"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

vendredi 26 avril 2019

CONFERENCE MACRONIENNE : le chien qui bouge la tête sur la lunette arrière



Vous ne l'avez sans doute jamais remarqué, mais, lors des débats de politiciens sur les plateaux de télévision, vous êtes manipulés par des chiens pendulaires. J'ai déjà eu l'occasion de vous parler du chien sur la lunette arrière, ce militant fanatique et serviable de tout parti politique qui est placé derrière son orateur pour appuyer son accord très explicite de faux téléspectateur qui approuve chaque phrase du « lider » d'un mouvement de balancier de la tête, de l'arrière vers l'avant et ainsi de suite. Une tête dodelinante = un vote ? Vous allez dire que je suis superficiel et que je ne prête aucune attention au politicien ou au syndicaliste qui caracole devant. Je dois vous confesser que ces chiens pendulaires des partis politiques m'énervent au plus haut point, car même si je coupe le son, je vois toujours bouger leur tête de racoleurs, comme celles des tarés trotskistes "spartakistes" et autres témoins de Jehovah qui vendent leur camelote sur les marchés de banlieue, derrière de grands panneaux aguicheurs avec calligraphie arabe géante.

Objet culte des beaufs des années 70 – si bien incarnés par Jean-Pierre Marielle - le clébard kitsch trônait de manière honteuse sur la plage arrière de la Renault 12 ou de la Simca 1000 et remuait consciencieusement la tête à chaque dos d'âne. Ce chien bougeait la tête rien que la tête. Il ne risquait pas de pisser dans la voiture ni d'aboyer intempestivement. Et nul besoin de pile. Je n'imagine même pas que les chiens des chefaillons de parti puissent aboyer ou pisser dans le studio de Pujadas. Ils me gonflaient pas tant comme exécutants dociles que parce qu'ils finissent par ridiculiser la propagande de leurs cadors.

La prestation reportée sine die du président Macron ayant fait l'objet de tant de suppositions sur un nouveau miracle de Lourdes, malgré le mauvais présage de Notre Dame incendiée (probablement par des salauds d'ouvriers clopeurs), que je me suis astreint à suivre de bout en bout « La grande confrontation », mise en scène deux jours avant par Pujadas sur LCI, qui, ayant à cœur de ranimer lui aussi une vie politique à l'état catatonique, avait invité six zigotos des principaux partis politiques bourgeois à venir converser pour savoir si le jeudi suivant Macron allait arroser d'eau bénite la France et ses gilets jaunes. Il ne s'y est dit rien de particulièrement génial. Bayrou fît du Bayrou, c'est à dire exhibant cette bouffonnerie éternelle du centrisme qui dîne aujourd'hui chez Pierre, et demain chez Paul, un peu trop cire-pompe de Macron toutefois. Wauquiez qui court derrière Le Pen se croit permis d'imiter le phrasé de Sarkozy, il ne pourra jamais faire oublier la vedette du Fouquet's. Sûre de remporter l'élection, la mère Le Pen se prélassait sans faire d'effort en ricanant grassement, ce qui mettait en valeur son aspect de plus en plus pot à tabac adonnée à la boisson. Poil de carotte, Adrien Quatennens fût manifestement au dessus du lot et nous confirma qu'il existe une relève jeune en politique bourgeoise, et que les roux peuvent être plus incisifs qu' intelligents. Les cinquantenaires ont d'ailleurs disparu en général en politique, il n'y a plus que des jeunes et des vieux. Il y a du culot et du Cohn-Bendit chez cette jeune recrue (moins de 30 piges) de Mélenchon1. Port altier, il a le verbe clair et ne se gêne pas pour renverser les tasses de thé et faire la leçon au dandy Wauquier et au vicelard Bayrou, deuxième conseiller de Macron après Cohn-Bendit ; il n'en laisse pas passer une non plus au chauve famélique valet de Macron, Stanislas Guérini. Mais s'il brille et fait mouche dans la polémique, concernant en particulier la situation des travailleurs détachés, Poil de carotte insoumis révèle vite qu'il n'est qu'un des petits télégraphistes des idées chauvines et étatiques véhiculées par la bande à Mélanchon.
Mais celui qui m'a le plus ulcéré, c'est Olivier Faure, le nouveau secrétaire du PS, fade, sans charisme et creux. Pourtant il peut séduire, même voix que Raoul Victor, une voix qui finit par plagier le mode d'expression de Mitterrand, mimétisme que j'avais identifié naguère chez plusieurs groupies de l'ancien ministre de Pétain. Non ce qui m'ulcérait le plus c'est la gourde derrière qui secouait du bonnet toutes les deux phrases de l'insipide successeur de Hollande. Face de lune, sans aucune esquisse de sourire, la tête basculait d'arrière en avant au point de rendre insupportables les propos pourtant inoffensifs et snobs de Faure. Cela faisait politicien venu avec son chien en laisse sur un plateau TV. J'ai essayé en vain de téléphoner au siège du PS – il paraît qu'il a déménagé pour un local plus petit – pour faire virer cette conne et la remplacer par un placide intello à lunettes.

Je ne savais pas que j'allais subir d'autres chiens pendulaires pendant les deux heures et demi de la conférence du Napoléon IV de l'Elysée. Le parvenu de Rugy d'abord, placé sous le pupitre de son maître, même mouvement pendulaire de la tête, mâtiné d'un léger sourire de communiant. Puis plus tard, dodelinement de la cabèche les groupies Darmanin et Lemaire, plus modéré de la part du Premier ministre assis devant à côté du conducator.

PETIT COURS D'ECONOMIE POLITIQUE BOURGEOISE

« Les petites entreprises industrielles périclitent et ne peuvent soutenir la concurrence contre les grandes. Des couches entières de la classe bourgeoise sont rejetées dans la classe ouvrière. La concurrence entre les ouvriers augmente donc avec la ruine des petits industriels qui est liée fatalement à l'accroissement du capital producteur ». Marx (le salaire)

Derrière toutes ces mises en scène et les forfanteries de chacun il y a une crise économique très réelle et profonde du capitalisme qui n'est pas limitée à la France et qui est une guerre inter-nationale où les intérêts des plus puissants écrasent les puissances secondaires (cf. les interdictions de Trump de commercer avec l'Iran, etc.). Les périodes électorales sont propices à l'oubli de cette grave crise économique où, comme le disait Marx, la limite du Capital est le Capital lui-même. Comme les gilets jaunes ont remis sur la table « la question sociale », ainsi qu'en conviennent la plupart des commentateurs mais sans s'en rendre vraiment compte puisqu'on en reste dans la mièvrerie « moyenniste » et dans des querelles de cour d'école. Période d'incertitude gouvernementale, d'intranquillité de la classe bourgeoise certes, mais où certains bourgeois sont chargés de distiller la vérité, certes comme chose horrible mais qu'il vaut mieux laisser sous le coude.
Si quelqu'un n'est pas poignant c'est Bernard Poignant, ancien conseiller intime de Hollande, rallié à Macron dont il sert les plats sur les plateaux TV, il devise toujours sur de petites anecdotes sur les puissants. Professeur, politicien, franc-mac et longtemps maire d'une cité bretonne, il expliquait l'autre jour sur un ton rigolard que la dette de la France est quasi équivalente à ce qu'elle produit désormais ; pas besoin d'être marxiste pour comprendre cela et les conséquences. Depuis des décennies tous les présidents le savent et ne le disent jamais « ...sinon ils ne seraient pas élus ». Poignant délivre même, via nous les spectateurs pipoles, ses conseils au gandin Macron : il devrait faire comme Mitterrand qui se faisait inviter à dîner dans sa région la Nièvre, régulièrement par tel agriculteur ou tel entrepreneur, pour tâter le pouls des français... ainsi celui-ci n'a jamais eu à confronter des surprises « en jaune »2.

La crise est masquée par une compétition accrue entre grandes puissances et les actions terroristes obéissent plus à des rivalités impérialistes masquées qu'à telle ou telle religion aussi fumeuse soit-elle. On a tendance à la limiter aux crises et aux scandales financiers, ou à tout mettre sur le dos de Macron comme nos gilets jaunes à courte et nationale vue. En réalité dans le cadre de la baisse tendancielle du taux de profit elle est de trois ordres :

- au plan international, crise géopolitique: les quatorze pays exportateurs de l’Opep se sont entendus en décembre avec 10 autres pays producteurs, dont la Russie, pour produire moins de pétrole. Or, un produit qui se raréfie voit son prix augmenter. La demande reste forte. « La consommation mondiale de pétrole, tirée notamment par la Chine et l’Inde, n’a jamais été aussi élevée. Elle représente 100 millions de barils par jour.  Les États-Unis utilisent l’arme pétrolière pour affaiblir l’Iran. L’administration Trump a interdit, en novembre dernier, aux autres pays d’acheter du pétrole iranien. Huit États, dont la Chine et l’Inde, ont eu un sursis jusqu’à début mai 2019. Ils achetaient un million de barils par jour à l’Iran. C’est terminé. Le gouvernement américain vient d’annoncer que cette autorisation ne serait pas prolongée. Lundi, le prix du baril a pris 3 %.
  • au plan national : Dans de nombreuses villes de la planète, les prix du logement atteignent des records sur fond d’endettement préoccupant. Dix ans après le krach mondial, le FMI alerte sur le niveau élevé d'endettement, conséquences de bulles financières sans précédent au pays de Trump et en Europe.
  • Au plan social interne aux pays : Depuis le début de la crise bancaire et financière de 2008-
    2011, les classes moyennes voient leurs perspectives d’avenir diminuer comme peau de chagrin. C’est la conclusion d’une étude du Centre pour la recherche économique et ses applications (CEPREMAP). Fragilisés par l’automatisation et la délocalisation, les postes des classes moyennes ont vu leur part dans l’emploi total baisser ces dernières années: aujourd’hui, ils ont «disparu ou se sont raréfiés». Cette tendance qui va perdurer a été accentuée par le choc qui a frappé l’économie mondiale, entre 2008 et 2011. Raréfaction du travail et disparition d'emplois classiques. Situation connue depuis des années par les « spécialistes » et absolument pas anticipée et pour cause ! Automatisation et digitalisation du travail vont forcément détruire encore plus d’emplois - on souligne déjà la fin de la « classe moyenne » - ; ne resteront donc que les emplois ne demandant qu’une « faible » qualification, et, à l’autre bout, ceux exigeant une « forte » qualification. On sait bien que ces derniers ne représentent (n’ont d’ailleurs toujours représenté) qu’un pourcentage restreint de la population, quelles que soient les compétences, ou exigences, que l’Ecole inégalitaire tente de faire acquérir ou imposer3.

GARCIMORE A L'ELYSEE et l'art d'être français4

La conséquence de cette crise capitaliste, masquée ou atténuée, a produit cette « crise citoyenne » dont ils se gargarisent tous comme si le mot démocratie était une divinité bafouée et qu'on devrait se faire tuer pour elle. Le projet historique du prolétariat n'est pas de se battre historiquement pour une vraie démocratie sous régime capitaliste mais pour abattre le capitalisme et instaurer ensuite un mode de fonctionnement politique universel où la politique n'est pas l'affaire de tous tout le temps, ni une espèce de mobilisation permanente où chacun peut avancer son avis sur tout et n'importe quoi. Les prolétaires ne sont pas des citoyens car ils ne sont pas reconnus comme citoyens à part entière. On leur fait croire qu'ils sont des citoyens parce qu'ils sont appelés à voter individuellement mais dans un système truqué par le fric, les magouilles des partis et une proportionnalité arbitraire. Le découpage du système électoral est complètement ficelé par la classe bourgeoise, ils peuvent faire élire les chèvres qu'ils ont choisi.

Sachant donc que la dette est monstrueuse, le sieur Macron fait comme s'il pouvait lui, petit Poucet, s'affronter à la montagne de la crise économique. Et pour ce faire il nous vend une salade fade et déjà moisie : « travailler plus pour baisser les impôts ». Avec Sarkozy on prétendit faire travailler plus pour gagner plus. Dans sa situation de faiblesse et face au tollé provoqué par cette proposition de faire « travailler plus » ceux qui travaillent déjà - qui a été interprété assez largement comme idiote vu le niveau énorme du chômage – il a blablaté au cours de son allocution que c'était plus complexe et basé sur le volontariat. Il reculait encore, comme il a reculé sur les 35 heures, qui devaient être encore remises en cause selon la version qui avait fuité de son projet court-circuité (sic) par l'incendie de Notre Dame de Paris. Ces reculs, encore une fois, pas seulement parce que nombre de journalistes l'avaient mis en garde (danger ! N'y touchez pas aux 35 heures et calmos sur l'allongement du départ en retraite!), mais comme un hommage indirect au prolétariat, pas aux gilets jaunes inconscients.

Mais c'est dans le domaine du jeu politique classique de façade – surtout en pleine période électorale commencée avec le cirque dérisoire d'un grand débat narcissique – que Macron l'humain5 a révélé son habileté qui a échappé à tous les bourgeois journalistes qui lui cherchent des poux dans la tête. Il faut un étonnant niveau de perversion politique et de capacité à provoquer pour se moquer encore de la « gymnastique » des gilets jaunes, prétendre qu'il sait ce que c'est « la boule au ventre » des prolétaires, plaider qu'il n'y a pas que le pouvoir d'achat dans la vie, après avoir fait crever les yeux de plusieurs manifestants et en ficher un bon nombre comme savait le faire le régime de Brejnev. En bon chef de parti « humain », il n'a cogné que sur deux questions prioritaires : rassurer les classes moyennes (à la fois la petite bourgeoisie et la classe ouvrière sous cette notion fourre-tout) et sur le principal concurrent le parti de la mère Le Pen, tout le reste ne fut que vanité et arrogance invariable.

Il a flatté particulièrement le personnel politique de chefs de ville, en général petits bourgeois promus et souvent porte-paroles des diverses couches de bobos (paysans, profs, artisans, etc.), en éliminant les fantaisies « citoyennistes » effectivement ridicules des gilets jaunes désormais complètement phagocyté par la gauche bourgeoise (éparpillée). Il a dû utiliser cent fois en deux heures le terme citoyen. Il a martelé qu'il allait baisser drastiquement les impôts, faisant signe de magnanimité envers la vraie classe moyenne (classique petite bourgeoisie sur laquelle s'appuie l'Etat depuis un siècle). Il a fait un clin d'oeil aux ouvriers et artisans du privé en maintenant, via la retraite à points, la suppression des privilèges de l'aristocratie ouvrière (retraite à 55 ans, voyages gratuits, camps de vacances syndicaux, etc.) en promettant une meilleure rerépartition sur les territoires du personnel des services publics (donc pas augmenté). Il y aura une cabane du Canada partout (France service), pour « expliquer » ou « renseigner » les gens des bleds ; j'ai pensé que c'était une subtile récupération des cabanes des ronds points ; même genre d'entourloupe que la féminisation de l'encadrement.

C'est surtout contre son concurrent le plus proche le RN que l'aspiration des thèmes a été caricaturale. Au tout début « l'art d'être français » était déjà le soubassement de la rhétorique « travailler plus pour payer la dette », avec accessoirement la chanson écolo (urgence climatique), c'est à dire l'urgence sociale et politique à damer le pion aux nationalistes avec un discours européiste très... franchouillard. Ce nouveau souci de l'identité française, dont se foutent ses amis les banquiers et les hauts patrons, cette soudaine hardiesse « contre l'islamisme », ce désir de « refonder la politique migratoire », de « rétablir les frontières », de « refonder Schengen », et enfin « un vrai patriotisme » (dit inclusif comme si la notion ne pouvait pas être exclusive, encore une invention de l'à-peu-près macronique!), cela ressemblait comme deux gouttes d'eau aux radotages de Le Pen fille.

Le projet « humain » de faire travailler plus les prolétaires pour renflouer le capital, le projet « humain » de maintenir l'ignoble hiérarchie sociale6 (j'aime les élites) de monsieur « peut mieux faire » n'est pas prêt de faire interdire « la haine dans le débat public ». Electoralement c'est pas gagné. Socialement encore moins, mais Macron n'est qu'un pion du Capital.

En tout cas, le chien pendulaire je l'ai fixé devant sur mon tableau de bord. Il secoue la tête chaque fois que je houspille un autre automobiliste. Lui seul sait que j'ai toujours raison.



Matez le décor au siège CGT et la moustache thirties...



NOTES

1Celui-ci le nomme d'ailleurs « mon Saint Just ». Il a l'air plutôt grand, puncheur et possède un allant et une faconde supérieure à notre (vieillissant) Besancenot.
2C'est la méthode de tous les grands politiques, Lénine la pratiquait en interrogeant, par delà le parti, les gens dans les trains ou dans la rue . Je pratique aussi, et c'est plus efficace que les sondages modernes.
4Jadis le magicien Garcimore faisait rire les enfants à la télé tous les mercredis, ou les jeudis, parce qu'il ratait tous ses tours de magie... mais il le faisait exprès.
5Le mot a été prononcé 50 fois. Humains les morts et blessés gilets jaunes ? Oui on se souviendra longtemps et il n'aura pas de répit.
6Sa théorisation maintenue du premier de cordée fût très ridicule et les gros plans sur les tronches des journalistes les montraient consternés, et obligés de se taire.