mardi 14 juillet 2009

LA CLASSE OUVRIERE EN VACANCES REGARDE LE TOUR DE FRANCE DES LICENCIEMENTS

La classe ouvrière a bien laissé passer deux guerres mondiales, elle peut encore plus sereinement regarder passer les charrettes de licenciements. Elle peut attendre les consignes syndicales pour la rentrée d’automne, comme les élections cantonales l’année prochaine.

La classe ouvrière bâfre sur le bord des routes, applaudit les coureurs dopés. Les enfants de la classe ouvrière se battent pour attraper un porte-clés ou le bidon usagé d’un homme-sandwich. La classe ouvrière a branché la télé portative, écran plasma, sur la batterie du camping-car et peut continuer à suivre Fort Boyard, même s’il pleut des cordes sur Châtellerault.

Allongé sur son transat un vacancier prolétaire (syndiqué et vacciné contre la grippe porcine) pouvait lire début juillet la description d’une mise en scène syndicale pour la télé des campings :

« Pour la fête nationale, ils auraient pu faire sauter l’usine. Ils ont décidé d’attendre un peu. Quinze jours de rab, «mais pas un de plus», prévient un délégué syndical du sous-traitant automobile New Fabris, basé à Châtellerault, dans la Vienne. Deux semaines de plus pour que le gouvernement et les donneurs d’ordre - Renault et PSA - trouvent 30 000 euros pour chacun des 366 salariés licenciés suite à la liquidation de l’entreprise, prononcée le 16 juin. Sinon, «on fait tout péter», rigole un ex-employé, en montrant aux journalistes les bouteilles de gaz disséminées tout autour du bâtiment. New Fabris, un plan social de plus, que les salariés concernés ont décidé de médiatiser, pour «ne pas crever en silence», explique l’un d’eux. Un plan social dramatisé, qui n’enlève rien à la douleur vécue par les employés, et qui interroge sur les rapports entre grosses entreprises et sous-traitants, entre salariés d’en haut et petites mains d’en bas.(…) En attendant, la mise en scène est parfaite. Enlevées des chariots élévateurs, les bombonnes de gaz ont été placées en hauteur, à l’entrée de l’usine, et vaguement reliées à un fil, qui lui-même… pend dans le vide. De belles images pour les télés et photographes, venus en masse depuis dimanche, jour où l’AFP a relaté leur nouvel ultimatum. «On ne comprend pas vraiment, car depuis deux semaines déjà, on menace de tout faire sauter, et c’est seulement maintenant que la presse débarque», s’étonne Guy Eyermann, délégué syndical CGT, qui s’interrompt pour répondre au téléphone à un journaliste britannique ». Des vraies vedettes nos bonzes de la « propagande par le fait » !

SOUS-TRAITANCE SOCIALE, NOUVELLE THEORIE SYNDICALE

En matière de spécificité régionale, corporative et industrielle les syndicalistes de vrais sociologues de base, comme l’explique le journaliste, qui poursuit l’analyse du cas des « New Fabris » : « Ce mélange des frontières, entre deux sociétés effectivement distinctes, entre de gros constructeurs automobiles et leur sous-traitant, fait rejaillir chez les salariés un sentiment de «sous-traitance sociale». «Quand des grosses boîtes licencient, ou seulement même usent du chômage partiel, les caméras sont tout de suite là, explique Patrick, de Force Ouvrière. Mais pour nous, il faut une menace d’explosion pour crever l’écran médiatique». Les «petits» PSE, et surtout les licenciements personnels, sont pourtant les plus nombreux. Et si les CDD et autres intérimaires restent encore silencieux, cette crise, en dehors des gros plans sociaux médiatisés, touche avant tout les plus précaires et les salariés des sous-traitants. Ce qui n’empêche pas le sentiment d’appartenance à l’entreprise. «Esquinter les machines, c’est pas dans notre habitude», dit un salarié de New Fabris. (…) « La menace - très virtuelle - d’explosion, tout comme la destruction symbolique de machines obsolètes, révèle ainsi un rapport quasi patrimonial à l’outil de travail. Entre actionnaires-comète et salariés «qui ont tout donné, en travaillant les week-ends et la nuit pendant des années», comme le souligne Dominique Duval, délégué FO, à qui appartient l’entreprise ? C’est aussi une des questions soulevées par la crise d’une économie qui a peut-être atteint les limites de sa financiarisation. «Cette boîte, c’est notre vie, c’est tout pour nous, plus encore que pour l’actionnaire, dit Christian, 38 ans d’ancienneté. En la fermant, c’est finalement nous qu’ils tuent.»

On ne nous dit pas la fonction syndicale du dernier aliéné qui vient de parler : il est syndiqué CGT, pense que la vie ouvrière est « dans la boite » et veut être enterré « dans la boite ».

ET L’EXPLOSION DE LA SOLIDARITE ?

Je m’insère dans les flux d’internautes avec cette remarque :

« Que font les syndicats de Renault et PSA, leurs bonzes bronzent au soleil?
Après que les pompiers sociaux Chérèque et Thibault et Mailly aient préventivement bien mouillé le terrain social par deux barnums "grève générale d'un jour et sans lendemain", on a droit au spectacle désolant d'ouvriers isolés et jetés au désespoir. C'est pas ce cinéma de menace à la bonbonne de gaz - imaginé sans doute par un syndicaliste de base borné - qui va fournir la solution. Ce qui intéresse les journalistes payés par le pouvoir sent toujours la merde! Nous sommes conviés cet été à être les spectateurs de notre propre déchéance dans un scénario "spectaculaire" mais pas plus subversif qu'une manif bastille-république ou vice-versa! La vraie solidarité entre travailleurs doit passer par-dessus le dos des complices syndicaux du gouvernement. Bien joué bonzes et ministres pour la période vacancière! Si vos coups continuent à pleuvoir: rendez-vous en octobre! »

Cette remarque est très vite noyée dans les délires des uns et des autres à la queue leu leu, sans qu’aucune synthèse ne vienne rationaliser cette débauche d’avis. Là est le secret de la démocratie parlementaire et journalistique : 1. Vous avez le droit de tout dire et même n’importe quoi pourvu que cela alimente le flot des colonnes informatiques que plus personne ne lit au-delà de trois messages ; 2. Si le sujet est délicat, c’est fermé aux commentaires (dans la mesure où cela relève du domaine d’Etat, de campagne de bourrage comme pour l’affaire Fofana, dont la relance sert à inventer une fausse nouvelle affaire Dreyfus).

CONSTERNANT

Le flot des commentaires révèle le niveau de crétinisme rarement atteint par la classe ouvrière en vacances, sans compter le nombre de neuneus impubères qui expriment tant d’insanités que cela vient noyer toute discussion sérieuse. Une variété de stalinien nationaliste me répond que les « syndicats ne sont pas si cons que je crois… qu’ils sont bien conscients que la menace des explosifs est stupide et… va desservir les manifs ultérieures… qu'on a du mal à investir en France à cause de Sarko...". Je ne peux répondre à cet imbécile avec le système filtré de Libé-totalitaire. Or, les syndicats sont les inventeurs de cette stratégie qui vise à isoler et défaire un peu plus les ouvriers ! (cf. vous venez de le lire exactement décrit par le plumitif de Libé).

Un autre propose l’exemple lamentable de LIP : on produit, on se vend, on se fait virer au bout du compte et seuls sont recasés les chefs syndicaux !

Celui-là propose une unité des sous-traitants des « contis » aux « news fabris » !

On en est bien marri et tout confis !

Même en période révolutionnaire, chers lecteurs, ne vous attendez ni à une discussion démocratique, ni intelligente ni révolutionnaire sur la Toile. La Toile a la particularité de favoriser la lâcheté individuelle, la bêtise individuelle, les diarrhées intellectuelles, etc.

Or, en AG, cela est impossible, une assemblée de prolétaires coupe court très vite aux éventuels délires, sans compter que les impubères restent à l’entrée ou font profil bas.

LE POUVOIR NE NOUS LAISSE POUR L’INSTANT QUE LA VIOLENCE DE RUE ET L’EXPRESSION DESORDONNEE DANS L’OCEAN INCONSISTANT DU WEB

LE WEB EST UNE TACHE DE SANG INTELLECTUELLE QU’AUCUNE MER DU MONDE NE POURRAIT LAVER

(ben oui je fais un peu de poésie en période estivale comme d’autres regardent pisser Contador)

lundi 6 juillet 2009

Darwinisme et marxisme

Par Anton Pannekoek (1912)

I. Le darwinisme

Peu de scientifiques ont autant marqué la pensée de la deuxième moitié du 19e siècle que Darwin et Marx. Leurs apports ont révolutionné la conception que les masses se faisaient du monde. Pendant des décennies, leurs noms ont été sur toutes les bouches et leurs travaux sont au centre des luttes intellectuelles qui accompagnent les luttes sociales d’aujourd’hui. La raison en réside dans le contenu hautement scientifique de ces travaux.

L’importance scientifique du marxisme de même que du darwinisme réside dans leur fidélité rigoureuse à la théorie de l’évolution, portant, pour l’un, sur le domaine du monde organique, celui des objets animés, pour l’autre, sur le domaine de la société. Cette théorie de l’évolution n’était cependant nullement nouvelle : elle avait eu ses avocats avant Darwin et Marx ; le philosophe Hegel en avait même fait le point central de sa philosophie. Il est donc nécessaire d’examiner de près les apports de Darwin et de Marx dans ce domaine.

La théorie suivant laquelle les plantes et les animaux se sont développés les uns à partir des autres se rencontre pour la première fois au 19e siècle. Auparavant, à la question : “D’où viennent les milliers et les centaines de milliers de différentes sortes de plantes et d’animaux que nous connaissons ?”, on répondait : “Aux temps de la création, Dieu les a tous créés, chacun selon son espèce”. Cette théorie primitive était conforme à l’expérience acquise et aux meilleures données qui étaient disponibles sur le passé. Selon ces données, toutes les plantes et tous les animaux connus avaient toujours été identiques. Sur le plan scientifique, l’expérience était exprimée de la façon suivante : “Toutes les espèces sont invariables parce que les parents transmettent leurs caractéristiques à leurs enfants”.

Cependant, du fait de certaines particularités parmi les plantes et les animaux, il devint nécessaire d’envisager une autre conception. Aussi ces particularités ont-elles été joliment organisées selon un système qui fut d’abord établi par le scientifique suédois Linné. Selon ce système, les animaux sont divisés en règnes (phylum), eux-mêmes divisés en classes, les classes en ordres, les ordres en familles, les familles en genres, chaque genre contenant des espèces. Plus les caractéristiques des êtres vivants sont semblables, plus, dans ce système, ils sont proches les uns des autres, et plus le groupe auquel ils appartiennent est petit. Tous les animaux classés comme mammifères présentent les mêmes caractéristiques générales dans leur forme corporelle. Les animaux herbivores, les carnivores et les singes qui appartiennent à des ordres différents, sont à nouveau différenciés. Les ours, les chiens et les chats, qui sont des animaux carnivores, ont beaucoup plus de points communs dans leur forme corporelle qu’ils n’en ont avec les chevaux ou les singes. Cette similarité augmente de façon évidente quand on examine des variétés de même espèce ; le chat, le tigre et le lion se ressemblent à bien des égards et diffèrent des chiens et des ours. Si nous quittons la classe des mammifères pour nous tourner vers d’autres classes, comme celles des oiseaux ou des poissons, nous trouvons de plus grandes différences entre les classes qu’au sein d’une classe. Il persiste cependant toujours une ressemblance dans la formation du corps, du squelette et du système nerveux. Ces caractéristiques disparaissent quand nous quittons cette division principale qui embrasse tous les vertébrés, pour nous tourner vers les mollusques (animaux à corps mou) ou les polypes.

L’ensemble du monde animal peut donc être organisé en divisions et subdivisions. Si chaque espèce différente d’animal avait été créée totalement indépendamment des autres, il n’y aurait aucune raison pour que de telles catégories existent. Il n’y aurait aucune raison pour qu’il n’y ait pas de mammifères à six pattes. Il faudrait donc supposer qu’au moment de la création, Dieu aurait suivi le plan du système de Linné et aurait tout créé selon ce plan. Heureusement, nous disposons d’une autre explication. La similarité dans la construction du corps peut être due à un vrai rapport de parenté. Selon cette conception, la similarité des particularités indique dans quelle mesure le rapport est proche ou éloigné, tout comme la ressemblance entre frères et sœurs est plus grande qu’entre parents plus éloignés. Les espèces animales n’ont donc pas été créées de façon individuelle, mais sont descendues les unes des autres. Elles forment un tronc qui a commencé sur des bases simples et qui s’est continuellement développé ; les dernières branches, les plus minces, sont constituées par les espèces existant aujourd’hui. Toutes les espèces de chats descendent d’un chat primitif qui, comme le chien primitif et l’ours primitif, est le descendant d’un certain type primitif d’animal carnivore. L’animal carnivore primitif, l’animal à sabots primitif et le singe primitif sont descendus d’un mammifère primitif, etc.

Cette théorie de la filiation a été défendue par Lamarck et par Geoffroy St. Hilaire. Cependant, elle n’a pas rencontré l’approbation générale. Ces naturalistes n’ont pas pu prouver la justesse de cette théorie et, par conséquent, elle est restée à l’état d’hypothèse, de simple supposition. Mais lorsque Darwin est arrivé, avec son oeuvre principale, L’Origine des Espèces, celle-ci a frappé les esprits comme un coup de tonnerre ; sa théorie de l’évolution a été immédiatement acceptée comme une vérité hautement démontrée. Depuis lors, la théorie de l’évolution est devenue inséparable du nom de Darwin. Pourquoi en est-il ainsi ?

C’est en partie dû au fait qu’avec l’expérience, on a accumulé de plus en plus de matériel à l’appui de cette théorie. On a trouvé des animaux qu’on ne pouvait pas situer clairement dans la classification, comme les mammifères ovipares, des poissons ayant des poumons, et des animaux vertébrés sans vertèbres. La théorie de la filiation affirmait que c’étaient simplement des vestiges de la transition entre les groupes principaux. Les fouilles ont révélé des restes fossilisés qui semblaient différents des animaux vivant de nos jours. Ces restes se sont en partie avérés être les formes primitives des animaux de notre époque et ont montré que les animaux primitifs ont graduellement évolué pour devenir les animaux d’aujourd’hui. Puis la théorie cellulaire s’est développée ; chaque plante, chaque animal se compose de millions de cellules et s’est développé par division et différentiation incessantes à partir de cellules uniques. Une fois arrivé aussi loin, penser que les organismes les plus développés sont descendus d’êtres primitifs constitués d’une seule cellule, n’apparaissait plus comme aussi étrange.

Toutes ces nouvelles expériences, cependant, ne pouvaient pas élever la théorie à un niveau de vérité démontrée. La meilleure preuve de l’exactitude de cette théorie aurait été de pouvoir observer de nos yeux une véritable transformation d’une espèce animale en une autre. Mais c’est impossible. Comment donc démontrer qu’une espèce animale se transforme en d’autres ? On peut le faire en montrant la cause, la force qui propulse un tel développement. Cela, Darwin l’a fait. Darwin a découvert le mécanisme du développement animal et, ce faisant, il a prouvé que, dans certaines conditions, certaines espèces animales se transformaient nécessairement en d’autres espèces animales. Nous allons maintenant clarifier ce mécanisme.

Son principal fondement est la nature de la transmission, le fait que les parents transmettent leurs particularités à leurs enfants mais, qu’en même temps, les enfants divergent de leurs parents à certains égards et diffèrent également entre eux. C’est pour cette raison que les animaux de la même espèce ne sont pas tous semblables, mais diffèrent dans toutes les directions à partir d’un type moyen. Sans cette variation, il serait totalement impossible qu’une espèce animale se transforme en une autre. Ce qui est nécessaire à la formation d’une nouvelle espèce, c’est que la divergence à partir du type central grandisse et qu’elle se poursuive dans la même direction jusqu’à devenir si importante que le nouvel animal ne ressemble plus à celui dont il est descendu. Mais quelle est cette force qui susciterait une variation croissante toujours dans la même direction ?

Lamarck a déclaré que le changement était dû à l’usage et à l’utilisation intense de certains organes ; qu’à cause de l’exercice continu de certains organes, ceux-ci se perfectionnaient de plus en plus. Tout comme les muscles des jambes des hommes se renforcent à courir beaucoup, de la même manière le lion a acquis des pattes puissantes et le lièvre des pattes véloces. De la même manière, les girafes ont développé leur long cou pour atteindre et manger les feuilles des arbres ; à force d’étendre leur cou, certains animaux à cou court ont développé un long cou de girafe. Pour beaucoup, cette explication n’était pas crédible et elle ne rendait pas compte du fait que la grenouille devait être verte pour assurer sa protection.

Pour résoudre cette question, Darwin s’est tourné vers un autre champ d’expérience. L’éleveur et l’horticulteur sont capables de développer de façon artificielle de nouvelles races et de nouvelles variétés. Quand un horticulteur veut développer, à partir d’une certaine plante, une variété ayant de grandes fleurs, tout ce qu’il doit faire est de supprimer, avant maturité, toutes les plantes ayant de petites fleurs et préserver celles qui en ont des grandes. S’il répète ceci pendant quelques années d’affilée, les fleurs seront toujours plus grandes, parce que chaque nouvelle génération ressemble à la précédente, et notre horticulteur, ayant toujours sélectionné les plus grandes d’entre les grandes, dans un but de propagation, réussit à développer une plante ayant des fleurs très grandes. Par une telle action, parfois délibérée et parfois accidentelle, les hommes ont développé un grand nombre de races de nos animaux domestiques qui diffèrent de leur forme d’origine bien davantage que les espèces sauvages ne diffèrent entre elles.

Si nous demandions à un éleveur de développer un animal à cou long à partir d’un animal à cou court, cela ne lui semblerait pas impossible. Tout ce qu’il devrait faire, ce serait de sélectionner ceux ayant des cous relativement plus longs, de les croiser, de supprimer les jeunes aux cous rétrécis et de croiser à nouveau ceux qui ont un long cou. S’il répétait ceci à chaque nouvelle génération, le résultat serait que le cou deviendrait toujours plus long et qu’il obtiendrait un animal ressemblant à la girafe.

Ce résultat est atteint parce qu’il y a une volonté définie avec un objectif défini, qui, dans le but d’élever une certaine variété, choisit certains animaux. Dans la nature, il n’existe pas une telle volonté et toutes les variations vont être atténuées par le croisement ; il est donc impossible qu’un animal continue à s’écarter du tronc commun original et poursuive dans la même direction jusqu’à devenir une espèce entièrement différente. Quelle est donc la force, dans la nature, qui sélectionne les animaux comme le fait un éleveur ?

Darwin a médité longtemps sur ce problème avant de trouver sa solution dans la “lutte pour l’existence”. Dans cette théorie, nous avons un reflet du système productif de l’époque où Darwin a vécu, parce que c’est le combat de la concurrence capitaliste qui lui a servi de modèle pour la lutte pour l’existence qui prévalait dans la nature. Ce n’est pas grâce à ses propres observations que cette solution s’est présentée à lui. Elle lui est venue de sa lecture des travaux de l’économiste Malthus. Malthus a essayé d’expliquer que c’est parce que la population augmente beaucoup plus rapidement que les moyens de subsistance existants qu’il y a tant de misère, de famine et de privations dans notre monde bourgeois. Il n’y a pas assez de nourriture pour tous : les individus doivent donc lutter les uns contre les autres pour leur existence, et beaucoup d’entre eux succombent dans cette lutte. Avec cette théorie, la concurrence capitaliste comme la misère existante étaient déclarées loi naturelle inévitable. Dans son autobiographie, Darwin déclare que c’est le livre de Malthus qui l’a incité à penser à la lutte pour l’existence.

En octobre 1838, c’est-à-dire quinze mois après que j’eus commencé mon enquête systématique, il m’arriva de lire, pour me distraire, l’essai de Malthus sur la Population ; et comme j’étais bien préparé, du fait de mes observations prolongées sur les habitudes des animaux et des plantes, à apprécier la présence universelle de la lutte pour l’existence, je fus soudain frappé par l’idée que dans ces circonstances, les variations favorables auraient tendance à être préservées, et les défavorables à être anéanties. Le résultat de cela serait la formation de nouvelles espèces. J’avais donc trouvé là, enfin, une théorie pour travailler.

C’est un fait que l’augmentation des naissances chez les animaux excède celle de la quantité de nourriture nécessaire à leur subsistance. Il n’y a aucune exception à la règle suivant laquelle le nombre des êtres organiques tend à croître à une telle vitesse que notre terre serait rapidement débordée par la descendance d’un seul couple, si une partie de celle-ci n’était pas détruite. C’est pour cette raison qu’une lutte pour l’existence doit survenir. Chaque animal tente de vivre, fait de son mieux pour manger et cherche à éviter d’être mangé par d’autres. Avec ses particularités et ses armes spécifiques, il lutte contre tout le monde antagonique, contre les animaux, contre le froid, la chaleur, la sécheresse, les inondations, et d’autres circonstances naturelles qui peuvent menacer de le détruire. Par-dessus tout, il lutte contre les animaux de sa propre espèce, qui vivent de la même manière, possèdent les mêmes caractéristiques, utilisent les mêmes armes et vivent de la même alimentation. Cette lutte n’est pas directe ; le lièvre ne lutte pas directement contre le lièvre, ni le lion contre le lion à moins que ce soit une lutte pour la femelle – mais c’est une lutte pour l’existence, une course, une lutte compétitive. Tous ne peuvent atteindre l’âge adulte ; la plupart sont détruits, et seuls ceux qui remportent la course survivent. Mais quels sont ceux qui l’emportent ? Ceux qui, par leurs caractéristiques, par leur structure corporelle sont plus aptes à trouver de la nourriture ou échapper à l’ennemi ; en d’autres termes, ceux qui sont les mieux adaptés aux conditions existantes survivront. “Puisqu’il y a toujours plus d’individus qui naissent que de survivants, le combat pour la survie doit sans cesse recommencer et la créature qui possède un certain avantage par rapport aux autres survivra mais, comme ses caractéristiques particulières sont transmises aux nouvelles générations, c’est la nature elle-même qui choisit, et la nouvelle génération surgira avec des caractéristiques différentes de la précédente.

Ici nous avons un autre schéma pour comprendre l’origine de la girafe. Quand l’herbe ne pousse pas dans certains endroits, les animaux doivent se nourrir des feuilles des arbres, et tous ceux dont le cou est trop court pour atteindre ces feuilles vont périr. C’est la nature elle-même qui fait la sélection et la nature sélectionne seulement ceux qui ont de longs cous. Par référence à la sélection réalisée par l’éleveur, Darwin a appelé ce processus “la sélection naturelle”.

Ce processus produit nécessairement de nouvelles espèces. Puisqu’il naît trop d’individus d’une même espèce, plus que les réserves de nourriture n’en permettent la subsistance, ils tentent en permanence de s’étendre sur une superficie plus vaste. Afin de se procurer leur nourriture, ceux qui vivent dans les bois vont vers les prairies, ceux qui vivent sur le sol vont dans l’eau, et ceux qui vivent sur la terre grimpent dans les arbres. Dans ces nouvelles conditions, une aptitude ou une variation est souvent appropriée alors qu’elle ne l’était pas avant, et elle se développe. Les organes changent avec le mode de vie. Ils s’adaptent aux nouvelles conditions et, à partir de l’ancienne espèce, une nouvelle se développe. Ce mouvement continu des espèces existantes se ramifiant en de nouvelles branches aboutit à l’existence de ces milliers d’animaux différents qui vont se différencier toujours plus.

De même que la théorie darwinienne explique ainsi la filiation générale des animaux, leur transmutation et leur formation à partir des êtres primitifs, elle explique, en même temps, l’adaptation merveilleuse qui existe dans toute la nature. Auparavant, cette merveilleuse adaptation ne pouvait s’expliquer que par la sage intervention de Dieu. Maintenant, cette filiation naturelle est clairement comprise. Car cette adaptation n’est rien d’autre que l’adaptation aux moyens d’existence. Chaque animal et chaque plante sont exactement adaptés aux circonstances existantes, car tous ceux qui y sont moins conformes, sont moins adaptés et sont exterminés dans la lutte pour l’existence. Les grenouilles vertes, qui proviennent des grenouilles brunes, doivent préserver leur couleur protectrice, car toutes celles qui dévient de cette couleur sont plus vite découvertes par leurs ennemis et sont détruites, ou elles éprouvent des difficultés plus grandes pour se nourrir et périssent.

C’est de cette façon que Darwin nous a montré, pour la première fois, que les nouvelles espèces se sont toujours formées à partir des anciennes. La théorie transformiste, qui n’était jusque là qu’une simple présomption induite à partir de nombreux phénomènes qu’on ne pouvait bien expliquer d’aucune autre façon, a gagné ainsi la certitude d’un fonctionnement nécessaire de forces spécifiques et que l’on pouvait prouver. C’est une des raisons principales pour laquelle cette théorie s’est imposée aussi rapidement dans les discussions scientifiques et a attiré l’attention du public.

II. Le marxisme

Lorsqu’on se penche sur le marxisme, nous voyons immédiatement une grande ressemblance avec le darwinisme. Comme avec Darwin, l’importance scientifique du travail de Marx consiste en ceci qu’il a découvert la force motrice, la cause du développement social. Il n’a pas eu à démontrer qu’un tel développement avait lieu ; chacun savait que, depuis les temps les plus primitifs, de nouvelles formes sociales avaient toujours supplanté les anciennes ; mais les causes et les buts de ce développement restaient inconnus.

Dans sa théorie, Marx est parti des connaissances dont il disposait à son époque. La grande révolution politique qui a conféré à l’Europe l’aspect qu’elle a, la révolution française, était connue de chacun pour avoir été une lutte pour la suprématie, menée par la bourgeoisie contre la noblesse et la royauté. Après cette lutte, de nouvelles luttes de classes ont vu le jour. La lutte menée en Angleterre par les capitalistes industriels contre les propriétaires fonciers dominait la politique ; en même temps, la classe ouvrière se révoltait contre la bourgeoisie. Quelles étaient ces classes ? En quoi différaient-elles les unes des autres ? Marx a montré que ces distinctions de classe étaient dues aux différentes fonctions que chacune jouait dans le processus productif. C’est dans le processus de production que les classes ont leur origine, et c’est ce processus qui détermine à quelle classe on appartient. La production n’est rien d’autre que le processus de travail social par lequel les hommes obtiennent leurs moyens de subsistance à partir de la nature. C’est cette production des biens matériels nécessaire à la vie qui constitue le fondement de la société et qui détermine les relations politiques, les luttes sociales et les formes de la vie intellectuelle.

Les méthodes de production n’ont cessé de changer au cours du temps. D’où sont venus ces changements ? La façon de travailler et les rapports de production dépendent des outils avec lesquels les gens travaillent, du développement de la technique et des moyens de production en général. C’est parce qu’au Moyen-Âge on travaillait avec des outils rudimentaires, alors qu’aujourd’hui on travaille avec des machines gigantesques, qu’on avait à cette époque le petit commerce et le féodalisme, alors que maintenant on a le capitalisme. C’est également pour cette raison que, au Moyen-Âge, la noblesse féodale et la petite bourgeoisie étaient les classes les plus importantes, alors que maintenant la bourgeoisie et le prolétariat constituent les classes principales.

C’est le développement des outils, de ce matériel technique que les hommes mettent en oeuvre, qui est la cause principale, la force motrice de tout le développement social. Il va de soi que les hommes essayent toujours d’améliorer ces outils de sorte que leur travail soit plus facile et plus productif, et la pratique qu’ils acquièrent en utilisant ces outils, les amène à son tour à développer et perfectionner leur pensée. En raison de ce développement, un progrès, lent ou rapide, de la technique a lieu, qui transforme en même temps les formes sociales du travail. Ceci conduit à de nouveaux rapports de classe, à des institutions sociales nouvelles et à de nouvelles classes. En même temps, des luttes sociales, c’est-à-dire politiques, surgissent. Les classes qui dominaient dans l’ancien procès de production, tentent de préserver artificiellement leurs institutions, alors que les classes montantes cherchent à promouvoir le nouveau procès de production ; et en menant des luttes de classe contre la classe dirigeante et en conquérant le pouvoir, elles préparent le terrain pour un nouveau développement sans entrave de la technique.

Ainsi la théorie de Marx a révélé la force motrice et le mécanisme du développement social. Ce faisant, elle a montré que l’histoire n’est pas quelque chose erratique, et que les divers systèmes sociaux ne sont pas le résultat du hasard ou d’événements aléatoires, mais qu’il existe un développement régulier dans une direction définie. Il a aussi prouvé que le développement social ne cesse pas avec notre système, parce que la technique se développe continuellement.

Ainsi, les deux enseignements, celui de Darwin et celui de Marx, l’un dans le domaine du monde organique et l’autre dans le champ de la société humaine, ont élevé la théorie de l’évolution au niveau d’une science positive.

De ce fait, ils ont rendu la théorie de l’évolution acceptable pour les masses en tant que conception de base du développement social et biologique.

III. Le marxisme et la lutte de classe

Bien qu’il soit vrai que, pour qu’une théorie ait une influence durable sur l’esprit humain, elle doive avoir une valeur hautement scientifique, cela n’est cependant pas suffisant. Il est très souvent arrivé qu’une théorie scientifique de la plus grande importance pour la science, ne suscite aucun intérêt, sinon pour quelques hommes instruits. Tel fut le cas, par exemple, de la théorie de l’attraction universelle de Newton. Cette théorie est la base de l’astronomie, et c’est grâce à cette théorie que nous connaissons les astres et pouvons prévoir l’arrivée de certaines planètes et des éclipses. Cependant, lorsque la théorie de Newton sur l’attraction universelle est apparue, seuls quelques scientifiques anglais y ont adhéré. Les grandes masses n’ont prêté aucune attention à cette théorie. Elle n’a été connue des masses qu’avec un livre populaire de Voltaire, écrit un demi-siècle plus tard.

Il n’y a rien étonnant à cela. La science est devenue une spécialité pour un certain groupe d’hommes instruits, et ses progrès ne concernent que ces derniers, tout comme la fonderie est la spécialité du forgeron, et toute amélioration dans la fonderie du fer ne concerne que lui. Seule une connaissance dont tout le monde peut se servir et qui s’avère être une nécessité vitale pour tous peut gagner l’adhésion des grandes masses. Donc quand nous voyons qu’une théorie scientifique suscite enthousiasme et passion dans les grandes masses, ceci peut être attribué au fait que cette théorie leur sert d’arme dans la lutte de classe. Car c’est la lutte de classe qui mobilise la grande majorité de la société.

On peut constater cela de la façon la plus claire avec le marxisme. Si les enseignements économiques de Marx étaient sans importance pour la lutte de classe moderne, seuls quelques économistes professionnels y consacreraient du temps. Mais du fait que le marxisme sert d’arme aux prolétaires dans leur lutte contre le capitalisme, les luttes scientifiques se concentrent sur cette théorie. C’est grâce au service que cette dernière leur a rendu que des millions de personnes honorent le nom de Marx alors qu’elles connaissent pourtant très peu ses travaux, et que ce nom est méprisé par des milliers d’autres qui ne comprennent rien à sa théorie. C’est grâce au grand rôle que la théorie marxiste joue dans la lutte de classe que celle-ci est assidûment étudiée par les grandes masses et qu’elle domine l’esprit humain.

La lutte de classe prolétarienne existait avant Marx, car elle est le fruit de l’exploitation capitaliste. Il était tout à fait naturel que les ouvriers, étant exploités, pensent à un autre système de société où l’exploitation serait abolie et le revendiquent. Mais tout ce qu’ils pouvaient faire était de l’espérer et d’en rêver. Ils n’étaient pas certains qu’il puisse advenir. Marx a donné au mouvement ouvrier et au socialisme une fondation théorique. Sa théorie sociale a montré que les systèmes sociaux se développaient en un mouvement continu au sein duquel le capitalisme ne constituait qu’une forme temporaire. Son étude du capitalisme a montré que, du fait du perfectionnement constant de la technique, le capitalisme doit nécessairement céder la place au socialisme. Ce nouveau système de production ne peut être établi que par les prolétaires dans leur lutte contre les capitalistes dont l’intérêt est de maintenir l’ancien système de production. Le socialisme est donc le fruit et le but de la lutte de classe prolétarienne.

Grâce à Marx, la lutte de classe prolétarienne a pris une forme entièrement différente. Le marxisme est devenu une arme entre les mains des prolétaires ; à la place de vagues espoirs, il leur a donné un but positif et, en mettant clairement en évidence le développement social, il a donné de la force au prolétariat et, en même temps, il a créé la base pour la mise en oeuvre d’une tactique correcte. C’est à partir du marxisme que les ouvriers peuvent prouver le caractère transitoire du capitalisme ainsi que la nécessité et la certitude de leur victoire. En même temps, le marxisme a balayé les anciennes visions utopiques selon lesquelles le socialisme serait instauré grâce à l’intelligence et à la bonne volonté de l’ensemble des hommes sages, qui considéraient le socialisme comme une revendication de justice et de morale ; comme si l’objectif était d’établir une société infaillible et parfaite. La justice et la morale changent avec le système de production, et chaque classe s’en fait une conception différente. Le socialisme ne peut être obtenu que par la classe qui a intérêt au socialisme et ce n’est pas question de l’établissement d’un système social parfait, mais d’un changement dans les méthodes de production, menant à une étape supérieure, c’est-à-dire à la production sociale.

Puisque la théorie marxiste du développement social est indispensable aux prolétaires dans leurs luttes, les prolétaires cherchent à l’intégrer dans leur être ; elle domine leur pensée, leurs sentiments, toute leur conception du monde. Puisque le marxisme est la théorie du développement social, au sein duquel nous nous trouvons, le marxisme se tient donc à l’épicentre des grands combats intellectuels qui accompagnent notre révolution économique.

IV. Le darwinisme et la lutte de classe

Le fait que le marxisme a acquis son importance et sa position uniquement grâce au rôle qu’il occupe dans la lutte de classe prolétarienne est connu de tous. Avec le darwinisme, en revanche, les choses semblent différentes à un observateur superficiel, parce que le darwinisme traite d’une nouvelle vérité scientifique qui doit faire face à l’ignorance et aux préjugés religieux. Pourtant il n’est pas difficile de voir qu’en réalité, le darwinisme a dû subir les mêmes vicissitudes que le marxisme. Le darwinisme n’est pas une simple théorie abstraite qui aurait été adoptée par le monde scientifique après en avoir discuté et l’avoir mise à l’épreuve d’une façon purement objective. Non, immédiatement après son apparition, le darwinisme a eu ses avocats enthousiastes et ses adversaires passionnés ; le nom de Darwin aussi a été, soit honoré par les personnes qui avaient compris quelque chose à sa théorie, soit décrié par d’autres qui ne connaissaient rien de sa théorie sinon que «l’homme descend du singe» et qui étaient incontestablement incompétents pour juger d’un point de vue scientifique l’exactitude ou la fausseté de la théorie de Darwin. Le darwinisme aussi a joué un rôle dans la lutte de classe, et c’est à cause de ce rôle qu’il s’est répandu aussi rapidement et a eu des partisans enthousiastes et des adversaires acharnés.

Le darwinisme a servi d’instrument à la bourgeoisie dans son combat contre la classe féodale, contre la noblesse, les droits du clergé et les seigneurs féodaux. C’était une lutte entièrement différente de la lutte que mènent les prolétaires aujourd’hui. La bourgeoisie n’était pas une classe exploitée luttant pour supprimer l’exploitation. Oh non ! Ce que la bourgeoisie voulait, c’était se débarrasser des vieilles puissances dominantes qui se trouvaient en travers de sa route. La bourgeoisie voulait gouverner elle-même, et elle basait ses exigences sur le fait qu’elle était la classe la plus importante qui dirigeait l’industrie. Quels arguments pouvait lui opposer l’ancienne classe, la classe qui n’était devenue qu’un parasite inutile ? Cette dernière s’appuyait sur la tradition, sur ses anciens droits «divins». C’étaient là ses piliers. Grâce à la religion, les prêtres maintenaient la grande masse dans la soumission et la préparaient à s’opposer aux exigences de la bourgeoisie.

C’était donc pour défendre ses propres intérêts que la bourgeoisie se trouvait contrainte de saper le droit «divin» des gouvernants. Les sciences naturelles sont devenues une arme pour s’opposer à la croyance et à la tradition ; la science et les lois de la nature nouvellement découvertes ont été mises en avant ; c’est avec ces armes que la bourgeoisie a mené le combat. Si les nouvelles découvertes pouvaient montrer que ce que les prêtres enseignaient était faux, l’autorité «divine» de ces prêtres s’effriterait et les «droits divins» dont jouissait la classe féodale seraient détruits. Évidemment, la classe féodale n’a pas été vaincue seulement de cette façon ; le pouvoir matériel ne peut être renversé que par le pouvoir matériel ; mais les armes intellectuelles deviennent des armes matérielles. C’est pour cette raison que la bourgeoisie ascendante a accordé une telle importance à la science de la nature.

Le darwinisme est arrivé au bon moment. La théorie de Darwin, selon laquelle l’homme est le descendant d’un animal inférieur, détruisait tout le fondement du dogme chrétien. C’est pour cette raison que, dès que le darwinisme a fait son apparition, la bourgeoisie s’en est emparée avec beaucoup de zèle.

Ce ne fut pas le cas en Angleterre. Ici, nous voyons à nouveau à quel point la lutte de classe était importante pour la propagation de la théorie de Darwin. En Angleterre, la bourgeoisie dominait déjà depuis plusieurs siècles et, dans l’ensemble, elle n’avait aucun intérêt à attaquer ou à détruire la religion. C’est pour cette raison que, bien que cette théorie ait été largement lue en Angleterre, elle n’y a passionné personne ; elle a simplement été considérée comme une théorie scientifique sans grande importance pratique. Darwin lui-même la considérait comme telle et, de peur que sa théorie ne choque les préjugés religieux régnants, il a volontairement évité de l’appliquer immédiatement aux hommes. C’est seulement après de nombreux ajournements et après que d’autres l’aient fait avant lui, qu’il a décidé de franchir ce pas. Dans une lettre à Haeckel, il déplorait le fait que sa théorie doive heurter tant de préjugés et rencontre tant d’indifférence de sorte qu’il ne s’attendait pas à vivre assez longtemps pour la voir surmonter ces obstacles.

Mais en Allemagne, les choses étaient totalement différentes ; et Haeckel a répondu avec raison à Darwin qu’en Allemagne, la théorie darwinienne avait rencontré un accueil enthousiaste. En fait, lorsque la théorie de Darwin parut, la bourgeoisie s’apprêtait à mener une nouvelle attaque contre l’absolutisme et les junkers. La bourgeoisie libérale était dirigée par les intellectuels. Ernest Haeckel, un grand scientifique et, en outre, des plus audacieux, a immédiatement tiré dans son livre, Natürliche Schöpfungsgeschichte, les conclusions les plus audacieuses contre la religion. Ainsi, alors que le darwinisme rencontrait l’accueil le plus enthousiaste de la part de la bourgeoisie progressiste, il était aussi âprement combattu par les réactionnaires.

La même lutte eut lieu également dans d’autres pays européens. Partout, la bourgeoisie libérale progressiste devait lutter contre des forces réactionnaires. Les réactionnaires détenaient ou tentaient d’obtenir, avec l’aide de leurs soutiens religieux, le pouvoir disputé. Dans ces circonstances, même les discussions scientifiques se menaient avec l’ardeur et la passion d’une lutte de classe. Les écrits qui parurent, pour ou contre Darwin, avaient donc un caractère de polémique sociale, malgré le fait qu’ils portaient les noms d’auteurs scientifiques. Beaucoup d’écrits populaires de Haeckel, si on les considère d’un point de vue scientifique, sont très superficiels, tandis que les arguments et les protestations de ses adversaires font preuve d’une sottise incroyable dont on ne peut trouver d’équivalent que dans les arguments utilisés contre Marx.

La lutte menée par la bourgeoisie libérale contre le féodalisme n’avait pas pour objectif d’être conduite à son terme. C’était en partie dû au fait que partout, des prolétaires socialistes apparaissaient, menaçant tous les pouvoirs dominants, y compris celui de la bourgeoisie. La bourgeoisie libérale se calma et les tendances réactionnaires prirent le dessus. L’ancienne ardeur pour combattre la religion disparut complètement et, même si les libéraux et les réactionnaires se combattaient toujours les uns les autres, en réalité, ils se rapprochaient. L’intérêt pour la science comme arme dans la lutte de classe manifesté auparavant, avait entièrement disparu, tandis que la tendance réactionnaire selon laquelle les masses doivent être élevées dans la religion, devenait toujours plus prononcée.

L’évaluation de la science a également subi un changement. Auparavant, la bourgeoisie instruite avait fondé sur la science une conception matérialiste de l’univers, dans laquelle elle voyait la solution à l’énigme de celui-ci. Maintenant le mysticisme prenait le dessus ; tout ce qui avait été résolu apparut comme très insignifiant, alors que tout ce qui ne l’avait pas été, prenait une très grande importance, embrassant les plus importantes questions de la vie. Un état d’esprit fait de scepticisme, d’esprit critique et de doute a remplacé l’ancien esprit jubilatoire en faveur de la science.

Ceci se perçut également dans la position prise contre Darwin. “Que montre sa théorie? Elle laisse l’énigme de l’univers sans solution ! D’où vient cette nature merveilleuse de la transmission, d’où vient cette capacité des êtres animés à changer de façon si appropriée ?” C’est là que réside l’énigme mystérieuse de la vie qui ne peut pas être résolue avec des principes mécaniques. Que reste-t-il donc du darwinisme à la lumière de cette dernière critique ?

Naturellement, les avancées de la science ont permis de rapides progrès. La solution à un problème fait toujours apparaître de nouveaux problèmes à résoudre, qui étaient cachés sous la théorie de la transmission. Cette théorie, que Darwin avait dû accepter comme base de recherche, continuait à être étudiée, et une âpre discussion surgit au sujet des facteurs individuels du développement et de la lutte pour l’existence. Alors que quelques scientifiques portaient leur attention sur la variation qu’ils considéraient comme étant due à l’exercice et à l’adaptation à la vie (selon le principe établi par Lamarck), cette idée était expressément rejetée par des scientifiques comme Weissman et d’autres. Tandis que Darwin n’admettait que des changements progressifs et lents, de Vries découvrait des cas de variations soudaines et des sauts ayant pour résultat l’apparition soudaine de nouvelles espèces. Tout ceci, alors que se renforçait et se développait la théorie de la filiation, donnait, dans certains cas, l’impression que les nouvelles découvertes mettaient en pièces la théorie de Darwin, et chacune des nouvelles découvertes qui apparaissaient, était donc saluée par les réactionnaires comme preuve de la faillite du darwinisme. En même temps, la conception sociale rétroagissait sur la science. Les scientifiques réactionnaires proclamaient qu’un élément spirituel était nécessaire. Le surnaturel et le mystérieux, que le darwinisme avait balayés, devaient être réintroduits par la porte de derrière. C’était l’expression d’une tendance réactionnaire croissante au sein de cette classe qui, au début, s’était fait le porte-drapeau du darwinisme.

V Le darwinisme contre le socialisme

Le darwinisme a été d’une utilité inestimable à la bourgeoisie dans sa lutte contre les puissances du passé. Il était donc tout à fait naturel que la bourgeoisie l’utilisât contre son nouvel ennemi, le prolétariat; non pas parce que les prolétaires étaient opposés au darwinisme, mais pour la raison inverse. Dès que le darwinisme fit son apparition, l’avant-garde prolétarienne, les socialistes, salua la théorie darwinienne, parce qu’elle voyait dans le darwinisme une confirmation et un accomplissement de sa propre théorie ; non pas, comme quelques adversaires superficiels le croyaient, parce qu’elle voulait fonder le socialisme sur le darwinisme, mais dans le sens où la découverte darwinienne – qui montre que, même dans le monde organique apparemment stationnaire, il existe un développement continu – constitue une confirmation et un accomplissement magnifiques de la théorie marxiste du développement social.

Il était cependant normal que la bourgeoisie se serve du darwinisme contre les prolétaires. La bourgeoisie devait faire face à deux armées, et les classes réactionnaires le savaient très bien. Quand la bourgeoisie s’attaque à leur autorité, celles-ci montrent du doigt les prolétaires et mettent en garde la bourgeoisie contre tout morcellement de l’autorité. En agissant ainsi, les réactionnaires cherchent à effrayer la bourgeoisie afin qu’elle renonce à toute activité révolutionnaire. Naturellement, les représentants bourgeois répondent qu’il n’y a rien à craindre ; que leur science ne réfute que l’autorité sans fondement de la noblesse et les soutient dans leur lutte contre les ennemis de l’ordre.

Lors d’un congrès de naturalistes, le politicien et scientifique réactionnaire Virchow accusa la théorie darwinienne de soutenir le socialisme. “Faites attention à cette théorie, dit-il aux Darwiniens, car cette théorie est très étroitement liée à celle qui a causé tellement d’effroi dans le pays voisin.” Cette allusion à la Commune de Paris, faite durant l’année célèbre pour sa chasse aux socialistes, dut avoir beaucoup d’effet. Que dire, cependant, de la science d’un professeur qui attaque le darwinisme avec l’argument selon lequel il n’est pas correct parce qu’il est dangereux ! Ce reproche, d’être allié aux révolutionnaires rouges, a beaucoup contrarié Haeckel, défenseur de cette théorie. Il ne put le supporter. Immédiatement après, il tenta de démontrer que c’était précisément la théorie darwinienne qui montrait le caractère indéfendable des revendications socialistes, et que darwinisme et socialisme “se soutiennent mutuellement comme le feu et l’eau”.

Suivons les controverses de Haeckel, dont on retrouve les idées principales chez la plupart des auteurs qui basent sur le darwinisme leurs arguments contre le socialisme.

Le socialisme est une théorie qui présuppose l’égalité naturelle entre les personnes et qui s’efforce de promouvoir l’égalité sociale ; égalité des droits, des devoirs, égalité de propriété et de sa jouissance. Le darwinisme, au contraire, est la preuve scientifique de l’inégalité. La théorie de la filiation établit le fait que le développement animal va dans le sens d’une différentiation ou d’une division du travail toujours plus grande ; plus l’animal est supérieur et se rapproche de la perfection, plus l’inégalité est importante. Ceci tient tout autant pour la société. Ici aussi, nous voyons la grande division du travail entre les métiers, entre les classes, etc., et plus la société est développée, plus s’accroissent les inégalités dans la force, l’habileté, le talent. Il faut donc recommander la théorie de la filiation comme “le meilleur antidote à la revendication socialiste d’égalitarisme total“.

Cela s”applique également, mais dans mesure encore plus grande, pour la théorie darwinienne de la survie. Le socialisme veut abolir la concurrence et la lutte pour l’existence. Mais le darwinisme nous enseigne que cette lutte est inévitable et qu’elle est une loi naturelle pour l’ensemble du monde organique. Non seulement cette lutte est naturelle, mais elle est également utile et salutaire. Cette lutte apporte une perfection grandissante, et cette perfection consiste dans l’élimination toujours plus grande de ce qui est inadapté. Seule la minorité sélectionnée, ceux qui sont qualifiés pour résister à la concurrence, peut survivre ; la grande majorité doit disparaître. Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. En même temps, la lutte pour l’existence a pour résultat la victoire des meilleurs, alors que les moins bons et les inadaptés doivent être éliminés. On peut s’en lamenter, tout comme on se lamente que tous doivent mourir, mais le fait ne peut être ni nié ni changé.

Nous voulons remarquer ici comment un petit changement de mots presque semblables sert à la défense du capitalisme. Darwin a parlé, à propos de la survie des plus aptes, de ceux qui sont mieux adaptés aux conditions. Voyant que, dans cette lutte, ceux qui sont les mieux organisés l’emportent sur les autres, les vainqueurs furent appelés les vigilants et, par la suite, les “meilleurs”. Cette expression a été introduite par Herbert Spencer. Étant les gagnants dans leur domaine, les vainqueurs de la lutte sociale, les grands capitalistes, se sont proclamés les meilleurs.

Haeckel a maintenu cette conception et la confirme toujours. En 1892, il dit :

Le darwinisme, ou la théorie de la sélection, est entièrement aristocratique ; elle est basée sur la survie des meilleurs. La division du travail apportée par le développement est responsable d’une variation toujours plus grande dans le caractère, d’une inégalité toujours plus grande entre les individus, dans leur activité, leur éducation et leur condition. Plus la culture humaine est avancée, plus grandes sont la différence et le fossé entre les différentes classes existantes. Le communisme et les revendications d’égalité de condition et d’activité mis en avant par les socialistes sont synonymes de retour aux stades primitifs de la barbarie.”

Le philosophe anglais Herbert Spencer avait déjà, avant Darwin, une théorie sur le développement social. C’était la théorie bourgeoise de l’individualisme, basée sur la lutte pour l’existence. Plus tard il a mis cette théorie en relation étroite avec le darwinisme. “Dans le monde animal, disait-il, les vieux, les faibles et les malade sont toujours anéantis et seuls les éléments forts et en bonne santé survivent. La lutte pour l’existence sert donc à la purification de la race, la protégeant de la dégénérescence. C’est l’effet bienfaiteur de cette lutte car, si cette lutte cessait et que chacun soit certain de subvenir à son existence sans la moindre lutte, la race dégénèrerait nécessairement. Le soutien apporté aux malades, aux faibles et aux inadaptés amène une dégénérescence générale de la race. Si la sympathie, qui trouve son expression dans la charité, dépasse des limites raisonnables, elle manque son objectif ; au lieu de diminuer la souffrance, elle l’augmente pour les nouvelles générations. L’effet bénéfique de la lutte pour l’existence se perçoit le mieux chez les animaux sauvages. Ils sont tous forts et en bonne santé parce qu’ils ont dû endurer des milliers de dangers qui ont nécessairement éliminé tous ceux qui n’étaient pas adaptés. Chez les hommes et les animaux domestiques, la faiblesse et la maladie sont généralisées parce que les malades et les faibles sont préservés. Le socialisme, ayant pour objectif de supprimer la lutte pour l’existence dans le monde humain, apportera nécessairement une dégénérescence mentale et physique toujours croissante.

Ce sont les principaux arguments de ceux qui utilisent le darwinisme pour défendre le système bourgeois. Aussi puissants que pouvaient paraître, à première vue, ces arguments, il ne fut pas difficile cependant aux socialistes d’en triompher. Ce ne sont, pour l’essentiel, que les vieux arguments utilisés contre le socialisme, mais revêtus de neuf avec la terminologie darwinienne, et ils manifestent une ignorance totale du socialisme comme du capitalisme.

Ceux qui comparent l’organisation sociale au corps de l’animal laissent de côté le fait que les hommes ne diffèrent pas entre eux comme diffèrent des cellules ou des organes, mais seulement dans le degré de leurs capacités. Dans la société, la division du travail ne peut aller jusqu’à un point où toutes les capacités devraient disparaître au profit d’une seule. De plus, quiconque comprend quelque chose au socialisme sait que la division efficace du travail ne cesse pas avec le socialisme, que, pour la première fois avec le socialisme, une véritable division sera possible. La différence entre les ouvriers, entre leurs capacités, leurs emplois ne disparaîtra pas ; ce qui cessera sera la différence entre les ouvriers et les exploiteurs.

Alors qu’il est tout à fait vrai que, dans la lutte pour l’existence, les animaux forts, sains et bien adaptés survivent, cela ne se produit pas avec la concurrence capitaliste. Ici, la victoire ne dépend pas de la perfection de ceux qui sont engagés dans la lutte, mais de quelque chose qui se trouve en dehors de leur corps. Tandis que cette lutte peut être valable pour le petit bourgeois, dont le succès dépend de ses capacités et de ses qualifications personnelles, dans le développement ultérieur du capital, le succès ne dépend pas des capacités personnelles, mais de la possession du capital. Celui qui dispose d’un plus grand capital va bientôt vaincre celui qui en a un plus petit, même si ce dernier est plus qualifié. Ce ne sont pas les qualités personnelles, mais la possession de l’argent qui décide qui sera le vainqueur de la lutte. Quand les petits capitalistes disparaissent, ils ne périssent pas en tant qu’hommes mais en temps que capitalistes ; ils ne sont pas éliminés de la vie, mais de la bourgeoisie. Ils existent toujours, mais plus comme capitalistes. La concurrence qui existe dans le système capitaliste est donc quelque chose de différent, dans ses exigences et ses résultats, de la lutte animale pour l’existence.

Les gens qui périssent en tant que personnes sont des membres d’une classe entièrement différente, une classe qui ne participe pas au combat de la concurrence. Les ouvriers ne concurrencent pas les capitalistes, ils leur vendent seulement leur force de travail. Parce qu’ils n’ont aucune propriété, ils n’ont même pas l’occasion de mesurer leurs grandes qualités, ni d’entrer dans la course avec les capitalistes. Leur pauvreté et leur misère ne peuvent pas être attribuées au fait qu’ils échouent dans une lutte concurrentielle à cause de leur faiblesse ; mais, parce qu’ils sont très mal payés pour leur force de travail, c’est pour cette raison que, même si leurs enfants sont nés forts et en bonne santé, ils meurent de façon massive ; alors que les enfants nés de parents riches, même s’ils sont nés malades, survivent grâce à l’alimentation et aux nombreux soins qui leur sont apportés. Les enfants des pauvres ne meurent pas parce qu’ils sont malades ou faibles, mais pour des raisons extérieures. C’est le capitalisme qui crée toutes ces conditions défavorables avec l’exploitation, la réduction des salaires, les crises de chômage, les mauvais logements et les longues heures de travail. C’est le système capitaliste qui fait succomber tant d’êtres forts et sains.

Ainsi les socialistes montrent que, à la différence du monde animal, la lutte concurrentielle qui existe entre les hommes ne favorise pas ceux qui sont les meilleurs et les plus qualifiés, mais anéantit beaucoup d’individus forts et sains en raison de leur pauvreté, alors que ceux qui sont riches, même faibles et malades, survivent. Les socialistes montrent que la force personnelle n’est pas le facteur déterminant, mais que celui-ci est quelque chose d’extérieur à l’homme ; c’est la possession de l’argent qui détermine qui survivra et qui mourra.

lundi 22 juin 2009

UN OUVRAGE MAJEUR

SUR UNE HISTOIRE OCCULTEE

L’insurrection de mai 1937 en Espagne est restée trop longtemps occultée ; Guillamon relativise justement cette insurrection : « à aucun moment, mai 37 n’a été une insurrection ouvrière offensive et décidée, elle a été défensive et sans objectifs » p.131). L’antifascisme triomphant et l’anarchisme complice de l’idéologie bourgeoise ont couvert chacun à leur manière les vrais enjeux de la révolution espagnole avortée. Il n’y en avait que pour l’héroïsme de la stalinienne pasionaria, la ministre anarchiste Montseny, Monsieur Malraux et ses aéronefs, le méchant Franco et ses soudards. Vers la fin des années 1960, nous n’étions que quelques uns à nous interroger et à vouloir en savoir plus. Il y avait trois fois rien sur « la face cachée de la révolution espagnole », chez les trotskiens Broué et son collègue Témine. On fût heureux que les éditions 10-18 éditent coup sur coup Vernon Richards et Georges Orwell, puis il y eu l’ouvrage de Chazé chez Spartacus. La circulation de photocopies de la revue des communistes italiens en exil en Belgique, Bilan, fût parallèlement un éclaircissement majeur dans le petit milieu, surtout à l’instigation du CCI. Seuls quelques petits groupes révolutionnaires comme Révolution Internationale et le FOR faisaient l’effort de sortir de l’oubli le courageux combat des ouvriers espagnols. Puis le silence est retombé pour le public. Ouvrages de bourgeois et émissions de télévision d’Etat persistèrent à squizzer l’événement.

Agustin Guillamon, fils de ces familles de prolétaires militants victimes de l’Etat capitaliste espagnol, a accompli là une grande tâche d’historien, de vrai historien, ce « vengeur des peuples » comme disait Michelet. C’est donc avec un grand soulagement que nous avons accueilli la sortie de ce livre aux Cahiers Spartacus. Immédiatement, l’auteur nous plonge au cœur des événements et nous permet de comprendre toute les tactiques de la gauche de la bourgeoisie pour désarmer politiquement et physiquement les prolétaires. Nous sommes entraînés sur les barricades de Barcelone. Nous souffrons à l’annonce des massacres. Nous espérons avec les ouvriers espagnols et les militants les plus sincères d’une CNT faillie et avec les martyrs des Amis de Durruti et du POUM.

L’ouvrage détruit pas à pas la mystification antifasciste, opération préparatoire à l’embrigadement du prolétariat dans la deuxième boucherie mondiale. Les anarchistes des CNT actuelles et leur mouvance périphérique devront réviser leurs poncifs ou rester aux côtés des tueurs staliniens. Les anarchistes actuels ne sont pas seulement des adeptes du culte de l’ignorance mais ils restent encore plus stupides que les staliniens eux-mêmes qui ont commencé à vendre la mèche dès 1987 en France sans renier leurs sinistres antécédents. Dans les « Cahiers d’histoire de l’institut de recherches marxistes » (n°29 : L’Espagne au cœur), ils donnèrent, même de leur point de vue nationaliste raison aux grandes lignes des travaux de Guillamon. Un certain Antonio Elorza, dans l’article « La Catalogne, du Front populaire au communisme imaginaire » vend la mèche :

- « … les Fronts populaires constituent un moment décisif dans la constitution de politiques ouvrières à caractère national (sic) ».

- « D’abord, la guerre de 1936-39 sera présentée comme une nouvelle guerre d’indépendance nationale, où l’alliance des nazis, des fascistes et des militaires rebelles est considérée comme la réincarnation des envahisseurs de 1808. Quand, le 26 juillet 1938, la Pasionaria prend la parole lors d’un grand meeting au Vel d’Hiv’, elle le fait au nom de l’Espagne « héroïque et immortelle » qui « sait trouver en elle-même… l’amour de la liberté et de l’indépendance », en supportant « les dures attaques des Armées d’invasion ». Un langage qui assume des intérêts et même des traditions nationales et qu’on aurait difficilement pu entendre dans les années précédant le Front populaire » (sic)

- Intertitre : « Front populaire ou populisme antifasciste »…

- « Le pouvoir en Catalogne était toujours partagé : la Gauche catalane dans les institutions et la CNT dans les usines et les rues » ; le « front-populisme (…) est bloqué par la prédominance politique et syndicales qu’exercent le catalanisme petit bourgeois et la CNT anarcho-syndicaliste » (…) « il va se produire une succession d’affrontements progressifs qui se termineront en mai 1937, par une guerre civile à l’intérieur de la guerre civile, tout le contraire du front-populisme »

- « La Catalogne est un foyer de modernisation, consciente du déphasage – qui se concrétise dans l’opposition entre Barcelone et Madrid – mais qui, ni dans le domaine économique, ni dans le domaine culturel, ni bien évidemment dans le domaine politique ne parvient à entraîner derrière elle le reste de l’Espagne »

- Si le POUM avance un « communisme imaginaire », « ceux qui donnent priorité à la guerre (sont) les communistes staliniens » ;

- « Le Font populaire devient ainsi l’ennemi principal de la politique révolutionnaire », et de citer Andrés Nin : « la politique de Front populaire, en présentant le problème comme une lutte entre la démocratie bourgeoise et le fascisme, sème de funestes illusions dans les masses travailleuses et les dévie de leur mission historique, préparant par là-même la victoire du fascisme » ;

- Répétition d’Octobre 1917, l’instrument de la nouvelle révolution : « en serait le prolétariat révolutionnaire en armes qui, de cette manière, effacerait la « monstrueuse trahison » des « stalinistes » avec leur défense de la démocratie » (…) « Les affirmations de la propagande stalinienne sur les réseaux d’espionnage franquiste-trotskistes manquent encore aujourd’hui de preuves documentaires » (que le soutien aux tueurs du Guépéou s’accommode de circonvolutions bizarres !)

Ce salopard d’Elorza, dans sa défense honteuse du Partit Socialista Unificat de Catalunya, concluait lâchement son article de soutien aux tueurs staliniens, avec les mêmes accents patriotards de 14-18 contre les internationalistes : « Devant l’écroulement du pouvoir d’Etat, et la fragmentation complète de l’espace politique (Oh l’embellie sociologique !) , contrôler, bien armés, les sorties d’une ville ou pratiquer la chasse aux « factieux » comporte indubitablement moins de risques que de participer à une guerre » !

Mais, dans la même livraison, c’est l’interview de la vedette des historiens et des bourgeois français, canonisé par des rues à son nom en France – Henri Rol-Tanguy - que la vilenie stalinienne totalement acquise à la préparation à la guerre mondiale, s’évente elle-même :

- « Nous, commissaires politiques, nous n’étions que des commissaires de guerre, d’unités (…) un rôle politique certes, expliquer d’une façon claire, convaincante, quotidienne, pourquoi nous nous battions, le danger du fascisme international qui se manifestait d’une façon éclatante et sauvage en Espagne » ;

- « Nous étions les porte-paroles de la République, avec tout cet arrière-plan historique de la Révolution française, des batailles en Union soviétique, cela donnait un caractère très élevé à notre mission ».

Après avoir écarté d’un revers de manche le pacte coco-naze, Tanguy se vante de ce que son rôle de flic-commissaire en Espagne a été une bonne école pour la Résistance bourgeoise en France :

- « L’expérience est double : d’une part, être relativement à son aise dans une atmosphère de guerre. C’est quand même un monde à part. Etre transplanté d’un seul coup d’un climat de paix à un climat de guerre… il y a un équilibre à trouver. Le fait d’avoir été en Espagne, quand il a fallu commencer la Résistance, permettait de se sentir dans son élément ».

- « Notre motivation profonde, c’est que la bataille d’Espagne, c’était déjà la bataille de France » :

- « Nous n’étions pas aveugles. Nous étions des patriotes sincères et décidés à défendre notre pays » ;

- « Nous qui avions été en Espagne, nous avions bien vu que si le peuple espagnol avait pu se battre pendant 986 jours, c’était grâce à l’Union soviétique ».

Rien que pour son décryptage de la collaboration du stalinisme à la préparation de la nouvelle guerre mondiale, et en première ligne du PC français le plus voisin de l’Espagne meurtrie, l’ouvrage de Guillamon est à placer sur la tablette de la bibliothèque idéale du mouvement ouvrier et révolutionnaire. Il faut considérer ici que les critiques qui vont suivre ne remette pas en cause cet apport fondamental.

UNE HISTOIRE TROP LOCALE…

Je suis absolument, quand les documents et les archives le permettent, pour une histoire locale des combats du prolétariat. Guillamon s’est situé dans cette optique, et on ne peut lui reprocher que de ne pas avoir réalisé un autre ouvrage replaçant la terrible guerre civile de 1936-1939 dans son cadre mondial.

Toutefois, le défaut d’une histoire locale est le risque de plongée immédiate dans l’événement sans qu’on distingue bien les protagonistes et de livrer une succession d’actions séquentielles sans lien avec la politique internationale de la bourgeoisie et ses incidences au même moment. Il incombait dans une introduction plus travaillée de se situer du point de vue du prolétariat international. La seule Catalogne n’est pas toute l’Espagne ni toute l’Europe ni le centre du monde. Il est étonnant qu’un aussi fin connaisseur (et propagandiste) des thèses de la revue Bilan ne nous ai pas livré une analyse du reflux général de la révolution mondiale, en évoquant 1923 en Allemagne, la victoire de l’idéologie du socialisme dans un seul pays, la répression en Chine du Kuomintang, l’éclatement du mouvement révolutionnaire européen en diverses oppositions, tendances et fractions dans une époque où le nazisme n’existait pas comme menace comparable au stalinisme.

Et surtout, il eût été plus incisif en critiquant le mot d’ordre démocrate et stalinien « des armes pour l’Espagne ». Il l’évoque néanmoins sans développer (cf. p.96 : le slogan omniprésent : « des armes au front »). Le problème de la révolution n’est pas en premier lieu un problème militaire mais d’extension de de coordination internationale d’actions de classe.

Je ne lui ferai pas l’injure de prétendre qu’il ignore le problème car tout son raisonnement démontre que le véritable soutien aux ouvriers espagnols ne passait pas par un soutien logistique militaire à la suite de quête aux usines en France ou d’aide logistique du gouvernement bourgeois français mais par un appel aux autres ouvriers européens à confronter leur propre bourgeoisie. Tâche ardue (et assez imaginaire comme l’a dit le stalinien Elorza) car le Front populaire français concédait gentiment des réformettes au même moment aux ouvriers français, car les prolétariats allemand et italien étaient déjà muselés par le nazisme et le fascisme.

Au regard de la défaite croissante du prolétariat international, ces histoires de barricades (qui enchanteront lecteurs anars et émeutiers) sont secondaires. Le rôle délétère et obscurcissant des brigades internationales aurait dû aussi être dénoncé. Ces prolétaires naïfs accourus pour soutenir la « révolution espagnole » furent eux aussi rapidement « militarisés » eux aussi pour un combat qui n’avait plus rien à voir avec la révolution universelle du prolétariat ; et ils servirent surtout à faire croire à l’illusion d’une nouvelle « révolution internationale ».

L’histoire trop locale a aussi le défaut de ne pas tirer les leçons de ce qui avait été tranché ailleurs. Le syndicalisme n’avait pas attendu la guerre d’Espagne pour trahir. Evidemment il n’exista pas un parti de l’ampleur du KAPD pour répercuter ces leçons, et, concédons que la classe ouvrière – au niveau culturel et informatif – n’était pas assez « mondialisée » pour agir contre les fonctionnaires de l’UGT et de la CNT. Le prolétariat connu ainsi sa trahison d’août 1914 à retardement, étant donné que l’aura syndicaliste de la CNT y était équivalente aux illusions comparables des masses allemandes sur la social-démocratie.

On ne peut tout dire sur un tel sujet, m’objectera l’auteur, tellement il est vaste. Certes, et comme l’historien Benassar, il a le mérite de remarquer au passage les facteurs d’arriération encore présent chez le jeune prolétariat-paysan espagnol (cf. l’acharnement sur les cadavres, p.42). Son histoire locale avec la fourniture des documents impitoyables sur la collaboration criminelle des ministres anarchistes et staliniens rachète ce manque de recul international. Il démontre avec concision et justesse non seulement comment la gauche catalane (en totale complicité avec Madrid) a préparé la guerre mondiale mais comment elle empêcha toute destruction de l’Etat bourgeois. Ses réflexions ponctuelles sont sans appel pour l’anarchisme félon : « L’idéologie de l’unité antifasciste fut le pire ennemi de la révolution, et le meilleur allié de la bourgeoise » ; « Le fonctionnement de la CNT fut pyramidal et quasi-léniniste ; une petite avant-garde débattait et décidait de tout, sans qui puisse surgir, ce qui est plus grave encore, des tendances capables de s’organiser autour d’un programme et d’une direction propre contre la majorité, puisque formellement, il s’agissait d’une organisation syndicale, unitaire et horizontale » ;

- « Les décrets signés le 24 octobre sur la militarisation des milices à partir du 1er novembre et celui sur la collectivisation complètent également le bilan désastreux du CCMA (comité central des milices) car ils représentent le passage de milices ouvrières de volontaires révolutionnaires à une armée bourgeoise classique, soumise au Code de justice militaire monarchiste, dirigée par la Généralité ; le passage enfin des expropriations et du contrôle ouvrier des usines à une économie centralisée, contrôlée et dirigée par la même Généralité »

On peut savoir gré à Guillamon de mettre à bas la mythologie autour des Amis de Durruti , ni brillants théoriciens ni bons organisateurs: « Les Amis de Durruti ne visèrent à aucun moment à déborder la direction confédérale. Ils se limitèrent à critiquer durement ses dirigeants et leur politique de « trahison » de la révolution » (p.132). Ils se sont approchés néanmoins, selon lui, de la conception du parti marxiste sous la notion de « junte révolutionnaire » nécessaire pour exercer une indispensable « dictature du prolétariat » ; ce qui est formellement contesté par Robert Camoin dans sa revue Présence Marxiste n°73 où il accuse Guillamon d’être « focalisé sur sa chère Catalogne et n’en dépasse pas l’horizon limité » ainsi que les confusions du maître à penser de celui-ci, Grandizio Munis. R.Camoin est toujours à la recherche du pur parti historique qu’on n’atteint jamais et reste sourd aux potentialités des expériences parce qu’elles sont toujours imparfaites à son gré. Il serait plus pénétrant s’il reconnaissait que les Amis de Durruti se sont laissés embringuer eux aussi dans la théorie de la « guerre révolutionnaire » obsolète qui signifie implacablement soumission au front bourgeois.

Guillamon ne nie pas l’indécision et la faiblesse politique des Amis de Durruti, qui sonnent, avec tout le mérite de leur courage et de leurs limites politiques, la fin des théories anarchistes : « La « révolution » espagnole fût la tombe de l’anarchisme comme organisation et comme théorie révolutionnaire du prolétariat » (p.148).

Enfin, je noterai, sans acrimonie, une dernière faiblesse de Guillamon en la possibilité de la transformation des comités révolutionnaires espagnols hétéroclites en Conseils ouvriers sur les directives d’un parti plus avancé, en me félicitant qu’il défende justement la thèse (luxemburgiste et KApédiste qu’un parti ne peut pas se substituer à la classe ouvrière dans la prise du pouvoir). Or, les Conseils ouvriers ne peuvent apparaître qu’au début d’une vague révolutionnaire mondiale et dans un contexte international favorable, ils ne peuvent apparaître pays par pays, ou à l’occasion d’une ultime lutte dans un pays secondaire industriellement, comme ce fut malheureusement le cas. Mais Guillamon rattrape toujours quelques unes de ses faiblesses sur le problème des conseils en réaffirmant justement en conclusion qu’ils ne sont pas la panacée : « L’idéologie conseilliste voit les conseils comme un but et non uniquement comme un moment du combat dans la transition au communisme ».

Au total, un livre qui suscite une saine et solide réflexion pour les révolutionnaires du monde entier, et que je tenais à saluer fraternellement ici.

Comment peut-on être persan ?

La révolution iranienne n’est pas prête de commencer

Iran : DRAME à double, à triple fond ?

Les manifestants peuvent pas avoir la mémoire courte. Avant d'être l'antithèse d'Ahmadinejad, le principal opposant aux élections truquées, Moussavi fut, au début de sa carrière, un « gardien de la révolution islamiste » de la plus belle eau. Encore jeune architecte d'origine azérie, il faisait partie, en 1979, des fondateurs du Parti de la république islamique qui porta l'ayatollah Khomeiny au pouvoir. Il dirigeait son organe officiel, Jomhouri e-islami. En 1981, Khomeiny le propulse Premier ministre. Lors de la première guerre du Golfe, l’Etat iranien est agressé par Saddam Hussein qui craignait une contagion à la majorité chiite d'Irak, avec des munitions fournies par l'Amérique et la France. À l'arrière du front, Moussavi organise une économie de rationnement. Il aurait fait liquider des centaines de détenus politiques en 1988.

À 58 ans, Moussavi arbore désormais un profil modéré, voire libéral, emmenant son épouse Zahra sur les podiums. Il promet des ministres femmes, une police des moeurs moins tâtillonne, des télés privées, condamne les propos d'Ahmadinejad sur l'Holocauste, se dit prêt à discuter avec Obama (bien que ce dernier considère que c’est kif kif bourricot). Les jeunes des couches moyennes qui vont aux meetings en se tenant par la main, et rêvent d’une vie hiérarchisée à l’occidentale, ne connaissent pas l’ancien Moussavi.

Le régime des Mollahs n’est cependant pas prêt de chuter dans un contexte d’avivement du nationalisme, encouragé par les vieilles menaces américaines, et une classe ouvrière dont les couches les plus pauvres sont assistées par des miettes de la rente pétrolière. Le régime des ayatollahs n’est cependant pas indestructible. Bien plus puissante la dictature du Shah n’avait pas résisté aux manifestations de rage populaire et aux grèves des raffineries. Mais il avait fallu les centaines de morts dans un cinéma pour que la population se soulève… et se fasse griller la politesse par les curés noirs arriérés.

QUELLE DIVISION DE LA BOURGEOISIE IRANIENNE ?

Depuis l'annonce de la victoire d'Ahmadinejad, d'autres dignitaires ont pris la plume, les ayatollahs Zanjani et Sanai. Leur lettre, sur le site Emrooz, dénonce « une grosse injustice » et le « détournement notoire des valeurs de la Révolution ». Ces voix ne sont pas majoritaires. Mais un bras de fer semble engagé entre les deux clans qui s'affrontent en Iran, pour gagner le soutien de l'influent clergé de Qom, dont la position scella il y a trente ans la fin du régime du Shah. Vendredi, les autorités avaient transporté jusqu'à Téhéran des centaines de religieux, afin qu'ils légitiment par leur présence le sermon où Khamenei a ordonné la répression.

La semaine dernière, l'ancien président Hachémi Rafsandjani (1989-1997), grand rival de Khamenei et principal soutien de Moussavi, s'était, selon plusieurs sources, rendu à Qom. Ce déplacement pourrait cacher une tentative d'intimidation du Guide. Depuis 2007 en effet, Rafsandjani préside l'Assemblée des Experts, un cénacle oligarchique de 86 religieux qui a son siège à Qom et dont la fonction est d'élire, contrôler... voire révoquer le Guide.

Un tiers des Experts serait fidèle à Rafsandjani, un quart à l'ayatollah ultraconservateur Mesbah Yazdi, le « chapelain » d'Ahmadinejad. L'ancien Président, dont la fille a été arrêtée samedi, aurait donc surtout essayé de convaincre les indépendants que Khameneï, Ahmadinejad et les Gardiens de la révolution - armée idéologique du régime - sont en train de mener un coup d'État aux dépens... du peuple et de Dieu. Tant les conflits de politique étrangère que les tensions internes au pays sont traditionnellement interprétés comme une lutte entre conservateurs et réformateurs, « des anciens contre les modernes ». En arrière-plan se cachent deux approches différentes de la classe dominante dans la question de la préservation des rapports d’exploitation. La solution de Khatami : « Le développement politique d’abord, le développement économique ensuite », représentait une tentative d’intensifier et de réglementer l’exploitation avec la participation des couches les plus larges de la bourgeoisie. Elle a encore échoué avec la victoire maquillée d’Ahmadinejad.

COMEDIE OU DRAME SANGLANT ?

Les bourgeois gentilhommes démocratiques des pays occidentaux sont très mal à l’aise pour donner des leçons à la gigantesque tricherie électorale à laquelle vient de se livrer la bande à Mahmoud Ahmadinejad. La démocratie occidentale des Jourdain bourgeois, par exemple la dernière comédie électorale en France qui vaut bien avec ses 60% d’abstentions le bourrage intégriste en Iran ! La protestation de Sarkozy est celle d’un Don Quichotte que son entourage enfonce volontairement dans son rêve de gentilhomme parvenu: Jourdain, ce rêveur définitif, ne se demande pas comment on peut être persan, il le devient à distance et à l’ombre d’Obama. Les chefs d’Etat occidentaux sont tous des monsieur Jourdain. Il faut balayer devant sa propre porte, disait Molière. Mais Molière écrivait des comédies. En Iran, c’est un drame qui se joue sous les hésitations hypocrites d’Obama et les protestations souffreteuses de la communauté internationale bourgeoise. Chimères…

Notons qu’en Occident on n’est pas allé se faire tuer pour protester contre la première élection notoirement frauduleuse de Bush Junior, ni se faire zigouiller pour la fausse victoire de Sarkozy aux lamentables « européennes ». On a l’habitude de la tricherie raffinée en Occident. A la périphérie, la tricherie passe plus mal parce qu’on y subit l’illusion démocratique occidentale à distance. Combien de milliers de morts en Algérie pour justifier le maintien frauduleux du sinistre Bouteflika ? Les iraniens ne sont pas tenus non plus d’être des martyres pour un nouveau clan de bourgeois un peu moins intégriste ! Le Moussavi nouveau semble l’avoir compris – le massacre à Madagascar reste dans les mémoires - et contrairement au lâche putschiste de la lointaine île, il a calmé les appels à aller au casse-pipe, ce qui devrait asseoir sa popularité.

La pièce dramatique se joue en cinq actes. Au cours du premier, depuis 2005, la stratégie nord-américaine au Proche et au Moyen-Orient briguait un changement de régime en Iran, soit par une guerre soit par une agitation interne quelconque. Le Monde diplomatique du 14 janvier 2005 l’exprimait parfaitement de la façon suivante : « Flatter, encercler, isoler ». Pour l’oligarchie iranienne il ne faisait aucun doute que le pays, sans arme atomique, ne peut être une puissance hégémonique régionale et est démuni face à la menace des Etats-Unis et d’Israël. La question était seulement de savoir le prix à payer pour détenir l’arme atomique (embargo américain, guerre). Les pressions économiques et géostratégiques (les Etats-Unis ont des troupes stationnées dans presque tous les pays voisins) ont démontré qu’à long terme la république islamique ne peut pas jouer le rôle de puissance dominante régionale sans l’accord politique des Etats-Unis. L’Iran a évité la confrontation avec ces derniers, tant durant la guerre en Afghanistan qu’en Irak et a misé en vain sur la coopération avec l’Europe dans sa politique atomique. L’Union européenne, la Chine et l’Inde sont des acteurs importants dans cet acte. L’Union européenne est le principal partenaire commercial de l’Iran. 40 % des importations iraniennes proviennent des pays de l’Union européenne et 35 % des exportations (le pétrole comptant pour 80 % de celles-ci) vont dans l’Union européenne. Dans la question de l’énergie atomique, le triangle Chine, Russie et Iran se pose en rival des Etats-Unis. La Chine et la Russie livrent le matériel et le savoir-faire, et 13,6 % des importations chinoises de pétrole sont dès aujourd’hui couvertes par le pétrole iranien. En mars 2004, une entreprise pétrolière chinoise a conclu un accord pour l’importation de 110 millions de tonnes de gaz naturel iranien. Et l’Inde a engagé à son tour des pourparlers avec l’Iran au sujet de livraisons à long terme de gaz naturel. Ces deux pays veulent investir dans l’exploitation de champs pétroliers iraniens, malgré les menaces de sanctions des Etats-Unis qui veulent aussi empêcher la construction d’un pipeline pour le transport du gaz naturel de l’Iran vers l’Inde via le Pakistan. On ne s’étonnera donc pas du silence des divers Etats concurrents des Etats-Unis au cours de l’acte 3 de la fraude électorale, ils ont tous intérêt au maintien du statu-quo de l’oligarchie intégriste, de Chavez à Poutine.

Au cours du second acte, assez long et poussif, la bourgeoisie arrogante américaine n’eût de cesse de proférer menace sur menace concernant la prétention nucléaire iranienne, avec pour résultat de cimenter le nationalisme interne dans ce pays, vivant d’un importante rente pétrolière mais aussi exploitant une classe ouvrière expérimentée dans un jeu de classes qui n’est pas binaire vu la masse petite bourgeoise assoiffée de placements extérieurs et qui réclame une plus grande part du gâteau d’hydrocarbures.

Au cours du troisième acte – le trucage des élections – est apparu un scénario à double fond : le bourrage des urnes ne fait pas de doute (vu les preuves apportées et les contradictions dans l’annonce des résultats) mais on pouvait supposer un mensonge anglo-américain. C’est bien connu, quand la principale bourgeoisie impérialiste ne peut pas parvenir à ses fins par l’extérieur, elle agit de l’intérieur (cf. l’effondrement du bloc de l’Est sur lequel toute la lumière n’a pas été faite, et pour cause). La grande puissance a beau s’être cassé les dents sur l’os iranien il y a vingt ans, elle ne renonce jamais. Au cours de ce second acte, le démagogue Chavez a apporté évidemment tout son soutien au « non-aligné » Ahmadinejad, confortant tout le mépris qu’il a pour la comédie démocratique dans les pays de dictateurs qui règnent sur des masses arriérées.

Le quatrième acte, révèle que, avec l’enfoncement dans la crise systémique, le bla-bla des curés intégristes finit par lasser, et la rigidité de leur encadrement ne permet pas même à une opposition souple de canaliser la colère contre l’oppression et la paupérisation. Les manifestations drainent les diverses couches de la population, même si c’est la petite bourgeoisie qui piaffe le plus d’impatience. En conséquence de la guerre en Irak, l’Iran n’a pas seulement acquis une très forte influence dans ce pays. Grâce à l’envolée des prix du pétrole, la guerre a aussi procuré au gouvernement des revenus publics plus élevées. En 2004, la croissance de l’économie a atteint plus de 7 % ; dus, cependant, pour 90 % à l’augmentation des prix du pétrole. Les pétrodollars offrent au fur et à mesure au gouvernement les moyens d’apaiser la classe moyenne. Le quotidien allemand Die Zeit du 1er juin 2005 décrivait « l’envers social » de ce boom : « le chômage, les enfants des rues, l’abus de drogues ». Les salaires réels diminuent depuis 1988 (en ce moment, le salaire nominal est d’environ 110 euros par mois). Le cinquième Parlement a abrogé la législation du travail pour les entreprises de moins de 5 employés ; en 2002, le sixième Parlement a fait de même pour les 300 000 fabricants de tapis. Avec la loi sur « l’ajustement de la force de travail », les entreprises textiles ont pu tout simplement licencier 100 000 ouvriers et ouvrières. Le septième Parlement veut maintenant exclure du domaine d’application du code du travail tous les travailleurs avec un contrat à durée déterminée, c’est-à-dire la moitié des actifs, hommes et femmes. En 1996, il y avait 1,4 million de chômeurs selon les statistiques officielles ; ils sont maintenant 3,2 millions (les professions indépendantes en comptent 4,3 millions). Ce qui veut dire que tandis que la population s’est accrue de 18 %, le chômage, lui, a augmenté de 130 %.

ENTRACTE AVANT LE 5e ACTE : où en est la classe ouvrière iranienne et positions des partis politiques.

Sur la Toile, on peut trouver ce genre de résumé qui provient d’un des PC léninistes d’Iran, groupes clandestins plus ou moins issus du maoïsme, dont le parti communiste hekmatiste, du nom de son dirigeant décédé. Ce dernier est un curieux avorton. Leurs textes de base affichent un marxisme classique, une description lisse et impossible à critiquer en soi du passage au communisme, une dénonciation du stalinisme et… une apologie des Conseils ouvriers. Deux raisons militent selon moi pour ne pas considérer ce parti comme révolutionnaire : il se conduit comme un futur parti de gauche prêt à participer à un gouvernement d’union nationale si les ayatollahs valsent, et deuxio ils n’ont jamais pris contact avec les minorités de la « Gauche communiste » internationaliste en Europe. Ils sont d’une certaine façon un groupe gauchiste avant-gardiste, car il faut s’attendre bientôt à ce que les gauchistes en général se mettent à défendre l’idée des conseils ouvriers, vu la pourriture avérée des syndicats ! En Irak il existe aussi un journal en arabe qui titre « Les conseils ouvriers » ( !?). Les chefs du parti hekmatiste sont réfugiés à Bagdad et Londres.

Donc je donne à lire avec des pincettes cette histoire de conseils ouvriers en 1979, à laquelle je n’ai jamais cru (c’est le GCI qui répandit ce bruit, Wildcat et Echanges aussi), mais il apparaît tout de même qu’il existe une classe ouvrière combative :

« Le rôle principal des ouvriers dans la Révolution de 1979 qui renversa le régime du Chah n'est pas négligeable. En septembre 1978 les ouvriers pétroliers de la raffinerie de Téhéran se sont mis en grève. Tout de suite les ouvriers des raffineries des villes d'Abadan, de Chiraz, de Tabriz et d'Ispahan se sont joints à eux. La grève générale des ouvriers de l'industrie pétrolière assomma le régime du Chah alors qu'il se trouvait dans une crise profonde à cause du mouvement protestataire populaire grandissant. La grève des ouvriers du pétrole entraîna celle des autres branches comme le textile, la métallurgie, des mines de charbon et de cuivre etc.

A ce stade -là dans les usines et les établissements de services les comités de grèves se sont formés et les coordinations des grèves s'effectuaient contre le régime monarchique. La grève générale et nationale de tous les ouvriers assommait le régime et l'insurrection armée des 21 et 22 février 1979 renversa le régime dictatorial du Chah. De cette situation révolutionnaire et du coeur des comités de grèves sont nés les conseils ouvriers. Les ouvriers organisèrent alors ces conseils dans les plus grandes unités de productions. Ces conseils instauraient le contrôle ouvrier dans les établissements où les patrons s'étaient enfuis. Ainsi les ouvriers continuaient à lutter pour leurs revendications. Le niveau des connaissances politiques des ouvriers augmentait considérablement à ce moment-là. Dissolution des conseils ouvriers par la République islamique Cette période des libertés relatives et des conseils ouvriers n'a pas duré longtemps. Deux ans après le renversement du Chah, la République islamique priva les gens de toutes les libertés et de tous les droits démocratiques par une campagne éhontée de répressions. Elle recommença alors la répression et l'exploitation sauvage des ouvriers. Depuis 1981 à nos jours des centaines d'ouvriers et de militants du mouvement ouvrier ont été

exécutés par le régime islamique. Des centaines d'autres ont été condamnés à de lourdes peines de prison. Beaucoup ont été licenciés et certains autres sont recherchés. Certains se sont réfugiés dans de différents pays. Les ouvriers d'Iran sont frustrés de toute organisation indépendante. Les conseils et associations islamiques que l'on trouve dans les établissements et usines ne défendent non seulement pas les intérêts des ouvriers mais en plus sont des organes d'espionnage du régime contre les ouvriers. Malgré toutes les pressions du régime islamique, ces dernières années, les ouvriers luttent sous diverses manières et obtiennent de temps en temps quelques victoires ». (…)Les conducteurs de bus sont mal payés et travaillent dans des conditions difficiles. Outre conduire, ils doivent contrôler les tickets et assurer le respect de la loi sur la séparation des sexes dans les rangs des places assises. Il y avait eu un syndicat de chauffeurs en 1970, mais il avait été dissous cinq ans après la révolution islamique. Les syndicalistes essayaient depuis longtemps de le reconstruire. Lorsqu’ils se réunirent dans ce but le 9 mai 2005, le conseil islamique, les cadres de la compagnie et les forces de sécurité montèrent une attaque contre eux, et quelques syndicalistes furent blessés. La seconde tentative d’assemblée d’entreprise, le 13 mai, échoua à son tour par suite de l’intervention de la police secrète, des forces de sécurité et d’une partie de la Maison du travail. Cependant, le même jour, 3 000 travailleurs se rassemblaient pour réclamer la dissolution du conseil islamique. Le 3 juin, à l’occasion d’une nouvelle convocation à une assemblée d’entreprise, les forces de sécurité empêchèrent les travailleurs d’atteindre le lieu de réunion. Vers midi, environ 500 travailleurs se rassemblèrent avec des pancartes ; la police reçut alors l’ordre de se retirer. C’est à ce moment-là que fut fondé le syndicat des travailleurs des transports publics urbains de Téhéran ; on estime que 5 000 travailleurs (sur 14 000), hommes et femmes, ont participé à la fondation de ce premier syndicat légal. En 1997, 2 000 ouvriers du pétrole manifestaient devant le ministère du Pétrole à Téhéran. Le gouvernement réprima le mouvement : plus de 100 ouvriers furent emprisonnés et de nombreux militants licenciés. Mais entre-temps, le nombre de grèves et de manifestations spontanées ne cessait d’augmenter. Les travailleurs du textile, en particulier, se battaient pour conserver leurs places et obtenir le paiement des salaires qui ne leur avaient pas été versés. Plus de 80 000 travailleurs, hommes et femmes, participèrent, dans environ 1 400 entreprises, aux arrêts de travail, grèves de la faim à l’intérieur des usines, coupures de routes, manifestations spontanées devant les administrations et le Parlement ; il y eut même des bagarres dans certaines villes généralement contenues et réprimées par le pouvoir d’Etat En janvier 2004, les ouvriers des mines et des usines de transformation du cuivre de Khatoon-Abad, dans la province de Kerman, protestaient contre leurs licenciements et organisaient des sit-in avec leurs familles devant les mines. Les forces spéciales entrèrent en action et tirèrent sur la foule. Quelques travailleurs et quelques proches furent blessés et arrêtés. Cette attaque souleva une énorme vague de protestation et de solidarité dans la ville de Shar-e-Babak, où vivent de nombreux mineurs de cuivre. Les habitants descendirent dans la rue pour manifester et jetèrent des pierres sur les banques et les administrations. Là aussi on envoya des hélicoptères pour tirer sur les manifestants. Quatre ouvriers, au moins ont perdu la vie et beaucoup ont été blessés et emprisonnés. De nouvelles formes de résistance ouvrière apparaissent : des travailleurs isolés s’arment et tuent leur chef d’entreprise, le sabotage dans l’usine, etc ».

PRISE DE POSITION DU BIPR : si les gauchistes et léninistes de tout acabit en appelle au casse-pipe, les sectes de la « Gauche communiste » ne se précipitent pas au portillon pour prendre position sur le drame en cinq actes qui se déroule sous nos yeux. Seul le BIPR a publié un communiqué lisible sur le site « la bataille socialiste » qui répercute également images et films des meurtres des « gardiens de la révolution » musulmaniaque. Extraits.

« (…)L’économie iranienne n’est pas immunisée contre les retombées de la crise économique structurelle du capitalisme qui a graduellement atteint les quatre coins de la planète. La classe ouvrière de cette région est également assujettie aux attaques de la bourgeoisie internationale contre ses conditions de vie. En Iran, la main de fer du régime théocratique fasciste est systématiquement utilisée contre les manifestations de la lutte des classes et fait l’envie d’autres gouvernements (…) Les enjeux sont élevés parce que l’Iran est le quatrième producteur de pétrole dans le monde, et que ce pays est au beau milieu d’une des zones de tensions impérialistes les plus exacerbées. Téhéran, même s’il n’a qu’un statut d’observateur, fait partie de l’Organisation de coopération de Shanghai, qui représente les pays d’Asie centrale en plus de la Chine et de la Russie (Ahmadinejad a de fait participé le 16 juin à la dernière rencontre du groupe en Russie) et soutient des organisations comme le Hezbollah, supporte la Syrie, veut réduire le poids du dollar dans les transactions internationales, et revendique le droit d’utiliser l’énergie nucléaire. (…)Il est certain que les événements pourraient prendre une tournure différente si d’autres acteurs entrent en jeu, dont un acteur que les média bourgeois ignorent sciemment — la classe ouvrière qui lutte pour ses propres intérêts, avec ses propres organisations révolutionnaires, contre toutes les factions de la bourgeoisie. » Ces deux premiers extraits montrent une analyse correcte à la fois de l’aggravation économique qui domine le trucage électoral et l’enjeu impérialiste, mais le groupe international de Battaglia comunista reste spectateur comme nous, dans l’attente du 5e acte !

On ne peut pour l’heure que s’incliner devant les jeunes victimes des meurtres des « gardiens de la révolution » de l’Etat bourgeois iranien et leur dédier ce poème persan.

Le vent nous emportera

(Forough Farrokhzad)

Dans ma nuit, si brève, hélas

Le vent a rendez-vous avec les feuilles.

Ma nuit si brève est remplie de l'angoisse dévastatrice

Ecoute! Entends-tu le souffle des ténèbres?

De ce bonheur, je me sens étranger.

Au désespoir je suis accoutumée.

Ecoute! Entends-tu le souffle des ténèbres?

Là, dans la nuit, quelque chose se passe

La lune est rouge et angoissée.

Et accrochée à ce toit

Qui risque de s'effondrer à tout moment,

Les nuages, comme une foule de pleureuses,

Attendent l'accouchement de la pluie,

Un instant, et puis rien.

Derrière cette fenêtre,

C'est la nuit qui tremble

Et c'est la terre qui s'arrête de tourner.

Derrière cette fenêtre, un inconnu s'inquiète pour moi et toi.

Toi, toute verdoyante,

Pose tes mains - ces souvenirs ardents -

Sur mes mains amoureuses

Et confie tes lèvres, repues de la chaleur de la vie,

Aux caresses de mes lèvres amoureuses

Le vent nous emportera!

Le vent nous emportera!

lundi 15 juin 2009

LE LIVRE QUI FAIT PEUR AUX ANARCHISTES (14 euros sur commande)

En vente dans les librairies parisiennes habituelles: Parallèles, Point du jour, La brèche, Publico, etc.









UNE VICTOIRE DU BLAIREAU ? suite





A en croire les entrefilets économiques spécialisés, aussi bourreurs de crâne que les mensonges politiques électoraux, les uns et les autres prétendent que le rétablissement de la prospérité économique est en cours. La mode syndicale est pourtant à la « déprime sociale » parce que l’absence massive des prolétaires aux manifs de veille de paix sociale estivale est interprétée comme un renoncement à la lutte. Dans ce décor de feintes économiques et de morgue syndicale, le chômage apparaît programmé comme inéluctable avec un saut significatif à la « rentrée », avec à la clé des « restrictions sévères » de la part des « entreprises en difficulté » et la non-embauche de milliers d’étudiants petits bourgeois au sortir de leurs examens (*). Nullement gênée par ce constat, la bourgeoisie, comme le lui permet sa victoire électorale frauduleuse, redouble ses attaques politiques et économiques.

Sur le plan politique, la farce du « Dany boom » à peine éteinte a porté ses fruits. La petite bourgeoisie écologiste et gauchiste a bien mérité de sa complicité électorale. Qu’elle retourne à ses plants de pavots et à ses manifs altermondialistes ! De toutes manières, verts ou roses, les cliques de bobos sont incapables d’unité et ne demeureront jamais que des forces d’appoint de la grande bourgeoisie.

Là où la manœuvre de la droite au pouvoir est habile c’est dans la figuration de l’affaiblissement du PS comme seule force d’opposition crédible, comme si les prolétaires n’avaient le choix qu’entre la soumission ou l’adhésion à un parti d’agioteurs et de receleurs. Les vilaines affaires concernant l’ancien chouchou de Mitterrand Julien Dray, les bêtises des Royal et Valls confortent la conviction que le PS est seul pourri et qu’il faut s’en remettre, mutatis mutandis, à l’empirisme gouvernemental. La mystique de SOS racisme avait été en effet un instrument de la gauche bourgeoise pour dénier tout rôle politique à la classe ouvrière plutôt « lepéniste ». Du PS au PCF et aux gauchistes, tous avaient entretenus le mythe, dénoncé seulement par une minorité de révolutionnaires tenus à la marge.

Or, plutôt que de diaboliser les thèmes sécuritaires du FN, la droite sarkozienne les a assimilés. On a assisté au même détournement politique que sous l’ère Mitterrand. Mitterrand avait mis en selle le FN pour affaiblir la droite. Sarkozy a mis en scène les écologistes pour affaiblir la gauche. Le bouffon DCB ressorti comme nouvelle « institution étatique » qui « a prouvé sa maîtrise des rouages politiques français » est un rebelle devenu bourgeois selon Eric Zemmour, que j'ai croisé l'autre jour à Montparnasse (j'ai failli marcher dessus) : « La rouerie, jusqu'au cynisme ; la décontraction jusqu'à la séduction ; le tutoiement chaleureux jusqu'au mépris. Cohn-Bendit est tout cela à la fois. Quand on observe son parcours depuis quarante ans, on songe que les «enragés de Mai 1968» ne se sont pas trompés en le choisissant comme incarnation de leur révolte. Icône médiatique de leur génération. Avec ses talents et travers. Ses contradictions, et apostasies. Sa réalité sans fard. Libertaire dans les années 1970, libéral dans les années 1980. Français et Allemand selon les moments. Pacifiste, mais pour la guerre contre la Serbie. Au nom des «droits de l'homme». De la Révolution jusqu'au Marché, mais toujours internationaliste. Sa vision inspirée de «l'Europe du Rhin au Bosphore» qui inclurait la Turquie correspond exactement aux frontières de l'Otan et aux desiderata de l'Administration américaine, de Bush à Obama. Un hasard sans doute » (…) « Au fil des années, le rouquin a perdu des cheveux, mais arbore des lunettes rondes, derrière lesquelles vibrionne son sempiternel regard bleu. À 64 ans, l'héritier rebelle est devenu un bourgeois respecté, dans lequel se reconnaissent les fameux bobos. L'insolent trublion souriant à la face d'un «CRS-SS,» s'est transformé en politicien habile et retors. Le référendum de 2005 sur la Constitution européenne fut son chemin de Damas. Il fait campagne pour le oui, mais s'abouche très vite avec les partisans du non. Son alliance avec José Bové est le mariage de la carpe et du lapin, du «grand marché» et de l'altermondialisme. Mais les électeurs ne sont pas trop regardants. Cohn-Bendit fait de José Manuel Barroso un parfait bouc émissaire, dont il soutenait pourtant naguère les choix «européens». Il brocarde sans vergogne son ancien «copain» de Strasbourg, François Bayrou, «touché par la Vierge» et obsédé par la présidentielle. Lui qui appela, au lendemain du premier tour de la présidentielle de 2007 son cher «François» à rejoindre «Ségolène», se fait désormais l'allié objectif de Nicolas Sarkozy ».



AMNESIE RIME AVEC AMNISTIE DU PASSE COMPROMIS



Cohn-Bendit n’a pourtant rien d’une personnalité hors norme. Il s’est simplement glissé dans la peau de son ami Tapie (ami commun avec Sarkozy, dont le pauvre Bayrou avait dénoncé la protection financière). En 1994, Mitterrand aide Bernard Tapie à torpiller la candidature de Michel Rocard lors des élections européennes de 1994. Bernard Tapie fait alors le jeu de Mitterrand, ennemi de longue date de Michel Rocard. Derrière une querelle superficielle de personnes, la haute bourgeoisie visait à affaiblir le PS menacé d’éclatement, non de son propre fait mais par désaffection des électeurs « populaires ». A l’époque, l'Europe désabusée fût incapable d'empêcher la guerre qui déchirait les Balkans ; le sous-fifre Cohn-Bendit choisit alors un camp militaire tout comme il le fît aux côtés des massacreurs d’enfants en Algérie. Bernard Tapie, encouragé par François Mitterrand, maintint sa liste qui fit de l’ombre au PS. La principale distraction fût fournie par sa prestation télévisée pour affronter Le Pen. Où il gagna ne masse les faveurs des électeurs bobos. Le PS n’avait récolté que 14,5 % des voix.

Cohn-Bendit comme Tapie ne ferait pas un bon ministre « d’ouverture », il restera comme Tapie un bouffon de circonstance. Il demeure un leader secondaire de la droite libérale très éloigné du marais de la plupart des Verts européens qui considèrent que le dogme libéral est incompatible avec les moyens que nécessitent la préservation de la planète et le combat pour la justice sociale, et donc avec le paradigme écologiste. Sarkozy a piloté Cohn-Bendit pour piquer des voix au Modem, fragile carte de rechange de la droite dans une compétition inégale de califes ridicules.

Le chanteur Francis Lalanne est parvenu aux mêmes conclusions que nous : « « Maintenant que les enquêtes d’opinion lui promettent son fauteuil de député européen, il annonce qu’il va rentrer à la maison, en Allemagne, payé par le contribuable français. Il a été piloté par l’Elysée pour affaiblir la vraie opposition, la vraie liste écologie que nous représentons (hi hi). Sarkozy fait exactement avec Besancenot et Cohn-Bendit, ce que Mitterrand faisait avec Le Pen et Tapie ».


Immédiatement dès le lendemain de sa « victoire électorale » la bourgeoisie a porté ses attaques : baisse des salaires ou licenciements dans les entreprises en difficulté, attaque prolongée contre les retraites, renforcement du flicage et fichage policier. L’attaque économique n’est pas sans fard. Elle est portée au nom du « soutien aux plus démunis », dixit les exclus de la production « assistés ». C’est la faute à la crise mondiale si des milliers d’étudiants vont être jetés sur le pavé à la rentrée. Du grain à moudre est offert aux complices syndicaux avec le projet de mise en cause du statut de la poste à la rentrée, qui signifie qu’on pourra enrégimenter encore une partie des prolétaires dans la défense de la nationalisation, dont le prolétariat n’a que foutre, mais qui servira à cloisonner les luttes entre public et privé. En vérité, le paternalisme sarkozien à la Badinguet ne fait pas fi de toute opposition – il sait que la démocratie bourgeoise a besoin de cette fiction – il aménage une opposition à sa mesure apte à diviser le prolétariat et à le décourager de lutter véritablement sur ses positions de classe. Puis-je conclure en disant que ce n’est qu’une victoire à la Pyrrhus ? En n’oubliant pas qu’à force de bouffer de la vache enragée…


(*) Pour faire fructifier l’aura du petit frère, les frères Cohn-Bendit publièrent fin 1968 sous les auspices des éditions bourgeoises du Seuil un pensum – Le gauchisme remède à la maladie sénile du communisme – pillant sans vergogne les critiques du communisme de conseils dans sa critique de la révolution russe, pour affirmer un galimatias délirant imaginant une révolte sans but de la jeunesse, et méprisant la classe ouvrière : « Nous savons donc que le mouvement étudiant se trouve à l’origine du mouvement ouvrier ». Ce genre de considérations débiles est hélas la théorie de base de l’actuel CCI pour recruter en milieu étudiant, considéré comme purement prolétaire.

vendredi 12 juin 2009



UNE VICTOIRE DU BLAIREAU ?



Tout le monde pourrait en convenir, la situation est déplorable, les élections européennes qui magnifient un triomphe de la droite conservatrice (conservatroce…) ont confirmé que le degré zéro de la politique bourgeoise avait été atteint. La belle Europe écolo-rousseauiste d’une oligarchie ultra-minoritaire – plus encore que les bolcheviks ne l’ont jamais été – qui joue de plus en plus au complément impérialiste du brave prédicateur Obama, où règne la barbarie des accidents du travail déniés comme au Moyen Age (*), se gargarise de son union sacrée verte et fleurie. Le pantin Cohn-Bendit fait la Une des médias pour son aide bouffonesque à Sarkozy & Co (cf. la Une du baveux hebdo « Le point » financé par la bourgeoisie US). Le Monde immonde titre sans honte sur la « Victoire de Sarkozy » ! Belle victoire adoubée par un quart des « citoyens ». Renouvelant une formule saint-simonienne, Cohn-Bendit a accouplé les « autorités électorales », les voteurs petits bourgeois absorbés par leur tâche de féconde de producteurs de démocratie et les « abeilles laborieuses » silencieuses. Mais Saint-Simon disait le contraire, les « politiciens professionnels » se servent toujours des « frelons qui se nourrissent de leur travail ». Il fallait défendre les abeilles contre une « fiscalité inquisitoriale » et en venir à la vraie fiscalité, celle des impôts indirects qui frappe les biens de consommation, donc la masse.


Les milieux politiques bourgeois, de l’UMP au Front de gauche, sont aberrants. Tel le gros taon qui frappe à la vitre dans l’espoir de retrouver l’air qui lui manque, les politiciens s’acharnent à des combinaisons sans issue pratique. . Car il faut ménager l’égoïsme des gros bourgeois, la susceptibilité rousseauiste des classes moyennes et trouver de l’argent dans une conjoncture lamentable, où domine l’incompétence économique et le sentiment que « la confiance » en la démocratie bourgeoise suffirait à remettre l’économie décadente sur pied. Que valent les revendications de salaires et la protestation contre les licenciements sans autre perspective que le fait de subsister, en face des besoins immenses de la technocratie étatique et de l’ignorance où sont cloisonnées les couches salariées et expulsées de la production. La démocratie sarkozienne se perd dans une admiration béate d’une Europe virtuellement pro-américaine, ne voyant pas qu’elle n’est que le masque pris par les Etats-Unis pour mieux tromper le prolétariat. L’Europe se noie dans une politique de margoulins. Le Modem, héritier bâtard d’un centrisme giscardien évaporé, trahi par le vieux caciques et le grand patronat, est l’objet des OPA pour tous les colistiers du sado-maso Bayrou par l’ancien parti gaulliste caméléonisé par Sarkozy-Frankestein. Il ne s’agit plus de droite ni de centre ni de gauche mais d’une politique d’union nationale européenne qui doit échapper à toute contingence partisane. Ne pas se soumettre à cette politique signifie ne pas régler les enjeux planétaires impérialistes et se vouer à l’effondrement du capitalisme.


Le problème se pose ainsi : il ne s’agit pas de revaloriser la politique classique droite/gauche, ni de garantir une politique keynésienne de relance au profit d’un plein emploi des travailleurs. Il faut empêcher que par le truchement des journées mortes syndicales, la classe ouvrière retrouve son identité face à la bourgeoisie traditionnelle et qu’elle soit émasculée par l’utopie réformiste des derniers caciques staliniens et trotskiens. Ces derniers, NPA en tête, sont d’ailleurs roulés dans la farine des Mélanchon et Sabir qui, forts de leur un pour cent supplémentaire, leur enjoignent de venir à Canossa sous l’aile du parti stalinien décrépi.


Ces péripéties cachent mal le jeu du nouveau pouvoir qui dresse, face à la crise systémique, l’écologie à deux visages, si l’on peut dire. Pour la gauche ringarde, une conjuration sarkozyste milite contre le virtuel « front de gauche », pour le pouvoir triomphant sans partage – le gouvernement actuel de l’Etat pour lequel la notion de droite est passéiste – il n’y a aucune alternative en face. Les dérapages moraux de la mère Royal et du calife en carton pâte Bayrou ont fait table rase de toute opposition crédible. La primauté accordée au bien commun écologique sur les intérêts corporatifs ouvriers, encouragée par l’incapacité des concurrents « socialistes » à désigner un seul calife, permet au verbe de suppléer à l’action.


L’opinion publique déçue, réduite à cette masse d’abstentionnistes indifférents, est narguée comme jamais. La presse veule du Monde à Rue 89 et à quelque bord qu’elle appartienne, vitupère les mercantis et les affairistes anonymes qui plument l’ouvrier et le petit bourgeois. Rien de nouveau mais une défense sans fissure de la démocratie oligarchique. Comme les littérateurs de gouvernement Sollers et BHL, la presse est très critique sur les malheurs du monde. Les prolétaires d’Europe sont frappés de vertige comme ceux des autres continents. Sous le masque des experts et des donneurs de morale écologique, la bourgeoisie pose la quadrature du cercle : équilibrer les budgets nationaux, autoriser les exportations de capitaux, garnir le carnet de commande de l’industrie aéronautique et militaire. Incontestablement les abstentionnistes nationaux n’ont pas joué le jeu. Ils ont manqué de sang froid et heureusement qu’on décide pour eux.


La majorité de la France, bourgeois en tête, se groupe derrière le monarque Sarkozy. Seuls sont réticents les chômeurs et les licenciés. L’électeur bobo retrouve ce patriotisme européen qui fît les bonnes heures du nazisme et qui depuis avait été érodé par de vieilles réminiscences nationales. Dans cette conjoncture, la collusion des grandes banques européennes et nord-américaines n’a qu’un but : déborder l’Europe centrale et planifier de nouveaux secteurs d’activité au détriment des autres concurrents, la Chine en premier lieu.



A suivre…




(*) Peu après minuit, le 28 mai, Franns Rilles Melgar, un Bolivien de 33 ans, prend son poste à la machine à pétrir le pain d'une boulangerie industrielle près de Valence, à l'Est de l'Espagne. Il devait y rester entre 11 et 12 heures, comme tous les jours, et gagner ainsi 23 euros. Mais la machine a soudainement happé son bras gauche, l'arrachant avant qu'il n'ait le temps d'arrêter lui-même les rouages avec sa main droite. Selon le syndicat Commissions Ouvrières (CC.OO), ses employeurs « ont forcé l'accidenté à nier qu'il s'agissait d'un accident du travail lorsqu'ils le transportaient dans leur camionnette de livraison, avant de l'obliger à descendre à 100 mètres de l'hôpital ». En une seule semaine du mois de mai, six ouvriers de la construction ont perdu la vie, soit 62 victimes depuis le début de l'année. Dans le secteur agroalimentaire, le deuxième le plus touché après le bâtiment, on dénombre deux accidents mortels par semaine en moyenne.