LE PROLETARIAT UNIVERSEL

jeudi 19 novembre 2009


LE FOOTBALL PATRIOTIQUE

« Mais après avoir vu l’Egypte marquer à la dernière minute du temps additionnel samedi et arracher ce match d’appui in extremis, l’Algérie a su trouver les ressources mercredi pour devenir le 27e pays qualifié pour le Mondial-2010 en Afrique du Sud ». C’est ce genre de commentaires journalistiques qu’on pouvait lire, décliné dans la presse de toutes les langues et arrosé sur toutes les chaînes de télé. Il n’y a même plus d’équipes, ou de nuances régionales ou raciales, ce ne sont que pays qui s’affrontent en vue de la coupe du monde de 2010 : les six mois de conditionnement intensif se mèneront au mieux avec des spectateurs français et algériens rassérénés sur les chances de leur équipe respective, quoiqu’en général ces deux catégories de spectateurs penchent pour soutenir les deux, seulement si elles ne sont pas confrontées.

Nous y voilà au cœur de « l’identité nationale » dont les masses se fichent comme du désir de débat du gouvernement avec ses intellectuels. Le football est action, pas de blabla, ou alors avant et après le match. Assez glauques les commentaires hystériques des masses anonymes sur le web. Nombre de sites de journaux avaient interdit les propos injurueux concernant l’équipe de France et son entraîneur l'adjudant Domenech. Pour Algérie/Egypte non. Chacun se lâchait des deux côtés de la Méditerranée. C’était à qui serait le plus menaçant, violent, raciste, grossier. Les footeux algériens avaient été caillassés, on éclaterait la gueule aux fouteux égyptiens, pourtant de même langue et de même culture...

Ce que le gouvernement Sarkozy ne réussit pas à lancer dans le milieu mondain des intellectuels de cour et de jardin, se déroule quand même lamentablement autour du « terrain ». Les masses abruties s’en donnent à cœur joie. Que leur équipe gagne ou pas, les supporters se livrent à des émeutes débiles, cassent et brûlent de joie ou de douleur. Journalistes et commentateurs affichent des mines réjouies et claironnent tous : vous savez, dans le cas de l’Algérie, vu la pauvreté et l’immense chômage il faut bien qu’ils compensent ! D’ailleurs le président algérien Bouteflika a fait mobiliser la flotte aérienne à prix cassé pour que les masses puissent aller se défouler en "terrain neutre" et on a demandé aux religieux de ne pas emmerder les fanatiques du ballon rond avec l’heure de la prière (en plein milieu du match) des fanatiques d’Allah. Même à Tizi Ouzou on avait disposé des écrans géants. Le football terrestre est tout de même plus efficace que le sport céleste. Records d’audience garantis, bien supérieurs aux meetings de masse hitlérien.

VIBRER ENSEMBLE ?

Il n’y a plus ni classes sociales, ni riches ni pauvres dans la communion footbalistique. La guerre de tous contre tous fait rage sous des oriflammes de carnaval chauvin. Mais attention, la dernière mode idéologique nous explique qu’il faut bien différencier patriotisme de chauvinisme et nationalisme. Le patriotisme est un « sentiment d’appartenance », non à un club de foot, ni à une communauté réduite, mais comme « véhicule de valeur morale ». Le patriotisme n’est-ce pas la merveilleuse concrétisation du « vivre ensemble » ? En gros, c’est que l’émission de Taddeï - ce sous-produit de Bizot et de l'Ancien Testament des bobos hippies "Actuel" - « Ce soir ou jamais » s’est efforcée d’inculquer après les deux matchs à Khartoum et au « stade de France ».

La patrie c’est d’abord sa mère, fredonne Marc Ogeret dans une vieille chanson du XIXe siècle, mais en latin le terme signifie par contre « le père » (pater). Patriotisme est d’une origine plus douteuse et peu génétique ; en latin le terme signifie parrain (pinder, comme le cirque). La patrie, n'est-ce pas une grande "famille" parrainée par les pères bourgeois et prolétaires unis pour le meilleur et pour le pire?

La principale émission vedette de débats en France de Taddeï et ses invités s’interrogea donc sur le foot en tant que dernier bastion de l’identité nationale ? Le foot est-il le dernier bastion de l'identité nationale ?

(Qu'est-ce qu'on s'en... fout!)

Ses invités : Thomas Ngijol, (chroniqueur facétieux de canal + d’origine camerounaise), Bernard Laporte , l'ancien secrétaire d'Etat chargé des Sports, l'écrivainne Joy Sorman (fille de son père), le philosophe Vincent Cespedes (philosophe gauchiste à la mode), le psychanalyste Zimra, le célèbre historien du patriotisme, Pierre Birenbaum.

Comme d’habitude, avec talent, l’animateur laisse aller ses invités. Le plouc sarkozien Laporte, ex-entraîneur de rugby, représente avec l’accent méridional la thèse simpliste, tripale, sportive neuneu et classiquement réactionnaire : on ne réfléchit pas, on soutient son équipe nationale et on chante à tue-tête la Marseillaise. Il est appuyé par le psychiatre Zimra qui, fort de sa psychologie de cabinet, éructe les pires banalités chauvinistes. Birenbaum va dans le même sens en défendant un nationalisme bon enfant très cartésien. Mlle Sorman, féministe comme Mlle Fourest, se fait par contre l’écho d’une certaine jeunesse qui peut très bien n’en avoir rien à foutre du patriotisme. Elle sait être très pertinente : le foot c’est une guerre entre mecs qui obéit aux mêmes règles que la guerre tout court. Le comique de canal+ Thomas Ngijol semble alors un peu plus assuré, alors qu’il paraissait consterné pendant la litanie franchouillarde de Laporte, et monte au créneau. Il exprime assez bien le côté enthousiaste de la jeunesse multiraciale, le temps du match, pour ensuite retourner à ses problèmes quotidiens. Il met dans le mille en se moquant ensuite de la fameuse lecture sarkomique de la dernière lettre de Guy Mocquet par Laporte à ses joueurs : je ne vois pas le rapport entre cette lettre dans les conditions de l’époque et une compétition sportive. L’adjudant entraîneur Laporte répond que cela était « naturel », il s’agissait de motiver les troupes, pardon l’équipe nationale pour un engagement à fond, « quand faut y aller, faut y aller » ! Ngijol ne se laisse pas impressionner par l’ex-ministre et lui tape même sur le genoux: j’aurais rigolé, certes intérieurement pour ne pas être viré de l’équipe, mais j’aurais rigolé… Le philosophe gauchiste de service Vincent Cespèdes s’étale lui en longues digressions sur le sentiment d’appartenance, sur la jouissance sexuelle courte mais intense, et éjaculatoire, procurée par le spectacle de onze pantins milliardaires qui s’agitent pour prendre au filet les spectateurs de l’autre bord. Et il a raison de dire que cette jouissance de courte durée ne résout aucun des problèmes sociaux. Il a aussi raison de souligner que cette vaste comédie « populaire » ne change en rien la condition des petits-fils des anciens esclaves : ils sont toujours contrôlé au faciès par la police, ils restent toujours des mineurs socialement. Brave philosophe éclectique, il souhaite que la France demande pardon pour ses exactions colonisatrices. Ngijol tombe dans son piège, il approuve du bonnet : superbe tirade ! Et après, même si la bourgeoisie française reconnaissait la turpitude des origines de son enrichissement, cela changerait quoi dans le monde du travail et de la vie civile hyper fliquée ?

Personne n’évoque le peu sportif USA PATRIOT ACT de 2001 qui autorise le FBI à surveiller tous les courriers électroniques ? Ni ses équivalents européens et sarkoziens.

Birnbaum affirme que le patriotisme aux USA - ces as du « patriotisme économique » - a triomphé depuis longtemps et que la bannière étoilée figure au coin de chaque rue… Quoique, là-bas, on a le droit de brûler le drapeau (quand en France cela peut valoir deux ans de tôle). Taddeï a fait défiler les images d’une foule petite bourgeoise avec vedettes de cinéma qui, au Trocadéro vers 1992, en réaction à la percée électorale de Le Pen avait entonnée « sponatnément » la Marseillaise ; il regrette que cela ne soit pas aussi spontané dans les stades… Thomas Ngijol ne laisse pas passer et se moque heureusement de la barrière de vedettes qui plastronnaient au premier plan et qui sont absents en général dans les conflits d’un autre ordre.

Le suspense « patriotique » était garanti tout au long de l’émission dans l’attente concomitante de la qualification finale de « la France », dont Taddeï signalait les buts puis la « victoire » : quel effet cela vous fait-il à tous que « la France » ait gagné ?

Tous affichèrent un contentement de circonstance. Sauf le subtil Ngijol : je suis content que la France soit qualifiée avec le Cameroun et l’Algérie. Malgré les ultimes pinaillages des intellos du plateau, c’est cette heureuse remarque qui devait rester dans les têtes. Insinuant que "les gens" (la classe ouvrière?) ne pouvaient au lendemain des matchs « patriotiques » que retrouver leur vie de merde (pardon leur milieu naturel d’exploitation, d’humiliations par-delà les frontières), une fois éteint les lampions de la fête footballistique.

Le live (musical) du jour était assuré par Diam's, qui interpréta «Si c'était le dernier» (comme on le lui souhaite), extrait de son nouvel album, «S.O.S.», sorti le 16 novembre. Chacun sachant que cette énorme vedette du rap français d’origine hellénistique, Mélanie Georgiades, très pipolisée, mais prise de doutes sur son existence, s’est convertie à l'islam (variante du slam) et réapparait publiquement portant un hijab. Un hidjab de luxe avec casquette de soie blanche tournée légèrement de travers. Accessoire commercial cet "SOS"sans doute destiné à relancer sa carrière, à coups de longues tirades de rebelle centrée sur son nombril. Egérie en perdition de la culture Rap ou crise du Rap? Les diatribes des rappeurs professionnels, qui s'enrichissent avec l'argent de poche des gamins des banlieues, avec pour tout gimmick ce critère fasciste de la "jeunesse éternelle", n'abusent pas longtemps ceux qui grandissent dans le chômage. Leurs frasques et scandales de rebelles parvenus n'amusent pas longtemps la gallerie de ceux qui n'y voient plus que des refrains d'une révolte verbale artificielle et sans autre objet que l'exaltation pathologique de la haine et de l'anti-flic primaire. La jeunesse prolétaire, plus sévère et critique qu'on ne le croit, finit par se lasser de ces discoureurs au rythme monotone qui ne font pas autre chose que les chanteurs politiques: crier impulsivement leur haine de la société dans le walk-man que porte celui qui marche dans sa vie quotidienne vers sa solitude dans le bureau des assedic ou celle qui attend sa rame de métro qui va la mener au turbin qui la dépossède de toute réelle musique de sa vie.

Le baba-cool Taddeï voulait-il signifier que le Rap sied mieux à la jouissance footbalistique que la Marseillaise ou que ce vieux chant guerrier chauvin et raciste n'avait plus rien d'éclatant pour faire gagner une équipe de joueurs milliardaires? Bien que ce ne soit pas en général toujours la même clientèle.

mardi 17 novembre 2009



LarencontreCarolineFourest/

Tariq Ramadan



EN ATTENDANT LA GUERRE :


UN PUGILAT DE SOUS-ENTENDUS VICE VERSA



La salle avait été chauffée depuis quelques semaines. Les téléspectateurs de la chaîne française de « service public » FR3 allaient pouvoir se mettre sous la dent, bien qu’à onze heures du soir un grand « choc de civilisation » entre une jeune égérie féministe culottée connue pour sa virulence à pourfendre le fondamentalisme new look et son principal adversaire (ou l’inverse) le principal représentant de commerce cool du même fondamentalisme, Tariq Ramadan.


Belle femme au visage lisse, Caroline Fourest en impose d’abord par sa diction parfaite, son raisonnement charpenté et sa maîtrise de soi face au sémillant Ramadan qui use de toutes les ficelles de son attitude séductrice d’élégant intellectuel sophistiqué (dixit Coleman). Elle attaque donc avec l’argument universel contre le guru : son double langage. Et chevauche un des principaux arguments du féminisme bourgeois : la femme traitée en inférieure. Avec pour cible les codes arriérés de l’Islam, mais avec le risque de s’aligner sur les thèses réactionnaires d’Oriana Fallaci (1929-2006) : n’y aurait-il que les arabes « en général » pour avoir le droit de battre leur femme, exiger qu’elle soit vierge au mariage ?


Le débat se noie tout d’abord dans des histoires de piscine où le prolétariat se fiche que les femmes soient en maillot de bain ou dans une piscine séparée. Ramadan pose au précepteur : « Ma méthode est de rappeler les préceptes de l’Islam pour aller vers leur interprétation. Je parle des heures durant à des hommes dans les mosquées (…) la dogmatique c’est vous, moi je suis ouvert ».


Dogmatique féministe contre dogmatique musulman ?


Fourest veut s’efforcer de déshabiller « l’univers moral » de Ramadan, il n’est au fond qu’un fondamentaliste (sic) car « il n’a jamais dit qu’il était un réformateur réformiste ». Tariq Ramadan ne reste que le petit fils du fondateur du mouvement totalitaire des Frères musulmans en Egypte dans les années 1920 et reste fidèle à l’esprit de famille.


Ramadan objecte qu’elle a dit que Sarkozy (lors de leur confrontation alors que l’actuel président n’était que premier flic de France) l’avait « déstabilisé », or, objecte-t-il, le Coran dit qu’on ne doit pas frapper le visage d’une femme[1]. Ramadan avoue son double langage, il est pour le moratoire des femmes battues « uniquement pour les européens » (= tabassez tant que vous voulez mais ailleurs).



La polémique dérape ensuite sur les soutiens des deux interlocuteurs. Fourest rappelle justement que Ramadan est payé par diverses officines et notamment par le gouvernement iranien. Ramadan offre tout l’attirail du prédicateur fondamentaliste, dans sa valise il trimballe non seulement ses lires de propagande mais des cassettes audio, ce qui manifeste une intelligence de la propagande en faveur des illettrés et surtout d’une masse de la population prolétaire pauvre qui ne supporte pas la lecture. Il mène des conférences un peu partout, dans des colloques où il est invité par des chefs d’Etat, ou dans des universités. Il est intelligent, fin débatteur et comme tout guru, il pratique à merveille l’art de déstabiliser l’adversaire avec la plus parfaite démagogie.


Caroline Fourest est aussi une personne du pouvoir. Rédactrice en chef de la revue d’internet Prochoix, elle est chroniqueuse au Monde et à France Culture ; elle donne des cours à l’Institut d’études politiques, elle collabore au journal satirique gouvernemental Charlie-Hebdo, elle publie ce qu’elle veut et quand elle veut dans les éditions bourgeoises, elle est reconnue comme une importante dénonciatrice de l’extrême-droite ; un CV imposant pour une si jeune femme donc qui révèle qu’elle fait donc partie pleinement de l’intelligentsia bourgeoise qui fabrique « l’opinion occidentale ».



Le spectacle odieux-visuel du « choc des civilisations » est ainsi incarné de façon magistrale d’une part, par cette égérie brillante et belle de la (laide) démocratie bourgeoise et cet intellectuel raffiné, racé et distingué représentant autoproclamé du « monde musulman », qui vante la « pureté morale » de l’Islam (obscurantiste) face à la « décadence occidentale ». La caméra a choisi son camp : Caroline Fourest est souvent filmée de derrière la tête face à l’intellectuel arabe (quoique traité de suisse à plusieurs reprises) ; avec cette délicate tête de la journaliste vedette en coin d’image face aux yeux écarquillés du représentant bcbg des bigots, nous sommes, nous spectateurs, dans la situation de l’Occident (civilisé et vacciné contre la grippe étrangère) agressé par le monstre oriental ; jamais la caméra ne filme Ramadan dans la même position : soit il est filmé en gros plan lorsqu’il parle, soit on nous montre la jeune femme au visage adolescent comme une vierge peu effarouchée face à ses saillies littéraires et dont les petites lèvres répliquent comme des lames de couteau. La caméra filme Ramadan lorsqu’il se penche en avant et nous frissonnons : va-t-il la frapper ou la lapider ?



La suite de la confrontation n’est qu’une bataille de post-it. Les deux adversaires sont venus avec leurs bouquins respectifs chargés de post-it.


Fourest a commis 200 erreurs mais Ramadan ne va pas s’abaisser à les citer toutes. Les citations, résume-t-il sont tronquées, sorties de leur contexte, la « mademoiselle » « n’est pas sérieuse ». Le guru repointe son nez : « Toute ma pédagogie vise à faire avancer les mentalités… j’ai fait venir à mes réunions des femmes voilées et non voilées… ».


Fourest ne se laisse pas désarçonner. Elle enfourche la question de l’homosexualité, et se sert d’un post-it : vous avez écrit « ces malades qui nous entourent ». Rectification de Ramadan : « vous avez oublié de citer la suite, citez-la ! ».


Fourest cite la suite où il dit qu’il n’approuve pas. Or Forest tape dans le mille, l’avis « tolérant » que Ramadan ajoute toujours à son « actualisation » des préceptes islamiques, n’est pas négatif. Il glisse une opinion personnelle sans conséquence qui ne remet nullement en cause les tables de lois obscurantistes, et qui signifie pour les « croyants » que force reste aux tables de la loi coranique et que l’avis du petit individu ne vaut pas cher. Ramadan ne s’énerve jamais, il consent à simplement s’indigner sans devenir insultant. Mais il donne raison à l’argument upercut de Fourest en ajoutant : « Mais on ne peut pas changer la religion ! Vous pensez que la religion est forcément homophobe. Je défends le « vivre ensemble » politique ».


Fourest est beaucoup plus forte. Elle explique alors la vacuité de cet hypocrite « vivre ensemble » : Avec des ouvrages masqués sous des titres fallacieux tels que « Islam la réforme radicale » : « Tariq Ramadan a pour tâche de séduire les non radicaux. Il étend son public à ceux qui ne viendraient jamais à l’islamisme radical ».


Fourest a bien préparé le final médiatique : « On a stoppé le front national, regardez-moi dans les yeux, l’islamisme radical ne passera pas non plus ».


Ramadan qui n’est pas tombé de la dernière pluie médiatique ne lâche pas la fanfaronne : « Vous avez bien préparé votre sortie, mais vous parlez au nom de qui ? ».


- des démocrates algériens…


- qui sont ces gens-là, coupe Ramadan, méprisant.


- … et de tous les démocrates…


- Vous méprisez les musulmans.


- Je ne méprise pas les musulmans.




Frédéric Taddeï peut stopper son émission, en effet bien intitulée « Ce soir ou jamais », il a magnifiquement permis aux deux adversaires de s’exprimer, sans hésiter à favoriser sa pouliche Fourest, sans hésiter à faire rendre gorge à Ramadan pour qu’il affirme qu’il n’est pas pour la « destruction de l’Etat d’Israël ».




A PROPOS DE DOUBLE LANGAGE : sous l’obscurantisme et l’anti-obscurantisme, la préparation à la guerre mondiale



Les deux interlocuteurs n’ont fait changer de camp à personne dans ce picrocholin « choc des civilisations ». Leurs divers partisans peuvent tout aussi bien en conclure que l’un a dominé l’autre. Fourest a été impeccable diront les démocrates bourgeois. Ramadan est le meilleur d’entre nous diront les fanatiques. Ce genre de débat renouvelle cependant le genre. Tout le monde se fout des débats entre politiciens de gauche et de droite comme entre spécialistes. La politique use plus vite que les croyances religieuses. C’est la force de Ramadan de mêler religion et politique pour contribuer à restaurer la politique comme religion. C’est la force d’une Fourest de dénoncer la continuation de la mise en tutelle des femmes par tous les fondamentalismes. Dans un monde sans foi ni loi, dans un monde sans plus de références politiques crédibles, tout le monde veut se précipiter dans une nouvelle Arche de Noé pour se sauver de cet univers en déliquescence. Soit. Mais, outre qu’un débat télévisé est toujours piégé et aliéné, les échanges vifs et parfois passionnants de ces deux brillants intellectuels – une femme qui tient tête plus qu’honorablement et avec conviction face à un intellectuel arabe qui n’est pas une brute ni un imbécile – restèrent superficiels et hors des enjeux réels du monde d’aujourd’hui. Désolé pour mes lecteurs nuancés, cela resta un débat de salon entre bourgeois bien pensant. Chacun des protagonistes maîtrise à merveille le « double langage » qui ne serait que l’apanage que d’un seul aux dires de la presse gouvernementale occidentale.


Or, si Ramadan pratique en effet le « double langage », ce n’est pas de sa faute. C’est la nature même de sa religion et de toutes les religions. Toutes vous promettent le nirvana final mais pas sur terre, au-delà. Il faut donc mentir sans cesse pour prôner la soumission à la société actuelle, ordonnancée par les castes des puissants politiques et religieux, en attendant Godot avec les pires superstitions. Toute religion est à l’origine une THEORIE DE GUERRE. Guerre entre clans, entre communautés, entre peuplades. Toutes sont fondées sur la nécessité d’éliminer l’autre, celui qui pense autrement ou refuse de se soumettre à la pensée dominante.


Les débats sur les religions et leurs abus, sur les positions des « communautés », sur le « danger islamiste », sur le « fascisme israélien », sur « le fondamentalisme soft » ou l’antisémitisme, sont des discours de préparation à la guerre.



Avant d’aller plus loin dans cette analyse, il convient de faire un aparté sur l’extension de la religion musulmane depuis la fin du XXe siècle et sur quelles couches de la population elle est en extension.



LA NOUVELLE RELIGION DES PAUVRES



Aux Etats-Unis, pays dominant et phare des mutations sociétales capitalistes, une frange croissante de la population afro-américaine, quantitativement non négligeable comme partie de la classe ouvrière, est entrée dans un processus de conversion à l’Islam qui est loin d’être achevé et qui pose problème.


Avant la Seconde Guerre mondiale, après l’échec de la révolution communiste en Russie, l’Union nationale s’était déjà reconvertie en « antifascisme » et en « fascisme ». L’antifascisme comme idéologie de guerre se proclamait laïc et défenseur de tous les peuples quand le fascisme, avec sa variété nazie, procédait d’une religiosité excluante en premier lieu contre le « juif apatride », mais au fond excluant contre toutes les races non blanches. Le capitalisme occidental qui continuait à sa vautrer dans le sang et l’ignominie de la domination coloniale s’était dédoublé entre un capitalisme démocrate « défenseur d’une civilisation » basée sur le pillage éhontée des peuples « arriérés » et un capitalisme de restauration de la « primauté aryenne ». Les intérêts mercantiles, diplomatiques et de grand banditisme militaire des classes bourgeoises, savent toujours parfaitement se masquer derrière des mobiles vertueux universalistes et religieux[2]. Le versant du capitalisme vainqueur a su totalitairement réaliser le vœu d’Hitler de dissoudre de marxisme[3], c'est-à-dire faire passer pour portion congrue le prolétariat derrière le martyre des juifs et ainsi affirmer que la guerre avait été « anti-raciste ».


De nos jours, exceptée la focalisation sur le colonialisme israélien, honteux et inadmissible, la question juive n’est plus centrale, elle n’est plus qu’un gadget usé pour vieux barbons d’extrême droite, quand bien même le néo-fascisme moderne se moule derrière l’antisémitisme supposé des masses arabes. Le nouvel ennemi moderne c’est l’arabe, et sa religion l’Islam. Pourquoi ?



1°) parce que le phénomène de l’immigration – ce besoin effréné de nouveaux bras prolétariens pour l’industrie capitaliste – a modifié la composition nationale des classes ouvrières des pays riches. Les fils d’esclaves noirs et maghrébins on a été les chercher pour les livrer au nouvel esclavage moderne : l’esclavage salarié. Ils n’ont pas été jetés à fond de cale et entassés comme des animaux, mais embarqués par villages entiers avec maîtres à penser religieux et maquereaux. C’était une caractéristique des premières immigrations portugaises par exemple, et jusque dans les années 1960, on faisait venir bras nus et curés. On n’allait pas laisser le paysan de l’Algarve se prolétariser sans lui laisser un directeur de conscience obscurantiste au cul. Les ronds de jambe des chefs d’Etat européens envers les chefs religieux de toute obédience n’ont pas un but différent de nos jours. La bande à Sarkozy est une des premières en Europe à soutenir la nécessité de construire des mosquées.


Aux Etats-Unis, les petits fils des esclaves africains ont été très tôt en situation d’en référer non pas aux religions des colonisateurs qui les avaient déportés, protestante, catholique ou juive, qui restent des religions d’oppresseurs des peuples, mais à une religion extérieure au colonialisme – sans savoir qu’elle avait été pourvoyeuse d’esclaves elle aussi – la religion du guru Mahomet. Religion par excellence des peuples opprimés durant la colonisation, la croyance musulmane survécut au stalinisme et à sa disparition, laquelle accéléré bien sûr le désir de conversion du fait de la faillite des idéologies révolutionnaires laïques. Si la conversion du boxeur Cassius Clay en Mohammed Ali apparut incongrue dans les sixties insouciantes, l’attrait pour la religion des colonisés s’est renforcée naturellement par le maintien de l’esclavage salarié et surtout la mise au ban irrémédiable de « l’ascenseur social » pour les anciens colonisés de « races » ou de « couleur ». La bourgeoisie mondiale reste majoritairement blanche. Malgré certains « quotas », la misère reste prédominante et éternelle chez les « derniers arrivés » sur le marché mondial de l’exploitation capitaliste. Double méprise, cette situation peut permettre aux nationalismes de s’immiscer dans le prolétariat, avec les résidus évanescents du populisme à la Frantz Fanon, mais relayés et restaurés finalement par l’islamisme « radical » dit « terroriste », comme était considérée la classe ouvrière dans les années 1930, mais sans cet aspect « subversif » qui était celui d’une classe ouvrière considérée encore comme homogène.


Le grand tournant à cheval sur les deux siècles modernes reste les attentats de 2001 à New York, où l’on se souvient que les citoyens américains d’origine noire ou maghrébine avaient été particulièrement mis à l’index et culpabilisés. Nous touchons là au principal moyen mis en œuvre par les élites bourgeoises pour « liquider » la menace prolétarienne mondiale. En même temps que l’affirmation des conflits masqués entre grandes puissances, il faut, constamment, terroriser la population par … des composantes même de la population, en niant tout intérêt de classe, politique et social, commun aux différentes races qui composent la classe ouvrière. Les couches d’intellectuels petits bourgeois tiers-mondistes, mao-staliniens, se sont reconvertis sans mal à l’islamisme et occupent le champ de la contestation officielle du capitalisme libéral bien plus profondément que l’hydre staliniste.



2°) Les millions de prolétaires juifs avant-guerre ne possédaient rien, hormis les quelques parvenus capitalistes, et la question juive a été « casée » en Palestine en en expulsant sans vergogne les habitants. Les millions de prolétaires arabes ne possèdent rien non plus, mais ils résident dans une zone fondamentale pour la marche du capitalisme : les terrains où réside l’or noir. Les quelques oligarchies fantoches qui profitent de la manne pétrolière restent sous la coupe des grandes puissances. La colonisation de la planète a changé de look mais elle reste identique aux oppressions passées. Les minorités d’exploiteurs cyniques en djellabas troquent costumes et cravates pour les réceptions privées et s’encanaillent dans leurs villégiatures occidentales en laissant les bouffons comme Ramadan plastronner avec la philosophie de « vivre ensemble ».


Or, la classe mondiale des prolétaires, dispersée sur les cinq continents, ne devrait pas avoir plus que les anciens juifs de « terre promise » ni patrie puisque ni le pétrole ni les luxueuses demeures des nouveaux riches ne lui appartiennent ni ne sont à défendre. C’est pourquoi l’islamisme est important comme entité pour les ramener au bercail nationaliste. Et dans le sens d’une nouvelle guerre mondiale qui, selon les vœux des stratèges faucons, opposera forcément des blocs opposés d’un côté entre les Etats-Unis et l’Europe suiviste et affaiblie, et l’aire asiatique et arabe (Russie et ou Chine, etc.). Le combat idéologique se mène au long terme. Les masses opprimées, en particulier arabes et noires, pourraient-elles être une « menace intérieure », une nouvelle « cinquième colonne » pour faire effondrer de l’intérieur les puissances dites « civilisées » dans un nouveau conflit planétaire ?


Aucunement, car comme on l’a vu au moment des guerres du Golfe, elles restent totalement tétanisées, et constituent la majeure partie des soldats envoyés au casse-pipe – même contre leurs frères en croyance – pour les intérêts impérialistes.


La campagne incessante du « choc des civilisations » et de dénonciation du terrorisme obscur n’est qu’un conditionnement à défendre ses propres exploiteurs qu’ils soient d’obédience islamiste ou laïque, quoique les créationnistes aient un rôle aussi fondamental de ciment religieux nationaliste dans le versant occidental.



Tous les fondamentalismes religieux sont des vecteurs de guerre.



LE SESAME DE L’EXTREME-GAUCHE



Le grand danger moderne reste la classe ouvrière par sa capacité de paralyser la production et d’affirmer les besoins de l’humanité, pas les idées d’humanité en général ni les écrits des clercs bien pensants de la presse corrompue. Il y a beaucoup de nouveaux Voltaire en carton, bien indifférents comme lui, aux formes renouvelées de l’esclavagisme. Parmi ceux-ci les militants de l’extrême gauche ont du mal à recycler leurs espérances déçues dans une révolution mondiale qui aurait pu être initiée par les « peuples de couleur », au profit du nouveau tiers-mondisme nationaliste nommé islamisme radical. On est loin de nos deux pantins télévisés, mais il n’existe ni islamisme radical ni islamisme soft, il n’existe qu’un islamisme nationaliste ; comme il n’existe ni capitalisme hard et soft mais bien un capitalisme totalitaire. Une partie de l’extrême-gauche en France est conciliante avec Ramadan, la LCR transformée en NPA dans l’espoir de gagner des voix électorales dans les quartiers dits populaires. Une autre partie de Lutte Ouvrière à l’intellectuel marginal Yves Coleman se rallie à l’anti-obscurantisme côté américanophile. Coleman a fait son cheval de bataille de l’anti-racisme. Il combat le « racisme français » comme il combat le déguisement des positions obscurantistes de Ramadan. Ses contributions sont traduites et considérées par les groupes trotskystes anglais et américains sur le web. Avec cette finesse de langage ambigu apprise chez LO il semble approcher de la vérité des classes : « La bigoterie de Ramadan dessert les travailleurs qui croient encore à l’Islam et veulent lutter aussi contre le capitalisme ». Coleman a raison de souligner que Ramadan rend opaque son discours typique des « frères musulmans » traditionnels et totalitaires derrière la dentelle des mots respect, tolérance, dialogue. Mais il a produit « 40 raisons pour lesquelles Tariq Ramadan est réactionnaire », traduit et généreusement étalées sur le web. On n’entrera pas ici dans ces 40 raisons, qui regroupent un collage de toutes les positions parcellaires du gauchisme démocratique, du féminisme à l’homosexualité. On remarquera simplement que faire allusion à « Ali Baba et les 40 voleurs », vieille saga perse si célèbre cinématographiquement aux temps de la colonisation – pleine de poncifs sur les bons arabes soumis – manifeste le choix du camp « progressiste » le plus pourri. L’histoire de la caverne d’Ali Baba est bien connue. Son suc réside dans le « sésame » qui permet d’ouvrir le portail de la fortune (les richesses arabes qui firent tant envie à l’Occident féodal), c'est-à-dire en un mot, d’obtenir au plus vite ce qu’on recherche. Or, dans l’argot de l’armée américaine en Irak, « Ali Baba », était un terme d’argot pour désigner les individus soupçonnés de vol ou de pillage !



Vous pouvez en conclure qu’avec ce genre de raisonnement « anti-raciste » et résolument dénonciateur du double langage des fondamentalistes, nos gauchistes recyclés dans la défense des valeurs de « tolérance occidentale » sont prêts à endosser l’uniforme de sergents-recruteurs avec leur propre double langage qui exclut le prolétariat universel et multiracial de l’équation guerre ou révolution.



Ce sera tout pour aujourd’hui.








[1] Et il fait l’impasse sur ce sous-entendu qui signifie qu’on peut la battre sur le corps depuis des siècles, car cela ne laisse pas de trace … sous la longue robe noire !



[2] Voir ma série d’articles dans PU papier de 2002 : « Le prolétariat contre l’islamisme capitaliste » (n°80 et suivant, ainsi que « Décadence et capitalisme » n°56 et suiv.)



[3] Dans Mein Kampf, Hitler déclare : « le but de mon combat est d’éradiquer le marxisme ».

vendredi 13 novembre 2009



DUALISATION DU MARCHE DU TRAVAIL ET PRECARISATION


=


RENFORCEMENT DE L’ISOLEMENT SOCIAL ET POLITIQUE


· La presse bourgeoise utilise de façon obscure la notion de « destruction d’emploi » ; PRÈS DE 400 000 EMPLOIS auraient été « détruits » DEPUIS 2008, mais combien ont été créés ? Ets-ce pour affoler encore, pour dramatiser à bon compte sur la crise « immanente » ?


· On nous parle (dixit l’INSEE via Le Monde) « de premières conséquences sociales » de la crise « notamment une forte hausse du chômage et un ralentissement de celle des salaires », mais jamais des conséquences sociales en termes politiques : la crise est pour l’instant « l’alliée de la bourgeoisie » !


La précision du taux de chômage nous fait autant d’effet que le vol de bijoux dans un appart bourgeois ; oui il est passé de 7,1 % au premier trimestre 2008 à 9,1 % au deuxième trimestre 2009 en métropole, après deux ans de baisse régulière en 2006 et 2007. Certes cela signifie que "Le nombre de chômeurs augmente donc de presque 30 % en un an et demi", souligne l'Institut national de la statistique et des études économiques. Certes aussi, le chômage partiel a été plus que décuplé en un an environ, pour atteindre trois cent vingt mille personnes au deuxième trimestre 2009, "niveau équivalent" à 1993. Et çà change quoi ? çà se guérit comment ?


* Elle est super la crise : La flexibilité a protégé les entreprises. Pour faire face aux ralentissements conjoncturels des derniers trimestres, les « boites » ont joué sur deux tableaux. Sur les ajustements internes, avec le recours au chômage partiel, sur le périmètre externe avec l'utilisation de l'intérim et des contrats à durée déterminée (CDD). Les entreprises profitent de la crise pour licencier par harcèlement et pour réduire les salaires


Au final, s'est conforté un marché du travail "à deux vitesses". Comme l'analyse le Centre d'analyse stratégique (CAS) dans sa note de novembre (n° 156). Pour René Sève, son directeur, la crise a causé un choc conjoncturel intense. Pour y faire face, les entreprises se sont resserrées sur leur coeur de métier et sur leurs salariés en CDI. "Les salariés en contrats stables appartenant au coeur de l'emploi ont été relativement épargnés par les destructions d'emplois au second trimestre 2009", note bien le CAS. En externe, le travail intérimaire a joué "le rôle d'amortisseur de choc conjoncturel, notamment dans l'industrie où il a représenté plus de la moitié des destructions d'emplois entre le 1er avril 2008 et le 30 juin 2009".


Dans les services marchands, ce sont les CDD qui ont joué ce rôle. Pour préserver ce "coeur" de main-d'oeuvre, les entreprises ont aussi recouru massivement au chômage partiel : "Le nombre total de personnes salariées en chômage partiel en France métropolitaine dépassait au second trimestre 2009, le nombre maximal atteint lors du choc de 1993", dit le CAS.


Vous avez déjà vue une grève commune possible entre « contrats stables » et CDD ?


Des inégalités criantes qui empêchent l’union de combat contre l’austérité gouvernementale :


Cette protection des salariés "stables" - observée aussi en Allemagne - a accentué la "dualisation du marché du travail". La « dualisation » n'est pas nouvelle, mais elle a connu un coup d'accélérateur. Elle avait commencé à se dessiner au fil de la seconde moitié des années 1990 et des recompositions successives du « tissu productif » , avec des entreprises qui, en se recentrant sur leur coeur de métier, ont recouru massivement à la sous-traitance, contribuant à généraliser l'intérim. Cette « dualité du marché du travail », qui a joué son rôle de bouclier pendant la récession, risque maintenant de desservir les entreprises qu'elle a protégées. Cette gestion par l'externe pourrait se montrer inefficace en sortie de crise si les entreprises n'en profitent pas pour préparer l'avenir. "L'enjeu est de savoir si elles sauront organiser la "mobilité interne", à savoir la formation de leurs salariés aux nouveaux métiers, aux nouvelles technologies", explique un certain M. Sève.


La situation varie là encore d'un secteur à l'autre, ce qui amplifie encore les inégalités et différencie le sort des salariés. Les secteurs d'activité qui recourent le plus facilement aux contrats courts et intérimaires sont aussi ceux qui ont aussi le plus de difficultés à organiser les formations. Contrairement aux secteurs qui offrent des emplois stables, à faible rotation, des salaires plus élevés et des perspectives d'évolution. La crise systémique joue un rôle d'accélérateur dans la pérennisation d'un marché du travail véritablement dédoublé, flexibilisé, où les prolétaires les plus faibles, jeunes et vieux, femmes et immigrés cumulent les inconvénients, sans que les grands bataillons à « statuts » ne les soutiennent..


Pendant ce temps, on continue à mourir au travail :


En 2007, 622 salariés ont péri dans un accident du travail. Sur les 720 150 accidents avec arrêts enregistrés, pour 35 871 141 journées d'indemnisation, 46 426 ont entraîné une incapacité permanente. La plupart des accidentés proviennent des métiers dits d'exécution.


Faudra-t-il une bonne guerre impérialiste pour provoquer à nouveau une révolution mondiale ?





jeudi 12 novembre 2009

MESSIANISME PROLETARIEN ET INVECTIVES



Un camarade de « Controverses » de Belgique m’a fait parvenir des messages de critiques tout à fait fraternels, et je lui en suis reconnaissant. Je souhaites qu’il ne prenne pas mal mes réponses où j’ai tâché de modérer mes « invectives » habituelles et consaguines.



Salut Jean-Louis,



Tes remarques introductives à propos de la situation de la classe ouvrière sont très justes. De plus (désolé si je vais t'énerver), c'est nettement plus lisible lorsque tu écris sur ce ton que ce que tu nous offres à lire habituellement (rangé des voitures et autres invectives). Sans prendre les vieux barbus en exemple et pour des demi-dieux ... ils ont très rarement écrit comme çà, et quand ils l'ont fait (Misère de la philosophie ou l'Anti-Dürhing), ce ne sont pas du tout les parties polémiques que l'on retient ou cite, mais les autres passages où ils expliquent clairement leurs positions. Je dois sûrement être le nième à te le signaler, mais tu dois t'en balancer comme de l'an 40 : le ton que tu emploies rebute plus le lecteur qu'autre chose, tu obtiens l'effet inverse à ce que tu recherches. Ceci dit, s'il est vrai qu'il ne suffit pas d'évoquer la faiblesse quantitative des statistiques de grèves pour les apprécier et qu'il faut développer une appréciation qualitative :


a) Se limiter à décrire (très bien comme tu le fais) que la classe ouvrière a le dos au mur ne suffit pas, encore faut-il expliquer pourquoi elle ne réagit pas alors qu'elle se retrouve de plus en plus acculée.


b) Si le lien n'est pas automatique, il y a quand même un certain rapport entre le quantitatif et le qualitatif. S'il n'y a pas plus d'expressions de la classe ouvrière d'un point de vue qualitatif, c'est aussi qu'elle ne s'exprime pas plus d'un point de vue quantatif. En effet, pour qu'il y ait un mouvement de généralisation, il faut des luttes à généraliser, donc, le stade qualitatif de la généralisation dépend aussi quelque part d'une multiplication quantitative des grèves. Or, cette multiplication quantitative manque cruellement aujourd'hui : ce niveau quantitatif est nettement en deçà du niveau de la prospérité d'après-guerre pour reprendre les comparaisons que tu décris, ce qui est quand même très interloquant. Autrement dit, analyser les statistiques des grèves n'est pas inutile et contient aussi une signification très intéressante et à expliquer.


c) Enfin, ta conclusion est un peu courte : "Si l’Etat bourgeois depuis une cinquantaine d’années a jonglé dans son « aménagement du territoire » avec cette ambiguë et opaque « mixité sociale », en favorisant le racisme ou la peur permanente de l’agression, et qu’il a réussi à ce que la colère ne s’exprime que sous la forme d’émeutes, il n’a pas réussi à éradiquer complètement non seulement la solidarité « propre au monde ouvrier » mais non plus à supprimer toute « conscience de classe ». Sa force réside simplement du fait de l’absence de la perspective révolutionnaire clairement revendiquée par des organisations politiques ayant pignon sur rue et force de conviction. Heureusement, en politique, rien n’est définitif". Cela ressemble trop à deux idées que je ne partage pas ou plus :



1) La classe serait prête, seule manque le(s) organisation(s) qui expriment sa perspective avec conviction.


2) L'expression d'une radicalité ouvrière comme un éclair dans un ciel bleu ... cela fait 40 ans que le CCI l'annonce (tout comme l'écroulement du capitalisme parce que les marchés extra-capitalistes sont épuisés) et cela fait 40 ans que cela ne s'est pas réalisé (pour l'écroulement, cela fait aussi presqu'un siècle que cela ne n'est pas réalisé et que cette prévision a régulièrement été démentie). Ces questions, tu ne les règles pas avec quelques belles formules ou invectives dont tu es friand, cela doit se comprendre et s'expliquer, et ce n'est pas simple. En tout les cas, ce que tu en dis (ou ne dis pas) ne répond pas à ces questions.


A+.



Ma réponse :



Pour moi il ne s'agit pas de mépriser la théorie, sinon je n'aurais pas écrit 28 livres, mais sa nécessaire acquisition ne doit pas se présenter sous forme élitaire ou rébarbative. Nous nous sommes contentés de grands simplismes pendant des décennies comme militants. Par ex on pouvait lire l'Anti-Dühring simplifié par les éditions sociales, no problem, cool; malheureusement quand on tombe sur l'édition complète (par ex des gens de sciences marxistes) aïe aïe aillaillaïe, le texte est dense, compliqué comme du Spinoza, peu accessible au lecteur cultivé et encore moins au lecteur moyen. Quel con cet Engels, me dis-je alors que je croyais jusque là qu'il écrivait plus limpidement que KM!


Le Capital, bonjour aussi. Très très peu l'ont lu ou le liront...


La querelle entre la raréfaction des marchés et la bttp n'a jamais empêché un prolétaire de faire grève consciemment.


Début 2008 j'ai publié "Dans quel Etat est la révolution?" (mon livre le mieux vendu) où j'arrivais aux mêmes conclusions que toi: en théorie on s'est longtemps basé sur des à-peu-près voire des trucs faux. Ce que tu dis sur l'oppression de la femme, moi je l'étends à bien d'autres questions (agressivité, désir de meurtre, pulsions...impulsions...) où il appert que tout ne peut pas être mis sur le dos du capitalisme. donc:


1. je ne me bats pas pour une vision puriste d'une autre société


2. je pense que le prolétariat peut nous mener s'il s'affirme révolutionnairement à une société plus humaine mais où demeurera longtemps encore à mon avis le règne de la nécessité encore, où les contrôleurs devront être contrôlés, où l'individu (de type dominant) devra être modéré (à cet égard je ne pense pas que la différence entre émulation et compétition et les bonnes pensées philosophiques et morales de M+E puissent nous être utiles pour le futur).


Je ne cache pas que, pour ma part, la révolution demeure une improvisation avec les moyens de l'époque concernée, mais avec les acquis théoriques des malheureuses fractions du XXe siècle.



Doit-on approfondir en cercles théoriques ou préparer


une nouvelle organisation de combat?



Telle est la question qui nous oppose, il me semble. Et nous en reparlerons après que tu auras lu mon pavé sur le maximalisme, qui j'espère sera aussi un élément de réflexion pour tous dans les "poubelles" ou les "assiettes". Ma théorie sur les avanies du CCI est bien connue depuis mon lourd bilan de faillite du CCI (L’organisation eggregore):



1. d'une part, pendant les 30 premières années on a un combat entre une tendance petite bourgeoise anarchiste et une tendance marxiste (tenue à bout de bras par le "vieux"Chirik) qui est elle-même faible mais en phase avec la nécessité d'être une orga politique et pas un cénacle de penseurs;



2. tu verras avec mon historique que les analyses de RI et Cie des 70 aux 80 sont assez "impulsives" (= maximalisme adolescent, la révolution est au coin des rues du Chili et du Portugal). Les années 80 manifestent une maturité indéniable (dont je me revendique encore), avec deux bémols: on n'a pas pris assez en compte la signification de l'implosion du PCI (ce qui fait que comme tu le dis on s'est glissé dans sa fourrure néo-bolchévik) et la force idéologique de la bourgeoisie (MC l'a vu mieux et avant nous tous avec la chute de l'Est). L'intervention ne fût pas frénétique pour moi, même si nous eûmes peu de résultats; je ne peux pas développer ici mais je pense que nous avons eu raison contre les "approfondisseurs", mais que l'histoire a tourné une autre page, que l'histoire ne nous a pas offert la révolution, et quand on n'obtient pas ce qu'on désire on devient fou (je cite en conclusion Wittgenstein). Permets-moi une blague : « Quelles sont les deux tendances qui divisent alors l’organisation ? Les marteaux et les fossiles » !



Je me branle des termes fractions, oppositions (comme ces pauvres autistes de la fraction interne (sic) – mes proches voisins en banlieue à qui j’ai téléphoné plusieurs fois en vain pour les faire sortir de leur cocon - mais je ne suis pas prêt non plus à m'associer à des intellectuels en chambre qui ronronnent comme on sait depuis des années et étalent leurs conneries révisionnistes à longueur de web, de Sander à Raoul. Ce petit milieu végète dans une démarche essentiellement intellectuelle de has been d'une organisation qui les a laissés sur le bord de la route à différentes époques, pour des raisons différentes. Je ne peux m'associer à un front anti-CCI non plus qui serait improductif. Je ne remets pas en cause les positions programmatiques de base acquises dans le CCI. Cette organisation « que nous avait confié la classe » (dans le langage messianique de MC) a été en effet un produit de cette classe, et cette dernière porte aussi une part de responsabilité dans l’étiolement ou l’étouffement de ses « avant-gardes ». Pose-toi plutôt la question : et si notre catastrophisme s’était vérifié – plongée drastique de la crise ou guerre mondiale – notre impact n’aurait-il pas été bien différent ? Rappelle-toi que Rosa n’hésita pas à rendre responsables les masses en 1918 en Allemagne d’avoir été coresponsables de la défaite. Nous ne chions toujours pas cependant sur ces masses, comme modernistes et communisateurs. Comme nous-mêmes, les masses subissent un capitalisme qui ne fût pas, qui n’est pas encore moribond. Je dis donc que c’est la bourgeoisie qui a été plus forte que nous. La phrase de « sainte » Rosa que tu cites sur la puissance du mouvement basé sur « connaissance (essentiellement) théorique », je ne la fais pas mienne. Dans le domaine politique nous disons que la conscience est le facteur premier, pas la connaissance. La connaissance vient après. La démarche intellectuelle de la petite bourgeoisie part de ses connaissance culturelles pour aboutir, c’est encore le cas de nombreux militants ou ex, à une compassion philanthropique. Chez Rosa, que j’aime toujours, il y a un côté fleur bleue qui est absent chez Lénine, et qui explique les tiraillements entre les deux. Si nous prétendons être l’expression d’une classe qui vit, qui souffre, qui croit un autre monde possible, nous ne pouvons nous ériger en nouveaux théoriciens coupés de la prise de conscience. Je ne vais pas te faire un cours, que tu connais bien, sur la non séparation de la praxis et de la théorie, mais l’engagement politique ou plutôt la restauration du projet de parti (car il en faut un) ne passe pas par de nouvelles recettes culinaires d’intellectuels qui découvrent qu’en anthropologie les organisations marxistes ont été assez minables jusqu’à l’époque actuelle, ni par de savantes discussions sur les analyses divergentes de la crise systémique ou de la morale ad hoc. Cela n’interdit à personne d’écrire des livres ou de rédiger des articles sur ces sujets, avec ce bon esprit qui est le tien (le vôtre) en renvoyant à des thèmes de lecture.


Mais de ce petit milieu où vous voulez nous rejouer la comédie du « regroupement des révolutionnaires » has been, il ne sortira rien. Pourquoi ? Parce que vous vous basez sur la « recherche », l’archéologie d’un savoir « rénové » qui redonnerait vie à un marxisme fossilisé par le pouvoir terriblement dominant. Parce que vous vous basez sur l’échange d’idées, la « discussion fraternelle » comme si, tel un miracle, cette bonne intention allait nous permettre de guérir de la sectarisation du CCI. La fraternité je ne l’ai pratiquement jamais connue dans RI-CCI dans les combats de rue comme dans les congrès. Nous sommes restés des bâtards d’une époque bizarre, confortable (pas un d’entre nous n’a été en prison) où le réformisme est resté efficace, contrairement à la rengaine idiote de RI. Or, si nous espérons tous une renaissance, essayons de comparer avec ce qui a permis l’embellie des sixties : le cadre d’ICO. ICO, petit de S ou B, ne fût pas un cercle de mirlitons usés par des purges successives d’une secte, mais un lieu de rencontre de « jeunes » étudiants et prolétaires qui, boosté par des luttes réelles du prolétariat, a permis de reposer la question du parti pas de fonder de nouveaux cénacles à la S ou B ou Arguments, EN LIEN AVEC LES LUTTES, avec une intervention dans la classe. De là sont sortis les jalons de véritables petits groupes maximalistes, non seulement RI, mais aussi le For, le PIC, le Glat, et –par les polémiques – qui réussirent à faire sortir de leur trou quaternaire les bordiguiens et assimilés.


Le mouvement de demain, pareillement, n’est pas assujetti à une meilleure connaissance mais à une praxis liée aux nécessités de la lutte des classes, que la connaissance ne peut que renforcer dans la mesure où elle ne se présente pas comme des leçons d’une élite quelconque. Paradoxalement, R.Camoin a suivi le même chemin que vous, il est devenu « gramsciste ». Il recopie à tour de bras tout ce qu’il trouve sur des sujets éclectiques ou littéraires dans la bibliothèque de Marseille. Pour lui les ouvriers sont des cons consommateurs. Un autre versant de désenchantés du prolétariat et du parti de classe, les communisateurs, prise également un langage abscons avec de lourdes références culturelles anthropologiques et structuralistes, qui mène certains à un néo-fascisme ou à des bluettes écologistes.


Si nous ne sommes pas capables de partir des besoins de la principale classe exploitée, qui se confondent avec l’avenir de l’humanité, d’autres le feront à notre place, comme disait Marc Chirik, et ce sera tant mieux



Je ne pense pas qu'on va faire de nouvelles et brillantes découvertes avec un marxisme "approfondi" mais que nous dépendons d'une capacité non seulement à analyser et critiquer le monde actuel avec des armes déjà "affûtées, seulement émoussées par des tirades bêtes en fin d'article (cf. au début de RI surtout et à sa fin), mais nous dépendons de ses bouleversements: aggravation crise et guerres, phénomènes qui obligent à "prendre position", à "réaffirmer le rôle du prolétariat".


Sur le regroupement vers 1917 tu te trompes, les plus proches de Lénine n'étaient pas ce milieu glauque d'intellectuels réfugiés de l'émigration parisienne, mais en Russie une avant-garde autrement déterminée. La plupart des cercles que vous avez listés ne sont composés que de vieux chaouis impuissants et incapables des mener une activité organisée, marqués par un gentil sentimentalisme relationnel. Je te redis, sans être le démagogue de la jeunesse en soi, que je crois plus à l'apport du sang neuf qu'aux divers vieillards de la maison de retraités du CCI, car ces cercles viennent en effet de la même maison-mère. Or, d'autres anciens courants ne sont pas tout à fait disparus et restent sur des positions de classe opposés à tous les "modernisateurs". On retrouve et on retrouvera les mêmes tiraillements entre une droite académiste et une gauche activiste (ou l'inverse) et un centre pour tempérer ou tomber dans une des deux ailes...



L’INVOCATION DES GRANDS ANCETRES…



La « fraction interne » du CCI (externalisée) comme la « Lettre internationaliste » du seul membre (indépendant) du BIPR en France, comme vous-mêmes à « Controverses » qui n’êtes pas « un groupe politique mais un projet derrière lequel toute une série de participants se sont reconnus », ni une « scission du CCI », et où « existent d’autre analyses sur la crise », vous vous réclamez des « tâches de l’heure » de Bilan. Or la poignée de militants italiens réfugiés en Belgique pendant la guerre, malgré leur indéniable apport théorique, n’est pas la messe. Ce groupe de vétérans d’Octobre 17 se dissout à la veille de la guerre et ne doit sa pérennité qu’à l’effort théorique de la GCF de Chirik. Déjà, avec son leader théorique Perrone la fraction avait fini par remettre en cause l’existence du prolétariat et fini en eau de boudin dans le comité antifasciste de Bruxelles. Le risque de se placer sur le terrain abstrait des « nouveautés » ou de « l’approfondissement intellectuel » » est clair : c’est celui de se couper de la réalité de l’existence du prolétariat et de lui demander de faire ce qu’il n’est pas encore en mesure d’accomplir. La démarche qui consiste à dire « pendant 40 ans on a répété que le capitalisme était en train de s’effondrer » et que, par conséquent, comme on s’est trompé, il faut ausculter un peu mieux l’état du monstre, est anti-marxiste. Marx s’est trompé plusieurs fois dans l’attente de la révolution au XIXe siècle, mais sa motivation n’était pas que les prolétaires soient capables de faire la différence entre la baisse tendancielle du taux de profit et la saturation des marchés, ni un pur volontarisme. Quoiqu’il soit contradictoire souvent avec son « jamais une société n’expire avant d’avoir épuisé toutes ses possibilités » (de mémoire), les moments des révolutions sont toujours soudain ou inattendus. Les analyses fournies depuis des décennies par les « minorités révolutionnaires marxistes » n’ont pas plus la science infuse que les meilleurs prix de l’économie bourgeoise ; et le débat picrocholin que vous menez avec « Perpsectives internationalistes » n’est pas autre chose que la lecture du marc de café. On renifle plutôt de vieux règlements de comptes entre ex du CCI, un pinaillage qui n’intéresse personne dans la classe ouvrière.(cf. votre réponse à l’analyse de la crise à la réunion de Bruxelles). Cela confine au débat d’esthètes et ne répond pas aux questions « politiques » qui se posent dans la classe ouvrière qui n’attend pas la « faillite finale du capitalisme » pour « se réveiller ». Le marxisme a établi l’essentiel politiquement. La « tâche de l’heure » reste la dénonciation des crimes et de l’exploitation du capitalisme jusqu’à ce qu’il pose les conditions de son renversement. Ce sont peut-être pour toi « belles formules » et « invectives » , mais cela participe d’un combat politique qui n’est pas analyse de cénacle dans l’attente de belles grèves « sauvages » ou de la vérification de la bttp ou de la vérité de la saturation des marchés. Il est évident que la situation morose et incertaine de la lutte des classes dans un monde « shakespearien » ne favorise nul activisme ni regroupement précipité d’intellectuels culpabilisés par leurs échecs de prédiction successifs, ni de renier des recherches théoriques, qui passent encore, hélas peut-être, par une réelle réappropriation e ce que nos ancêtres ont voulu nous transmettre : ne pas séparer l’action de la théorie, ne pas douter du rôle historique de la classe ouvrière jusqu’à ce que la révolution ait lieu ou pas. Nous ne sommes pas là pour débattre comme les observateurs bourgeois au même niveau de leur doute (naturel) et de leur négation (intéressée) de la « mission du prolétariat ».



LA QUESTION DE LA REVOLUTION EN PERSPECTIVE



Sur le concept d’histoire, Walter Benjamin considérait en 1940 que le matérialisme historique ressemble à cet automate qui, jouant aux échecs, gagne à chaque coup. Un pantin actionné, en réalité, par un « nain bossu , maître dans l’art des échecs », dissimulé sous la table. Selon Benjamin, « la marionnette appelé « matérialisme historique » peut hardiment se mesurer à n’importe quel adversaire, si elle prend à son service la théologie, dont on sait qu’elle est aujourd’hui petite et laide, et qu’elle est de toute manière priée de ne pas de se faire voir ». Pour les intellectuels bourgeois cela renvoie au « messianisme marxiste » car le mouvement ouvrier a partie liée avec le christianisme de Saint Paul. Le Christ aurait été un personnage manipulé par Saint Paul pour faire croire que tout était possible sur terre. Pour Benjamin l’arrivée des temps messianiques pourrait être accélérée par l’action révolutionnaire. Or les marxistes révolutionnaires sont tout sauf mystiques. La semaine dernière, sur une chaîne de télévision la diva médiatique Attali déclarait que la politique mondiale procédait plus de Shakespeare que du marxisme. Pour les élites bourgeoises la possibilité de renversement du capitalisme reste une utopie, le « mythe du salut prolétarien », malgré sa longue marche triomphale au XXe siècle est encore moribond et une génération entière ne suffira pas à ranimer le mort, au moment où toute la bourgeoisie mondiale républicaine et mafieuse commémore la chute du mur de Berlin vingt ans après comme si celle-ci était un triomphe définitif contre toute alternative politique « communiste ». La société serait en mesure désormais d’apprendre à vivre avec « le réel » : la pérennité de la division en classes, le règne de l’argent, les guerres permanentes et l’exploitation inévitable de l’homme par l’homme.


L’histoire est notre école et notre guide. Bien que j’ai émis de sévères critiques contre sa façon de renâcler contre la classe ouvrière des supermarchés par Robert Camoin, j’ai trouvé un fond politique autrement plus judicieux chez ce vieux révolutionnaire dans son invocation d’un nouveau 1905.



UNE REVOLUTION PREMONITOIRE : 1905 EN RUSSIE



Tous ceux qui doutent, tous ceux qui auscultent l’état du capitalisme malade, tous ceux qui se lamentent qu’il n’y ait pas de grèves « révolutionnaires » devraient réfléchir à nouveau sur l’apparition de cette révolution inattendue même dans le mouvement ouvrier moderne, qui n’est pas une vulgaire image d’Epinal mais hante la peur des plus lucides des classes biens pensantes.



Un conflit mineur du travail avait éclaté à la mi-décembre 1904 aux usines Poutilov. Des usines de constructions mécaniques qui fournissaient la défense nationale et n’employaient pas moins de 13.000 ouvriers, représentaient le plus gros complexe industriel de la capitale russe. Quatre ouvriers avaient été licenciés et les membres de l’ « Union des ouvriers de l’industrie mécanique » réclamaient leur réintégration. Dans le contexte de la guerre avec le Japon et la chute du réduit russe de Port-Arthur (des milliers de morts) et avec le refus du patronat de Poutilov naît spontanément l’idée de grève totale, qui est reprise par le syndicat du pope Gapone. La grève se généralise en partie grâce au dynamisme des militants socialistes. De proche en proche, chantiers navals de la Néva, filatures de coton, manufactures d’Etat sont progressivement paralysés. Début janvier 1905 la grève est totale aux usines Poutilov. Les autres secteurs importants basculent les jours suivants dans la grève, conducteurs de tramway, employés des centrales électriques. Cette grève apparaît sans précédent et à quelque chose d’universel et de mystérieux pour tous les observateurs. , car elle outrepassait le pouvoir de mobilisation d’un parti et prenait de court l’Etat tsariste.



La pétition supplique au tsar de Gapone connaissait entre-temps un immense succès. Mélange de revendications prolétaires et de foi mystique dans le tsar cette supplique n’avait pas été prise au sérieux par les éléments socialistes révolutionnaires. Lors de la manifestation du 9 janvier la réponse du tsar est de faire tirer dans le tas. Les « militants bolcheviques » ne sont que 28 ! Le « dimanche rouge » est un véritable massacre. En faisant irruption sur la scène de l’histoire les ouvriers, remisant au second plan les jérémiades syndicalistes et mystiques de Gapone allaient porter un coup fatal à l’Etat tsariste. Ce meurtre de masse fera plus pour la conscience révolutionnaire que des années de propagande impuissante des révolutionnaires de tout acabit. Les ouvriers étaient incapables pourtant dans ces circonstances, étant donné l’effondrement de tout l’univers politique traditionnel (tsariste et libéral) d’envisager une solution de rechange. Les seuls à même de dénoncer l’impéritie et la barbarie de l’Etat tsariste restèrent pour un temps cependant les partis bourgeois libéraux qui disposaient d’une presse légale à fort tirage. La révolution gardait un caractère décousu et incohérent. Sa répercussion était avant tout mondial quand l’Etat tsariste persistait à n’y voir qu’un incident mineur, changeant simplement quelques fusibles et lançant avec sa police la chasse aux suspects « payés par l’ennemi ». Le tsar avait condescendu à accorder 50.000 roubles aux familles des victimes et invitait les ouvriers à reprendre le travail. Face à une délégation ouvrière le tsar « leur pardonne leur faute » ; cette même délégation est conspuée à son retour par les assemblées générales. Cette tartufferie est dénoncée sans écho par un certain Lénine : « Le prolétariat russe n’oubliera jamais le dimanche sanglant et parlera un jour au tsar sur un autre ton ». Les représentants des ouvriers refusent désormais de participer à toute commission de conciliation au mois de février. ; ces mêmes représentants seront à l’origine de la formation du premier conseil ouvrier de la capitale.


Les éléments intellectuels, les étudiants, étaient descendus à leur tour dans la rue pour faire des quêtes en faveur des victimes du massacre. La manifestation du 12 janvier à l’occasion de obsèques d’un étudiant tué par la police, tourne à la manifestation politique où l’on prête serment de « venger les victimes ». Les universités resteront fermées jusqu’à la fin de l’été. Des portraits du tsar sont lacérés. Des résolutions sont votées contre la guerre, la « criminelle aventure » d’Extrême-Orient. Avocats, ingénieurs, savants et intellectuels se prononcent à leur tour par diverses formes de protestation. Les patrons eux-mêmes réclament l’instauration de libertés civiques. Toutes ces couches ne pouvaient pas prétendre exprimer seuls l’indignation générale. La protestation ouvrière reprend le dessus par une série de grèves de solidarité, qui sont spontanées et faiblement politisées. La plupart des centres industriels finissent par être touchés malgré les occupations de la police. Les provinces non russes voient également se développer une mobilisation plus contre la guerre qu’en solidarité avec les ouvriers russes. A la mi-janvier, à Varsovie se déclenche une grève générale insurrectionnelle qui aboutit à une centaine de victimes. La classe ouvrière n’était pourtant mobilisée que pour à peine un tiers de ses effectifs. Tiré de son sommeil, le monde ouvrier sonnait l’alarme sans que les biens pensants n’en mesurent les conséquences. Le massacre sert alors le mouvement socialiste comme jamais et l’on se met soudainement à parler du socialisme comme alternative à une échelle inconnue jusque là. Il s’agit bien d’une véritable révolution des esprits dans ce puzzle révolutionnaire dont personne ne voit clairement les possibles aboutissements. Une des premières conséquences est l’émergence de partis hors légalité et étroits. Des unions de toutes professions se créent un peu partout. L’Union pour la libération du travail de Plékhanov avait incité toutes celles-ci à les créer et à se fédérer entre elles.


Le monde paysan qui se sentait étranger au monde urbain des ouvriers s’y met à son tour., il avait déjà anticipé lors des émeutes agraires de 1902-1903. Des émeutes s’étaient produites en février 1905. En Pologne le mouvement fût plus prolétarien marqué par les grèves et manifestations de salariés agricoles.


En mars, en Russie on ne comptait plus que 70.000 grévistes et le mouvement semblait s’essouffler. Les ouvriers polonais reprenaient l’initiative en renforçant leur mouvement. Il prend un tour insurrectionnel à Lodz où sont dressées des barricades. Ce regain relance à nouveau le mouvement en Russie où les grèves repartent de plus belle dans les principaux centres industriels. Elles présentent un caractère bon enfant et ne mobilisent pourtant qu’à peine 10% de la classe ouvrière. La propagande socialiste en faveur du renversement du tsarisme ne rencontre encore que peu d‘échos. Les ouvriers persistent à n’avancer que leurs revendications traditionnelles sur les conditions de travail. Bien que peu révolutionnaires, ces grèves vont pourtant accoucher d’une institution aussi nouvelle qu’inquiétante : le soviet. Non plus simple comité de grève mais institution ramifiée dans le pays et antagoniste au pouvoir, avec pour principale revendication troublante : le droit pour les ouvriers de se réunir librement « pour débattre de leurs besoins ». Le premier soviet, dans le « Manchester russe » Ivanovo-Voznesenk qui ne comporte que peu de militants socialistes, tendance menchévique, se réunissait en rase campagne au milieu de la foule des ouvriers prend des mesures de type « étatique » : fermeture des débits de boisson, maintien de l’ordre en ville. Il se permet de demander la convocation d’une assemblée nationale élue au suffrage universel. Le mouvement se radicalise face à la répression des cosaques. Au mois de juin se généralisent des actes de vengeance contre l’autorité, une épidémie de pillages et d’incendies. Impuissant à limiter les émeutes, le soviet décide d’interrompre la grève et en juillet la reprise du travail est effective. Cette reculade face au risque de décomposition de la révolution n’est pas une défaite en soi. La classe ouvrière a révélé son sens de l’organisation et des responsabilités pour l’ensemble de la société totalement étrangère à l’accusation de chaos invoquée par l’autocratie capitaliste. De simple comité de grève le soviet avait mué en organe représentant les besoins et les volontés des ouvriers de la ville d’Ivanovo-Voznesenk, reconnu par l’Etat et les patrons comme interlocuteur incontournable et sérieux. Quoiqu’il ait été indifférent à toute conquête du « pouvoir », il posait les jalons pour une véritable « prise du pouvoir » ultérieure.


A la ville voisine de Kostroma, l’assemblée « de députés des grévistes » s’était faite le porte-parole de toutes les entreprises de la province et publiait un Bulletin d’information « Izvestija » rendant compte scrupuleusement du déroulement de la grève et des négociations. Elle obtint une réduction de la journée de travail sans prendre en compte les appels à l’insurrection d’une poignée de militants bolchéviques. On était loin du chaos antérieur des divers comités et cette forme d’organisation commençait à en imposer aux militants social-démocrates mencheviks et bolcheviques qui ne croyaient jusque là qu’aux formes syndicat et parti.


Face à ces « enfants inattendus de la révolution », les mencheviks pensèrent pour leur part qu’ils n’étaient que l’expression d’une « révolution bourgeoise ». Ils n’étaient, selon eux, qu’une étape vers la mise en place d’une assemblée constituante. Les bolchéviques misaient eux plutôt sur des « groupes de combat » pour prendre le pouvoir et considéraient ces soviets comme une institution rivale, refusant de « subordonner le conscience à la spontanéité ». dans son ouvrage paru à Genève en juillet 1905 Lénine commençait à considérer les soviets comme des instruments possibles de l’insurrection armée. Au total mencheviques comme bolcheviques ne jouèrent qu’un rôle mineur lors des premiers mois., mais leur influence au sein des soviets devait s’affirmer progressivement. Cette influence est renforcée par le Trafalgar militaire de l’armada russe. Au mois de juin, l’émeute dans le cuirassé Potemkine allait porter un nouveau coup au pouvoir, faisant culminer la révolution.


Leçons


La puissance et la vigueur du mouvement révolutionnaire de 1905 ont montré la force du prolétariat organisé comme classe. D’emblée, c’est lui qui s’est trouvé à la tête du mouvement révolutionnaire. Certes, la propriété des moyens de production est restée entre les mains des capitalistes, et le pouvoir gouvernemental entre celles des bureaucrates tsaristes. Mais le Soviet de Petrograd a disposé de fait des ressources nationales de la production et des moyens de communication.


La principale méthode de lutte appliquée par le Soviet a été la grève générale politique. Son efficacité révolutionnaire est venue de sa capacité à désorganiser le pouvoir. La classe ouvrière a pu ainsi créer l’anarchie au niveau de l’autorité tsariste, sans jamais devenir elle-même la victime de cette anarchie : au contraire, elle est demeurée tout au long de cette année révolutionnaire une force rigoureusement organisée, par les réunions politiques permanentes et le fonctionnement du Soviet des députés ouvriers.


L’importance du prolétariat,a souligné Trotsky, dépend entièrement du rôle qu’il joue dans la production à grande échelle. Les trois millions d’ouvriers que comptait alors la Russie produisaient par leur travail la moitié des revenus annuels du pays. Les moyens de production appartiennent certes à la bourgeoisie, mais le prolétariat est le seul à pouvoir les mettre en mouvement : « de là résulte sa puissance sociale ». Les ouvriers en lutte ont la force de suspendre, par la grève, le fonctionnement de l’économie ; par conséquent, « l’importance du prolétariat croît en proportion de l’importance des forces productives qu’il met en mouvement ».


L’état de développement des forces productives est donc fondamental quant à la possibilité, pour un mouvement révolutionnaire prolétarien, d’être victorieux. Quoi de plus actuel ? Il n’en est cependant pas l’unique facteur. Trotsky écrivait : « Le jour et l’heure où le pouvoir passera entre les mains de la classe ouvrière dépendent directement, non du développement des forces productives, mais des rapports dans la lutte des classes, de la situation internationale, et, enfin, d’un certain nombre de facteurs subjectifs : les traditions, l’initiative et la combativité des ouvriers (…). Bien que les forces productives des États-Unis soient dix fois supérieures à celles de la Russie, il n’en reste pas moins vrai que le rôle politique du prolétariat russe, son influence sur la politique de son pays et la possibilité pour lui d’influer sur la politique mondiale dans un avenir proche sont incomparablement plus grands. ». L’état du capitalisme et des forces productives, avec Internet et les crises de plus en plus déstabilisantes, est donc essentiel à la révolution socialiste : les grandes entreprises doivent surclasser les petites afin que soit permise et efficace économiquement la socialisation de la production. Mais elle se complète par une prémisse socio-économique : il faut qu’existe une force sociale qui ait intérêt, du fait de sa situation objective, à réaliser le socialisme, qui s’organise comme classe et qui soit assez puissante pour pouvoir l’emporter.


Comment ne pas comparer dans les potentialités moderne de cette classe en Russie si minoritaire en 1905 avec sa place, autrement plus impressionnante dans la société actuelle, en tant que force démultipliée au XXIe siècle et riche de potentialités occultées?


Bien sûr nous ne sommes pas encore dans les conditions d’une guerre mondiale ou de la gravité de celle qui opposa le Japon à la Russie, mais ces conditions dramatiques, d’une façon ou d’une autre, en renouvelant ses mystifications ou ses complots, la bourgeoisie nous les prépare pour demain. On ne saura guère se contenter alors certes de « belles formules » ou d’invectives. Il faudra passer à la pratique. Comme naguère. Et toujours dans l’improvisation, mais avec des leçons du passé à retenir.







mercredi 11 novembre 2009

CORRESPONDANCE CONFIDENTIELLE




Voici donc un courrier"confidentiel". On ne vous cache rien sur ce blog et on vous dit tout dans la mesure du possible. Les "raisons" de sa publication dépassent le caractère "personnel" car elles indiquent une force irréductible : la fraternité et l'existence d'une correspondance multiple – individualité et...communauté ! Un état d’esprit qu’on aimerait bien voir se développer en milieu maximaliste. Même s’il ne croit plus, contrairement à moi, à la théorie du prolétariat (= classe révolutionnaire) dans sa condition de chômeur, la contribution de Florian nous intéresse parce qu’elle pose la nécessité de bouleverser la société dans un sens humain. Et il décrit cruellement avec ses mots à lui, notre situation à tous : « Aujourd'hui, nous sommes parvenus au point où nous n'avons jamais été autant démunis, dépouillés ».


Il aborde plusieurs faits ou questions auxquels je n’ai pas des réponses toutes prêtes.


Florian sait que j’ai rompu avec François L. parce qu’il avait publié sur le site facho Arrrgh son introduction à Tempus Fugit 2, sans me faire lire un galimatias incohérent et plutôt antisémite. Désespoir ? Désarroi comme le dit le jeune Florian. Certainement et d’autant que la lutte des classes ne casse pas des briques, que même les vieux routiers du maximalisme, et les groupes au disque rayé de la dite « gauche communiste » s’interrogent sur les capacités du prolétariat à fonder une alternative de société. Sous des airs de fiers à bras pour ces derniers ou sous une volonté « d’approfondir » façon « controverses » ne va-t-on pas vers une remise en cause faillitaire de la classe ouvrière ? Serais-je son dernier mohican ? D’où l’intérêt de réfléchir aux questions que pose fraternellement le jeune Florian, sans exclusive et en examinant attentivement les ordures et décombres dans le champ politique révolutionnaire. Sachant que ce ne sont pas seulement les mauvaises herbes qui repoussent.


Vous pouvez envoyer votre avis chers lecteurs ou vous impliquer sur ces sujets, ce modeste blog vous est ouvert.



JLR



PS : N+1 publie en italien www.quinterna.org Je ne connais pas leurs textes.





Cher Jean-Louis,



J'ai donc lu cette introduction à Tempus Fugit 2. C'est normal que je ne connaissais pas ce texte, puisque dans son édition "officielle", François L. dit l'avoir retiré et qu'une copie peut être demandée. C'est clair et net, il rejoint tout à fait la même façon d'appréhender que François B. C'est dommage. Le désespoir et le désarroi les minent et leur énergie est entière consumée dans une lamentation. C'est ainsi que je caractérise ce que je viens de lire - une lamentation indiquant de la perte des repères. Mais je crois sincèrement qu'ils sont en chemin, qu'ils évoluent, comme moi, comme chacun, chacune. Bref.1. Prendre acte que la théorie du prolétariat et le parti prolétarien ne sont plus opérants car le système s'est développé d'une façon telle qu'ils ne le sont PLUS, est foncièrement DIFFERENT de, du coup, nier carrément qu'ils aient été opérants. Cette négation les amène du côté de la révolution conservatrice. 2. l'échec et le désarroi pousse à créer des diaphragmes : théorie du complot (et ça c'est vraiment gravos). Ce qui est une mystification. Ça montre bien qu'on passe, là aussi, du côté de la révolution conservatrice. 3. l'analyse n'est plus qu'une longue lamentation. 4. il n'y a pas de sortie. Alors effectivement, tout support n'est pas innocent. Pourtant, je crois important ce travail historique, de publier tous ce qui est du courant radical, non seulement de notre courant, la Gauche communiste etc, le courant prolétarien révolutionnaire, mais aussi en intégrant certains apports du courant anticapitaliste de droite. Le problème est là : publier les textes des opposants de droite est également important. Car ils y avaient des choses très justes. MAIS, (il y a toujours un mais. Et c'est parce qu'il y a un MAIS que je me garde de plonger dans le piège de tout moralisme et du mode de penser binaire), MAIS il y a un pas (énorme, abyssal) entre publier des textes instructifs de ce courant et... PASSER DE L'AUTRE COTE! Je mets cela sur le compte du désarroi. En espérant que ces individualités poursuivent leurs chemins..., que rien ne soit fixé. Je suis content des divers textes que tu places en ligne. Notamment sur ton deuxième blog. J'ai lu le texte sur le volontarisme en Russie. C'est fort intéressant. Sur la guerre civile espagnole, sur la Belgique (gauche communiste italiens en exil) également. Est-ce toi qui a écrit le texte sur les "Besoins radicaux" ? En ce cas je te ferais quelques remarques. Tout comme la société bourgeoise puis capitaliste est née de la société féodale en tant que nouveau rapport social en gestation porté par des groupes infimes d'hommes et femmes dans une société féodale en décomposition, naîtra de notre société capitaliste en décomposition un nouveau rapport social : le communisme. Non plus comme un nouveau mode de production, mais un nouveau rapport social qui abolira tout le courant historico-social (dans ses manifestations, ses rapports sociaux, ses modes de production divers) qui a présupposé la dernière et la plus totale et à la fois dissolutive des formations historico-sociales : le MPC. C'est là qu'intervient le rôle historique du prolétariat en tant que classe révolutionnaire. Or, les conditions qui faisaient du prolétariat une classe révolutionnaire ont changées à mon avis. En ce sens que la généralisation de la prolétarisation et la minéralisation (domination réelle) rendent inopérante et placent en situation d'échec la fonction révolutionnaire de la classe. Elle a été opérante, elle n'est l'est plus car en tant que classe universelle elle perd des déterminités et en acquiert d'autres. Il y a toujours classes socio-économiques. Mais le fait de la généralisation de la prolétarisation, qui est aussi en même temps une "middle class-isation" (la middle class est par définition une non-classe), indique d'une évolution structurelle. Celle-ci implique à son tour la question : dans quelle mesure a-t-on, nous prolétaires, 1° la force d'une classe (c'est-à-dire ayant une position déterminante dans le système), 2° un programme préfiguration de la société communiste ? Nous n'avons plus ni l'un ni l'autre (victoire de la contre-révolution). Alors, cette classe universelle, lorsqu'elle entrera en action, opérera-t-elle en tant que classe ? Cette question n'est pas spéculative. Elle est importante car elle révèle la question suivante, connectée avec la fameuse question des besoins : qu'est-ce qu'on garde ? Doit-on réformer les rapports de production ? Ce système n'est-il désormais pas entièrement à détruire ? Nous ne sommes plus en 1848. Cf. Amadeo Bordiga. Le schisme. Faut-il lutter sur le terrain de l'entreprise ? Faut-il s'opposer sur le terrain de la production ? S'agit-il de nous réapproprier le travail vivant ? Mais où est-il ce travail vivant ? Doit-on garder les circuits de circulation, distribution ? Pire : est-ce vraiment la production ? Le communisme en tant que mode de production c'était les besoins de manger, se vêtir, se chauffer. Point barre. Tout le reste ciao. De quoi a-t-on besoin? C'est là que ton texte pose une bonne question : ces besoins de base c'est secondaire. Le besoin c'est le besoin d'être : la continuité de l'être : gemeinwesen. C'est ça la connaissance du plan de vie pour l'espèce : le gemeinwesen. Je pense que ce besoin, qui n'est plus un besoin lorsqu'il commence à abandonner l'aliénation mais manifestation de mon individualité totale qui est en même temps communauté, est appréhendé par la situation de répression, situation sociale. La reconnaissance, etc., sont des mystifications de notre être-gemeinwesen. Les rapports sociaux sont les supports d'un besoin d'être. Les rapports sociaux ALIENES sont les supports de besoins d'être ALIENES. Il faut aller à la racine. La racine c'est le rapport social. L'équation qui produit le schisme est déterminée désormais par la prépondérance de ce facteur: l'émergence d'un nouveau rapport. De celui-ci à son tour naît, plus ou moins spontanément, l'organisation matérielle, notre auto-organisation, nous prolétaires, prolétarisés, pauvres, dominés, qui dissous et fait disparaître peu à peu, mais radicalement et définitivement, ce système, tout en ayant mûri dans ses conditions, dans sa situation de cadavre en décomposition.


Ton billet sur les "tarnaqueries" m'a beaucoup amusé. Mais je ne serais pas aussi méchant ! Ces gars et filles sont animés sincèrement de la passion du communisme, de la communauté. Mais ils sont complètement happés par les déterminations du système, et par l'auto-infantilisation. A voir comment ça évolue de ce côté. Mais, pour parler en terme situs, je crains que, une fois pris dans la logique retorse et multiple du spectacle il soit quasi impossible de s'en dépêtrer, à moins de couper net (encore le schisme...).


Je lirais bien avec plaisir ton Histoire du maximalisme. Pour l'instant mes indemnités de chômeur ne permettent pas encore, mais bientôt j'espère je pourrais te l'acheter.


Sinon, pour ceux qui sont maintenus strictement classiquement marxistes, je me sens plus proche de la façon dont les camarades de N+1 abordent les choses que de Controverses. L'article de N+1 sur la crise est, par exemple, autrement plus vigoureux je trouve... Qu'en penses-tu toi de N+1? A ce propos, tu vois, pour revenir à cette question des besoins, du communisme comme mode de production, d'un nouveau rapport, eh bien ces gars maintiennent l'idée que ce que produit le système dans la haute-technologie (nanotech, etc.) constitue les bases matérielle du communisme. Pour moi, c'est tout simplement absurde. C'est un fatras. Et à mon avis tout est comme ça. Aujourd'hui, nous sommes parvenus au point où nous n'avons jamais été autant démunis, dépouillés. Alors c'est de ce dénuement total que nous nous repartons. Et pas compter sur ce que met le système à disposition matériellement, ce serait pour moi réformer. Car en fait ce qu'il met à disposition, c'est-à-dire tout simplement son organisation, est déterminée par SON organisation (ça à l'air tautologique mais ça ne l'est pas...!).


Je m'arrête. Je suis encore assez jeune pour affiner, confronter à la réalité, etc. Je continue donc. A bientôt !



Florian




lundi 9 novembre 2009

UN DEBAT ENTRE AVEUGLES EN DEHORS DE L’ENTREPRISE MAIS QUI CONCERNE LA CLASSE OUVRIERE

(soliloque sur la grève désincarnée et abstraite ?)

La grève d’une partie du réseau urbain de transport à Paris a au moins fait parler d’elle sur les forums d’Internet qui remplacent plus confortablement les cafés d’antan, comme je l’ai souligné dans mon long message blog précédent, et sans risque de se faire casser la gueule. Dans ma période militante j’ai connu cette situation, pas dans les bistrots, mais à l’entrée des boites ou des locaux RATP où critiquer la grève, même du point de vue des ouvriers et de la révolution, ne souffre pas la discussion…

Malheureusement, comme vous allez le constater, sans risques physiques, le débat à l’aveugle sur le web (sans savoir qui est qui, qui est quoi, ni son opinion politique de fond) ressemble étrangement aux antiques discussions de bistrot. On imagine même le surfeur en train de s’enfiler une pinte de bière pour éructer ses réponses ou ses coups de colère. Il n’y a en effet pas de cadre formel. Ce n’est pas une réunion publique patronnée par un groupe politique ou un syndicat. C’est tout azimuts comme une surenchère entre marchands de poissons. C’est « l’opinion » qui s’exprime comme disent les journalistes. Les avis des uns et des autres se chevauchent et finissent même par oublier le fond de l’article proposé par le journal. Les entrepreneurs de Libération ne sont pas neutres. Ils organisent la publication des commentaires, les refusent (heureusement dans les cas pathologiques) et en tirent grand profit. L’auteur de l’article, comme les observateurs et la police des mœurs politiques, peuvent y trouver là un des meilleurs sondages de cette « opinion » si volatile, inconstante et anarchique.

Nulle « démocratie » dans ce genre de débat aveugle. Le tout venant peut débiter ce que bon lui semble. Evidemment il serait autrement plus subversif de fixer comme cadre au débat et source de confrontations et de réponses une réunion de grévistes au local de Libération qui dialogueraient directement avec ces courageux internautes de l’ombre, mais cela se révèlerait vite très dérangeant pour le pouvoir et ses encadreurs syndicaux et journaleux.

Plongeons-nous dans les conciliabules du café-internet pour une grève très parisienne et très corporative, qui s’élèvent peu au-dessus du quotidien et de l’histoire, obéissent aux concepts les plus éculés et charrient les banalités politiques des partis bourgeois bien connus. Mais on y trouve des pépites de vérité. Comme au bar de la rue des Martyrs, sans conséquences pratiques.

Libé place en tête un des plus bouillants blogueurs qui prend la défense de la grève. Kalachnikov : « un peu comme les commentaires haineux de militants du front national et de l'ump sur ce genre d'articles... ». Réponse de Dumnac : « ...j'adore votre pseudo !!! Surtout aujourd'hui, 20ème anniversaire de la chute du mur de la honte...Quel bon goût, quelle élégance !!! Il me fait penser aux Allemands de l'Est morts sous les balles des kalachnikovs des wopos est-allemands en essayant de s'évader du paradis soviétique. »

Mouleagaufre répond à une série de jérémiades de post-staliniens sur le bonheur de vivre en RDA : « Je te propose d'aller déposer un gerbe de fleurs en l'honneur des hommes, femmes, enfants qui ont voulu traverser le mur et se sont fait abattre comme des chiens, pour quitter le paradis communiste tant vanté par le PCF et l'Humanité jusqu'en 1989. D'ailleurs les dirigeants actuels du PCF et de l'Humanté avaient déjà des post de dirigeant (voir au secrétariat général du PCF), à cette époque. Entendre Hue ou Gremetz se dirent contre le mur, c'est comme Pinochet se dire pour la démocratie. »

Suit une série de polémiques sur les mérites respectifs de la privatisation et du service public, lassante et éculée.

Pour Rasti « cette grève montre bien que leur travail (à la RATP) est dur et insupportable : « pourquoi ne voulez-vous pas les aider et trouver des solutions pour améliorer le quotidien ? Vous manquez d'empathie ; c'est pas très gôche compatissante tout ça ! » Keroro répond : « Rien à foutre de la gôche compatissante…! Je suis pas politique, je juge pas les choses à travers le filtre idéologique d'un parti, je juge avec ma tête et mon expérience qui vaut ce qu'elle vaut... » (…) « Je me contente juste de mettre les contradicteurs de cette grève face à leur lamentable méconnaissance! Comment peut on juger d'une chose alors qu'on a aucune connaissance dans le domaine? Je ne porte pas de jugement sur la grève, je porte un jugement sur les imbéciles (comme toi) qui porte un jugement sur les supposées conditions de travail des cheminots... Alors qu'ils n'en ont aucune idée! ».

On s’égare ensuite sur l’automatisation comme solution.

Juno essaie de départager les deux colériques : « Un petit peu moins de mépris, ne vous ferait pas de mal, ni à l'un, ni à l'autre. J'ai l'impression d'assister à une bataille rangée entre le privé (lui) et le public (vous) L'automatisation? Oui, biensûr. C'est l'idéal. Les personnels seront toujours nécessaires. A l'entretien, accompagnement dans les rames, contrôle, aiguillage...etc. Mais l'automatisation, c'est un vrai pas en avant. Moins de stress pour les navigants, moins d'erreur dûe au facteur humain, aussi. Calmez-vous M Keroro, ce n'est pas par des réponses, tels que vous faites, que les gens continueront à se sentir solidaires de la Fonction Publique. »

Juno essaie de ramener la polémique en vue de l’espoir électoral : « Automatiser pour moins de grêve? Faut simplement répondre : "Oui, notre but est d'avoir moins de conflits, donc moins de grêve. Oui, mais SANS destruction d'emplois". La grêve, reste le moyen ultime pour ceux qui travaillent, pour se faire entendre. Tout patron censé, évite le plus que possible, d'en arriver aux situations conflictuelles de ce genre là. Je vous l'accorde, votre patron, n'est pas un patron très éclairé ;-) Il faut mieux voter, en 2012, pour changer de patron. Il en a oublié, qu'il n'est qu'en CDD de 5 ans, renouvelable, ou pas. »

Rasti fait de l’humour : « on vous mettra un local quelque part marqué "grève" dessus comme ça vous pourrez vous réunir et vous rappeler, sous le portrait d'André (sic) Krazucki, les héroïques combats d'antan contre le Grand Capital ...Pendant ce temps-là, le monde continuera à tourner, les gens pourront continuer à travailler et à vaquer à leurs occupations. Chacun sera ainsi libre de faire ce qu'il veut sans s'imposer à ses voisins. Formidable non ? »

Keroro ne lâche pas prise : « Toi, à tous les coups t'es tellement couillon que tu crois que je soutiens la grève... Je me trompe? Les grévistes ont leur raison, et c'est comme ça... Moi aussi je suis de la FP, et j'ai jamais fait grève...Je ne défends pas la grève, je défend les grévistes contre les crétins qui leur crachent dessus avec des a priori pourris...Tiens par exemple, toi, tu es resté bloqué à l'époque de Krazucki... Réveilles toi, mon gars... L'URSS n'existe plus, on t'a rien dit? Y parait même que l'homme a marché sur la Lune... Si si, je te jure... »

Rasti réplique: « ce serait pas "colleur de timbres à la Poste" ? Tu as l'air d'avoir la langue bien pendue ... PS : tiens quelques raisons pour la grève. Attention, c'est du lourd : "Ils exigent une «réelle reconnaissance» de leur nouvelle qualification avec la conduite sur le tronçon SNCF de cette ligne". C'est pas mignon ça ? Ils veulent de la **reconnaissance** ... Et pourquoi pas des p'tits bisous avec un bouquet de fleurs avant le départ du train ? »

Alfredogarcia essaie d’élever le débat : « Les robots dans les usines, loin de soulager les travailleurs (le rythme a augmenté) ils ont augmenté les dividendes payés au actionnariat ».

On s’empaille ensuite sur la connaissance du métier de conducteur de train.

Theviguy sermonne l’abusif Keroro : « Et en gros pour toi, quelqu'un de crédible c'est quelqu'un qui soutient cette grève absurde ? Elle porte juste sur un changement de conducteur à la Gare du Nord. Est ce que tu crois qu'il n'y a pas deux ou trois problèmes un peu plus importants que ces revendications puériles ? »

Keroro répond intelligemment : « Non, quelqu'un de crédible, c'est quelqu'un qui a du vécu et des arguments. C'est quelqu'un qui sait pourquoi cette grève a lieu, et qui sait exactement quelles sont les justificatifs de cette grève. Le fait qu'il soit pour ou contre, je m'en tape. si le type me dit "c'est une grève absurde parce que..." avec de vrais arguments et une expérience dans le domaine, là, d'accord... Mais dire "cette grève est absurde parce que les cheminots c'est des glandeurs", j'appelle pas ça une argumentation... A part deux ou trois a priori bien bidons, et quelques situations loufoques issus de ton imagination, y a pas grand chose dans tes commentaires...Un a priori n'a jamais été un argument... »

Theviguy argumente : « Il fallait lire l'article jusqu'au bout mon petit bonhomme. Les raisons de la grève y sont clairement expliquées : Ils font grève parce qu'ils ne veulent pas qu'un conducteur de la ligne B fasse la liaison St Rémy les Chevreuse - Roissy sans changer de conducteur à la Gare du Nord. Autant j'ai beaucoup de respect pour l'historique de la lutte syndicale, autant je trouve que ces dernières années les revendications sont de plus en plus légères. Et encore une fois, il me semble qu'elles sont facilitées par le fait que : 1. Ils ne risquent rien (Pas de sanctions ni de renvoi possible) 2 . Ils ont un travail "stratégique" qui leur permet de faire ch.... un maximum de gens ce qui donne beaucoup plus de poids à leur action qu'une grève des contractuelles par exemple. En termes économiques, on pourrait parler d'abus de position dominante.....Voila. D'autres questions ? »

Keroro défend les conducteurs de train : « Et paf! Encore un point de vue issu d'une imagination débordante en termes d'a priori! Elles te paraissent légères parce qu'elles ne te concernent pas, point...Les conducteurs, eux, font ça tout les jours... S'ils considèrent que la revendication est solide, ben ils y vont... Je ne vois pas en quoi tu serais mieux placé qu'eux pour juger ou non de la légèreté des revendications, étant donné que tu n'y connais pas plus que moi... »

Theviguy se moque de la revendication corporative : « Franchement bloquer 10 millions de parisiens pour qu'un conducteur descende du train à la Gare de Nord au lieu d'aller à Roissy, oui je trouve ça exagéré. Maintenant, dans le privé, quand les conditions dans lesquelles on exerce son boulot ne nous plaisent pas, on en cherche un autre et on ne fait pas pression sur l'ensemble de la population pour qu'un patron prenne en compte nos demandes. Et quand on a la responsabilité d'acheminer des millions de travailleurs sur leur lieu de travail, je trouve insupportable d'en jouer pour satisfaire ses revendications. »

Keroro démasque Theviguy : « J’en étais sûr. Le fameux laïus sur le privé, ou on préfère se barrer plutôt que d'embêter le patron... C'est tellement bien, le privé, que les gens préfèrent même se suicider pour que le message soit entendu, plutôt que d'embêter la populace, c'est-y pas formidable? Et pour info, les gens bloqués ne sont qu'une conséquence de la grève, pas la finalité...Tu peux te placer du coté où on dit que les conducteurs utilisent les usagers pour faire pression, moi je vois aussi que les patrons utilisent les usagers pour forcer les conducteurs... Tu vois ce que j'veux dire? »

D’autres s’égarent sur la notion de service minimum et des défenseurs de Sarkozy pointent leur nez.

Chirsukr , approuvé par Keroro, voit venir les fascistes : « ça va se transformer en débat pour le droit de grève remis en cause par les fascistes cet article. »

Charlemagne 2009 essaie de se faire entendre : « Il y a une instrumentalisation ignoble de la part de certains syndicat, le fait qu’un chauffeur fasse une crise cardiaque ne peut être attribué aux seuls conditions de travail, même pour certains suicides, c’est un tout, il faut voir les choses en face, alors à part ceux qui ont laissé une lettre à cet effet, pour le reste je trouve cela ignoble d’autant que les syndicats sont là après coup mais il n’y avait personne avant les passages à l’acte. C’est bien des témoignages de harcèlement, mais c’est avant qu’il aurait fallu parler. Effectivement, il y a de plus en plus de commentateur qui veulent occuper le terrain de façon exclusive, on m’a demandé de disparaître, parce que j’avais reproché une certaine vulgarité alors qu’on n’avait pas élevé les cochons ensemble. Soit, il s’agit de commentaires vulgaires soit il s’agit de discussions à caractères privées, alors qu’ils pourraient utiliser les messages, ils le font bien pour vomir sur les autres. »

Un italien, Fransesco a le malheur de vouloir calmer la mêlée : « Allons allons… vous vivez dans le plus beau pays du monde... Les ordures de Marseille qui s'entassent dans les rues, les grèves à répétition, ... Mais chut. Attention Francesco, tu es en train de franchir la ligne rouge. Mais oui osons le dire tout haut: les choses fonctionnent bien mieux en Italie. A ceux qui me diraient d'y retourner : j'y suis déjà. Bonne grève... »

Le procureur Keroro lui tombe dessus : « Tu as le droit d'avoir une opinion! Pourquoi tu nous dis ensuite que tu es en Italie? Beaucoup de personnes qui réagissent ici ne sont pas touchés par la grève, et n'ont jamais été touchées par la grève... Ils viennent et crachent un venin puant, comme s'ils étaient intéressants... Je dis pas ça pour toi, hein...Ne t'excuses pas d'avoir un pays mieux que la France... En plus les Italiennes sont des booooombes... »

Francesco s’excuse : « Tu sais, c’est hors sujet et je m'en excuse. Tu sais, je ne suis pas un habitué des commentaires. C'est assez décevant dans l'ensemble ces monologues où personne ne lit ni n'écoute l'opinion des autres. Je suis binational. Je connais donc bien les deux pays et je suis très fier de ma partie italienne. Bonne journée et merci de ta réponse. »

Hector en profite pour témoigner que les grévistes en Italie sont moins cons que les grévistes parisiens et ne paralysent pas le trafic au moment des manifs : « Dernière grève des Cobas : 23 octobre 2009. Avec une manifestation Rdb, Sdl Intercategoriale et Confederazione Cobas, en matinée à Rome entre la place de la République et la place San Giovanni. En grève le même jour : bus, metro, transport aérien et ferroviaires. Le service minimum est assuré grâce au dispositions suivantes : les conducteurs du metro et le personnel des trains ne se met en grève que de 20h00 à 24h00 afin de ne pas gêner ceux qui veulent se rendre aux manifestations. Forse si svolge, ma nell'isola che non c'é... »

Francesco est désarmé : « J’en étais sûr…qu'on allait me ressortir la mafia, cicciolina, les brigades rouges, berlusconi. Trop drôle. Bon n'alimentons pas les polémiques parce que souvent cela devient hors sujet. Nous étions partis sur les grèves des lignes A et B du RER et je m'aperçois que cela devient des foires d'empoigne entre lecteurs. Bonne journé à tous. »

Pete dénonce la xénophobie mais assure que en Italie ce n’est pas exemplaire non plus : « Les réactions xénophobes à votre post sont navrantes. Votre provocation initiale n'était pas non plus d'une sidérante finesse : on peut effectivement se gausser de la gréviculture horripilante des Français, mais de là à prétendre sérueusement que les choses fonctionnent mieux en Italie... J'imagine que vous plaisantez. »

Les échanges qui suivent sur les mérites comparatifs des deux contrées de chaque côté des Alpes sont pauvres et inutiles, et en effet hors sujet.

Avocatdudiable vient rappeler tout le monde au sujet : « Aux armes citoyens, Les syndicats dénoncent l'organisation du travail sur le RER B. Et les utilisateurs s'organisent comment?
Ras le bol de ces grèves fomentées qui usent la patience des voyageurs.
Ou nous continuons à être des veaux,ou on se réveille. »

Tir de barrage, ce quidam veut supprimer le droit de grève ! Avocatdudiable répond prestement : « supprimer la connerie oui ».

Ploc met les pieds dans le plat : « La CGT est là pour vous servir ! Comme elle vous a servi si longtemps, en étant piloté par les communistes qui opprimaient tous les peuples, tellement heureux qu'ils voulaient tous fuir le paradis, comme à Berlin. Heureusement, François Mitterrand est arrivé: il a fait disparaître les communistes français. Encore bravo à la CGT, qui sait amuser ses partisans avec ses grèves débiles, sans aucun motif. »

Leonardo 75 voit à nouveau sous la haine, des fascistes : « Toujours les mêmes messages de haine Pour certain il faudrait revenir au temps ou les grèves étaient interdites et ou l’armée tirait sur la foule. Le bon temps, quoi , pour ces gens la ».

Robert veut ramener les émeutiers au conflit sectoriel : « Et si c’était l'employeur qui prend en otage les usagers des RER, en maltraitant, harcelant, pourrissant la vie des conducteurs de train ? Car pour une grève, il faut en général 2 parties... »

Pete se montre cynique : « Exploiteur ! C'est vrai qu'en faisant travailler ses conducteurs 5h55 par jour, 180 j par an, jusqu'à l'âge canonique de 55 ans, la RATP est un véritable exploiteur-vampire... ». Turlutto répond en se moquant de Pete : « Vous avez raison. C'est bien connu, en France, ce sont les salariés qui exploitent leurs patrons. Et parfois, ils ont tellement honte qu'ils vont jusqu'à se suicider. Au fait parmi les pourfendeurs de la SNCF, de leurs "odieux privilèges" (mais pourquoi ne font-ils pas conducteur de train, pour connaître le bonheur du travail du WE et la nuit), combien voudraient échanger notre réseau SNCF contre ceux des pays voisins? »

Greenvarior qui ne cache pas ses sympathies sarkozystes parle de courage : « Syndicats totalitaires. Qui aura le courage de mettre en place un véritable service minimum, qui aura le courage de dire que ces syndicats défendent d'abord leurs avantages acquis, qui aura le courage de dire que plus on "emmerde" les gens plus on fait de voix aux élections syndicales. »

Mirkof défend l’honnêteté des syndicats : « Syndicat, syndicalistes, toujours le même discours. Monsieur n'a du jamais mettre les pieds dans une entreprise. Sans les salariés, les syndicats ne sont rien. Si un syndicat appelle à faire grève et si les salariés ne suivent pas, cela fait flop. Dans cette grève, si il y a si peu de train, c'est que les salariés de la SNCF et RATP ont un réel problème et qu'ils ont décidés de se mettre en grève. Mais vous pouvez continuer à croire que les salariés se font manipuler, si cela vous fait plaisir, mais vos œillères vous empêchent de comprendre ce qu'il se passe réellement dans notre pays. Mais comprendre vous intéresse-t-il? Je crois que c'est de râler qui vous préoccupe, non? »

Greenvarior récuse que les salariés soient des veaux : « Je n'ai jamais dit que les salariés se faisaient manipuler, mais force est de constater que le pouvoir de nuisance leur sert de levier pour des contestations mineures. Quand aux entreprises, je dois les connaître mieux que vous. »

Mirkof ne laisse pas passer : « des broutilles ? Contestations mineures?? Et donc, comme un seul homme, l'ensemble des conducteurs se mettent en grève pour des broutilles?? Puisque vous dites bien connaitre le monde de l'entreprise (et mieux que moi, d'après vous), imaginez-vous vous et vos collègues, se mettre en grève pour des contestations mineures? Non, je ne crois pas.Et bien, je suis à peu près certains que les salariés de la SNCF et de la RATP sont des êtres humains comme vous, doter des mêmes pouvoir de déductions et qui savent calculer ce que leur coute un jour de grève, ce que cela provoquera comme mouvement d'opinions etc ... et pourtant ils l'ont fait. C'est que sûrement le mobile doit être sérieux. »

Dumnac revient à la charge violemment du côté des « usagers » un mot qu’il n’aime pas pourtant : « ..vous avez oublié dans votre baratin classique et puant de mauvaise foi, un détail important. Celui de préciser, comme d'habitude, que la grève profite aux "usagers" (j'adore ce vocable !).Il est certain que les dizaines de milliers d'usagers qui ne vont pas pouvoir aller bosser aujourd'hui qui vont perdre une journée de salaire et peut-être même leur emploi, seront très reconnaissant vis à vis des grévistes ! »

Discours faible car d’une part si le préavis a été bien annoncé à l’avance, beaucoup de travailleurs ont posé une journée de congé et pris leur bagnole, et comme le dit Koukoutisme : « toujours le même discours à la con. Allez hop, supprimons le droit de grève. Par ailleurs il ne faut pas en faire un fromage non plus ce n'est que le RER RATP qui est en grève. Or il y a des solutions alternatives au RER RATP. Et j'adoooooooore la rhétorique de ceux qui vont perdre leur emploi. Quel employeur serait assez salaud pour virer quelqu'un qui est absent pour cause de grève des transports ? S'il en existe ce sont eux les salauds, pas les grévistes. »

Theviguy récuse les invectives et soutient qu’au moins les salariés de « certains services publics peuvent encore se battre contrairement au privé : « Bref, on parle effectivement d'une grève de 24 heures, mais reconductible selon la CGT. Cette grève porte principalement sur le fait que les conducteurs ne veulent pas faire un trajet complet d'un bout de la ligne à l'autre (ce qui doit représenter un maximum de deux heures de boulot d'affilée) auquel s'ajoute evidemment les sempiternelles revendications salariales. C'est vrai qu'a l'heure où la plupart des entreprises affichent une moyenne de moins 20% de leur activité , il n'y a que les crétins de certains services publics pour réclamer une augmentation de salaire........ (J'ai bien dit CERTAINS services publics)... »

Pete trouve ridicule la grève, et confirme être un brave citoyen sarkozien : « Ces revendications dérisoires ne justifient pas de mettre en rade 2 millions d'usagers. Le manque d'éthique et de conscience professionnelle de ces emmerdeurs irresponsables est tout simplement sidérant. Ce sont les vrais fossoyeurs du service public : on ne pourrait trouver de meilleurs avocats pour une privatisation rapide de cette pétaudière. »

Dumnac renchérit : « ...en matière de discours "à la con", je crois que vous faites partie des champions Je sais. Ce sont les RER de la SNCF qui sont en grève ! Mais pour l'usager moyen quelle est la différence avec une grève de la RATP ?Mêmes emmerdements. Même galère.Et même risques vis à vis de l'employeur, contrairement à ce que vous pensez.Le droit de grève est constitutionnel. Le droit de prendre "les usagers" en otage est irresponsable. »

Jmvi94 plaint les employés du privé qui ne font jamais grève : « Pas de risque. Avec les "gentils employeurs" du privés, ils comprennent leurs employés pris en otage par le service public, d'ailleurs chez eux les smicards ne font jamais grèves et restent au SMIC toute leur vie, le paradis en vérité. »

Pete, qui doit être au moins artisan patron ne dit pas des stupidités mais sa défense de l’usager fait très « citoyen » et finalement il n’y a que des veaux, les grévistes et les usagers : « Il y a ce réflexe pavlovien d'une certaine catégorie de la population qui justifie la grève par le simple fait qu'elle existe. Si les salariés cessent le travail, c'est qu'ils ont une BONNE raison, nous rabâche-t-on sans relâche, sans même prendre la peine d'examiner des revendications souvent floues, parfois ridicules et frivoles. On en vient donc à justifier, a priori, les mouvements sociaux les plus ineptes, les plus égoïstes et les plus pénalisant pour l'usager. Celui-ci ne fait pas exception. Etrange réflexe, qui consiste à se placer automatiquement dans le camp d'une minorité protégée et revendicatrice, contre la majorité silencieuse exposée, dans le camp des grévistes compulsifs et contre les centaines de milliers d'usagers qui s'entassent comme des veaux sur des quais bondés, sont pénalisés financièrement par les grèves et souffrent en silence. »

Jmvi94 en parlant des avantages obtenus « grâce aux grèves » (il ne précise pas lesquelles ni pour quel secteur d’activité) se fait moucher par Pete : « C'est vrai, on est stupéfié par le sens de l'intérêt général des grévistes du secteur public, et par la quantité d'avantages arrachés par ces héros au bénéfice de la collectivité dans son ensemble. On se rappellera que les grèves les plus dures l'ont été pour préserver leur droit de cotiser moins que les autres, s'opposer au service minimum dans les transports, ou plus prosaïquement, travailler le moins possible. Merci à eux. »

Elea s’énerve en relativisant le mal causé aux « usagers » par la grève : « Franchement, je n'ai eu qu'une demi-heure de retard ce matin:C'était pénible , on était tassés, mais j'ai pu aller bosser ce matin, comme l'ensemble des usagers d'ailleurs! Cessez de rabacher que le service minimum n'existe pas c'est FAUX !Vous êtes en région parisienne, vous avez déjà pris le RER un jour de grève, j'en ai pas l'impression. Car hormis les grèves RATP d'il y a deux ans et demi, je n'ai JAMAIS manqué le boulot à cause d'une grève! Au pire une demi heure à une heure de retard , et je suis prête à payer ce prix si ça peut contribuer à défendre nos transports publics. »

Pete, décidément en verve, ne lâche pas le crachoir et se moque des généralités de gôche : « Vous trouvez que les grévistes défendent le service public ? Des salariés du service public de transport qui mettent des centaines de milliers de personne en rade pour 2 minutes de travail en plus ou en moins, ou comme dans le cas présent, refusent de conduire de boût en boût et exigent des augmentations de salaire ? Vous devez certainement confondre défense du service public et défense des intérêts catégoriels de ses agents. La confusion est fréquente...Heureusement que leur objectif n'est pas de discréditer et de torpiller le service public. Qu'est-ce que serait, sinon. »

Il faut remonter au début de la matinée pour trouver des commentaires plus lucides. Zebre 233 demande : « Quelle grève ? Cette grève gêne beaucoup moins de monde qu'on le dit. Les adorateurs de notre petit président, en effet, ne sont pas touchés. Le petit président n'a-t-il pas dit: " maintenant, quand il y a une grève, personne ne s'en aperçoit ! " »

Dumnac sévissait déjà à 8H51 : « ...vous portez bien votre surnom, car vous semblez être un drôle de zèbre...Affirmer que la grève "gêne beaucoup moins de monde qu'on le dit", relève d'une mauvaise foi certaine ou encore d'une pathologie pathologie mentale inquiétante!Je lis dans l'article de libé, qui n'est pas à ma connaissance un journal particulièrement dévoué à Sarkozy, ce qui suit:"La ligne A du RER est l'une des plus chargées au monde avec plus d'un million de passagers par jour. La ligne B transporte quotidiennement près de 800.000 Franciliens. Sur le RER A, un train sur dix seulement roulera lundi aux heures de pointe sur les tronçons gérés par la RATP." Alors monsieur le zèbre, vous allez me répondre que libé raconte des conneries ? »

Hyene justifie son surnom : « Tu rigoles là ?Ca géne pas grand monde ??Remarque pour toi sans doute que le peuple n'existe pas.C'est sûr qu'on s'en fout de la femme de ménage qui vient de banlieue pour faire un travail de merde et même pas savoir quand elle retrouvera ses enfants perdus dans les gréves. Bloquer des millions de gens par une poignée de crétins ? Et ben... ca doit être ça la tolérance en démocratie... »

Un « fasciste » fbs1 sort sa kalachnikov : « RATP = Rentre Avec Tes Pieds. Quand est-ce qu'on leur rentre dans le lard a ces feignasses ? Conduire un train c'est pas tres compliqué : une manette a pousser pour avancer, la même à reculer pour freiner. Et il suffit de respecter la vitesse indiquée sur les panneaux et de s'arreter au rouge. Rien de tres compliqué. Qu'on envoie l'armée conduire les metro, ca doit être à la portée de n'importe quel bidasse. Et qu'on envoie paitre ces parasites. Enfin, je m'en fous, j'ai gardé ma voiture a cause d'eux et je l'ai utilisé ce matin. Ce soir je mettrai sans doute du temps dans les bouchons, mais je rentrerai pas a pied. »

O11955 le prend de haut comme sa date de naissance : « Paris, ville de lumière. Quelle chance de vivre à Paris, vous avez une vie palpitante avec vos grèves qui emmerdent un max de personne, vos syndicats qui ne pensent qu'à eux, vos opinions sur tout et tous, vous qui ne représentez pas plus de 10% de la population française restez zen, le reste de la France vous regarde. »

Alejandro fait une allusion plus profonde qu’il n’y paraît à la nécessité pour les prolétaires lutter tous ensemble, dans un débat qui n’oppose pourtant que syndicalistes staliniens et petits bourgeois indépendants : « Dialogue de sourds. Quand arriveront-ils à se mettre d'accord dans cette putain de boite? Je ne comprends pas qu'il soit impossible avec du temps d'améliorer les conditions de travail et celles des clients, pardon usagers. »

Turlutoto déplore le nombre de DRH adjudants dans les contributeurs de ce forum. Mais Buckdanny sème la zizanie chez les braves défenseurs du service public et des syndicats : « Coluche avait drôlement raison quand il disait "le capitalisme c'est l'exploitation de l'homme par l'homme, le syndicalisme c'est le contraire !" .Au fait la situation d'aujourd'hui, à savoir un seul conducteur sur la ligne B, a commencé en juillet 2008. Tous ces braves gens ont mis un an et demi avant de se rendre compte que ce n'était pas supportable...syndicats compris. C'est sûr que ça doit être vraiment fatiguant !! »

J’avais commencé à émettre mon avis le premier vers 8H du mat et je me retrouve en queue de cortège : « Une simple grève corporative qui ridiculise les syndicats. emmerde surtout les usagers travailleurs.Concluez:1. ils sont 7 à réclamer des préavis pour laz ligne A
2. trois pour la ligne Bet la ligne C?pourquoi ne posent-ils pas un préavis par station de métro? Les permanents « syndiquaux » de la RATP sont de toute façon payés pour emmerder le monde. Si les ouvriers du métro étaient intelligents:A. ils ne les suivraient pas B. ils feraient circuler le métro gratis toute la journée. »(Hempel)

Costera, soucieux de la légalité et de la bonne marche des grèves syndicales, me répond : « C’est légalement impossible. Vous savez bien, on l'a déjà dit, qu'instaurer une gratuité sauvage est légalement impossible. Vous pensez bien que d'autres y ont songé avant vous. Ce serait considéré comme une faute professionnelle. »

On en tremble. Pour koukoutisme, je suis un ignare : « la ligne C est SNCF. Ignare » .

Je ne réponds jamais ni ne participe à ce débat d’aveugles … On pouvait se passer de son commentaire; si la ligne C est uniquement SNCF,certaines comme la ligne D sont partagéespar la RATP et la SNCF et même hors période de grève c'est déjà la merde.. Le problème n'est pas de nommer une ligne plutôt qu'une autre (je plaisantais sur les lettres de l’alphabet) sauf s'il a un beug dans sa boite crânienne... Jmvi94 me reproche ma méconnaissance de la RATP et ma grosse tête (ou me menace): « Dommage Que vous ne travailliez pas à la RATP, il y aurait un "génie" dans cette entreprise, faites attention à la tête en sortant de chez vous. »

Kalachnikov91 suppute l’infiltration d’extrême droite : « Libééé…pourquoi ouvrir cet article aux commentaires ? on sait d'avance ce que ça va donner (d'ailleurs ça a déjà commencer)....pfffff, c'est lourd. les militants d'extrême droite ont pourtant d'autres sites pour défouler leur haines .... ». Mais il se prend une veste par jloo : « Y’a des p’tits fachos d’extrême gauche aussi. C'est sûr qu'avec un nom comme le tien et le genre de propos que tu tiens, dans ton monde à toi, y'en aurait sûrement pas beaucoup des sujets ouverts au commentaires ou au débat.. ». Kalachnikov en remet une couche : « débat ? Vous confondez débattre et vomir de la haine putride. Dommage que le site de libé soit devenu un défouloir pour les réactionnaires haineux d'extrême droite. ». Pas de pot il est immédiatement remis en place dans la minute qui suit par Vincent : « C’est vrai pourquoi ouvrir les commentaires…... aux personnes pour qui le simple fait de critiquer des grèves récurrentes dans les transports en commun fait de vous un néo-nazi. C'est avec des raccourcis de "pensée" comme ça que des gens peuvent (ou ont pu) dire: "ceux qui critiquent la politique de colonisation d'Israël sont antisémites", ou encore "ceux qui sont contre la guerre en Irak sont des ennemis des États-Unis". Et accessoirement, parler de la supposée haine des autres et prendre "kalachnikov" comme pseudo ça ne vous choque pas? ».

Le stalinien Keroro prend évidemment la défense de Kalachnikov. Mais les deux derniers commentaires postés qui terminent le forum sont étrangement plus sensés que tout ce qui a été éructé. Au point qu’on se pose la question de l’ordonnancement de ce débat entre aveugles. Les commentaires ne sont pas publiés dans l’ordre chronologique horaire, ni par thèmes, mais surtout en fonction des attaques et réponses des uns et des autres. Le choix des dernières interventions procède sans doute de la « synthèse » de rédaction de Libération ; qui a dû fermer un certain nombre de commentaires qu’on imagine très violents et injurieux tant du côté des « fascistes » que des bonzes syndicaux voyous. Peu importe dans ce cas, car ces commentaires placés à la fin sont pour une fois judicieux :

Jloo dit : « Triste. L'abus de grève a surtout tué la grève. Ceux qui se sont battus pour obtenir ce droit seraient stupéfiés par l'usage qu'on en fait aujourd'hui dans ce pays. Ce qui était un dernier recours, extrêmement rare, devient un premier réflexe, tellement banal qu'il a perdu tout son sens, à tel point que les entreprises (particulièrement publiques) en tiennent compte dans leurs prévisions budgétaires et leurs bilans comptables ».

Tofraziel approuve : « Oui. Disons que les deux ont été affaiblis : la grève en tant que telle, et les services publics trop souvent touchés par la grève. Les usagers réguliers (dont je suis, et j'appréhende mon départ cet après-midi vu que je suis sur le RER B) savent en plus que les "petites" grèves sont courantes à la RATP, des grèves dont les medias ne parlent jamais.Et c'est exaspérant. »

Voici mon commentaire final sur ce blog en tout cas.

Petites grèves, grèves du public, du privé, mais les médias ne parlent en général que des grèves officielles, bien tenues en main par les syndicats. Les grèves ne sont pas toutes à mettre sur le même plan : grèves corporatives, de solidarité (rares), politiques, grèves de merde, grèves insurrectionnelles… Jamais les médias ne parlent du déroulement de « la grève » conçue comme une entité à la fois commune et désincarnée : comment a-t-elle commencé ? Qui a décidé ? de son début et de sa fin ? Pour quels objectifs ? Vous ne savez jamais d’ailleurs, comme vous ne le saurez pas non plus pour cette grève « sur commande » de la RATP si les revendications « ont été satisfaites », si la grève aura servi à quelque chose, si les prolétaires en lutte ont protesté ou ont posé d’autres questions, de société par exemple. Etrange non, ne trouvez-vous pas ?

dimanche 8 novembre 2009

Situation de la classe ouvrière en 2009

« Votre métier a t-il soutenu des grèves d’ouvriers appartenant à d’autres corps de métiers? »

Karl Marx (Enquête ouvrière)

Remarque introductive

L’analyse politique de la situation de la classe ouvrière, du point de vue révolutionnaire ne peut pas se contenter d’observer le taux des grèves ou le niveau de dégoût du système politique bourgeois en place. Il faudrait être capable de réaliser une enquête ouvrière comme Marx la tenta, sans résultat pourtant, à son époque, mais qui révèle bien que son souci n’était pas limité au seul lieu de travail même si celui-ci était à la fois la préoccupation dominante et « bouffait » toute la vie des prolétaires au XIXe siècle. A notre époque, où il n’y a plus de travail pour tout le monde et où, les exigences dictatoriales de l’Etat bourgeois pour précariser à outrance le travail, pour tirer les salaires vers le bas, certains peuvent avoir l’impression qu’on revient 150 ans en arrière, c'est-à-dire à un mode d’exploitation primaire et cynique face à des masses de salariés complètement atomisés et désespérés. Rien n’est plus faux. D’abord on ne peut point revenir en arrière sur le même plan pour l’ensemble des prolétaires, ce serait impossible et dangereux. Il faut plutôt examiner le maintien des inégalités et statuts, les différences entre secteurs publics et privés. Les « employés de l’Etat » doivent toujours disposer de faveurs relatives car d’une part ils sont indispensables à la marche de la société et d’autre part ils sont nombreux et concentrés ; les aligner sur les conditions des plus précaires reviendrait à préparer une bombe qui ferait sauter l’Etat. Jusqu’à ce qu’elle soit éventuellement (et on l’espère sûrement) renversée la bourgeoisie aura à cœur de continuer à « diviser pour régner ». Beaucoup de situations qui sont dénoncées à cors et à cris par politologues, syndicalistes ou gauchistes intempérants ne sont pas nouvelles. Le travail de nuit et le travail du dimanche ont toujours existé, tout comme l’exploitation des enfants (dans ‘aire asiatique par exemple). « Il faut interdire les licenciements » beuglent les excités gauchistes, mais le licenciement est aussi vieux que l’invention de la première fabrique capitaliste.

Ce qu’il vaut de souligner, et qui est bien plus inquiétant que de se lamenter sur des grèves d’ouvriers soumis à l’idéologie de la « sauvegarde de l’entreprise », c’est le fait que le licenciement équivaut aujourd’hui à un meurtre, meurtre social. Dans les années de la reconstruction de l’après-guerre, existait une foule de métiers qui n’exigeaient aucune qualification poussée, aucun stage de six mois, ni diplôme. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, et donc le chômage n’est plus une simple « armée de réserve » mais un champ d’exclusion sociale et psychologique. Un ouvrier sidérurgiste licencié ne peut plus espérer voir un terme à ses misérables allocations de chômage qu’en se faisant embaucher comme « gardien de prison » ou balayeur à temps partiel. Un jeune « voyou » ou « rebelle ado » dans les années 1950 pouvait très rapidement finir par être réinséré dans le système de production, aujourd’hui il traînera toute sa vie, si elle est longue, son « exclusion », son « irrécupérabilité » comme la lettre écarlate. Aujourd’hui, la femme ou l’homme du milieu de vie, s’il perd son emploi, sait qu’il risque la « mise en quarantaine » au ban de la société. Le logement est si cher que des milliers de travailleurs sont réduits le soir à se réfugier dans des abris de fortunes, dans les bois ou sous le porche d’un immeuble chic. De plus en plus de retraités sont obligés de retravailler pour parvenir à subsister. La prostitution envahit les écoles. La drogue est l’aliment suicidaire des pauvres définitivement pauvres. On trouve chaque jour des cadavres de personnes mortes seules au coin d’un bois ou dans un de ces logements sociaux hyper-cloisonnés, où seul le percepteur fait figure humaine parce qu’il est le seul à s’être inquiété de l’absence de ponctualité de l’individu imposable. Même dans la foule des hypermarchés les « pauvres », femmes de plus en plus, ne peuvent cacher leur misère ; ils règlent avec des bons ou se font prendre par les vigiles parce qu’ils ont volé.

UNE NOUVELLE « ENQUETE OUVRIERE » ?

Il n’y a pas besoin d’une nouvelle enquête ouvrière comme la réalisa Marx, d’abord parce que son questionnaire reste toujours pertinent, mais surtout parce qu’il faut une « enquête politique ». En voici une ébauche :

1. Pensez-vous que l’école républicaine permettra à vos enfants de s’insérer dans la vie sociale et d’obtenir la dignité de citoyen ?

2. Combien d’emplois avez-vous occupé depuis la fin de votre scolarité ?

3. Racontez votre vécu du chômage.

4. Combien d’arriérés de loyer ?

5. Que vous ont-ils saisi ?

6. Pourquoi la banque a-t-elle refusé de vous ouvrir un compte ?

7. A quoi jugez-vous la pénibilité de votre travail ?

8. Estimez-vous le jugement pour faute professionnelle comme crédible ?

9. Suite à votre accident du travail, avez-vous été sanctionné ?

10. Avez-vous eu recours aux Prud’hommes ? Le jugement a-t-il été en votre faveur ?

11. Vous a-t-on obligé à travailler le dimanche contre votre volonté ?

12. Croyez-vous que les travailleurs d’origine étrangère sont vos ennemis ?

13. Votre divorce a-t-il aggravé votre situation ?

14. Mentionnez vos abattements de salaire à la suite de la crise de 2008.

15. Croyez-vous que l’on peut travailler au-delà de 80 ans ? Et dans quel type de travail ?

16. Avez-vous eu envie de flinguer vos patrons ou de vous suicider ?

17. Pensez-vous que les syndicats défendent les ouvriers ?

18. Pensez-vous que les grèves servent à quelque chose ? Ou qu’elles sont ridiculisées par les syndicats ? Ou qu’il faudrait que tout le monde entre en grève au même moment ?

19. Pensez-vous qu’il est possible de renverser le gouvernement et de fonder une autre société ? Si non, pourquoi ?

20. Ne pensez-vous pas que la solidarité est une valeur morale du monde ouvrier en train de renaître et qu’elle est effectivement subversive ?

TEXTES ANNEXES

Il y a eu une variabilité du mode d’exploitation capitaliste suivant les époques de la fin du XXe siècle. A la misère de l’après-guerre avait succédé une prospérité relative, mais toujours chez les prolétaires avec cette même crainte du lendemain.

Un premier texte, discutable, traite de l’ascension sociale, comme si on pouvait « s’en sortir » de la condition d’exploité, progressivement de père en bas à fils en haut, quand l’on s’aperçoit que l’ascenseur redescend toujours pas toujours pour les mêmes, quoique le résultat soit similaire : maintien de la classe ouvrière en infériorité et paupérisation croissante de masse d’hommes.

Un deuxième texte insiste sur la pénibilité du travail, sans prendre en compte que toutes les professions ont leur pénibilité (stress et solitude du cadre, de l’enseignant, du fonctionnaire, etc.).

Un troisième texte, compte-rendu d’une conférence sur mai 68, révèle une ancienne et sourde lutte contre l’autoritarisme d’entreprise, est tout à fait d’actualité.

Enfin un quatrième texte se penche sur la notion de « mixité sociale », révélant que la « question sociale » n’est pas limitée à l’entreprise mais concerne le logement, les transports, l’école… On sera dubitatif avec la conclusion de l’auteur : « On pourrait rêver que les catégories populaires aient d’autres bases que le territoire local pour se mobiliser et exister politiquement, mais la déstructuration des solidarités propres au monde ouvrier laisse peu d’autres possibilités ouvertes ». Si l’Etat bourgeois depuis une cinquantaine d’années a jonglé dans son « aménagement du territoire » avec cette ambiguë et opaque « mixité sociale », en favorisant le racisme ou la peur permanente de l’agression, et qu’il a réussi à ce que la colère ne s’exprime que sous la forme d’émeutes, il n’a pas réussi à éradiquer complètement non seulement la solidarité « propre au monde ouvrier » mais non plus à supprimer toute « conscience de classe ». Sa force réside simplement du fait de l’absence de la perspective révolutionnaire clairement revendiquée par des organisations politiques ayant pignon sur rue et force de conviction. Heureusement, en politique, rien n’est définitif. Bonne lecture et ardente réflexion.

JLR

1. QUELLE ASCENSION SOCIALE ?

Eric Maurin écrit : «La période d'après-guerre est souvent célébrée comme l'âge d'or de la mobilité sociale, mais la vérité est tout autre : à l'issue des Trente Glorieuses, un fossé immense sépare les jeunes issus de familles ouvrières et les jeunes issus de milieux aisés. Au milieu des années 1970, la probabilité d'accéder aux postes les plus qualifiés des entreprises et de l'administration varie de 1 à 5 entre les enfants d'ouvriers et les enfants de cadres, et de 1 à 3 entre les enfants d'employés et les enfants de cadres. En 2008, les inégalités entre milieux sociaux restent importantes, mais force est de constater qu'elles ont considérablement reculé. La probabilité d'accéder aux postes très qualifiés ne varie plus que de 1 à 2 entre enfants d'ouvriers (ou d'employés) et enfants de cadres : les écarts ont été divisés par deux en vingt-cinq ans. Au fil des décennies, les enfants des différents milieux sociaux ont de plus en plus réussi à accéder aux emplois très qualifiés; mais l'amélioration a été encore plus rapide pour les enfants des classes populaires et moyennes que pour les enfants des classes supérieures. La situation des enfants de cadres s'est incontestablement améliorée au fil du temps : en 2008, près des trois quarts sont cadres ou professions intermédiaires dès les cinq ans qui suivent leur sortie d'école, soit un gain de 10 points par rapport au début des années 1980. Mais, contrairement à une idée reçue, cette amélioration ne s'est pas réalisée au détriment des enfants des classes populaires. En fait, c'est même le contraire qui s'est produit : le progrès de la qualité de l'insertion professionnelle des jeunes issus des classes supérieures n'a pas empêché que celle des enfants d'ouvriers et d'employés s'améliore encore plus. En 2008, parmi les jeunes salariés enfants d'ouvriers, près de 32% sont cadres ou professions intermédiaires (+19 points par rapport à 1982), tandis que, parmi les enfants d'employés, la proportion est de 45% (+ 21 points).Tant du point de vue de l'exposition au chômage d'insertion que de l'accès aux emplois très qualifiés en début de carrière, tous les milieux sociaux ont vu la situation de leurs enfants s'améliorer par rapport au début des années 1980. On observe même un phénomène de rattrapage pour les milieux modestes, dont les perspectives ont progressé encore plus que les autres (même si la hiérarchie sociale est restée globalement inchangée). Les politiques de démocratisation scolaire n'ont certes pas fait disparaître toutes les formes d'inégalité dans notre société, mais elles ont indiscutablement contribué à réduire les écarts entre enfants de différents milieux sociaux, notamment au moment de l'entrée sur le marché du travail. Les enfants d'ouvriers restent beaucoup plus exposés au chômage et à la marginalisation sociale que les enfants de cadres, mais dans des proportions nettement moins fortes qu'il y a vingt ou trente ans ». Eric Maurin ne nie pas l'existence du déclassement en période de crise, la hausse du chômage et de la précarité, mais il croit qu'en France la crainte de voir sa situation se dégrader est sans commune mesure avec la réalité. Car - et il brise là des idées reçues - les diplômes ne se dévalorisent pas et l'ascenseur social fonctionne encore. Alors, d'où vient cette peur ? Non plus du fonctionnement d'une «société à statut» typique de la gauche au pouvoir. Des années 1970, et surtout en période de récession, gouvernements (gauche et droite), syndicats et employeurs ont protègé ceux qui ont un emploi et délaissé chômeurs, jeunes et précaires. Avec le retour de la droite au pouvoir, un fossé s’est creusé dans ces parties de la classe ouvrière, et les prolétaires ayant obtenu un statut (CDI ou poste de fonctionnaire) sont menacés à leur tour de plus en plus de tout perdre. Cette angoisse s’est généralisée dans l’ensemble de la classe ouvrière et la rend difficilement conciliatrice Dommage que ce genre d’auteur passe à côté de la tendance au nivellement vers le bas et qu’il ignore l’alternative politique révolutionnaire pour créer une autre société.

3. « La pénibilité du travail ouvrier s'accroît »

Emmanuelle souffi (in L’usine nouvelle) écrivait le 20 décembre 2007 :

« Quels sont les vrais métiers pénibles ? Cheminots, électriciens, gaziers ont défendu haut et fort le droit à partir plus tôt en retraite au nom de leurs conditions de travail. Dans l'industrie, ceux qui sont à la production cumulent les contraintes sans avoir de contreparties. Les grèves sur les régimes spéciaux l'ont révélée : la pénibilité au travail (était) devenue l'argument choc des salariés pour obtenir le droit de partir plus tôt en retraite. Dans le public, c'est encore possible. Mais dans le privé, entre la taxation des préretraites maison, la fin de dispositifs de cessation anticipée d'activités largement utilisés par l'industrie (Cats, Casa), les portes se sont refermées. Injuste aux yeux de ceux qui ont passé une partie de leur vie sur une chaîne, à faire les 3 x 8. Leur espoir ? Voir aboutir les négociations interprofessionnelles sur la création d'un guichet de départs pour les métiers pénibles. Mais, après presque trois ans de discussions stériles et une énième réunion le 11 décembre, la question du financement est toujours en suspens. Or, dans les usines, la population ouvrière, la plus exposée, vieillit. Il n'est plus rare de voir des tempes grises sur une ligne de montage. Par le passé, elles pouvaient être reclassées sur des postes doux (nettoyage...). Aujourd'hui, ils sont souvent externalisés. Bien sûr, « un ouvrier de 50 ans a occupé des emplois beaucoup plus pénibles il y a vingt ans », rappelle Serge Volkoff, chercheur au Centre d'études de l'emploi. Les aides à la manutention, les chaînes à hauteur variable... ont considérablement adouci les conditions de travail. Mais l'automatisation n'a pas tout résolu. A la fois physiques et psychologiques, les contraintes se cumulent. Et rendent parfois le travail plus éreintant. « La moitié du différentiel d'espérance de vie entre les cadres et les non-cadres s'expliquent par le travail, rappelle Dominique Huez, médecin du travail chez EdF. Il y a des gens qui ont leur retraite complètement gâchée ! » La plupart considèrent cette pénibilité comme inhérente à leur métier. Un métier auquel ils tiennent mais qu'ils aspirent à quitter avant 60 ans.

Pression sur les délais et la qualité

Le travail à la chaîne n'a pas disparu. En 1984, il concernait 4 % des ouvriers, selon le ministère de l'Emploi. En 2005, 11 %. L'automatisation a gagné du terrain. Dans l'industrie agroalimentaire, l'automobile ou le textile, un ouvrier non qualifié sur deux est tributaire de la cadence d'une machine ou du déplacement d'une pièce. « C'est usant, raconte Christelle Blondé, qui a passé neuf ans au montage chez PSA à Mulhouse. Vous prenez votre poste à 13 h 15 et le quittez quand la chaîne s'arrête. » Un travail contraint et pressuré. « Les métiers se sont transformés et concentrés. Les temps de repos qui permettaient de récupérer ont disparu. Désormais, c'est la machine qui donne le ton », résume Rachid Belkebir, le délégué syndical central CFDT chez KME France (ex-Tréfimetaux), dans les Ardennes. Ici, dans les années 80, 1 100 salariés produisaient 20 000 à 25 000 tonnes de cuivre par an. Aujourd'hui, ils sont 380 pour sortir près de 60 000 tonnes. Avec l'impératif du zéro défaut, les ouvriers ont été placés au coeur du système qualité des entreprises. Il faut contrôler l'état des pièces, respecter les normes de production, d'hygiène et de sécurité... Plus responsabilisant. Mais aussi plus stressant. « Les gens sont à l'affût de la moindre erreur, du chronomètre qui tourne », observe Frédéric Delfolie, délégué syndical CFDT chez Candia. Le reporting peut être permanent. Thierry Pouliquen est chargé d'affaires en maintenance-mécanique à la centrale EdF de Chinon (Indre-et-Loir). « Il y a quantités de règles à respecter. On écrit avant, pendant et après une intervention. Sans avoir les moyens d'agir », regrette-t-il. Rendre compte sans latitude décisionnelle... Une exigence contradictoire souvent mal vécue.

3 x 8, 2 x 8, 5 x 8 : des rythmes difficiles

Depuis les 35 heures, les ouvriers ont appris à jongler avec les horaires. Le travail de nuit se développe. 15 % des salariés le pratiquaient en 2005, contre 6 % en 1991, selon le ministère de l'Emploi. Et les astreintes se banalisent. « Par le passé, elles étaient liées à l'urgence. Aujourd'hui, c'est parce qu'on a planifié une activité », déplore Guy Cléraux, le secrétaire général de la CGT à la centrale de Chinon. Jouer les oiseaux nocturnes est parfois attirant. « Des mamans choisissent de travailler la nuit pour voir leurs enfants, parce que c'est mieux payé et que l'ambiance de travail est différente », souligne Laurence Navarro, la responsable de la section CFTC chez PSA à Mulhouse. 20h30-3h45 au travail : pour tenir le rythme, Christelle Blondé a appris à maîtriser son rythme de sommeil. Le pire pour elle ? Etre de journée et embaucher à 5h15. Chez Candia, les ouvriers alternent 5 h-13 h, 13 h-21 h et 21 h-5 h sur trois jours. Pas évident de récupérer. A long terme, surtout chez les plus âgés, les horaires atypiques ont des effets sur la santé. Risques cardio-vasculaires ou coronariens, ils peuvent être invalidants.

Benzène, chlorure de vinyle, amiante...

Une véritable bombe à retardement. 4,8 millions de tonnes de produits cancérogènes, mutagènes et toxiques pour la reproduction (CMR) ont été utilisés en 2005. Quotidiennement, 1,4 à 2,6 millions de salariés utilisent des cancérogènes. Bien sûr, les protections existent et les manipulations sont fortement encadrées. Mais « beaucoup d'équipements sont inappropriés, estime le docteur Huez. Sans compter les conduites aggravantes. » Les entreprises n'ont pas le même degré de conscience - et de connaissance - du risque chimique. « Chez les producteurs, il est bien appréhendé. Mais pas forcément chez les utilisateurs, observe Serge Volkoff. Or, il y a des produits qui deviennent dangereux si on les chauffe ou si on les assemble. »

Tous les ans, 7 000 à 20 000 cancers seraient liés à des expositions professionnelles. Selon l'Institut national de veille sanitaire, les ouvriers de l'industrie du verre ont un risque supérieur à 26 % de décéder d'un cancer par rapport aux autres salariés (+ 27 % pour la production de matériaux ferreux). Le gouvernement a déclaré la guerre aux CMR et le règlement européen Reach entend faire la lumière sur leur dangerosité. Le drame de l'amiante, avec ses 2 000 à 4 000 décès par an, l'a démontré. Compte tenu du temps de latence, les maladies de demain seront la conséquence des expositions actuelles.

Toujours les mêmes gestes

En aménageant les postes de travail et en formant le personnel, les entreprises ont contribué à limiter les postures les plus pénibles.

Aux Fromageries de Thiérache, dans l'Aisne, on se souvient encore de ces bidons de lait de 40 kg qu'il fallait porter à bout de bras. Aujourd'hui, le liquide est pompé directement des camions citerne. A l'affinage, deux machines d'« aide à la retourne » ont été installées. Coût : 20 000 euros pièce. Chaleur, humidité, opérations manuelles... Les quelque 200 salariés cumulent les facteurs de risques. Plusieurs troubles musculosque- lettiques ont été reconnus. Chez KME France aussi, les gestes répé-titifs exécutés sous la pression du chronomètre génèrent hernies discales, lombalgies, syndromes du canal carpien. « Quand une personne se penche 200 fois pour prendre un tube dans un panier, ça n'est pas sans effet sur la santé », dit Rachid Belkebir, mécanicien- ajusteur. Une réflexion est en cours à l'atelier de manutention et à la finition.

Le bruit intense et le port de charges lourdes ne faiblissent pas non plus. Plus d'un ouvrier sur deux doit faire avec. Des nuisances qui ne peuvent pas être oubliées.

3. La lutte contre l’autoritarisme

On l’a lu et relu dernièrement, il n’y aurait plus que l’alternative du suicide pour les prolétaires « atomisés ». Or, lors d’une conférence, Xavier Vigna expliquait que des conflits avaient lieu tous les jours à la fin des années 1960 et que ce type de conflits avec la hiérarchie perdure dans les années 2000: « Le phénomène n'est pas propre aux jeunes ouvriers. Par exemple, aux usines Renault de Billancourt, on voit des ouvriers (dans un atelier d'outillage) âgés de 40 à 50 ans qui dénoncent l'autorité des petits chefs. Cependant, les organisations syndicales sont mal à l'aise, car le contremaître est un ouvrier comme un autre. Les organisations gauchistes n'ont pas la même difficulté car elles ne recrutent pas parmi les contremaîtres, elles vont donc pouvoir dénoncer le comportement des " petits chefs ". Ainsi, la Gauche prolétarienne avait édité des autocollants avec le texte suivant : " Je suis bête, je suis con, je m'appelle XXX , le vais me faire casser la gueule ". Cette hostilité est vieille comme le mouvement ouvrier, il n'y a pas de spécificité de 68 de ce point de vue (cf. les écrits de Simone Weil, Gorges Navel,….).

Un intervenant à la conférence pose la question: « Ne pensez vous pas que, 13 ans après mai 68, l'arrivée de la gauche au pouvoir a contribué à casser le mouvement social ? Le mouvement ouvrier n'est il pas prisonnier de l'illusion de la prise du pouvoir par le haut de 68 jusqu'à Besancenot aujourd'hui ?

VIGNA décrit comment la gauche a tétanisé la colère au travail dans un espoir politique institutionnel: « En 68, la CGT pose la question du pouvoir en demandant la constitution d'un " gouvernement populaire ". La signature en 1972 du programme commun renforce cette tendance, il s'agit d'une " étatisation des luttes ouvrières ", seule la conquête du pouvoir permettra de changer les choses. A partir de 1977/1978, la conflictualité régresse dans les usines, on attend la victoire dans les urnes. Le mouvement s'est donc rogné les ailes dès avant 1981 ; même la CFDT participe aux " assises du socialisme " en 1974. Cependant, il y deux secteurs où les luttes ont perduré ; l'automobile et la sidérurgie où le pouvoir socialiste s'est montré très brutal. En 1985 à Talbot Poissy, les non grévistes attaquent les grévistes au cri de " les bougnoules au four ", et le préfet laisse faire. Pendant les grèves à Flins en 1983, Gaston Defferre, Ministre de l'Intérieur qualifie les grévistes de " chiites, étrangers aux réalités sociales de la France " et Pierre Mauroy, Premier Ministre, de même. Dans la sidérurgie en 1984, il y a 8000 suppressions d'emploi (dont 3000 à Longwy). A Usinor, il y a des grévistes CGT qui mettent à sac la permanence du député socialiste et veulent faire de même avec le bâtiment de la Mairie communiste. Cet épisode marque une forte défiance et de fortes frictions entre les ouvriers, et les partis de la gauche traditionnelle ».

Un autre intervenant demande à Xavier Vigna d’apporter des précisions concernant les "révélations " de Georges Séguy, dans son dernier livre de mémoires ». Vigna : « D'un côté à propos de 68, Séguy a tendance à se répéter, tout en étant de plus en plus déconnecté de la réalité. D'un autre côté, il a évolué, ainsi il qualifie aujourd'hui les grèves de 68 d'autogestionnaires, alors qu'il affirmait à l'époque que l'autogestion était " une formule creuse ". Cependant, il dit des choses nouvelles sur la période 1978/1982. En 1978, c'est le 40ème congrès de la CGT et la tentative de rénovation qui s'appuie sur une partie de l'appareil du PCF, contre une autre partie (notamment Krazuky). Quand Séguy se retire en 1982, il avait été convenu que son successeur Henri Krazuki ne devait faire qu'un seul mandat en tant que secrétaire général de la CGT. 1982, c'est aussi le moment où toute une série d'initiatives sont mises au pas : Radio Lorraine cœur d'acier, le magazine Antoinette,…. Séguy le souligne dans son livre. Les gauchistes ont été faibles mais pas marginaux… ».

Un intervenant questionne: « Quel a été le rôle, le poids des gauchistes dans les événements de mai, et également dans les années 1970 ? ». VIGNA : « Le rôle des militants révolutionnaires a été minime en 1968 même, car ils sont très peu nombreux (600 personnes à la JCR au maximum), probablement 3000 à la Gauche prolétarienne (GP). Mais le pouvoir les redoute énormément. Exemple : le préfet du Vaucluse en 1973 établit la liste des organisations dont il se méfie. Pour lui, cela va des écologistes, des milieux occitannistes aux maoïstes. Un fichier des militants révolutionnaires est constitué, il y a des filatures (Cohn Bendit, Krivine,…). Les Renseignements Généraux pratiquent l'infiltration, ainsi un indic est infiltré au sein du Bureau de la Gauche Prolétarienne, c'est d'ailleurs le seul ouvrier. En même temps, les gauchistes ont un rôle tout à fait crucial dans la diffusion de l'insubordination. Les " établis " n'ont pas échoué de ce point de vue. Ils jouent le rôle de ferment, ils opèrent des liaisons par delà les clivages syndicaux. Les Cahiers de mai contribuent à la diffusion d'idées, notamment sur ce qui se passe ailleurs (Italie,…). Ce sont les animateurs des Cahiers de mai qui vont chez Lip en 1973 et réalisent le journal de la grève Lip unité, qu'ils vont diffuser dans toute la France. S'ils jouent un rôle dans la lutte des Lip, on ne peut pas dire que la lutte des Lip ait été portée par les organisations révolutionnaires. En résumé les gauchistes ont été faibles mais pas marginaux.

Un intervenant : « Y a-t-il eu des exemples de communication forte entre jeunes ouvriers en grève d'une part, et lycéens ou étudiants en lutte d'autre part ? ». Vigna : Il y a eu des rencontres, favorisées par des évolutions sociologiques. Les effectifs étudiants ont plus que doublé dans le courant des années 60 (de 200 000 à 500 000), il y a donc de nouvelles catégories d'étudiants, issus des classes non favorisées. Exemple à Sud Aviation (en grève depuis le 14 mai). Dès le premier jour des étudiants de Nantes vont à la rencontre des ouvriers en grève dans leur usine, ils passent la nuit à discuter. En région parisienne, le Mouvement du 22 mars, l'UNEF encouragent les étudiants à aller à la rencontre des ouvriers (Flons, Hispano-Suiza). A Billancourt, le 16 mai, les grilles de l'usine restent fermées, cependant il y a au même moment dans l'usine des étudiants du Conseil d’Administration de l'ENS de Fontenay qui sont à l'intérieur en train de discuter avec des militants ouvriers. Ces échanges-là on les retr-ouve également dans l'autre sens : des ouvriers vont dans les facs (à Montpellier, à Rouen,…), et ce n'est pas un phénomène marginal.

Un autre intervenant : « Un participant témoigne de ce même phénomène à Limoges en 68, il s'interroge sur la poursuite de ce mouvement dans les années 70 ». Vigna : La proximité d'âge favorise les échanges, mais il y a aussi une communication inter générationnelle. Cela se poursuit dans les années 70, avec les " travailleurs paysans ", les catholiques également (Action Catholique Ouvrière, Jeunesse Ouvrière Chrétienne) vont à la rencontre des ouvriers. Après 1980, la hausse du chômage, le développement des luttes défensives entraînent un net reflux de ce mouvement.

L'héritage de 68…

Un intervenant : « Que reste-t-il aujourd'hui de cette expérience d'insubordination ouvrière? ». Vigna : « Aujourd'hui, nous sommes dans une toute autre séquence historique. Il n'y a pas de transmission à attendre de quoi que ce soit ! Les porte-paroles auto proclamés de 1968 ne cessent aujourd'hui de cracher sur ce qu'ils ont fait de leur jeunesse. Il y a toutefois quelques éléments de bilan à tirer : une espèce d'insolence envers les organisations instituées,… c'est le seul héritage de 68 ! une prise de distance avec cette obsession de la conquête du pouvoir, le souci d'une gestion démocratique. Mais cela traverse l'histoire sans qu'il y ait besoin de se référer à 68.

Un intervenant : « On parle beaucoup des anciens de mai 68 qui ont fait carrière, mais beaucoup de militants de ces années-là sont restées fidèles toute leur vie à leur engagement ».

Vigna : « Le discours sur les soixante-huitards qui ont réussi masque la réalité ouvrière de l'époque, les conditions de travail très dures et l'engagement militant très fort et très sérieux des militants ouvriers. Quant aux étudiants, ils ont fait après 68 la carrière que faisaient habituellement les étudiants de l'époque, ni plus, ni moins. N'importe quel étudiant, même médiocre finissait cadre après 1968 ».

Un intervenant : « Le terme ouvrier est devenu presque indécent, comme s'ils n'y en avait plus. Les ouvriers ont été rendus invisibles et muets, écrasés par une " énorme classe moyenne". Vigna : Selon les recensements de l'INSEE, l'apogée du monde ouvrier c'est 1975, c'est après que l'on observe une baisse, mais lente. L'UIMM publie en 1971 une note dans laquelle elle propose d'appeler les " OS ", agents de production : il y a là une bataille idéologique sur le nom. Mais avant cela, les syndicats avaient également englobé les ouvriers dans le terme de " travailleurs ", de " salariés ". Progressivement l'usage du mot ouvrier a reculé, avant même que les effectifs ne régressent ».

Un intervenant : « Des quantités d'usines existent encore et emploient beaucoup d'ouvriers, avec des conditions de travail qui sont encore très difficiles. La classe ouvrière existe donc bel et bien ». Vigna : Le monde ouvrier existe bel et bien, mais il est beaucoup moins visible qu'auparavant ».

Un intervenant : « L'intérim est une forme d'esclavage moderne. Là où il n'y a plus de présence syndicale dans l'entreprise, il y a régression sociale ». Vigna : Après 1968, on reconnaît les sections syndicales d'entreprise, mais on ne met pas fin à la répression anti-syndicale, y compris dans les grandes entreprises ».

Un intervenant : « Il faut poser la question du débouché politique des luttes sociales. On disait en 1936, en 1947, en 1968 que " l'on n'était pas prêts ", que " ce n'était pas le moment ". On a dit la même chose en 1995, en 2003… »

Un intervenant revient sur la question de la vacance du pouvoir en 1968. Il souligne que les classes possédantes ont eu très peur en 1968, et ont organisé au plan idéologique une dissolution apparente de la classe ouvrière : par la dispersion des usines, la fin des concentrations ouvrières. Le travail des think tanks libéraux ont nourri le discours de la droite d'aujourd'hui. Vigna : « C'est un vrai problème que les organisations syndicales calquent leur agenda sur les échéances politiques, car cela a des effets démobilisateurs très forts ».

4. Pour une approche critique de la mixité sociale

Redistribuer les populations ou les ressources ?

par Éric Charmes [10-03-2009]

Et si la mixité n’était pas toujours et partout le meilleur moyen de promouvoir l’égalité et la justice sociale ? Sans hésiter à prendre à rebrousse-poil un certain nombre des conceptions les plus ancrées en matière d’éducation, de logement ou de politique de la ville, Éric Charmes défend une approche pragmatique de la mixité. Mais comment faire société si les espaces publics se rétractent ? Le débat est ouvert.

« Longtemps considérées comme des lieux de croisement et de mélange, les villes sont aujourd’hui regardées comme les théâtres d’une désagrégation du lien social [1]. Les plus aisés mettent de plus en plus explicitement en scène leur volonté de se tenir à l’écart des pauvres, avec notamment le développement des ensembles d’habitation privés et sécurisés (les gated communities). Les quartiers populaires, de plus en plus pauvres, deviennent pour leur part ce que certains sociologues n’hésitent plus à appeler des ghettos [2]. Cette ségrégation soulève de fait de graves problèmes. Les habitants des quartiers les plus pauvres souffrent ainsi d’un accès dégradé aux services et aux équipements urbains. Ils subissent également des inégalités dans l’accès à l’éducation, ce qui met en péril un projet central de nos sociétés, assurer l’égalité des chances. À plus long terme, la ségrégation menace les vertus politiques de la vie urbaine, les villes perdant leur capacité d’exposition à la différence et donc leur capacité à nourrir le lien social.

Pour lutter contre la ségrégation, la réaction immédiate consiste à favoriser la mixité dans les quartiers d’habitation. Cette idée a fortement influé sur les politiques récentes, particulièrement lorsque la gauche était au pouvoir, avec comme point culminant l’obligation faite aux communes de disposer d’au moins 20 % de logements sociaux en vertu de la loi dite « Solidarité et renouvellement urbains » de 2000. Le succès de cette idée a été d’autant plus grand que le mélange social résonne avec des valeurs républicaines fondamentales. La mixité permettrait en effet l’intégration citoyenne et tiendrait à l’écart les tentations communautaristes. Les positions ont cependant évolué dernièrement, notamment chez Ségolène Royal, qui a dénoncé « l’hypocrisie » du discours sur la mixité sociale. Certains ont vu dans ses propos une illustration du caractère droitier de son positionnement politique. Nous ne nous livrerons pas ici à une exégèse de son discours, mais les vertus prêtées à la mixité sont de plus en plus contestées par les spécialistes de l’urbain, y compris parmi les plus à gauche ; de plus en plus de chercheurs considèrent que l’enjeu est avant tout la solidarité redistributive et que cette solidarité ne passe pas nécessairement par un mélange social plus ou moins imposé. Plusieurs arguments justifient ce point de vue. Nous nous bornerons à en expliciter les principaux.

En exposant ces arguments, notre objectif n’est pas de remettre en cause la valeur de la mixité comme expérience urbaine. Ceux que la presse appelle les « bobos », et qui embourgeoisent les quartiers anciennement populaires des villes, disent tous leur plaisir de vivre dans des quartiers mélangés et animés. Par ailleurs, pour l’actuel gourou de la « créativité », Richard Florida, le mélange est source d’inspiration, d’idées nouvelles, de remise en cause des a priori… Bref, il stimule la « créativité » et est bénéfique au dynamisme des villes [3]. Soit. Mais il s’agit ici de discuter les effets supposés de la mixité sur l’intégration sociale et sur le « faire société », et plus largement de permettre l’ouverture d’un débat sur cette question à gauche. En effet, la valeur de la mixité est si profondément enracinée dans les esprits qu’il est parfois difficile de débattre de ses effets réels. Celui qui critique la mixité est vite soupçonné de vouloir faire prévaloir les intérêts individuels (la possibilité de choisir librement son école par exemple) sur les intérêts collectifs. La discussion est d’autant moins ouverte que l’actuel Président de la République a été le maire de l’une des communes les moins vertueuses en matière de construction de logements sociaux et que le gouvernement, à travers Christine Boutin, ministre du Logement et de la Ville, s’efforce d’assouplir les contraintes imposées par la loi Solidarité et renouvellement urbains. Critiquer la mixité actuellement, ce serait donc se ranger aux côtés de la droite et du Président de la République. Pourtant, sans adhérer aux valeurs (relativement confuses au demeurant) portées par Nicolas Sarkozy, on peut discuter des politiques visant à promouvoir la mixité et même, de la mixité comme valeur.

Les effets de la ségrégation à l’école

Il est difficile de discuter de la mixité sans parler de l’école. Sans entrer dans le détail de la volumineuse littérature récente, nous livrerons les éléments les plus importants du débat. Tout d’abord, les effets négatifs de la ségrégation sont avérés, du moins pour les élèves d’origine modeste. Mais, et cela peut paraître paradoxal, les effets bénéfiques des politiques favorisant la mixité restent limités et ne sont pas systématiques. Par exemple, les élèves de milieu défavorisé ressentent d’autant plus négativement leur situation sociale que leur lycée est favorisé [4]. Ces difficultés d’intégration tempèrent les effets plutôt positifs de la mixité, notamment les effets d’entraînement sur le travail scolaire. Des enquêtes conduites aux États-Unis montrent par ailleurs que moins la présence d’un élève d’origine modeste dans un établissement favorisé résulte d’un choix (comme dans le cas d’une politique visant à promouvoir la mixité), moins les résultats sont positifs [5].

En outre, certains des outils supposés garantir la mixité à l’école ont des effets qui éloignent de l’objectif visé. Ainsi, lors de la récente remise en cause de l’étanchéité de la carte scolaire par Nicolas Sarkozy, de nombreuses voix se sont élevées à gauche pour contester un nouveau coup porté à la mixité sociale. Pourtant, outre le fait que la carte scolaire n’a pas été conçue à son origine pour défendre la mixité [6], l’obligation pour les enfants d’être scolarisés dans l’établissement de leur quartier n’est guère favorable à la mixité, au contraire même. Ainsi, l’étanchéité de la carte scolaire tend à renforcer la ségrégation qu’on veut combattre. En effet, l’obligation de devoir fréquenter un établissement mal réputé dissuade certaines familles d’emménager dans la zone de recrutement concernée. Du coup, à la ségrégation scolaire s’ajoute la ségrégation spatiale [7].

De manière complémentaire, les contraintes imposées par la carte scolaire s’imposent avant tout aux ménages qui ne disposent pas du capital social nécessaire pour les contourner ou qui ne peuvent pas choisir leur lieu de résidence. Ces ménages sont d’abord ceux des couches populaires ou des couches moyennes inférieures [8]. Les couches moyennes supérieures ont alors beau jeu de défendre une mixité imposée, quand elles peuvent s’en affranchir en recourant à l’école privée ou en jouant de leur connaissance du système pour contourner la carte scolaire [9]. À l’entrée au collège, un tiers des familles ne scolarisent pas leur enfant dans le collège public du secteur, soit en l’inscrivant dans un établissement privé (20 % des cas), soit en l’inscrivant dans un autre collège public (10 % des cas). Ce sont là des moyennes : pour les collèges mal réputés, l’évitement peut être très fort, dépassant largement les 50 % [10]. Et encore, ces chiffres ne prennent-ils pas en compte les évitements par emménagement dans un quartier donnant accès à un collège bien réputé ou par l’obtention de la scolarisation de l’enfant dans une « bonne classe ».

Face à ces difficultés, d’autres politiques que la promotion de la mixité méritent d’être prises en considération (politiques qui ne sont d’ailleurs pas exclusives d’une défense de la mixité). Les premières consistent à compenser les effets de l’origine sociale. Cette dernière ne peut évidemment pas être modifiée, mais l’école peut prendre des mesures spécifiques en faveur des élèves issus des milieux populaires, en leur offrant un accompagnement pédagogique plus soutenu qu’aux autres élèves [11]. Une autre option consiste à agir sur les territoires défavorisés. Les politiques mises en place avec les zones d’éducation prioritaires (ZEP) n’ont guère convaincu et ont pour cette raison été contestées. Mais c’est moins leur principe que leur mise en œuvre qui n’a pas été à la hauteur des enjeux [12]. Les moyens ont tout d’abord été saupoudrés dans un trop grand nombre de zones. Ensuite, si on tient compte de la plus grande jeunesse des enseignants présents dans les ZEP, et donc de leur moindre rémunération, il apparaît que l’État n’alloue guère plus de moyens aux ZEP qu’aux autres établissements. Si l’on agissait vraiment en faveur des établissements défavorisés, ceux-ci bénéficieraient de mesures plus fortes, avec notamment des équipes pédagogiques renforcées ou une diminution du nombre d’élèves par classe. D’après une étude de Thomas Piketty, la taille des classes influerait plus sur les résultats scolaires que la ségrégation [13].

Casser les « ghettos » ou aider les pauvres à améliorer leur sort ?

Lorsqu’elle concerne les quartiers d’habitations, les modalités de mise en œuvre de la mixité posent tout autant problème [14]. Là encore, les inégalités et les exclusions induites par la ségrégation sont patentes et incontestables. En même temps, la déségrégation a des coûts, tels que celui de devoir déménager et de quitter l’environnement dans lequel on a vécu. Or ces coûts sont imposés de manière disproportionnée aux plus pauvres. Il est rare en effet que les politiques de mixité contraignent des ménages aisés à déménager. Plus souvent, la mixité est mise en œuvre par la rénovation urbaine, c’est-à-dire par la démolition de tours et de barres dans des quartiers populaires. Ces démolitions brisent des liens de voisinage et réduisent un capital social qui est parfois le seul capital significatif dont les ménages disposent pour faire face aux difficultés. Parallèlement, lorsque le déménagement les conduit dans un quartier de classe moyenne, l’intégration n’est pas facile, notamment parce que les arrivants ne connaissent personne, et se voient imposer des normes qui ne sont pas les leurs.

Lorsque le déménagement n’est pas imposé mais proposé (par exemple avec des aides à la mobilité résidentielle), cette critique perd de sa force. Elle ne disparaît pas tout à fait cependant. Les expériences menées sur ce terrain aux États-Unis ont été relativement décevantes [15]. Ainsi, beaucoup de familles d’abord volontaires pour quitter leur quartier y sont retournées au bout de quelque temps ou ont emménagé de nouveau dans un quartier similaire. Les réussites ne s’observent que dans un nombre limité de cas, pour des familles soigneusement sélectionnées et accompagnées, ce qui réduit fortement le potentiel des politiques d’aide à la mobilité résidentielle. Par ailleurs, ces politiques privent les quartiers pauvres de leurs familles les plus dynamiques, de celles qui pourraient jouer un rôle d’entraînement.

Une autre source de critique des politiques de dispersion des populations en difficulté réside dans les effets positifs des regroupements affinitaires. Ceux-ci, mêmes lorsqu’ils concernent les pauvres, ne relèvent pas nécessairement d’une analyse en termes de « ghetto ». Certes, vivre dans un quartier d’immigrés pauvres réduit les chances d’établir des contacts avec des populations aisées, contacts qui peuvent être utiles, par exemple pour trouver un emploi [16]. Mais vivre dans un quartier dont le peuplement est dominé par des pairs ne présente pas que des désavantages [17]. Cela facilite la construction de liens de solidarité et la production de diverses ressources par le quartier. De nombreux sociologues ont ainsi mis en évidence le rôle de sas, voire de palier intégrateur des quartiers d’immigrés. Bien sûr, cet effet intégrateur n’est pas systématique, mais il peut exister ; et promouvoir son existence pourrait être un objectif, par exemple en favorisant ce que les Nord-Américains appellent le développement communautaire [18]. Il est regrettable qu’en France, de telles idées passent souvent pour naïves ou inconscientes, et que l’on considère le regroupement de pairs uniquement comme une première étape vers le repli sur l’entre-soi et vers le communautarisme.

Se rassembler entre pairs peut enfin aider à être plus visibles dans l’espace public politique et à faire reconnaître ses différences. On oublie parfois combien, au XXe siècle, les regroupements d’ouvriers qui se sont effectués dans les communes de banlieue ont entretenu l’existence d’une force politique les représentant au niveau national. Aujourd’hui, ce sont ces banlieues qui permettent au parti communiste de ne pas avoir totalement disparu du paysage politique. Certes, le contexte a changé mais l’enjeu est-il de disperser la pauvreté dans les espaces métropolitains, comme si on voulait la rendre moins visible, et obliger les maires à se répartir leur « charge » ? L’enjeu n’est-il pas plutôt de favoriser l’émergence d’une force politique propre aux « quartiers » dont on parle ?

Cette mise en perspective historique suscite une autre question gênante : pourquoi la concentration des populations ouvrières dans les banlieues dites « rouges » n’a-t-elle pas posé les problèmes que pose aujourd’hui la concentration des ménages populaires dans les « cités » ? L’explication réside sans doute dans le passage du qualificatif ouvrier au qualificatif populaire, et dans le lien de plus en plus fort entre populaire et pauvre [19]. Ces transformations se sont effectuées au cours de quatre décennies de crise économique, de déstructuration de l’appareil productif industriel, de précarisation des salariés et de détricotage de l’État-providence. Au cours de ces décennies, on a notamment assisté à un effondrement de la culture ouvrière, avec d’importantes conséquences sur la socialisation et sur la vie collective. Si les relations familiales restent très fortes dans les quartiers populaires [20], les adultes peinent à imposer des normes dans les espaces collectifs : les normes les plus évidentes sont aujourd’hui tirées de la culture juvénile de la rue. Par ailleurs, en perdant une large part de leur appareil productif, les communes populaires n’ont pas seulement perdu des emplois, elles ont aussi perdu des ressources en taxe professionnelle. Or, depuis les lois de décentralisation du début des années 1980, récemment renforcées par les lois de 2004, les ressources fiscales locales jouent un rôle important dans la qualité des équipements et des services dont jouissent les populations. L’État compense certes certaines inégalités, mais très insuffisamment.

Face à ce constat, faut-il disperser les populations des communes pauvres dans des communes mieux équipées ou faut-il mieux doter les communes pauvres ? De même, faut-il noyer les jeunes qui posent problème dans la masse des jeunes de classes moyennes, en espérant que ceux-là trouveront parmi ceux-ci des modèles à suivre, ou faut-il les soutenir directement là où ils vivent ? Dans le quartier des Bosquets, à Montfermeil, la meilleure politique est-elle de détruire les barres et de disperser les populations gênantes, comme le fait le maire actuel, ou est-elle de valoriser le tissu des solidarités locales pour faire du développement économique ? Faut-il permettre à Montfermeil de changer d’image ou faut-il améliorer la desserte du quartier des Bosquets (pour l’instant très enclavé et seulement desservi par des lignes de bus [21]) ? Les réponses à ces questions sont loin d’être simples et la bonne voie pour l’action publique se situe probablement dans un mélange de redistribution des populations et de développement local [22]. Mais au moins faut-il se poser ces questions.

Espaces publics urbains et solidarité politique

Les politiques de mixité posent donc problème et, en parallèle, la concentration de ménages populaires dans un même quartier n’est pas nécessairement un mal, surtout si ledit quartier bénéficie de la solidarité nationale. Mais ces constats plus ou moins empiriques suffisent-ils à remettre en cause l’intangibilité de l’objectif de mixité ? Non. Beaucoup reconnaissent la pertinence des critiques qui précèdent, tout en restant politiquement attachés à la mixité. Pour eux, même si les avantages de la mixité à court terme sont douteux, elle a sur le long terme un impact sur la capacité des métropoles à faire société. En effet, la spécialisation sociale et l’entre-soi menacent le lien social et l’intégration politique [23] : ceux qui sont exclus de l’environnement quotidien des ménages aisés ne risquent-ils pas de devenir politiquement invisibles, avec des conséquences faciles à imaginer pour les politiques de solidarité ? Des enquêtes anthropologiques suggèrent ainsi que les enfants qui vivent dans les ensembles résidentiels sécurisés nord-américains (les gated communities) ont tendance à avoir des réactions de défiance plus marquées à l’égard des pauvres et, plus généralement, de tous ceux qui ne sont pas comme eux [24].

On touche là au cœur du problème. Si la mixité apparaît comme un objectif difficilement discutable, c’est parce que la possibilité même d’imaginer des politiques de redistribution, et a fortiori de les mettre en œuvre, paraît conditionnée par l’expérience physique de la société dans toute sa diversité. Le maintien de liens concrets de solidarité politique à l’échelle métropolitaine (et probablement même à des échelles plus larges) reposerait sur l’existence de ce que les spécialistes de l’urbain appellent des « espaces publics ». Dans l’idéal, les citadins devraient fréquenter quotidiennement des espaces ouverts à tous et où chaque membre de la société se rendrait visible à tous les autres [25] (idéal dont se seraient particulièrement approchés les boulevards haussmanniens du XIXe siècle, où le dimanche les ouvriers croisaient les dames de la haute société et où le flâneur pouvait jouir du spectacle de la ville dans son entier).

Fréquenter des espaces socialement ouverts et divers peut sans aucun doute être enrichissant. Au demeurant, l’existence d’un lien causal entre de telles fréquentations et des attitudes politiques ouvertes et solidaires est loin d’être prouvée. Pis, l’expérience de l’altérité peut favoriser des attitudes de fermeture et de rejet [26]. Ainsi, la confrontation régulière, sur le quai d’une station de métro ou dans les rues d’un centre-ville, d’une personne blanche avec des personnes noires produit-elle du lien politique inclusif ? Rien n’est moins certain. La littérature sociologique et psychologique invite plutôt à la circonspection. Celle-ci indique en effet que toute expérience vécue est interprétée en fonction des dispositions préalables de la personne. Si celle-ci estime qu’il y a « trop d’immigrés », elle verra dans cette expérience quotidienne la confirmation de cette assertion et sera peut-être renforcée dans l’idée qu’il convient de les « renvoyer chez eux », c’est-à-dire précisément de les expulser de la communauté politique à laquelle elle estime appartenir. Si, autre cas de figure, une personne a connu une mésaventure dans un lieu, une agression par exemple, elle risque fort d’associer ce lieu à un sentiment d’insécurité. Dans ce cas, miné par la crainte, le regard qu’elle porte sur les personnes qui fréquentent cet endroit risque d’être plus négatif que positif.

Ce risque d’effets négatifs de la confrontation à l’altérité est encore plus élevé dans les quartiers d’habitation. En effet, il est plus facile de se tenir à distance d’une personne dont le comportement ou l’attitude dérangent lorsqu’on se trouve dans une rue ou sur le quai d’une gare que lorsque cette personne habite l’appartement d’en face. Le déménagement est une démarche coûteuse et difficile à entreprendre. Le syndrome des « petits blancs », très présent dans les quartiers populaires où voisinent des ménages d’origines ethniques très diverses, est une bonne illustration des possibles effets négatifs de la mixité résidentielle. Pour ces ménages à faible revenu qui se jugent enfermés dans un quartier qu’ils voudraient quitter, le mélange est malheureusement plus favorable au racisme et au repli sur soi qu’à la tolérance, à l’ouverture et au civisme [27]. Dans ce cas, au lieu de favoriser la production d’un espace commun et, au-delà, un sentiment d’appartenance commune, l’interaction avec autrui est créatrice de distance et détruit le lien social. Cet enchaînement est évidemment loin d’être systématique, mais il met en question les discours trop positifs sur les effets de la mixité sur le lien social. Ce constat est d’autant plus troublant que les politiques de mixité sont centrées sur la promotion de la diversité à l’échelle du quartier d’habitation.

Mais on peut aller plus loin et porter la critique sur un terrain plus général. Les idéaux d’ouverture et de mélange sont respectables, mais dans les espaces publics réels, l’ouverture reste toujours limitée et le mélange se fait toujours au profit d’un groupe particulier. Les comportements dans les espaces publics sont nécessairement gouvernés par des normes particulières. Ainsi, aujourd’hui, être une femme n’offre pas la même latitude que d’être un homme lorsqu’on se déplace dans les espaces publics [28]. Dans un autre registre, les couples homosexuels ressentent fortement la norme dominante de l’hétérosexualité lorsqu’ils envisagent de manifester publiquement les liens qui les unissent. C’est en partie pour cela que certains gais se regroupent dans des quartiers particuliers. Cela leur permet d’imposer leurs propres normes dans les espaces de leur vie quotidienne. Et si les immigrés sortent peu de certains quartiers, ce n’est pas seulement parce que leurs déplacements sont contraints, c’est aussi parce que ces quartiers proposent une ambiance qui leur convient.

Bref, les rapports de force et de domination qui traversent les sociétés ne sont pas neutralisés par le fait que des populations diverses se côtoient dans une ambiance en apparence pacifiée. L’expérience des espaces publics peut être celle de la domination et elle peut aussi bien produire un sentiment d’exclusion qu’un sentiment d’inclusion. Pour ces raisons, il paraît difficile de faire de l’existence d’espaces publics où la société se rend visible à elle-même un impératif pour la construction de la solidarité politique. Des espaces publics ouverts à tous, animés, sont des composantes essentielles de la vie urbaine et leur « publicité » doit être défendue contre les multiples menaces de privatisation, mais il ne faut pas attendre de ces espaces plus que ce qu’ils ne peuvent apporter.

Comment, alors, constituer un terreau favorable à la solidarité politique ? La réponse à cette question est évidemment très difficile et déborde largement le cadre de cet essai. Elle relève de la philosophie politique et des sciences politiques, domaines dans lesquels nos compétences sont limitées. Nous observerons seulement que, parmi les écrits dont nous avons connaissance, bien peu s’intéressent aux espaces publics urbains. Dans un ouvrage de philosophie qui fut longtemps cité dans les études urbaines, L’Espace public de Jürgen Habermas [29], il n’est guère question des rues ou des places. Le terme espace est ici employé dans un sens métaphorique (le titre allemand dit d’ailleurs « sphère publique ») et les lieux sur lesquels Jürgen Habermas insiste le plus sont les cafés où la bourgeoisie discutait, des lieux qui n’étaient guère ouverts à tous ni très mélangés… Aujourd’hui, l’équivalent fonctionnel de ces cafés est plus sûrement à chercher du côté de l’Internet que du côté du coin de la rue.

Pour une approche pragmatique de la mixité

À ce stade, le lecteur pourrait avoir l’impression désagréable que le bébé a été jeté avec l’eau du bain. Peut-on défendre des formes de vie qui se rapprochent de l’entre-soi et du communautarisme au motif que la mixité ne tient pas toutes ses promesses ? Notre propos ne se veut pas aussi radical. Rappelons tout d’abord que la mixité a une valeur importante en tant qu’expérience vécue et qu’elle est à ce titre légitimement recherchée par une large part de la population. La mixité contribue également au dynamisme économique et culturel des villes. Notre critique porte sur d’autres vertus prêtées à la mixité, notamment celles de favoriser l’intégration sociale et politique ou, à plus brève échéance, de réduire certaines inégalités. Ces vertus étant peu discutées, du moins dans une perspective de gauche, nous avons dû insister sur les éléments à charge et négliger ceux à décharge. Ceux-ci existent évidemment. Il ne s’agit donc pas de rejeter la mixité au profit des « communautés » mais plutôt de considérer la mixité comme un moyen parmi d’autres pour promouvoir le lien social et la solidarité. De ce point de vue, ce qui précède plaide moins pour un abandon pur et simple des politiques de mixité que pour un rapport circonspect et pragmatique à ces dernières.

L’intangibilité de l’objectif de mixité empêche ainsi de prendre en considération des politiques qui pourraient traiter plus efficacement les problèmes posés par la ségrégation socio-spatiale. La référence constante à la mixité freine les politiques de redistribution ou les dénature. Comme on l’a dit, dans le domaine de l’éducation, la France est loin de réaliser des investissements massifs en faveur des quartiers populaires. Les zones d’éducation prioritaires permettent à peine de compenser les inégalités dont souffrent ces quartiers en raison de la présence d’enseignants moins expérimentés et trop souvent désireux de poursuivre leur carrière ailleurs. Mais, pour aller plus loin, par exemple en renforçant les équipes pédagogiques, il faudrait commencer par reconnaître que les problèmes dont souffrent les élèves des quartiers populaires ne sont pas seulement dus à un manque de mixité ou aux contournements de la carte scolaire, mais qu’ils sont aussi, et sans doute surtout, dus au fait que « populaire » est de plus en plus synonyme de « pauvre ».

Par ailleurs, renforcée par le discours sur la nécessité de lutter contre les « communautarismes », la référence à la mixité nourrit une représentation des quartiers populaires comme lieux à détruire plutôt que comme lieux à valoriser. La politique mise en place autour de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) est sur ce plan exemplaire. Cette politique se veut un moyen de canaliser des investissements massifs en faveur des quartiers « fragiles ». Les sommes que l’on veut engager sont effectivement importantes. Cependant, il s’agit moins d’aider les quartiers populaires que de les transformer en quartiers considérés comme normaux, c’est-à-dire de les rapprocher des quartiers de classe moyenne. Les opérations mises en œuvre reposent ainsi sur des destructions massives et sur d’importants déplacements de population. Et il n’est pas rare d’entendre des élus justifier leur action en qualifiant les immeubles rasés de « verrues ». On est loin de la mise en valeur.

Pourtant les énergies et les ressources locales existent [30]. Les quartiers populaires souffrent de la crise économique et du chômage, mais de nombreuses activités économiques y sont présentes malgré tout, qui mériteraient d’être prises en considération. Il existe également des activités politiques qui, si elles trouvaient des relais à l’échelle nationale, pourraient permettre à ces quartiers d’être plus audibles. Le patrimoine bâti a lui-même beaucoup plus de valeur que ne le laisse entendre la critique convenue des tours et des barres. N’oublions pas que beaucoup des quartiers qui font aujourd’hui le bonheur des « bobos » étaient considérés, il y a à peine cinquante ans, comme des cloaques qu’il fallait raser. La critique de l’architecture et de l’urbanisme est souvent un moyen de déplacer sur un terrain symboliquement moins conflictuel les luttes entre groupes sociaux [31]. Ainsi, lorsqu’on rase une « barre qui défigure le quartier », l’objectif est généralement de reconstruire des logements en accession à la propriété pour « faire revenir les classes moyennes ».

Concluons donc par l’énoncé de la question qui demeure centrale : la reconnaissance sociale et politique des quartiers populaires [32]. Le discours sur la mixité fait des quartiers populaires des espaces pathologiques. Ce faisant, la société renvoie aux habitants de ces quartiers une image d’eux-mêmes qui est d’une grande violence symbolique. Être constamment désignés comme les habitants de « quartiers difficiles » ou de « zones de non droit » n’aide pas à se sentir reconnus : on ressent plutôt le mépris. Les émeutes de 2005 ont montré l’intensité de ce sentiment, et également à quel point ce sentiment pouvait être destructeur. De manière complémentaire, considérer les quartiers populaires comme des ghettos qu’il faut éradiquer, c’est s’interdire de les reconnaître comme des acteurs politiques légitimes. On pourrait rêver que les catégories populaires aient d’autres bases que le territoire local pour se mobiliser et exister politiquement, mais la déstructuration des solidarités propres au monde ouvrier laisse peu d’autres possibilités ouvertes [33].

Documents joints

par Éric Charmes

Notes

[1] Les travaux d’Éric Maurin ont récemment rencontré un écho très fort en mettant en évidence la faible mixité des quartiers d’habitation et la vigueur des forces poussant à la ségrégation. Le titre de son ouvrage est explicite : Le Ghetto français. Enquête sur le séparatisme social, Paris, Seuil, 2004. Pour une discussion critique des thèses et de la méthodologie d’Éric Maurin, voir la note de lecture de Philippe Estèbe publiée dans Lien social et politique, n° 52, 2004, p. 162-167.

[2] D. Lapeyronnie, Ghetto urbain, Paris, Robert Laffont, 2008.

[3] Richard Florida, The Rise of the Creative Class and How it’s Transforming Work, Leisure, Community and Everyday Life, New York, Basic Books, 2002.

[4] M. Duru-Bellat, « Quelle marge de manœuvre pour l’école, dans un environnement d’inégalités ? », in S. Paugam (dir.), Repenser la solidarité, l’apport des sciences sociales, Paris, PUF, 2007, p. 678.

[5] M.-H. Bacqué, S. Fol, « Effets de quartier : enjeux scientifiques et politiques de l’importation d’une controverse », in J.-Y. Authier, M.-H. Bacqué, F. Guérin-Pace, Le Quartier. Enjeux scientifiques, actions politiques et pratiques sociales, Paris, La Découverte, 2007.

[6] Voir sur ce point la critique décapante de L. Visier, G. Zoïa, La Carte scolaire et le territoire urbain, Paris, PUF, 2008.

[7] Il est très difficile d’évaluer le nombre de familles qui n’ont pas emménagé dans un quartier à cause de la carte scolaire. Cependant, les enquêtes qualitatives montrent clairement que, pour les ménages avec enfants, la qualité de l’environnement social et des établissements scolaires est un critère très important au moment des choix résidentiels (M. Oberti, L’École dans la ville. Ségrégation, mixité, carte scolaire, Paris, Presses de Sciences Po, 2007).

[8] L. Visier, G. Zoïa, op.cit.

[9] A. Van Zanten, J.-P. Obin, La Carte scolaire, Paris, PUF, 2008.

[10] C’est notamment le cas dans la banlieue parisienne. Voir B. Maresca, « Le consumérisme scolaire et la ségrégation sociale dans les espaces résidentiels », Cahier de recherche du CREDOC, n°184, 2003.

[11] Voir sur ce point les travaux de Marie Duru-Bellat, art. cit., 2007.

[12] C’est ce que reconnaît notamment Éric Maurin dans une publication récente modulant les thèses qu’il développe dans Le Ghetto français. Dans cet ouvrage, il s’était en effet montré très critique à l’égard de la discrimination positive territoriale. Voir « La ségrégation urbaine, son intensité et ses causes », in S. Paugam (dir.), op. cit., p. 621-633.

[13] T. Piketty, L’Impact de la taille des classes et de la ségrégation sociale sur la réussite scolaire dans les écoles françaises : une estimation à partir du panel primaire 1997, rapport pour la DEP, Ministère de l’Éducation nationale, 2004. Pour une discussion des résultats de Thomas Piketty, voir le site de l’Observatoire des zones prioritaires.

[14] Voir I.M. Young, Inclusion and Democracy, Oxford, Oxford University Press, 2000, chap. 6, p. 196-235, et J. Donzelot, Quand la ville se défait. Quelle politique face à la crise des banlieues ?, Paris, Seuil, 2006.

[15] Nous nous inspirons ici de T. Kirzbaum, Rénovation urbaine. Les leçons américaines, Paris, PUF, 2008.

[16] R. Putnam, Bowling Alone. The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon & Schuster, 2000.

[17] P. Genestier, J.-L. Laville, « Au-delà du mythe républicain – Intégration et socialisation », Le Débat, n°82, décembre 1994, p. 154-172.

[18] Pour un panorama des débats scientifiques suscités par ces questions voir J.-Y. Authier, M.-H. Bacqué, F. Guérin-Pace, op. cit., et T. Kirzbaum, op. cit.

[19] F. Dubet, D. Lapeyronnie, Les Quartiers d’exil, Paris, Seuil, 1992.

[20] D. Lapeyronnie, op. cit., 2008.

[21] Un tramway est toutefois en projet.

[22] C’est ce que suggère Thomas Kirzbaum à partir de l’exemple des Etats-Unis (op. cit.).

[23] Pour une position de ce type, voir J. Donzelot, op. cit., 2006.

[24] S. Low, Behind the Gates. Life, Security and the Pursuit of Happiness in Fortress America, New York, Routledge, 2003.

[25] Sur cette vision de la ville et des espaces publics, voir I. Joseph, Le Passant considérable : essai sur la dispersion de l’espace public, Paris, Librairie des Méridiens, 1984.

[26] A. Amin, « Collective culture and urban public space », City, vol. 12, n° 1, 2008, p. 5-24.

[27] C. Lelévrier, « Les mixités sociales », Problèmes politiques et sociaux, La Documentation française, n° 929, 2006 ; A. Villechaise-Dupont, Amère Banlieue. Les Gens des grands ensembles, Paris, Grasset, 2000.

[28] M. Lieber, Genre, violences et espaces publics. La vulnérabilité des femmes en question, Paris, Presses de Sciences Po, 2008.

[29] Paris, Payot, 1993, première édition allemande en 1962, sous le titre Strukturwandel der Öffentlichkeit.

[30] H. et M. Hatzfeld, N. Ringart, Quand la marge est créatrice. Les interstices urbains initiateurs d’emploi, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1998 ; N. Tafferant, Le Bizness. Une économie souterraine, Paris, PUF, 2007.

[31] Voir É. Charmes, La Rue, village ou décor ? Parcours dans deux rues de Belleville, Grâne, Créaphis, 2006, chap. 1. Voir aussi S. Zukin, Landscapes of Power. From Detroit to Disney World, Berkeley, University of California Press, 1991.

[32] Sur l’importance de cette question voir A. Honneth, La Société du mépris, Paris, La Découverte, 2006.

[33] Sur ces questions voir les réflexions de D. Merklen, « Le quartier et la barricade : le local comme lieu de repli et base du rapport au politique dans la révolte populaire en Argentine », L’Homme et la société, 143-144, p. 143-164.