"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mercredi 22 février 2012

USINES A CHOMAGE



Par Isabelle Talès

(le Monde ce jour)

C'est fou le nombre d'usines que l'on visite (et aussi quelques abattoirs depuis peu) à la télévision. Mais le plus souvent au pas de charge, derrière les cameramen qui eux-mêmes suivent un candidat pressé dont on a à peine le temps d'entendre les promesses tout en appréciant sa façon de porter la blouse ou le casque de sécurité.

Mardi 21 février, par exemple, Nicolas Sarkozy faisait campagne à Alstom. Entre les tapes dans le dos et le déjeuner à la cantine, on a écouté un salarié maugréer seul dans son coin : "Ici, les ouvriers, ils diminuent d'année en année. En fait, ils embauchent que des intérims..."

Alors, on est allée sur Arte, où le documentaire d'Anne Kunvari et Nadya Charvet, "Le travail malade du chômage", nous permet de rester plus longtemps dans les usines et de mieux comprendre comment elles se sont mises à fabriquer ce que le sociologue Robert Castel appelle le "précariat" et ce qu'un chômeur chronique résume ainsi : "Je galère, je travaille, je galère, je travaille..."

On entre chez Peugeot à Sochaux, on reste un moment sur une chaîne de montage à entendre le bruit qu'y font les robots et à entrevoir le mal que s'y donne une jeune intérimaire. Elle visse à tour de bras depuis deux mois mais ignore si elle pourra continuer très longtemps. L'usine n'embauche plus guère et fait face aux aléas de production en recourant aux contrats précaires. Des représentants de la CGT en polo le disent comme ceci : "L'intérim, c'est le sang neuf permanent", et les émissaires du patronat en costume comme cela : "Le travail précaire, c'est la variable d'ajustement", mais il s'agit bien de la même situation. Ou plutôt d'un engrenage que l'économiste Thomas Coutrot démonte : cette précarisation "sert à garantir le niveau des profits en ajustant la masse salariale dès que l'activité se réduit". Déprimant d'un bout à l'autre de la chaîne, donc.

Heureusement qu'une autre enquête nous emmène en Allemagne, dans une entreprise modèle où des relations sociales modèles assurent une prospérité enviable, où le délégué syndical a presque l'air moins sympa que le DRH. Sauf que... les emplois précaires se sont aussi multipliés outre-Rhin et que le syndicaliste "appelle à des changements politiques radicaux pour remettre ce pays sur la bonne voie".

Ici, on en connaît quelques-uns qui n'ont plus que deux mois de CDD pour espérer décrocher une mission de cinq ans. Ça fait combien de visites d'usine ?

Vite vu. On ne peut pas dire que ça nous manquait, les envoyés spéciaux plantés devant les commissariats ou les tribunaux, les images chahutées de l'arrivée d'une voiture aux vitres teintées... Mais en les revoyant à l'ouverture des "20 heures", mardi 21 février, à l'occasion de la garde à vue de Dominique Strauss-Kahn dans une gendarmerie de Lille, il a fallu s'y résoudre : un seul être revient et tout est repipolisé.

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