"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

lundi 23 février 2015

UNE GREVE HISTORIQUE CONTRE LES OBLIGATIONS RELIGIEUSES DANS LA FABRIQUE


A l'heure où Obama le vertueux et Hollande son sous-fifre ne cessent de s'incliner devant l'islam noble et pacifique, et de légiférer pour que toutes les mémères croyantes puissent circuler voilées et leurs époux prier en usine dans des salles de prière ad hoc, agenouillés vers la Mecque et non pas vers le Medef ou la CGT, retrouver dans l'histoire du mouvement ouvrier la lutte contre la bigoterie et la lutte contre la complicité religion/patronat est un grand plaisir. J'apprends tous les jours. Regardant d'un oeil distrait une énième histoire du syndicalisme sur la chaîne 5, je me serais presque endormi à entendre la saga CGT narrée par un vieux stalinien des mines, la censure de toutes les saloperies de la CGT de 1914 à 1968, le rappel soft sur la saga curé-syndicalo-gauchiste à Lip, si le drame de Courrières puis les deux moments clés de la défaite ouvrière avant 14 et 39 n'avaient été rappelés ((1906 et 1938) et surtout – événement qui m'était inconnu – au moment de la fondation de la CGT: la grève antireligieuse des corsetières!

LIMOGES JUIN 1895 : 108 JOURS DE GREVE DES CORSETIERES

 Outre la création de la CGT, l'année 1895 fut marquée par un autre événement (...) : la première grève de femmes à Limoges, l'une des premières en France. (...)
Dans la porcelaine, elles ont déjà participé à de multiples actions avec les ouvriers, et elles viennent même de créer le syndicat des ouvrières de la peinture céramique. Lors de la Commune, ne les a-t-on pas vues construire des barricades ? Mais jamais elles n'ont décidé, encore moins, dirigé une grève. C'est pourtant ce qui se produit en ce matin du 14 juin, dans l'atelier de corsetières de la maison Clément.
La maison Clément est une de ces entreprises familiales prospères, comme on en trouve beaucoup, à l'époque, dans l'habillement. 105 ouvrières s'y échinent plus de dix heures par jour pour des salaires qui ne dépassent que rarement 2 franc (0,25 franc pour les apprentis).
La maison Clément, sur le plan social, c'est une discipline de fer que la patronne se charge de faire régner, sanctionnant chaque manquement par des amendes. C'est enfin et surtout une certaine conception de la religion, très ancrée dans les milieux conservateurs et que le haut clergé catholique encourage alors ouvertement. Chaque jour, les ouvrières sont tenues de s'agenouiller pour réciter les trois prières obligatoires. Et ce n'est pas tout: chaque semaine, elles doivent acheter un apostolat pour 5 centimes; chaque dimanche, elles doivent assister à la messe, et elles doivent encore communier trois fois par an...
Une enquête de police établit que, pendant la semaine de la Passion, Mme Clément obligea ses ouvrières et cela sous sa surveillance, à faire trois jours de retraite. Elle voulut qu'elles aillent se confesser le samedi et elles firent leurs Pâques de dimanche.
Les absentes furent punies par une distribution de mauvais travail avec menace de renvoi de la fabrique. Ajoutons au tableau que M. Clément (qui avait une conception toute personnelle de la charité) vendait aux ouvrières les fournitures nécessaires au montage des corsets (ce qui était pratique générale à l'époque) 40% plus cher qu'à Paris...
Le 14 juin donc, passant outre aux menaces d'excommunication brandies par la patronne, 44 ouvrières et apprenties refusent de se mettre à genoux: c'est la grève. Elle va durer 108 jours, jusqu'au 30 septembre, conduite notamment par Marie Géraud, 24 ans; Marie Saderne, 19 ans, Amélie Rateau, 18 ans (toutes trois possédant que le produit de leur travail pour vivre); Mme Barry; Mlle Coupaud; Mme Bonnet...
Leur cahier de revendications est simple à établir: suppression des amendes et des prières, 20 centimes de plus par corset pour compenser la différence de prix de fournitures...
Reste à s'organiser car il n'y a pas de syndicats dans l'atelier et à espérer la solidarité des autres travailleurs. Aussitôt, la Fédération des syndicats de Limoges vole au secours des audacieuses. On va danser et chanter à leur profit: bals et concerts de solidarité se succèdent. Instants émouvants où se tissent de nouveaux liens et s'échangent d'autres regards. Mais cela n'arrête pas les quolibets. Pensez donc ! Des femmes en grève, elles qui ne devraient pas travailler hors du foyer familial... Les idées de Proudhon ont la vie dure dans la tête de certains ouvriers1.
Au fil des semaines, la grève s'effrite. Le 12 juillet, il reste encore 32 grévistes. Le 1er août, elles sont 22. Le 22 août, la police en dénombre 30. Puis on retombe à 22, irréductibles. Le patron refuse de plier. Il est d'autant plus ferme que le travail des grévistes est pris en charge... par les religieuses, contre moins qu'une aumône, ce qui ne peut que conforter la vieille classe ouvrière limogeaude dans son anticléricalisme et, par ricochet, renforcer sa solidarité à l'égard des 22 corsetières.
Le 23 septembre, lorsque s'ouvre le Congrès constitutif de la CGT, les grévistes tiennent toujours bon, et plusieurs d'entre elles sont même déléguées ou invitées aux séances: Mme Barry, Mlles Saderne et Coupaud, Mme Bonnet...
Sur les 8 femmes que l'on compte parmi les congressistes, elle sont presque majoritaires; Mme Bonnet préside la séance. De plus, une réunion publique, organisée par les congressistes à leur profit, rassemble 750 personnes (selon la police). Cet élan populaire n'entame pas, toutefois, la résistance patronale. La première grève de femmes est un échec: les 22 corsetières devront trouver du travail ailleurs, après avoir, semble-t-il, envisagé de créer une coopérative de production. Il n'empêche: la route est désormais tracée et d'autres l'emprunteront.
 En janvier 1896, les décalqueuses sur porcelaines de chez Th. Haviland, après quatre jours de grève, obtiendront la satisfaction de leurs revendications.
 
(source: "LIMOGES (1870-1919) La mémoire ouvrière" de Jean BOURDELLE).


1Le groupe anar de Limoges Red Skins – qui fournit cet article – est bien ignorant de tares de leur pape idéologiqu, Proudhon était contre les grèves et parfaitement misogyne (voir comment Guérin s'en moque).

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