"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

jeudi 28 avril 2016

L'aire bolchévico-asiatique


par Lucien Laugier



1ère partie. Chap IV

II) L’échec des deux ultimes atouts.

B) La vague afro-asiatique

3°) caractérisation des aires du mouvement.


b) L’aire bolchevico-asiatique.

III) La terrible épopée du Vietnam.

Micro-généralités.

Par rapport à notre survol rapide des événements survenus dans l’aire extrême-orientale de la révolution afro-asiatique, nous consacrerons une place relativement grande à l’atroce guerre qui ensanglanta, pendant presque vingt ans, l’entière péninsule indochinoise. Par sa position stratégique de charnière entre la Chine et l’Asie du sud-est, par l’étendue dans le temps du conflit qui éclata tout au début des luttes des peuples de couleur pour leur indépendance et se poursuivit alors qu’il était presque partout achevé, par son effet de déclanchement du séisme qui devait faire éclater l’empire colonial français, l’ex-Indochine joua un rôle décisif dans l’orientation de la colossale secousse dont l’issue fut déterminante pour la survie du système du Capital.
A l’échelle des dimensions plus modestes de cette étude, le reflet de cette série d’événements dans la presse du PCI est aussi des plus significatifs pour caractériser la courbe évolutive de notre ex-organisation. Bien que moins volumineuse que celle qui fut provoquée par la guerre d’Algérie, la critique du mouvement d’indépendance indochinois se développa au moment où les grandes questions qui s’interpénétraient concernant les possibilités de crise du système à la dimension mondiale, étaient encore ouvertes. Et il est intéressant de constater que les termes de cette critique, pour avoir été essentiellement ponctuels, n’en étaient pas moins percutants parce que portant sur le point central auquel était suspendu toute la perspective révolutionnaire : la fracture idéo-politique pouvant survenir dans l’Occident capitaliste à la suite de la rébellion de ses plus lointaines bases d’influence et de domination.

L’accent que le PCI mettait alors sur l’hypothétique « réveil » des classes exploitées des « métropoles impérialistes », d’une indignation et d’une révolte qu’auraient dû provoquer, tout autant que la répression cynique exercée par la forces colonialistes, la décomposition interne, contre-révolutionnaire, de celles qui prétendaient dénoncer et résister à cette répression, ne fut finalement pas sans écho ; mais la « réponse » survint là où on ne l’attendait pas.1 Et si nous accordons encore bien du temps et de la place à expliquer la teneur et les conditions de cette méprise- c’est parce qu’on a un certain droit de penser, dans sa réalité – se ressentit indirectement, dans sa faiblesse et ses limites, de l’erreur essentiellement imputable au PCI.
Ce dernier aspect relève de considérations ultérieures qui doivent être précédées d’une identification claire des insuffisances existant déjà, il y a une vingtaine d’années, dans la façon la plus correcte alors d’aborder l’ensemble du phénomène afro-asiatique et, plus particulièrement, sa séquence extrême-orientale. A qui disposerait du temps et de la patience nécessaire pour vérifier l’exactitude de notre commentaire dans le matériel produit par le PCI lors des premiers ébranlements du colonialisme français, apparaîtrait clairement ce qui constituait à la fois les forces et la faiblesse de ce matériel : l’aptitude à stigmatiser efficacement la position honteuse des « partis ouvriers », mais au détriment d’une étude plus profonde de la genèse des composantes et du devenir des mouvements anti-colonialistes2.
Il était bien clair, dans une perspective générale entièrement reprise de la position classique de la IIIème Internationale, que la révolte des peuples colonisés et la lutte de classe du prolétariat métropolitain devaient étroitement s’épauler l’un l’autre. Mais en ce qui concerne les lieux et moments où étaient attendus d’abord les premiers indices témoignant de tendances du cours classiste à vouloir l’emporter sur celui de la conservation mondiale, on chercherait vainement quelque chose de précis et de solide dans toute la presse du PCI, lors de l’essor de la phase afro-asiatique comme au moment de son déclin. Il est vrai que lorsque le mouvement était déjà largement engagé dans les ornières qui devaient faire de lui un appui de l’expansion capitaliste, et non son obstacle, le PCI en était encore à glaner les indipsensables éléments d’information, et à démêler la façon d’y appliquer les lignes de principe qu’il défendait.

Caractère petit-bourgeois du mouvement.

Concernant ce dernier aspect, il n’est pas nécessaire de rappeler ici que, derrière les dimensions ultra-réduites et l’influence nulle qui constituaient les raisons les plus visibles de ces faiblesses du PCI, se profilaient toutes les limitations découlant de la sujétion au schéma léniniste dans la question nationale-coloniale. Il est utile par contre de montrer de quelle façon ce qui était exact dans la critique que permettait ce schéma ne parvenait pas à éclaircir et aérer la perspective générale. La caractérisation du mouvement indochinois comme « petit bourgeois » et, à ce titre, incapable d’atteindre les dimensions d’un mouvement prolétarien, soulève déjà la question des différences essentielles entre les deux types d’action. On verra mieux, à la faveur des positions prises par le PCI lors de la rébellion algérienne, combien, dans l’optique de ce parti, l’invocation des obstacles s’opposant à la transmutation d’un mouvement révolutionnaire, mais petit bourgeois, en mouvement prolétarien, relevait davantage de facteurs qualitatifs, c'est-à-dire conditionnés par la vision globale du communisme. Ce qui, par contre, apparaît déjà comme sous-estimé dans l’analyse des événements d’Indochine, c’est le caractère idéologique des liens qui, par l’intermédiaire de la Russie et de la Chine prétendument « socialistes », maintenaient la révolte du Vietminh3 dans le champ de forces de l’impérialisme. Il était admis par le PCI qu’en l’absence d’un cours prolétarien mondial, l’énorme levée en masse des peuples de couleur, par ailleurs motivée par des objectifs nationaux, ne pouvait espérer réaliser sa première étape qu’à la faveur des rivalités qui divisaient les puissances impérialistes. Mais la gageure que contenait implicitement cette perspective consistait à opposer théoriquement à cette limitation forcée des moyens, imposée au mouvement, la notion d’un contenu radical qu’aurait permis une sensibilisation active du prolétariat européen à la révolte en cours. Par là même, comme nous le verrons mieux dans notre troisième partie, l’organisation de Bordiga payait son tribut ultime à l’idéologie de la IIIe Internationale, et même à se version trotskyste. La leçon générale en est aujourd’hui facile à tirer : même à la faveur d’une extrême radicalisation, d’un jusqu’auboutisme imposé à l’insurrection vietnamienne - et qui, selon l’optique du PCI, relevait d’une dynamique susceptible de faire éclater l’équilibre impérialiste mondial – c’est un nouveau stade, à un niveau supérieur de puissance et de conciliation des antagonismes, que cet équilibre a atteint.
De ce point de vue, l’histoire de la guerre d’Indochine est particulièrement édifiante : les forces politico-sociales qui disputaient au colonialisme la domination du territoire, soit en se heurtant à l’ordre ancien, soit en s’appuyant sur lui et qui s’inféodaient à de nouvelles influences extérieures variant au gré des fluctuations de primauté entre grandes puissances, ont réalisé un quadrillage historique du terrain qui rendait impossible de « débordement » social sur lequel le PCI fondait quelques espoirs. La pointe du mouvement « le plus avancé », du point de vue de la revendication nationale, fit son entrée en scène dans une posture de soumission à l’égard de l’idéologie et de l’alignement politique qui, au plan mondial, exprimaient la consolidation de la contre-révolution. Son passage à la forme extrême de la lutte armée lui fut littéralement imposé par la sotte stratégie de son premier et archaïque adversaire et sous le patronage de puissances entendant s’en partager les dépouilles coloniales. La « relance » - également subie – de l’action violente contre le nouveau maître – allié objectif et discret de la veille – n’aboutit à son tour qu’au résultat le plus effroyable en matière de destruction systématique des existences humaines et de leur cadre de vie, d’un « Etat souverain » enjeu des rivalités nouvelles entre les grandes puissances. En bref, un colossale amas de cadavres, une ruine économique totale, un esclavagisme halluciné d’organisation de termitière, voilà la prix payé par les peuples d’Indochine pour passer d’une sujétion à une autre. Et encore, les explosions de bombes et es mitraillades s’étant finalement tues, l’impérialisme le plus puissant ne perd-il sa base territoriale et politique d’influence directe qu’après avoir mené à terme un processus de dévitalisation qui, même du point de vue qui considère follement toute création de nouveau centre d’accumulation du capital comme étape utile sur la route du socialisme futur, ajourne pour des décennies tout espoir de ce type : dans la péninsule « unifiée », la Cochinchine, zone historiquement la plus développée sur le triple plan de la prospérité du sol, de la concentration sociale et de la tradition culturelle, perd toute vocation de rayonnement moderne lorsque les Américains consentent enfin à l’abandonner en tant que tête de pont qui fut commune à tous les impérialismes successifs qui y ont appuyé leur domination4. Il n’y a probablement guère d’exemple plus éloquent d’une procédure qui, au prix de sacrifices humains et matériels exorbitants, parvient à réaliser de la façon la plus systématique tout ce que les « indépendances » bourgeoises comportent de hideux et de misérable sans y laisser subsister aucun de ces contenus sur la valeur proto-révolutionnaire sur laquelle le bolchevisme s’abusait déjà lorsqu’il calculait que des « réussites » aussi coûteuses pouvaient, à la longue, servir aussi les intérêts à long terme du prolétariat.
Le fait que le calvaire du peuple vietnamien soit désormais terminé – du moins sur le chapitre des sacrifices sanglants massifs – ne retranche rien à l’utilité de la rétrospective entreprise ici dans le cadre de notre récit. Au contraire, l’amer résultat de « l’indépendance » acquise par ce peuple à prix exorbitant, ne fait que davantage ressortir la logique implacable de la débauche de morts et de misères avec lesquels il a fallu la payer. L’étroite filiation d’événements qui se concluent aujourd’hui – un simple changement de garde remplace la vétuste domination française par celle, autrement astucieuse, des condominium implicites que constitue l’impérialisme moderne – remonte en effet jusqu’aux premiers balbutiements du mouvement d’indépendance en Indochine. D’une façon beaucoup plus suggestive que dans les autres cas semblables, il semble que ce mouvement n’ait pris une dimension hallucinante que pour rendre plus dérisoires encore toutes les « voies de libération » emprisonnées dans la problématique classiste traditionnelle ; on croirait qu’il n’a démontré d’extraordinaires capacités de martyres et d’endurance que pour faire apparaître comme destin irrécusable ce qu’une analyse attentive révèle comme enchaînement cohérent, à l’échelle historique et internationale, de capitulations et de trahisons parfaitement identifiables. De 1945 à 1976, au Vietnam, l’espoir d’une radicalisation révolutionnaire du type de celle que théorisait le PCI, s’amenuise au rythme même de l’intensification des combats et des destructions : chaque relance de la révolte, après bradage autour de la table ronde diplomatique des avantages précédemment acquis sur le terrain, ne fait que préparer un étranglement de la subversivité encore plus sévère et payé de plus de sang encore ; chaque contre-coup des « contradictions internes » du système mondial ne se solde, avec rétrogradation de la radicalité contenue dans la révolte et attendue d’elle, que par un réajustement à un stade supérieur de l’unité de ce système.

« L’astuce » diplomatique d’Ho Chi Minh en 1946 fait perdre à la cause de l’indépendance les gains territoriaux et politiques obtenus l’année précédente à la suite de la défaite japonaise ; la guérilla déclanchée en riposte au bombardement français de Haïphong, s’enlise dans une longue guerre d’usure qui consacre le sud du Vietnam comme base inamovible de tous les impérialismes successifs ; la victoire du Vietminh à Dien-Bien-Phu est annulée par la paix de Genève qui coupe la péninsule en deux, livrant objectivement le nord aux Chinois et aux Russes, le sud aux Américains. La révolte des paysans contre le régime pourri de Diem dégénère en conflit d’extermination qui laisse finalement à la disposition du plus authentique des stalinismes un pays ruiné, exsangue sans autre espoir que la survie ; et ce, sans qu’on puisse seulement assurer qu’est définitivement terminé le tragique ballet qui se poursuit en zone périphérique : Laos, Cambodge, Thaïlande…
Une telle « fatalité » n’a pourtant rien d’énigmatique. Pour en percer le secret, il suffit d’examiner la genèse du mouvement d’indépendance indochinois, de considérer ses conditions de départ, étroitement imbriquées au contexte de contre-révolution agissante de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, il est facile de constater que cette contre-révolution, même à des milliers de kilomètres de son épicentre européen, exerçait sa logique tyrannique, même en des lieux où il semblait que des masses misérables, secouant impérieusement leur joug, tendaient à aller à contre-courant. A la source même du « nationalisme révolutionnaire » du Vietminh, il y a les mêmes aberrations idéologiques, la même stratégie d’imposture, le même arrière-décor de liquidation de toute radicalité qu’on trouve déjà dans la grande démission du communisme international sous l’égide de la clique sanguinaire de Moscou. Avant même d’être une force agissante, le mouvement d’indépendance indochinois présente des stigmates inter-classistes et inter-impérialistes5 de même sens que ceux qui caractérisent le ralliement de l’URSS à la croisade anti-fasciste des « démocraties occidentales ». A qui va se révolter contre celle-ci, leur virus idéologique est déjà inculqué.
Le PC indochinois, chez qui on ne sait pas qui l’emporte de la rouerie stalinienne ou du patriotisme paysan6, s’était réfugié en Chine après l’offensive japonaise dans le Pacifique ; il y participa à la constitution d’un gouvernement provisoire pour la future Indochine indépendante, dans lequel il n’avait qu’un seul représentant. Sa dominante idéologique est un mélange de patriotisme et d’antifascisme dans le style de la seconde union sacrée. Les initiatives subversives de son propre mouvement, il les subira plus qu’il ne les aura voulues, et seulement lorsque les ruptures survenues au niveau des Etats au cœur de la coalition des Alliés, davantage que l’éclatement des contrastes sociaux dans la péninsule, lui ouvriront une perspective. La « synthèse » opérée par Ho Chi Minh entre les tendances divergentes et les tactiques contradictoires de ce mouvement, et que Bordiga aurait classé dans sa catégorie « d’opportunisme à des fins nationales », est une sorte de position intermédiaire entre « l’associationnisme » mystificateur de type Union française et l’autonomie assortie d’étroites sujétions économiques genre Commonwealth. Si ni l’une ni l’autre issue ne se réalisèrent, c’est, en fin de compte, d’une part à cause de l’attitude irréductible de l’impérialisme français, d’autre part en raison de la position stratégique de l’Indochine dans la zone critique de l’Extrême-orient : tout comme l’aveuglement du capitalisme français le fait évincer pour avoir vu en toute réforme du statut colonial un « abandon », la stratégie obtuse des USA, après avoir tardé à normaliser leurs rapports avec l’URSS durant la guerre de Corée, mettra plus de temps encore à se convaincre que la péninsule n’est pas une base d’assaut contre la Chine de Mao. Avec la lutte de l’Indochine pour son indépendance, il s’agit donc véritablement d’un mouvement enclavé, plus encore sur le plan des alignements idéologiques que sur celui des contingences militaires, dans le jeu politique des trois puis des quatre « grands ». Si la perspective léniniste de renforcement de la révolution prolétarienne par la lutte anticolonialiste des peuples assujettis apparaît aujourd’hui avoir été une construction théorique arbitraire et décevante, il faut reconnaître que le mouvement d’indépendance extrême-oriental ne répondait même pas aux conditions élémentaires que posait une telle stratégie ; ce qui, déjà, permet de comprendre l’importance du corollaire indispensable à la voie prise par la révolution afro-asiatique : la falsification stalinienne du léninisme.
Que, dans la stratégie du Viet-Minh, tout ce qui s’avère radical et positif soit objectivement dû à l’apparition de circonstances politiques et militaires exceptionnellement favorables, tandis que tout ce qui concerne l’orientation volontairement imposée au mouvement transpire d’inspiration anti-prolétarienne, c’est ce que démontre sans interruption la suite des événements depuis le coup de force japonais de 1945 qui élimine d’Indochine l’administration et l’armée française. En contrepartie de l’avantage pris par les maquisards de Vô Nguyen Giap7 qui, au début de la même année, s’assurent le contrôle des régions montagneuses frontalières de la Chine, se profile la sujétion du Vietminh à l’idéologie du camp des « démocraties occidentales »8 ; l’empereur Bao Daï ayant pactisé avec le nouvel occupant japonais, le groupement d’Ho Chi Minh endosse le prestige d’incarner la « résistance nationale ». Lors de l’effondrement militiare du japon, l’influence du Vietminh s’étend à toute la péninsule : ses troupes se transforment en « armée de libération nationale », lancent l’ordre d’insurrection générale, installent à Hanoï et à Saïgon un « Comité de libération nationale » présidé par Ho Chi Minh. Il n’est pas inutile de mentionner, comme trait de conformisme du Vietminh que c’est des mains même de Bao Daï, démissionnaire, que le Vietminh reçoit les sceaux de l’Etat, c'est-à-dire du « traître » de la veille, le symbole suprême du pouvoir. Autre preuve de sujétion, celle-là nullement symbolique, aux forces de conservation sociale : la république indépendante du Vietnam, proclamée à Hanoï en septembre 1945, doit, sous la pression de Tchang Kaï Tchek, admettre dans son gouvernement d’union nationale les vietnamiens du Dong Minh Hoi qui sont parachutés en Indochine par le bourreau de Canton en vue de rétablir une influence durable de la Chine sur le Tonkin.

La radicalisation forcée du Vietminh survient à la suite de l’attitude intransigeante du gouvernement de Paris qui veut le retour pur et simple de la péninsule à l’ancienne situation coloniale (séparation en provinces fédérées sous souveraineté française). Le commissaire de la République, à peine débarqué à Saïgon, dissout le Comité de libération de la ville, chasse le Nam-Bô favorable à Hanoï, crée le Conseil consultatif de l’Indochine acquis au maintien du statut colonial. La reprise immédiate de l’agitation populaire est arrêtée par un premier compromis : la déclaration du 24 mars 1946 qui prévoit un protectorat plus libéral pour le Cambodge, le rattachement du Laos à la Fédération indochinoise et à l’Union française. Divers facteurs concourent cependant à rendre le compromis précaire : les ministres VNQDD et Dong Minh Hoi, qui partagent le pouvoir avec le Vietminh, sont pro-chinois ou pro-américains, hostiles à l’accord avec la France qu’Ho Chi Minh au contraire recherche, en partie pour les neutraliser. Les bases de cet accord, déjà signé le 6 mars 1946 entre Sainteny et Ho Chi Minh, étaient d’autre part fragiles en raison de l’hostilité que, du côté français, lui manifestent colons et administrateurs ; lesquels sont soutenus par l’amiral d’Argenlieu, partisan du retour à l’ancien ordre des choses contre le général Leclerc réticent à l’égard de tout projet de reconquête. Bien que les termes du compromis soient extrêmement modérés (le Vietnam est reconnu comme Etat à la Fédération indochinoise et à l’Union française ; rentrée « pacifique » des troupes françaises à Hanoï avec perspective de leur retrait sous cinq ans) d’Argenlieu réussit à cristalliser la réaction colonialiste en créant un Comité d’Indochine lié aux colons et isolant la Cochinchine de l’influence Vietminh ; et il parvient à gagner à ses vues le ministre socialiste Moutet : en juin 1946, la République de Cochinchine est proclamée – ce qui est déjà une grave infraction à l’esprit des accords du 6 mars – tandis que les troupes françaises occupent les plateaux Moï.
Aussi, la conférence de Fontainebleau (juillet-septembre 1946), à laquelle vient participer Ho Chi Minh dans l’espoir de consolider les accords passés avec Sainteny, n’est-elle qu’une formalité toute platonique boudée par le gouvernement français dont la majorité MRP désapprouve la « politique d’abandon » contre laquelle, au même moment, d’Argenlieu déclanche une violente campagne, en s’arrangeant par ailleurs pour faire accepter aux cambodgiens, laotiens et Moï réunis à la deuxième conférence Dalat, un projet de fédération qui exclut le Vietnam.
Ho Chi Minh, étant revenu les mains vides de Fontainebleau, les événements se précipitent en Indochine dès les mois suivants : à la suite d’incidents entre les troupes françaises et vietminh, le croiseur Suffren bombarde Haïphong (6000 morts) le 23 novembre 1946. La riposte vietminh se traduit par le massacre de plusieurs dizaines de français à Hanoï et par le déclanchement de la guérilla dans tout le pays ; le gouvernement Vietminh passe à la clandestinité.
L’élément décisif de cette radicalisation a donc été l’attitude des forces militaires françaises – plus particulièrement navales - qui, créant un précédent à une pratique devenue courante lors de la guerre d’Algérie – met le gouvernement de Paris devant le fait accompli d’une répression brutale qui coupe court à toute « solution négociée ». L’initiative reste d’ailleurs à d’Argenlieu qui, face aux atermoiements d’une équipe gouvernementale divisée9, sollicite l’ex-empereur Bao-Daï en vue d’en faire la caution d’un pouvoir vietnamien fantoche à l’abri duquel le statut colonial pourrait se maintenir. Bao Daï accepte, mais s’avère n’être pas tout à fait l’homme de paille aussi maniable qu’on le croyait ; sur son exigence, les accords de la Baie d’Along (juin 1948) doivent reconnaître, au moins formellement, l’indépendance de l’Indochine dans le cadre de l’Union française. C’est alors au tour de Paris de tergiverser, le gouvernement français étant aux prises avec l’opposition gaulliste qui trouve exorbitante la concession faite, et dont l’attitude n’est pas sans influencer l’astuce jésuitique du MRP. Seulement, le 24 avril 1949, Bao Daï, nanti d’une lettre de V.Auriol qui garantit l’application des accords d’Alon, fait sa rentrée eu Vietnam.
Commence alors la longue « guerre d’Indochine », dont les faits marquant – jusqu’à l’écroulement soudain de Dien-Bien-Phu – concernent moins les événements militaires que les incidences perturbatrices du conflit sur la stabilité de plus en plus éphémère des cabinets successifs et sur le jeu politique des partis, dont les mesquineries, les sottises et les bassesses, caractéristiques indélébiles de la IVe République, n’ont pas à être décrites ici. La stratégie du vieux colonialisme épuise les dernières de ses astuces éculées sans autre résultat que de jeter les germes, au sein même des forces qu’il manipule en Indochine, d’un transfert de souveraineté à l’impérialisme américain. En effet, tandis que la rébellion vietminh, bien loin de « s’écrouler », comme toutes les barbes politiques de Paris en avaient la certitude, remporte des succès militaires. Bao Daï, qui ne voit aucunement se réaliser autour de lui le « ralliement populaire » qu’escomptaient ses protecteurs, ne laisse par contre passer aucune occasion de jeter les bases, dans le Vietnam du sud, d’un pôle d’autonomie dont les USA, après la paix de Genève, s’assureront le contrôle absolu : il obtient la création d’une armée nationale vietnamienne, l’autonomie de mouvement de son gouvernement sur le plan diplomatique, des engagements américains sur le plan de l’aide économique. C’est que la stratégie colonialiste ne produit guère que des résultats contraires à ses intentions. La manœuvre diplomatique visait à diviser la population de la péninsule à l’aide d’un système fédératif affilié à l’Union française ; mais des nouveaux « Etats associés » admis dans la Fédération indochinoise, seul le Laos – parce qu’il est directement menacé par l’encerclement vietminh – joue le jeu qu’on attend de lui. Encore que le traité « d’amitié et d’association » qu’il signe avec la France consacre juridiquement la disparition de l’Union française constitutionnelle10. Le Cambodge exige, lui, un statut de type Commonwealth. Même Bao Daï s’oriente dans une voie identique en rejetant la formule de l’Union française « dans sa forme actuelle » et en déclarant s’en tenir aux traités bi-latéraux ; cependant qu’au sein même de son équipe politique, Ngo Dinh Diem ne cache pas son hostilité aux français et sa sympathie pour les Etats-Unis. A la veille de la déroute du corps expéditionnaire, les conditions mûrissent pour qu’à la faveur de cette défaite, la moitié sud du pays revienne aux américains.
Sur le détail de la débâcle militaire de Dien-Bien-Phu (mars-avril 1954) nous ne nous étendrons pas ici. Une vaste littérature s’est consacrée à stigmatiser l’erreur stratégique consistant à enfermer les troupes françaises dans la cuvette du camp retranché exposé sur tous les côtés au feu meurtrier d’une artillerie abondamment fournie au vietminh par la Chine de Mao. Sans parler des « scandales » qui ont fait couler tant d’encre au sujet des « secrets » militaires communiqués par des généraux français manœuvrés par des agents doubles. Nous soulignerons seulement que la paix de Genève (mai 1954) fit perdre au vietminh le plus clair de sa victoire militaire : alors qu’il s’approchait du contrôle de toute la péninsule – l’unité des « trois Ky » chère à Ho Chi Minh – le compromis réalisé avec les USA sous la pression de l’URSS et de la Chine, son alliée d’alors, imposait à ses forces le retrait au nord du 17e parallèle. Il abandonnait ainsi la partie la plus riche, le sud, en échange d’une promesse de « consultation des populations » qui n’eut jamais lieu.

Comme on le verra plus bas, le PCI sût énergiquement dénoncer cet abandon de l’objectif minimum de la révolution anti-colonialiste, de même que le préjudice porté à la naissance de l’insurrection algérienne par le rapatriement intact, permis par la paix de Genève, du corps expéditionnaire français. La presse du PCI mit à cette époque en évidence le rôle déterminant du stalinisme dans cette issue de la « sale guerre » d’Indochine ; par la collusion ouverte de l’URSS avec les Etats-Unis et par la « discipline nationale » observée par le PCF durant cette guerre et à l’occasion de la paix.
Si on ajoute à ce résultat général des accords de Genève le détail significatif que Diem, le futur chef du gouvernement du sud-Vietnam refusa de les signer – consacrant par là, symboliquement, la naissance d’un nationalisme vietnamien pro-américain – on aura la confirmation de l’enchaînement logique, dont nous parlions au début, des facteurs privant « l’indépendance » indochinoise du minimum de radicalité permettant de justifier les perspectives optimistes d’inspiration léniniste en matière de « lutte nationale-coloniale ».

Avec la paix de Genève s’achève en effet la première phase de la tragédie du Vietnam, la seule phase à propos de laquelle il n’était pas profondément ridicule d’espérer encore l’insertion de cette secousse dans un vaste bouleversement international susceptible de faire retrouver au prolétariat mondial sa « ligne de classe ». Les convulsions de la phase ultérieure appartiennent à une situation dans laquelle attendre de ces événements la contribution la plus minime à la genèse d’une perspective révolutionnaire devenait une spéculation insensée, uniquement propre, comme on le constatera en d’autres occasions, à satisfaire la masturbation intellectuelle qui, chez les gauchistes, tient lieu de « conscience théorique ». De la destruction au Vietnam de toute vie par l’aviation américaine déversant napalm, rockets et défoliants sur une population troglodyte ; de la résistance incroyable dont celle-ci fit preuve, certains – y compris dans le bavardage théorique du nouveau PCI – ont voulu déduire l’éclosion d’une « force morale » capable de réveiller par son exemple la combativité endormie des prolétaires d’Occident. Tardivement mais inexorablement, les circonstances, contenues et portées, de l’évacuation finale du Vietnam par les américains, sont venues faire justice d’un tel délire. En ce qui concerne la plausibilité d’une perspective prolétarienne échafaudée sur les résultats de l’insurrection vietminh, la moins exigeante des visions perd toute raison d’être à l’examen de ce que produisit, en Asie, et en France même, la séquence de Dien-Bien-Phu.
1 La révolte étudiante des campus américains est liée à « l’escalade » militaire US au Vietnam (vf. Notre 3ème partie).
2 Le cas des commentaires de la rébellion algérienne fit, dans une certaine mesure, exception. Nous expliquerons plus loin de quelle façon différente, la même différence les caractérise.
3 Vietminh : étymologie et définition…
4 Hanoï vient de décider, après sa « victoire » encore toute chaude, de ramener à la vie rurale un million des habitants de la supermétropole saïgonnaise (Le Monde, décembre 1976). Il ne s’agit nullement d’un bucolique « retour à la nature », mais d’une quasi déportation dans un paysage ruiné, sans abri, ni subsistance, etc… Il est intéressant de noter la discrétion à cet égard des « révolutionnaires » : l’étape de l’indépendance nationale qui, selon eux, doit renforcer en nombre et concentration le prolétariat, commence, au Vietnam, par « déprolétariser » les anciens centres.
5 « Interclassiste » au sens étroit du terme : le mouvement groupe aux côtés des représentants des classes pauvres, non seulement ceux des classes moyennes mais également ceux des classes riches et présente, au flanc des communistes, des éléments franchement conservateurs, ouvertement réactionnaires et farouchement anti-communistes : le V.N.Q.DD, homologue indochinois du Kuomintang, le Dong Minh Hoi, partisan d’un nationalisme à la Tchang-Kaï-Tchek. Inter-impérialiste au sens large du terme, c’est-à-dire aligné sur les fluctuations des alliances entre grandes puissances.
6 Voir en annexe un aperçu de son histoire.
7 Plus tard commandant en chef des troupes Vietminh ; vainqueur de Dien-Bien-Phu.
8 Ce ralliement idéologique se double naturellement de dispositions pratiques, politiques et militaires : contacts avec les services secrets US ; et avec J.Sainteny, membre du gouvernement provisoire français de la Libération (cf. H.Montal : La décolonisation 1919-1963).
9 Le PCF est partisan de la reprise des négociations ; la SFIO feint de croire un certain temps qu’elles ne sont pas rompues puis se rapproche peu à peu de la position MRP qui « ne veut pas un Etat communiste dans l’Union française ». Finalement, en mai 1947, un ultimatum provoquant est adressé au Vietminh.
10 Il définit cette Union comme celle de « peuples indépendants et souverains, libres et égaux en droits et devoirs ».

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