanismes qui, au cours de cinq millénaires d’Histoire, ont mené l’humanité sur les chemins de l’horreur » (4e de couv).

Dès le départ il remet en cause un premier gros cliché qui assure que la « violence de masse » serait un facteur lié essentiellement au XXe siècle, mais en ne nuançant pas son affirmation – car il y a quand même en effet une destructivité décuplée avec la mécanisation au XXe siècle – il prête le flanc à l’accusation de conservatisme et d’idéalisme à la Oswald Spengler, où tout n’est plus que ténèbres incompréhensibles (cf. la critique de Blaise Dufal). Il est plus courageux et proche de la vérité cependant en niant que l’on puisse attribuer, comme causes explicatives du déchaînement de la guerre totale contemporaine, les origines de cet ensauvagement au nazisme et au stalinisme, et récuse les pleurnicheries des historiens juifs et leurs spéculations sur les auteurs racistes français du XIXe siècle. Il définit d’emblée sa thèse majeure, que ne semble pas avoir saisi ses critiques des milieux intello-bobos, l’origine de la barbarie moderne se trouve bien plutôt dans le colonialisme capitaliste : « … ce sont les Britanniques qui, en Irlande ou en Inde, au XIXe siècle, inaugurèrent l’instrumentalisation politique et économique des famines de grande échelle et qui, en Afrique, pendant la guerre des Boers, créèrent le camp de concentration, à peu près au même moment que les Espagnols à Cuba. Enfin c’est de l’Amérique démocratique que vint la terrifiante décision d’atomiser deux villes japonaises paisibles, fussent-elles métropoles d’un empire au comportement guerrier monstrueux, et l’idée récente de remettre au goût du jour la guerre préventive. On le voit, la démocratie n’est en rien un rempart contre la violence de masse ou même contre la guerre, les deux Etats ayant livré le plus de guerres depuis 1945 étant les Etats-Unis et Israël, pays démocratiques dont al conduite guerrière a régulièrement enfreint le droit des gens ».

Bien dit et cela fait plaisir de voir un jeune historien échapper aux ornières des vieux coucous de l’histoire officielle instrumentalisée et apte à opposer l’abattoir de Verdun à la criminalisation arrogante et radoteuse d’Octobre 1917, à s’opposer à l’interprétation des historiens gauchistes repentis qui ont fait du goulag le précurseur de camp nazi. Mais pour démontrer quoi ?
Le projet est ambitieux : « Etat, libéralisme, religion : un triptyque qui fut à l’origine d’une histoire humaine dominée depuis quatre millénaires au moins par la violence de masse ». A trop vouloir survoler l’ensemble de l’histoire humaine connue, l’auteur va en définitive perdre en route la spécificité criminelle du capitalisme et se réfugier dans un aquoibonisme idéaliste, en laissant de côté ce qui a fait la force du mouvement ouvrier, et qui est toujours un levier pour le mouvement maximaliste actuel : la lutte pour mettre fin à toutes les guerres en instaurant une société « commune(iste) ». On dirait que notre jeune auteur, pourtant pertinent observateur et contempteur des diverses mystifications politiques et religieuses s’est laissé bouffer lui aussi par le désarroi ambiant et n’a pas d’autre solution que de sonner les cloches, et pas toujours les bonnes.

HOBBES AVAIT TORT ?

Notre jeune historien aurait dû potasser un peu plus amplement les écrits du marxisme car sa méthode est bancale et pêche par une confusion constante des conditions des époques. Hobbes avait raison de souligner que la création de l’Etat permit initialement de mettre fin à la guerre de tous contre tous dans des aires géographiques délimitées ; la guerre entre Etats que lui oppose T.Camous, c’est pour une étape ultérieure, et ce dernier ne s’intéresse visiblement pas à la position communiste classique qui pose comme principe la dissolution de tous les Etats fauteurs de guerre, d’exploitation, etc. Ce n’était pas la peine que monsieur le professeur aille se promener dans la Rome primitive en ignorant les imposants travaux d’Engels, sa retraite n’en sera pas raccourcie pour autant. Il révèle une propension à attribuer les pratiques de violence et de déportation sauvage au Proche-Orient ancien : « L’exemple proche-oriental antique montre que l’Occident industriel n’a pas « inventé » la politique de terreur ». Où est l’échelle de mesure ? si ne sont pas mesurées les causalités d’époque et la différence qualitative avec le militarisme capitaliste moderne ? La « violence de masse », la guerre donc devient une tare génétique portée par l’espèce humaine et… obscure. Ce « legs redoutable » permet à l’Etat-nation moderne de faire du soldat de 14-18 et 39-45 un « bétail tragique ». La guerre devient folie : « Une conception folle de la guerre émerge : la « guerre d’usure ». Le but est de tuer chaque jour plus d’ennemis que l’adversaire. Le citoyen-soldat devient l’objet d’un calcul froid, cynique, criminel » ; pourtant Camous semble bien comprendre les causes économiques de base (rationnelles : pouvoir et profit) des deux guerres mondiales plus loin (page 83 et suiv.).
Les constats sont justes : « Les bombardements d’Hiroshima, Nagasaki ou Dresde et l’ignominie de Katyn n’ont fait l’objet d’aucun procès au lendemain de la guerre ». Les exemples probants sur l’ensauvagement des libérateurs démocratiques: « Le président Roosevelt reçut ainsi en « cadeau » un coupe-papier taillé dans un os de soldat japonais, tandis que Life publiait les photos d’une élégante Américaine remerciant son fiancé de lui avoir offert un crâne de soldat nippon » (p.17).
Mais on se demande qu’est-ce que comprend l’auteur en lisant les classiques comme Clausewitz, mais en ignorant ceux du marxisme, pour nous inventer des aphorismes aussi stupides que celui-ci : « La guerre crée l’Etat ». Non, l’Etat existe depuis longtemps pour empêcher la société de se désintégrer et la guerre, en tout cas moderne, sert non à une quelconque communauté mais à la classe bourgeoise à réaffirmer l’adhésion des masses à l’intérêt national, pas simplement à l’Etat comme tel. On peut dénoncer la guerre, comme le fait ponctuellement T.Camous, mais on ne peut la traiter comme une généralité intemporelle. La guerre « en tant qu’instrument de la cohésion de l’Etat », dit-il. Ce n’est pas vrai pour l’Etat moderne de la même façon que pour l’Etat antique. Les Etats du lointain passé pouvaient se servir de la stigmatisation d’un ennemi, voisin ou héréditaire, pour obtenir l’assentiment des populations sous leur coupe. A l’époque moderne c’est plus compliqué que sous Jules César ou pendant la guerre de Cent ans ; c’est une hérésie historique et politique que de comparer la « privatisation » ( ?) des guerres romaines (avec un prétendu génocide des Gaulois ??) et avec les incursions impérialistes des USA en Afghanistan.
La bourgeoisie qui a besoin d’écouler ses produits dans le monde ne tient pas initialement à la guerre – tout comme les Etats les plus florissants - laquelle perturbe la circulation marchande (encore plus en phase monialisée). Si la guerre a lieu c’est parce que certaines bourgeoisies n’ont plus que le pillage pour solution. La population composée de classes antagonistes est plus difficile à embrigader que les Spartiates contre les Athéniens, etc. Cela fait bien pour un certain lectorat de tirer à vue sur les saloperies militaires US à Abou Grahib et Guantanamo, mais il faudrait expliquer en quoi la sophistication militariste moderne se différencie profondément des guerres primitives, et ne pas oublier de signaler que tous les Etats bourgeois ont leur part de crimes militaristes.

Avec sa thèse principale – les méfaits du colonialisme - qui sous-tend la causalité de « la violence de masse » , l’auteur est incapable de nous expliquer en quoi le colonialisme est d’abord une volonté du capitalisme de s’imposer sur toute la planète. N’a-t-il point lu la célèbre sentence de Marx : le capitalisme s’est développé dans la boue et le sang ? Avec boue et sang, mais développé quand même. La colonisation n’est pas que pillage militariste, elle ouvre la voie à un développement – qui restera inégal et hypocrite – mais nul ne peut nier qu’elle est en partie révolutionnaire, qu’elle n’est pas pure : les missionnaires en sandales suivent les explorateurs armés certes, mais comme on avait été chercher les premiers prolétaires dans les bois, on va chercher de nouveaux prolétaires dans la jungle et dans les îles de palmiers… On ne peut pas dire que l’esclavage a pour but l’extermination comme Hitler avait pour but l’extermination des Juifs ! Sinon on se rapproche au mieux de l’idéalisme confusionniste anarchiste, et au pire des théories simplistes des Marine Le Pen/Dieudonné/intégristes musulmaniaques et Cie ; quand en plus la référence de Camous semble être l’hyper-réac Pierre Chaunu. Avec ce raisonnement décalé, les penseurs grecs et leur « déshumanisation théorisée » de la figure de l’esclave deviennent les géniteurs de Hitler.
T.Camous se livre à une longue description des horreurs de l’esclavage, de l’existence d’un esclavage dans toutes les contrées avant même l’essor du capitalisme (en Afrique, en Orient), et, toujours en s’appuyant au passage sur un quelconque penseur réactionnaire (en l’occurrence Pétré-Grenouilleau) vient nous conter l’histoire d’un racisme pré-existant à celui qui a explosé au XXe siècle ! Il délaisse ainsi toute la causalité économique marchande qui a présidé au développement de l’esclavage, où les esclavagistes n’avaient pas plus un souci d’humanisation que les premiers capitalistes qui faisaient travailler les enfants au fond des mines. Sauf que sans le charbon et sans le coton ramassés pendant un siècle par esclaves prolétaires et esclaves des colonies, pas de confort moderne et Camous se serait ni habillé ni chauffé pour aller enseigner ses théories ambiguës à l’Université.
Le nombre phénoménal de victimes de la traite négrière ne peut être conçu comme une volonté exterminationniste. Il faut mettre cette horreur sur le compte des faibles conditions d’hygiène de l’époque tout autant que du cynisme des marchands qui se souciaient peu des conséquences sanitaires et humaines de l’entassement dans des bateaux de déportation vers les champs lointains de coton, et des conséquences du pillage de l’Inde ou de l’Algérie.

MATRICE COLONIALE OU CAPITALISME ENRAGE ?

Quel sens cela a-t-il d’affirmer que « … c’est bien de la matrice coloniale que l’idéologie nazie tire aussi en partie son racisme obsessionnel » ? Hitler un colon déguisé ? C’est encore lui faire trop d’honneur et excuser ses génocides. On a affaire à un raisonnement de type catho qui survole superficiellement « le mal » par delà les siècles, mais aucunement une véritable réflexion historique et politique. On ne peut pas mettre sur le même plan la colonisation (le capitalisme « ouvre des marchés ») et l’étranglement impérialiste de l’Allemagne des années 1930 (« exporter ou périr »). On ne peut pas mettre sur le même plan un capitalisme ascendant - qui, bien que criminel dans le traitement des prolétaires et des esclaves, vise à un universalisme économique cynique (pas spécialement raciste au contraire, cf. la catéchisation à outrance des colonisés) – et un capitalisme qui amorce son déclin dans la barbarie de 14-18, qui ne réveille pas une « violence de masse » ancestrale mais « révèle » que le capitalisme ne peut plus que détruire et massivement, et peut tout détruire sur terre ; danger qui n’avait jamais été effleuré à ce niveau par aucune société antique ou moyenâgeuse.

La « violence de masse » moderne trouve sa source donc dans « le laboratoire colonial », repose sur le « ferment colonial » (le fumier colonial ?). La thèse peut paraître séduisante pour les gauchistes revenus de leur tiers-mondisme coupable. On peut considérer qu’il y a une continuité de la barbarie capitaliste, du fait même que des généraux à Verdun avaient « fait leurs classes » dans les colonies, mais T.Camous ne se limite pas à cette continuité (évidente et à l’encontre des élucubrations hypothétiques de l’intelligentsia bourgeoise dominante sur les penseurs racistes du XIXe siècle) puisqu’il étire toujours plus loin dans l’Antiquité une continuité intemporelle de la barbarie. En tout cas, avec ou sans colonialisme, la barbarie s’explique surtout du fait que le capitalisme a atteint ses limites, et, comme une bête en cage, enrage et tente de détruire tout ce qui passe à portée de ses griffes. La bête est en cage depuis ou aux alentours de 1914, mais elle n’est pas prête à mourir. T.Camous commet encore une grosse confusion d’époque en voulant relier méfaits du colonialisme français au XIXe siècle et par exemple le massacre de Sétif en 1945. Incontestablement les moyens de répression sont décuplés au milieu du XXe siècle et il ne s’agit plus de conquête coloniale mais de dépeçage de la planète entre puissances concurrentes qui se marchent sur les pieds et dont les « burnous » nationalistes feront les frais. Mais, hormis cette confusion, Camous a parfaitement raison de rappeler que ce sont les mêmes généraux qui ont massacré les communards parisiens de 1871 et enfumés des centaines d’arabes insoumis en 1846, les Cavaignac, Saint-Arnaud et Canrobert qui se sont incroyablement enrichis. Dans les deux cas (1846 et 1945), on ne peut pas dire que la sale répression sanglante des généraux français visait à exterminer les populations, mais à briser la résistance armée par un grand massacre pour terroriser très longtemps les colonisés.

Fier de sa thèse, T.Camous semble vouloir nous la resservir comme schéma explicatif de la barbarie discontinue contemporaine : « Le lien entre guerre de colonisation et extermination de masse est aussi établi par le fait que la guerre de conquête à l’Est servit de matrice à la solution finale. Le lien entre guerre coloniale et génocide est en l’espèce incontournable ». Voici à nouveau Hitler affublé du casque blanc de colon des pays de l’Est (qui n’ont ni coton ni bananes), et l’auteur estime même avoir convaincu le lecteur que le processus de colonisation du XIXe avait pour but l’extermination des populations colonisées ! Or, concernant la guerre à l’Est, outre une hypothétique conquête d’un nouveau marché pour le Capital allemand, c’est ignorer, ou se faire le complice des historiens officiels : Hitler était le « rempart contre le communisme » (du moins sa caricature), et il avait pour but d’exterminer le marxisme et accessoirement les populations juives prolétaires. Aucun lien là-dedans, au cœur de la conflagration impérialiste mondiale avec l’esprit exterminateur prêté à la colonisation ! Si lien il y a c’est que l’Allemagne ne pouvait plus avoir des colonies, ou en avait eu si peu ! Notre bon professeur de « violence de masse » a donc tout faux.

UN HISTORIEN INCLASSABLE

Sous les auspices de sa psychologie de confessionnal, T.Camous nous entraînera ensuite dans des histoires de peur et de ressentiment pour tenter de faire de nous des adeptes de sa théorie de la « violence de masse » héréditaire ou plutôt de la guerre comme mal inextinguible. Voulait-il gagner à sa cause (idéaliste) des lecteurs d’extrême droite et d’extrême gauche ? On le dirait. Il y en a pour tous les goûts avec ce genre d’historiographie aussi révisionniste dasn le détail que l’officielle, qui se prétend novatrice et indépendante de toute école. On a vu que le colonialisme était chargé de tous les péchés, à la manière d’un quelconque activiste maoïste ignorant du moindre texte marxiste de base.
Autre trouvaille, Camous croit nous apprendre que la torture n’est ni une invention de la Tchéka ni du nazisme. Il nous livre au même moment plusieurs pages très intéressantes sur les ravages de l’assassin Leopold II et des Américains contre les indiens, et des Britanniques créateurs de vastes camps de concentration à l’époque de la guerre des Boers, pour nous relier cette barbarie du XIXe siècle des rapaces conquérants européens à… Pol Pot. Nouvelle confusion des époques tout à fait anarchiste. C’est l’importance du nombre des morts qui expliquerait une même barbarie atemporelle et sans commune mesure, nullement une capacité d’évolution des sociétés, ni un progrès de la conscience humaine dans la guerre des classes ? Les famines en Irlande et en Inde sont convoquées au tribunal de l’Histoire au même titre que les massacres d’Hitler et de Pol Pot pour plaider que les affres de la colonisation expliqueraient les génocides du monde contemporain, et au nom d’une « privatisation » du monde dont on ne sait pas ce que ce terme recouvre ; à moins que Camous soit pour la « nationalisation » du monde ? N’est-il qu’un vieux féodal aigri anti-libéral hostile à ce « lent processus libéral de démembrement des prérogatives de l’Etat ancien ( ?), jadis absolu et tout puissant, instillant l’idée que le monde est à prendre, à conquérir, que ses richesses sont là, à saisir ». Qu’on les ignore ou qu’on les déplore on ne peut pas mettre les massacres aux différentes époques sur le même plan pour passer à la trappe les explications contingentes, pas toujours évidentes, parfois vraiment irrationnelles et souvent inexplicables même par un marxiste chevronné.

S’appuyant sur un autre historien douteux, Orlando Figes, Camous tente de nous expliquer que peur et ressentiment ont été à la source de la révolution de 1917. A un moment il nous dit que les bolcheviks ont été dépassés par la violence d’en bas, à un autre (p101) à la suite du confusionniste Figès il nous les présente comme les promoteurs de celle-ci et nous assure que Lénine n’a fait que reprendre les idées de terroristes populistes mais en désespoir de cause face à un tsar autiste. Puis il saute dans la « révolution paysanne chinoise », justifiée face à l’oppression japonaise sans nier les « errements homicides du Grand Timonnier ». On trouve souvent des annotations justes dans ce fleuve de commentaires où Camous nous apporte de l’oxygène face aux amalgames des dominants en démarquant de tout marxisme les fous khmers rouges dont le « frère numéro un » « n’était pas familier du marxisme ». La terreur des khmers rouges provient bien plus du colonialisme français et de l’autoritarisme de tyran mondain de Sihanouk.
Malgré ce méli-mélo constant entre passé et présent, on saura gré à Camous de prendre la défense de la Révolution jacobine et de la Révolution bolchevique pour leur opposer la révolution chauvine anglaise du 17ème et la révolution conservatrice américaine nullement universaliste : « Révolutions américaine et anglaise sont donc des événements qui relèvent de la défense de l’intérêt particulier, religieux, ethnique, social ou économique, et se limitent à la sphère des libertés. On est loin des idéaux universalistes proclamés par les jacobins ou les bolcheviks – quelle que soit la manière dont ils furent par la suite, et parfois très vite, dévoyés ». Camous démontre aussi comment les dites révolutions anglaise et américaine furent aussi violentes contrairement à leurs apologistes actuels. En outre, il montre qu’il comprend parfaitement les réactions violentes de défense en 1789 et 1917 : « La Terreur n’est pas terrorisme : elle plonge ses racines dans la peur du retour de l’ordre ancien et constitue une réponse légale à une terreur populaire et spontanée liée à l’invasion étrangère… » (cf. voir mon livre « La guerre révolutionnaire de Robespierre à Lénine »). Camous s’appuie malheureusement ensuite sur des réactionnaires comme Werth qui note pourtant bien qu’en Russie a lieu une « contre-révolution militaire » (et non pas « bureaucratique » comme disaient les trotskiens ni « dégénérée » selon les gauches maximalistes). Mais on trouve encore des pépites qui dérogent au bourrage de crâne de l’historiographie officielle : « Il semble que la responsabilité des horreurs de la guerre civile ne doive reposer que sur de rouges épaules et surtout pas ramener encore au choc déterminant de 1914, dont les liens avec le libéralisme sont trop évidents ». Pour une fois, Camous fait la distinction qui s’impose entre la famine imposée à l’Etat de Lénine en temps de guerre civile et les abominations du régime stalinien. Il explique aussi plus loin en quoi la bureaucratie n’est en rien un « mal soviétique » mais une vieille pathologie d’Etat autoritaire. Staline n’est pas un méchant en soi mais est lui aussi « aggravé » dans les conditions de la guerre civile (c’est un PN de première), il est plus déformé par son éducation religieuse que par les préceptes marxistes, tel Carrier en 1793, il massacre ignoblement à Tsaritsyne sur les berges de la Volga…(quand Lénine est encore aux commandes, ou croit l’être).

La dite « révolution chinoise » est bien différenciée de la révolution russe, ce qui est épatant de la part d’un aussi jeune historien : « Le but des violences, tant urbaines que rurales, n’était pas le même qu’en URSS et avait avant tout un objectif politique, et non pas économique : celui de la constitution d’une classe d’activistes, d’un socle sur lequel ancrer le nouveau régime. De plus le communisme chinois fut très tôt dirigé par Mao, figure complexe et ambiguë, dont le machiavélisme meurtrier et retors n’eut rien à envier à celui de Staline ».

LES CAPRICES TYRANNIQUES DES UBU DE CIRCONSTANCE

La barbarie khmer rouge « sortait bien davantage du fond des âges et de la jungle que des bréviaires léninistes ou maoïstes ». « Les khmers rouges, pour la plupart d’entre eux, n’ont rien lu et rien retenu de Lénine ou de Marx, peut-être un peu plus de Staline, rien retiré des expériences de la Révolution française, malgré leur passé parisien ». Bien vu.
Au milieu de son hystérie maximaliste (sic) l’expérience des sadiques cambodgiens ne peut aucunement se réclamer des expériences communistes du début du siècle passé. Au lieu d’une guerre de classes, les khmers rouges permirent la « vengeance individuelle » : l’élève contre le professeur, le paysan misérable contre le paysan pauvre, le client contre le commerçant, l’enfant contre le père, etc. Rien de Marx là-dedans, juste un vernis « d’obscurantisme bouddhiste ».

Il y a aussi des UBU libéraux nous explique par la suite Camous, et qui ont besoin d’exercer la peur pour gouverner et, encore une fois, au lieu de creuser dans la modernité de l’instrumentalisation de la peur notre ardent professeur va prendre le métro en marche arrière retour vers l’Antiquité. Dommage, il castre ainsi un raisonnement qui aurait pu le mener de République vers Bastille et s’égare dans un marais pour professions intellectuelles, avec visite aux théorisations racistes de la fin du XIXème en enterrant Darwin au passage ( ?). Le racisme qui expliquerait en partie les violences (pas les guerres) revient comme thème récurrent justifiant sa thèse du lien entre colonialisme et nazisme (les meurtres de masse des Allemands en Namibie en 1904) ; il reprend aussi les poncifs contre Nietzsche. Il ne connaît rien à la nature du fascisme puisqu’il le nomme extrême droite (cf. mon livre Le fascisme et son ombre sur le siècle montre que celui-ci n’est pas l’extrême droite) et ne comprend pas la paranaoïa primordialement anti-marxiste du nazisme (idée qu’il émet pourtant en page 193).

LA RELIGION INSTRUMENT POUR ERADIQUER « L’AUTRE »

La 3ème partie sur la religion aurait pu être plus étoffée en lien avec les comparaisons avec le colonialisme (« la religion servira de justification morale à toutes les entreprises coloniales occidentales » p.225), elle reste la partie la plus intéressante pour nous les politiques maximalistes peu férus d’histoire religieuse. Sur cette dernière partie et le chapitre 6 je suis intégralement d’accord avec ses analyses, toutes les religions sont guerrières (j’ai traité du sujet dans « Marx était-il dépressif ») et il est bon qu’un auteur aussi bien diffusé fasse connaître largement la mystification du bouddhisme « pacifique » : « … ne pas sous-estimer une certaine conception bouddhiste du meurtre comme acte de délivrance et de compassion. Il ne faut pas oublier que pour le bouddhisme, et cela même s’il interdit strictement le meurtre, l’enfer c’est la vie ; Le but de l’existence est bien de s’en délivrer ».

Malheureusement, comme après une longue prière, notre observateur des guerres de masse n’a rien à proposer. Dommage mais nous nous avons nos références classiques et un projet de société, pas tout à fait intact, mais vivant, bien vivant encore. Une lecture qui vaut le déplacement à votre librairie la plus proche.

1 commentaire:

  1. Jean-Louis >>> "Mais, hormis cette confusion, Camous a parfaitement raison de rappeler que ce sont les mêmes généraux qui ont massacré les communards parisiens de 1871 et enfumés des centaines d’arabes insoumis en 1846, les Cavaignac, Saint-Arnaud et Canrobert qui se sont incroyablement enrichis."

    "les mêmes généraux"... A bon ? Vraiment ? Personnellement, j'ai comme un doute... même si j'avoue que la Commune de Paris est un évènement historique qui, tout important qu'il soit, ne m'a jamais fasciné, et dont, de facto, je ne prétend pas du tout être un spécialiste.

    Louis Eugène Cavaignac (1802-1857), Armand Jacques Leroy de Saint-Arnaud (1798-1854), et François Certain de Canrobert (1809-1895) furent effectivement des généraux français ayant fait une bonne partie de leur carrière en Algérie lors de la conquête et de la colonisation de celle-ci, sous la Monarchie de Juillet et la Deuxième République. Je ne connais pas les détails, mais pour autant que je saches, ce sont surtout Saint-Arnaud, ainsi qu'un autre général français du même acabit, Aimable Pélissier (1794-1864), qui sont restés sinistrement célèbres pour leurs "enfumades" criminelles en Algérie. Cela dit, Cavaignac et Canrobert ont apparemment été tout autant impliqués dans ces opérations dites de "pacification" que lesdits Saint-Arnaud et Pélissier, tous devant sans doute par ailleurs leur fortune personnelle - au sens large du terme - à leurs carrières algériennes... Cavaignac deviendra même chef du gouvernement français et, juste avant cela, dirigera en tant que ministre de la Guerre la répression contre l'insurrection parisienne de juin 1848.
    Mais, en tout cas, pour ce qui est d'attribuer à tous ces gens la responsabilité de la répression de la Commune de Paris en 1871, il y a comme un problème : à l'époque, Cavaignac, Saint-Arnaud, et même Pélissier, étaient morts depuis déjà plusieurs années ; quant à Canrobert, s'il a participé à la guerre franco-prussienne de 1870-1871, il n'est pas connu pour avoir été directement impliqué dans la répression de la Commune.
    S'il faut chercher une correspondance entre les officiers militaires français ayant été actifs en Algérie d'une part, et la sévère répression de la Commune par l'armée "versaillaise" d'autre part, ladite correspondance parait bien plutôt incarnée par le général Patrice de Mac Mahon (1808-1893), qui fit, lui aussi, une bonne partie de sa carrière en Algérie (au point d'être nommé gouverneur général du territoire en 1864) et qui fut par la suite nommé à la tête du commandement de l'armée de Versailles, laquelle écrasa la Commune lors de la "Semaine sanglante" de mai 1871. Mac-Mahon est devenu un peu plus tard, comme on sait, président de la République française : comme quoi, on peut cyniquement remarquer que la conquête coloniale et la répression contre-révolutionnaire peuvent mener à tout...

    Merci pour ce compte-rendu de lecture.

    Amicalement,

    Hyarion.

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