"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

dimanche 10 mars 2024

Surréalisme, communisme et la poursuite de la révolution

 

Surréalisme, communisme

boule suspendue de Giacometti

et la poursuite de la révolution


Robin S. Klaus (2016)


traduction Jean-Pierre Laffitte


au souvenir de Dominique Cotte

En janvier 1927, cinq artistes surréalistes demandaient leur admission comme membres du Parti Communiste Français (PCF) lors d’une décision qui semblait contraire à leur mission de surréalistes1. Depuis le manifeste qui a fondé ce mouvement artistique en 1924, le surréalisme a cherché à conserver la pureté viscérale de son imagination et de ses rêves sous la direction d’André Breton. D’un autre côté, la priorité politique du PCF était la recherche de la révolution en s’appuyant sur une théorie politique marxiste fondée sur la réalité matérielle. Bien, que des travaux universitaires contemporains aient exploré cette contradiction, je soutiens que le surréalisme et le communisme proviennent réellement de la même source : tous deux sont des réactions face à la misère de la condition humaine, et tous deux cherchent à tirer l’humanité de son malheur au moyen de la révolution sociale. En conséquence, ce qui suit est une analyse des deux idéologies dans un effort aussi bien pour démontrer leurs concordances fondamentales que pour discuter le rôle possible – le cas échéant – du surréalisme au sein de la révolution communiste.

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Concordance ontologique

Communisme : un bref résumé

Avec la publication du Manifeste communiste en 1848, Karl Marx et Friedrich Engels présentent un résumé de la vie sous le capitalisme et une condamnation de celui-ci, laquelle appelle au bout du compte à la révolution sociale et économique2. Marx atteste que l’histoire est définie par la lutte des classes, soit une dialectique hégélienne éternelle entre oppresseur et opprimé qui sont en conflit mutuel constant3. Ce sont le capitalisme et les modes capitalistes de production qui sont à la racine de ce schéma répressif dans lequel la bourgeoisie exerce son pouvoir sur le prolétariat : c'est-à-dire que les propriétaires exploiteurs et les détenteurs des moyens de production tirent profit du travail des ouvriers salariés pour leur bénéfice personnel4.

C’est à cause de cela que la vie de l’homme ordinaire – le prolétaire – est terrible dans la société capitaliste : il devient inévitablement « un appendice de la machine » et un esclave de la classe bourgeoise5. Dans de telles conditions, tout le charme de la vie est perdu, et l’homme ne peut pas vraiment être libre6. Le Manifeste de Marx répond à cette misère engendrée par l’élite bourgeoise en fournissant une solution : le prolétariat peut démanteler les conditions sociales et économiques qui rendent possible son asservissement au moyen de la révolution communiste qui renverse par la force les structures du pouvoir existant et qui procure une totale liberté à tous les hommes. Après la victoire de la révolution communiste, la société sera fondamentalement débarrassée de l’oppression et des antagonismes, et c’est en cela que « les prolétaires n’ont rien à perdre que leurs chaînes »7.


Surréalisme : une approche communiste

Malgré la réputation qu’a le surréalisme d’être illogique et fantaisiste, cette philosophie artistique tire sa motivation d’une analyse extrêmement marxiste de la condition humaine, laquelle donne la priorité à la recherche de la libération. Certes, Breton atteste dans le premier Manifeste du surréalisme que « le seul mot de liberté est tout ce qui m’exalte encore… Il répond sans doute à ma seule aspiration légitime »8. Contrairement aux préoccupations marxistes pour la liberté économique, le surréalisme vise à libérer l’esprit et l’imagination – tous deux sont supprimés dans la société capitaliste sous l’apparence de la civilisation et du progrès9. Cette oppression de l’esprit est apparente dans le fait que « l’extrême différence d’importance, de gravité, que présentent pour l’observateur ordinaire les événements de la veille et ceux du sommeil, a toujours été pour m’étonner »10. C’est ainsi que, exactement comme le prolétariat de Marx, l’imagination est réduite à l’état d’esclavage11, perpétuellement assujetti au monde tangible.

Reflétant également le diagnostic de Marx relatif à la vie dans le système capitaliste, Breton comprend que le summum de la capacité morale et intellectuelle de l’homme ne peut pas être atteint aussi longtemps que l’omnipotence artistique en reste au monde matériel. En conséquence, le surréalisme vise à élever l’homme au-dessus de son existence désespérante sur la Terre au moyen d’une complète libération de l’esprit12 ; il cherche à résoudre des notions diamétralement opposées comme « dormir et être éveillé, rêve et action, raison et folie, le conscient et l’inconscient… le subjectif et l’objectif »13. Parfaitement analogue à la mission du prolétariat, bien qu’en des termes plus métaphysiques, le surréalisme existe afin que l’imagination brise ses liens serviles, revendique une existence légitime tirée de la primauté du monde matériel, et permette à l’humanité d’atteindre son potentiel maximal.

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L’objet surréaliste

Un rôle réconciliateur

La cohérence ontologique entre la métaphysique surréaliste et la réalité matérielle marxiste se traduit dans la pratique artistique par la création d’objets surréalistes ; c'est-à-dire les représentations physiques de choses imaginaires14. Désignés sous le terme d’objets oniriques(*), les objets surréalistes servent d’intermédiaires entre des extrêmes contradictoires (c'est-à-dire les rêves et la réalité) en les incarnant. En tant qu’objets, ils sont fondamentalement concrets et matériels ; en tant qu’art surréaliste, ils sont des représentations des hallucinations intérieures de quelqu’un15. Ce double rôle engendre leur capacité à résoudre une rivalité éternelle. En effet :

« Tout le but qui soutient le traitement de la réalité physique par le surréalisme est de surmonter le sentiment débilitant de l’arbitraire et de projeter à sa place un rafraîchissant sentiment d’unité dans lequel l’existence intérieure de la conscience et la réalité extérieure ne sont plus en conflit. »16.

En tant que faisant partie de deux mondes en conflit, l’objet surréaliste est un pont entre eux, « en diminuant le sentiment d’aliénation qui sépare si souvent [l’esprit] de [son] environnement matériel »17.

La boule suspendue (1931) [fig. 1] d’Alberto Giacometti est un tel objet surréaliste, une réalisation que Salvador Dali et Breton ont déclaré être l’origine de tous les objets surréalistes ultérieurs18. La boule suspendue habite le monde matériel en tant qu’une sculpture de fer et de plâtre, qui est constituée d’une cage, d’une balle accrochée, d’un croissant et d’une plateforme centrale. Concernant le monde imaginaire, cette œuvre rappelle « la profonde vérité de ce que l’esprit dit quand il ne peut pas parler »19, une signification transitoire menant à de nombreuses interprétations. Bien que Giacometti n’ait pas été connu en fin de compte pour des œuvres surréalistes, cette pièce a suscité une sensation surréaliste du fait « qu’elle introduisait un mouvement véritable dans la sculpture »20. La boule et le croissant de la sculpture ne se touchent pas explicitement, de même qu’ils ne sont pas intrinsèquement mobiles ; mais leur construction infère qu’ils le devraient ou le pourraient à tout moment. En conséquence, La boule suspendue est toujours considérée comme figurant parmi l es meilleurs exemples d’objets surréalistes21.

Matérialisme et changement

L’introduction précédente aux objets surréalistes (avec La boule suspendue comme premier exemple) semble suggérer que le monde imaginaire ne peut rivaliser avec la réalité matérielle qu’en devenant une partie de celle-ci – « une réduction de l’homme au niveau des choses »22 qui semble antithétique au surréalisme. En termes marxistes, ce dilemme est comparable à celui des prolétaires opprimés qui améliorent leur situation uniquement en rejoignant les rangs des oppresseurs bourgeois. La relation précise de l’objet surréaliste avec le matérialisme élude cependant cette contradiction. Bien que les objets surréalistes participent bien sûr à la réalité matérielle, ils ne fonctionnent pas avec elle. Leur création demeure fermement enracinée dans les rêves et dans l’imagination, ce qui permet aux objets surréalistes « d’accepter la réalité objective de la matière »23 sans la revendiquer comme inspiration.

Cette participation spécifique à la réalité matérielle fait que les objets surréalistes sont particulièrement capables d’une transformation émouvante : leur succès surréaliste dépend d’elle. Paul Nougé, un fer de lance du développement du surréalisme en Belgique, a insisté sur le fait que « ce n’est pas suffisant de créer un objet, ce n’est pas suffisant pour lui d’être. Nous devons montrer qu’il peut, au prix d’un certain artifice, éveiller chez le spectateur le désir, le besoin, de voir »24. Ce « besoin de voir » déclenche une compréhension de la réalité qui désire sa modification. En tant que tels, les objets surréalistes sont « le moyen par lequel l’élargissement de notre conception de la réalité doit être obtenu »25 – l’unique instrument pour sensibiliser l’humanité à la réalité de son existence tout en éveillant en elle son potentiel pour la changer.

La capacité des objets surréalistes à arbitrer entre des forces opposées et à influencer le changement s’avère également cohérente avec les préoccupations communistes, dans la mesure où elle résout davantage les contradictions apparentes. Le dilemme essentiel entre le surréalisme et le communisme a été la nature de leurs réalités respectives ; le surréalisme défend l’imagination fantaisiste, tandis que le communisme se fonde sur le matérialisme historique. L’objet surréaliste représente cependant « la rencontre fortuite de ces deux réalités éloignées »26 en raison du fait qu’elles existent dans un état qui est ontologiquement acceptable pour les deux. C'est ainsi que l’objet surréaliste réconcilie sur le plan artistique le surréalisme et le communisme de la même façon qu’il sert d’intermédiaire dans la lutte pour le pouvoir entre les rêves et la réalité. Et même plus, sa capacité à catalyser des visions originales est applicable à une cause communiste dans laquelle la conscience de la véritable nature de la réalité est aussi cruciale que la révolution.

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La cause révolutionnaire

La révolution surréaliste

Même avec l’aide des objets surréalistes, le surréalisme ne peut pas parvenir à la libération de l’esprit sans une révolte dirigée contre les conditions existantes – de même que le prolétariat ne peut pas renverser l’oppression bourgeoisie sans une révolution sociale. Certes, dans la Déclaration du bureau des recherches surréalistes, Louis Aragon et d’autres affirmaient que les surréalistes étaient « déterminés à faire la révolution », étant donné qu’ils étaient « des spécialistes de la révolte »27. Initialement cependant, cette conception surréaliste était trop abstraite pour aider une révolution communiste. Comme un document de 1925 le déclarait, « le sens et l’objectif immédiats de la révolution surréaliste n’étaient pas tant de changer quelque chose dans l’ordre physique et sensible des choses que de créer une agitation dans l’esprit des hommes »28. Par conséquent, la rébellion surréaliste initiale était une lutte ésotérique contre une réalité en mal d’inspiration et contre la domination du monde éveillé sur les rêves – une visée immatérielle, peu pratique pour étayer les connaissances de base matérielles du communisme.

En dépit de la nature métaphysique du projet surréaliste initial, le surréalisme a évolué à la fin de la décennie jusqu’à accepter et à adopter la révolution communiste comme le moyen le plus efficace de parvenir à ses objectifs. Franklin Rosemont, poète américain et cofondateur du Groupe surréaliste de Chicago, a déclaré dans une introduction au volume des écrits de Breton : « il n’y a pas de solution aux problèmes décisifs de l’existence humaine en dehors de la révolution prolétarienne », un fait qui est « pour le surréalisme, un principe premier en dehors de toute discussion »29. Ce fait conforte la thèse de Marx selon laquelle les structures de pouvoir oppressives de l’élite bourgeoise infiltrent et affectent toute la superstructure de la société – l’art, la littérature, l’esprit, y compris l’imagination. En conséquence, un esprit vraiment libre et créatif n’est possible que dans une civilisation postcommuniste dans laquelle, « à la place de la vieille société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classe, [il y aura] une association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »30.

Par conséquent, une révolution communiste, telle qu’elle est proposée par Marx, est propice aux visées surréalistes en raison des transformations spectaculaires des conditions sociales actuelles, lesquelles réduisent l’existence humaine à des valeurs de marché et « à l’ennui et à la misère universels »31. C’est avec cette reconnaissance que vient au demeurant la concession selon laquelle le but ultime du surréalisme a besoin d’une révolution communiste – la libération et la liberté véritables de l’esprit ne peuvent pas être pleinement réalisées si le règne d’exploitation systématique du capitalisme n’est pas totalement aboli, et cela ne peut être fait que par une révolution sociale dans laquelle le prolétariat renverse la bourgeoisie. Ce n'est qu’une fois qu’elle sera accomplie que les surréalistes seront capables de mener à bien leur mission, c'est-à-dire d’élever le statut matériel, intellectuel, moral et artistique, de l’homme à la hauteur de ses rêves32.

Le surréalisme et le communisme ont ainsi démontré qu’ils étaient ontologiquement, artistiquement et programmatiquement, compatibles. Leur accord est fondé sur des conceptions partagées de la condition humaine, sur la nécessité de l’émancipation au moyen de la révolution communiste, ainsi que sur la dépendance qui lui est associée du surréalisme au succès de la révolution communiste. Les raisons théoriques trouvent leur manifestation artistique dans les objets surréalistes, grâce auxquels l’imagination louée par le surréalisme est rendue concrète dans la réalité matérielle sur laquelle la théorie communiste met l’accent. Malgré cela, la coexistence de deux forces dans le Paris des années 1920 et 1930 s’avère moins compatible que leurs philosophies respectives.

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Contradiction pratique

Le communisme et le surréalisme à Paris

L’analyse, effectuée par Marx, des structures de pouvoir capitalistes était de manière poignante évidente dans la caractérisation de la hiérarchie des classes dans la France du dix-neuvième siècle, et ce à un degré peu commun dans les autres sociétés capitalistes occidentales. La formation et la culture de l’élite sociale française avait se racines dans l’ancien régime(*), et c’était un système dans lequel le statut et le pouvoir étaient déterminés aussi bien par la possession de capital que par certains “raffinements” généralement inaccessibles aux masses. Dans de telles conditions sociales d’exclusion, les travailleurs français trouvaient naturellement davantage de vertu dans la culture collective que dans l’individualisme de la société bourgeoise. La solidarité préexistante de la classe ouvrière s’est combinée avec l’histoire du radicalisme politique en France pour créer des conditions mûres pour l’essor de la politique communiste33. C’est ainsi que le Parti Communiste Français(*) a été fondé le 29 décembre 1920, le même jour où une motion pour que le Parti adhère à l’Internationale Communiste a été adoptée34.

Sept ans après la fondation du Parti, cinq surréalistes, avec Breton à leur tête, ont posé leur candidature pour devenir membres du PCF, et ils y sont finalement parvenus. Bien qu’ils aient rejoint les communistes en tant qu’individus, indépendamment de leur identité de surréalistes35, les surréalistes croyaient que leur mouvement artistique était une entreprise salutaire dans la quête de la révolution communiste. En particulier, les surréalistes croyaient que leur travail avait un effet viscéral sur l’artiste et le spectateur, un effet qui était capable de transformer l’esprit en vue du soutien de la révolution :

« [Les surréalistes] ne cherchaient pas tant à convaincre qu’à faire bouger les choses, non pas tant à défendre la cause d’un programme particulier qu’à susciter un sentiment de révolte et à exiger que quelque chose soit fait. Tandis que les communistes instruisaient le prolétariat dans la stratégie de la révolution, les surréalistes essayaient de provoquer le climat émotionnel dans lequel la révolution pourrait éclater. »36.

Par conséquent, les surréalistes pensaient que leurs pratiques artistiques et leurs expériences intellectuelles hâtaient la survenue de la révolution. Sans grande surprise, les communistes n’en étaient pas convaincus.

Les réserves communistes

En dépit de la confiance que les surréalistes avaient dans l’efficacité révolutionnaire de leur travail, le Parti Communiste Français n’était pas entièrement réceptif à leurs efforts artistiques. Pour un parti politique qui recherchait avant tout la mobilisation de la classe ouvrière, les contributions surréalistes étaient purement et simplement inacceptables ; l'art surréaliste n'attirait pas les masses, et il était encore moins concrètement utile à la cause communiste. En outre, le PCF critiquait Breton et l’insistance des surréalistes à vouloir garder une indépendance radicale de leur mouvement par rapport à l’autorité politique. Voici ce qu’en disait Breton :

« Nous tous les surréalistes, nous voulons une révolution sociale qui transfèrera le pouvoir de la bourgeoisie au prolétariat, mais en même temps nous voulons poursuivre nos expériences dans la vie de l’Esprit sans aucun contrôle extérieur, y compris le contrôle des marxistes »37.

Malgré l’affinité du surréalisme pour la politique communiste, la liberté artistique rejetait l’obéissance aux règles esthétiques établies par le Parti38. Même si elle était dépendante de la révolution communiste, l’indépendance de la mission artistique du surréalisme ne pouvait pas être compromise par le soutien aux exigences du PCF.

Le problème bourgeois

Alors que les réserves du PCF relatives à l’art surréaliste et à son rôle dans la politique de parti étaient certainement bien fondées, un problème additionnel et plus profond faisait que le surréalisme était fondamentalement inadapté à l’ordre du jour communiste. C’était en particulier les origines bourgeoises aisées de la grande majorité des surréalistes qui étaient un problème à un niveau élémentaire39. En effet, la plupart des adhérents provenaient des classes bourgeoises ou petites-bourgeoises en France et ils avaient adopté le surréalisme seulement après avoir terminé leurs études universitaires et après avoir fait l’expérience d’une phase de bohème qui était caractéristique de la plupart des artistes et des poètes tout au long de l’époque capitaliste40. En tant que tel, le statut des surréalistes au sein de la classe sociale même qu’ils prétendaient renverser était, au mieux, hypocrite et contre-intuitif.  

Rosemont n’a pas manqué de défendre ce point de vue, en affirmant que Marx et Engels « n’étaient pas plus prolétaires que ne l’étaient les premiers surréalistes ». Rosemont citait un passage particulier du Manifeste communiste pour soutenir son affirmation : le texte parle d’un moment, de « l’heure décisive »  de la lutte des classes, au cours duquel les idéologues bourgeois renonceront à leur classe et rejoindront la révolution du côté prolétarien. Mais Marx note que ces élites bourgeoises sont celles qui « se sont haussés jusqu'à l'intelligence théorique de l'ensemble du mouvement historique »41 – et les surréalistes ne peuvent pas s’en vanter. En fait, indépendamment de l’analogie ontologique, la plupart des surréalistes ont adopté le communisme seulement après avoir lu la biographie de Lénine42 par Trotski, une révélation qui a engendré une connexion personnelle et émotionnelle fondée sur des événe-ments biographiques43 plutôt que sur une affinité politique engendrée par la compréhension approfondie de la théorie marxiste. Par conséquent, l’exception explicite permise par Marx et promue par Rosemont ne peut pas s’appliquer aux surréalistes.

Avec le statut bourgeois du surréalisme ainsi établi comme étant étranger à l’exception révolutionaire de Marx, toute la fondation sur lequel il opère devient contraire au communisme. En particulier, les projets envisagés par les surréalistes ne peuvent pas prétendre s’opposer à la classe dirigeante étant donné qu’ils proviennent de son sein et qu’ils sont inévitablement affectés par les conditions sociales imposées par l’intérêt capitaliste. La compréhension fondamentale par le surréalisme de l’esprit artistique participe en fait aux structures capitalistes de pouvoir existantes – plutôt qu’elle ne les combat – fondées sur la nature d’infiltration de l’oppression bourgeoise. Selon les propres termes de Marx, « l'étalon de vos notions bourgeoises de liberté, de culture, de droit, etc., vos idées résultent elles-mêmes des rapports bourgeois de propriété et de production »44. En conséquence, le surréalisme est incompatible avec l’ordre du jour sur les questions de pratique et de principe.

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Une métaphore appropriée

Bien que le communisme et le surréalisme soient en fin de compte incompatibles, un retour à La Boule Suspendue de Giacometti s’avère judicieux. En tant qu’objet surréaliste, l’une de ses fonctions conceptuelles possibles est, comme la métaphore, une fonction symbolique dans laquelle « n’importe quoi est comparable à n’importe quoi d’autre »45. En tant que telle, une analyse minutieuse des qualités formelles de la sculpture révèle une métaphore possible de toute la conversation entre le surréalisme et le communisme : La boule suspendue devient une allégorie des conclusions tirées dans cette discussion, tout en renforçant et en épanouissant son identité d'objet surréaliste.

Le point central de la sculpture est une boule suspendue et un croissant reposant sur la base [Fig. 2], et ces deux formes signifient respectivement le surréalisme et le communisme. En tant que symbole du communisme, le croissant repose fermement sur sa solide plateforme, exactement de la même façon que son idéologie est fondée sur des conceptions de la réalité matérielle. La boule, d’autre part, ne possède pas une base physique aussi forte. Représentant le surréalisme, elle pend au bout d’une ficelle fixée sur une haute barre transversale, et elle indique ainsi les origines plus éthérées et moins concrètes de la philosophe artistique, par comparaison avec le croissant communiste. Malgré ces disparités d’origine, les objets occupent le même espace, et de si près qu’ils se touchent presque – une parfaite analogie avec la coexistence du surréalisme et du communisme à Paris dans les années 1920 et 1930.

Au-delà d’une simple proximité, la boule et le croissant semblent étonnamment compatibles. Bien qu'elle ne soit pas aussi explicitement coopérative que les pièces assorties d’un puzzle, la rainure profonde que possède la boule semble parfaitement adaptée au bord incurvé et renversé du croissant [Fig. 3]. Si elle était réalisée, cette interaction associerait harmonieusement les deux objets et elle créerait également un lien solide entre la plateforme et la haute barre qui soutient chacun d’eux. De manière similaire, le surréalisme et le communisme donnent l’impression d’une compatibilité idéologique. La compréhension, qu’ils partagent, de la condition humaine et du désir de libération au moyen de la révolution se prête à la collaboration – un lien qui réconcilierait les différences théoriques fondamentales en lançant un pont entre la réalité matérielle du communisme et l’accent plus abstrait du surréalisme.

En dépit cela, cette interaction pleine d‘espoir demeure impossible. Malgré la proximité agaçante de la boule et du croissant, leurs postions restent statiques et séparées, maintenues en place par la solidité de la plateforme et de la cage qui les entoure. Naturellement, la boule pourrait être soulevée et relâchée de sorte qu’elle soit momentanément en contact avec le croissant, mais ce mouvement cesserait inévitablement ; exactement de la même manière qu’un pendule qui ralentit, la balle reviendrait à sa place originelle et la disjonction entre les deux objets demeurerait. De façon similaire, la combinaison du surréalisme et du communisme s’avère non viable. Quel que soit son potentiel d'intégration, la formulation bourgeoise du surréalisme dans les limites des structures de pouvoir capitalistes exclut une relation fructueuse avec le communisme. Les deux peuvent temporairement se chevaucher, mais leurs conflictualités fondamentales de pratique et de principe empêchent une relation durable.

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Commentaires de conclusion

Bien que le surréalisme ne puisse pas s’harmoniser sans heurt avec le communisme en raison de ses liens bourgeois fondamentaux (quoiqu’involontaires), la valeur de son but ultime ne doit pas être rejetée dans une discussion marxiste. C’est seulement une autre chronologie qui est requise, une chronologie dans laquelle la pureté de la mission surréaliste peut rester intacte. Plutôt que d’utiliser le surréalisme comme une expérience de la pensée artistique destinée à aider à catalyser la révolution communiste, la “révolution surréaliste” de l’esprit peut se produire dans la société postcommuniste quand les conditions sociales et économiques nécessaires pour l’épanouissement de l’esprit sont déjà en place.

Par conséquent, le surréalisme et le communisme ne sont pas des ennemis ; bien au contraire, ils semblent être une seule et même chose. Le communisme est le moyen pour réaliser l’utopie marxiste, cet état social final de totale liberté dans lequel l’oppression et l’antagonisme, matériels et autres, sont complètement absents – c'est-à-dire l‘affirmation de la mission du surréalisme, s’il y en a jamais eu une. Le surréalisme est par conséquent le stade final du communisme. Le surréalisme est l’utopie marxiste dans laquelle l’on est totalement et complètement libre de tous les systèmes d’oppression – qui inclurait naturellement l’antagonisme crucial entre les rêves et la réalité matérielle que le surréalisme a combattu depuis le début.

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Dans l’ordre : figure2, figure 3 et figure 1 (NdT).

ff

1 Robert Short, “The Politics of the Surrealists 1920-1936”, dans Surrealism, Politics and Culture, éd. Raymond Spiteri et Donald LaCross (Aldershot : Ashgate 200)3, 24

2 Karl Marx et Friedrich Engels, The Communist Manifesto, with an introduction of A.J.P.Taylor (Harmondsworth, Angleterre : Penguin Book Inc., 1967) p. 57.

3 Marx, “The Communist Manifesto”, p. 159.

4 Ibidem, p. 158.

5 Ibidem, p. 165.

6 Ibidem, p. 164.

7 Ibidem, p. 186.

8 André Breton, Manifestos of Surrealism (Ann Harbor : The University of Michigan Press, 1969), 4.

9 Breton, Manifesto of Surrealism, 10.

10 Ibidem, 11.

11 Ibidem, 4.

12 Louis Aragon et al., “Déclaration du Bureau des Recherches surréalistes”, dans Art in Theory 1900-1990 : An Anthology of Changing Ideas, eds., Charles Harrison et Paul Wood (Malden : Blackwell 1992), 439.

13 Franklin Rosemont, What is Surrealism? Selected Writings [New York : Monad Press, 1978), 1.

14 Anna Balakian, “The Surrealist Object”, dans Surrealism : The Road to the Absolute [Toronto : Clarke, Irwin & Company Ltd., 1959), 174.

(*)(*) En français dans le texte. (NdT).

15 Balakian, “The Surrealist Object”, 173.

16 J. H. Matthews, The Imagery of Surrealism (Syracuse: Syracuse University Press, 1977), 184.

17 Matthews, “Object Lessons”, 190.

18 Sylvia Metz, “Alberto Giacometti”, dans Surrealist Objects : Three-Dimensional Works from Dali to Man Ray, eds. Ingrid Pfeiffer et Max Hollein (Ostfildern : Hatje Cantz Verlag, 2011), 238.

19 Bernard Lamarche-Vadel, “The Surrealist Period (1930-1935)”, dans Alberto Giacometti (New York : Tabard Press, 1984), 89.

20 Lamarche-Vadel, “The Surrealist Period”, 49.

21 Ibidem.

22 Balakian, “The Surrealist Object”, 177.

23 Ibidem, 174.

24 Ibidem, 175.

25 Malt, “The Surrealist Object in Theory”, 87.

26 Balakian, “The Surrealist Object”, 177.

27 Louis Aragon et al., “Déclaration du Bureau des Recherches surréalistes”, 439

28 Short, “The Politics of Surrealism”, 20.

29 Rosemont, “Introduction”, 4.

30 Marx, “The Communist Manifesto”, 176.

31 Rosemont, “Introduction”, 1.

32 Short, “The Politics of Surrealism”, 19.

(*)(*) En français dans le texte. (NdT).

33 George Ross, Workers and Communists in France : From Front Popular to Eurocommunism (Berkeley : University of California Press, 1982), 1-3.

(*)(*) En français dans le texte. (NdT).

34 Edward Mortimer, The Rise of the French Communist Party, 1920-1947 (Londres : Faber and Faber, 1984), 19.

35 Short, “The Politics of Surrealism”, 25.

36 Ibidem, 27.

37 Michael Löwy, Morning Star : Surrealism, Marxism, Anarchism, Situationism, Utopia (Austin : University of Texas Press, 2010), 46.

38 Pierre Taminiaux, “Breton and Trotsky : The Revolutionary Memory of Surrealism”, dans Yale French Studies, n° 109 (2006), 54.

39 Short, “The Politics of Surrealism”, 25.

40 Rosemont, “Introduction”, 30.

41 Marx, “The Communist Manifesto”, 167.

42 Short, “The Politics of Surrealism”, 22.

43 Taminiaux, “Breton and Trotsky”, 56.

44 Marx, “The Communist Manifesto”, 172.

45 Matthews, “Object Lessons”, 185.

jeudi 29 février 2024

GUERRE MONDIALE : pourquoi il faut prendre au sérieux Macron ?

 


« La mobilisation n'est pas la guerre ; dans les circonstances présentes elle apparaît au contraire comme le meilleur moyen d'assurer la paix dans l'honneur. Fort de son ardent désir d'aboutir à une solution pacifique de la crise, le gouvernement, à l'abri de ces précautions nécessaires, continuera ses efforts diplomatiques et il espère encore réussir. Il compte sur le sang-froid de la noble nation pour qu'elle ne se laisse pas aller à une émotion injustifiée ; il compte sur le patriotisme de tous les Français et sait qu'il n'en est pas un seul qui ne soit prêt à faire son devoir. À cette heure, il n'y a plus de partis, il y a la France éternelle, la France pacifique et résolue. Il y a la patrie du droit et de la justice tout entière unie dans le calme, la vigilance et la dignité »  Le président de la République Raymond Poincaré (2 août 1914)

«L'empire russe ne peut exister sans la guerre... Tout ce qu’ils inventent en ce moment, en plus d’effrayer le monde entier, est une menace réelle de conflit avec utilisation de l’arme nucléaire et donc de destruction de la civilisation.» Vladimir Poutine


Samedi 1er août 1914, entre 16 heures et 17h30, la France apprenait qu’elle entrait en guerre. L’ordre de mobilisation fut rapidement affiché sur les murs des villes, parfois confirmé dans les campagnes par le tambour ou le clairon d’un garde champêtre. Sur tout le territoire, dans les bourgs éloignés qui ne possédaient pas le téléphone, des gendarmes arrivèrent au galop pour annoncer la nouvelle. Bientôt, le tocsin retentit d’un village à l’autre, figeant les paysans occupés à la moisson, prenant tout le monde de court. La première impression fut une profonde stupéfaction car personne ne croyait la guerre possible. ce fut un sentiment partagé partout par des millions de Français. Jusque-là, l’opinion n’était pas inquiète. L’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin, paraissait lointain, on ne voyait pas comment il pourrait déboucher sur un conflit mondial.

Ceux qui pressentaient la venue de la guerre et y étaient généralement opposés ne se faisaient pas trop d'illusions. Durant les semaines précédant la déclaration de guerre, se manifesta ainsi, un peu partout en France, un refus de la population de prendre les armes. Des voix s’élevèrent de tous côtés pour refuser le combat. Celle de Jaurès mais aussi celles des responsables syndicaux qui promettaient de déclencher une révolution en cas de conflit. La CGT, le syndicat ouvrier, et son secrétaire général Léon Jouhaux agitaient la menace d’une grève insurrectionnelle générale en cas de mobilisation. Le 27 juillet encore, des dizaines de milliers de manifestants pacifistes, surtout syndicalistes et socialistes, se massèrent sur les Grands Boulevards parisiens. Durant les quatre jours qui suivirent eurent lieu quelque 150 manifestations contre la guerre : de la distribution de tracts jusqu’à des fermetures d’entreprises décidées par les ouvriers dans la région industrielle du Vimeu, en Picardie. Le mouvement fut très fédérateur : à Montluçon, ville de l’Allier qui comptait alors 33 000 habitants, plus de 10 000 personnes se rassemblèrent.

La situation, pour la Sûreté générale (ancêtre de la Police nationale), était à ce point préoccupante qu’une liste de 2 500 noms de personnes susceptibles de saboter la mobilisation avait été établie. Ce fichier, répondant au nom de code de "Carnet B", regroupait les antimilitaristes les plus virulents, des chefs syndicaux ou encore des membres de la SFIO (Section française de l’International ouvrière,) qu’il était prévu d’emprisonner dès le déclenchement des hostilités. Et pourtant, cette précaution s’avéra inutile. Les autorités n’eurent pas à se servir du "Carnet B", la mobilisation s’effectuant finalement sans grand encombre ni contestation. L’état-major avait pronostiqué que 13 % des appelés tenteraient de se dérober à l’appel sous les drapeaux. Il fut, là encore, tout étonné de voir ses prévisions contredites : les cas réels d’insoumission et de désertion n’atteignirent que 1,22 % des mobilisables. Plus incroyable encore : près de 3 000 réfractaires, qui avaient refusé d’effectuer leur service militaire en temps de paix, se présentèrent d’eux-mêmes dans les casernes pour s’enrôler. De vieux leaders pacifistes tournèrent casaque en un temps record. Symptomatique, à cet égard, est le revirement de Gustave Hervé. Le fondateur du journal "La Guerre sociale" était depuis des années un des plus farouches antimilitaristes et antinationalistes. Il avait même connu la prison pour avoir appelé la classe ouvrière au sabotage en cas de guerre. Or, le 1er août 1914, jour de la mobilisation, Hervé titra en une de son journal : "Ils ont assassiné Jaurès, nous n’assassinerons pas la France !" Et il fustigea dans ses colonnes les défaitistes et les tièdes qui rechigneraient à aller se battre.

C’est là un des faits les plus troublants de cette période : à peine la mobilisation générale était-elle décrétée que tous les slogans "A bas la guerre !" se turent soudainement pour faire place à des cris "A Berlin !". Peut-on cerner les causes de cette surprenante métamorphose ? D’abord, même si les manifestations antimilitaristes furent nombreuses et suivies, les Français n’étaient pas dans leur ensemble des pacifistes convaincus. D’autre part, les autorités rassurèrent la population en expliquant que mobilisation ne signifiait pas forcément guerre. Mais surtout, la majorité des gens passa tout simplement de la stupeur à la résignation.

La France était un pays encore largement rural. Dans les campagnes, les hommes se mobilisèrent dans le calme et abandonnèrent familles et moissons pour partir au front, sans se révolter. Mais il n’y eut pas de conversion à la guerre : globalement, les conscrits partirent sans enthousiasme. Certes, il y eut des mouvements d’effusion, mais comme les manifestations d’hostilité à la mobilisation, ils furent limités. Certains eurent lieu lors des défilés organisés avant le départ dans les villes de garnison ou dans les gares où se rassemblaient les soldats. Des régiments, musique en tête, partaient acclamés par la foule, les femmes jetaient des fleurs, embrassaient les conscrits, les hommes leur offraient du vin. Mais, souvent, la joie de ces recrues sonnait faux. Un instituteur de Mansle (Charente) se souvient : "Les wagons sont fleuris […] Les soldats plaisantent, s’interpellent et cherchent surtout à s’étourdir. On devine tout ce qu’il y a de factice dans cette gaieté bruyante."

Quels sentiments animaient les combattants ? Pour l’historien Jean-Jacques Becker, ils n’étaient pas motivés par un esprit de revanche, lié à la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine. Selon lui, les Français partirent sur le front davantage parce qu’ils avaient le sentiment de subir une agression. "Dès ses premiers mouvements, le 2 août, poursuit- il, l’armée allemande violait la neutralité du Luxembourg, puis celle de la Belgique deux jours plus tard. Dans ces conditions, il était impossible d’éviter le combat, il fallait se défendre. " Ce qui explique peut-être aussi les flambées de violence anti-allemande des premières journées d’août. Des commerces dont les noms avaient des consonances germaniques furent pris pour cibles à Paris : la taverne Pschorr, la brasserie Muller, le magasin d’alimentation Appenrodt… Ces débordements ponctuels furent circonscrits aux grandes villes.

Voilà un bon résumé de la faillite de toutes les oppositions présumées fermes à la guerre et qui nous laisse les bras ballants aujourd'hui. Quand généralement on oublie de préciser que le fort sentiment nationaliste et revanchard a été : on va reprendre l'Alsace et la Lorraine en trois jours ! Comme aujourd'hui l'Ukraine espère reprendre la Crimée.

La mobilisation révèle rapidement le nombre insuffisant des effectifs français face aux troupes allemandes. La guerre courte apparaît comme une option crédible, l’empire colonial commence à être perçu comme un réservoir de soldats (et d'ouvriers, cf. partie 1 : comment les paysans tombent dans le prolétariat). Ce sont les lois pour la guerre qui sont rapides. Et en même temps qu'il est anticipé que la mobilisation va désorganiser les usines et les campagnes, comment oublier non pas immigration nouvelle puisqu'elle est à portée de garde-chiourme dans les colonies ; et qu'on peut mieux « assimiler sous l'uniforme.

« C’est la loi du 15 juillet 1889, à l’élaboration de laquelle les députés des colonies ont pris une part active, qui est le triomphe des idées d’assimilation et du service obligatoire, égal pour tous. » Cette loi sera remise plusieurs fois en question jusqu’à la veille de la guerre et par décrets successifs comme celui de 1912, qui permet d’enrôler pour quatre ans des Sénégalais de 20 à 28 ans, ce qui augmente immédiatement les effectifs. La police indigène mais également les missionnaires se rendent dans les villages pour haranguer la population, lors de longs palabres, montrant l’importance de participer à une œuvre commune, quoique sur la base du recrutement forcé, contre les barbares turco-allemands attaquant la « mère patrie ». Laquelle adopte sans rechigner les enfants des autres. Deux bataillons algériens, formés antérieurement en Algérie, sont envoyés en Belgique où ils sont décimés en novembre et remplacés par des tirailleurs sénégalais, eux-mêmes écrasés devant Arras. Devant ces échecs, un recrutement forcé autre que celui d’engagés volontaires non préparés, s’imposait. Cette idée est appuyée par des lobbies coloniaux et une partie de l’autorité militaire, dont le général Mangin. Le 10 octobre 1914, un décret décide que les anciens tirailleurs sénégalais non réservistes seront engagés. « Il nous faut 500 000 hommes de troupes indigènes. » Un deuxième corps d’armée est alors constitué avec des réservistes français et des Sénégalais, ce sont les premières unités mixtes.

En 1916 et 1917, 45 % des Sénégalais sous les ordres du général Mangin sont tués, blessés ou prisonniers, lors de l’offensive Nivelle au Chemin des Dames. Cela provoque la dispersion des compagnies de Sénégalais dans des tâches subalternes et un ralentissement du recrutement dans les colonies car les jeunes hommes restés au pays et les familles connaissent les résultats de ces batailles meurtrières. De plus, l’économie se ressent de ces départs de jeunes agriculteurs, les villages souffrent de pauvreté et les colons se plaignent de ne pouvoir fournir la demande des armées.

Les remplacements de soldats sont supprimés en Afrique, tous les « indigènes » doivent être recensés, ils commencent à se rebeller. Des révoltes éclatent en Afrique du Nord, en Afrique noire, en Indochine, à Madagascar, en Nouvelle-Calédonie ; les villageois et villageoises s’opposent au recrutement et aident les déserteurs. La répression est très dure dans la plupart des cas et l’année 1918 s’annonce difficile. Les tirailleurs sénégalais formeront finalement 137 bataillons qui combattront en France et sur le front d’Orient où ils sont très appréciés. Cependant, on les surveille à cause de leur religion qui peut les rapprocher des ennemis turcs musulmans. Recrutés pour trois ans dans l’armée, ces hommes occuperont l’Allemagne en 1919 et aideront aux travaux de déminage après la guerre.

L'Etat français se sert de l'islam pour renforcer la mobilisation

Dès la déclaration de guerre du 2 août 1914, l’Algérie avait été mise en état de siège, le gouverneur Lutaud craignait des troubles, lorsque deux croiseurs allemands le Göben et le Breslau bombardent Bône et Philippeville. Il s’adresse ainsi à la fierté des Musulmans : « Les Allemands auraient-ils craint quelque défaillance ou trahison ? Ce serait pour vous un sanglant outrage. Dieu n’aime pas les traîtres [...]. Musulmans, la République est résolue à faire respecter partout l’ordre et la sécurité. Aidez-nous dans cette tâche, rendez toute précaution inutile. » Mais aucun soulèvement n’a lieu et c’est un véritable concours généreux de toutes les classes sociales qui entraîne le premier geste de reconnaissance, d'assimilation comme on dit aujourd'hui, le 31 décembre 1914. Le plan de mobilisation prévoyait 27 783 tirailleurs des troupes régulières auxquelles sont ajoutés bientôt 5 000 auxiliaires que des grands chefs du Sud lèvent à leurs frais. 6 000 spahis se joignent aux tirailleurs. L’engagement volontaire se fait sous pression, d’autant plus que le retour des blessés en septembre 1914 choque la population. Les congés de convalescence au pays vont être, de ce fait, obtenus plus difficilement par crainte des réactions de la population.

Le Congrès américain a voté lui la déclaration de guerre à l'Allemagne le 6 avril 1917 par 82 voix contre 6. L'annonce fait l'unanimité dans la presse française quotidienne, qui réserve une place centrale à l'évènement car cela réjouit toujours généraux et industriels qu'une guerre puisse s'étendre.. Les 6 sénateurs qui ont voté contre sont montrés du doigt.

On n'en a jamais fini avec la Première Guerre mondiale. Pourquoi ? Parce qu'elle a posé des problèmes de classes jamais résolus et restés plus ou moins enfouis pendant la Seconde boucherie mondiale : guerre ou révolution ? Car il faut radoter que l'Armistice aurait été le seul moyen d'arrêter le massacre grâce aux bons offices des Etats « démocratiques » pourtant aussi dictatoriaux en temps de guerre que n'importe quelle autocratie. La vérité reste que c'est la révolution en Russie et le début de son extension en Allemagne qui a fait trembler les généraux du monde entier.

Les traités c'est comme les jeunes filles et les roses

L'ex député gaulliste Pierre Lellouche, a été un des rares spécialistes de politique internationale à ne pas tomber à bras raccourcis sur le Macron va-t-en guerre. De plus cet homme, très avisé en géopolitique, nous rappelle ce matin, dans un article mesuré et pertinent, la classique hypocrisie internationale, par un général qui mérite plus de reconnaissance politique que le criminel de guerre Clemenceau (ils se font face au bas des Champs Elysées) :

« Les traités, voyez-vous, sont comme les jeunes filles et les roses : ça dure ce que ça dure ! », avait confié un de Gaulle dépité à des visiteurs à l’Élysée, en juillet 1963, à propos du traité stratégique franco-allemand qu’il avait signé six mois auparavant avec Adenauer, et qui venait d’être dénaturé par le Bundestag dans son processus de ratification. En cas de victoire russe et de prise de Kiev, qui pourrait garantir que le régime de Poutine ne songe à attaquer d'autres anciennes républiques de l'ex-URSS, comme les pays Baltes?

Le fondateur de la Ve République avait également été très frappé, alors qu’il n’était encore qu’un simple capitaine, par la très courte protection que le traité de Versailles (1919) avait donnée à la France. Alors que le président américain avait passé neuf mois à Paris pour le négocier puis le signer, ce texte, qui empêchait toute remilitarisation de l’Allemagne, ne fut pas ratifié par le Sénat, pour des raisons de politique politicienne intérieure américaine. La conséquence en fut que l’Amérique n’adhéra pas à la SDN, finança le réarmement allemand, accepta la remilitarisation de la Rhénanie (1936), refusa d’aider la France en 1940 face à l’armée nazie lorsque le président Paul Reynaud le lui demanda solennellement (…) Comprenant que l’alliance américaine était susceptible de fluctuations pour des raisons de politique intérieure, le général de Gaulle fit le choix de doter la France d’une dissuasion nucléaire entièrement indépendante. Aujourd’hui, dans le monde dangereux qui nous entoure, il n’y a pas un Français qui ne lui en soit reconnaissant.».

Décidément, pas seulement au niveau des tranchées russo-ukrainiennes, cette Première Guerre mondiale semble nous narguer d'un bis repetita. Pourquoi double-t-elle en quelque sorte la Deuxième plus effroyable encore ? Au risque de vous apparaître simpliste, je pense que c'est parce que la situation s'est inversée ? Dans la longue période qui ouvre la marche à la seconde guerre mondiale, les carottes sont cuites à petit feu jusqu'à être brûlées complètement. Dans l'ordre : échec de la révolution en Russie, montée des fascismes, enfermement pacifiste dans les Fronts populaires (le choix du mot Front était déjà sinistre et synonyme de préparation à subir la guerre en cassant les grèves), fin tragique de la guerre d'Espagne dont la fuite massive des civils augurait de la fuite éperdue de la population en France en 1940 face à la Blitzkrieg.

QUI PEUT EMPECHER LA DER DES DER ?

Nous sommes en 2024. Il n'y a plus d'Archiduc à Sarajevo, plus d'Alsace-Lorraine à reconquérir, plus d'empire colonial européen dominant, ni français ni anglais. Il n'y a plus cette configuration d'un monde capitaliste coincé dans un équilibre de la terreur, sauf que la terreur persiste. Déséquilibrée. Où l'on s'accuse mutuellement de vouloir utiliser l'arme atomique. Or, les dirigeants des grandes puissances ne sont pas fous. Poutine en est l'exemple type. Traité par la propagande occidentale de tous les noms, il est certainement moins fou que Trump. Sa déclaration citée ici en exergue en est la preuve. Seul un nouvel Hitler ou un Staline pourrait s'en servir...Quoiqu'on ne puisse oublier que la seule fois où cette arme a été utilisée ce fût sur deux villes japonaises, et qu'on prétend toujours que c'est « grâce » à ce massacre de milliers de civils que le fascisme japonais a été mis à bas et close la deuxième guerre mondiale, font baptismal pendant près de 80 ans pour la domination du plus grand empire de tous les temps : l'impérialisme US. "La Russie ne peut plus vivre sans guerre"...le capitalisme et ses principaux Etats non plus.

Au risque de choquer quelques marxistes fossiles je pense même que la troisième der des der est encore impossible pour toutes les bourgeoisies militarisées. Non par un prolétariat qui consomme et qui dort. Non plus par souci d'humanité. Mais, comme l'indique Poutine, parce que un tel usage a inévitablement un effet boomerang sur toute la planète et que, non seulement la planète, mais nous tous pouvons y passer.

L'idée de ma secte préférée que seul le prolétariat empêche la troisième saloperie mondiale est une rêverie d'enfant. Comme le rappelle mon long résumé de la marche à la guerre en 1914 ci-dessus, le mouvement ouvrier avait une telle force des syndicats aux partis ouvriers qu'on pouvait imputer leur faillite comme Lénine le fît magistralement qu'à la trahison de la Seconde Internationale devenue carrefour de partis pacifistes plus prêts à collaborer avec la bourgeoisie plus qu'à aider le prolétariat à s'émanciper ou à stopper les guerres capitalistes.(cette trahison nous apparaît pourtant encore aujourd'hui encore insensée et assez inexplicable comme le comportement moutonnier des masses)

Les questions historiques fondamentales posent aussi problème aux bourgeoisies dominantes, mais elles, c'est la destruction totale ou rien... Leur système n'est pas seulement gangrené de l'intérieur mais il est fichu. Autant en retarder l'effondrement complet. Un quitte ou double nucléaire !?

S'il faut s'aventurer plus loin, ils tenteront l'aventure. Macron n'est pas un idiot. Il a fait un test, souhaité par les minorités bourgeoises qui tirent les ficelles : banquiers, militaires, industriels, etc. Il a été assuré (mais pas vérifié) qu'envoyer de jeunes troufions occidentaux au casse-pipe était une « erreur » voire presque un crime pour les Mélenchon, Le Pen et autres opposants faux-culs. La presse a exhibé un sondage montrant que 70% des « français » sont opposés à une participation de nos soldats au front ukrainien. Super ! ont exulté les opposants de pacotille, dont certains dits extrêmes, Mélenchon et Le Pen sont plutôt du côté de Poutine. Ils rappellent bien sûr plus les artistes collabos Fernandel, Raimu, Le Vigan et Michel Simon, que les tueurs Henri Lafont et Jean Filliol. Nous savons aussi, grâce à notre mémoire, que l'erreur peut aussi vite se transformer en nécessité patriotique d'une « union nationale » pour tous ces faux-culs. Macron a été chargé de convoquer cette conférence du 26 février des souteneurs de la bourgeoisie ukrainienne par ces versatiles et péteux alliés européens pour chanter: « La Russie ne peut ni ne doit gagner cette guerre ! ». Après avoir prétendu quelques mois auparavant qu'il « ne fallait pas l'humilier ». Haro sur le baudet ! Bof en temps de guerre les mensonges se suivent et ne se ressemblent pas. Et si cette déclaration intempestive n'avait été qu'une sortie électorale de plus pour tenter de réduire l'avance du RN ce "collabo de Poutine"?

Le chauvin Chevènement comprend Macron tout en disant ne pas comprendre sa sortie « provocatrice », seul reproche, pas d'envisager la guerre mais en faire dépendre l'annonce des moutons parlementaires : « La Constitution dit clairement que, dans un processus qui nous mène à la guerre, le Parlement doit être consulté. Le président de la République ne peut pas décider tout seul ».

Or les sondages ne sont que des girouettes pour les politiciens. La versatilité de la population américaine est légendaire. Jusqu'à Pearl Harbor (7 décembre 1941) les sondages montraient une population largement hostile à l'entrée en guerre. En une journée « l'opinion » fut renversée ! Après avoir laissé sa marine se faire massacrer à Pearl harbor (avec la fable de télégrammes arrivés en retard), Et la bourgeoisie américaine entrer franchement dans la guerre mondiale en cours, sans craintes pour ses arrières sociaux... contre l'Axe des japonais. La guerre déclarée contre l'Allemagne datait elle du 11septembre ; mais seulement trois mois après de l'invasion de l'armée allemande en Russie en juin 1941. NOTA BENE : au cas où Hitler aurait pu les débarrasser du « communisme ! Roosevelt avait été prévenu d'un effondrement probable de « l'Union soviétique ». Biden aurait-il été aussi informé d'un effondrement probable de Poutine ? Ou comme son collègue Trump n'attend-il pas un effondrement de l'Europe dans la guerre en développement ?

Où l'on retrouve une temporalité et un agenda similaire non à 1914 mais à 1940.

De la même manière qu'au moment actuel on retrouve une temporalité et un scénario de neutralité supposée en Ukraine, non pas comparable à 1914 mais à 1940 ; comme quoi les événements se répètent toujours deux fois, dixit grand-père Marx, ou peuvent se répéter tragiquement ?) . Au cours des deux premières années du conflit, les États-Unis avaient maintenu une neutralité officielle, comme officialisé dans le discours de quarantaine prononcé par le président américain Franklin D. Roosevelt en 1937, tout en fournissant au Royaume-Uni, à l'Union soviétique et à la Chine du matériel de guerre par le biais du Prêt-Bail, promulguée le 11 mars 1941, ainsi que le déploiement de l'armée américaine pour remplacer les forces d'invasions britanniques en Islande..

La technique du simple attentat individuel (cf. Sarajevo) a été si perfectionnée au point de faire pâlir Sun Tzu, Machiavel et Clausewitz. Et cette provocation d'Hitler qui, après expédié un groupe de ses soldats déguisés en soldats polonais et chargés d'attaquer la frontière allemande, se déclare victime et en profite pour envahir la Pologne. Des milliers d'attentats et de complots de tout ordre ont jalonné le siècle dernier et les débuts de celui-ci. Ils ont tous été incapables de déclencher la der des der jusqu'à présent. Celui de 2001 à New York, nous sommes quelques-uns à penser que tel en était le but. Et personne ne doute plus de la capacité de manipulation terriblement cynique et sanglante des puissants, depuis la fable des armes de destruction massives jusqu'au spécialiste en meurtres déguisés Poutine. Sans oublier le 7 octobre dernier en Israël où l'armée prétendument la mieux équipée du monde assiste à l'égorgement de tant de jeunes gens par des tueurs en ULM  !!! et quand auparavant l'Etat "hébreu" avec son criminel de guerre Netanyahou avait favorisé des années durant l'expansion du néo-fasciste Hamas; le massacre du 7 octobre a surtout permis à l'impérialisme israélien de justificatif à ses visées sur les nappes de gaz  en Méditerranée quitte "foutre les arabes à la mer" et à massacrer des milliers de femmes et d'enfants sans cesse, sans impunité et sans grande protestation de la communauté internationale comme au temps du génocide des juifs.

La question à se poser maintenant : est-ce qu'un attentat, plus terrible que tous les autres pourrait généraliser cette guerre mondiale déjà commencée ou qui sait, l'interrompre ?

Ou ne nous reste-t-il plus qu'à enfouir notre tête dans le sable de l'oubli et du désespoir, sachant qu'à un moment donné la bourgeoise ne maîtrise plus sa marche à la guerre. Ni les conséquences terribles et impitoyables. Pourquoi se gêner leur dit Macron ? L'éclatement de la société en cours, des conflits corporatifs incessants et sans tête, des paysans antiquement incorrigibles, des problèmes à tous les niveaux, sans oublier la chance de n'avoir en face qu'un prolétariat amorphe et sans parti. Allons, voyons, soyez sérieux ! Une bonne guerre mondiale mettrait tout le monde d'accord !