"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

lundi 4 mars 2013

LE CAPITALISME FAVORISE-T-IL DE NOS JOURS LA VENUE DU COMMUNISME MAXIMAL ?




Avec de larges extraits du livre de Miklos Molnar : « Marx, Engels et la politique internationale » (ed Gallimard poche, 1972). Je dois avouer que, même pendant les vingt ans où j’ai été militant du CCI, ce livre est resté un de mes meilleurs bréviaires ou livre de chevet. Je ne suis pas toujours d’accord avec tout ce que dit Molnar, plus souvent avec les citations qu’il fournit de Marx et Engels, et sa conclusion fiche tout par terre. Les intertitres des extraits choisis du texte de Miklos Molnar sont de moi.



LA QUESTION DE L’UNITE NATIONALE DANS LA CONSTRUCTION DE L’ETAT MODERNE

« Les Etats-Unis  d’Amérique du Nord, sans compter qu’ils sont tous constitués de la même façon, s’étendent sur un territoire aussi grand que l’Europe civilisée. Ce n’est que dans une fédération européenne que l’on pourrait trouver une analogie. Et pour que l’Allemagne se fédère avec d’autres pays, il faut avant tout qu’elle devienne un pays. En Allemagne, la lutte pour la centralisation contre un système fédératif, c’est la lutte entre la civilisation moderne et la féodalité » (cf ; Marx, Nouvelle Gazette Rhénane, 7 juin 1848).
« Unité nationale va de pair ici, nous le voyons, avec Etat unitaire et centralisation. L’opinion de Marx et Engels a beaucoup fluctué à ce sujet sans jamais se démentir entièrement. Après la Commune, on le sait, ils ont momentanément penché vers une solution fédéraliste. (…) Par le biais de l’unité allemande, un aspect familier de la pensée de Marx apparait ainsi : con côté jacobin, étatiste et centraliste qui lui-même réaffirme fréquemment avec fierté et vigueur. L’homme qui combat le fédéralisme de Bakounine et la Confédération helvétique – le tout pêle-mêle -, celui qui veut transformer la Première Internationale en parti uni en même temps que l’Allemagne en un Etat unitaire est bien une seule et même personne : Marx, « le jacobin ». Et ce n’était pas seulement la « hantise » de la révolution française qui l’amenait à juger la situation sous l’éclairage des « modèles de 1789 et de 1830 » mais un jacobinisme profondément enraciné. Outre les réminiscences de la Révolution, sa personnalité, son caractère et sa psychologie y avaient leur part. Fait tout aussi important : depuis toujours Marx et Engels voyaient dans les « grands ensembles » étatiques le gage du progrès contre la tendance au maintien des particularismes, rétrogrades par définition. Cela faisait partie d’une conception plus vaste. La « marche de l’histoire », dans leur esprit, est une progression constante vers l’unification du globe, vers une existence planétaire de l’homme, vers une histoire universelle qui prend le pas sur l’existence et l’histoire locales ». (…)

LA QUESTION DES INDEPENDANCES NATIONALES

« … il ne s’agit pas d’une simple adhésion de leur part au principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Certes ils se gardent de prendre une position absolument nette à ce sujet. A l’occasion d’un débat parlementaire, Engels cite par exemple, pratiquement sans commentaire, le discours d’un député allemand de Posnanie affirmant que le « droit des peuples à se distinguer par nationalités est un droit flambant neuf et qui n’est reconnu nulle part. (…) « Dans toute l’Europe, écrit Engels dans un autre article, il n’est pas une seule grande puissance qui n’ait incorporé à son territoire des parties d’autres nations… Personne ne soutiendra que la carte de l’Europe soit définitivement tracée. Mais, tous les changements pour être durables, doivent tendre dans l’ensemble à rendre de plus en plus aux grandes nations européennes, douées de vitalités, leurs frontières naturelles, fixées d’après la langue et les sympathies. En même temps, les fragments de peuples, que l’on trouve encore çà et là, et qui ne sont plus capables de mener une existence nationale, restent incorporés aux grandes nations, soit en s’y dissolvant, soit en se conservant comme de simples monuments ethnographiques sans importance politique ». (…) « Ce qui n’est pas explicité en principe dans les écrits de Marx et d’Engels se trouve suffisamment éclairci par la façon dont nos auteurs accordent le droit à l’autodétermination aux uns tout en le refusant aux autres. Les Irlandais, les Hongrois et, avant tout, les Polonais, font partie de la première catégorie. Les Italiens aussi bien sûr, sans parler des Allemands à propos desquels le problème de l’indépendance nationale ne se posait pas. Parmi les peuples balkaniques, les Serbes figurent en assez bonne place tandis que les autres slaves, Tchèques inclus, se voient jetés à la poubelle de l’Histoire. Ce traitement discriminatoire repose sur toute une série d’arguments historiques, politiques, culturels, plus rarement économiques. (…) Engels va jusqu’à présenter mille d’histoire en Europe centrale comme une lutte perpétuelle, et historiquement juste, des Allemands et des Hongrois contre les Slaves (…) C’est grâce à eux, à la germanisation surtout, que les Slaves furent entrainés « dans le mouvement européen ». C’est grâce à eux également que les Slaves du Sud ne sont pas devenus Turcs et même mahométans ». (…) « les juifs, tout comme les Slaves du Sud ou les Bretons, n’ont pas, historiquement parlant, le droit de persévérer  en une nationalité dépassée par l’histoire et sans lendemain » (…) Dans les années 1860, Marx et Engels parlent toujours de « bandes de brigands », de « nations de bandits » pour apostropher les Slaves, à l’exception des Russes et des Polonais ». (…) « A la lumière des textes originels de Marx et Engels, il est douteux qu’ils considéraient la formation des nations comme un phénomène universel découlant de la nécessité historique. Certes, nous avons vu, le « règne de la bourgeoisie » est indissolublement lié à la nation. Mais il s’agit chez nos auteurs du règne de la bourgeoisie des grandes nations exclusivement, tandis que les petites – ces nationalités ou reliques de peuples – n’ont pas le même statut historique. Marx et Engels ne voyaient aucun inconvénient à ce que ces petits peuples soient intégrés « dans l’une ou l’autre des nations plus puissantes que leur vitalité supérieure rendait capables de surmonter » les obstacles de leur histoire » (cf. article : « Qu’est-ce que les classes laborieuses ont à voir avec l’histoire de la Pologne ? »)[1]. L’analyse de Marx et Engels n’est cependant contradictoire que pour les esprits superficiels, car, même s’il n’y a pas eu indépendance nationale, de vastes aires géographiques vont voir éclater les vieux modes de production, et évoluer :la navigation à la vapeur et les chemins de fer ont pu créer les conditions de l’industrialisation dans les sociétés orientales (cf. Magyar p. 215).

L’AMBIGUITE DE MARX AU MOMENT DE LA GUERRE FRANCO-ALLEMANDE

« Marx présenta aux lecteurs américains « Un point de vue prussien sur la guerre » (« A Prussian view of the war, New York Daily Tribune, 10 juin 1859) (…) « …du point de vue politique, des personnages du parti socialiste allemand, non moins importantes que Bebel et Liebknecht, étaient et restaient en 1870 encore opposés à l’unification de l’Allemagne par Bismarck et s’opposèrent pour cette même raison à la guerre de la Prusse contre la France (…) dans les deux Adresses du Conseil Général de la Première Internationale… Marx formule sa position de manière pondérée… Si l’Allemagne succombait, écrit Marx à Engels le 15 août 1870, « le bonapartisme serait consolidé pour longtemps, et l’Allemagne (unifiée) serait fichue pour des années, voire des générations. Il ne pourrait plus être question d’un mouvement ouvrier indépendant en Allemagne, la revendication nationale absorbant alors toutes les énergies. Les ouvriers allemands seraient pris en remorque, dans le meilleur des cas, par les ouvriers français »[2].
En plus de leurs erreurs politiques, Marx et Engels n’étaient pas de grands savants et limités par les connaissances de leur époque : « … chercher à partir de Marx la clé des sociétés primitives, asiatiques et médiévales ne nous paraît pas promettre des résultats tangibles…à propos des sources de Marx, rien n’est vraiment original dans ses concepts, quoiqu’en disent ses disciples. Marx et Engels n’étaient ni ethnologues ni historiens des civilisations précapitalistes. Ils n’ont jamais fait ni prétendu faire des recherches. Leur savoir reposait sur les ouvrages des spécialistes lus un peu au hasard. Les historiens marxistes qui se respectent le reconnaissent eux aussi. Les connaissances de Max, écrit Hobsbawn, « étaient minces sur la préhistoire, les sociétés communautaires primitives et l’Amérique précolombienne. Elles étaient pratiquement inexistantes en ce qui concerne l’Afrique. Elles n’étaient pas impressionnantes en ce qui concerne le Moyen âge, mais notablement meilleures pour ce qui concerne l’Asie, l’Inde en particulier (mais non le Japon). »
« En un mot, Marx se trouve du côté des libéraux en ce qui concerne le libre échange sans partager pour autant les opinions anticolonialistes… Son discours est délibérément antinomique pour bien marquer la dichotomie du phénomène du colonialisme comme œuvre destructrice en même temps que constructive, comme procédé abominable en même temps que progressif et nécessaire ».

UNE OCCIDENTALISATION DU CAPITALISME ?

La propriété commune étant en train de disparaître dans la Russie de la fin du XIXème, sous les coups de la colonisation : « Cela implique que, à quelques exceptions près, le capitalisme occidental devait, selon Marx et Engels, s’emparer du reste du monde, pour lui imposer ce que l’on appellerait aujourd’hui le « modèle » occidental du développement (…) Le monde de Marx est un et indivisible. Même s’il est vrai que l’auteur du Capital reconnaît le caractère accidentel de la voie empruntée par la société européenne, du moment que cet « accident » s’est produit et a amené l’histoire au seuil du socialisme, l’Orient doit suivre. Marx ne voit pas – et n’a certes jamais envisagé – qu’il puisse y avoir deux ou plusieurs chemins isolés conduisant chacun au socialisme »[3]
Comme beaucoup d’intellectuels savants, Molnar perçoit comme dichotomie chez Marx, sur tous les sujets, ce qui est au vrai dialectique. Il cite, sans en comprendre le sens le recadrage d’Engels contre Bernstein en 1882 : « … Et nous autres socialistes de l’Europe occidentale, nous ne devions pas tomber si facilement dans le piège comme les fellahs égyptiens et comme tous les Latins. C’est étrange. Tous les révolutionnaires latins se plaignent d’avoir toujours fait les révolutions pour le bien des autres – c’est très simple : ils se sont toujours laissé prendre par le slogan « révolution ». Et pourtant, à la moindre bagarre qui éclate n’importe où, les Latins révolutionnaires dans leur ensemble lui apportent leur enthousiasme sans aucune réserve. A mon avis nous pouvons fort bien manifester notre sympathie pour les fellahs opprimés sans pour autant partager leurs illusions momentanées (un peuple paysan doit être trompé pendant des siècles avant de tirer les leçons de l’expérience), et notre opposition aux brutalités des Anglais, sans avoir pour cela à prendre parti pour leurs adversaires militaires du moment ».

UNE REVOLUTION SIMULTANEE DANS TOUS LES PAYS INDUSTRIELS

« On a souvent cité, surtout pour les opposer aux thèses de Lénine, les divers textes de Marx et Engels selon lesquels seule une révolution prolétarienne à peu près simultanée dans les pays industriels les plus développés pourrait mettre fin à la domination mondiale de la bourgeoisie et ouvrir par cela l’ère du socialisme. Par ailleurs, contrairement à ce qu’on pense en général, Lénine n’a jamais démenti ce principe marxiste fondamental. La révolution russe ne devait être dans son esprit que le point de départ – quelque peu éloigné du centre, il est vrai – de  la « révolution mondiale » dans les pays européens industrialisés. Quant aux pays dépendants des puissances impérialistes, leur combat, organisé par des soviets paysans, n’avait à remplir, aux yeux de Lénine, qu’un rôle complémentaire aux côtés du prolétariat occidental. Toutefois, on le verra plus loin, ce léger « déplacement » du combat de l’Occident vers l’Orient ne manque pas de créer une ambiguïté théorique. Car chez Marx et Engels il n’y a, sur ce plan-là, aucune ambiguïté. C’est la civilisation européenne et bourgeoise – avec, bien sûr, son prolongement nord-américain – qui amènera le monde au seuil de la grande mutation socialiste qui s’accomplira à travers l’œuvre historique du prolétariat révolutionnaire. Cette thèse fondamentale, loin d’être une simple vue de l’esprit, repose sur un certain nombre d’arguments historiques et scientifiques généralement connus. L’on sait notamment comment, d’après Marx, les « forces productives » modifient, à un certain niveau de leur développement, les rapports de production et font exploser par le truchement de la lutte des classes la superstructure de toute « formation » économico-sociale désuète. Une fois ce niveau atteint dans la société bourgeoise, il n’existe qu’une alternative : la transformation socialiste… ou la rechute dans la « barbarie » si jamais la réaction triomphait. (…) En un mot, c’est la production capitaliste qui crée, grâce à son niveau élevé, les fondements du socialisme futur. En raison de l’inégalité du développement, Marx et Engels prévoyaient sans doute quelques exceptions à cette règle, notamment en ce qui concerne la Russie. Cependant la « voie royale » conduisant au socialisme reste, selon leur doctrine, celle du capitalisme occidental. En clair, pour éviter de tomber dans un communisme « monacal » où la nécessité fera à nouveau la loi, il faut fonder le socialisme su un niveau de production très élevé au préalable, c'est-à-dire dans le capitalisme déjà. Tous ces arguments militent en faveur du progrès ininterrompu jusqu’au jour où le développement du capitalisme cessera d’être ascendant et où la bourgeoisie aura épuisé toutes ses ressources. Cependant, cet aspect bien connu de la question de la transition n’en est qu’un à côté d’un autre non moins fondamental, à savoir que cette transformation doit se faire à l’échelle effectivement planétaire. (…) Dans les grandes étapes précédentes de l’évolution de l’humanité, une telle unicité du « mouvement » de l’Histoire n’était ni nécessaire ni possible. Il était dans la nature même des diverses sociétés féodales , esclavagistes ou « asiatiques » de s’installer et de vivre simultanément, isolées les unes des autres. L’exemple le plus éclatant en était pou Marx l’existence de sociétés « asiatiques » immuables à l’époque des trains et des vapeurs dans le monde occidental (…). (Depuis leur rédaction du Manifeste communiste en 1847…) « l’existence empirique… des hommes se déroule sur le plan de l’histoire mondiale au lieu de se dérouler sur celui de la vie locale » (…) « Il est donc déjà évident que cette société bourgeoise est le véritable foyer, la véritable scène de toute histoire et l’on voit à quel point la conception passée de l’histoire était un non sens en négligeant les rapports réels et en se limitant aux grands événements historiques et politiques retentissants » (cf. L’idéologie allemande). 

MARX ET ENGELS DES « OCCIDENTALISTES » ?

« Mais finalement, Marx et Engels réfléchissaient, tout comme les autres historiens de la diplomatie du XIXe siècle, dans l’optique de la politique des grandes puissances et non pas dans la perspective d’une Europe des nations ». (leur vision est « plus étroite qu’européocentriste »)
Molnar doute finalement de l’analyse marxiste à laquelle il montre souvent par contre qu’il succombe au long de son livre : « Le scandale de la barbarie et du sous-développement plusieurs fois millénaires de ces contrées (cf . le Sud) n’en est qu’un dans la mesure où il se perpétuerait. Du moment que l’expansion planétaire de la bourgeoisie occidentale, celles des Etats-Unis y comprise, bien sûr, promet d’y mettre fin, le concept global tient : les grandes entités civilisées vont dominer le monde et l’unifier progressivement grâce au commerce, grâce à l’exploitation de toutes ses richesses, grâce à l’implantation de la civilisation la plus glorieuse de l’histoire, la leur. Marx et Engels n’auraient sans doute jamais cru qu’un jour on emploierait d’autres mots pour qualifier cette mission unificatrice et civilisatrice de l’Occident. Au contraire, tous leurs concepts et prévisions sur l’évolution de la politique internationale étaient fondés sur une certaine idée prométhéenne de l’Europe ».

POURQUOI L’ANALYSE DE BASE ET LES PREVISIONS DE MARX ET ENGELS RESTENT-ILS VALABLES A NOTRE EPOQUE ?

Un chercheur, un historien, un auteur comme Molnar peuvent très bien nous fournir un intéressant florilège de leurs connaissances, noua apporter même des révélations, éclaircir tel épisode historique, mais rester totalement ignorants de la méthode mise au point par cet impérissable couple d’amis. Miclos Molnar, après avoir souvent souligné les erreurs politiques des deux hommes, finit par oublier la continuité de leur combat politique et tente de nos les décrire comme de simples observateurs d’un capitalisme progressant pacifiquement, à la manière industrialiste européenne jusqu’au summum du socialisme. Si ce n’est pas un procédé, c’est d’une bêtise inconsciente. Même un gauchiste de base français comprend que le capitalisme ne s’effondrera jamais tout seul, et le niveau de décrépitude atteint par le système mondial laisse peu augurer de facilités pour la transition, nullement au niveau des frontières nationales – qui n’existent déjà plus depuis longtemps pour le commerce international – que pour le bordel généralisé de la gestion capitaliste et la noria de besoins invraisemblables inoculés dans les populations.
Pour l’heure tout ce que prédisaient Marx et Engels, s’est vérifié : construction de grands ensembles économiques comme le marché nord-américain, asiatique, l’Europe, etc. Par contre ils ne pouvaient pas imaginer à quel point, au XXe siècle, la bourgeoisie mondiale allait se servir de l’idéologie de l’autodétermination, depuis les sixties, ses gauchistes se sont fait les théoriciens de cette fable nationaliste « progressiste », à rebours du mépris (justifié) de Marx et Engels pour les « bouts de peuple » ainsi encasernés sous forme paternaliste ; chaque petite nouvelle nation, de Jérusalem à Belgrade ou au Vietnam, demeure ou est demeurée la vitrine secondaire ou le vassal d’un bloc puissant. Pire encore, dans les grandes puissances la revendication de droits nationaux, ou la défense de l’économie nationale, est devenue un des fers de lance de la conservation sociale : pas d’alternative que le repli, nous crie-t-on dans les oreilles.
On taxera, comme Marx et Engels, les révolutionnaires maximalistes qui n’ont jamais cru au mythe européen ni aux clowneries chauvines, d’être complices du libéralisme mondialisé. Et d’être des « attentistes progressistes » ou des « Prométhée européens ». Or, comme Marx et Engels, les maximalistes, s’ils reconnaissent (comme le citoyen lambda) que le capitalisme est en bout de course, décadent, ont intégré la notion de rupture violente comme longue et vieille expérience politique du marxisme révolutionnaire. Même lorsqu’ils intègrent la crise dans leurs raisonnements, Marx et Engels le font dans la mesure où elle signifie rupture du rapport entre les classes, cassure du consensus social dominant. Alors Molnar ce n’est pas la peine de nous raconter des histoires, surtout en 1975 (premier assaut de la crise mondiale) qui révèlent une croyance « prométhéenne » en la santé du capitalisme euro-américain… tourneboulé par l’histoire, quand, en 2013, l’Europe est en faillite, l’Amérique est passée deuxième derrière la Chine, etc.
Le capitalisme ne favorise pas la notion de révolution, ou de passage pacifique à un communisme anti-caserne, justement parce qu’il est en crise. Marx et Engels ne pensaient pas qu’il devait rester éternellement un modèle dynamique de progrès pour l’humanité, sinon ils l’auraient écrit quelque part !
Le capitalisme ne favorise pas politiquement le dépassement des arriérations nationalistes et religieuses puisqu’il s’en sert pour les présenter comme des solutions à la crise de la mondialisation. En effet, la bourgeoisie étant incapable de s’unifier mondialement, de par sa nature intrinsèque concurrentielle et impérialiste, malgré et à cause des « grands ensembles » réalisés, doit trouver des esquives désormais à son incapacité à faire progresser socialement et humainement la société. Elle fabrique ainsi tous les jours de nouveaux carcans, de nouvelles catégories, des promesses de raser gratis si les millions de pauvres veulent bien accepter d’être toujours plus paupérisés et méprisés.
Le système capitaliste est devenu décadent depuis la Première Guerre mondiale, ceci dit pas spécialement du point de vue de la marche de son économie ni du point de vue moral (comme tous les semi-anarchistes formés au biberon moderniste trotskien de S ou B croient caricaturer la notion de décadence) mais au sens où il ne peut plus faire avancer l’humanité qui, elle, attend les « barbares » du Nord et du Sud pour la libérer. Cette notion est tout à fait dans la lignée du marxisme, un peu comme dans cette polémique où Marx répondit à un éditorialiste de la Gazette de Cologne qui attribuait le déclin des sociétés grecque et romaine de l’Antiquité à l’affaiblissement de leur religion : « C’est en retournant exactement l’affirmation de l’auteur qu’on obtient la vérité ; il a mis l’histoire la tête en bas (…) Si la chute des Etats de l’Antiquité entraîne la disparition des religions de ces Etats, il n’est pas besoin d’aller chercher d’autre explication, car la « vraie religion » des Anciens était le culte de « leur nationalité », de leur « Etat ». Ce n’est pas la ruine des religions antiques qui a entraîné la chute des Etats de l’antiquité, mais la chute des Etats de l’antiquité qui a entraîné la ruine des religions antiques »[4].
Ce n’est pas la décadence du capitalisme qui explique la crise (politique et économique) du capitalisme, mais la crise du capitalisme qui entraîne sa décadence politique.
Il faut être dialectique, à la suite de Marx et Engels. Le capitalisme ne favorise pas en soi la venue d’une autre société mondiale, puisqu’il veut perdurer même au prix d’une autre guerre mondiale, mais il favorise en même temps, par ses frasques et la propagation de la misère absolue, la révolution. Ce n’est vraiment pas compliqué à comprendre, sauf pour les esthètes de l’enculage de mouches.


[1] Miclos Molnar se contredit souvent en cherchant toujours à affaiblir l’essentiel du secondaire chez Marx. En page 207, il est obligé de noter une rectification de Marx : « Certes Marx protesta contre l’interprétation abusive de ses idées qui constituaient selon lui une « esquisse historique de la genèse du capitalisme en Europe », et non point, comme un des ses critiques l’avait prétendu , une « théorie historico-politique de la marche générale fatalement imposée à tous les peuples, quelles que soient les circonstances historiques où ceux-ci se trouvent » (1877). Selon Riazanov, Engels a dit un jour : « il ne faut pas voir une nationalité opprimée dans tout voleur de mouton en conflit avec la Turquie ».
[2] Bonjour le mépris pour les ouvriers français ! Et déjouant les pronostics du jacobin Marx en faveur de la « guerre révolutionnaire » teutonne, l’Allemagne emporte la mise en 1870 et ce triomphe conduira, déjouant les pronostics de Marx mais pas ceux d’Engels, à la Première Guerre mondiale en 1914… Marx et Engels il est vrai reconnaissaient parfois s’être trompés.
[3] Il est marrant ce Molnar, s’est-il passé autre chose que la prévision de Marx, qu’on la nomme mondialisation ou ce qu’on veut ? Il est vrai que Molnar écrit en 1975 et qu’il croyait peut-être que le bloc russe était de nature différente, avant d’être « colonisé » par le marché libéral !.

[4] Cité par Michel Vadée in « Marx penseur du possible », p.123. Si on ne trouve pas le concept de décadence (ou de mondialisation, ou d’électronique) chez Marx, cela rend-elle la notion inopérante. Même Bordiga, qui fait le clown au cours de ses dernières années, utilise le terme, mais de façon restrictive : « L'un des symptômes de la décadence mondiale de la technique, c'est que le décor l'emporte sur l'infrastructure. Toutes les civilisations sont passées par cette phase, de Ninive à Versailles » (cf. Bordiga « Le sinistre roman noir de la décadence sociale moderne »).

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