"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 3 août 2024

LES REVOLUTIONNAIRES SONT MORTELS ET LA REVOLUTION AUSSI




(Dialogue et polémique avec un mort)

« Un chrétien est un homme qui se repent le dimanche pour ce qu'il a fait le samedi et qu'il refera le lundi » Thomas R. Ybarra

Lorsqu’on m’annonça le décès de Michel Roger (alias Michel Roux ou Maël Auroux), je crus tout d’abord à une fake news du CCI, qui a pris pour habitude de nommer policier tous ceux qui l’ont quitté et qui continuent une activité politique « individualiste » ou « parasitaire », ou tout autre combat respectable.  Nous, les prometteurs de révolution, ne sommes pas toujours bien mis : hirsutes, poilus jusqu’aux oreilles, petits, voire gros comme certains policiers ; quoique ce n’est pas parce qu’on est gros qu’on est policier ; Michel c’était le contraire. Beau mec d’un mètre quatre vingt à la voix de stentor, élégant avec ses éternels mocassins, nous préférions l’envoyer en représentation lors des rencontres importantes. Il établissait facilement le contact et inspirait confiance.  

Politiquement il avait suivi pendant cinq décennies, comme la plupart d’entre nous, les oscillations entre méfiance du parti et apologie du conseillisme. On retrouve cette oscillation jusqu’à la fin de sa vie. Loin de traduire une confusion, cette oscillation traduisait l’inexpérience et la difficulté de se réapproprier les leçons du passé de ces vrais révolutionnaires du début du 20ème siècle que nous considérons comme nos ancêtres et à qui nous n’arrivons pas à la cheville car, eux, ils ont réellement fait et participé à des révolutions.

La disparition d'un tel homme nous est particulièrement pénible, combattant, ardent comme nous-mêmes, dans l’attente d’un bouleversement social mondial et croyant y contribuer malgré nos faibles diffusions ; d’abord parce que nous sommes d’infimes minorités et individualités dispersées, hélas souvent antagonistes, ensuite parce qu’il avait encore beaucoup à apporter au mouvement révolutionnaire, malgré des convictions incertaines ou discutables ; en tout cas un souci permanent de sauver les indispensables textes du passé historique des meilleures minorités et penseurs du prolétariat. On ressent comme un grand vide à la suite de la disparition d'un parent proche et on le pleure. Dans un premier temps. Il ne connaîtra pas la révolution qu'il souhaitait, moi non plus.

Les articles élogieux des mini groupes politiques, du milieu maximaliste, après le décès de ce camarade, le présentent un peu trop comme un roc1. J’ai eu des rapports sincères, mais souvent houleux qui semblaient résorbables par la croyance en une fraternité...finalement aléatoire.. Je sais qu’il a connu des périodes de déprime : le souci pour la santé de ses parents très âgés, les reculs de la classe ouvrière après la chute du mur de Berlin, l’exclusion du CCI qu’il avait tant contribué à créer et développer, puis leurs insultes inqualifiables de secte parano. Mais ces moments de déprime étaient très brefs, aussitôt reprenait l’enthousiasme de combattre pour un vrai communisme, en particulier en voyageant loin pour rencontrer d’autres « frères de classe » dans tous les pays, avec ses propres deniers. En doutant pourtant que les choses avancent vraiment dans le piétinement actuel de l'histoire .

Véritable engagement ou hobby de retraité du CCI ?

Ces voyages ne relevaient pas en soi d'un sacrifice mais d'une occupation intellectuelle et d'une affirmation de soi. Sa femme s'en moquait comme d'un loisir où il échappait à la maisonnée : « Michel et sa petite organisation », disait-elle moqueuse.

Au plan militant il avait été un acteur pur et dur de l’organisation de fer pendant les premières années, croyant comme Bordiga que « le communisme était comme un fait déjà advenu », et le parti comme Graal final ; il n'avait pas délaissé tout dogmatisme devant l’accumulation des faits de notre époque qui ne rentrent pas toujours dans les cadres du marxisme, contestant en particulier les notions de décomposition et de parasitisme, fleurons réalistes du CCI. Plus par rancune contre le CCI qu'avec des arguments fiables.

Longtemps bridé par les préventions organisationnelles, collectivistes débiles, à toute contribution littéraire, mais bridé n’est pas le terme exact, plutôt parce qu’il était suroccupé dans ses longues années de « participation à la construction du futur parti de classe » par ses nombreuses responsabilités dans les organes centraux, lesquels presque aussi nombreux que le total des militants, et qui consommaient toute son énergie. A ma suite il avait consacré une énorme partie de son temps restant à écrire plusieurs ouvrages qui relèvent du souvenir révolutionnaire indispensable, mais trop techniques avec foule de sigles à embrouiller le lecteur lambda, raisons pour lesquelles aucune édition officielle n'a accepté de le publier.

Le Missi Dominici et confesseur des militants condamnés : un œcuménisme bizarre voire évangélique

Sans renier le salut au combattant et à l’historien d'une histoire enfouie je ne peux passer sous silence ses derniers défauts politiques.

Ni méchant, ni hargneux, il justifia par le passé le surnom de Gaston Lagaffe du fait de son naturel jamais hypocrite et souvent trop spontané. Mais il y avait des incohérences dans le relationnel qu’il entretenait avec chacun, un caméléonisme ?

Il ne m’a jamais dit avoir adhéré au groupe italien ex   BIPR la TCI 2 me laissant croire qu’il n’était qu’un simple collaborateur épisodique. Le dernier livre qu’il a réalisé avec moi en 2017, compil d’écrits de Marc Chirik, avait été une collaboration fructueuse, sauf que, si je l’avais su, je n’aurais pas été d’accord pour être publié par l’édition du zigoto qui réalise « sans patrie ni frontières »…de classe. ; néo-trotskien donneur de leçon de morale antiraciste. Michel présida des réunions de publicité avec cet individu peu fiable. Il a aussi présidé des réunions, de façon  aléatoire, avec le GIGC, concurrent du CCI, puis la TCI avec l’ancien  meilleur orateur du CCI en milieu ouvrier (lui très diabolisé), après moi.

Ces dernières années, il fût le réceptacle de toutes les pleureuses et éjectés du CCI, les Camoin la terreur en conserve, Sylvain pas maréchal, Max le rédempteur, Paulo le paysan, les messieurs belges distingués qui controversent entre eux et certainement le clan Pantin de Raoul. Dans ce blog on peut retrouver des commentaires violents de ma part contre cet oecuménime. A la relecture ces diatribes me paraissent outrancières, mais valides sur le fond.

Probablement énervé que je trouve bizarre ce double jeu, militant clandestin et confesseur d’individualités égarées, il avait cessé de répondre à mes appels téléphoniques depuis sept années (que le temps passe vite). Dommage, en tout cas j’aurais voulu savoir vraiment pourquoi car, même avec cette merde de cancer, il a continué courageusement à mener son activité politique.

 Dans les années2010 j'avais déploré un manque de réciprocité dans les échanges, une attitude que je considérais comme un snobisme de grand seigneur ce qui transparaît dans nos correspondances en 2014 où il pontifiait tel un centre du monde :

 « Je ne crois pas que le moment soit venu d'aller plus loin mais, comme le disait MC dans ses lettres de loin, de conserver des liens et de tisser des réseaux de discussion ou seulement d'information en attendant des jours meilleurs. J'essaie de préserver les liens avec tout le monde même s'ils sont (illisible)… et de ne pas sombrer dans la critique des uns et des autres. De quel droit, un individu ou un autre aurait-il le droit de s'arroger un pouvoir suffisant pour lancer des ostracismes envers un tel ou un tel? »

Il s'indigne à juste titre face au travail de démolition du « milieu » révolutionnaire par le CCI. Il croit qu'il sera possible de récupérer tous les éclopés successifs victimes des « épurations » régulières, en me demandant de garder secrète notre correspondance (en 2014) :

« Nota : je ne tiens pas à  ce que tu rendes ce texte public, à un moment où le CCI est en train à  nouveau de chercher à tout détruire dans la rage du désespoir:

1) Déboussoler des jeunes militants anglais participants à   une réunion sur la guerre entre le SPGB et la CWO

2) critiquant la réunion de présentation à  Paris du 4ème tome des Oeuvres de Rosa, après avoir semé la panique en empêchant de discuter sur la question essentielle : contre la guerre impérialiste. c'était un lieu où il fallait affirmer la position internationaliste dans une période où même des anars nous refont le coup de 1936 à Kobané.

3) Critiquant et semant la panique contre Philippe G; au cours de la réunion qu'il tenait à Marseille pour un petit groupe autour de Gianni. 

4) demande au PCI et à  la TCI de prendre partie contre Juan et son groupe.

5)  nous allons devoir accueillir d'autres militants de cette organisation déboussolée ».


Il dispose d'informations internes, car il y a toujours un infiltré, un traître ou un « correspondant » dans ces petits groupes qui se croient hermétiques. Il m'informe des manœuvres du CCI pour saboter mon blog et des pressions exercées sur Smolny pour qu'ils retirent mes articles, ce que les animateurs de Smolny refusèrent. Je lui ai rappelé que j'étais alors ciblé aussi par leurs petits Vichinsky depuis le mois de septembre « étant "complice" des appels au "pogrom" du cci par l'ex-fraction.. » que je n'ai jamais fréquentée ni de près ni de loin ». En lui rappelant que lui aussi avait été longtemps un petit Vichinsky dans ses jeunes années "pures et dures.

Il me répond au plus fort de l'algarade : « Précision : c'est mal me connaître que parler que mon attitude est du snobisme. Très loin de moi cette attitude. Mes réactions contre toi font que je te pense souvent impulsif et incontrôlable et que tu dépasses ta pensée. Voilà mais l'on est comme on est, il faut accepter l'autre comme il est. Point ». Incontrôlable oui et j'en suis fier, impulsif non, par contre mon Gaston complètement !. Car pour beaucoup qui le côtoyaient il méritait parfois ce surnom de Gaston Lagaffe (sur cette réputation il y a un article sur ce blog) mais il est resté jusqu'au terme de sa vie un combattant intègre et dévoué.

VERS LE MEURTRE DE LA REVOLUTION

 Cela va mal dans le CCI : « De toute les façons comme cela va mal dans le CCI, ils cherchent à resserrer les rangs et toute secte pour survivre fait çà. Tout ce qui n'est pas elle, est néfaste. C'est d'ailleurs bizarre qu'ils te fassent cela maintenant. Comme en direction de Philippe Gavry qui a toujours été en dehors des dernières affaires3. Oui, à Paris le dernier qui a quitté est Sylvain. Je dois aller le voir chez Michel Po. (cela fait 5 mois qu'il va régulièrement prendre une bouffée d'oxygène pur chez Michel) ».

Quelles en sont les raisons ? 

 « 1) le CCI cherche la confrontation et cela permettrait de sauver d'autres camarades de la destruction. Ce qu'a fait le groupe de Juan a fait que Marc le jeune(nous pensons que c'est lui et peut être Pépito ceux qui sont visés) qui devait commencer à se rebeller contre la "dame" et le "moustachu", a fait amende honorable. Donc ne poussons pas à ce qu'ils resserrent les rangs mais que ceux qui doutent puissent discuter et partir.

2) ce serait ridicule car n'aboutirait à rien de concret alors qu'il faut maintenant que le CCI disparaisse et vite pour ne plus nous déshonorer (la Gauche communiste) ».

 Je ne suis évidemment pas d'accord alors avec cette volonté d'élimination qui n'est que l'autre face de la pièce de la destruction/anéantissement/éradication obsessionnelle par le CCI de tout ce qui n'est pas lui. Même pourrie par ce sectarisme et lourdingue une organisation sur les positions de classe reste indispensable ; de plus indépendamment de ses dérives internes et de ses bidouillages la presse internétisée du CCI reste une référence internationale de poids, même avec ses articles souvent répétitifs. Seul regret l'abandon de l'antique notion de regroupement des révolutionnaires au profit de la notion anéantissement total des concurrents surtout issus de ses rangs. Un tel état d'esprit c'est une politique de mise à mort de la révolution supposée parfaitement et exclusivement prolétarienne avec doigts sur la couture du pantalon. Une application discutable mais en partie vraie du projet de parti unifié par Chirik dans les années 1970. Il disait d'un côté « il faut éliminer tous ces petits groupes éparpillé », mais de l'autre il insistait toujours sur le fait qu'il ne peut plus y avoir de parti unique pour le mouvement ouvrier.

En réalité, Michel lui voulait reprendre à son compte l'antique notion de « regroupement des révolutionnaires », notion caduque des résidus « ultra-gauches », mes «maximalistes » dans le foutoir actuel et un prolétariat la tête dans le sable. Cette notion était valable par le passé avec de véritables groupes en divergences mais qui se respectaient (plus ou moins...). Or on ne fait pas du bon pain avec de la vieille farine. Qui sommes-nous les successifs exclus ou démissionnaires ? Des renégats à jamais ? Des « qui ont vécu cette expérience formidable de l'engagement », merveilleux « éveilleurs de conscience marxiste » ou simples passants sur terre ? Avant la destruction de l'humanité programmée par tous les généraux, Macron et Glucksmann pour dans trois ans... En réalité chacun des vieux restera dans son coin en pensant au temps jadis où tout ne fût pas toujours transparent. Qui avait décidé de détruire les archives confectionnées par Max à Montrouge  dans les années 1980? Qui a décidé dans les années 1990 de supprimer les bulletins internes ?

Michel par son silence n'a pas dû oublier combien j'avais été virulent4, à son égard comme je pouvais l'être à l'intérieur de l'organisation (il me nommait « le rétif »). Je reviens sur la question de l'utilisation des blogs comme sommets de la libre expression démocratique et dont, il faut le dire, tout le monde profite, réacs comme radicaux, cocus comme pères de famille. Il y a au moins trente ans lorsque la presse nous prévenait de l'arrivée de la révolution informatique où « chacun pourra faire son propre journal », j'avais été dubitatif et je trouvais cela idiot. Mais le capitalisme moderne a fait montre de ressources incroyables mais croyables que même nos férus marxistes ne voient toujours pas: par exemple l'antiracisme et l'immigrationnisme ont rangé le véritable internationalisme au musée du rouet et de la hache. L'idéologie dominante des classes moyennes dissout chaque jour toute notion de lutte des classes. La fin du stalinisme sert à morigéner tout ceux qui vomissent la pourriture de la démocratie parlementaire (quasiment toujours truquée) qui reste...assurément l'avenir enfin présent de l'humanité.

Internet enfin est venu concrétiser ce que nous pensions réservé au communisme pur : chacun peut exprimer ce qu'il veut, quand il veut en s'adressant au monde entier. Le faux communisme en est révulsé dans sa tombe. Comment ne pas être séduit ? Bravo Google et en plus t'es gratuit. Que désirer de mieux quand avant tu envoyais une lettre à un parti ou un syndicat et qu'elle n'était même pas lue, quand, avant aussi, tu proposais un article à ton parti ou à ta secte, il partait fissa à la poubelle car forcément mal écrit et pas sur les bonnes positions.

Excepté les égotistes ou les malades mentaux chacun de nous a compris que le système n'est que la noyade des milliards d'avis dans l'océan de la confusion. Dans la majorité des cas, tel facebook, ce sont des lieux d'échanges affectifs et de relativisation de la solitude où les millions restent scotchés sur le portable idiot dans le métro ou au risque de se faire écraser dans les clous.

Au plan politique c'est devenu par contre un facteur non négligeable de propagande dont se servent TOUS les partis politiques et les sectes, dont l'usage pénètre même dans les zones les plus obscurantistes. Où, hélas, des influenceurs de merde disposent d'un public considérable.

Quel poids peut peser le projet communiste quand on sait que des sectes qui se disent marxistes se disent si uniques qu'elles excluent toute contestation interne ou virent le premier canard qui fait couac, et on imagine si que elles parvenaient au pouvoir leur première action serait de supprimer internet, cet « instrument du capitalisme pervers » au profit de l'abolition totale de toutes les divergences toutes forcément petites bourgeoises. Non merci je préfère encore garder mon blog, comme modeste tribune, et merci Google. Pour répondre amicalement à Michel dans sa tombe : oui on est impuissant à changer le monde, toi allongé et moi encore debout, on ne représente pas grand chose, mais moi je peux encore gueuler avant de te rejoindre dans pas longtemps5.

GASTON Y A LA QUESTION DES FONDS

ET Y A PERSON QUI Y REPOND

L'argent que possède le CCI te tourmentait avec quelques autres qui se posaient la question de comment le récupérer. Un tel souhait me choque : au nom de quoi et pour qui récupérer ce pognon honnêtement acquis? On ne fonde pas une organisation ou une autre secte avec simplement de l'argent ! On ne peut pas punir le CCI pour l'usage propagandiste qu'il en fait, sauf s'il s'avérait que « la dame et le moustachu » se le mettent dans les poches, ce qui eût été une vue de l'esprit (de revanche) sachant l'intégrité de ces deux personnes. A ma connaissance la question de l'argent est toujours restée claire et nette dans toute l'histoire de l'organisation. Je n'ai jamais payé une forte cotisation, on était toujours endetté avec ma femme. Je garde un souvenir ému de la lointaine époque où Marc Chirik gérait les comptes. J'avais été le trouver, l'air piteux :

  • Marc je ne peux pas régler les cent francs ce mois-ci

  • c'est pas grave, laisse tomber, tu nous mettras pas en faillite.

Puis c'est moi qui ai enrichi le CCI il y a trois décennies en lui faisant profiter d'affaires immobilières par l'achat de locaux pour la rédaction et le tirage de tracts. Ces locaux à Clamart et à Montrouge n'ont pas vraiment servi à grand chose plutôt d'entrepôts pour des tonnes de papier. Mais la plus value immobilière a été en effet importante, et tant mieux pour le groupe. Je dois dire que les locaux m'étaient utiles pour mon usage personnel...sexuellement utiles ; je peux l'avouer depuis que je suis devenu une porn star. J'avais même installé un divan à l'insu de tous. Aux premiers interloqués je répondais : c'est pour vous reposer mes amis au cours de vos longues nuits enfumées à sucer vos stylos. Je jure n'avoir jamais couché avec une policière dans le « local communiste » et de n'avoir placé en position horizontale que de jolies femmes apolitiques.

C'est pas bien d'avoir « baisé » l'orga par l'orgasme, je le reconnais. Lors de ma décharge, pardon à ma décharge, il faudrait plutôt me féliciter d'avoir anonymisé comme une vulgaire garçonnière les locaux. Imaginez ce couple qui entre dans un local inhabité en plein après midi et qui ressort à peine une heure plus tard : il a préparé des bombes ? Ou fomenté une insurrection ? Les voisins qu'on croisait souriaient. Sur ce plan j'ai pu être en d'autres circonstances complice avec les gendarmes, puisque j'ai été soupçonné aussi d'en être un ; deux épisodes vont vous faire bander6.

Revenons à la question de l'argent qu'il était envisageable de récupérer à l'ex-orga par ses rancuniers. Gaston tu fis la proposition au PDG de Smolny, Eric, de leur «  demander de l'argent (au CCI) pour publier Bilan et les laisser faire une post face ce qu'ils refuseront. Ainsi Eric aura le beau rôle et on pourra rire pour voir ce que fera le CCI ».

Avec ma réplique j'avais été très méchant avec toi : «  pire tu imagines une "négo" dans l'espoir de vraiment tuer la secte, "négo" glauque: copublier Bilan avec l'argent de celle-ci dans l'espoir de remettre en selle le magouilleur individualiste Eric, grand seigneur vexé d'avoir été chatouillé en politique! Grotesque. Tu es toujours finalement le petit fabricant de fausse-monnaie des arrières-salles bureaucratiques, des petits arrangements personnels mais au profit de la bonne conscience du bourgeois rentier "suroccupé" comme lorsqu'il était patron d'entreprise publique ».

Et pourtant on t'avait servi de gardes du corps ! Lorsque l'orga lui avait intimé de rendre les archives, tu avait acquiescé puis tu avais fait appel à notre compagnie de vigiles amateurs . On était cinq costauds au premier étage (dont je tais les noms) pour te soutenir au cas où cela tournerait mal. Depuis la fenêtre on vit arriver les cinq membres de l'organe central déjà tous blanchis sous le harnais...organisationnel. Par après, Gaston remonta les marches en riant : je les ai bien baisé je ne leur ai remis que de la merde, j'ai gardé les archives importantes. C'est d'ailleurs la question que j'ai posé dans un courrier de condoléances à ta veuve : où vont aller ces archives et la seule photo du premier congrès du CCI qu'il détenait ? Mais bof, il n'y a pas de secrets d'Etat et je regrette seulement de ne pouvoir récupérer l'historique photo, que tu avais heureusement conservée, pour en faire un poster ; on est tous dessus les morts et les vivants.

A PROPOS DE TES NOUVELLES FACETIES GASTON

En 2008, je constatais que l'apprentissage dans le CCI de comment éradiquer, néantiser ou inférioriser un concurrent, groupe ou individu, restait la méthode de mon ancien Vichinsky :

« Michel Olivier qui vient faire le beau avec le dernier numéro de sa revue « La lettre internationaliste » contre les efforts de réflexion de quelques uns, en particulier Robert Camoin et moi-même. Dans un court article fielleux – « Polémique ou réflexion ? Quelle méthode ? - ce sergent recruteur du BIPR (organisme italien qui se réclame de la tradition révolutionnaire, aux positions à géométrie variable), vient faire la leçon aux « individus » : Tu balançais :

« Il existe aujourd’hui un certain nombre de petites revues le « Prolétariat Universel » et « Présence marxiste », qui n’expriment que les pensées de leurs rédacteurs, elles ne sont pas les organes des réels courants politiques organisés et historiques. Leur existence est la manifestation de la faiblesse du courant de la Gauche communiste. (????) Devraient-elles exister ? La réponse est non. Mais peut-on empêcher leur existence ? Non bien sûr. De toute façon, c’est un fait, elles existent un point c’est tout ».

Michel tu rédigeais pourtant seul ton brûlot pompeux « la lettre internationaliste » ; celle-ci était-elle une expression de Billancourt ? Pas plus que Le prolétariat universel7. C'est un fait elle n'exista plus.

Passons sur le constat que ce questionnement est typiquement stalinien, car alors tu n’avais pas encore été éjecté du CCI. Tu fut de longues années mon meilleur Vichinsky, et penchons-nous plutôt sur toi-même Gaston Lagaffe (ainsi étais-tu dénommé naguère pour tes régulières gaffes en politique) . Qui sont selon toi les « réels courants politiques organisés ». Tu s’y prends évidemment très mal. Tu commences par nous faire une belle publicité pour le site de lectures (conseillées) Smolny qui « met à disposition des lecteurs des documents historiques ». Le site Smolny, qui ne compte que deux ou trois pékins déçus du CCI, s’est décrédibilisé par la publication d’une œuvre honorable de Rosa Luxemburg sur l’économie politique enveloppée dans une lourde introduction à la gloire de la starlettre Louis Janover qui vomit la révolution russe et dénie tout soutien de Rosa à Lénine. Cher Gaston tu nous assures que les polémiques dirigées contre cette publication n’auraient été qu’une « dérisoire polémique entre individus ». Car dans la conception anéantissement, l'individu n'existe pas ! Voilà tout !

Je t'ajoute ceci : « Avant de révéler l’objectif totalement opportuniste et arriviste de ce foutage de gueule, je me suis marré en lisant son appel à rejoindre le creux BIPR et un encouragement à la discussion fraternelle entre sectes qui se haïssent cordialement et se foutent sur la gueule en réunion ». Puis je suis encore cruel avec toi :

« On se retourne alors vers le seul rédacteur de la lettre, et unique représentant théorique dudit BIPR (Battaglia comunista) en France : « Pourquoi la lettre existe-t-elle ? » Pour le « moi » de Gaston Lagaffe dont l’existence seule exprimerait « les réels courants politiques organisés » ?(...) tu prétends que le parti de demain sera la fusion des petites sectes incapables de se regrouper depuis trente ans et qui auront franchi le seuil de la haine perpétuelle, on a le droit de rêver à la transformation du plomb en or ! »

Et d'enterrer la révolution. Je t'en avais remis une couche :

« Finalement tu reconfirmes l'opportunisme démocratoc que je t'avais déjà reproché il y a des années. Tu crois pouvoir battre le rappel de tous les has been et pleureuses déchues (de leur poste) du CCI? Après avoir cautionné l'ex-trotskien démocrate "sans patrie et sans frontières...de classe" en publiant sous son aisselle, tu viens poser au défenseur des éditions Smolny du bidouilleur-chef Eric et sa bande, dont je me passerai ici de lister ses diverses malhonnêtetés et petits arrangements de basse cuisine . Au nom d'une solidarité de compromission politique sentimentalo-fusionnelle tu en es venu à renier les positions politiques de base du maximalisme pour contrer "la dame et le moustachu"- cet appel à un oecuménisme acritique des "anciens" dans l'esprit du cercle belge Controverses – de plus en nous jouant le coup du redressement interne comme lors de votre  éphémère fraction restauratrice des jambes tordues du CCI .

Cher Michel ton échec aura été aussi le mien et probablement de nombre de combattants sincères : est-il possible cet autre monde après un tel meurtre de l'esprit communiste ?

Epilogue

An 2017: Depuis 6 mois, je cherchais à te joindre, toi qui se targuais d’être le seul à avoir vu venir la fin du cycle bienheureux du capitalisme -pourtant comme tant d’autres camarades, vu la gravité de la situation. Tu ne m'as jamais répondu, tout à ses activités ludiques de paisible retraité. C’est ce qui s’appelle faire de la politique dans son petit coin. La rando est certes « la manifestation de la faiblesse du courant de la gauche communiste ». Allez va, je te pardonne et je t'embrasse.


 REVERENCES

Aux éditions sans patrie ni frontières

 - 2013 L'enfer continue (la Gauche Communiste de France parmi les révolutionnaires          1942-1953

331 pages

- Envers et contre tout (de l'Opposition de Gauche à l'Union Communiste) 250 pages

- Les années terribles 1926-1945  La Gauche italienne dans l'immigration, parmi les communistes oppositionnels 324 pages

- 2017 La guerre permanente, anthologie des écrits de Marc Chirik, éditions Prométhée, sous le pseudonyme de Maël Auroux avec jean-louis Roche (je ne sais pourquoi il avait choisi de se cacher derrière cet alias féminin, honte de s’afficher avec moi ? faire croire à un travail indépendant de lui ?) ne pas être identifié par l'organisation à laquelle il s'était rallié ?

 Signalons malgré tout son apport fondamental et accessible à tous sur le web sur l’histoire du groupe, dit ultra-gauche à l’époque par la faune gauchiste, Révolution Internationale, dont le véritable inspirateur et fondateur est Marc Chirik. Cette contribution historique restera la plus fiable car elle a été corrigée et validée par nos deux centenaires survivors Claude Bitot et l’indéboulonnable Henri Simon.

Présentation de Révolution Internationale (1968-1976) - [Fragments d'Histoire de la gauche radicale] (archivesautonomies.org) EXCELLENT !

  

- UN TRAVAIL DE FAINEANT SUR LA GAUCHE ITALIENNE (malgré le titre provocateur je fais plutôt l'éloge de ce travail historique)

 - UNE COMPILATION MARQUANTE SUR L’HISTOIRE DU PRINCIPAL GROUPE REVOLUTIONNAIRE DANS LA France D’APRES GUERRE

-- UN DOCUMENT TRES IMPORTANT POUR LA FILIATION MAXIMALISTE

 - Article publié sur ce blog : Sur le livre : La révolution russe une histoire française D’Eric Aunoble  par Maël Auroux 

- Sur ce blog : LES BONNES PAGES DE LA« LETTRE INTERNATIONALISTE »Ou les nouvelles facéties de Gaston Lagaffe (28 novembre 2008) (extraits ci-dessus)

Disparition du camarade Olivier (Michel Olivier-Michel Roux) - Révolution ou Guerre (igcl.org)

http://www.leftcom.org/fr/articles/2024-07-16/en-m%C3%A9moire-de-notre-camarade-olivier




NOTES

1Je me méfie toujours des éloges surfaits comme celui sur Guy Sabatier par les belges de Controverses. Il a collaboré un temps par plusieurs articles à la version papier de PU. Mais on est vite devenu inconciliables. Bipolaire vraiment incontrôlable, capable de colères folles, Guy m'avait demandé de signer un papier comme quoi je m'abstiendrais dès lors de le critiquer politiquement. Je l'avais signé !Son oeuvre éclectique n'est pas spécialement géniale, il fût plus un compilateur qu'un concepteur.

2Merde aux sigles, j'ai toujours trouvé curieux qu'un des courants de la gauche italienne partidaire acharné fasse succéder aux termes BIPR = BUREAU INTERNATIONAL POUR LE PARTI REVOLUTIONNAIRE celui de TCI = TENDANCE COMMUNISTE INTERNATIONALE, ce qui révèle certes une plus grande modestie sur le rôle du parti mais aussi son incontestable réduction à une « tendance ».Certainement sous l'impulsion du CCI qui a tant démontré que le parti ne pouvait plus prendre le pouvoir...Avec raison face au pullulement des petits particules gauchistes dans les années 1970. et à la perte de crédibilité des partis staliniens.

3Le meilleur historien des « gauches communistes » (hors Staline et gauche bourgeoise) de son vrai nom Philippe Bourrinet, qui tient aussi un blog, a eu cette formule qui me fit beaucoup rire : « ils passent leur temps à se dénoncer mutuellement ».

4 « Note bien – moi je ne suis ni pour la décimation de la secte CCI ni de la boutique Smolny -  lorsque j'ai écrit au CCI pour lui dire mon accord avec leur critique de l'intro du tome 4 de Rosa, je leur ai indiqué que Smolny a le droit de vivre comme vous tous les critiques larmoyants et dispersés de la secte, mais d'écraser un peu dans leurs hurlements après le loup imaginaire, sauf à continuer à se ridiculiser eux-mêmes. Vous m'emmerdez tous. Le prolétariat n'a pas besoin de vous pour vivre. Vous êtes tous devenus des répulsifs à la restauration de la théorie révolutionnaire ».

5Comme ils sont nombreux au boulevard des allongés nos chers camarades disparus : outre Marc et Clara, Ian de Southtampton, Claude Munoz, Jacquy le mauvais dentiste, Bernadette, Elisabeth, Michel le corse, Antonio, René de Nantes (une intelligence hors pair même s'il avait piqué dans la caisse), André Claisse, etc. La plupart fauchés pas vieux. Oui je les pleure.

6Forfuitement j'avais été envoyé mettre en service (en électricité) un local derrière la gendarmerie de Clamart. C'était tout simplement leur garçonnière. J'avais été donc invité à sabler le Champagne avec eux, sans la présence de leurs femmes. Bien plus tard, à Arras, une amante danseuse pulpeuse se faisait sauter certaines après midi par le camion de la gendarmerie garé devant chez elle. Le commandant, avec ses brigadiers, ayant entendu parler de moi comme cobaiseur des lieux, avait fait savoir à Alexandra (le nom a été changé) que j'étais le bienvenu à leurs partouzes. Il est vrai qu'il avait une petite bite comparée à la mienne comme je l'avais vérifié dans l'album de leurs exploits exrtra-conjugaux. J'avais décliné, bien que je considère qu'une fois dépouillé de l'uniforme on est tous des bêtes à poil.

7(…) Robert Camoin a vu, dès le début, que l’unique rédacteur de la « lettre internationaliste », jouait les rassembleurs œcuménique de tous les exclus du CCI. Cette revue opéra dès ses débuts les mêmes censures que ses anciens petits copains de la « fraction interne » (clône autiste du CCI) à mon encontre. Ils faisaient bien de m'ignorer car ils étaient encore plus autoritaires et sectaires que la maison mère. Et Camoin du fond de son bled, encore pire.

lundi 22 juillet 2024

SUPPRESSION GÉNÉRALE DES PARTIS POLITIQUES



 
Bagarre entre les apaches de la gauche bourgeoise

NOTE SUR LA SUPPRESSION GÉNÉRALE DES PARTIS POLITIQUES Simone Weil, 1940, Écrits de Londres, p. 126 et s. 

au souvenir de Michel Roger

En 2014 j'ai publié déjà cet article de Simone Weil, à ne pas confondre avec la bourgeoise Simone Veil. Elle fût proche des groupes de la Gauche communiste anti-stalinienne, voire formée par eux. La période la plus intéressante de cette femme a été celle où elle a consacrée son énergie pour la classe ouvrière, avec toutefois de manière croissante un idéalisme de nature chrétienne. J'aime bien ce texte qui me semble la meilleure attitude face au panier de crabes parlementaires, en particulier la gauche bourgeoise, minoritaire qui se la joue morale, avec aussi ce barrage dictatorial ridicule au fascisme inexistant et la promesse de raser gratis. Ils sont tous minables et montrent que la première tâche d'une révolution prolétarienne sera de les dissoudre tous et d'enfermer sardine Rousseau, Mélenchon le petit singe et la mère peroxydée avec le dompteur indomptable Macron dans une cage à Medrano. Sûr que les abstentionnistes vont décupler au prochain coup des clowns du désordre bourgeois.


Le mot parti est pris ici dans la signification qu’il a sur le continent européen. Le même mot dans les pays anglo-saxons désigne une réalité tout autre. Elle a sa racine dans la tradition anglaise et n’est pas transplantable. Un siècle et demi d’expérience le montre assez. Il y a dans les partis anglo-saxons un élément de jeu, de sport, qui ne peut exister que dans une institution d’origine aristocratique; tout est sérieux dans une institution qui, au départ, est plébéienne. L’idée de parti n’entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. C’était d’abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. C’est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire. Les luttes des factions sous la Terreur furent gouvernées par la pensée si bien formulée  par Tomski : «Un parti au pouvoir et tous les autres en prison. » Ainsi sur le continent d’Europe le totalitarisme est le péché originel des partis. C’est d’une part l’héritage de la Terreur, d’autre part l’influence de l’exemple anglais, qui installa les partis dans la vie publique européenne. Le fait qu’ils existent n’est nullement un motif de les conserver. Seul le bien est un motif légitime de conservation. Le mal des partis politiques saute aux yeux. Le problème à examiner, c’est s’il y a en eux un bien qui l’emporte sur le mal et rende ainsi leur existence désirable. Mais il est beaucoup plus à propos de demander : Y a-t-il en eux même une parcelle infinitésimale de bien ? Ne sont-ils pas du mal à l’état pur ou presque ? Sils sont du mal, il est certain qu’en fait et dans la pratique ils ne peuvent produire que du mal. C’est un article de foi. « Un bon arbre ne peut jamais porter de mauvais fruits, ni un arbre pourri de beaux fruits.» Mais il faut d’abord reconnaître quel est le critère du bien. Ce ne peut être que la vérité, la justice, et, en second lieu, l’utilité publique. La démocratie, le pouvoir du plus grand nombre, ne sont pas des biens. Ce sont des moyens en vue du bien, estimés efficaces à tort ou à raison. Si la République de Weimar, au lieu de Hitler, avait décidé par les voies les plus rigoureusement parlementaires et légales de mettre les Juifs dans des camps de concentration et de les torturer avec raffinement jusqu’à la mort, les tortures n’auraient pas eu un atome de légitimité de plus quelles n’ont maintenant. Or pareille chose n’est nullement inconcevable. Seul ce qui est juste est légitime. Le crime et le mensonge ne le sont en aucun cas. Notre idéal républicain procède entièrement de la notion de volonté générale due à Rousseau. Mais le sens de la notion a été perdu presque tout de suite, parce qu’elle est complexe et demande un degré d’attention élevé. Quelques chapitres mis à part, peu de livres sont beaux, forts, lucides et clairs comme Le Contrat Social. On dit que peu de livres ont eu autant d’influence. Mais en fait tout s’est passé et se passe encore comme s’il n’avait jamais été lu. Rousseau partait de deux évidences. L’une, que la raison discerne et choisit la justice et l’utilité innocente, et que tout crime a pour mobile la passion.

L’autre que la raison identique chez tous les hommes, au lieu que les passions, le plus souvent, diffèrent. Par suite si, sur un problème général, chacun réfléchit tout seul et exprime une opinion, et si ensuite les opinions sont comparées entre elles, probablement elles coïncideront par la partie juste et raisonnable de chacune et différeront par les injustices et les erreurs. C’est uniquement en vertu d’un raisonnement de ce genre qu’on admet que le consensus universel indique la vérité. La vérité est une. La justice est une. Les erreurs, les injustices sont indéfiniment variables. Ainsi les hommes convergent dans le juste et le vrai, au lieu que le mensonge et le crime les font indéfiniment diverger. L’union étant une force matérielle, on peut espérer trouver là une ressource pour rendre ici-bas la vérité et la justice matériellement plus fortes que le crime et l’erreur. Il y faut un mécanisme convenable. Si la démocratie constitue un tel mécanisme, elle est bonne. Autrement non. Un vouloir injuste commun à toute la nation n’était aucunement supérieur aux yeux de Rousseau — et il était dans le vrai — au vouloir injuste d’un homme. Rousseau pensait seulement que le plus souvent un vouloir commun à tout un peuple est en fait conforme à la justice, par la neutralisation mutuelle et la compensation des passions particulières. C’était là pour lui l’unique motif de préférer le vouloir du peuple à un vouloir particulier. C’est ainsi qu’une certaine masse d’eau, quoique composée de particules qui se meuvent et se heurtent sans cesse, est dans un équilibre et un repos parfaits. Elle renvoie aux objets leurs images avec une vérité irréprochable. Elle indique parfaitement le plan horizontal. Elle dit sans erreur la densité des objets qu’on y plonge. Si des individus passionnés, enclins par la passion au crime et au mensonge, se composent de la même manière en un peuple véridique et juste, alors il est bon que le peuple soit souverain. 

Une constitution démocratique est bonne si d’abord elle accomplit dans le peuple cet état d’équilibre, et si ensuite seulement elle fait en sorte que les vouloirs du peuple soient exécutés. Le véritable esprit de 1789 consiste à penser, non pas qu’une chose est juste parce que le peuple la veut, mais qu’à certaines conditions le vouloir du peuple a plus de chances qu’aucun autre vouloir d’être conforme à la justice. Il y a plusieurs conditions indispensables pour pouvoir appliquer la notion de volonté générale. Deux doivent particulièrement retenir l’attention. L’une est qu’au moment où le peuple prend conscience d’un de ses vouloirs et l’exprime, il n’y ait aucune espèce de passion collective. Il est tout à fait évident que le raisonnement de Rousseau tombe dès qu’il y a passion collective. Rousseau le savait bien. La passion collective est une impulsion de crime et de mensonge infiniment plus puissante qu’aucune passion individuelle. Les impulsions mauvaises, en ce cas, loin de se neutraliser, se portent mutuellement à la millième puissance. La pression est presque irrésistible, sinon pour les saints authentiques. Une eau mise en mouvement par un courant violent, impétueux, ne reflète plus les objets, n’a plus une surface horizontale, n’indique plus les densités. Et il importe très peu qu’elle soit mue par un seul courant ou par cinq ou six courants qui se heurtent et font des remous. Elle est également troublée dans les deux cas.

Si une seule passion collective saisit tout un pays, le pays entier est unanime dans le crime. Si deux ou quatre ou cinq ou dix passions collectives le partagent, il est divisé en plusieurs bandes de criminels. Les passions divergentes ne se neutralisent pas, comme c’est le cas pour une poussière de passions individuelles fondues dans une masse; le nombre est bien trop petit, la force de chacune est bien trop grande, pour qu’il puisse y avoir neutralisation. La lutte les exaspère. Elles se heurtent avec un bruit vraiment infernal, et qui rend impossible d’entendre même une seconde la voix de la justice et de la vérité, toujours presque imperceptible. Quand il y a passion collective dans un pays, il y a probabilité pour que n’importe quelle volonté particulière soit plus proche de la justice et de la raison que la volonté générale, ou plutôt que ce qui en constitue la caricature. La seconde condition est que le peuple ait à exprimer son vouloir à l’égard des problèmes de la vie publique, et non pas à faire seulement un choix de personnes. Encore moins un choix de collectivités irresponsables. Car la volonté générale est sans aucune relation avec un tel choix. Sil y a eu en 1789 une certaine expression de la volonté générale, bien qu’on eût adopté le système représentatif faute de savoir en imaginer un autre, c’est qu’il y avait eu bien autre chose que des élections. Tout ce qu’il y avait de vivant à travers tout le pays — et le pays débordait alors de vie — avait cherché à exprimer une pensée par l’organe des cahiers de revendications. 

Les représentants s’étaient en grande partie fait connaître au cours de cette coopération dans la pensée; ils en gardaient la chaleur; ils sentaient le pays attentif à leurs paroles, jaloux de surveiller si elles traduisaient exactement ses aspirations. Pendant quelque temps — peu de temps — ils furent vraiment de simples organes d’expression pour la pensée publique. Pareille chose ne se produisit jamais plus. Le seul énoncé de ces deux conditions montre que nous n’avons jamais rien connu qui ressemble même de loin à une démocratie. Dans ce que nous nommons de ce nom, jamais le peuple n’a l’occasion ni le moyen d’exprimer un avis sur aucun problème de la vie publique; et tout ce qui échappe aux intérêts particuliers est livré aux passions collectives, lesquelles sont systématiquement, officiellement encouragées. L’usage même des mots de démocratie et de république oblige à examiner avec une attention extrême les deux problèmes que voici : Comment donner en fait aux hommes qui composent le peuple de France la possibilité d’exprimer parfois un jugement sur les grands problèmes de la vie publique ? Comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé, qu’il circule à travers lui aucune espèce de passion collective ? Si on ne pense pas à ces deux points, il est inutile de parler de légitimité républicaine. Des solutions ne sont pas faciles à concevoir. Mais il est évident, après examen attentif, que toute solution impliquerait d’abord la suppression des partis politiques. Pour apprécier les partis politiques selon le critère de la vérité, de la justice, du bien public, il convient de commencer par en discerner les caractères essentiels. On peut en énumérer trois : Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres. La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite. Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. Sil ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui. Ces trois caractères sont des vérités de fait évidentes à quiconque s’est approché de la vie des partis. Le troisième est un cas particulier d’un phénomène qui se produit partout où le collectif domine les êtres pensants. C’est le retournement de la relation entre fin et moyen. Partout, sans exception, toutes les choses généralement considérées comme des fins sont par nature, par définition, par essence et de la manière la plus évidente uniquement des moyens. On pourrait en citer autant d’exemples qu’on voudrait dans tous les domaines. Argent, pouvoir, Etat, grandeur nationale, production économique, diplômes universitaires ; et beaucoup d’autres. Le bien seul est une fin. Tout ce qui appartient au domaine des faits est de l’ordre des moyens. Mais la pensée collective est incapable de s’élever au-dessus du domaine des faits. C’est une pensée animale. Elle n’a la notion du bien que juste assez pour commettre l’erreur de prendre tel ou tel moyen pour un bien absolu. Il en est ainsi des partis. Un parti est en principe un instrument pour servir une certaine conception du bien public. Cela est vrai même de ceux qui sont liés aux intérêts d’une catégorie sociale, car il est toujours une certaine conception du bien public en vertu de laquelle il y aurait coïncidence entre le bien public et ces intérêts. Mais cette conception est extrêmement vague. Cela est vrai sans exception et presque sans différence de degrés. Les partis les plus inconsistants et les plus strictement organisés sont égaux par le vague de la doctrine. Aucun homme, si profondément qu’il ait étudié la politique, ne serait capable d’un exposé précis et clair relativement à la doctrine d’aucun parti, y compris, le cas échéant, le sien propre. Les gens ne s’avouent guère cela à eux-mêmes. S’ils se l’avouaient, ils seraient naïvement tentés d’y voir une marque d’incapacité personnelle, faute d’avoir reconnu que l’expression : «Doctrine d’un parti politique » ne peut jamais, par la nature des choses, avoir aucune signification. Un homme, passât-il sa vie à écrire et à examiner des problèmes d’idées, n’a que très rarement une doctrine. Une collectivité n’en a jamais. Ce n’est pas une marchandise collective. 
On peut parler, il est vrai, de doctrine chrétienne, doctrine hindoue, doctrine pythagoricienne, et ainsi de suite. Ce qui est alors désigné par ce mot n’est ni individuel ni collectif; c’est une chose située infiniment au-dessus de l’un et l’autre domaine. C’est, purement et simplement, la vérité. La fin d’un parti politique est chose vague et irréelle. Si elle était réelle, elle exigerait un très grand effort d’attention, car une conception du bien public n’est pas chose facile à penser. L’existence du parti est palpable, évidente, et n’exige aucun effort pour être reconnue. Il est ainsi inévitable qu’en fait le parti soit à lui-même sa propre fin. Il y a dès lors idolâtrie, car Dieu seul est légitimement une fin pour soi-même.
La transition est facile. On pose en axiome que la condition nécessaire et suffisante pour que le parti serve efficacement la conception du bien public en vue duquel il existe est qu’il possède une large quantité de pouvoir. Mais aucune quantité finie de pouvoir ne peut jamais être en fait regardée comme suffisante, surtout une fois obtenue. Le parti se trouve en fait, par l’effet de l’absence de pensée, dans un état continuel d’impuissance qu’il attribue toujours à l’insuffisance du pouvoir dont il dispose. Serait-il maître absolu du pays, les nécessités internationales imposent des limites étroites. Ainsi la tendance essentielle des partis est totalitaire, non seulement relativement à une nation, mais relativement au globe terrestre. C’est précisément parce que la conception du bien public propre à tel ou tel parti est une fiction, une chose vide, sans réalité, quelle impose la recherche de la puissance totale. Toute réalité implique par elle-même une limite. Ce qui n’existe pas du tout n’est jamais limitable. C’est pour cela qu’il y a affinité, alliance entre le totalitarisme et le mensonge. Beaucoup de gens, il est vrai, ne songent jamais à une puissance totale; cette pensée leur ferait peur. Elle est vertigineuse, et il faut une espèce de grandeur pour la soutenir .

Ces gens-là, quand ils s’intéressent à un parti, se contentent d'en désirer la croissance; mais comme une chose qui ne comporte aucune limite. Sil y a trois membres de plus cette année que l’an dernier, ou si la collecte a rapporté cent francs de plus, ils sont contents. Mais ils désirent que cela continue indéfiniment dans la même direction. Jamais ils ne concevraient que leur parti puisse avoir en aucun cas trop de membres, trop d’électeurs, trop d’argent. Le tempérament révolutionnaire mène à concevoir la totalité. Le tempérament petit-bourgeois mène à s’installer dans l’image d’un progrès lent, continu et sans limite. Mais dans les deux cas la croissance matérielle du parti devient l’unique critère par, rapport auquel se définissent en toutes choses le bien et le mal. Exactement comme si le parti était un animal à l’engrais, et que l’univers eût été créé pour le faire engraisser. On ne peut servir Dieu et Mammon. Si on a un critère du bien autre que le bien, on perd la notion du bien. Dès lors que la croissance du parti constitue un critère du bien, il s’ensuit inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes. Cette pression s’exerce en fait. Elle s’étale publiquement. Elle est avouée, proclamée. Cela nous ferait horreur si l’accoutumance ne nous avait pas tellement endurcis. Les partis sont des organismes publiquement, officiellement constitués de manière à tuer dans les âmes le sens de la vérité et de la justice. La pression collective est exercée sur le grand public par la propagande. 

Le but avoué de la propagande est de persuader et non pas de communiquer de la lumière. Hitler a très bien vu que la propagande est toujours une tentative d’asservissement des esprits. Tous les partis font de la propagande. Celui qui n’en ferait pas disparaîtrait du fait que les autres en font. Tous avouent qu’ils font de la propagande. Aucun n’est audacieux dans le mensonge au point d’affirmer qu’il entreprend l’éducation du public, qu’il forme le jugement du peuple. Les partis parlent, il est vrai, d’éducation à l’égard de ceux qui sont venus à eux, sympathisants, jeunes, nouveaux adhérents. Ce mot est un mensonge. Il s’agit d’un dressage pour préparer l’emprise bien plus rigoureuse exercée par le parti sur la pensée de ses membres.
Supposons un membre d’un parti — député, candidat à la députation, ou simplement militant — qui prenne en public l’engagement que voici : « Toutes les fois que j’examinerai n’importe quel problème politique ou social, je m’engage à oublier absolument le fait que je suis membre de tel groupe, et à me préoccuper exclusivement de discerner le bien public et la justice». Ce langage serait très mal accueilli. Les siens et même beaucoup d’autres l’accuseraient de trahison. Les moins hostiles diraient : « Pourquoi alors a-t-il adhéré à un parti ?» — avouant ainsi naïvement qu’en entrant dans un parti on renonce à chercher uniquement le bien public et la justice. Cet homme serait exclu de son parti, ou au moins en perdrait l’investiture; il ne serait certainement pas élu. Mais bien plus, il ne semble même pas possible qu’un tel langage soit tenir. En fait, sauf erreur, il ne la jamais été. Si des mots en apparence voisins de ceux-là ont été prononcés, c’était seulement par des hommes désireux de gouverner avec l’appui de partis autres que le leur. De telles paroles sonnaient alors comme une sorte de manquement à l’honneur. 

En revanche on trouve tout à fait naturel, raisonnable et honorable que quelqu’un dise: « Comme conservateur — » ou : « Comme socialiste — je pense que... » Cela, il est vrai, n’est pas propre aux partis. On ne rougit pas non plus de dire : « Comme Français, je pense que... » « Comme catholique, je pense que... ». Des petites filles, qui se disaient attachées au gaullisme comme à l’équivalent français de l’hitlérisme, ajoutaient : « La vérité est relative, même en géométrie. » Elles touchaient le point central. Sil n’y a pas de vérité, il est légitime de penser de telle ou telle manière en tant qu’on se trouve être en fait telle ou telle chose. Comme on a des cheveux noirs, bruns, roux ou blonds, parce qu’on est comme cela, on émet aussi telles et telles pensées. La pensée, comme les cheveux, est alors le produit d’un processus physique d’élimination. Si on reconnaît qu’il y a une vérité, il n’est permis de penser que ce qui est vrai. On pense alors telle chose, non parce qu’on se trouve être en fait Français, ou catholique, ou socialiste, mais parce que la lumière irrésistible de l’évidence oblige à penser ainsi et non autrement. S'il n’y a pas évidence, s’il y a doute, il est alors évident que dans l’état de connaissances dont on dispose la question est douteuse. Sil y a une faible probabilité d’un côté, il est évident qu’il y a une faible probabilité; et ainsi de suite. Dans tous les cas, la lumière intérieure accorde toujours à quiconque la consulte une réponse manifeste. 

Le contenu de la réponse est plus ou moins affirmatif; peu importe. Il est toujours susceptible de révision ; mais aucune correction ne peut être apportée, sinon par davantage de lumière intérieure. Si un homme, membre d’un parti, est absolument résolu à n’être fidèle en toutes ses pensées qu’à la lumière intérieure exclusivement et à rien d’autre, il ne peut pas faire connaître cette résolution à son parti, Il est alors vis-à-vis de lui en état de mensonge. C’est une situation qui ne peut être acceptée qu’à cause de la nécessité qui contraint à se trouver dans un parti pour prendre part efficacement aux affaires publiques. Mais alors cette nécessité est un mal, et il faut y mettre fin en supprimant les partis. Un homme qui n’a pas pris la résolution de fidélité exclusive à la lumière intérieure installe le mensonge au centre même de l’âme. Les ténèbres intérieures en sont la punition.

On tenterait vainement de s’en tirer par la distinction entre la liberté intérieure et la discipline extérieure. Car il faut alors mentir au public, envers qui tout candidat, tout élu, a une obligation particulière de vérité. Si je m’apprête à dire, au nom de mon parti, des choses que j’estime contraires à la vérité et à la justice, vais-je l’indiquer dans un avertissement préalable? Si je ne le fais pas, je mens. De ces trois formes de mensonge — au parti, au public, à soi-même — la première est de loin la moins mauvaise. Mais si l’appartenance à un parti contraint toujours, en tout cas, au mensonge, l’existence des partis est absolument, inconditionnellement un mal. Il était fréquent de voir dans des annonces de réunion : M. X. exposera le point de vue communiste (sur le problème qui est l’objet de la réunion). M. Y. exposera le point de vue socialiste. M. Z. exposera le point de vue radical.- Comment ces malheureux s’y prenaient-ils pour connaître le point de vue qu’ils devaient exposer ? Qui pouvaient-ils consulter ? Quel oracle ? Une collectivité n’a pas de langue ni de plume. Les organes d’expression sont tous individuels. La collectivité socialiste ne réside en aucun individu. La collectivité radicale non plus. La collectivité communiste réside en Staline, mais il est loin; on ne peut pas lui téléphoner avant de parler dans une réunion. Non, MM. X., Y. et Z. se consultaient eux-mêmes. Mais comme ils étaient honnêtes, ils se mettaient d’abord dans un état mental spécial, un état semblable à celui où les avait mis si souvent l’atmosphère des milieux communiste, socialiste, radical. Si, s’étant mis dans cet état, on se laisse aller à ses réactions, on produit naturellement un langage conforme aux « points de vue » communiste, socialiste, radical. A condition, bien entendu, de s’interdire rigoureusement tout effort d’attention en vue de discerner la justice et la vérité. Si on accomplissait un tel effort, on risquerait — comble d’horreur — d’exprimer un « point de vue personnel ». 

Car de nos jours la tension vers la justice et la vérité est regardée comme répondant à un point de vue personnel. Quand Ponce Pilate a demandé au Christ: «Qu’est-ce que la vérité ? » le Christ n’a pas répondu. Il avait répondu d’avance en disant : « Je suis venu porter témoignage pour la vérité. » Il n’y a qu’une réponse. La vérité, ce sont les pensées qui surgissent dans l’esprit d’une créature pensante uniquement, totalement, exclusivement désireuse de la vérité. Le mensonge, l’erreur — mots synonymes — ce sont les pensées de ceux qui ne désirent pas la vérité, et de ceux qui désirent la vérité et autre chose en plus. Par exemple qui désirent la vérité et en plus la conformité avec telle ou telle pensée établie. Mais comment "désirer la vérité sans rien savoir d’elle ? C’est là le mystère des mystères. Les mots qui expriment une perfection inconcevable à l’homme — Dieu, vérité, justice —prononcés intérieurement avec désir, sans être joints à aucune conception, ont le pouvoir d’élever l’âme et de l’inonder de lumière. C’est en désirant la vérité à vide et sans tenter d’en deviner d’avance le contenu qu’on reçoit la lumière. C’est là tout le mécanisme de l’attention.

Il est impossible d’examiner les problèmes effroyablement complexes de la vie publique en étant attentif à la fois, d’une part à discerner la vérité, la justice, le bien public, d’autre part à conserver l’attitude qui convient à un membre de tel groupement. La faculté humaine d’attention n’est pas capable simultanément des deux soucis. En fait quiconque s’attache à l’un abandonne l’autre. Mais aucune souffrance, n’attend celui qui abandonne la justice et la vérité. Au lieu que le système des partis comporte les pénalités les plus douloureuses pour l’indocilité. Des pénalités qui atteignent presque tout — la carrière, les sentiments, l’amitié, la réputation, la partie extérieure de l’honneur, parfois même la vie de famille. Le parti communiste a porté le système à sa perfection. Même chez celui qui intérieurement ne cède pas, l’existence de pénalités fausse inévitablement le discernement. Car s’il veut réagir contre l’emprise du parti, cette volonté de réaction est elle-même un mobile étranger à la vérité et dont il faut se méfier. Mais cette méfiance aussi; et ainsi de suite. L’attention véritable est un état tellement difficile à l’homme, tellement violent, que tout trouble personnel de la sensibilité suffit à y faire obstacle. Il en résulte l’obligation impérieuse de protéger autant qu’on peut la faculté de discernement qu’on porte en soi-même contre le tumulte des espérances et des craintes personnelles. Si un homme fait des calculs numériques très complexes en sachant qu’il sera fouetté toutes les fois qu’il obtiendra comme résultat un nombre pair, sa situation est très difficile. Quelque chose dans la partie charnelle de l’âme le poussera à donner un petit coup de pouce aux calculs pour obtenir toujours un nombre impair. 

En voulant réagir il risquera de trouver un nombre pair même là où il n’en faut pas. Prise dans cette oscillation, son attention n’est plus intacte. Si les calculs sont complexes au point d’exiger de sa part la plénitude de l’attention, il est inévitable qu’il se trompe très souvent. Il ne servira à rien qu’il soit très intelligent, très courageux, très soucieux de vérité. Que doit-il faire ? C’est très simple. S’il peut échapper des mains de ces gens qui le menacent du fouet, il doit fuir. S’il a pu éviter de tomber entre leurs mains, il devait l’éviter.  Il en est exactement ainsi des partis politiques. Quand il y a des partis dans un pays, il en résulte tôt ou tard un état de fait tel qu’il est impossible d’intervenir efficacement dans les affaires publiques sans entrer dans un parti et jouer le jeu. Quiconque s’intéresse à la chose publique désire s’y intéresser efficacement. Ainsi ceux qui inclinent au souci du bien public, ou renoncent à y penser et se tournent vers autre chose, ou passent par le laminoir des partis. En ce cas aussi il leur vient des soucis qui excluent celui du bien public. Les partis sont un merveilleux mécanisme, par la vertu duquel, dans toute l’étendue du pays, pas un esprit ne donne son attention à l’effort de discerner, dans les affaires publiques, le bien, la justice, la vérité. Il en résulte que — sauf un très petit nombre de coïncidences fortuites — il n’est décidé et exécuté que des mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité. Si on confiait au diable l’organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux. Si la réalité a été un peu moins sombre, c’est que les partis n’avaient pas encore tout dévoré. Mais en fait, a-t-elle été un peu moins sombre ? N’était-elle pas exactement aussi sombre que le tableau esquissé ici ? L’événement ne l'a-t-il pas montré ?

Il faut avouer que le mécanisme d’oppression spirituelle et mentale propre aux partis a été introduit dans l’histoire par l’Église catholique dans sa lutte contre l’hérésie. Un converti qui entre dans l’Église — ou un fidèle qui délibère avec lui-même et résout d’y demeurer — a aperçu dans le dogme du vrai et du bien. Mais en franchissant le seuil il professe du même coup n’être pas frappé par les anathema sit, c’est-à-dire accepter en bloc tous les articles dits « de foi stricte ». Ces articles, il ne les a pas étudiés. Même avec un  haut degré d’intelligence et de culture, une vie entière ne suffirait pas à cette étude, vu quelle implique celle des circonstances historiques de chaque condamnation. Comment adhérer à des affirmations qu’on ne connaît pas? Il suffît de se soumettre inconditionnellement à l’autorité d’où elles émanent. C’est pourquoi saint Thomas ne veut soutenir ses affirmations que par l’autorité de l’Église, à l’exclusion de tout autre argument. Car, dit-il, il n’en faut pas davantage pour ceux qui l’acceptent; et aucun argument ne persuaderait ceux qui la refusent. Ainsi la lumière intérieure de l’évidence, cette faculté de discernement accordée d’en haut à l’âme humaine comme réponse au désir de vérité, est mise au rebut, condamnée aux tâches serviles, comme de faire des additions, exclue de toutes les recherches relatives à la destinée spirituelle de l’homme. Le mobile de la pensée n’est plus le désir inconditionné, non défini, de la vérité, mais le désir de la conformité avec un enseignement établi d’avance. 

Que l’Église fondée par le Christ ait ainsi dans une si large mesure étouffé l’esprit de vérité — et si, malgré l’Inquisition, elle ne l’a pas fait totalement, c’est que la mystique offrait un refuge sûr — c’est une ironie tragique. On l’a souvent remarqué. Mais on a moins remarqué une autre ironie tragique. C’est que le mouvement de révolte contre l’étouffement des esprits sous le régime inquisitorial a pris une orientation telle qu’il a poursuivi l’œuvre d’étouffement des esprits. La Réforme et l’humanisme de la Renaissance, double produit de cette révolte, ont largement contribué à susciter, après trois siècles de maturation, l’esprit de 1789. Il en est résulté après un certain délai notre démocratie fondée sur le jeu des partis, dont chacun est une petite Église profane armée de la menace d’excommunication. 

L’influence des partis a contaminé toute la vie mentale de notre époque. Un homme qui adhère à un parti a vraisemblablement aperçu dans l’action et la propagande de ce parti des choses qui lui ont paru justes et bonnes. Mais il n’a jamais étudié la position du parti relativement à tous les problèmes de la vie publique. En entrant dans le parti, il accepte des positions qu’il ignore. Ainsi il soumet sa pensée à l’autorité du parti. Quand, peu à peu, il connaîtra ces positions, il les admettra sans examen. C’est exactement la situation de celui qui adhère à l’orthodoxie catholique conçue comme fait saint Thomas. Si un homme disait, en demandant sa carte de membre : « Je suis d’accord avec le parti sur tel, tel, tel point; je n’ai pas étudié ses autres positions et je réserve entièrement mon opinion tant que je n’en aurai pas fait l’étude », on le prierait sans doute de repasser plus tard. Mais en fait, sauf exceptions très rares, un homme qui entre dans un parti adopte docilement l’attitude d’esprit qu’il exprimera plus tard par les mots : « Comme monarchiste, comme socialiste, je pense que... ». C’est tellement confortable ! Car c’est ne pas penser. Il n’y a rien de plus confortable que de ne pas penser.
 Quant au troisième caractère des partis, à savoir qu’ils sont des machines à fabriquer de la passion collective, il est si visible qu’il n’a pas à être établi. La passion collective est l’unique énergie dont disposent les partis pour la propagande extérieure et pour la pression exercée sur l’âme de chaque membre. On avoue que l’esprit de parti aveugle, rend sourd à la justice, pousse même d’honnêtes gens à l’acharnement le plus cruel contre des innocents. On l’avoue, mais on ne pense pas à supprimer les organismes qui fabriquent un tel esprit

Cependant on interdit les stupéfiants. Il y a quand même des gens adonnés aux stupéfiants. Mais il y en aurait davantage si l’Etat organisait la vente de l’opium et de la cocaïne dans tous les bureaux de tabac, avec affiches de publicité pour encourager les consommateurs. La conclusion, c’est que l’institution des partis semble bien constituer du mal à peu près sans mélange. Ils sont mauvais dans leur principe, et pratiquement leurs effets sont mauvais. La suppression des partis serait du bien presque pur. Elle est éminemment légitime en principe et ne paraît susceptible pratiquement que de bons effets. Les candidats diront aux électeurs, non pas : « J’ai telle étiquette » — ce qui pratiquement n’apprend rigoureusement rien au public sur leur attitude concrète concernant les problèmes concrets — mais : « Je pense telle, telle et telle chose à l’égard de tel, tel, tel grand problème. » Les élus s’associeront et se dissocieront selon le jeu naturel et mouvant des affinités. Je peux très bien être en accord avec M. A. sur la colonisation et en désaccord avec lui sur la propriété paysanne; et inversement pour M. B. Si on parle de colonisation, j’irai, avant la séance, causer un peu avec M. A.; si on parle de propriété paysanne, avec M. B. 

La cristallisation artificielle en partis coïncidait si peu avec les affinités réelles qu’un député pouvait être en désaccord, pour toutes les attitudes concrètes, avec un collègue de son parti, et en accord avec un homme d’un autre parti. Combien de fois, en Allemagne, en 1932, un communiste et un nazi, discutant dans la rue, ont été frappés de vertige mental en constatant qu’ils étaient d’accord sur tous les points ! Hors du Parlement, comme il existerait des revues d’idées, il y aurait tout naturellement autour d’elles des milieux. Mais ces milieux devraient être maintenus à l’état de fluidité. C’est la fluidité qui distingue du parti un milieu d’affinité et l’empêche d’avoir une influence mauvaise. Quand on fréquente amicalement celui qui dirige telle revue, ceux qui y écrivent souvent, quand on y écrit soi-même, on sait qu’on est en contact avec le milieu de cette revue. Mais on ne sait pas soi-même si on en fait partie; il n’y a pas de distinction nette entre le dedans et le dehors. Plus loin, il y a ceux qui lisent la revue et connaissent un ou deux de ceux qui y écrivent. Plus loin, les lecteurs réguliers qui y puisent une inspiration. Plus loin, les lecteurs occasionnels. Mais personne ne songerait à penser ou à dire : « En tant que lié à telle revue, je pense que... ». Quand des collaborateurs à une revue se présentent aux élections, il doit leur être interdit de se réclamer de la revue. Il doit être interdit à la revue de leur donner une investiture, ou d’aider directement ou indirectement leur candidature, ou même d’en faire mention.
 
Tout groupe d’ « amis » de telle revue devrait être interdit. Si une revue empêche ses collaborateurs, sous peine de rupture, de collaborer à d’autres publications quelles qu’elles soient, elle doit être supprimée dès que le fait est prouvé. Ceci implique un régime de la presse rendant impossibles les publications auxquelles il est déshonorant de collaborer (genre Gringoire, Marie-Claire, etc.). Toutes les fois qu’un milieu tentera de se cristalliser en donnant un caractère défini à la qualité de membre, il y aura répression pénale quand le fait semblera établi. Bien entendu il y aura des partis clandestins. Mais leurs membres auront mauvaise conscience. Ils ne pourront plus faire profession publique de servilité d’esprit. Ils ne pourront faire aucune propagande au nom du parti. Le parti ne pourra plus les tenir dans un réseau sans issue d’intérêts, de sentiments et d’obligations. Toutes les fois qu’une loi est impartiale, équitable, et fondée sur une vue du bien public facilement assimilable pour le peuple, elle affaiblit tout ce qu’elle interdit. Elle l’affaiblit du fait seul qu’elle existe, et indépendamment des mesures répressives qui cherchent à en assurer l’application. Cette majesté intrinsèque de la loi est un facteur de la vie publique qui est oublié depuis longtemps et dont il faut faire usage. Il semble n’y avoir dans l’existence de partis clandestins aucun inconvénient "qui ne se trouve à un degré bien plus élevé du fait des partis légaux. D’une manière générale, un examen attentif ne semble laisser voir à aucun égard aucun inconvénient d’aucune espèce attaché à la suppression des partis. Par un singulier paradoxe les mesures de ce genre, qui sont sans inconvénients, sont en fait celles qui ont le moins de chances d’être décidées. On se dit : si c’était si simple, pourquoi est-ce que cela n’aurait pas été fait depuis longtemps ? 

Pourtant, généralement, les grandes choses sont faciles et simples. Celle-ci étendrait sa vertu d’assainissement bien au-delà des affaires publiques.  Car l’esprit de parti en était arrivé à tout contaminer. Les institutions qui déterminent le jeu de la vie publique influencent toujours dans un pays la totalité de la pensée, à cause du prestige du pouvoir. On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, qu’en prenant position« pour » ou « contre » une opinion. Ensuite on cherche des arguments, selon le cas, soit pour, soit contre. C’est exactement la transposition de l’adhésion à un parti. Comme, dans les partis politiques, il y a des démocrates qui admettent plusieurs partis, de même dans le domaine des opinions les gens larges reconnaissent une valeur aux opinions avec lesquelles ils se disent en désaccord. C’est avoir complètement perdu le sens même du vrai et du faux. D’autres, ayant pris position pour une opinion, ne consentent à examiner rien qui lui soit contraire. C’est la transposition de l’esprit totalitaire. Quand Einstein vint en France, tous les gens des milieux plus ou moins intellectuels, y compris les savants eux-mêmes, se divisèrent en deux camps, pour et contre. 

Toute pensée scientifique nouvelle a dans les milieux scientifiques ses partisans et ses adversaires animés les uns et les autres, à un degré regrettable, de l’esprit de parti. Il y a d’ailleurs dans ces milieux des tendances, des coteries, à l’état plus ou moins cristallisé. Dans l’art et la littérature, c’est bien plus visible encore. Cubisme et surréalisme ont été des espèces de partis. On était « gidien » comme on était « maurrassien ». Pour avoir un nom, il est utile d’être entouré dune bande d’admirateurs animés de l’esprit de partiDe même il n’y avait pas grande différence entre l’attachement à un parti et l’attachement à une Église ou bien à l’attitude antireligieuse. On était pour ou contre la croyance en Dieu, pour ou contre le christianisme, et ainsi de suite. 

On en est arrivé, en matière de religion, à parler de militants. Même dans les écoles on ne sait plus stimuler autrement la pensée des enfants qu’en les invitant à prendre parti pour ou contre. On leur cite une phrase de grand auteur et on leur dit : « Êtes-vous d’accord ou non ? Développez vos arguments. » A l’examen les malheureux, devant avoir fini leur dissertation au bout de trois heures, ne peuvent passer plus de cinq minutes à se demander s’ils sont d’accord. Et il serait si facile de leur dire : «Méditez ce texte et exprimez les réflexions qui vous viennent à l’esprit ». Presque partout — et même souvent pour des problèmes purement techniques —l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’obligation de la pensée. C’est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et s’est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée. Il est douteux qu’on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques.