"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

vendredi 13 mars 2009

RETOUR SUR LA TRAGEDIE ESPAGNOLE

Notice de lecture

La guerre d’Espagne et ses lendemains de Bartolomé Bennassar (ed. Tempus, poche Perrin 2006) (550 pages qui se lisent comme un roman, et pas cher : 10 euros)

Au moment du salon du livre, lequel est en crise (et on s’en fout), nous sommes heureux dans ce modeste blog de signaler à l’attention de nos 60 lecteurs moyens quotidiens, que l’édition de masse peut procurer parfois (bien que rarement) d’excellentes contributions à l’histoire du mouvement ouvrier, qui dépassent le point de vue partisan des articles incandescents des minorités révolutionnaires du passé, tout en venant confirmer le génie de quelques unes. Le militant engagé et « enragé » ne peut remplacer le travail de l’historien. Ce « vengeur des peuples », comme disait Michelet, peut parfois se muer en vengeur du prolétariat. Spécialiste reconnu et estimé de l’histoire espagnole, Bartolomé Bennassar a accompli une œuvre indispensable à la compréhension de la cruelle guerre civile espagnole, mieux et plus profondément que les Broué, Témime et Orwell, du fait qu’il a bénéficié de l’ouverture des archives et qu’il s’est placé résolument hors de la mythologie de la victimisation du camp dit antifasciste qui avec ses thuriféraires staliniens et anarchistes a trop longtemps pollué la véritable histoire et les conséquences de la tragédie espagnole de 1936-1939.

Bartolomé Bennassar a-t-il eu connaissance des analyses de la revue de la gauche révolutionnaire italienne en exil Bilan ? On ne sait. En tout cas, il valide son analyse politique fondamentale : très vite la réaction de classe prolétarienne au coup d’Etat des généraux félons (Franco n’était encore qu’un élément secondaire) a été enrégimentée dans une guerre impérialiste « interne », préparatoire à la seconde boucherie mondiale.

En juin 1937, la revue Bilan des communistes révolutionnaires italiens réfugiés en Belgique écrivait : « Le carnage de Barcelone est le signe avant coureur de répressions encore plus sanglantes sur les ouvriers d’Espagne et du monde entier. Mais il est encore le signe avant coureur des tempêtes sociales qui, demain, déferleront sur le monde capitaliste ». « « Des armes pour l’Espagne » : tel a été le mot d’ordre central qui a résonné aux oreilles des prolétaires. Et ces armes ont tiré sur leurs frères de Barcelone. La Russie soviétique, en coopérant à l’armement de la guerre antifasciste, a aussi représenté la charpente capitaliste pour le récent carnage. Aux ordres de Staline - qui étale sa rage anticommuniste le 3 mars - le P.S.U.C. de Catalogne prend l’initiative du massacre. Encore une fois, comme en 1914, les ouvriers se servent des armes pour s’entretuer au lieu de s’en servir pour la destruction du régime d’oppression capitaliste ». (lire les textes de Bilan sur le site Smonly)

En 1933, Bilan croyait pourtant au début d’un processus révolutionnaire en Espagne et saluait encore dans les révoltés anarchistes des expressions du prolétariat insurrectionnel : « Combien seront-ils ? Impossible de connaître un chiffre même approximatif du nombre des victimes tombées dans l’orgie de sang, digne cérémonie pour l’ouverture des Cortès de la « République des travailleurs d’Espagne ». Droite agraire et monarchiste, droite républicaine, gauche radicale, parti socialiste, gauche catalane, dans un front unique admirable, manifestent leur satisfaction de cette victoire de « l’ordre ». La classe ouvrière espagnole ayant abandonné les mauvais pasteurs - que seraient en l’occurrence les anarchistes de la Fédération Anarchiste Ibérique - de Macia, « le libérateur de la Catalogne » à Maura, de Lerroux à Prieto, rendent l’hommage voulu et opportun à la « sagesse des travailleurs espagnols ». Bien sûr, il ne s’agit pas d’un mouvement ouvrier étouffé par les mitrailleuses et les canons ; mais tout simplement, ah ! combien simplement, d’une sorte d’épuration faite par la bourgeoisie dans l’intérêt des travailleurs. Une fois l’ulcère extirpé, la sagesse, la sagesse innée, reviendrait et les travailleurs s’empresseraient de remercier les bourreaux qui les auraient délivrés des meneurs anarchistes. Ah ! qu’on l’établisse, mais qu’on l’établisse sans tarder le bilan des victimes qu’a à son actif la République des Azana-Caballero, aussi bien que celle des nouvelles Cortès, et, - bien mieux que mille controverses théoriques - on parviendra à établir la signification de la « République » et de la soi-disante révolution démocratique de 1931.Ce bilan pâlira devant l’oeuvre de la monarchie et finira par montrer au prolétariat qu’il n’ y a, pour lui, aucune forme d’organisation bourgeoise qu’il puisse défendre. Qu’il n’y a pas de « moindre mal » pour lui et tant que l’heure n’est pas venue pour livrer sa bataille insurrectionnelle, il comprendrait qu’il ne peut défendre que les positions de classe qu’il a conquises et qu’on ne peut confondre avec les formes d’organisation et de gouvernement de l’ennemi, fussent-elles les plus démocratiques. Les travailleurs espagnols viennent encore une fois d’en faire l’expérience, comme le prolétariat des pays du « paradis démocratique » ou du fascisme.

« Mouvement anarchiste » ! C’est ainsi qu’est caractérisé ce soulèvement étouffé dans le sang. Et évidemment, les formations de la gauche bourgeoise, les socialistes aussi bien que le libéral Macia, diront que parmi ces « meneurs » anarchistes, se trouvaient les « provocateurs » de la monarchie : ainsi leur « conscience » républicaine trouvera une nouvelle sérénité et leur âme restera sans tâche. Mais le prolétariat reconnaît les siens et il sait que ce ne sont pas des provocateurs que la gendarmerie a étendu sur le sol, mais ses fils les plus valeureux qui s’étaient révoltés contre l’oppression du capitalisme républicain.

Étranges anarchistes que ces ouvriers qui déclenchent un mouvement de rébellion à la suite d’une consultation électorale ! Cependant nous n’hésiterons pas un seul instant à nous solidariser avec un mouvement prolétarien, même s’il était dirigé par des anarchistes (en essayant de faire prévaloir au cours de la lutte la conception communiste qui, seule, peut aboutir à la victoire). Mais le fait n’est pas là, et nous nous insurgeons dès maintenant contre ces militants qui, au moment même où le faisceau des forces du prolétariat mondial devrait se resserrer pour soutenir le prolétariat espagnol, avancent des critiques à l’égard des prétendues responsabilités des anarchistes espagnols. (…)Les victimes ouvrières tombées dans la lutte en Espagne n’appartiennent à aucune école particulière. Elles ne peuvent offrir matière à spéculation, pour ou contre les anarchistes. Le prolétariat de tous les pays honorera les morts d’Espagne en aidant le prolétariat ibérique à se forger l’instrument indispensable pour sa victoire, son parti de classe, pour le déclenchement de l’insurrection prolétarienne ». (Bilan 1933, lire la suite sur le site Smolny).

Ni le prolétariat de tous les pays ni la réaction de défense de la République en 1936 par la masse des ouvriers et paysans espagnols n’a pourtant honoré les morts du début des années 1930. Bilan s’est dissous à la veille de la guerre après avoir cru voir venir la révolution. Cela n’amenuise en rien la pertinence de son analyse qui trancha à l’époque avec toutes les hystériques proclamations des trotskistes aux anarchistes, et avec cette plongée dans une nouvelle Union sacrée antifasciste…

La fin de la mystification de l’héroïsme anti-fasciste

Avant le début de la guerre civile, on massacra plus encore et inconsidérément du côté républicain que du côté du « mouvement » des généraux félons. Durruti ne fut pas un saint, mais on le savait déjà par la lettre de Simone Weill à Georges Bernanos. Le camp républicain fût mieux armé au début que les « fascistes » ; les bourgeoisies françaises et russes fournirent un matériel très efficace et sophistiqué pour l’époque. Nombre de brigadistes « internationaux » étaient venus pour l’attrait du gain et l’esprit d’aventure. Les membres du PCE ont non seulement poignardé dans le dos le mouvement social initial mais on surtout pensé à sauver leur peau. La mère « Passionaria » se promena dans les rues de Moscou, aux lendemains de sa fuite, à bord d’une luxueuse limousine pendant que la plupart des réfugiés finissaient dans les goulags. Nombre de responsables anarchistes ont rivalisé dans les exactions et la terreur contre la population bien avant la victoire de Franco. Les meurtres des opposants au stalinisme poumistes et anarchistes fut bien inférieurs à ceux de la population en général.

De telles vérités étaient impossibles à affirmer ou établir il y a à peine trente années. L’historien est quand même courageux même s’il filtre qu’il condescend à l’hypocrite « réconciliation historique ».

Bennassar contribue plus largement que nous, pauvres révolutionnaires esseulés et encore marginalisés, à taper dans le mille : « La relation du pouvoir à la violence ne fut pas vraiment envisagée, peut-être parce que l’expérience se déroulait dans un pays en guerre » (p. 277). L’insurrection du prolétariat contre une fraction de la bourgeoisie militaire hors légalité ne fût pas longtemps « prolétarienne » puisque l’autre versant, dit démocratique et républicain, prit les rênes des commandes étatiques dans les aires où le prolétariat tenta d’intéressantes collectivisations. Le mystère de cette insurrection des prolétaires espagnols peut être levé si l’on considère qu’elle fût la dernière réaction d’ampleur du prolétariat européen sur le ressac de la vague révolutionnaire des années 1920, vague partie de la grandiose révolution russe contre la guerre mondiale. Ignorer cela serait ne pas comprendre l’acharnement des fractions bourgeoises en lice à, du côté républicain éliminer la menace politique du prolétariat, et du côté dit fasciste (Bennassar a plutôt raison de qualifier cette faction de national-catholicisme) à peaufiner et généraliser une longue et cruelle répression.

La révolution sociale n’est plus très vite à l’ordre du jour. C’est d’une guerre qu’il s’agit, d’une militarisation de la société bien supérieure à ce que les ânes anarchistes modernes comme René Berthier attribuent au début de la révolution bolchévique.

Place aux révélations avec le recul et grâce aux archives ! Si ce n’est plus d’une révolution qu’il s’agit mais d’une guerre inter-impérialiste comme Bilan l’avait génialement décrit, les procédés sont totalement différents. Des deux côtés, comme dans toute guerre impérialiste, on se livre à des meurtres abominables qui sont souvent pires que les pires atrocités de la terreur jacobine de 1793. Nous savons depuis l’ampleur du massacre des arméniens et des juifs que les guerres modernes sont capables de reproduire à grande échelle des meurtres de masse innommables dits de nos jours « interethniques ». Cela ne change en rien la nature de la guerre capitaliste, intra-nationale ou extra-nationale, si je puis dire. Nous avons affaire à la même barbarie. On ne peut ignorer non plus l’aspect arriéré de l’Espagne des années 1930 encore dominée par le facteur agraire qui explique la férocité des meurtres contre le clergé par les masses paysannes. La rancœur contre la misère se focalisa sur les gens de robe et sur la tenue vestimentaire comme signe extérieur de richesse…

La terreur rouge et noire

« Au palmarès de l’horreur, le camp loyaliste n’est pas en reste. Il est certain qu’avant le printemps 1937, malgré Badajoz, Malaga ou Séville, les victimes furent encore plus nombreuses dans les zones demeurées fidèles à la République, tout simplement parce qu’elles possédaient les plus grandes villes : Madrid, Barcelone et Valence. Il s’agit, cette fois, de l’explosion d’une haine sociale longtemps contenue, d’une revanche sur des années ou des décennies de frustrations, d’humiliations, de mépris. L’ennemi se signale par la manière dont il s’habille, dont il parle, par son statut social ou juridique. Arturo Barea, militant de gauche qui était à Madrid jusqu’au 6 décembre 1936, raconte qu’un milicien, après avoir reconnu qu’il était « du bon côté », lui avoua : « Tu sais, mon gars, avec le costume un peu snob que tu portes, nous avions cru que tu étais phalangiste ». Santos Julia écrit : « Avoir montré quelque sympathie pour les droites, être catholique ou propriétaire d’une affaire, s’habiller bien, porter un chapeau, devinrent soudain des raisons de mourir. Personne ne pouvait plus se sentir en sécurité, pas même les universitaires pacifiques de la Résidence des Etudiants ».(p.119-120)

« On ne peut pas arguer d’un « spontanéisme révolutionnaire » pour excuser ces crimes. La responsabilité majeure, notamment celle des massacres de novembre, incombe à un système policier attesté par les fichiers et albums qui, selon Julian Casanova, fut mis en place par des appareils sous contrôle communiste, avec adjoints soviétiques, appuyés par des militants des Jeunesses socialistes unifiées. Manuel Munoz, directeur général de la Sécurité, Santiago Carrillo, conseiller à l’ordre public, et Segundo Serrano Poncela, délégué à la direction générale de la Sécurité, ont été les tristes agents de ce système. On estime que les deux tiers au moins des 8815 victimes de la terreur rouge et noire à Madrid, identifiées par Casas de Vega pendant la durée de la guerre civile, furent assassinées en 1936. Le bilan eût été plus consternant su quelque 10 000 personnes n’avaient trouvé refuge dans les ambassades étrangères » (p.122).

La terreur franquiste

Bennassar sait faire la part des choses. Il en termine par la répression franquiste « scandaleuse par son ampleur et sa durée ». Pendant les premières années de la guerre mondiale, à l’abri de celle-ci, la répression reste sélective tout de même : « La traque des responsables politiques et syndicaux ou les journalistes ne doit pas occulter le caractère de classe de la répression : près de la moitié (49,6%) des 988 fusillés dans la province de la Manche étaient des travailleurs agricoles. Il y eu aussi parmi les condamnés à la peine capitale 70 maçons, 40 cheminots et 30 mineurs. Une vingtaine de fusillés appartenaient à des professions au niveau culturel relativement élevé : médecins, vétérinaires, infirmiers, instituteurs, avocats et avoués. Un directeur de prison et même un prêtre, Julio de la Cruz Rui, partagèrent leur sort ainsi que 15 femmes… » (p.471).

Le rôle de l’historien honnête

est de faire un bilan le plus objectif possible et de laisser ses lecteurs libres de se faire leur opinion. Le pari est réussi avec Bennassar. Il faut lui savoir gré d’avoir réalisé également une étude sur le sort des réfugiés espagnols en France qui ne furent pas si maltraité qu’une légende – néo-stalinienne – a bien voulu le laisser croire.

Et la voici mon opinion. Les anarchistes espagnols ont été triplement vaincus : politiquement par la trahison de leurs chefs collaborant au gouvernement bourgeois républicain, physiquement par Franco, et idéologiquement par leur embrigadement dans l’armée française via la résistance nationale.

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