"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».

Marx (L'idéologie allemande)

mercredi 30 juin 2010

LA GUERRE DE TOUS CONTRE TOUS ?

LE « FAIT DIVERS » EXPRESSION DE LA DESINTEGRATION SOCIALE OU ARME NATURELLE DE L’ETAT JURIDIQUE BOURGEOIS ?

Il y a si longtemps que le philosophe Hobbes écrivit ces lignes qui définissent la guerre de tous contre tous dans les sociétés sans Etat (état de nature), et le philosophe défendait la pérennité éternelle de l’Etat, quand Engels lui répondit deux siècles plus tard que l’Etat n’avait jamais existé de toute éternité: « L'état de nature, cette guerre de tous contre tous a pour conséquence que rien ne peut être injuste. Les notions de droit et de tort, de justice et d'injustice n'ont dans cette situation aucune place. Là où il n'y a pas de Pouvoir commun il n'y a pas de loi ; là où il n'y a pas de loi il n'y a pas d'injustice: Force et ruse sont à la guerre les vertus cardinales. Justice et injustice n'appartiennent pas à la liste des facultés naturelles de l'Esprit ou du Corps ; car dans ce cas elles pourraient se trouver chez un homme qui serait seul au monde (au même titre que ses sens ou ses passions). En réalité la justice et l'injustice sont des qualités qui se rapportent aux hommes en société, non à l'homme solitaire. La même situation de guerre a aussi pour conséquence qu'il n'y existe ni propriété [...] ni distinction du Mien et du Tien, mais seulement qu'à chacun appartient ce qu'il peut s'approprier et juste aussi longtemps qu'il est capable de le garder » (17ème siècle).
Sommes-nous revenus à cet état de nature, à la barbarie antique avec les guerres incessantes sur le globe, mais si mystifiées, avec – plus mal vécus que ces guerres – les faits divers sanglants qui ponctuent l’actualité de la propaganda bourgeoise ?
On tue beaucoup à coups de couteaux par les temps qui courent. Guerre des écoliers, guerre des voisins, guerre inter-communautaires ou raciales, guerre des automobilistes, guerres entre collègues… Et pas simplement guerre, mais meurtres de sang-froid. Des meurtres commis en bande à Grenoble, Paris et sa banlieue ont fait récemment les unes de l’actualité propagandiste. Au récit de ce que les journalistes, et les lecteurs de prompteur télévisé nomment « l’ultra-violence », nous, pauvres spectateurs possibles prochaines victimes au coin d’un bois, d’une autoroute ou derrière le rayon surgelé des supermarchés, nous restons tétanisés, avec cette question minable : que fait la police ? Ou cette autre interrogation plus pathologique : faudrait-il pas rétablir la peine de mort pour ces chiens ? Sur TF1, Laurence Ferrari, plus vte qu’un bolide au Mans lit sur son prompteur : … un acte barbare… ils ne se rendent pas compte… les agressions sont de plus en plus violentes… elles préparent des adolescents au grand banditisme. Sur France 2, avec David Pujadas, on a encore plus froid dans le dos face à la sauvagerie sur la bretelle d’autoroute près des Mureaux : … une violence disproportionnée… ils ont tué devant les parents… ils disaient aux parents « on va le tuer »…
Est-ce bien nouveau ? Il y a 30 ans Roger Gicquel ouvrit le « 20 heures » sur un glacial : « les Français ont peur ». Il reste à écrire une anthologie des faits divers dramatiques au XXe siècle en même temps que leur instrumentalisation par la propaganda bourgeoise. Certains « décadencistes » vous affirmeront que c’est vrai, c’est pire aujourd’hui et que cela manifeste une décomposition de la société bourgeoise et pourrait être un élément de réflexion sur la nécessité d’inventer une nouvelle société. Pas vraiment pourtant, le crime tétanise toujours, singularise et obscurcit les facultés de réflexion de chacun.
Pour mesurer le degré de mensonge déconcertant atteint par la domination totalitaire bourgeoise, on peut extraire deux définitions du dictionnaire psychologie, qui nous démontrent la petitesse de sens et le mépris pour « ceux d’en bas » qui nous est jeté à la figure par les élites dirigeantes.
Délinquance : Somme des infractions à la Loi. Le taux de criminalité d'une société reste relativement stable sauf lorsque d'importantes modifications sociales surviennent. Les actes délictuels sont en grande majorité le fait d'hommes peu éduqués et sans travail. Chez les enfants et les adolescents, les actes délictuels ont souvent pour origine une cellule familiale éclatée ou une déficience intellectuelle
Bande : Les groupes d'individus ainsi nommés peuvent parfois devenir marginaux et leurs buts antisociaux. Souvent issus de milieux dans lesquels leurs besoins affectifs ne peuvent être comblés, les jeunes qui rejoignent ces bandes y trouvent assurance et dédouanement pour leurs actes grâce au soutien moral des autres membres. Les éducateurs spécialisés, psychologues et assistants sociaux ont pour but de modifier les objectifs de telles bandes.

AU DEBUT LE SOCIALISME ETAIT CONSIDERE COMME CRIMINEL

Les premiers mouvements socialistes qui apparaissent en Europe au début du XIXe siècle sont déjà stigmatisés par les fractions « démocratiques » de la bourgeoisie comme criminels. Ils se développent dans des quartiers et villes aux traditions de révolte populaire déjà sous la féodalité. Ces premiers mouvements ne veulent pas se contenter de réformes sociales. L’écossais Robert Owen est considéré comme le premier créateur d’un socialisme dit utopique. Dès 1817, ses projets de « villages de coopération » pour les pauvres, s’accompagnent de virulentes critiques contre les religions et prêchent pour l’inauguration d’un nouvel ordre mondial. Un peu avant le milieu du siècle, son mouvement touche des dizaines de milliers d’ouvriers et d’artisans qui croient sincèrement à la venue d’un monde égalitaire et fraternel. Owen influencera les premiers socialistes français mais surtout Marx et Engels.
L’apport des Owen, Thompson (1785-1833) et Godwin (1756-1836) dans leur renversement moral de la notion de crime, est moins connu mais très profitable aux Marx et Engels. Ils mettent en avant les responsabilités de la société par rapport à la question criminelle. Si l’état de la société apparaît comme un état de guerre de tous contre tous, l’homme n’est en lui-même ni bon ni mauvais, il devient ce que le milieu environnant a fait de lui. Le premier crime est donc le fait de celui qui, par la propriété privée, accumule de la richesse au détriment des autres qu’il va ainsi amener inévitablement à voler. Dans The Book of the New Moral World, Robert Owen reprendra cette critique de la propriété privée considérée comme la véritable cause du crime, et Marx et Engels à sa suite qui récuseront les idées reçues des statisticiens et des philanthropes dans un cadre d’analyse sociale plus large et à partir d’ube critique radicale de la société bourgeoise.
En 1845, Louis Blanc dénonce le grand nombre d’enfermements : « La répression a beau grandir, le mal grandit plus vite encore » ; il remet en cause tout le système pénitentiaire, la généralisation de la « mise en cellule ». Les juges bourgeois pensaient que l’emprisonnement cellulaire allait apprendre au prolétaire à se repentir de ses méfaits – la plupart du temps de vol – à épargner en vue de l’avenir, alors qu’en général (et de tout temps) il n’a même pas de quoi pourvoir au présent. Anticipant d’un siècle et demi la crise financière des prisons américaines (elles coûtent plus cher en particulier avec le maintien de la peine de mort), Louis Blanc en dénonce l’inefficacité et la toxicité : « De quel droit laisserait-on de pauvres enfants sucer le venin du vice dans la misère, à deux pas du pénitencier où l’on s’évertuerait à catéchiser des scélérats en cheveux blancs » (cf. Histoire des savoirs sur le crime et la peine, vol I). Pour Louis Blanc, c’est la société telle qu’elle est organisée et telle qu’elle fonctionne qui est criminelle, bien plus que ceux qui se retrouvent dans les prisons : « Qu’est-ce donc qu’un ordre social où l’industrie est prise en flagrant délit de lutte contre l’éducation ?; un ordre social où les pères sont obligés d’exploiter leurs enfants en les faisant travailler dès le plus jeune âge, en leur donnant ainsi une éducation qui les poussera nécessairement au vice, à l’alcoolisme et sans doute au crime ?
A la même époque, Marx accuse aussi la société d’être coupable du crime et il comprend déjà que les formes de prévention n’ont d’autre but que d’exonérer de toute culpabilité la classe bourgeoise régnante. Les problèmes de la criminalité ne sont pas centraux dans les œuvres de Marx et Engels, ils apparaissent au détour de certains textes mais comme simple illustration des méfaits de l’ambiance capitaliste. Contre tous les apologistes conservateurs de la société de classes hiérarchisées, Marx et Engels examinent toujours sur les situations et la structure de la société. Leur conception du comportement criminel et de la loi officielle ne peut se comprendre que de l’intérieur de la critique globale qu’ils font de la société capitaliste.
Marx ne réduit pas l’existence du crime à la seule société capitaliste et reconnaît que chaque société peut produire des types spécifiques de comportements problématiques. Son insistance porte néanmoins sur les relations particulièrement significatives entre comportement criminel et capitalisme, depuis l’apparition de celui-ci.
Le capitalisme s’est formé par l’expropriation des paysans de leurs terres, les contraignant à vendre leur force de travail. Cette expropriation est en réalité un vol, vol d’une ampleur inimaginable, preuve que toute l’organisation sociale qui en est issue résulte d’actes criminels. De plus, comme la nouvelle organisation industrielle ne parvient pas à absorber l’ensemble des hommes expropriés, elle les contraint à s’De plus, comme la nouvelle organisation industrielle ne parvient pas à absorber l’ensemble des hommes expropriés, elle les contraint à s’engager eux-mêmes dans une lutte pour survivre, qui a souvent pour conséquence la transgression des règles. On assiste alors à la formation des « classes dangereuses »qui trouvent ainsi leur origine dans le processus même de création du capitalisme. Les comportements criminels et la loi pénale sont deux aspects différents d’une même réalité ; comme l’écrira un auteur moderne : « La transformation des petites unités de production indépendantes et capitalisme entraîne le vol des terres, la criminalisation des conditions de survie de ceux qui ont été expropriés de leurs terres et la violation des lois par ceux qui n’aont d’autre choix que le crime pour vivre « (Greenberg, 1981).
Marx ne se contente pas de décrire les origines du crime inhérent à ce type de société, il montre ensuite comment il est surtout utile à la société dans laquelle il se développe. Il reprend le raisonnement tenu au 18ème siècle par Mandeville. Le criminel « produit » la loi pénale. Il produit aussi le professeur qui donne des cours sur la loi et la criminalité : « et même l’inévitable livre de base dans lequel le professeur présente ses idées et qui est une marchandise sur le marché… De plus, le criminel produit tout l’appareil policier ainsi que de l’administration de la justice, détectives, juges, jurys, etc. et toutes ces professions différentes… la torture elle-même a permis l’invention de techniques fort ingénieuses, employant une foule d’honnêtes travailleurs dans la production de ces instruments » (cf. Sur la Théorie de la valeur, Theorien über den mehrwert, vol I, édité par Karl Kautsky, 1905).
Tous ces bénéfices secondaires du crime permettent à la société de se maintenir, « le criminel apparaît ainsi comme une de ces « forces équilibrantes » naturelles qui établissent une juste balance et ouvrent la porte à plusieurs occupations soi-disant « utiles » (Marx est ironique). Le crime et le criminel ne se situent pas en marge de la société capitaliste, ils en font partie intégrante. D’un point de vue de la marche normale de la société bourgeoise, la criminalité ne constitue pas un désordre social mais apparaît plutôt comme une des caractéristiques de l’ordre social capitaliste.
Toujours à la mi-temps du siècle, le jeune Engels, dans The condition of the working class in England, avait anticipé cette critique du masque criminel de la justice bourgeoise. A partir de la description des sordides conditions d’exploitation du premier prolétariat industriel du monde, Engels déduit la légitimité des comportements criminalisés et en quoi cela a une incidence dans le processus révolutionnaire d’émancipation du prolétariat. Il oppose les ouvriers déshumanisés par un travail infernal à la fausse moralité bourgeoise : « l’immoralité de l’intérêt privé et l’hypocrisie des classes possédantes sont choses bien pires ». Pour Engels, la plupart des premiers penseurs socialistes n’ont pas été au bout de leurs analyses, surtout par le fait que la plupart étaient issus de la bourgeoisie. Il moque même le réformisme d’Owen, ouvrier devenu patron qui prétendait faire vivre dans ses petites communautés bourgeois et prolétaires ; Owen espérant parvenir sans lutte et sans transition au communisme faisait le jeu du libéralisme bourgeois, encore promis à un bel avenir.
Engels se place au niveau historique et récuse l’existence d’individus abstraits et de forces occultes. Premier pas révolutionnaire : l’ouvrier, écrasé par le travail et misérable, se révolte contre les conditions qui lui sont faites, tandis que le bourgeois oisif s’enrichit. Le pauvre se mit à voler par nécessité et on assista à une croissance de la criminalité parallèle au développement des industries : « Mais bientôt les ouvriers s’aperçurent que cela ne menait à rien. C’est seulement en tant qu’isolés, en tant qu’individus, que les délinquants pouvaient protester par leur vol ; la puissance de la société tout entière se jetait sur chaque isolé et l’accablait d’une énorme supériorité… Le vol était la plus grossière, la plus inconsciente des formes de protestation ». (cf. Bandits de E.J.Hobsbawn)
Dans une deuxième étape, on retrouve encore une certaine forme de « criminalité », avec le bris des machines par des luttes en bande visant à empêcher l’introduction des machines qui privaient les ouvriers de leur emploi : « On démolissait les usines et on mettait les machines en pièces ». Ces réactions de colère restèrent isolées et sévèrement punies. Engels reconnait un mérite à ces actions « criminalisées », qui faisait de l’Angleterre le pays avant-garde de la révolution mondiale, c’est que ces révoltes finirent par aboutir en 1824 au vote d’une loi qui autorisait la libre association des ouvriers, générant la formation des premiers syndicats pour protéger l’ouvrier isolé face au patron (et mettant fin même au meurtre de certains patrons dans les conflits trop personnalisés, aussi bien en France à l’époque qu’en Russie à la fin du siècle).
Engels pressent que la compétition engendre la criminalité, c’est pourquoi il souligne l’importance capitale des premières associations ouvrières dans les grèves : « elles sont le premier essai fait par les travailleurs pour supprimer la concurrence. Elles supposent l’intelligence de ce fait, que la domination de la bourgeoisie repose uniquement sur la concurrence des travailleurs entre eux, c'est-à-dire sur la division du prolétariat par l’opposition des individus ouvriers les uns contre les autres… Et c’est précisément pour cela qu’elles (les associations) sont si dangereuses pour l’ordre social ». C’est pourquoi les capitalistes taxent les grévistes et les membres de ces associations de « criminels », alors qu’ils ne sont pas criminels (ni terroristes…) mais des acteurs déterminés d’une « guerre sociale ».
Cependant tous les actes considérés comme criminels par le pouvoir d’Etat bourgeois ne peuvent pas être confondus par après dans une même « guerre sociale » comme l’ont théorisé les anarchistes anciens et modernes. Marx et Engels ont dénoncé sans concession la racaille du lumpenprolétariat de leur époque, comme la racaille terroriste petite bourgeoise pendant la révolution française.
Dans un autre texte – Discours à Eberfeld (fev 1845) – Engels s’efforce de montrer que les comportements criminels diminueront naturellement avec l’avènement de la société communiste. La guerre de tous contre tous n’est pas seulement la concurrence entre prolétaires, les conflits du travail entre prolétaires et bourgeois, elle recouvre aussi la guerre des bourgeois entre eux, basée sur la concurrence.
En éliminant la concurrence de la société, comme les ouvriers ont été capables de le faire eux-mêmes le temps de leurs meilleures grèves, on élimine la racine même des comportements criminels. A son époque, Engels croyait même une diminution possible des chiffres de la criminalité dans un capitalisme jeune ; il soulignait que des statistiques prouvaient une diminution des infractions contre les personnes mais une augmentation des infractions contre les biens. Engels se trompait sur la longévité du capitalisme et ne pouvait pas vraiment concevoir les formes d’ultra-violence que celui-ci allait prendre au seuil de sa décadence, avec la gigantesque boucherie de 1914 et la croissance exponentielle des crimes contre les personnes du XXe au début du XXIe siècle. Une hausse des infractions contre les biens ainsi théorisée avait quelque chose de rassurant – les « criminels » s’en prenant à la « propriété privée » - et de moins pervers et irrationnel que les actes de « cruauté mentale » qui ont fait florès depuis. Dans l’acception pacifiste et graduelle d’Engels, la suppression de la concurrence (après une insurrection tout de même et la prise du pouvoir par le parti) aurait ouvert une ère de paix sociale, dissolvant les institutions de la justice pénale créée pour la protection de la propriété privée et des premiers usurpateurs de la terre. Des conflits pourront perdurer mais être réglés par des arbitres de l’agora communiste sans procès et sans jugements grotesques. La transgression des lois, par le gréviste et le petit voleur, pouvait encore apparaître à la fin du XIXe siècle comme partie intégrante d’une même guerre sociale.
En analysant les actes criminels comme liés à un type d’organisation sociale, Marx et Engels ne se différenciaient pas des réformateurs sociaux comme Quételet, mais à la différence de ce dernier, d’une part ils ne considéraient pas que les criminels avaient agi librement et d’autre part ils n’envisageaient pas d’autre solution que le bouleversement complet de la structure sociale et politique du capitalisme pour remédier aux divers crimes.

LES ANARCHISTES CROIENT ENCORE AU « VOYOU REVOLUTIONNAIRE »

Gavroche pendant la Commune n’est plus pourtant qu’une image kitsch vendue aux touristes japonais à Montmartre. On se souvient qu’à la suite du groupe néo-trotskien Socialisme ou Barbarie, les situs à la fin des années 1950 théorisèrent la révolution des « blousons noirs ». Les héritiers intellectuels de ces ânes, l’ami et collaborateur de Janover, Garnier, plus ou moins confortés par des spécialistes en sociocratie banlieusarde, tel Laurent Mucchielli, ont tenté de nous refaire le coup d’un « tous ensemble » dans la « guerre sociale », alors que Marx et Engels avaient pris des distances avec les premières théorisations de la révolte sociale. Un auteur libertaire, Jean-Pierre Garnier s’est essayé à caractériser une « violence contemporaine », y perdant son latin « post-politique ». Voici la description de la nouvelle « guerre sociale » selon Garnier vers 2005 :
« Expulsés des villes, les prolos et sous-prolétaires vont se replier dans des zones rurales qui échappent à la gentrification. « Faute d’alternative politique leur permettant de s’extraire de leur désastreuse situation, les laissés-pour-compte de la « métropolisation » pourraient bien dans les années qui viennent contribuer à la diffusion de la « violence urbaine » sur l’ensemble du territoire ».
Jean-Pierre Garnier, qui écrit dans des journaux libertaires à deux sous (de contenu) nous fournit une vision ultra-gauchiste anar bien fumeuse pour expliquer la lumpenisation généralisée présumée subversive : « L’analyse des violences, comme celles de 2005 et de 2007, nous instruit sur le bourbier dans lequel patauge intégralement toute la classe politique, extrême gauche comprise. Ce n’est plus un fossé mais un gouffre qui sépare les « casseurs » et la bonne société. Politiciens et médias nous enfument en parlant à chaque fois de violences aveugles, gratuites ou absurdes. Ah ? Attaquer des commissariats, des entreprises installées en zone franche mais qui ne jouent pas le jeu, une trésorerie principale, un bureau de l’ANPE, des écoles qui orientent vers des ghettos sociaux, des bus aux tarifs prohibitifs, des bagnoles de sociétés privatisées, des concessionnaires de voitures hors de prix…, ce n’est ni aveugle ni gratuit ni totalement absurde ! Reste la question de la sempiternelle voiture des malheureux voisins brûlée dans la foulée. « Il est hypocrite, pour ne pas parler d’indécence, de s’apitoyer sur le malheur des démunis privés de leur véhicule quand cela fait des années que la misère est orchestrée par les nantis qui ne se soucient guère de la vie gâchée des enfants des quartiers populaires ».
La classe ouvrière ? Il n’en reste pas grand-chose pour Garnier : « la classe ouvrière objective existe encore — en a pris un sacré coup. Elle est pulvérisée, décomposée, restructurée, qu’il s’agisse des lieux de travail, de l’habitat, et aujourd’hui tout ce qui était son armature intellectuelle et idéologique s’est aussi effritée. Et à présent, la lutte de classes a été remplacée par ce que Noam Chomsky appelle a Class Warfare, c’est-à-dire un état de guerre larvé ou pas, selon les pays, où l’initiative est à la bourgeoisie ». Ni Garnier ni Chomsky ne sont des références sérieuses en politique marxiste et il est vrai que la lutte pour les revendications immédiates de la classe ouvrière, tristement corporatisée et scotchée de badges syndicaux, n’a jamais eu aucun aboutissement révolutionnaire depuis 40 ans ni séduit les laissés pour compte des banlieues pauvres. Cela ne lui enlève pourtant pas son rôle révolutionnaire au moment des grands krachs futurs.
Il ne faut pas mélanger les crimes dans les faits divers et les émeutes de banlieues pauvres – que la propaganda met dans le même sac (Garnier a raison de dire que la bourgeoisie criminalise les émeutiers mais n’ose pas reconnaître qu’ils sont un simple feu de paille sans objectifs) - mais, fier de sa découverte des émeutes « irrécupérables », l’anarchiste de service ne peut qu’exalter la violence « sans limites » ( !?) et surrenchérir dans l’exaltation de l’illégalité : « Désolé de casser le rêve naïf du « vivre ensemble ». Cette belle idée est une pure fiction dans une société ultra inégalitaire. Les « sauvageons » ont été enfantés par le système capitaliste, lui-même d’une sauvagerie sans nom. Toutes les violences subies, sociales, économiques, racistes… sont retournées à l’expéditeur. C’est le rendu de monnaie pour des années d’errance entre bahuts dépotoirs, stages bidons ou boulots d’esclave. C’est le prix à payer quand le pouvoir applique la tolérance zéro pour ceux d’en bas et l’impunité zéro pour ceux d’en haut… Avec tous les mauvais coups qui vont encore nous tomber sur la gueule, il n’y a aucune raison de penser que ces colères-là s’apaiseront. Sans leaders ni revendications, les « violences des cités » laissent perplexes. Nous sommes loin de la lutte des classes « à l’ancienne », plus facile à contrôler et à neutraliser par la négociation. Les dirigeants de gauche perdent leurs repères face aux scènes de « guerre civile » diffusées en boucle par les médias. Ils paniquent tellement qu’ils pactisent à chaque fois avec la droite sécuritaire au nom de l’ordre républicain. Les BAC sont même parfois promues au rang de « casques bleus » ! Quand la lutte contre « l’insécurité » prend le pas sur la lutte contre les inégalités, c’est le commencement de la fin. « À une vie sans avenir, on ne peut opposer qu’une violence sans limites », assurait un responsable associatif en 2005 ? La facture des violences qui ratiboisent jeunes et moins jeunes sera salée un jour ou l’autre. « Il faudra en payer le prix sous la forme d’une violence apparemment « insensée », à la fois imprévisible et incompréhensible, faute de saisir ou d’admettre la logique sociale inédite dont elle est le produit. Une violence que nous nommerons, en attendant mieux, « contemporaine » et que d’autres appellent « post-politique », pour la distinguer d’une « violence historique », ainsi qualifiée parce qu’elle se réfère au sens que toute une tradition, à la fois philosophique et politique, prêtait à l’histoire. »
Les intellectuels anarchistes n’ont toujours rien à dire sur les questions politiques « contemporaines » !

A LA FIN LA PEINE DE MORT EST DE RETOUR DANS LES TETES

Depuis Marx jusqu’aux divers socialistes et communistes modernes (toutes couleurs confondues) l’abolition de la peine de mort est par excellence, comme l’antiracisme, au cœur de la « pensée de gauche ». La gauche français avec la mitterrandie en 1981 a sanctuarisé cette abolition comme un acquis glorieux, indélébile mais plutôt débile. Si sociologues, juristes modernes et politiciens conviennent, après les Louis Blanc et Marx, que la peine capitale est inique, ils s’en séparent par l’équivalence du châtiment de la mort lente qui pullule dans les prisons, par leur compassion vertueuse pour les suicides ou les assassinats dans les commissariats de la République (rares encore).
En temps de paix, révolutionnaires comme réformistes se retrouvent pour refuser la peine de mort comme sanction crédible ; ce qui ne signifie pas que chacun ou chacune face aux crimes les plus odieux (et il s’en produit tous les jours de particulièrement odieux) ne pense pas qu’elle serait méritoire dans les cas les plus avérés et certifiés. En temps de guerre, les réformistes conçoivent sans aucune culpabilité la nécessité de justice militaire expéditive. En temps de révolution, généralement les révolutionnaires qui tiennent les rênes du pouvoir ne s’embarrassent pas d’une justice lourdaude et longue à trancher : les crimes divers, viols, actes de torture sont soumis au jugement immédiat du peloton d’exécution (et c’est tant mieux, dans ces moments on n’a pas de temps à perdre pour tenter de récupérer des tarés) ; les périodes révolutionnaires n’ont pas vu diminuer non plus le nombre des crimes, en Allemagne dans les années 1920 se sont produits d’horribles crimes de sang.
Dans la société actuelle le problème est devenu plus compliqué dans la mesure où l’on a la fâcheuse impression que tout le monde veut tuer tout le monde, qu’un cap a été franchi et que l’Etat et sa justice bourgeoise seraient débordés, impuissants, voire conciliants ou facilitateurs pour les criminels. Fadaises ! Rien n’a changé concernant l’utilisation du crime par l’oligarchie dominante. On assiste même au retour des interprétations les plus éculées du début de la criminologie moderne ; le régime sarkozien prétendant repérer les futurs criminels dès la maternelle. Excellente démagogie.
On aime discuter en régime démocratique de l’intérêt ou pas de la peine capitale. En général, excepté dans les petits pays arriérés et dans quelques Etats US, elle a été abolie. Elle a été abolie dans la plupart des pays bourgeois dits civilisés non pas humanité – elle n’empêche pas la mort lente dans des décennies d’incarcération – mais parce que son maintien rendait encore plus odieux le mensonge originel de la justice de classe : tuer un être humain produit d’une société criminelle dans son fonctionnement est plus révélateur du crime de base de cette société que la prétention à le remettre sur les bons rails (qui déraillent toujours).
La peine capitale comme mesure pour mettre fin aux crimes les plus odieux n’a jamais dissuadé leur répétition. D'un pays à autre, on a pu trouver que l'existence, l'abolition, ou la ré-application de la peine capitale n'a jamais eu aucune influence visible sur la fréquence de meurtres. Ce qui influence vraiment la fréquence de meurtres, d'autres crimes violents et de crimes en général sont les facteurs sociaux. L'augmentation du chômage, par exemple, est accompagnée de l'augmentation correspondante des maladies mentales, suicides, par exemple, et des crimes contre les femmes battues, pour le partage des enfants abusés, le vol -- et du meurtre pathologique ou psychopathe. Cela ne veut pas dire que ce sont le chômage, le travail, une vie familiale éclatée ou la pauvreté qui poussent les gens vers le crime - la plupart des chômeurs n'ont pas plus de chances de commettre un crime que les gens qui travaillent, mais ces derniers pensent souvent au meurtre individuel plutôt qu’à la destruction d’une société malade, subissant journellement une violence psychologique invisible... Ce que cela veut dire est que le chômage sans grand espoir de trouver un emploi est un facteur de stress très important. S'il s'agit de jeunes hommes qui traînent dans les rues - qu'est-ce que leur reste à faire? – traîner en bande d’indiens pour se retrouver persécutés par la police dont les fonctionnaires se perçoivent comme des cowboys redresseurs de torts.
On oublie généralement que chômage est synonyme de solitude, une solitude cruelle où même la famille, votre femme, vos enfants vous lâchent ; la raréfaction des liens sociaux entraîne le phénomène compensatoire des bandes « hors a loi » ou le repli suicidaire. Les conditions de travail engendrent de plus en plus souvent des conflits qui mettent en cause la personne, la menace de destruction par ses propres collègues…. Tout le système juridique et policier bourgeois s’engraisse dans un premier temps de l'augmentation des délits, dérapages et crimes divers qui mènent inévitablement à la croissance de la population des prisons. Idéologiquement la répercussion journalistique quotidienne de la « criminalité moderne » est toujours pain béni pour empêcher toute réflexion cohérente sur la nature et l’absence d’avenir de cette société.
Ceux qui ont été ficelés en prison sont encouragés à poursuivre une carrière criminelle par les conditions mêmes de ces établissements qui sont organisés pour humilier et jamais pour réinsérer socialement et mentalement. Quand les taulards sortent à nouveau dans la société carcérale elle-même, ils savent qu’ils sont à l’unisson de l’Etat bourgeois, fondé sur la cruauté, la vengeance et l'hypocrisie. La publicité quotidienne donnée aux crimes qu'ont commis les gens condamnés à la peine de mort, et leur saga meurtrière répercutée au cinéma, créent des imitateurs qui commettent des crimes semblables. Tout cela ne resterait que de la sociologie vulgaire ou une resucée des pâles théorisations situationnistes si on ne replace pas les questions au niveau historico-philosophique et politique. Thomas Hobbes a été le précurseur de la théorie du monopole de la violence (en allemand: Gewaltmonopol des Staates), reprise par Marx et Engels puis développée par Max Weber. L'état, comment étant la seule entité autorisée à exercer son autorité par la violence sur son territoire. On a vu, grâce à Marx et Engels que ce monopole a été mis en place via un processus d’expropriation durant lequel l'utilisation de la violence par la classe dominante était déclarée comme légitime.

OU L’INFINITESIMAL SUPPLANTE LA VISION D’ENSEMBLE

Un blogueur énervé voit des arabes catéchisés partout, et il a en partie raison de souligner qu’on est sans arrêt pris entre l’étau de deux minorités activistes, les bobos gauchistes et intellectuels bigots du tiers-monde: « Le chômage, la précarité, le mal-logement sont des facteurs à prendre en considération pour expliquer la délinquance mais ils ne sont pas suffisants pour saisir l'ampleur du désastre social. Il existe aujourd'hui dans les banlieues une immigration extra-européenne massive composée d'individus dont les exigences identitaires sont incompatibles avec notre culture. Dans le 9.3 les salafistes prennent progressivement le contrôle des blocs d'immeubles en revendiquant un islam agressif et conquérant. Les bobos-angélistes des associations "anti-racistes" interdisant tout débat sur l'immigration sous peine de procès et d'anathème empêchent par la même occasion toute réflexion autour de ce phénomène. La police de la pensée qui sévit dans la presse aussi bien que sur les plateaux de télé sert en fait les intérêts du communautarisme ».(Lundi 28 juin à 19h50)
Dans sa théorie de la guerre de tous contre tous, Hobbes faisait le postulat qu'à l'état de nature l'homme ne peut pas vivre en amitié avec ses semblables. Il doit, du moins à ce qu'affirmaient les réflexions préliminaires de son ouvrage « Le Leviathan », tout miser sur sa propre existence : s'il la perd, il perd tout ce qu'il possède. Dans cette situation d’où est exclu tout « communisme » d’existence, aucun homme ne saurait laisser rogner ses droits ou son statut comme ce serait peut-être le cas s'il devait se sacrifier plutôt qu'un autre pour le bien commun. Dans son propre intérêt il ne lui reste plus alors d'autre choix que de refuser la vie en communauté et de mener une guerre permanente contre les autres qui ne pourraient lui concéder qu'un statut inférieur dans le groupe, en relativisant son mérite personnel. Hobbes ne fut qu’un précurseur de l’esprit du capitalisme, nullement une pensée pour l’éternité.
La phrase Bellum omnium contra omnes (la guerre de tous contre tous) fût aussi utilisée par le philosophe conservateur nihiliste Friedrich Nietzsche dans la partie de son livre intitulé : Introduction théoritique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral. Nietzsche n’est vraiment pas non plus la référence puisqu’il servit de… référence aux nazis comme aryen indestructible mais destructible dans la guerre impérialiste mondiale.
Nos « casseurs », en grande partie issus des quartiers populaires ne sont pas si nihilistes que la presse bourgeoise l’a proclamé. Ils sont simplement paumés. Grand-père a trimé à Citroën, papa a vécu grâce aux allocs et eux on ne leur réserve aucune place et en plus ils portent des prénoms pas catholiques. L’école de l’Etat bourgeois encouragent l’ostracisme plus que le racisme. Les lycéens des filières généralistes sont français de « bonne souche ». Les violences épisodiques des « casseurs de banlieues » sur des lycéens « gaulois » a été lourdement instrumentalisée, le sociologue Mucchuelli croyant identifier… trois types de motivations : économiques (« se faire de l’argent facile ») ; ludiques (« le plaisir de taper ») ; racistes et de « jalousie sociale » (« se venger des blancs »). Or, tous les sociologues appointés pour répercuter le discours dominant anti-classes sociales et qui se résume aux milles interprétations quotidiennes sur les « communautarismes », le « racisme », « l’ethnicisation », esquivent des questions très simples des jeunes la classe ouvrière :
« Quand on interroge des jeunes des quartiers sur leurs rêves, les réponses ne sont pas irrationnelles ou désordonnées. Pour le dire vite : ils veulent un boulot, un logement et une voiture. Ce qui est scandaleux, c’est que ce minimum de « normalité » soit vécu comme inaccessible pour une grande partie de la jeunesse. Cela conduit, pour certains jeunes, à une mise en scène d’un rejet du travail. Ils disent souvent : « Moi, je ne veux pas être un esclave. » C’est là transformer une contrainte en choix pour garder la tête haute. Il y a de l’exigence de dignité dans tout cela » (Saïd Bouamama).
Non nous ne vivons pas la guerre de tous contre tous, quoiqu’on nous le chante tous les jours, à la radio, à la télévision et sur Internet. La crise économique extrêmement grave et la suppression généralisée des retraites démontrent qu’il s’agit bien vraiment du début du début de la guerre de la bourgeoisie contre le prolétariat.

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