par Antony
Polonskytraduction : Jean-Pierre Laffitte
Dans
Jack Jacobs ed., “Jews and Leftist Politics : Judaism, Israel,
Antisemitism and Gender”
(Cambridge
: Cambridge University Press 2017)
p.
147-167
Ce
que je veux faire dans ce chapitre, c’est examiner dans quelle
mesure la présence des juifs dans le gouvernement et l’appareil
sécuritaire de l’Union soviétique et de la République populaire
de Pologne était importante et de quelle manière cette
participation devrait être évaluée. La position des bolcheviks
concernant la ”question juive” est bien connue. Les
questions nationales étaient considérées par eux comme
instrumentales. Elles devaient être jugées en fonction de la façon
avec laquelle elles faisaient progresser les intérêts de la
révolution mondiale et de l’État soviétique. Là où des groupes
nationaux étaient soutenus, il s’agissait d’une alliance
tactique, comme c’était le cas avec l’alliance avec les paysans.
L’objectif ultime, c’était la création d’un nouvel homme
socialiste, qui devait se situer au-dessus des mesquines divisions
nationales, et un seul État socialiste mondial. Tous les
responsables de la politique juive dans le Parti bolchevik étaient à
la recherche de cet objectif final ; la seule différence entre
eux était leur opinion relative à la question suivante :
pendant combien de temps la spécificité juive pourrait être
tolérée. Le but, c’était l’assimilation – une nouvelle
version de l’opinion de Clermont-Tonnerre selon laquelle l’on
pouvait tout donner aux juifs en tant qu’individus, mais rien en
tant que communauté.
Les
juifs, selon la théorie bolchevique, n’étaient pas une nation. Au
cours du conflit qui a opposé les bolcheviks au Bund, Lénine avait
affirmé que « l’idée d’une nation juive était pour
l’essentiel totalement fausse et réactionnaire ».
Cette opinion a été confirmée par l’étude que Staline a
effectuée sur ce problème à la demande de Lénine en 1913. Selon
cette étude, une nation devrait avoir quatre caractéristiques :
un territoire commun, une langue commune, un système économique
commun et une culture commune. Comme Staline le dit lui-même :
« La revendication d’autonomie nationale pour les juifs
russes est une sorte de curiosité – car elle propose l’autonomie
pour un peuple qui n’a pas d’avenir et dont l’existence reste
encore à prouver ».
Le
destin à long terme des juifs, qu’il qualifie de « fiction
dépourvue de territoire »,
devait clairement être intégré dans les nations dans lesquelles
ils vivaient et, au bout du compte, en particulier dans la période
stalinienne, dans la nation soviétique naissante. Les bolcheviks
reconnaissaient que les juifs possédaient certaines caractéristiques
proto-nationales et qu’ils devaient se retrouver en grand nombre en
Union soviétique. Afin de faciliter leur intégration dans le
nouveau monde socialiste, une identité juive socialiste spécifique,
qui s’exprimerait à travers une version sécularisée du yiddish,
pourrait être tolérée pendant une certaine période. Mais certains
juifs, et même certains dirigeants bolcheviks tels que le président
de l’URSS Mikhaïl Kalinine, pensaient que cela pourrait devenir
permanent. Un rôle-clé devait être joué dans la création de
cette identité par les sections juives du Parti Communiste, les
Evsektsii.
La
façon dont ces politiques ont été mises en œuvre au cours des
vingt années qui séparent la fin de la Guerre civile de l’invasion
nazie de l’Union soviétique a subi un changement drastique avec
l’accession de Staline au pouvoir. Le début des années 1920 a été
une période de relative libéralisation dans la politique
soviétique. Après l’échec des révolutions en Hongrie et en
Allemagne et la défaite soviétique dans la bataille de Varsovie en
août 1920, laquelle a mis fin à tout espoir d’étendre la
révolution au moyen de l’Armée rouge, Lénine a décidé
d’abandonner la collectivisation et d’autoriser le développement
de l’industrie et du commerce privés. Cette période a pris fin
avec la victoire de Staline dans la lutte pour le pouvoir après la
mort de Lénine et avec son adoption d’une politique radicale de
collectivisation et d’industrialisation rapide.
Ce
“Grand tournant” de 1929-1932 est d’une importance cruciale
dans l’évolution de la politique soviétique à l’égard des
juifs. Elle a été marquée par une intensification de la terreur,
laquelle visait souvent les juifs. Trotski, dont on insistait
fortement sur les origines juives, était devenu le centre de la
haine obsessionnelle de Staline, et ce dernier manifestait aussi une
obsession croissante à l’égard des juifs, laquelle a commencé
par son opposition à la liaison de sa fille Svetlana avec un juif.
En même temps, il fallait souligner que les juifs n’étaient pas
représentés de manière disproportionnée parmi les victimes.
Les
nationalismes de toutes sortes étaient maintenant suspects. Les
communistes nationaux ukrainiens et biélorusses ont été exclus, et
l’autonomie polonaise en Ukraine et en Biélorussie a été
supprimée. La vie culturelle a été, elle aussi, beaucoup plus
strictement contrôlée. L’Union soviétique était alors
caractérisée par un plus grand isolationnisme et une plus grande
suspicion de la part du monde extérieur. Le Joint Distribution
Committee et sa filiale l’Agro-Joint, qui ont joué un rôle
crucial dans la vie des juifs des années 1920, étaient maintenant
beaucoup moins libres de fonctionner. En outre, Staline a commencé à
réduire le pourcentage de juifs dans les rangs supérieurs du NKVD
et parmi les juges et les procureurs.
Les
Soviétiques ont cherché à favoriser l’intégration des juifs
dans la nouvelle société en abolissant toutes les restrictions
concernant les lieux où ils pouvaient vivre et les professions
qu’ils pouvaient exercer. En conséquence, au cours des vingt
années qui se sont écoulées entre la fin de la Guerre civile en
1921 et l’invasion de l’Union soviétique par les nazis, une
transformation majeure a eu lieu au sein de la population juive du
pays. Il y avait déjà eu une urbanisation juive considérable dans
l’Empire russe avant 1914 et ce processus était en train de
s’accélérer rapidement.
L’urbanisation
était fréquemment accompagnée de l’adoption de la langue russe.
La russification était habituellement associée au ralliement à des
valeurs de l’intelligentsia russe, un groupe profondément en
désaccord avec la société environnante. Le mode de vie de
l’intelligentsia russe était extrêmement attrayante pour les
jeunes lycéens et étudiants juifs. L’adoption de leur part de ses
valeurs conduisait inévitablement à leur rejet des “principes
petits bourgeois”, de “l’arriération” et du
“provincialisme”, juifs qui semblaient être incarnés dans leurs
familles. Dans son autobiographie, Léon Trotski décrivait la
brouille avec ses parents comme suit : « La soif de
possession, la vision et le mode de vie petits bourgeois – c’est
de là que, d’un grand effort, j’ai largué les amarres pour ne
jamais revenir. ».
En
tant que groupe, certainement jusqu’à la révolution de 1905, un
grand nombre d’individus appartenant à l’intelligentsia russe
s’était engagé dans la transformation révolutionnaire de
l’Empire tsariste. Ce n’est donc pas surprenant que ces juifs qui
aspiraient à être inteligenty
soient eux aussi devenus fréquemment révolutionnaires, que ce soit
de la variété populiste ou de la variété marxiste. Ces processus
d’acculturation et d’intégration ont été énormément
accélérés par les politiques des bolcheviks. L’émigration de
plus de 2 millions de Russes à la suite de la
Révolution (parmi eux, environ cinquante mille juifs), la plupart
d’entre eux issus des classes éduquées, a créé une énorme
lacune dans le personnel qualifié et de nouvelles opportunités pour
les juifs à la recherche d’une ascension sociale.
Les
juifs se sont déplacés en grand nombre vers les villes, en
particulier vers celles dans lesquelles il leur était auparavant
interdit de vivre, ou bien dans lesquelles ils n‘étaient autorisés
à vivre qu’en nombre restreint avant 1917, telles que Moscou,
Leningrad, Kiev, Odessa et Kharkov. En 1939, plus de 1,3 million de
juifs vivaient dans ces zones-là. À cette époque-là, 86,9% de
tous les juifs soviétiques vivaient dans des zones urbaines, et
environ la moitié d’entre eux dans les onze plus grandes villes
d’URSS. Comme résultat de ce mouvement, la proportion de la
population juive qui vivait dans la Fédération de Russie est passée
de 23 pour cent en 1926 à plus d’un tiers en 1939.
Cette migration vers les villes a été le résultat d’un exode de
masse à partir des shtetls d’Ukraine et de Biélorussie qui
avaient été dévastés par une guerre continuelle entre 1914 et
1921. La plupart de ceux qui ont participé à cette urbanisation à
grande échelle ont été attirés par les horizons culturels et
sociaux plus larges de la ville.
Au
cours des années 1920, la restructuration de la population juive
s’est déroulée de manière relativement lente. Beaucoup de juifs
ont profité de la libéralisation économique de la Nouvelle
Politique Économique (NEP) et ils ont constitué une proportion
importante des “NEPmen”, les commerçants et les spéculateurs
qui étaient une caractéristique de cette époque. C’est peut-être
par crainte de susciter de l’antisémitisme que la campagne
bolchevique dirigée contre les NEPmen ne mettait pas l’accent sur
leur caractère juif. Ils ont été cependant les cibles de
cinglantes attaques de la part d’un certain nombre de jeunes
auteurs juifs de gauche, ce qui est un autre exemple du profond
conflit générationnel existant dans le monde juif soviétique.
Le
“Grand tournant” de Staline a été marqué par une attaque plus
forte à l’encontre des professions juives dominantes dans le
commerce et l’artisanat. Étant donné le conflit entre générations
au sein le monde juif soviétique, il n’est pas surprenant que
beaucoup d’agents de l’OGPU (service secret), qui ont été
responsables après 1928 de la suppression de l’industrie privée,
aient été juifs, y compris le chef du département de la “devise
forte”, Mark Isaïevitch Gai (Shtokliand).
Avec
l’industrialisation, le mouvement des juifs vers l’industrie a
été encouragé et accéléré. La transformation des juifs en
ouvriers de l’industrie a souvent été célébrée dans la
littérature yiddish. Il y avait une certaine authenticité dans ces
récits de propagande. En 1931, 11,3 pour cent des juifs
économiquement actifs étaient des ouvriers métallurgistes, tandis
que 1,4 pour cent étaient des mineurs. En 1939, presque 30 pour cent
des juifs économiquement actifs étaient classés comme étant des
ouvriers industriels.
Mais
la majorité d’entre eux étaient des employés de bureau et des
officiels. C’est ainsi qu’en 1939, 40 pour cent des soutiens de
famille juifs étaient employés comme fonctionnaires, tandis que
364 000 étaient classés comme étant membres de
l’intelligentsia. Les juifs étaient en particulier fortement
représentés dans les rangs des directeurs d’entreprise et dans
ceux des comptables, des techniciens, des instituteurs, des médecins,
des travailleurs dans le domaine de la culture, des professeurs, des
agronomes, des ingénieurs et des architectes. Ils ont joué, dans
les premières décennies de l’Union soviétique, un rôle
similaire à celui joué par les Allemands dans l’Empire tsariste
entre les réformes de Pierre le Grand et les révolutions de 1917.
Voici ce que Lénine en dit :
« Le
fait qu’il y ait eu beaucoup de juifs qui étaient membres de
l’intelligentsia dans les villes de Russie a été d’une grande
importance pour la révolution. Ils ont mit fin au sabotage général
auquel nous étions confrontés après la révolution d’Octobre…
C’est uniquement grâce à cette réserve d’une force de travail
rationnelle et instruite que nous sommes parvenus à prendre en mains
l’appareil de l’État. ».
Ces
gens étaient concentrés dans les plus grandes villes, en
particulier à Moscou et à Léningrad, lesquelles étaient aussi les
centres de la vie culturelle soviétique et le domicile des figures
emblématiques de l’élite culturelle soviétique. Les juifs
étaient également bien représentés dans cette élite. En outre,
les juifs avaient une présence importante dans les comités de
rédaction des journaux et des revues de premier plan, dans les
universités, parmi le personnel hospitalier, ainsi que dans le corps
des officiers soviétiques.
Les
opportunités éducationnelles ouvertes aux juifs ont augmenté
énormément lorsque le régime a supprimé les restrictions
antérieures et lorsqu’il a considéré l’expansion de
l’éducation comme étant la clé de la modernisation et de
l’industrialisation du pays. En 1939, 26,5 pour cent de tous les
juifs avaient suivi des cours dans l’enseignement secondaire (à
comparer aux 7,8 pour cent de la population de l’Union soviétique
dans son ensemble et aux 8,1 pour cent des Russes de la Fédération
de Russie). En 1939, les juifs représentaient 15,5 pour cent de tous
les citoyens soviétiques ayant une éducation supérieure, et un
tiers de tous les juifs soviétiques ayant l’âge d’aller à
l’université (de dix-neuf à vingt-quatre ans) étaient des
étudiants, ceci étant à comparer aux 4-5 pour cent dans l’ensemble
de l’Union soviétique.
Le
mariage mixte qui était rare avant 1917 et requérait habituellement
la conversion au christianisme, devenait maintenant plus fréquent,
et il était discuté dans la littérature, comme dans le Zelmenyanar
de Moshe Kulbak. En 1926, 21 pour cent des mariages juifs dans la
Fédération de Russie étaient exogènes et l’année suivante le
chiffre en Ukraine était de 11,1 pour cent. En 1936, le pourcentage
s’était élevé à 42,3 pour cent en Fédération de Russie, à
15,3 pour cent en Ukraine et à 12,6 pour cent en Biélorussie.
De nombreux hauts responsables juifs qui étaient membres de la
direction bolchevique, y compris Trotski, Zinoviev et Sverdlov,
étaient mariés à des femmes russes, tandis que figuraient dans ce
groupe des non-juifs mariés à des juives, tels que Boukharine,
Dzerjinski, Kirov, Lounatcharski, Molotov, Rykov et Vorochilov.
L’assimilation
linguistique a eu lieu rapidement. En 1926, 25 pour cent de ceux qui
étaient “de nationalité juive” considéraient le russe comme
leur langue maternelle, un chiffre qui s’était élevé en 1939 à
54 pour cent. Les nouveaux migrants dans les villes faisaient peu
d’efforts pour transmettre leur langue yiddish ou leurs pratiques
religieuses à leurs enfants, car ils croyaient que cela ne ferait
qu’empêcher leur promotion. Bien qu’attirés par la culture
russe, beaucoup de ces enfants s’identifiaient comme des
soviétiques.
Les
juifs qui étaient issus des universités soviétiques vers la fin
des années 1920 et dans les années 1930 ont constitué une
génération qui était dévouée à la fois aux idéaux de la
révolution et à la culture russe tels qu’ils s’incarnaient dans
les traditions de l’intelligentsia prérévolutionnaire. Selon les
paroles de l’un d’entre eux, Mikhaïl Baïtalisky, « tandis
que nous nous préparions tous à être des agents d’agitation et
de propagande », en même temps « nous héritions des
idéaux moraux de toutes les générations de l’intelligentsia
révolutionaire russe : son non conformisme, son amour de la
vérité, sons sens moral ».
Les
juifs ont joué un grand rôle dans le développement de la culture
populaire. Ils ont écrit beaucoup de chansons populaires qui ont
fait partie de la mobilisation sociale qui a accompagné les plans
quinquennaux. Quand la musique classique a fait de nouveau partie des
normes soviétiques dans les années 1930, la majorité des ses
interprètes étaient juifs, tels que David Oïstrakh et Emil
Gilels.
Comme
ailleurs en Europe, les juifs s’identifiaient à un nouvel ordre
social qui avait aboli la discrimination sous laquelle ils avaient
souffert antérieurement et qui rendait possible leur intégration
dans la nouvelle société. Cela se reflétait de manière frappante
dans les prénoms que certains juifs donnaient à leurs enfants, et
parmi eux Feliks (d’après le fondateur de la police secrète
soviétique), Melib (Marx-Engels-Liebknecht), Vil (Vladimir Ilitch
Lénine), Marlen (Marx-Lénine), Lenina et Ninel (Lenin à l’envers).
L’une
des questions les plus controversées dans l’histoire juive
soviétique est la question relative au nombre de juifs qui étaient
membres du Parti Communiste et de la bureaucratie dirigeante.
Comme
nous l’avons vu, la dégradation de la situation depuis 1881 avait
conduit à leur engagement important dans toutes les composantes du
mouvement révolutionaire, bien qu’ils aient été davantage
visibles chez les mencheviks que chez les bolcheviks. Mais en même
temps, un certain nombre des bolcheviks les plus importants étaient
d’origine juive, bien qu’ils aient nié avoir des relations avec
le monde juif. Parmi eux, il y avait Trotski lui-même, tandis que,
pendant la guerre civile, les dirigeants bolcheviks les plus proches
de Lénine ont été Grigori Zinoviev, Lev Kamenev (Rosenfeld) et
Iakov Sverdlov.
Au
cours des premières années qui ont suivi 1917, le rôle des juifs
dans le parti a été encore plutôt faible. En 1922, la grande
majorité des membres du Parti communiste de l’Union Soviétique
étaient des Russes ethniques (72 pour cent), à comparer au
pourcentage des juifs de 5,21, qui est tombé à 4,34 en 1927,
c'est-à-dire à peu prés cinquante mille. Tout au long des années
1920, les juifs ont représenté 6 pour cent du Comité Exécutif, du
Comité Central, et du présidium du Comité Exécutif.
Cependant,
bien que le nombre de juifs dans le parti ait été relativement
faible, et pas beaucoup plus élevé que la proportion des juifs dans
la population, les juifs bolcheviks étaient grandement visibles, en
partie parce que les juifs dans des positions d’autorité avaient
été si inhabituels en Russie, et en partie à cause de leur poste
de premier plan dans certaines zones. En avril 1917, dix des
vingt-quatre membres du Bureau directeur du soviet de Petrograd
étaient des juifs, tandis qu’à la réunion du Comité Central
bolchevik du 23 octobre 1917, qui a pris la décision de lancer une
insurrection armée, cinq des douze membres présents étaient juifs
(mais pas du tout de ceux qui y étaient favorables). Entre 1919 et
1921, les juifs ont constitué à peu près un quart des membres du
Comité Central du Parti et ils détenaient une part importante des
positions de direction dans les villes de Moscou et de Petrograd.
Les
juifs jouaient également un rôle important dans la Tchéka, la
police secrète qui assurait la protection du nouveau régime. Le
pourcentage total des juifs dans l’organisation était tout à fait
bas : 3,7 pour cent de l’appareil de Moscou, 4,3 pour cent des
commissaires de la Tchéka, 8,6 pour cent des hauts fonctionnaires
(les “responsables”) en 1918, et 9,1 pour cent de tous les
membres des bureaux provinciaux de la Tchéka en 1920. La plupart des
membres de la Tchéka étaient russes et, comme dans le Parti
Communiste de l’Union Soviétique, un rôle de premier plan était
joué au cours de cette phase par les Lettons qui constituaient 35,6
pour cent de l’appareil de la Tchéka de Moscou, 52,7 pour cent de
tous les hauts fonctionnaires de la Tchéka, et 54,3 pour cent des
commissaires de la Tchéka. Mais même dans la Tchéka, les
bolcheviks d’origine juive combinaient leur engagement idéologique
avec leur compétence dans le domaine de l’écriture de sorte que
cela les mettait à part et les propulsait vers le haut. En 1918,
65,5 pour cent de tous les fonctionnaires juifs de la Tchéka étaient
des “officiels responsables”, et certains occupaient des postes
encore plus élevés. En 1918, ils représentaient 19,1 pour cent de
tous les enquêteurs du Bureau central et la moitié (six sur les
douze) de ceux qui composaient le département affecté à « la
lutte contre la contre-révolution ». En 1923, quand l’OGPU a
remplacé la Tchéka, les juifs représentaient la moitié (quatre
sur les huit) des membres de son “collegium” et 15,5 pour cent de
ses “hauts responsables”.
Les
juifs sont devenus plus importants dans l’appareil de sécurité
au cours de la période de la collectivisation et dans celle du
Premier Plan quinquennal. En juillet 1934, Guenrikh Iagoda a été
nommé commissaire du peuple aux Affaires intérieures ; il
contrôlait aussi bien la police régulière que la police secrète,
et, quand plus tard cette année-là, l’OGPU s’est transformé en
NKVD, les personnes considérées comme des juifs au paragraphe 5 de
la loi sur le passeport intérieur composaient 37 des 96 “cadres
dirigeants” de l’organisation, contre 30 Russes, 7
Lettons, 5 Ukrainiens, 4 Polonais, 3 Géorgiens, 3 Biélorusses, 2
Allemands et 5 d’autres nationalités. Ils étaient à la tête
d’un certain nombre de départements-clés du NKVD : parmi
eux, ils étaient responsables de la milice ouvrière-paysanne (la
police), des camps de travail, du contre-espionnage, de la
surveillance et de la lutte contre le sabotage.
Quand Staline a remplacé Iagoda en septembre 1936, il a nommé un
autre juif, encore plus zélé, Nikolaï Iejov. En janvier 1937, les
111 hauts fonctionnaires du NKVD comprenaient 42 juifs, 35 Russes,
8 Lettons et 26 d’autres nationalités. Sur les vingt directoires
du NKVD, douze (qui comprenaient la sécurité de l’État, la
police, les camps de travail, et la réinsertion) étaient dirigés
par des fonctionnaires dentifiés comme étant des juifs ethniques.
Sur les dix départements du Directoire Principal pour le Sécurité
de l’État, la plus sensible de toutes les agences du NKVD, sept
(protection des officiels du gouvernement, contre-espionnage,
services de renseignements de la police secrète, de la police
spéciale (surveillance dans l’armée) et à l’étranger,
archives, et prisons) étaient dirigés par des juifs. La place de
premier plan occupée par les juifs dans l’appareil de sécurité a
pu parfaitement refléter une décision délibérée prise par
Staline de les utiliser dans ces rôles impopulaires afin de
détourner l’hostilité de lui et de l’État soviétique.
Cependant,
à cette époque-là, le rôle des juifs dans le NKVD prenait fin et
le remplacement d’Iejov par Beria, un Géorgien comme Staline
lui-même, a été suivi par une diminution du nombre de juifs
occupant des positions dirigeantes.
Au cours des années 1934-1941, le nombre des cadres dirigeants a
augmenté graduellement pour passer de 96 à 182. Selon les calculs
de Petrov et de Skorkin, le 10 juillet 1934, lorsque l’OGPU a été
incorporé dans l’Administration Principale de la Sécurité de
l’État (Glavnoe Upravlenie Gosudarstvennoi Bezopasnosti) et dans
un NKVD unifié, les juifs occupaient 38,5 pour cent de ces postes,
les Russes 31,2 pour cent et les Lettons 7,3 pour cent. Le 26 février
1941, lorsque la section de sécurité du NKVD a été séparée de
lui en un organisme distinct, le NKGB, les juifs ne représentaient
que 5,5 pour cent et les Russes 64,8 pour cent de son personnel ;
les Ukrainiens (15,4 pour cent) et les Géorgiens (6,6 pour cent)
dépassaient les juifs. Dans l’organisation prise dans son
ensemble, ce phénomène peut être documenté entre la fin de 1938
et le début de 1939 ; le 1° septembre 1938, les juifs
constituaient encore 21,3 pour cent des cadres de direction, alors
que le 1° juillet 1939 ils n’étaient plus que 3,9 pour cent.
Il est possible que cette évolution soit le reflet de l’intérêt
croissant de Staline pour arriver à un arrangement avec Hitler.
La
rapide promotion sociale des juifs et le rôle qu’ils jouaient dans
le nouveau régime ont suscité un ressentiment considérable qui a
alarmé le parti. Il surveillait la force de cet antisémitisme et il
a pris des mesures contre ceux qui le prônaient. Celles-ci
adoptaient parfois une forme violente, comme en mars 1925, quand sept
nationalistes russes ont été exécutés parce qu’ils
préconisaient, parmi d’autres accusations, le renversement du
régime “juif communiste” et la déportation de tous les juifs
soviétique en Palestine.
Le
parti a également entrepris une campagne à l’encontre de
l’antisémitisme. En août 1926, la section d’agitprop du Comité
Central a organisé une réunion spéciale sur le sujet et, en
décembre 1927, Staline disait aux délégués du XV° Congrès du
Parti : « Ce mal doit être combattu avec la plus grande
fermeté, camarades ». En janvier 1931, il a proclamé que
« l’antisémitisme est une forme extrême de chauvinisme
racial, le plus dangereux vestige du cannibalisme ». Dans les
années qui vont jusqu’en 1932, cinquante-six livres qui
attaquaient l’antisémitisme ont été publiés, tandis que des
articles sur ce sujet paraissaient fréquemment dans les journaux.
Cette campagne a alors cessé, et il est possible que l’hostilité
envers les juifs ait décru en intensité. D’autre part, il est
aussi possible qu’elle se soit étendue, mais nous n’en savons
rien parce que les forces de sécurité surveillaient d’autres
manifestations “ennemies”. Il est également possible que Staline
ne souhaitait plus poursuivre cette politique.
Certains
bolcheviks ont demandé que les juifs soient nommés dans des postes
moins importants afin de rectifier la croyance populaire selon
laquelle la révolution était contrôlée par les juifs, mais la
destitution de juifs n’a pris une ampleur significative qu’à la
fin des années 1930. D’autres ont essayé d’expliquer pourquoi
les juifs étaient si importants. Lounatcharski indiquait le grand
rôle que les individus d’origine juive avaient joué dans la
révolution et il attirait l’attention sur le fait que la majorité
des juifs étaient des urbains :
« Les
juifs ont joué un rôle si exceptionnel dans notre mouvement
révolutionnaire que, lorsque la révolution a triomphé et a créé
un État, un nombre important de juifs est entré dans les
institutions de l’État. Ils ont acquis ce droit en raison de leur
service loyal et plein d’abnégation envers la révolution. ».
Progressivement,
au fur et à mesure que Staline établissait sa domination, la
“question juive” est devenue un sujet tabou. Cela peut être vu
comme la prise en considération du grand-père juif de Lénine,
Aleksander Dmitrievitch Blank, né Srul (Israel), le fils de Moshko
Itskovitch Blank, dans le shtetl de Starokonstantinov en Volhynie. En
1924, quand ses antécédents ont été mis au jour, il a été
décidé de les tenir secrets, une décision qui a été maintenue en
dépit de la demande à deux reprises de la sœur de Lénine, en 1932
et de nouveau en 1934, de reconsidérer, en raison de l’importance,
dans la lutte contre l’antisémitisme, de cette confirmation des
« aptitudes exceptionnelles de la tribu sémitique » et
de « l’influence extraordinairement bénéfique de son sang
dans la progéniture des mariages mixtes ».
La
purge que Staline a entamée au début de 1936 a eu de nombreux
aspects, parmi lesquels un élément important a été une attaque
lancée contre la direction du parti. Étant donné que les juifs
étaient clairement une composante significative de cette élite, ils
ont souffert grandement dans cet aspect de la purge. Ils ont produit
à coup sûr beaucoup de ces mémoires qui nous ont donné une image
si émouvante et si vivante de ce que ressentaient ceux qui croyaient
profondément au système lorsqu’il s’est retourné contre eux et
qu’il les a traités de la manière la plus brutale.
En même temps, la plupart des victimes de cette purge, comme celles
des purges précédentes, étaient des paysans, et des membres de
nationalités non-territoriales, comme les Polonais, les Allemands et
les Coréens, qui ont eux aussi souffert de manière
disproportionnée. Certains de ceux qui s’étaient engagés dans la
tentative de créer une nation socialiste juive non-territoriale ont
subi la purge et ils ont parfois été exécutés. Cependant, les
actions menées contre les activités culturelles yiddish, bien que
brutales, ont été de moins grande envergure que celles qui ont été
menées contre les autres minorités non-territoriales.
La
rapide promotion sociale qu’une partie importante des juifs
soviétiques a connue entre 1921 et l’invasion nazie de l’Union
soviétique a été la conséquence de deux phénomènes distincts.
D’une part, l’émigration de masse qui a suivi la révolution et
la guerre civile, mais aussi les plans ambitieux des bolcheviks en ce
qui concerne la modernisation et l’industrialisation du pays, ont
créé un énorme besoin en personnel qualifié, et pour y répondre,
les juifs, parmi d’autres, étaient fort bien placés. En même
temps, comme dans les pays européens au XIX° siècle, et par-dessus
tout en France, les juifs s’identifiaient fortement à l’État
qui avait aboli les incapacités dont ils avaient souffert et qui
leur a offert la possibilité de s’élever aussi haut que leurs
talents le leur permettaient.
À
la veille de la Seconde Guerre mondiale, la situation économique des
juifs d’Union soviétique avait été grandement transformée.
L’amélioration a été constatée par Benjamin Pinkus :
« Pour
résumer, la situation économique des juifs à la fin des années
1930 était considérablement meilleure que dans les années 1920.
Ils occupaient des postions d’influence à la fois dans l’économie
et dans les institutions de l’enseignement supérieur, de la
recherche, de l’art et de la culture, c'est-à-dire dans l’élite
socio-économique de l’Union soviétique. Le niveau d’éducation
parmi les juifs, avec 72 pour cent d’alphabétisation, qui était
déjà le plus élevé parmi les nationalités soviétiques en 1929
(à l’exception des Lettons qui constituaient une petite minorité
en Union soviétique), a continué encore à s’élever jusqu’en
1939. La proportion de population active, qui comprenait les femmes –
un signe de modernisation –, est passée, parmi les juifs,
d’environ 40 pour cent en 1926 à 47 pour cent en 1939. La
structure sociale que nous avons exposée, avec une strate de
fonctionnaires et d’intelligentsia, et avec un pourcentage élevé
d’étudiants juifs, est la preuve que, à la fin des années 1930,
la population juive était devenue une société moderne avancée. ».
La
nouvelle sécurité économique, qui contraste de façon saisissante
avec la situation des juifs en Pologne et en Lituanie, a été
achetée au prix fort. En 1939, il restait très peu de chose de la
tentative de créer, sur le modèle soviétique, une identité
nationale juive qui serait fondée sur la langue yiddish. Certes, la
tentative ambitieuse de sections juives du Parti Communiste de créer
une nation yiddish soviétique séculière a toujours été
probablement chimérique, et elle a été victime à la fois de ses
contradictions internes et du contrôle politique qui s’était
grandement accru au cours des années 1930. Elle n’a pas pu
convaincre les juifs traditionalistes et elle a échoué à prendre
en compte le désir de promotion sociale de nombreux juifs, lequel a
conduit leur mouvement vers les grandes villes ainsi que vers
l’adoption de la langue russe. L’espoir que cette tentative ait
pu être réalisée sur une base territoriale en Crimée du Nord a
clairement avorté, tandis que le Birobidjan
ne s’est pas avéré attractif pour une implantation des juifs. De
plus, à la fin des années 1930, les institutions d’enseignement
supérieur yiddish établis dans les années 1920 avaient été
presque toutes dissoutes ou bien elles avaient cessé leur fonction.
Les écoles yiddish ont largement arrêté de fonctionner à partir
de 1938. Toutes les formes d’activité juive indépendante,
qu’elles soient religieuses ou culturelles, avaient été
supprimées et les contacts avec le monde juif extérieur avaient en
grande partie pris fin. Un certain nombre d’auteurs yiddishs
avaient été exécutés, tandis que d’autres avarient été
envoyés dans les camps de travail.
En
outre, depuis sa création et en particulier depuis que Staline avait
établi sa domination, le régime soviétique a employé la terreur
sur une vaste échelle dans le cadre de ses buts révolutionnaires
qui visaient à transformer totalement la société. Périodiquement,
elle se retournait aussi contre ses partisans. C’est ainsi que les
juifs communistes ont souffert de manière disproportionnée des
purges de 1936-1938 et qu’ils sont restés extrêmement
vulnérables même lorsque celles-ci ont pris fin. En outre, étant
donné que le régime devenait plus national et qu’il mettait
l’accent sur son caractère russe ainsi que sur le rôle principal
des Russes en tant que « les premiers parmi les égaux »
des nations soviétiques, le ressentiment relatif à la position
importante que les cadres juifs avaient occupée dans le parti, et
que les juifs dans leur ensemble avaient obtenu dans la société
soviétique, devait forcément grandir. Ceci a été illustré par la
chute du brutal meurtrier Nikolaï Iejov, le chef du NKVD, et de ses
associés, d’une part, et, d’autre part, par le remplacement du
ministre des Affaires étrangères, Maxime Litvinov, ainsi que
d’autres diplomates juifs, à la veille de la conclusion du Pacte
germano-soviétique de non-agression. Le successeur de Litvinov,
Viatcheslav Molotov, a été spécifiquement chargé par Staline « de
se débarrasser des juifs » dans le Commissariat des Affaires
extérieures. À cette époque-là, Hitler a dit à ses associés
que, dans une conversation avec Ribbentrop, Staline avait affirmé
qu’il était seulement dans l’attente de l’émergence d’une
strate suffisamment importante d’intelligentsia locale avant
d’écarter les juifs de l’élite soviétique.
La situation n’avait pas été modifiée par l’incorporation de
l’ancienne Pologne orientale (Biélorussie et Ukraine
occidentales), des États baltes, de la Bucovine du Nord et de la
Bessarabie, dans l’Union soviétique en 1939 et 1940. C’était la
situation dans laquelle les juifs de l’Union soviétique se
trouvaient à la veille du calvaire de l’occupation nazie et des
horreurs qui lui sont associées.
Ces
développements ont été exacerbés par la suspicion grandissante
que Staline éprouvait à l’égard des juifs. Alors que les
relations avec l’Ouest se détérioraient, il était obsédé en
particulier par les liens étroits que la direction du Comité
Antifasciste Juif avait établis avec les juifs à l’extérieur de
l’Union soviétique, en particulier aux États-Unis, et par le
soutien enthousiaste des juifs soviétiques en faveur de la création
de l’État d’Israël. Comme dans d’autres purges, Staline
agissait sur plusieurs niveaux, en prenant des mesures contre ceux
qui étaient importants dans la culture yiddish soviétique et à
l’encontre d’un plus grand groupe de juifs acculturés et
soviétisés qui occupaient encore d’importantes positions dans la
bureaucratie soviétique et dans la vie culturelle. Le dénouement
tragique de ces dévelop-pements, qui ont culminé dans le célèbre
“complot des blouses blanches”, est
bien connu, et par
conséquent il n'est pas nécessaire de les rappeler ici.
En
Pologne en 1944, il a été encore plus difficile pour le régime de
trouver des cadres fiables et il en a trouvé parmi la petite
communauté juive survivante. La plupart des plus de 300 000
juifs polonais qui ont survécu à la guerre (principalement en Union
soviétique) ont bientôt quitté la Pologne. Chez ceux qui sont
restés (entre 70 000 et 80 000 en 1951), la polonisation a
rapidement progressé et le régime communiste, malgré ses défauts,
était généralement considéré comme offrant un meilleur avenir et
comme étant le seul véritable protecteur des juifs.
L’une
des questions les plus controversées dans l’historiographie de
cette période est le rôle joué par les communistes d’origine
juive dans le nouveau régime. La guerre avait certainement renforcé
l’identification, telle qu’elle était perçue, des juifs avec le
communisme. Dans leur espoir que le nouveau régime remédierait aux
défauts de la Deuxième République, les partisans juifs du nouvel
ordre étaient d’accord avec une partie importante de
l’intelligentsia polonaise. En outre, dans les conditions de la
guerre civile de l’après-guerre en Pologne, la communauté juive
ne pouvait espérer être protégée que par les nouvelles autorités,
lesquelles étaient dominées par les communistes.
Les
communistes d’origine juive ont joué un rôle important, bien que
pas dominant, dans le nouveau régime. Dans l’appareil politique,
ils comprenaient Jakub Berman ; Roman Zambrowski, qui avait été
l’un des principaux créateurs de l’armée polonaise dominée par
les communistes en URSS ; et Hilary Minc, un planificateur
économique de premier plan. Des juifs jouaient également un
rôle-clé dans la politique culturelle du nouveau régime ;
parmi eux figurait Jerzy Borejsza, le fondateur du journal Odrodzenie
et le directeur général de la maison d’édition Czytelnik jusqu’à
ce qu’il ait démis de toutes ses fonctions en 1949.
Mais
l’antisémitisme n’était pas non plus absent dans la République
Populaire Polonaise elle-même. La politique gouvernementale
officielle était de défendre les juifs et de favoriser leur
réhabilitation économique, mais, au sein du parti, certaines
factions éprouvaient beaucoup moins de sympathie pour la situation
difficile des juifs, et en particulier celles qui avaient été dans
la Pologne occupée pendant la guerre. Durant la guerre, la politique
communiste polonaise avait été extrêmement divisée entre
factions. En 1947, les communistes étaient en train d’établir un
régime de style soviétique qui interdisait toutes les forces
politiques indépendantes, et, en 1948, le dirigeant communiste
national, Wladyslaw Gomulka a été forcé de démissionner. L’on
trouvait la plupart des communistes juifs dans le groupe qui avait
séjourné à Moscou durant la guerre et dans les groupes qui étaient
méfiants à l’égard de “la voie polonaise au socialisme”.
Beaucoup d’entre eux se sont bientôt repentis d’avoir flirté
avec le stalinisme et ils figuraient parmi les plus ardents partisans
de la démocratisation au cours de la période du dégel qui a
ramené Gomulka au pouvoir en octobre 1956. Cependant, à cette
époque-là, leur position dans le parti a suscité un ressentiment
considérable qui devait faire surface en 1956 et encore davantage en
1968.
Les
juifs étaient également vus comme jouant un rôle-clé dans
l’appareil de sécurité du nouveau régime. Il y avait assurément
un certain nombre de juifs qui occupaient des positions dirigeantes
en lui ; c’était le cas d’Anatole Fejgin, le chef du
célèbre Dixième Département du Ministère de la Sécurité
Publique (Ministerstwo Bezpieczeństwa Publicznego, MBP), qui était
chargé de la surveillance de tous les membres du Parti Ouvrier
Unifié Polonais (Polska Zjednoczona Partia Robotnicza), et de son
adjoint, Jósef Światlo. Notre compréhension de la situation en
Pologne (comme de celle en Union soviétique) a été transformée du
fait de l’ouverture des archives, lesquelles donnent un tableau
beaucoup plus complet à la fois du rôle des juifs dans l’appareil
de sécurité polonais dans les années de l’immédiat après-guerre
et du processus par lequel ils ont été purgés de cet appareil
après la mort de Staline.
Le 20 octobre 1945, Nikolaï Selivanoski, le conseiller
soviétique en chef du MBP, a envoyé un rapport à Lavrenti Beria,
le chef de l’appareil soviétique de sécurité et de police
secrète. Dans ce rapport, il affirmait que les juifs représentaient
18,7 pour cent des effectifs du ministère et qu’ils occupaient la
moitié des positions d’encadrement. Dans certaines sections,
affirmait-il, la présence des juifs était encore plus grande :
dans le Département 1 (contre-espionnage), ils constituaient 27 pour
cent du personnel et ils occupaient toutes les postes de direction,
et, dans le Département du Contrôle de la Presse, leur nombre
« dépassait les 50 pour cent ».
Des
chiffres inférieurs en ce qui concerne le nombre de juifs sont
donnés par une note rédigée par Bierut le 25 novembre 1945 ;
ils sont fondés sur une information plus fiable fournie par
Radkiewicz. Selon Bierut, les juifs représentaient 1,7 pourcent des
effectifs totaux du MBP (438 sur 25 600) et ils occupaient 13,6
pour cent des “positions d’encadrement“ (67 sur 500).
Il est possible que la différence entre les deux jeux de chiffres
soit due au fait que le rapport de Selivanoski se réfère au seul
ministère, tandis que la note de Bierut se réfère à l’appareil
tout entier, ce qui inclut les bureaux régionaux dans lesquels il y
avait un taux de renouvellement du personnel beaucoup plus élevé
dans les niveaux inférieurs.
C’est
sur la base d'une enquête exécutée pour le compte officiel du
Bureau central des Services de sécurité, et réalisée par le
Département C du ministère des Affaires intérieures en 1978, que
l’historien Andrzej Paczkowski a effectué une analyse de l’origine
ethnique de ces officiels qui, dans la période 1944-1956, ont occupé
des postes de chef de section, ou des postes encore plus élevés au
siège central de l’institution de la sécurité (à l’origine le
Département, ensuite le Ministère de la Sécurité Publique, et
ultérieurement le Comité pour la Sécurité publique). Elle
n’inclut pas ceux qui occupaient des postes d’encadrement, même
au niveau le plus élevé, dans les bureaux régionaux, mais qui
n’ont jamais atteint de hautes fonctions centrales. Sur les 447
individus sujets de l’enquête, la nationalité de 131 (29,6 pour
cent) était inscrite comme étant juive. En 1944 et 1945, les juifs
représentaient 24,7 pour cent du total, soit la moitié du nombre
fourni par Selivanoski dans son rapport. Le pourcentage des juifs
dans l’agence centrale est resté plus ou moins constant autour de
30 pour cent, à l’exception des années 1944 et 1945 où il a été
quelque peu plus bas. Dans les branches locales de la Police secrète
(Urząd Bezpieczeństwa), la participation juive était beaucoup plus
faible.
Ce
qui est clair, c’est que, au cours de la période 1944-1956, selon
les dires de Paczkowski, « les juifs étaient surreprésentés,
ils occupaient des postes élevés plutôt que des poste inférieurs,
et plus le niveau s’élevait, plus leur proportion grandissait ».
Naturellement, ils étaient communistes et internationalistes, et
donc éloignés de tout engagement dans la vie juive. Ils sont entrés
dans le service de sécurité à une époque où la lutte pour
imposer le communisme était particulièrement intense et où la
loyauté vis-à-vis du système était le critère primordial à la
fois pour les dirigeants communistes polonais et pour leurs suzerains
soviétiques. C’est ainsi que, sur les 447 fonctionnaires
supérieurs du bureau central, 21 pour cent avaient été membres du
Parti Communiste de Pologne d’avant-guerre (Komunistyczna Partia
Polski, KPP) ; 35,1 pour cent de ceux qui se déclaraient de
nationalité juive avaient été des membres du KPP, et c’était
par conséquent clairement un facteur principal de leur recrutement.
Après
1956, les juifs devaient être largement purgés de l’appareil de
sécurité. Même pendant la période qui va de 1944 à 1955, leur
rôle avait suscité de l’opposition parmi les communistes “natifs”
qui estimaient que celui-ci accroissait leur impopularité dans la
société polonaise et leur barrait la route vers les hautes
fonctions. Gomulka a cité cette « attitude à l’égard des
juifs », à savoir le traitement préférentiel qu’ils
recevaient, comme l’une des raisons pour laquelle il avait rejeté
la proposition de Staline de devenir un membre du Politburo qui était
en voie de formation dans le PZPR.
Durant la campagne antisioniste de 1968, Gomulka devait prétendre
que l’opposition vis-à-vis de lui a commencé quand il a essayé
de changer la direction du MBP.
Pourquoi
donc les juifs étaient autorisés à occuper un nombre considérable
de postes importants dans l’appareil de sécurité en Pologne,
alors qu’ils avaient déjà été éliminés de ces postes en Union
soviétique, et à une époque où Staline avait mis en marche les
opérations de destruction de l’establishment culturel yiddish
soviétique et de la purge totale des “cosmopolites juifs” ?
Les soviétiques étaient certes conscients de l’importance des
juifs dans l’élite politique polonaise. Le 10 juillet 1949,
Lebedev, l’ambassadeur soviétique à Varsovie, a envoyé une
lettre à Moscou qui était adressée, parmi d’autres, à Staline,
à Molotov et à Beria. Il les mettait en garde contre la présence
« d’agents des services d’espionnage et de
contre-espionnage d’avant-guerre » aux plus hauts niveaux du
parti polonais, et il laissait entendre que le ministre de la
sécurité publique, Radkiewicz, était un « nationaliste »
et que sa femme était « une personne passionnément
antisoviétique ». Par la même occasion, il prétendait que
Minc, Berman et Zambrowski, qui, une année auparavant avec l’aide
du Kremlin, avaient évincé Gomulka pour cause de « nationalisme
polonais », étaient eux-mêmes coupables de « nationalisme
juif ». En outre, continuait-il, dans le MBP, « en
commençant par les vice-ministres pour en arriver jusqu’aux
directeurs de département, il n’y a pas un seul Polonais. Ils sont
tous juifs ».
Considérant peut-être que « le nationalisme polonais »
était un problème plus sérieux pour le Kremlin, il était d’avis
que « le temps n’était pas encore venu pour une résolution
décisive de la question du combat contre le nationalisme juif dans
le parti polonais. Nous ne pouvons envisager qu’une préparation
graduelle de cette résolution ». Le fait que la situation
générale en Pologne s’aggravait, ajoutait-il, « affecte en
particulier l’appareil du ministère de la Sécurité Publique…
et restaurer la santé du leadership du MBP serait un pas important
sur la voie de la restauration de la situation pour le
leadership du parti polonais ».
Certains
changements ont été alors introduits. Un nouveau ministre adjoint
parfaitement “aryen”, Waclaw Lewikowski, un officiel du Komintern
depuis longtemps, a été nommé au MBP, et un vieux fonctionnaire
juif, Jósef Różański, a été retiré du groupe qui enquêtait
sur Gomulka. En février-mars 1950, le secrétariat du Bureau
d’Organisation du Comité Central, qui devait devenir l’organe
décisionnel le plus élevé et le plus important en Pologne au cours
des dernières années de la vie de Staline, a été créé. Sur les
officiels communistes de premier plan qui étaient d’origine juive,
seul Zambrowski en était membre ; Berman et Minc en ont été
tous deux exclus. Les personnalités-clés sous Bierut étaient
maintenant Edward Ochab, Zenon Nowak et Franciszec Mazur – qui tous
étaient non-juifs. Faisant son rapport à Staline à propos de la
discussion sur la création de cet organe, Lebedev a soutenu que
Bierut « devrait se libérer de la “confusion” dans
laquelle il se trouve, faire appel à deux ou trois camarades
polonais proches, et s’appuyer sur eux avec davantage
d’assurance ».
Il y avait ceux dans le parti qui espéraient tirer avantage de la
nouvelle situation. Le 12 avril 1950, le chef de la section secrète
d’espionnage à Varsovie de l’agence de presse soviétique TASS
faisait son rapport à Staline (avec des copies à Molotov et à
Malenkov) sur la composition du personnel du nouveau Secrétariat.
S’appuyant sur les opinions de Stefan Matuszewski, un membre de
premier plan du Comité Central du PZPR, et de Władisław Wolski,
un autre communiste pur et dur, qui étaient des hôtes fréquents de
l’Ambassade soviétique à Varsovie, il faisait observer que
« beaucoup d’ouvriers juifs faisant partie du Comité Central
la considéraient [la composition du nouvel organe] comme une attaque
dirigée contre les ouvriers juifs du parti », mais il était
d’accord avec Matuszewski sur le fait « qu’elle était
soutenue avec enthousiasme par l’ensemble du parti ». Wolski
était plus sceptique, car il croyait qu’il existait toujours une
« clique juive » dans le parti qui « entravait
l’avancement des Polonais ».
Bierut
semble avoir décidé, peut-être avec les encouragements des
Soviétiques, que de retirer un grand nombre de juifs de l’appareil
du parti serait trop déstabilisant dans cette phase-là. En
conséquence, la purge antisémite au sein de l’UB s’est
concentrée presque exclusivement sur les fonctionnaires du service
d’espionnage qui était dirigé depuis longtemps par Waclaw Komar.
Le cœur de la direction du MBP est donc demeuré inchangé. En même
temps, il existe de claires indications selon lesquelles Staline
envisageait une purge des juifs occupant des positions de haut rang
dans le PZPR. Après le procès Slánský, Wanda Wasilewska, qui
avait joué un rôle-clé dans la direction du Parti Ouvrier Polonais
(Polska Partia Robotnicza, PPR) d’avant-guerre, a fait le voyage de
Kiev à Varsovie dans le but de prévenir Berman des plans de Staline
destinés à l’éliminer.
En
fait, jusqu’en 1956, aucun des changements importants dans le MBP
n’a concerné une destitution à grande échelle de juifs. Les
purges de 1948-1949 avaient évincé les partisans de la déviation
droitière-nationaliste qui comprenait Mieczysław Moczar et Grzegorz
Korzyński. Deux juifs ont perdu leur poste après la mort de
Staline, Anatole Fejgin (pour ne pas avoir empêché la défection de
Światło en décembre 1953) et Różański (pour « avoir violé
l’ordre public populaire »). Mais ce n’est qu’après
1956, c'est-à-dire après la restauration de Gomulka, qu’une purge
de grande envergure a eu lieu. Jusqu’à cette date-là, la
direction du parti semble avoir pensé que les juifs devaient être
tolérés parce que le “nationalisme polonais” était un plus
grand danger.
À
la base, la présence de communistes d’origine juive dans des
postes importants de l’appareil de sécurité doit être considérée
comme une conséquence de la profonde méfiance de Staline à l’égard
des Polonais. Elle a eu lieu en même temps que la purge d’activistes
culturels yiddishs en Union soviétique et une campagne plus étoffée
lancée contre le “cosmopolitisme” qui était essentiellement une
attaque portée contre les juifs russifiés au sein de la nouvelle
intelligentsia soviétique. Le maintien de juifs dans ces postes en
Pologne était clairement compris par Staline comme devant être un
expédient temporaire jusqu’à ce qu’un groupe de communistes
locaux fiables puisse être formé. Le ressentiment dans le parti à
l’égard de la position des communistes juifs et des juifs en
général a fait surface à l’occasion de la crise qui a porté
Gomulka au pouvoir et, encore davantage, de celle de 1968.
CONCLUSION
La
plupart des problèmes sont de toute évidence suscités par les
juifs qui ont pris une part active dans les régimes communistes en
Union soviétique et en Pologne (et aussi ailleurs, mais ce n'est pas
le sujet de ce chapitre). Certains ont prétendu que ceux qui sont
devenus communistes ont rompu tout lien avec le monde juif. Dans un
discours de 1917, Simon Dubnov faisait observer :
« De
nombreux démagogues provenaient de chez nous, et ils se sont joints
aux héros de la rue et aux prophètes de la prise de pouvoir. Ils
utilisent des pseudonymes russes parce qu’ils ont honte de leur
origine juive (Trotski, Zinoviev, etc.), mais c’est peut-être leur
nom juif qui n’est pas authentique parce qu'ils n'ont pas de
racines pour se lier à notre peuple. ».
Il
y a une certaine vérité dans ces observations. Cependant, ces
gens-là sont peut-être représentatifs de la catégorie identifiée
par Isaac Deutscher comme étant « des juifs non-juifs »,
et leur rôle dans l’histoire initiale de la Russie soviétique et
de la Pologne communiste est indéniable. Il est certain que le
messianisme des bolcheviks a touché une corde sensible chez beaucoup
de juifs, comme l’ont fait les slogans de la politique religieuse
communiste tels que : « Dieu, c’est nous »,
« Le prolétariat est le peuple élu qui remplira sa mission et
conclura l’histoire », et « Le misérable prolétariat
n’était rien – il sera tout ».
Au surplus, les juifs étaient attirés par le socialisme
révolutionnaire en raison de leur croyance selon laquelle il
rendrait possible leur intégration à cause de la pauvreté juive.
Pour
les antisémites, l’équation du juif et du bolchevik s’est
simplement ajoutée à l’arsenal de leurs arguments. Il y avait
cependant ceux qui soulevaient sérieusement la question de la raison
pour laquelle les juifs avaient joué un rôle si important dans la
révolution et si les juifs, pris dans leur ensemble, avaient une
certaine responsabilité en ce qui concerne ceux de leur communauté
qui étaient impliqués dans ses nombreux excès et crimes. L’un
d’eux était l’éditeur monarchiste et nationaliste russe du
Kievlyanin,
Vassili Choulguine. Dans son livre : Pourquoi
nous ne vous aimons pas,
publié à Paris en 1927, il a déclaré sans détour, n'évitant pas
les lieux communs antisémites :
« Nous
n’aimons pas le fait que vous ayez pris une place trop
importante dans la révolution, laquelle s’est révélée être la
plus grande mystification
et imposture. Nous
n’aimons pas le fait que vous soyez devenus la
colonne vertébrale et le cœur du Parti Communiste.
Nous n’aimons pas le fait que, avec votre discipline et votre
solidarité, avec votre persévérance et votre volonté, vous avez
consolidé et renforcé pour les années à venir l’entreprise la
plus folle et la plus sanglante que l’humanité ait connue depuis
le jour de la création. Nous n’aimons pas le fait que cette
expérience ait été menée afin
de mettre en œuvre les enseignements d’un juif, Karl Marx.
Nous n’aimons pas le fait que toute cette terrible chose ait été
faite sur le dos des
Russes et qu’elle
nous ait coûté, à nous les Russes, à nous tous ensemble et à
chacun de nous séparément, des pertes indicibles. Nous n’aimons
pas le fait que vous, les juifs, un groupe relativement petit dans la
population russe, ait participé à cette action abominable de
manière hors de proportion avec votre nombre. ».
Ce
que les juifs en tant que collectif avaient besoin de faire, c’était
de désavouer les révolutionnaires qui agissaient en leur nom. S’ils
ne le faisaient pas, ils ne pouvaient pas tenir les Russes pour
responsables des pogroms qu’ils ont subis. Les Russes seraient
obligés de répondre :
« Très
bien, dans ce cas,
nous n’avons pas non plus organisé les pogroms et nous n’avons
rien à voir avec ceux qui l’ont fait : les hommes de Petlioura,
les Ossètes, et les racailles de toutes sortes avec eux. Nous
n’avons aucune influence sur eux. Personnellement,
nous n’avons pris part à aucun pogrom, nous avons essayé
d’empêcher les pogroms… Et donc si les juifs, tous les juifs, ne
plaident pas coupable pour la révolution sociale, alors les
Russes, tous les Russes, plaideront non coupables pour les pogroms
juifs. ».
Ses
opinions ont été reprises par Alexandre Soljenitsyne dans le second
volume de son Dvesti
let vmeste (1795-1995)
(Deux siècles ensemble). Dans cet ouvrage, il invite les juifs, par
analogie avec ce qui s’est passé en Allemagne depuis la fin du
nazisme, à accepter la « responsabilité morale » pour
ceux qui, parmi leurs coreligionnaires, « se trouvaient aux
postes de commande bolcheviks, et surtout au sein de la direction
idéologique chargée d’entraîner le pays sur un chemin
désastreux ». Ils devraient « se repentir » pour
leur rôle dans « les exécutions de la Tchéka, les barges chargées
de condamnés que l’on envoyait par le fond dans les mers Blanche
et Caspienne, pour leur part prise à la collectivisation, à la
famine en Ukraine – pour toutes les turpitudes de l’administration
soviétique ».
Ce
qui est clair, c’est que l’application grossière du concept de
responsabilité collective à un groupe aussi divers et aussi
politiquement inorganisé que, par exemple, les juifs de l’Empire
tsariste ne facilite pas la compréhension d’événements
historiques complexes. L’on devrait plutôt chercher à comprendre
les raisons pour lesquelles une partie de la communauté juive a été
attirée par le bolchevisme et a manifesté parfois cette allégeance
sous des formes violentes, ainsi que, dans un contexte plus large, la
nature complexe de l’acculturation et de l’intégration juives
dans l’État révolutionaire soviétique et dans la Pologne d’après
1944.
Comment
par conséquent évaluer le rôle des juifs dans les régimes
socialistes révolutionnaires ? Vassili Grossmann, dans Forever
Flowing,
le considérait comme le résultat de la longue
durée
de l’histoire juive :
« D’où
venait cette puissante flamme du fanatisme qui avait brûlé en lui,
en ce fils du triste et rusé boutiquier du shtetl
de Fastov, cet étudiant en école de commerce qui avait lu les
livres de la “Golden Library” et de Louis-Henri Boussenard ?
Ni lui, ni son père, n’avaient de raisons pour accumuler dans
leurs cœurs cette haine du capitalisme qui était nourrie dans les
sombres mines de charbon, dans les usines enfumées ?
« Qui
lui a donné cette âme de lutteur ? Était-ce l’exemple de
Jeliabov et de Kalyayev, ou bien la sagesse du Manifeste Communiste,
ou encore les souffrances du peuple démuni juste à côté de lui ?
« Ou
bien étaient-ce ces braises en train de couver qui sont profondément
ensevelies dans son héritage millénaire, prêtes à s’enflammer
soudainement – pour en découdre avec les soldats romains de César,
pour faire face aux feux de joie de l’Inquisition espagnole, pour
prendre part à la frénésie de jeûne des talmudistes, pour
participer à l’organisation du shtetl
pour l’autodéfense lors des pogroms ?
« Étaient-ce
la longue chaîne des mauvais traitements, l’angoisse provoquée
par la captivité babylonienne, les humiliations du ghetto, ou bien
la misère de la “Zone de résidence”, qui ont produit et
renforcé la soif inextinguible qui desséchait l’âme du bolchevik
Lev Mekler ? ».
D’autres
écrits étaient moins apologétiques. Contrairement à certains
autres anciens communistes juifs, le poète juif-polonais Stanisław
Wygodzki, qui a immigré en Israël en 1968, demeurait fidèle à
l’idéal du communisme tout en en rejetant la pratique. Dans une
interview à Polityka
en 1990, intitulé de façon caractéristique : « J’ai
servi une mauvaise cause », il affirmait :
« Vous
voulez savoir si je crois encore en quelque chose qui était
autrefois appelé communisme. Je crois que l’on ne devrait pas
vivre de l’exploitation, que l’on ne devrait opprimer personne,
que l’on ne devait pas asservir un pays étranger et que l’on ne
devrait rien faire qui enlève leur humanité aux gens. Voilà ce que
le communisme signifie pour moi et je crois toujours aujourd'hui à
ce communisme-là. ».
NOTES