"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

jeudi 1 octobre 2009


UNE INCOMPREHENSION DE LA NATURE DE LA CLASSE OUVRIERE



EXPOSE DE Marc Chirik A PROPOS DU TEXTE DE LA TENDANCE BERARD


(18 mai 1974)



La bataille fût longue et âpre contre les « modernistes », un groupe d’ex-militants de LO autour de Bérard, sans que Marc Chirik ne consentisse à livrer aux militants à l’époque qu’il y avait eût un marchandage de la part de Bérard pour accéder à la commission d’organisation. Ne voulant pas ridiculiser Bérard, il avait tenu à ce que la polémique reste sur le terrain de la confrontation des positions de classe contre la dissolution petite bourgeoise. Et il gagna son pari comme on le lit dans mon histoire du maximalisme. Le texte de cet exposé, mal pris en note au demeurant, sera référencé dans le tome 3 de Marc Laverne (en préparation).



Ma première impression a été très défavorable. Le ton est haineux, destructeur. Cette polémique relève d’un souci de destruction plus que de discussion. Il n’est pas étonnant qu’on parle de scission. C’est un document prétentieux, qui se gonfle de verbalisme. Les tendances qui se sont constituées au cours de l’histoire du mouvement ouvrier ont été plus prudentes. Ce document a été signé par 7 camarades, tous ancien de LO (sauf un), comment ne pas se poser de questions sur ce fait ? Je fais remarquer que j’ai soulevé un tollé général quand j’ai parlé pour la première fois d’un bloc-LO. Est-ce que ce qui relie ces éléments est une divergence politique réelle ? La démarche politique de ce texte est-elle réellement celle de tous ces camarades ? Ou bien le ciment qui les soude ne serait-il pas une impossibilité à s’intégrer à la vie du groupe ? Je maintiens que la rencontre de Bérard et des autres camarades a freiné leur intégration, faisant de Bérard un chef de file. La difficulté à laquelle ils se heurtent, c’est d’assimiler l’activité révolutionnaire à l’activité organisée. Deux faits peuvent expliquer cette difficulté :


- la rupture organique avec le passé


- la vague du milieu contestataire.



Ces deux faits déterminent une incapacité à concevoir que l’activité de la classe, aussi bien que celle des révolutionnaires, ne peut se réaliser que dans l’organisation, et une tendance au bavardage. Dans cet effort de comprendre quel processus lent et difficile nous vivons, nous nous heurtons à des divergences réelles (sur l’effort systématique de se donner les moyens élémentaires de réaliser nos tâches, de comprendre le groupe comme un tout en fonctionnement), mais aussi à des divergences imaginaires (négation des problèmes organisationnels, tollé contre « l’administrativisme », pour une responsabilité individualisée).


Dans la première partie, on se braque sur un soit disant fétichisme organisationnel. C’est toujours le même ordre de réticence. Les véritables manques, les véritables dangers du mouvement actuel, sont bien un manque de concevoir l’organisation révolutionnaire comme un moyen que se donnent les révolutionnaires pour avancer dans la conscience et dans l’action : la formation des conseils ouvriers n’est pas un problème secondaire. On nous parle du but communiste : tout le monde en parle ! Le problème c’est comment se déroule le mouvement vers ce but, la compréhension de l’intervention, des tâches qui mènent vers ce but.


Tous les anciens camarades de RI ont senti le danger d’une décomposition, ils savent que cela coûte très cher, dans le mouvement actuel, de construire les premiers balbutiements d’une organisation révolutionnaire. Les autres n’ont pas cet attachement, c’est vrai. Nous considérons le groupe comme une arme nécessaire, indispensable. Voilà la divergence réelle.


Quant aux divergences politiques, il y a dans le mouvement actuel beaucoup de tendances politiques. Quand on construit une tendance sans base claire, on a tendance à gonfler chaque mot. La divergence sur la perspective de l’évolution des luttes revendicatives, c’est moi qui l’ai signalée. J’avais mis le doigt sur une possibilité d’orientation, je n’avais pas élargi cela à une tendance. On fait des jongleries sophistiquées sur la classe en soi et pour soi, ses avancées, ses reculs. On danse autour d’un problème : les ouvriers ont-ils encore des revendications en tant que salariés ? Il y a là une incompréhension de ce qu’est la classe ouvrière.



La nature historique du prolétariat



Toutes les classes sont des classes économiques. Certaines classes sont appelées à avoir une fonction historique. Ce sont celles qui portent en elles, de par leur situation au sein des rapports économiques, la solution aux contradictions du système. La position de classe exploitée ne se confond pas avec la position de classe historique (les esclaves et les serfs ne sont pas des classes historiques).


Les classes révolutionnaires ne se sont pas constituées sur la base des rapports existants, mais comme des îlots ayant des rapports spécifiques (le commerce était extérieur au mode de production féodal) que ne peut pas contenir le système en place. Ce nouveau mode va en se développant comme un corps étranger à l’intérieur de l’ancien jusqu’à le crever.


Tout différent est le processus de la révolution socialiste :


- c’est pour la première fois une classe exploitée,


- c’est le produit direct du système en place,


- elle n’a aucune assise économique, aucun mode de production instauré,


- il y a une unité indissoluble entre classe exploitée et classe historique.



L’écueil est de vouloir séparer la classe économique présentement exploitée de la classe historique. Trop insister sur la première conduit au réformisme et la nier conduit à la négation de la classe réelle. C’est la deuxième déviation qui nous préoccupe aujourd’hui. Cette déviation a produit :


- l’utopisme qui croit résoudre les problèmes de la lutte des classes en les oubliant pour nous entraîner dans l’univers de la pensée (Owen, les communautés communistes) ;


- Proudhon pour qui lutter sur le terrain économique, c’est se reconnaître salarié et s’enfermer dans le système. Pour « épargner au prolétariat l’enfer qu’il doit traverser », il suffit de se dire libéré, de faire des coopératives et de sauter dans le communisme ;


- Trotsky, qui disait de la question syndicale – « il ne faut pas reconnaître les luttes immédiates sinon on n’accepte pas la conception de la classe dissoute » ; la classe ne peut pas avoir de but immédiat en contradiction avec son but futur ;


- Les bordiguistes pour qui la classe est le parti ou elle n’est rien.



On peut se demander si, dans ce cas, c’est le danger ouvriériste qui prime (les seuls ouvriéristes, ICO, sont morts)… Par contre, nous assistons à un réel retour à l’utopisme, où on oublie la classe exploitée pour parler de dirigeants et de dirigés. Tous les mouvements contestataires ont le mépris de la classe exploitée. L’IS retournait à Fourier. Ce qu’il y a de commun dans toutes ces tendances, c’est qu’elles veulent retrouver la « société humaine ». Or, aujourd’hui, en niant les classes on révèle une incompréhension des deux aspects de la classe. « Invariance », « Le mouvement communiste » aboutissent ainsi à une « classe universelle ». Ceux qui portent l’espoir sont dans ce cas ceux qui ne sont pas rentrés dans la production (jeunes, etc.), les salariés étant sensés être incorporés au capitalisme. Le prolétariat devient une notion vague de « ceux qui ne sont pas les tenants de la société actuelle ». On ironise sur les luttes réelles de la classe qui se défend contre les attaques du capital. On retrouve ainsi des similitudes de langage frappantes chez Bérard et dans « Invariance » (saut qualitatif, négation du prolétariat…). On a vu le flirt de Bérard avec Barrot. Quand vous essayez de reformuler, vous refaites les mêmes erreurs. Nous vous avions pourtant prévenus : lisez Invariance, vous saurez ce qu’est RI, un rejet total de cette tendance ! Ne vous étonnez pas de notre « sclérose » par rapport à tant de « nouvelles idées ». Nous ferons une réponse à ce courant, mais nous n’avons pas à nous situer par rapport à lui, pas plus à l’intérieur qu’à l’extérieur.


Les luttes du prolétariat, même en période révolutionnaire, ne cessent pas d’être accompagnées de luttes contre les assauts du capital (il y avait des grèves revendicatives économiques en Russie pendant la révolution). La lutte économique n’est pas une impasse. Ce qui est une impasse, c’est de freiner ces luttes, freiner leur élargissement, leur dépassement. Il n’y a pas de rupture avec ces luttes, mais un dépassement jusqu’à s’élever au niveau de la société humaine (c’est ce qui avait été dégagé au niveau de la conférence de l’an dernier).



FRACTIONS ET PARTI



Il faudrait répondre à chaque phrase du texte. On nous dit « c’est un mythe de parler de l’acquis et de continuité historique pour les fractions ». Regardons l’évolution de la Ligue et d’une Internationale à l’autre. La troisième Internationale se revendique de la première et de la deuxième, et de la Ligue communiste. On nous dit qu’il n’y a pas de lien entre nous et les groupes de ces internationales ? Que dès le début, la Gauche était engluée dans la contre révolution ? Or, ce qui fait la continuité c’est justement l’effort constant de la Gauche pour résister à la contre révolution. 50 années ont eu raison finalement des fractions, mais dès qu’il y a reprise, nous ne justifions notre existence que par la continuité politique qui nous lie à ces fractions. Il y a une histoire du mouvement ouvrier pas DES histoires.


D’autre part, il faut voir clairement ceci : le fait que le cours de reprise des luttes soit ouvert, signifie que le cours de formation du parti, de l’organisation révolutionnaire, est ouvert. Le parti ne se constitue pas dans l’insurrection. Cette vision relève encore de l’utopisme. La classe se « désaliènerait », se « désalariserait ». Or il faut voir que la division en classes persiste après la révolution et que le prolétariat doit encore s’affirmer face aux autres classes. Il n’y a pas d’exemples dans toute l’histoire du mouvement ouvrier où l’insurrection n’ait pas été précédée par tout un processus de maturation vers la formation du parti :


- la Ligue existait bien avant 1848


- l’Internationale avant la Commune


- le parti bolchévik avant la révolution russe.



Le danger aujourd’hui est que le prolétariat sort d’une période d’atomisation totale dans laquelle il ne tendait pas à une action concentrée, organisée. Tous les courants contestataires qui axent leur campagne politique sur « l’anti-formation du parti », se trompent de période.


Notre groupe a pour tâche de s’organiser dans et pour l’éveil des luttes. Il faut mettre l’accent sur le développement des contacts internationaux. Il faut mettre l’accent sur la formation des groupes structurés. On nous dit « demain les fractions vont se dissoudre dans le parti nouvellement secrété » ! C’est de la génération spontanée ! Le développement des fractions, leurs élaborations communes, voilà la base sur laquelle se formera le parti.


Pour conclure, je dirai que le texte de la « tendance » est rempli d’affirmations polémiques gratuites, que votre « nouvelle cohérence » ne contient rien de nouveau que la prétention à être une autre cohérence un peu prématurée. Je vous convie donc à relire la fable de La Fontaine : la grenouille et le bœuf.


Je conclurai schématiquement que pour que la classe fasse la révolution, il lui faut prendre conscience de sa position en tant que catégorie économique, et politiquement en tant que classe. C’est la synthèse des deux, qui n’ont jamais fait qu’un, qui forme le prolétariat. On ne peut séparer le politique de l’économique. Car, pour que le prolétariat puisse livrer bataille au Capital, il faut qu’il le fasse sur tous les fronts et de manière globale, et il faut que lui-même il existe de manière globale.



(Ce texte était accompagné dans le bulletin interne d’une caricature représentant Marx devant son livre le Capital ouvert. La légende indique : « De passage à Paris, le camarade K.M. nous déclare » - et dans la bulle : « Quand je lis les cons qui prétendent me dépasser… » ; une deuxième légende accompagne le dessin : « L’auteur nous a autorisés à reproduire ses paroles à la condition expresse que nous signalions qu’elles n’ont rien à voir avec la discussion actuelle dans RI. Dont acte. ») Belle époque où l’humour reprenait toujours ses droits, bien éloigné de la triste paranoïa et de l’enfermement de la fin des années 1990….

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