"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

vendredi 6 novembre 2009

La dernière camoinade: LES ADIEUX PIEUX DE CAMOIN AU PROLETARIAT

NECESSITE TRAGIQUE, MAIS IMPERIEUSE,

D’UN NOUVEAU 1905[1]

Il n’y a pas de controverse à mener avec ce texte de R.Camoin sur des capacités que le prolétariat aurait perdues. Le prolétariat reste la classe révolutionnaire moderne malgré tant de spécificités que plaque la bourgeoisie moderne sur la principale classe productrice qui menace son avenir.

Après tant d’autres, et sur un mode hautain, Camoin fait à son tour ses adieux au prolétariat, tout en se revendiquant d’un ancien prolétariat (bien idéalisé au demeurant). A partir de tout petits exemples de petites boites de province touchés par la crise, il vitupère contre des ouvriers « sans conscience », mus par l’appât du gain qui permet de consommer, laquelle consommation toujours plus vorace implique de bosser le dimanche, Camoin se permet de mépriser une masse d’ouvriers « incompétents » selon lui « à lire un croquis » (comme s’il avait été, lui-même, contremaître dans la vie active et non cet ouvrier incapable de se servir d’un tournevis). Le mépris est encore plus déplacé de sa part lorsqu’il pointe du doigt, comme un petit bourgeois encultivé « l’absence de budget culturel » en milieu ouvrier qui impliquerait chez les progénitures : « une carence de développement de leur humanisme spirituel ». Il fallait l’inventer cette carence là, après les diverses carences : alimentaire, pécunière, intellectuelle, parentale, etc. On pouvait penser que R.Camoin tiendrait longtemps encore le flambeau du « prolétariat » face aux modernistes négateurs et à un milieu maximaliste exsangue qui se livre désormais plus à des études sociologiques qu’à une réflexion politique. Hélas, il fait ses adieux à un prolétariat dont sa description copie exactement la vision de l’intellectuel bourgeois moyen et du gauchiste anti-raciste.

Pire, avec sa trouvaille du terme religieux « métanoïa », tel un nouveau pope Gapone à l’envers, il souhaite pour ce « prolétariat d’hypermarché » - même tragiquement mais impérieusement – « un nouveau 1905 ». Passons sur l’image gauchiste classique éculée de la « répétition générale » - cette première révolution russe spontanée contrairement à la seconde aurait servi à « réveiller » le prolétariat pour préparer la seconde – passons aussi sur la croyance en une bourgeoisie suffisamment débile pour « tirer dans le tas » à nouveau. Et arrêtons-nous sur l’appel à cette « métanoïa » : vivement que la bourgeoisie tire dans le tas comme lors du dimanche sanglant du 9 janvier 1905 ! ainsi le prolétariat pourra « se repentir » d’avoir trop longtemps consommé et de s’être amusé pour (enfin !) s’agenouiller totalement devant son parti « rédempteur ». Ce discours délirant nous fait étrangement penser à une idéologie qui triompha au cours des années 1930 dans un pays au centre de l’Europe. Si cet « humanisme communiste » n’est pas du fascisme, il lui ressemble étrangement !

Néanmoins, sans aucun besoin de répondre à cet auteur, plus en dehors des réalités - à l’abri du souci financier - que dangereux prédicateur, la question « où en est la classe ouvrière politiquement actuellement ? » me semble un sujet de débat autrement plus rationnel et intéressant que d’aller puiser des récriminations dans les fosses d’aisance des sociologues, des moralistes gauchistes et des journalistes corrompus.

Avant de parler au nom du prolétariat ou du prolétariat, surtout ceux qui le conchient comme « impur », devraient lui poser humblement les questions qui s’imposent.

Où en est la classe ouvrière ?, cela sera l’objet de notre réflexion et quiconque veut écrire, participer sur ce sujet, trouvera porte ouverte sur ce blog. Il nous faudra aussi élaborer un nouveau… « questionnaire ouvrier » avant de prétendre donner des leçons sur l’escabeau du parti disparu.

Je publie en tout cas ci-dessous intégralement le texte de Camoin car la plupart des lecteurs de plus en plus nombreux de ce blog ne vont pas aller acheter un des 50 exemplaires « Présence Marxiste ». Ceci dit, si quelqu’un veut lui répondre, ces colonnes sont ouvertes.

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"UNE classe de la société n’est classe historique que lorsqu’elle est organisée en parti politique distinct pour atteindre un but propre, lequel passe par la prise du pouvoir de l’Etat. Le prolétariat n’est classe que lorsqu’il est constitué en classe organisée, réintégrant son être profond et professant son programme révolutionnaire pour, conformément à ce que lui prescrit sa mission historique, atteindre un but. Le prolétariat n’est donc classe historique et révolutionnaire que lorsque, constitué en parti, il vis à réaliser un ordre économique communiste. Ainsi est codifiée la révolution prolétarienne. Son mouvement, son envergure, sa profondeur et se conquêtes ne deviennent une réalité que par le pouvoir concentré et unitaire, du prolétariat réalisant dictatorialement la dimension politique de la révolution.

Le tableau sous nos yeux aujourd’hui est celui d’une société écrasée par la puissance du Capital. Nous n’y voyons s’accumuler que des signes de la domination de l’impérialisme. La soumission des hommes à l’ordre industriel ne cesse d’être plus complète. L’activité du facteur vivant des rapports de production capitaliste se manifeste uniquement comme procès de valorisation du capital qui emploie la force de travail comme productrice de plus-value : des bottes, du fil, etc., qui lui appartiennent. Aujourd’hui, le prolétariat n’est que force de travail-marchandise aliénée, au lieu d’être aussi classe-en-soi, et classe pour elle-même et pour ses intérêts. Laissons les conseillistes d’Echanges et les « communisateurs » de ‘Théorie Communiste’ et de ‘Meeting’ à leurs « luttes révolutionnaires » en Argentine, Révolution Internationale à ses espoirs iraniens, la « FI-CCI » à ses « résistances aux licenciements » ou La Lettre Internationaliste à son Comité de lutte des chômeurs et des Précaires de Rennes et Le Prolétaire à son « LKP » guadeloupéen !

La crise économique n’a pas été propice à la mobilisation du prolétariat et s’est déroulée sans explosion des luttes. Tout au contraire, elle a regonflé de chiffres notables les organisations syndicales françaises. Durant les derniers huit mois, c'est-à-dire au plus fort de la crise, il y a eu une puissante poussée de syndicalisation qui a augmenté considérablement le nombre d’inscrits aux trois principales confédérations ouvrières. Enterrées par les annonciateurs de la révolution, les vieilles maisons syndicales redorent leurs blasons, se font une nouvelle santé. Observons que cette re-syndicalisation et ces adhésions nouvelles viennent après des conflits du travail extrêmement pitoyables, faits de rodomontades luddistes jamais mises à exécution (la fameuse « insurrection qui vient ») et de capitulations, tout ce qu’il y a de plus réel, devant les plans sociaux. Les travailleurs ont fait un grand bond en arrière ! Voués à des salaires en baisse, frappés par un despotisme effréné, menacés par le chômage, ils se raccrochent à ce qui subsiste de la petite réserve que leur avait donnée le Capital et, avec elle, à la mentalité bourgeoise qui résiste à tous les coups. Ils deviennent toujours plus conservateurs et parfois se montrent même plus réactionnaires que les syndicats qui sont les organes de la contre-révolution. En voici l’illustration.

Cela faisait deux, trois années que les employés d’hyper-marchés en grande banlieue (entre Marseille et Aix) manifestaient au coude à coude avec leurs chefs de rayon pour la liberté du travail, c'est-à-dire pour obtenir une loi cadre leur permettant de venir travailler un dimanche sur deux, voire tous les cinquante-deux dimanches de l’année, ainsi que les jours fériés. La vie est si chère, même chez Auchan ! Enfin, ils l’ont obtenue et elle est entrée en vigueur le dimanche 16 août. Ainsi, des travailleurs abrutis et sans aucune espèce de conscience de classe, ont permis au Capital de revenir en arrière d’au moins centre trente cinq ans en ce qui concerne la durée légale du travail hebdomadaire. On ne lutte plus pour la promulgation d’une loi d’après laquelle le travail est interdit le dimanche, mais pour obtenir une loi qui le permet, c'est-à-dire qui rend plus omniprésent l’esclavage capitaliste.

Tels autres, qui venaient d’être brutalement lockoutés dans une moyenne entreprise du Tarn, région toulousaine, cherchaient à rentrer de force, malgré quelques vigiles, dans les ateliers qui sont, ont-ils déclaré à la presse et à la télé, leur second « chez soi » où est réunie une « seconde famille », s’y souciant de sortir des produits de qualité « qu’on nous envie », pour satisfaire une vanité d’aristocrates ouvriers se conformant aux règles d’une conscience professionnelle exigeante, respirant à l’aise un climat de « liberté » dans l’atelier, désirant la continuation du système.

Ailleurs d’autres débrayèrent pour faire réintégrer leur directeur viré, pour motif économique, du Conseil d’Administration de l’entreprise, comme si celui-ci et celui-là n’avaient pas pour fonction d’imposer un accroissement du taux de leur exploitation par le Capital, pour qui ils sont un frais d’entretien parmi les autres, comme les frais de comptabilité, les frais de conservation et les frais de transport, afin que la production et la reproduction continuent sans interruption, afin qu’il y ait sur le marché une masse formant, par conséquent, provision de marchandises consommables.

Nous découvrons dans les « luttes » actuelles, au mot d’ordre évocateur « la démocratie dans l’usine », le signe d’une indiscutable victoire du Capital sur le Travail. Disons que les « luttes » économiques d’ouvriers dévoyés soudent en fait le prolétariat à ses exploiteurs en l’amenant à se considérer solidaires de l’entreprise-patrie et donc de tout le système capitaliste en échange d’un billet d’entrée au Stadium de Toulouse ou au Vélodrome de Marseille.

Les ouvriers sont devenus des masses organisées militairement pour gagner la bataille de la production, simples soldats de l’industrie, c'est-à-dire le contraire d’une société. L’ouvrier ne compte plus comme personne. Le Service du Personnel, rebaptisé Service des Ressources Humaines, le compte seulement comme force de travail. Les personnes qui composent ces masses d’ouvriers perdent tous les caractères qui les différenciaient antérieurement.

Il y a de plus en plus de manœuvres dans l’industrie. Les tests passés par les ouvriers des ateliers de grande série révèlent un fléchissement de l’intelligence logique et de compréhension. Lire un croquis, comprendre un plan graphique devient un casse-tête. Notons l’abrutissement par le bruit. La matière sort, en quelque sorte, humanisée de l’atelier. Les hommes s’y corrompent. La dégradation est si perverse que certains ne sont à l’aise que dans le travail à la chaîne. La condition ouvrière est une condition inhumaine.

La société bourgeoise se caractérise par une structure juridique démocratique qui autorise jusqu’à plus soif l’appropriation, en principe illimitée, des biens de consommation par l’individu, qu’il appartienne à la classe possédante ou qu’il soit de la classe des sans-réserves de vie assurée au jour le jour par l’emploi et la rémunération de sa force de travail. Le prolétariat, déjà diminué par sa condition, est de tous les citadins le plus esclave de la pâte subtile de la consommation.

En fonction de la conduite observable de l’adulte des milieux ouvriers, et parce que toutes les déterminations sont connues d’un matérialiste, on établira que sa vie personnelle est celle d’un numéro anonyme stéréotypé qui aime ce qu’on lui tend. Son individualité arasée est celle d’un suiveur des modes qui n’a aucune appétence intellectuelle. La pensée qui a une fin pure ne l’absorbe pas et ne le détourne pas des autres activités, toutes routinières et dépendantes de buts concrets envahissants. Sa vie, devenue insensible à ce qui n’est pas matériel et où les sursauts affectifs sont rares, est esclave du crédit qui permet la réalisation de ces objectifs.

Cette vie n’a pas de racines dans une communauté d’idées née des besoins les plus profonds de l’être social témoignant contre le Capital. Il ne milite pas pour ne pas « perdre » son temps et son argent dépensés alors de façon individualiste parce que reposant sur l’intérêt et le calcul personnels. Comme sa petite réserve lui a donné le sentiment d’appartenir à la communauté des possédants, il se prononce pour le rétablissement de la peine de mort. Avec cela, il manifeste une véritable xénophobie devant l’afflux des ouvriers non-nationaux et abandonne des professions ou des postes de travail où ceux-ci sont en majorité et pourraient le commander.

Les dépenses dites de « culture » sont pratiquement inexistantes dans les budgets ouvriers qui, par contre, sont de prodigieux budgets d’amusement. Les enfants prolétaires présentent donc, en moyenne, une carence de développement de leur humanisme spirituel. Cela s’est vérifié une fois de plus lors de la disparition du chanteur noir américain M.Jackson, idole monstrueuse – morale comme physique – d’une jeunesse totalement pénétrée d’un mode de vie petite bourgeoise qui l’éloigne définitivement de la voie pour atteindre la conscience de classe objectivement possible et nécessaire pour l’unification de la communauté des hommes dépositaires et administrateurs des richesses de la Nature. Cette « liberté » qu’elle revendique ne peut représenter la liberté. Elle ne sert que le règne de la marchandise, et non l’inverse. Elle sera donc combattue par la dictature du prolétariat.

L’ouvrier, comme l’homme de la classe moyenne, est la proie docile des idéologies d’élection du Capital, idéologies aux visages multiples et destructrices de la conscience de soi de l’homme. Cela aboutit au rejet des systèmes, de l’esprit de système des philosophies organiques où tout se tient. Le prolétariat ne retrouve pas la théorie marxiste de la plus-value. Décervelé par les médias omniprésents, il ne tire pas les mêmes conclusions que l’auteur du Capital. Et il reste sourd aux appels à la lutte finale de Lénine. On l’a dépossédé de ce qui lui revient.

En le prolétariat actuel a disparu jusqu’à la dernière des caractéristiques de classe. Le prolétariat a perdu ses capacités d’ébranlement pour le combat de classe à classe. Le prolétariat n’est nulle part prolétariat-classe contre la bourgeoisie-classe. Né de la bourgeoisie, le prolétariat est retourné se mettre au chaud dans le ventre de la bourgeoisie. L’histoire ouvrière de l’époque sans révolution, c’est l’histoire de la déprolétarisation et de l’embourgeoisement des masses ouvrières sans vitalité. Une bourgeoisie hautement intelligente rationalise l’absence du prolétariat socialiste de la scène de l’histoire. La bourgeoisie soumet tout à son pouvoir orgueilleux.

Les révolutionnaires ne recrutent plus de militants dans cette classe ouvrière à laquelle seule un nouveau 1905 servirait de metanoia[2] : reprise de la conscience de soi et de la présence à soi réintégrée tout à la fois dans sa passion et la vérité totale de son programme.



[1] Editorial de Présence Marxiste n°80, novembre 2009.

[2] Robert Camoin utilise ce mot religieux dans le droit fil de ce délire sur le parti immanent. Il demande au prolétariat « consommateur et inculte » de se mettre à genoux.. Le mot métanoïa se traduit généralement par " pénitence " ou par " repentance ". Métanoïa signifie pour les curés " au-delà de nous ", au-delà de l'intellect, de notre raison rationnelle et se rapporte à un mouvement de conversion ou de retournement par lequel l’homme s'ouvre à la divinité. Face à la faute « originelle », le repentir est une ré-orientation du désir vers la divinité-parti idéaliste. Attention à l’utilisation maléfique de ce terme, il peut se retourner en « paranoïa » pour celui qui l’utilise !

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