"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 6 janvier 2024

La question ouvrière dans la Révolution russe

 


Préface au livre de Simon Pirani,par Eric Aunoble

La Révolution bat en retraite, La nouvelle aristocratie communiste et les ouvriers (Russie 1920-24) [2008] Les Nuits Rouges, Paris, 2020 (livre dont je conseille vivement la lecture à tout ce microscopique milieu maximaliste qui se croit connaisseur révolutionnaire grâce à des bribes d'histoire collectés de ci de là dans tel ou tel bouquin ou qui croient posséder la véritable histoire de la contre révolution et du stalinisme, non ils ne connaissent rien du point de vue ouvrier, c'est dans ce travail récent d'historien qu'on lira la vérité de l'échec, qui, toutefois confirme quand même mais plus précisément les analyses de ce qu'on nomma  jadis, et à tort, l'ultra-gauche anti-léniniste! La focalisation sur le grand méchant Staline ne permet pas de comprendre l'installation de la contre-révolution, il n'est d'ailleurs mentionné qu'épisodiquement. L'historien, enrichi d'un travail de fond sur la base des archives les plus récentes décrit ce qui se passe "dans" la classe ouvrière et comment le parti "communiste" au pouvoir tente de la berner, et ce sont bien les bolcheviques pourtant de la première heure qui font le sale boulot...étatique que le régime stalinien ne fera que poursuivre et "approfondir"! Où l'on voit aussi que les diverses oppositions dites "gauche communiste", souvent plus ouvriériste que politique, restent au fond complices de l' Etat "prolétarien" comme beaucoup d'ouvriers du moment que le salaire sous forme de troc reprend la forme argent et que le niveau de vie s'améliore peu à peu. Eric Aunoble apporte aussi des éléments de réflexion intéressants dans son introduction avec le terme de "stabilisation" qui caractérise plus justement le moment du début de la contre révolution dans l'isolement national.

Cette même période de stabilisation peut nous permettre de comprendre la prégnance idéologique d'un Poutine sur la population russe actuelle; sur 146 millions de russes, 100 millions sont payés par l'Etat! Et cette même population n'a jamais oublié la misère des années 1920-1930 ni les terribles années de privations et de faim pendant la deuxième boucherie mondiale. Poutine n'est ni un nouveau Lénine ni un nouveau Staline mais le chef terroriste pitoyable d'un Etat gangster qui tient en otage sa population...mais ne peut la précipiter complètement dans sa guerre de rapine impérialiste.

Ce livre de Simon Pirani décrit l’action des ouvriers russes de 1920 à 1924, au début de la stabilisation du régime soviétique. Avec quelques autres ouvrages récemment traduits ou réédités .Il achève de donner au lecteur français une vision d'ensemble du rôle des ouvriers dans les révolutions russes. Cent et quelques années après 1917, il était temps ! Oskar Anweiler avait relaté la naissance et l’évolution des conseils ouvriers depuis 1905.Traduit en 1972, son livre a été réédité chez Agone en 2019.  L’action du parti bolchévique en 1917dans le bastion prolétarien de Petrograd est connu grâce au travail d’Alexander Rabinowitch, traduità la Fabrique en 2016

. Stephen Smith a décrit les modalités de l’intervention ouvrière sur les lieux de travail toujours à Petrograd et leur transformation juste après la révolution d’Octobre. Le lecteur français a pu en prendre connaissance grâce aux Nuits rouges en 2017

. Enfin, les éditions Syllepse ont publié également en 2017 l’étude de David Mandel sur la classe ouvrière de la capitale du Nord jusqu’en juin 1918, quand la guerre civile commence

Ce tour d’horizon bibliographique ne vise pas seulement à donner des idées de lecture. Quand les grandes maisons d’édition ressassent sur la nocivité du totalitarisme, c’est aussi un hommage aux « petites » maisons qui, elles, donnent à lire et à réfléchir au problème central de la révolution russe.

En effet, alors que le rôle des travailleurs est fondamental dans le renversement du tsarisme en Russie mais aussi dans la destruction du pouvoir patronal dans les usines, comment expliquer que le nouveau régime, censé incarner la « dictature du prolétariat », se soit transformé en dictature sur le prolétariat ? On rappellera à grands traits les étapes de ce processus qui vit la révolution prendre une force incroyable dans sa composante ouvrière avant que la contre-révolution ne se forme en son sein même.

Le prolétariat, de l’offensive à la retraite

Numériquement marginaux, les quelques trois millions d’ouvriers russes apparaissent dès1905 comme la force motrice de la contestation dans ce pays de 150 millions d’âmes. Leur manifestation réprimée en janvier à Petrograd alors qu’ils imploraient la protection du souverain libère la colère du peuple et la grève générale du mois d’octobre qui paralyse l’immense pays arrache au tsar les premières libertés démocratiques. En décembre, le conseil des délégués ouvriers(soviet ) de Saint-Petersbourg s’affirme comme un contre-gouvernement prolétarien et Moscous s'embrase dans une insurrection dont l’épicentre est le quartier ouvrier de la Presnia (dont il sera beaucoup question dans ce livre).

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La Révolution bat en retraite (extraits)

La nouvelle aristocratie communiste et les ouvriers (Russie 1920-24)

Simon PIRANI

On a souvent du mal à se représenter comment la Russie est passée de la prise du pouvoir par les bolchéviques fin 1917 à la terreur stalinienne. Sur les traces de Stephen A. Smith (Pétrograd rouge), Simon Pirani a choisi de décrire une partie du processus en étudiant la vie quotidienne et les conditions de travail des ouvriers de Moscou pendant la période 1920-24, et en se faisant l’écho de leurs revendications et de leurs protestations face à une classe dirigeante en formation qui alternait encore répression et dialogue. L’auteur explique que les travailleurs soviétiques en général, au sortir des ravages de la guerre civile, firent le choix de soutenir nolens volens le nouveau régime, afin de rétablir la production des marchandises indispensables et un minimum de régularité dans les approvisionnements alimentaires – et ce malgré l’écrasement de la révolte de Cronstadt et des grèves de Pétrograd en 1921. Mais ce choix, ils le firent, insiste Pirani, en sachant bien qu’en échange ils devraient abandonner les quelques libertés et pouvoirs politiques qu’ils détenaient encore.

Renégats, opposants, suicidés et administrateurs

Le Parti en 1921

La vie dans les rangs bolchéviques changea radicalement   au cours de la première année de la NEP. Une minorité importante des « communistes de la guerre civile » se sentirent d’un coup étrangers au parti, souvent parce qu’ils pensaient que celui-ci abandonnait la classe ouvrière et que la lutte contre la bureaucratie était perdue. Leurs tentatives de structurer leur opposition, que ce soit à l’intérieur ou à l’extérieur du parti, se heurtaient à la répression. D’autres, qui en 1920 avaient nourri des espoirs exagérés de succès rapides dans la marche vers le communisme, perdaient ces illusions. Mais, pour la plupart des militants, la reprise économique les conduisit à aller occuper des postes administratifs dans la machine d’Etat soviétique, pour lesquels ils n’étaient souvent pas préparés. A la fin de 1921, ces travailleurs-devenus administrateurs – ainsi que les soldats-devenus administrateurs et les administrateurs-devenus bolchéviques – formaient la majorité du parti au sein duquel la nouvelle élite dirigeante commençait à s’assurer des appuis. Mais au fur et à mesure que le parti consolidait son rôle dans l’Etat, son implantation parmi les travailleurs s’affaiblissait. Ses militants travaillant en usine devenaient minoritaires, et parmi ceux-ci ceux qui étaient effectivement devant les machines plutôt que derrière des bureaux devenaient minoritaires au sein de cette minorité. Les discussions sur les formes alternatives de pouvoir politique et d’organisation de l’Etat qui avaient fait rage en 1920 furent mises de côté. Selon l’explication prédominante, la racine des problèmes du parti était constituée par l’influence exagérée des éléments petit-bourgeois. Il fallait s’y attaquer en formant les membres de la classe ouvrière à l’art de gouverner et en augmentant leur proportion au sein des responsables. C’est ce raisonnement qui inspira la purge menée à la fin de 1921. Mais sa mise en œuvre manifestait l’absence d’unanimité sur la relation du parti avec l’Etat : certains essayaient d’utiliser la rhétorique antibureaucratique comme une arme contre les privilèges de l’appareil, tandis que d’autres y voyaient surtout une occasion de faire taire les oppositions.

Avec l’introduction de la NEP, un nuage d’incertitude politique s’installa sur le parti. le centraliste-démocratique Ossinski avait fait une tournée dans les provinces centrales de la Russie en avril-mai 1921 et, à son retour, avait signalé au Comité central (CC) que la nouvelle politique n’avait « pas été comprise » par les militants. Sur sa proposition, une conférence spéciale fut convoquée du 26 au 28 mai.1 Ses procès-verbaux, qui ne furent jamais publiés, révèlent de profondes divergences. Le soutien enthousiaste de Lénine au libre-échange des produits agricoles excédentaires y était remis en question par les responsables de l’approvisionnement alimentaire, qui craignaient que les forces du marché ne succombent à leurs vieux démons. Mais ces responsables furent à leur tour accusés de continuer à réquisitionner les céréales comme si la décision de leur abolition n’avait jamais été prise. De leur côté, les organisations du parti en milieu rural interprétèrent l’appel de Lénine à l’initiative locale comme l’autorisation de se subordonner l’appareil d’approvisionnement alimentaire. Les communistes des villes, y compris les moscovites, exprimaient la crainte que l’industrie ne soit délaissée et la classe ouvrière perdante si des compromis indus étaient passés avec la paysannerie. Larine, le journaliste Lev Sosnovski2 et d’autres craignaient que la campagne proposée par Lénine pour relancer la petite industrie puisse, si elle n’était pas correctement menée, nuire à la grande industrie et, par extension, à la classe ouvrière et à l’Etat ouvrier. La conférence entendit également des rappels sur les niveaux d’incompréhension pure et simple de la NEP dans les rangs du parti.3 Les changements dans les systèmes de versement des salaires, la location des usines aux anciens propriétaires et l’échec jusqu’à présent du plan de relance de la grande industrie avaient « provoqué le chaos [au sein du parti], encore aggravé par la famine [de la Volga] », ainsi que le rapporta Zaslavski à Molotov : « Les membres du parti issus de la base, au niveau intermédiaire et très souvent supérieur, adoptent un ton absolument inacceptable dans les discussions sur les récents décrets [de mise en œuvre de la NEP] » ; les réunions de militants présentent des « caractères inopportuns et oppositionnels » ; et, pire encore, il n’y a pas d’informations claires émanant de la direction centrale.4

La désaffection des communistes de la guerre civile.

Un flux constant de démissions, notamment de la part de militants ouvriers de valeur, s’accéléra au début de 1921. Ainsi, l’organisation régionale de Moscou passa de 52 254 membres en juillet 1920 à 50 836 en juin 1921, puis à 40 767 en septembre 1921 et à 34 436 en février 1922 après la réinscription nationale.5 Mais une minorité avait démissionné pour des raisons clairement politiques. Le secrétaire du CC, Molotov, attribua ces « démissions individuelles ou collectives » à une « vacillation », suite au tournant politique pris lors du Xe congrès.6 Mais le malaise était plus profond. Les départs avaient commencé avant, résultant en partie de l’accroissement des pouvoirs et des privilèges. La cellule de Goznak dut accepter la démission de six membres actifs entre novembre 1920 et mars 1921. Celle de l’AMO connut au même moment des départs importants (voir chapitre 1). Ignatov déclara au Xe congrès que les départs « en masse » de militants ouvriers prouvaient que le parti avait « rompu ses liens » avec la classe dont il était censé être l’avant-garde.7 Les démissions expriment les inquiétudes de la base concernant le « bureaucratisme », expliquait en avril 1921 dans une lettre à Lénine, G. Lébédev, un responsable du district de Gorodskoï, qui avait signé le manifeste d’Ignatov en février 1921 mais avait renoncé à toute activité oppositionnelle après le Xe congrès.8 Lébédev avertissait que « non seulement des travailleurs pris individuellement, mais des cellules ouvrières entières, partaient ». Il donnait à Lénine l’exemple du groupe communiste de l’atelier d’imprimerie du Registroupr (les services de renseignement de l’armée), où lui-même avait été envoyé pour prévenir une démission collective qui s’annonçait.9 Il expliquait la position du leader du groupe, Ermolaïev, typographe et communiste « éclairé et indépendant », récemment promu à sa direction. Les raisons de sa démission concernaient « l’éloignement du parti des masses prolétariennes », « l’exploitation de la base et du prolétariat dans son ensemble par les dirigeants du parti » et la généralité du « népotisme, du trafic d’influence et du marchandage, [ainsi que la disparition de] la fraternité et de l’égalité ».10 Ermolaïev avait adhéré en octobre 1919 pendant une « Semaine du parti ». Au cours des dix-huit mois qui s’étaient écoulés, celui-ci n’avait fait que se détourner de la classe ouvrière et même avait « depuis longtemps cessé d’être un parti ouvrier » disait Ermolaïev qui en tant qu’ouvrier ne voulait pas le cautionner en demeurant dans ses rangs. Il avait ensuite préconisé la construction d’un « parti communiste ouvrier », distinct des bolchéviques. Lébédev signalait à Lénine que ces militants en instance de départ et d’autres restaient en contact les uns avec les autres, et lui confiait ses soupçons qu’ « un parti parallèle était en train de s’organiser ». Cette crainte était justifiée.

La tentative la plus avancée en ce sens fut celle de Panioutchkine, dont le « Parti socialiste ouvrier et paysan » trouva des soutiens parmi les communistes dissidents des districts de Gorodskoï et de Bauman.11 Le premier manifeste du groupe dénonçait la corruption idéologique et organisationnelle du parti bolchévique « sous l’emprise d’éléments étrangers aux travailleurs », qui avaient créé une atmosphère « de chaos, de bacchanales, de manigances absurdes, de clientélisme, de pratiques brutales et de toutes les formes imaginables de khlestakovchtchina ».12 Tout cela, « il était impossible de le combattre » en restant dans ses rangs. L’introduction de la NEP amena Panioutchkine à conclure que la direction bolchévique avait rendu « à la bourgeoisie » le pouvoir conquis par les ouvriers en octobre 1917. En mars 1921, juste avant de quitter le parti, il dénonça les décrets du Sovnarkom sur l’impôt en nature et la libéralisation du commerce comme « favorisant les capitalistes, les propriétaires terriens et la bourgeoisie ». Mais le RKSP était plus qu’une réaction impulsive à la NEP. En politique, il cherchait à restaurer la démocratie soviétique de 1917, comme le montrait son appel aux sans-parti du soviet. Dans le domaine économique, il soutenait les « syndicats de production » défendus par l’Opposition ouvrière ; proposait que toutes les nominations administratives se fassent par l’intermédiaire de ces syndicats, et que les personnes ainsi nommées soient à l’abri des vetos du Conseil suprême de l’économie (VSNKh) ou de ses organes affiliés ; et aussi qu’elles puissent être immédiatement révocables par les syndicats, en cas de besoin.13 Le RKSP se développa rapidement au cours de ses quelques semaines d’existence active, entre avril et juin 1921. Il recruta 200 à 300 personnes et installa un local dans le centre de Moscou, où se tenaient des réunions qui pouvaient en attirer près de 100. Ce parti envoyait aussi des agitateurs sur les lieux de travail et organisait des assemblées plus importantes avec des ouvriers et des soldats, au cours desquelles ils cherchaient à entamer la discussion avec les bolchéviques.14 Le 7 juin, les locaux du RKSP furent perquisitionnés. Au moins 18 personnes furent arrêtées, Panioutchkine et d’autres emprisonnés ou envoyées en exil administratif, c’est-à-dire sans jugement. Comme les cibles étaient vraisemblablement des communistes, même dissidents, la Tchéka se sentit obligée de justifier son action en prétendant que le RKSP « essayait » de corrompre des fonctionnaires et « se préparait » à voler du matériel d’impression. Mais au Comité de Moscou (CM), Zélenski reconnut qu’il ne s’agissait que de « mettre hors d’état de nuire [les partisans de Panioutchkine] ». Celui-ci sera libéré sous caution en décembre 1921. Puis, il rencontrera Lénine pour « reconnaître son erreur » avant d’être réadmis au sein du parti.15

Un autre groupe de dissidents qui rompit avec le parti en 1921, les « Communistes de gauche révolutionnaires », accusait la direction bolchévique d’en être « revenue au capitalisme ». Ils appelaient à voter aux élections des soviets pour des « communistes du rang, des syndicalistes, de l’Opposition ouvrière et de la gauche » en général plutôt que pour ceux qui, « sous l’influence du sommet, ont abandonné et oublié nos intérêts ». Ce groupe affirmait que, pour avoir tenté de réformer l’organisation du parti de Moscou et de contester la « démagogie kaménevienne », ses membres avaient été « poussés dans la clandestinité ». Il reprenait les arguments des communistes de gauche au niveau international, dénonçant la politique de « Front uni » 15* du Comintern comme étant préjudiciable aux luttes des travailleurs allemands et anglais.16

Il faut faire une distinction entre ces opposants, qui quittaient le parti pour poursuivre un combat politique, et les autres communistes qui en démissionnaient par désillusion. Pour les Panioutchkine et les Ermolaïev – ainsi que pour les opposants restés à l’intérieur du parti –, le marxisme était un moyen de comprendre le monde et de le changer, et qui pouvait être retourné contre les dirigeants du parti au sein duquel ils l’avaient étudié. Ces dissidents acceptaient la nécessité du recul implicite représenté par la NEP, mais rejetaient la manière dont elle était mise en œuvre ainsi que la forme du régime politique. Pour d’autres militants, dont la relation avec le parti était fondée plus sur des émotions que sur des considérations politiques, et en particulier sur l’exaltation générale qui avait suivi la fin victorieuse de la guerre civile, la NEP fut un choc désagréable. Pour ceux qui avaient vu dans le « communisme de guerre » une voie vers une sorte de socialisme d’Etat, la NEP marquait la perte de beaucoup de valeurs pour lesquelles ils s’étaient battus – qu’ils aient ou non envisagé sérieusement une alternative à celle-ci. A l’AMO, le jeune communiste Dvoretski, à peine rentré de Cronstadt, où il avait été blessé lors de l’assaut contre la forteresse, démissionna immédiatement du parti. « Je ne peux pas dire exactement de quoi il était mécontent. J’ai vu simplement que son humeur avait complètement changé », se souvient un de ses camarades. Un autre manuscrit trouvé à l’AMO raconte comment Vigant Zemliak, un communiste letton qui avait participé à des combats de rue en 1917, avait quitté le parti en 1921. « Il est arrivé un jour à l’usine avec ses bottes en lambeaux et s’est mis à hurler : “Mais pourquoi nous battons-nous ?” » Grisline, un « bon camarade » qui travaillait près de lui, essaya de lui dire qu’ « on ne peut pas tout faire en même temps, qu’il faut attendre le bon moment… » Zemliak lui répondit hors de lui que pendant la guerre civile les dirigeants de la cellule « étaient tranquillement chez eux pendant que ma femme et moi on se battait ». L’honnête bolchévique, ancien combattant désillusionné par la NEP, était une figure littéraire très populaire à l’époque. Le roman de Iouri Libédinski, Kommissary, rapporte des conversations fréquentes sur le même thème : des héros de la guerre civile frappés par la pauvreté, des responsables du parti restés à la maison pendant que d’autres combattaient, et les doutes engendrés par la NEP. Peut-être, les mémorialistes de l’AMO, relatant ces faits dix ans plus tard, furent-ils influencés par des anecdotes qu’ils avaient entendues et lues entre-temps. Mais la puissance de la désillusion de l’après-guerre civile se retrouve dans d’autres témoignages contemporains.17

Elle fut exprimée avec éloquence par certains des plus grands poètes ouvriers de Russie. Sur les six poètes ouvriers élus au comité central de la Proletkoult (Proletarskaïa koultoura) lors de son congrès fondateur de septembre 1918, un (Fédor Kalinine) est mort en 1920 et quatre autres (Mikhaïl Guérassimov et Ilia Sadofiev de Moscou, Vladimir Kirillov et Alekseï Machirov de Pétrograd) ont quitté le parti en 1921.18 Parmi les poètes moscovites qui, avec Guérassimov, formèrent le groupe Kouznitsa (La Forge) en 1920, Vassili Aleksandrovski (probablement) et Sergueï Obradovitch (certainement) quittèrent également le parti en 1921, tandis que Grigori Sannikov et Vassili Kazine y demeuraient.19. Le cri d’indignation poétique de Guérassimov de 1921, Tchernaïa pena (« Ecume noire »), contient un jeu de mots anti-NEP (pena/NEPa) dans son titre.20 Le poète oppose une victime de la faim « au visage de plomb », tremblante, languissante sous un pont, aux « grosses dames blanches sov-bourj (« bourgeoises soviétiques », un mot de l’époque) assises à l’orchestre du théâtre, « engoncées » dans leurs soieries étincelantes. Furieux de la parure de ces dames, Guérassimov écrivait : « Col bleu et vulgaire, je pleure / Avec les dents qui claquent et les veines qui se tordent : / « Serrez vos lèvres carminées ! » / Elles, ces plaies de l’ordure, / Suppurent du suint du passé ! » Guérassimov s’inscrivait dans une tendance, bien établie parmi les ouvriers communistes, à dénigrer les épouses des fonctionnaires. Les exemples sont nombreux. La lettre de Vlassov à Lénine, citée au chapitre 2, dénonçait les femmes des dirigeants qui « se rendent dans leurs datchas, portant d’énormes chapeaux faits de plumes d’oiseaux-de-paradis ». Au cours de la discussion sur « la base et le sommet », une cellule du chemin de fer reliant Moscou à Nijni-Novgorod, après avoir demandé que le parti soit « purgé des opportunistes qui se dissimulent sous le drapeau communiste », notait avec colère que « pendant qu’un communiste du rang se sacrifie et regarde ses enfants mourir de faim, d’autres ne sont pas prêtes à abandonner même leurs bijoux d’argent ».21 La compagne du fonctionnaire privilégié en question occupera en 1930 une place dans la littérature en tant qu’ « épouse du camarade Pachkine » dans Kotlovan, (La Fouille ou Le Chantier, en français), le roman d’Andreï Platonov, sombre parodie de la collectivisation forcée. Le caractère sexiste de ces récriminations, et la culture masculine du mouvement ouvrier qu’elles reflètent, ne signifie pas qu’elles étaient toujours sans fondements. De plus, dans le contexte des épanchements de Guérassimov, elles exprimaient l’impuissance sociale et politique ressentie par certains héros de la guerre civile. Certainement, dans Tchernaïa pena, les symboles qui, pendant cette guerre, avaient signifié la vitalité de la révolution prolétarienne sont-ils ébréchés. « La force irradiante sombre dans le bourbier moscovite. » Le soleil de mai – qui, selon le poète Vassili Kazine (un camarade de Guérassimov) « pren[ait] des forces » un an auparavant et « souleva[it] le feu des épaules hâlées »22 – « faiblissait » désormais.

Le sujet de Boudni (La vie de tous les jours), écrit en juin 1921 par Vassili Aleksandrovski 23, est le fossé créé entre les apparatchiks et les communistes de la base. La morale est un « nouveau continent » pour les hommes de l’appareil, écrivait-il avec sarcasme. Ils s’imaginent qu’ils peuvent faire face à la division et à l’aliénation de la société soviétique par un décret du Sovnarkom, mais cette vie corrompue « rampe vers les dirigeants, vers le comité local, en s’accrochant aux ourlets des madame au visage rouge ». La cible principale de sa colère est « cette racaille assise derrière un bureau » d’un service soviétique quelconque : « Il ne travaille que de 3 à 4 heures du soir/ Et comment osez-vous vous présenter sans un rapport ? », glapit-elle ; à 4 heures, il grimpe dans sa voiture tandis que le visiteur reste là, « interdit ». Aleksandrovski oppose l’apparatchik aux véritables militants : « Je sais qu’il y a une autre vie, d’autres gens, / Qui créent l’œuvre de leur vie : un grand rêve, / Leurs poitrines rongées par la consomption, / Comme des sentinelles en faction. / Il y a des gens qui ont une grande patience ; / Les larcins, la Soukharevskaïa et les rations, ce n’est pas pour eux, / Ils sont convaincus de leur propre transfiguration / Et on ne les arrachera pas à l’établi rouillé.»

La croyance des poètes prolétariens dans le pouvoir de transformation sociale de leur art est frappant. Pendant la guerre civile, ils avaient tout balayé derrière eux, mais au milieu de 1921, ils étaient profondément conscients de leur impuissance. Dans Tchernaïa pena, Guérassimov imagine que son soliloque rageur est en quelque sorte efficace. « C’est moi, le syndicaliste en col bleu / Je crie depuis la galerie / Et qui fera taire mon cri de fer ? » Ce cri qui fait que les grosses dames blanches de la sov-bourgeoisie « sombrent dans un gouffre noir ». Mais de nouveau dans la rue, alors qu’une « marque ignoble » est gravée sur le front des gens, les poètes ouvriers sont « crucifiés sur les lampadaires ». C’est là que se termine le poème. Et il est signé du même Guérassimov dont les revendications exagérées sur le pouvoir de transformation de son métier avaient, un an auparavant, été saluées par l’ensemble du mouvement Proletkoult. Les membres loyaux du parti se sont aussi amollis. Sémion Rodov, dans son court poème Pesnia (Chansons),24 marche la nuit, chantant seul un chant révolutionnaire : « Il y eut des moments – il n’y a pas si longtemps – / Où sont-ils passés ? / Quand nous marchions en rangs serrés / Tous ensemble, / Un million de cœurs / Comme un seul, / Et la moitié du ciel / Secouée par notre chanson. » Mais désormais, sa « chanson solitaire » n’aidait pas à rallier ceux qui avaient faibli. Anton Prishelets, un jeune collaborateur de Kouznitsa déplorait dans son poème Poète le caractère banal d’un emploi dans une rédaction – courant à cette période pour un écrivain en herbe.25 « «Sur les murs – Zinoviev, Trotski, /Lénine, Sur le sol – bouts de clopes, poussière et paquets vides. »

On est loin des déclamations conquérantes de la guerre civile. Mark Steinberg, dans son étude sur les écrivains prolétariens, a souligné que « le doute, l’ambivalence et l’ambiguïté non résolus jouent un grand rôle dans cette histoire ».26 Il montre que, même pendant la révolution et la guerre civile, les écrivains ouvriers ont parfois exprimé des doutes sur le développement collectif et technique, sur la ville et la modernité – tout en exprimant simultanément des croyances fortes construites sur ces thèmes modernistes. Ces doutes et ces points d’interrogation étaient certainement présents, même pendant la guerre civile : il s’agissait de personnes qui prenaient les idées et les sentiments au sérieux et essayaient de réfléchir à leurs conséquences. Néanmoins, pendant les hostilités, un sentiment de force collective prédominait ; en 1921, il se dégonfla rapidement.

La désillusion de 1921-22 fut également à l’origine d’une vague de suicides. Il y a trop peu de statistiques pour déterminer l’ampleur de ce phénomène – mais il a existé, surtout dans les universités et l’armée. La plus grande vague de suicides parmi les militants communistes, en 1924-26, était encore à venir. Mais, au début de 1922, M. Reisner avait déjà écrit :

C’est le plus difficile pour les romantiques révolutionnaires. La vision d’un âge d’or se déployait si près d’eux. Leurs cœurs se sont consumés. […] Et des histoires tristes circulent. Ici, un de nos héros de la guerre est rentré chez lui et s’est suicidé. Il ne pouvait plus supporter les vilaines querelles mesquines. Une goutte de trop et la coupe a débordé. […] Et là, on parle de la mort précoce d’un jeune ouvrier, membre du Komsomol. Aussi à cause de broutilles. Il y a plus d’un incident de ce genre à déplorer.27

L’opposition au sein du parti.

Le Xe congrès apporta de profonds changements pour les opposants qui se battaient à l’intérieur du parti. Les assurances de Lénine que l’interdiction des fractions n’entraverait pas la libre discussion se révélèrent sans valeur. Les collaborateurs de Lénine (Molotov, Iaroslavski et V. M. Mikhaïlov) remplacèrent les partisans de Trotski (Krestinski et Sérébriakov) et de Préobrajenski au secrétariat du CC, et en mai 1921 ce secrétariat voulut marquer son autorité sur les fractions syndicales bolchéviques.28 Il imposa une nouvelle direction au syndicat des métallurgistes, jusqu’alors le cœur de l’Opposition ouvrière, et écarta les dirigeants bolchéviques modérés du Conseil central des syndicats panrusse (VTsSPS), Tomski, Riazanov et Roudzoutak, pour avoir ignoré une instruction obscure concernant la formulation d’une résolution du congrès.29 Alors que les CD, relativement soudés, pouvaient se retirer dans une semi-clandestinité, l’OO, qui disposait d’un soutien considérable parmi la base, devait choisir : se battre et risquer l’exclusion, ou se soumettre. Cette alternative fut discutée lors de réunions tenues en février 1922. Parmi les participants figuraient des syndicalistes et des directeurs d’usines moscovites, dont Genrikh Bruno, F. D. Boudniak et Mikhaïl Mikhaïlov, qui occupaient des postes de direction dans les « trusts » de l’artillerie, de l’automobile et de l’aviation, respectivement, et Grigori Deulenkov, un responsable du syndicat des métallurgistes qui avait gravi les échelons de la hiérarchie au Dinamo. Certains partisans de l’OO insistèrent pour passer à l’offensive et faire du groupe un centre de lutte contre les tendances petites-bourgeoises renforcées par la NEP. Mais cela aurait probablement signifié une rupture avec le parti, ce qui faisait hésiter la plupart de ses membres. On décida donc de publier un appel de Chliapnikov, Medvedev et d’autres dirigeants de l’OO de la Comintern pour protester contre les mesures disciplinaires imposées par la direction. Mais celui-ci fut rejeté. Le XIe congrès du parti renforça encore ces mesures, plaçant l’opposition irréversiblement sur la défensive.30

Les groupes d’opposition de Moscou, qui avaient valu à l’organisation locale du parti une réputation de dissidence, étaient confrontés au même dilemme. Le groupe dirigé par Ignatov se dissout formellement, mais celui du quartier de Bauman passa à l’offensive. Il s’opposait à certains aspects de la NEP qu’il considérait comme préjudiciables à la classe ouvrière et insistait pour que soient appliquées les résolutions du Xe congrès touchant au respect de la démocratie à l’intérieur du parti. En juillet 1921, Chliapnikov prit la parole lors d’une réunion dans le district et affirma que le gouvernement soviétique n’avait pas utilisé les richesses arrachées à la bourgeoisie pour renforcer la dictature prolétarienne ou améliorer la situation des travailleurs. Au contraire, il avait distribué ces richesses avec une grande prodigalité, même aux groupes sociaux qui n’ont rien donné en retour. Sovétov proposa une résolution qui acceptait le principe de la NEP, mais poussait vivement à l’adoption de politiques qui « renforceraient le prolétariat » et utiliseraient ses « ressources de créativité collective », par exemple en louant des entreprises à des collectifs de travailleurs plutôt qu’à des « preneurs à bail entrepreneuriaux et spéculatifs ».31 Les arguments du groupe de Bauman sur la démocratie intérieure furent présentés dans une lettre aux délégués de la conférence régionale du parti d’octobre 1921. Il était demandé au Comité de Moscou (CM) de « rompre résolument avec la pratique des affectations centralisées (le naznatchenstvo) et de privilégier l’élection des responsables du parti à tous les niveaux » et de « rompre avec l’irresponsabilité et l’absence de retours d’information qui produisent inévitablement servilité et flagornerie, [ainsi qu’] un type particulier de cadres très appréciés des dirigeants du parti et des carriéristes ». Une véritable unité et l’élaboration collective des décisions du parti ne peuvent se réaliser que si toutes les questions sont discutées « en toute liberté » poursuivait la lettre, qui protestait aussi contre la pratique désormais courante consistant à « déplacer sans cesse les militants d’un secteur à l’autre et d’une région à l’autre ».32

Les arguments du groupe de Bauman demeuraient pertinents, car les privilèges de l’appareil et les libertés prises avec la démocratie interne continuaient à susciter l’émotion dans les rangs communistes. En juin, la conférence régionale avait noté que la mise en œuvre de « l’effort d’égalisation des conditions matérielles des militants, décidé par le Xe congrès », avait été médiocre et appelé à de « véritables mesures » à cet égard. La cellule de Kaoutchouk, qui n’avait pas soutenu l’opposition de 1920, avertissait que l’autorité morale du parti dépendait de la cessation par certains membres de l’exercice des « avantages spéciaux associés à leurs responsabilités administratives ». La question des privilèges des résidents du Kremlin, si explosive en 1920, se posa à nouveau. En novembre 1921, le bureau du CM décida d’exiger du CC des réponses sur les « droits exclusifs d’appropriation » dont jouissait la coopérative de la forteresse, et de transférer la gestion de son approvisionnement alimentaire aux organisations locales.33 La colère du Comité de Moscou contre le confort relatif des résidents du Kremlin était certainement sincère, tout comme d’ailleurs sa conviction que des critiques aussi virulentes que celles des baumaniens devaient être étouffées, notamment en déployant contre eux toute la panoplie des méthodes disciplinaires habituelles : redéploiement des cadres, « exil » des indésirables hors de Moscou et « fabrication » des salles avant les réunions publiques. En août-septembre, le district fut réorganisé, les effectifs loyalistes augmentés par l’affectation de jeunes à plein temps venus d’ailleurs, tandis que les dissidents étaient éjectés du comité de district. Ensuite, des mesures punitives vinrent. [L’un des exclus,] Sovétov, qui était revenu de la guerre civile avec la tuberculose et qui avait rechuté en septembre 1921, reçut à plusieurs reprises l’ordre de se rendre à la campagne pour en ramener des denrées alimentaires. Le CM voulut bien revenir sur cette décision après une première réclamation de Sovétov contre cet assassinat programmé, mais la deuxième, formulée en décembre, selon laquelle l’expédition à la campagne n’était qu’ « un moyen de me régler mon compte pour avoir osé exprimer avoir mes propres opinions », resta lettre morte. Le bureau du CM maintint son exclusion.34

Kouranova et Berzina furent mutées hors du district, et aux Ateliers d’artillerie lourde, Bourdakov fut exclu pour « désaccord sur la question de la NEP ».35 Les dirigeants du défunt groupe Ignatov furent également touchés : Ignatov lui-même fut envoyé prendre la tête de l’organisation du parti à Vitebsk – ce qui dans le contexte était une forme d’exil – et Angarski nommé à la mission commerciale soviétique de Berlin.36

Les idées dissidentes avaient trouvé un public réceptif dans les établissements d’enseignement supérieur qui devaient poser les fondements d’une nouvelle « intelligentsia rouge ». Très vite, sous l’effet de l’arrivée de nombreux anciens combattants de la guerre civile, ces institutions – à Moscou, l’Université communiste Sverdlov, destinée aux ouvriers ; l’Institut des professeurs rouges, une école supérieure analogue ; et les facultés ouvrières (rabfaky) installées dans d’autres universités – offraient un terrain favorable à la propagande de l’opposition.37 Le groupe clandestin de la « Vérité ouvrière », selon qui la direction du parti représentait une « intelligentsia technique » œuvrant à la restauration du capitalisme, avait sa base principale dans le monde universitaire « rouge ». Deux de ses principales organisatrices, Polina Lass-Kozlova et Fania Choutskever, étaient des étudiantes.38 La plate-forme du groupe affirmait que la NEP équivalait au « rétablissement de rapports sociaux capitalistes typiques ». La Révolution d’octobre fut « l’événement le plus héroïque de l’histoire des luttes du prolétariat russe », mais, en brisant le pouvoir des propriétaires terriens, de la bureaucratie tsariste parasitaire et de la bourgeoisie, elle n’a fait qu’ouvrir la voie à la « transformation rapide de la Russie en un pays capitaliste avancé », expliquait-on. Après la révolution et la guerre civile, la bourgeoisie était divisée et la classe ouvrière « pas préparée à l’organisation de la société sur de nouvelles bases ». Une « intelligentsia organisationnelle technique » se mit donc en place ; et une nouvelle bourgeoisie commença à se former au fur et à mesure que ce groupe social fusionnait avec des éléments de l’ancienne. Le parti bolchévique, ouvrier en 1917, était devenu le représentant de cette intelligentsia organisatrice, séparée des ouvriers par un gouffre toujours plus profond. Le « travail militant de classe » parmi les « ouvriers d’avant-garde sans parti et les éléments du parti [bolchévique] ayant une conscience de classe » étaient les moyens par lesquels devait être construit un nouveau « parti du prolétariat russe », qui défendrait des liens plus étroits avec les Etats-Unis et l’Allemagne, ainsi qu’un boycott de la France réactionnaire » ; il lutterait pour des objectifs démocratiques de « liberté d’expression et de réunion pour les éléments révolutionnaires du prolétariat », s’opposerait à « l’arbitraire administratif » et combattrait l’illusion engendrée par le monopole électoral formellement exercé par les travailleurs. Tels étaient les principaux points de leur programme.

(…)

SOMMAIRE

Introduction : les travailleurs et l’Etat soviétique

1.                  Lutter pour survivre : les travailleurs en juillet-décembre 1920

2.                  Douces visions et affrontements amers : la fête de juillet-décembre 1920

3.                  Une révolution qui ne l’était pas : les travailleurs et le parti en janvier-mars 1921

4.                  La NEP et le « sans-partisme » : les travailleurs en 1921

5.                  Renégats, opposants, suicidés et administrateurs : le parti en 1921

6.                  Mobilisations de masse contre participation des masses : les travailleurs en 1922

7.                  L’élite du parti, les directeurs d’usines et les cellules du parti en 1922

8.                  Le contrat social en pratique : les travailleurs en 1923

9.                  Les dirigeants prennent les commandes : le parti en 1923-1924

Conclusions : l’impact sur le socialisme

https://www.cairn.info/publications-de-%C3%89ric-Aunoble--653827.htm

 

 

 La question ouvrière dans la Révolution russe

Éric Aunoble

Préface au livre de

Simon Pirani,

La Révolution bat en retraite, La nouvelle aristocratie communiste et les ouvriers (Russie 1920-24)

 [2008] Les Nuits Rouges, Paris, 2020

 

 

 

samedi 30 décembre 2023

Juifs et communistes en Union soviétique et en Pologne

 


par Antony Polonsky

traduction : Jean-Pierre Laffitte


Dans Jack Jacobs ed., “Jews and Leftist Politics : Judaism, Israel, Antisemitism and Gender”

(Cambridge : Cambridge University Press 2017)

p. 147-167


Ce que je veux faire dans ce chapitre, c’est examiner dans quelle mesure la présence des juifs dans le gouvernement et l’appareil sécuritaire de l’Union soviétique et de la République populaire de Pologne était importante et de quelle manière cette participation devrait être évaluée. La position des bolcheviks concernant la ”question juive” est bien connue. Les questions nationales étaient considérées par eux comme instrumentales. Elles devaient être jugées en fonction de la façon avec laquelle elles faisaient progresser les intérêts de la révolution mondiale et de l’État soviétique. Là où des groupes nationaux étaient soutenus, il s’agissait d’une alliance tactique, comme c’était le cas avec l’alliance avec les paysans. L’objectif ultime, c’était la création d’un nouvel homme socialiste, qui devait se situer au-dessus des mesquines divisions nationales, et un seul État socialiste mondial. Tous les responsables de la politique juive dans le Parti bolchevik étaient à la recherche de cet objectif final ; la seule différence entre eux était leur opinion relative à la question suivante : pendant combien de temps la spécificité juive pourrait être tolérée. Le but, c’était l’assimilation – une nouvelle version de l’opinion de Clermont-Tonnerre selon laquelle l’on pouvait tout donner aux juifs en tant qu’individus, mais rien en tant que communauté.

Les juifs, selon la théorie bolchevique, n’étaient pas une nation. Au cours du conflit qui a opposé les bolcheviks au Bund, Lénine avait affirmé que « l’idée d’une nation juive était pour l’essentiel totalement fausse et réactionnaire »1. Cette opinion a été confirmée par l’étude que Staline a effectuée sur ce problème à la demande de Lénine en 1913. Selon cette étude, une nation devrait avoir quatre caractéristiques : un territoire commun, une langue commune, un système économique commun et une culture commune. Comme Staline le dit lui-même : « La revendication d’autonomie nationale pour les juifs russes est une sorte de curiosité – car elle propose l’autonomie pour un peuple qui n’a pas d’avenir et dont l’existence reste encore à prouver »2.

Le destin à long terme des juifs, qu’il qualifie de « fiction dépourvue de territoire »3, devait clairement être intégré dans les nations dans lesquelles ils vivaient et, au bout du compte, en particulier dans la période stalinienne, dans la nation soviétique naissante. Les bolcheviks reconnaissaient que les juifs possédaient certaines caractéristiques proto-nationales et qu’ils devaient se retrouver en grand nombre en Union soviétique. Afin de faciliter leur intégration dans le nouveau monde socialiste, une identité juive socialiste spécifique, qui s’exprimerait à travers une version sécularisée du yiddish, pourrait être tolérée pendant une certaine période. Mais certains juifs, et même certains dirigeants bolcheviks tels que le président de l’URSS Mikhaïl Kalinine, pensaient que cela pourrait devenir permanent. Un rôle-clé devait être joué dans la création de cette identité par les sections juives du Parti Communiste, les Evsektsii.

La façon dont ces politiques ont été mises en œuvre au cours des vingt années qui séparent la fin de la Guerre civile de l’invasion nazie de l’Union soviétique a subi un changement drastique avec l’accession de Staline au pouvoir. Le début des années 1920 a été une période de relative libéralisation dans la politique soviétique. Après l’échec des révolutions en Hongrie et en Allemagne et la défaite soviétique dans la bataille de Varsovie en août 1920, laquelle a mis fin à tout espoir d’étendre la révolution au moyen de l’Armée rouge, Lénine a décidé d’abandonner la collectivisation et d’autoriser le développement de l’industrie et du commerce privés. Cette période a pris fin avec la victoire de Staline dans la lutte pour le pouvoir après la mort de Lénine et avec son adoption d’une politique radicale de collectivisation et d’industrialisation rapide.

Ce “Grand tournant” de 1929-1932 est d’une importance cruciale dans l’évolution de la politique soviétique à l’égard des juifs. Elle a été marquée par une intensification de la terreur, laquelle visait souvent les juifs. Trotski, dont on insistait fortement sur les origines juives, était devenu le centre de la haine obsessionnelle de Staline, et ce dernier manifestait aussi une obsession croissante à l’égard des juifs, laquelle a commencé par son opposition à la liaison de sa fille Svetlana avec un juif. En même temps, il fallait souligner que les juifs n’étaient pas représentés de manière disproportionnée parmi les victimes.

Les nationalismes de toutes sortes étaient maintenant suspects. Les communistes nationaux ukrainiens et biélorusses ont été exclus, et l’autonomie polonaise en Ukraine et en Biélorussie a été supprimée. La vie culturelle a été, elle aussi, beaucoup plus strictement contrôlée. L’Union soviétique était alors caractérisée par un plus grand isolationnisme et une plus grande suspicion de la part du monde extérieur. Le Joint Distribution Committee et sa filiale l’Agro-Joint, qui ont joué un rôle crucial dans la vie des juifs des années 1920, étaient maintenant beaucoup moins libres de fonctionner. En outre, Staline a commencé à réduire le pourcentage de juifs dans les rangs supérieurs du NKVD et parmi les juges et les procureurs.

Les Soviétiques ont cherché à favoriser l’intégration des juifs dans la nouvelle société en abolissant toutes les restrictions concernant les lieux où ils pouvaient vivre et les professions qu’ils pouvaient exercer. En conséquence, au cours des vingt années qui se sont écoulées entre la fin de la Guerre civile en 1921 et l’invasion de l’Union soviétique par les nazis, une transformation majeure a eu lieu au sein de la population juive du pays. Il y avait déjà eu une urbanisation juive considérable dans l’Empire russe avant 1914 et ce processus était en train de s’accélérer rapidement.

L’urbanisation était fréquemment accompagnée de l’adoption de la langue russe. La russification était habituellement associée au ralliement à des valeurs de l’intelligentsia russe, un groupe profondément en désaccord avec la société environnante. Le mode de vie de l’intelligentsia russe était extrêmement attrayante pour les jeunes lycéens et étudiants juifs. L’adoption de leur part de ses valeurs conduisait inévitablement à leur rejet des “principes petits bourgeois”, de “l’arriération” et du “provincialisme”, juifs qui semblaient être incarnés dans leurs familles. Dans son autobiographie, Léon Trotski décrivait la brouille avec ses parents comme suit : « La soif de possession, la vision et le mode de vie petits bourgeois – c’est de là que, d’un grand effort, j’ai largué les amarres pour ne jamais revenir. »4.

En tant que groupe, certainement jusqu’à la révolution de 1905, un grand nombre d’individus appartenant à l’intelligentsia russe s’était engagé dans la transformation révolutionnaire de l’Empire tsariste. Ce n’est donc pas surprenant que ces juifs qui aspiraient à être inteligenty soient eux aussi devenus fréquemment révolutionnaires, que ce soit de la variété populiste ou de la variété marxiste. Ces processus d’acculturation et d’intégration ont été énormément accélérés par les politiques des bolcheviks. L’émigration de plus de 2 millions de Russes à la suite de la Révolution (parmi eux, environ cinquante mille juifs), la plupart d’entre eux issus des classes éduquées, a créé une énorme lacune dans le personnel qualifié et de nouvelles opportunités pour les juifs à la recherche d’une ascension sociale.

Les juifs se sont déplacés en grand nombre vers les villes, en particulier vers celles dans lesquelles il leur était auparavant interdit de vivre, ou bien dans lesquelles ils n‘étaient autorisés à vivre qu’en nombre restreint avant 1917, telles que Moscou, Leningrad, Kiev, Odessa et Kharkov. En 1939, plus de 1,3 million de juifs vivaient dans ces zones-là. À cette époque-là, 86,9% de tous les juifs soviétiques vivaient dans des zones urbaines, et environ la moitié d’entre eux dans les onze plus grandes villes d’URSS. Comme résultat de ce mouvement, la proportion de la population juive qui vivait dans la Fédération de Russie est passée de 23 pour cent en 1926 à plus d’un tiers en 19395. Cette migration vers les villes a été le résultat d’un exode de masse à partir des shtetls d’Ukraine et de Biélorussie qui avaient été dévastés par une guerre continuelle entre 1914 et 1921. La plupart de ceux qui ont participé à cette urbanisation à grande échelle ont été attirés par les horizons culturels et sociaux plus larges de la ville.

Au cours des années 1920, la restructuration de la population juive s’est déroulée de manière relativement lente. Beaucoup de juifs ont profité de la libéralisation économique de la Nouvelle Politique Économique (NEP) et ils ont constitué une proportion importante des “NEPmen”, les commerçants et les spéculateurs qui étaient une caractéristique de cette époque. C’est peut-être par crainte de susciter de l’antisémitisme que la campagne bolchevique dirigée contre les NEPmen ne mettait pas l’accent sur leur caractère juif. Ils ont été cependant les cibles de cinglantes attaques de la part d’un certain nombre de jeunes auteurs juifs de gauche, ce qui est un autre exemple du profond conflit générationnel existant dans le monde juif soviétique.

Le “Grand tournant” de Staline a été marqué par une attaque plus forte à l’encontre des professions juives dominantes dans le commerce et l’artisanat. Étant donné le conflit entre générations au sein le monde juif soviétique, il n’est pas surprenant que beaucoup d’agents de l’OGPU (service secret), qui ont été responsables après 1928 de la suppression de l’industrie privée, aient été juifs, y compris le chef du département de la “devise forte”, Mark Isaïevitch Gai (Shtokliand)6.

Avec l’industrialisation, le mouvement des juifs vers l’industrie a été encouragé et accéléré. La transformation des juifs en ouvriers de l’industrie a souvent été célébrée dans la littérature yiddish. Il y avait une certaine authenticité dans ces récits de propagande. En 1931, 11,3 pour cent des juifs économiquement actifs étaient des ouvriers métallurgistes, tandis que 1,4 pour cent étaient des mineurs. En 1939, presque 30 pour cent des juifs économiquement actifs étaient classés comme étant des ouvriers industriels7.

Mais la majorité d’entre eux étaient des employés de bureau et des officiels. C’est ainsi qu’en 1939, 40 pour cent des soutiens de famille juifs étaient employés comme fonctionnaires, tandis que 364 000 étaient classés comme étant membres de l’intelligentsia. Les juifs étaient en particulier fortement représentés dans les rangs des directeurs d’entreprise et dans ceux des comptables, des techniciens, des instituteurs, des médecins, des travailleurs dans le domaine de la culture, des professeurs, des agronomes, des ingénieurs et des architectes. Ils ont joué, dans les premières décennies de l’Union soviétique, un rôle similaire à celui joué par les Allemands dans l’Empire tsariste entre les réformes de Pierre le Grand et les révolutions de 1917. Voici ce que Lénine en dit :


« Le fait qu’il y ait eu beaucoup de juifs qui étaient membres de l’intelligentsia dans les villes de Russie a été d’une grande importance pour la révolution. Ils ont mit fin au sabotage général auquel nous étions confrontés après la révolution d’Octobre… C’est uniquement grâce à cette réserve d’une force de travail rationnelle et instruite que nous sommes parvenus à prendre en mains l’appareil de l’État. »8.

Ces gens étaient concentrés dans les plus grandes villes, en particulier à Moscou et à Léningrad, lesquelles étaient aussi les centres de la vie culturelle soviétique et le domicile des figures emblématiques de l’élite culturelle soviétique. Les juifs étaient également bien représentés dans cette élite. En outre, les juifs avaient une présence importante dans les comités de rédaction des journaux et des revues de premier plan, dans les universités, parmi le personnel hospitalier, ainsi que dans le corps des officiers soviétiques.

Les opportunités éducationnelles ouvertes aux juifs ont augmenté énormément lorsque le régime a supprimé les restrictions antérieures et lorsqu’il a considéré l’expansion de l’éducation comme étant la clé de la modernisation et de l’industrialisation du pays. En 1939, 26,5 pour cent de tous les juifs avaient suivi des cours dans l’enseignement secondaire (à comparer aux 7,8 pour cent de la population de l’Union soviétique dans son ensemble et aux 8,1 pour cent des Russes de la Fédération de Russie). En 1939, les juifs représentaient 15,5 pour cent de tous les citoyens soviétiques ayant une éducation supérieure, et un tiers de tous les juifs soviétiques ayant l’âge d’aller à l’université (de dix-neuf à vingt-quatre ans) étaient des étudiants, ceci étant à comparer aux 4-5 pour cent dans l’ensemble de l’Union soviétique9.

Le mariage mixte qui était rare avant 1917 et requérait habituellement la conversion au christianisme, devenait maintenant plus fréquent, et il était discuté dans la littérature, comme dans le Zelmenyanar de Moshe Kulbak. En 1926, 21 pour cent des mariages juifs dans la Fédération de Russie étaient exogènes et l’année suivante le chiffre en Ukraine était de 11,1 pour cent. En 1936, le pourcentage s’était élevé à 42,3 pour cent en Fédération de Russie, à 15,3 pour cent en Ukraine et à 12,6 pour cent en Biélorussie10. De nombreux hauts responsables juifs qui étaient membres de la direction bolchevique, y compris Trotski, Zinoviev et Sverdlov, étaient mariés à des femmes russes, tandis que figuraient dans ce groupe des non-juifs mariés à des juives, tels que Boukharine, Dzerjinski, Kirov, Lounatcharski, Molotov, Rykov et Vorochilov.

L’assimilation linguistique a eu lieu rapidement. En 1926, 25 pour cent de ceux qui étaient “de nationalité juive” considéraient le russe comme leur langue maternelle, un chiffre qui s’était élevé en 1939 à 54 pour cent. Les nouveaux migrants dans les villes faisaient peu d’efforts pour transmettre leur langue yiddish ou leurs pratiques religieuses à leurs enfants, car ils croyaient que cela ne ferait qu’empêcher leur promotion. Bien qu’attirés par la culture russe, beaucoup de ces enfants s’identifiaient comme des soviétiques.

Les juifs qui étaient issus des universités soviétiques vers la fin des années 1920 et dans les années 1930 ont constitué une génération qui était dévouée à la fois aux idéaux de la révolution et à la culture russe tels qu’ils s’incarnaient dans les traditions de l’intelligentsia prérévolutionnaire. Selon les paroles de l’un d’entre eux, Mikhaïl Baïtalisky, « tandis que nous nous préparions tous à être des agents d’agitation et de propagande », en même temps « nous héritions des idéaux moraux de toutes les générations de l’intelligentsia révolutionaire russe : son non conformisme, son amour de la vérité, sons sens moral »11.

Les juifs ont joué un grand rôle dans le développement de la culture populaire. Ils ont écrit beaucoup de chansons populaires qui ont fait partie de la mobilisation sociale qui a accompagné les plans quinquennaux. Quand la musique classique a fait de nouveau partie des normes soviétiques dans les années 1930, la majorité des ses interprètes étaient juifs, tels que David Oïstrakh et Emil Gilels12.

Comme ailleurs en Europe, les juifs s’identifiaient à un nouvel ordre social qui avait aboli la discrimination sous laquelle ils avaient souffert antérieurement et qui rendait possible leur intégration dans la nouvelle société. Cela se reflétait de manière frappante dans les prénoms que certains juifs donnaient à leurs enfants, et parmi eux Feliks (d’après le fondateur de la police secrète soviétique), Melib (Marx-Engels-Liebknecht), Vil (Vladimir Ilitch Lénine), Marlen (Marx-Lénine), Lenina et Ninel (Lenin à l’envers).

L’une des questions les plus controversées dans l’histoire juive soviétique est la question relative au nombre de juifs qui étaient membres du Parti Communiste et de la bureaucratie dirigeante.

Comme nous l’avons vu, la dégradation de la situation depuis 1881 avait conduit à leur engagement important dans toutes les composantes du mouvement révolutionaire, bien qu’ils aient été davantage visibles chez les mencheviks que chez les bolcheviks. Mais en même temps, un certain nombre des bolcheviks les plus importants étaient d’origine juive, bien qu’ils aient nié avoir des relations avec le monde juif. Parmi eux, il y avait Trotski lui-même, tandis que, pendant la guerre civile, les dirigeants bolcheviks les plus proches de Lénine ont été Grigori Zinoviev, Lev Kamenev (Rosenfeld) et Iakov Sverdlov.

Au cours des premières années qui ont suivi 1917, le rôle des juifs dans le parti a été encore plutôt faible. En 1922, la grande majorité des membres du Parti communiste de l’Union Soviétique étaient des Russes ethniques (72 pour cent), à comparer au pourcentage des juifs de 5,21, qui est tombé à 4,34 en 1927, c'est-à-dire à peu prés cinquante mille. Tout au long des années 1920, les juifs ont représenté 6 pour cent du Comité Exécutif, du Comité Central, et du présidium du Comité Exécutif13.

Cependant, bien que le nombre de juifs dans le parti ait été relativement faible, et pas beaucoup plus élevé que la proportion des juifs dans la population, les juifs bolcheviks étaient grandement visibles, en partie parce que les juifs dans des positions d’autorité avaient été si inhabituels en Russie, et en partie à cause de leur poste de premier plan dans certaines zones. En avril 1917, dix des vingt-quatre membres du Bureau directeur du soviet de Petrograd étaient des juifs, tandis qu’à la réunion du Comité Central bolchevik du 23 octobre 1917, qui a pris la décision de lancer une insurrection armée, cinq des douze membres présents étaient juifs (mais pas du tout de ceux qui y étaient favorables). Entre 1919 et 1921, les juifs ont constitué à peu près un quart des membres du Comité Central du Parti et ils détenaient une part importante des positions de direction dans les villes de Moscou et de Petrograd.

Les juifs jouaient également un rôle important dans la Tchéka, la police secrète qui assurait la protection du nouveau régime. Le pourcentage total des juifs dans l’organisation était tout à fait bas : 3,7 pour cent de l’appareil de Moscou, 4,3 pour cent des commissaires de la Tchéka, 8,6 pour cent des hauts fonctionnaires (les “responsables”) en 1918, et 9,1 pour cent de tous les membres des bureaux provinciaux de la Tchéka en 1920. La plupart des membres de la Tchéka étaient russes et, comme dans le Parti Communiste de l’Union Soviétique, un rôle de premier plan était joué au cours de cette phase par les Lettons qui constituaient 35,6 pour cent de l’appareil de la Tchéka de Moscou, 52,7 pour cent de tous les hauts fonctionnaires de la Tchéka, et 54,3 pour cent des commissaires de la Tchéka. Mais même dans la Tchéka, les bolcheviks d’origine juive combinaient leur engagement idéologique avec leur compétence dans le domaine de l’écriture de sorte que cela les mettait à part et les propulsait vers le haut. En 1918, 65,5 pour cent de tous les fonctionnaires juifs de la Tchéka étaient des “officiels responsables”, et certains occupaient des postes encore plus élevés. En 1918, ils représentaient 19,1 pour cent de tous les enquêteurs du Bureau central et la moitié (six sur les douze) de ceux qui composaient le département affecté à « la lutte contre la contre-révolution ». En 1923, quand l’OGPU a remplacé la Tchéka, les juifs représentaient la moitié (quatre sur les huit) des membres de son “collegium” et 15,5 pour cent de ses “hauts responsables”14.

Les juifs sont devenus plus importants dans l’appareil de sécurité au cours de la période de la collectivisation et dans celle du Premier Plan quinquennal. En juillet 1934, Guenrikh Iagoda a été nommé commissaire du peuple aux Affaires intérieures ; il contrôlait aussi bien la police régulière que la police secrète, et, quand plus tard cette année-là, l’OGPU s’est transformé en NKVD, les personnes considérées comme des juifs au paragraphe 5 de la loi sur le passeport intérieur composaient 37 des 96 “cadres dirigeants” de l’organisation, contre 30 Russes, 7 Lettons, 5 Ukrainiens, 4 Polonais, 3 Géorgiens, 3 Biélorusses, 2 Allemands et 5 d’autres nationalités. Ils étaient à la tête d’un certain nombre de départements-clés du NKVD : parmi eux, ils étaient responsables de la milice ouvrière-paysanne (la police), des camps de travail, du contre-espionnage, de la surveillance et de la lutte contre le sabotage15. Quand Staline a remplacé Iagoda en septembre 1936, il a nommé un autre juif, encore plus zélé, Nikolaï Iejov. En janvier 1937, les 111 hauts fonctionnaires du NKVD comprenaient 42 juifs, 35 Russes, 8 Lettons et 26 d’autres nationalités. Sur les vingt directoires du NKVD, douze (qui comprenaient la sécurité de l’État, la police, les camps de travail, et la réinsertion) étaient dirigés par des fonctionnaires dentifiés comme étant des juifs ethniques. Sur les dix départements du Directoire Principal pour le Sécurité de l’État, la plus sensible de toutes les agences du NKVD, sept (protection des officiels du gouvernement, contre-espionnage, services de renseignements de la police secrète, de la police spéciale (surveillance dans l’armée) et à l’étranger, archives, et prisons) étaient dirigés par des juifs. La place de premier plan occupée par les juifs dans l’appareil de sécurité a pu parfaitement refléter une décision délibérée prise par Staline de les utiliser dans ces rôles impopulaires afin de détourner l’hostilité de lui et de l’État soviétique.

Cependant, à cette époque-là, le rôle des juifs dans le NKVD prenait fin et le remplacement d’Iejov par Beria, un Géorgien comme Staline lui-même, a été suivi par une diminution du nombre de juifs occupant des positions dirigeantes16. Au cours des années 1934-1941, le nombre des cadres dirigeants a augmenté graduellement pour passer de 96 à 182. Selon les calculs de Petrov et de Skorkin, le 10 juillet 1934, lorsque l’OGPU a été incorporé dans l’Administration Principale de la Sécurité de l’État (Glavnoe Upravlenie Gosudarstvennoi Bezopasnosti) et dans un NKVD unifié, les juifs occupaient 38,5 pour cent de ces postes, les Russes 31,2 pour cent et les Lettons 7,3 pour cent. Le 26 février 1941, lorsque la section de sécurité du NKVD a été séparée de lui en un organisme distinct, le NKGB, les juifs ne représentaient que 5,5 pour cent et les Russes 64,8 pour cent de son personnel ; les Ukrainiens (15,4 pour cent) et les Géorgiens (6,6 pour cent) dépassaient les juifs. Dans l’organisation prise dans son ensemble, ce phénomène peut être documenté entre la fin de 1938 et le début de 1939 ; le 1° septembre 1938, les juifs constituaient encore 21,3 pour cent des cadres de direction, alors que le 1° juillet 1939 ils n’étaient plus que 3,9 pour cent17. Il est possible que cette évolution soit le reflet de l’intérêt croissant de Staline pour arriver à un arrangement avec Hitler.

La rapide promotion sociale des juifs et le rôle qu’ils jouaient dans le nouveau régime ont suscité un ressentiment considérable qui a alarmé le parti. Il surveillait la force de cet antisémitisme et il a pris des mesures contre ceux qui le prônaient. Celles-ci adoptaient parfois une forme violente, comme en mars 1925, quand sept nationalistes russes ont été exécutés parce qu’ils préconisaient, parmi d’autres accusations, le renversement du régime “juif communiste” et la déportation de tous les juifs soviétique en Palestine18.

Le parti a également entrepris une campagne à l’encontre de l’antisémitisme. En août 1926, la section d’agitprop du Comité Central a organisé une réunion spéciale sur le sujet et, en décembre 1927, Staline disait aux délégués du XV° Congrès du Parti : « Ce mal doit être combattu avec la plus grande fermeté, camarades ». En janvier 1931, il a proclamé que « l’antisémitisme est une forme extrême de chauvinisme racial, le plus dangereux vestige du cannibalisme ». Dans les années qui vont jusqu’en 1932, cinquante-six livres qui attaquaient l’antisémitisme ont été publiés, tandis que des articles sur ce sujet paraissaient fréquemment dans les journaux19. Cette campagne a alors cessé, et il est possible que l’hostilité envers les juifs ait décru en intensité. D’autre part, il est aussi possible qu’elle se soit étendue, mais nous n’en savons rien parce que les forces de sécurité surveillaient d’autres manifestations “ennemies”. Il est également possible que Staline ne souhaitait plus poursuivre cette politique.

Certains bolcheviks ont demandé que les juifs soient nommés dans des postes moins importants afin de rectifier la croyance populaire selon laquelle la révolution était contrôlée par les juifs, mais la destitution de juifs n’a pris une ampleur significative qu’à la fin des années 1930. D’autres ont essayé d’expliquer pourquoi les juifs étaient si importants. Lounatcharski indiquait le grand rôle que les individus d’origine juive avaient joué dans la révolution et il attirait l’attention sur le fait que la majorité des juifs étaient des urbains :


« Les juifs ont joué un rôle si exceptionnel dans notre mouvement révolutionnaire que, lorsque la révolution a triomphé et a créé un État, un nombre important de juifs est entré dans les institutions de l’État. Ils ont acquis ce droit en raison de leur service loyal et plein d’abnégation envers la révolution. »20.


Progressivement, au fur et à mesure que Staline établissait sa domination, la “question juive” est devenue un sujet tabou. Cela peut être vu comme la prise en considération du grand-père juif de Lénine, Aleksander Dmitrievitch Blank, né Srul (Israel), le fils de Moshko Itskovitch Blank, dans le shtetl de Starokonstantinov en Volhynie. En 1924, quand ses antécédents ont été mis au jour, il a été décidé de les tenir secrets, une décision qui a été maintenue en dépit de la demande à deux reprises de la sœur de Lénine, en 1932 et de nouveau en 1934, de reconsidérer, en raison de l’importance, dans la lutte contre l’antisémitisme, de cette confirmation des « aptitudes exceptionnelles de la tribu sémitique » et de « l’influence extraordinairement bénéfique de son sang dans la progéniture des mariages mixtes »21.

La purge que Staline a entamée au début de 1936 a eu de nombreux aspects, parmi lesquels un élément important a été une attaque lancée contre la direction du parti. Étant donné que les juifs étaient clairement une composante significative de cette élite, ils ont souffert grandement dans cet aspect de la purge. Ils ont produit à coup sûr beaucoup de ces mémoires qui nous ont donné une image si émouvante et si vivante de ce que ressentaient ceux qui croyaient profondément au système lorsqu’il s’est retourné contre eux et qu’il les a traités de la manière la plus brutale22. En même temps, la plupart des victimes de cette purge, comme celles des purges précédentes, étaient des paysans, et des membres de nationalités non-territoriales, comme les Polonais, les Allemands et les Coréens, qui ont eux aussi souffert de manière disproportionnée. Certains de ceux qui s’étaient engagés dans la tentative de créer une nation socialiste juive non-territoriale ont subi la purge et ils ont parfois été exécutés. Cependant, les actions menées contre les activités culturelles yiddish, bien que brutales, ont été de moins grande envergure que celles qui ont été menées contre les autres minorités non-territoriales.

La rapide promotion sociale qu’une partie importante des juifs soviétiques a connue entre 1921 et l’invasion nazie de l’Union soviétique a été la conséquence de deux phénomènes distincts. D’une part, l’émigration de masse qui a suivi la révolution et la guerre civile, mais aussi les plans ambitieux des bolcheviks en ce qui concerne la modernisation et l’industrialisation du pays, ont créé un énorme besoin en personnel qualifié, et pour y répondre, les juifs, parmi d’autres, étaient fort bien placés. En même temps, comme dans les pays européens au XIX° siècle, et par-dessus tout en France, les juifs s’identifiaient fortement à l’État qui avait aboli les incapacités dont ils avaient souffert et qui leur a offert la possibilité de s’élever aussi haut que leurs talents le leur permettaient.

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la situation économique des juifs d’Union soviétique avait été grandement transformée. L’amélioration a été constatée par Benjamin Pinkus :


« Pour résumer, la situation économique des juifs à la fin des années 1930 était considérablement meilleure que dans les années 1920. Ils occupaient des postions d’influence à la fois dans l’économie et dans les institutions de l’enseignement supérieur, de la recherche, de l’art et de la culture, c'est-à-dire dans l’élite socio-économique de l’Union soviétique. Le niveau d’éducation parmi les juifs, avec 72 pour cent d’alphabétisation, qui était déjà le plus élevé parmi les nationalités soviétiques en 1929 (à l’exception des Lettons qui constituaient une petite minorité en Union soviétique), a continué encore à s’élever jusqu’en 1939. La proportion de population active, qui comprenait les femmes – un signe de modernisation –, est passée, parmi les juifs, d’environ 40 pour cent en 1926 à 47 pour cent en 1939. La structure sociale que nous avons exposée, avec une strate de fonctionnaires et d’intelligentsia, et avec un pourcentage élevé d’étudiants juifs, est la preuve que, à la fin des années 1930, la population juive était devenue une société moderne avancée. »23.


La nouvelle sécurité économique, qui contraste de façon saisissante avec la situation des juifs en Pologne et en Lituanie, a été achetée au prix fort. En 1939, il restait très peu de chose de la tentative de créer, sur le modèle soviétique, une identité nationale juive qui serait fondée sur la langue yiddish. Certes, la tentative ambitieuse de sections juives du Parti Communiste de créer une nation yiddish soviétique séculière a toujours été probablement chimérique, et elle a été victime à la fois de ses contradictions internes et du contrôle politique qui s’était grandement accru au cours des années 1930. Elle n’a pas pu convaincre les juifs traditionalistes et elle a échoué à prendre en compte le désir de promotion sociale de nombreux juifs, lequel a conduit leur mouvement vers les grandes villes ainsi que vers l’adoption de la langue russe. L’espoir que cette tentative ait pu être réalisée sur une base territoriale en Crimée du Nord a clairement avorté, tandis que le Birobidjan(*) ne s’est pas avéré attractif pour une implantation des juifs. De plus, à la fin des années 1930, les institutions d’enseignement supérieur yiddish établis dans les années 1920 avaient été presque toutes dissoutes ou bien elles avaient cessé leur fonction. Les écoles yiddish ont largement arrêté de fonctionner à partir de 1938. Toutes les formes d’activité juive indépendante, qu’elles soient religieuses ou culturelles, avaient été supprimées et les contacts avec le monde juif extérieur avaient en grande partie pris fin. Un certain nombre d’auteurs yiddishs avaient été exécutés, tandis que d’autres avarient été envoyés dans les camps de travail.

En outre, depuis sa création et en particulier depuis que Staline avait établi sa domination, le régime soviétique a employé la terreur sur une vaste échelle dans le cadre de ses buts révolutionnaires qui visaient à transformer totalement la société. Périodiquement, elle se retournait aussi contre ses partisans. C’est ainsi que les juifs communistes ont souffert de manière disproportionnée des purges de 1936-1938 et qu’ils sont restés extrêmement vulnérables même lorsque celles-ci ont pris fin. En outre, étant donné que le régime devenait plus national et qu’il mettait l’accent sur son caractère russe ainsi que sur le rôle principal des Russes en tant que « les premiers parmi les égaux » des nations soviétiques, le ressentiment relatif à la position importante que les cadres juifs avaient occupée dans le parti, et que les juifs dans leur ensemble avaient obtenu dans la société soviétique, devait forcément grandir. Ceci a été illustré par la chute du brutal meurtrier Nikolaï Iejov, le chef du NKVD, et de ses associés, d’une part, et, d’autre part, par le remplacement du ministre des Affaires étrangères, Maxime Litvinov, ainsi que d’autres diplomates juifs, à la veille de la conclusion du Pacte germano-soviétique de non-agression. Le successeur de Litvinov, Viatcheslav Molotov, a été spécifiquement chargé par Staline « de se débarrasser des juifs » dans le Commissariat des Affaires extérieures. À cette époque-là, Hitler a dit à ses associés que, dans une conversation avec Ribbentrop, Staline avait affirmé qu’il était seulement dans l’attente de l’émergence d’une strate suffisamment importante d’intelligentsia locale avant d’écarter les juifs de l’élite soviétique24. La situation n’avait pas été modifiée par l’incorporation de l’ancienne Pologne orientale (Biélorussie et Ukraine occidentales), des États baltes, de la Bucovine du Nord et de la Bessarabie, dans l’Union soviétique en 1939 et 1940. C’était la situation dans laquelle les juifs de l’Union soviétique se trouvaient à la veille du calvaire de l’occupation nazie et des horreurs qui lui sont associées.

Ces développements ont été exacerbés par la suspicion grandissante que Staline éprouvait à l’égard des juifs. Alors que les relations avec l’Ouest se détérioraient, il était obsédé en particulier par les liens étroits que la direction du Comité Antifasciste Juif avait établis avec les juifs à l’extérieur de l’Union soviétique, en particulier aux États-Unis, et par le soutien enthousiaste des juifs soviétiques en faveur de la création de l’État d’Israël. Comme dans d’autres purges, Staline agissait sur plusieurs niveaux, en prenant des mesures contre ceux qui étaient importants dans la culture yiddish soviétique et à l’encontre d’un plus grand groupe de juifs acculturés et soviétisés qui occupaient encore d’importantes positions dans la bureaucratie soviétique et dans la vie culturelle. Le dénouement tragique de ces dévelop-pements, qui ont culminé dans le célèbre “complot des blouses blanches”, est bien connu, et par conséquent il n'est pas nécessaire de les rappeler ici.

En Pologne en 1944, il a été encore plus difficile pour le régime de trouver des cadres fiables et il en a trouvé parmi la petite communauté juive survivante. La plupart des plus de 300 000 juifs polonais qui ont survécu à la guerre (principalement en Union soviétique) ont bientôt quitté la Pologne. Chez ceux qui sont restés (entre 70 000 et 80 000 en 1951), la polonisation a rapidement progressé et le régime communiste, malgré ses défauts, était généralement considéré comme offrant un meilleur avenir et comme étant le seul véritable protecteur des juifs.

L’une des questions les plus controversées dans l’historiographie de cette période est le rôle joué par les communistes d’origine juive dans le nouveau régime. La guerre avait certainement renforcé l’identification, telle qu’elle était perçue, des juifs avec le communisme. Dans leur espoir que le nouveau régime remédierait aux défauts de la Deuxième République, les partisans juifs du nouvel ordre étaient d’accord avec une partie importante de l’intelligentsia polonaise. En outre, dans les conditions de la guerre civile de l’après-guerre en Pologne, la communauté juive ne pouvait espérer être protégée que par les nouvelles autorités, lesquelles étaient dominées par les communistes.

Les communistes d’origine juive ont joué un rôle important, bien que pas dominant, dans le nouveau régime. Dans l’appareil politique, ils comprenaient Jakub Berman ; Roman Zambrowski, qui avait été l’un des principaux créateurs de l’armée polonaise dominée par les communistes en URSS ; et Hilary Minc, un planificateur économique de premier plan. Des juifs jouaient également un rôle-clé dans la politique culturelle du nouveau régime ; parmi eux figurait Jerzy Borejsza, le fondateur du journal Odrodzenie et le directeur général de la maison d’édition Czytelnik jusqu’à ce qu’il ait démis de toutes ses fonctions en 1949.

Mais l’antisémitisme n’était pas non plus absent dans la République Populaire Polonaise elle-même. La politique gouvernementale officielle était de défendre les juifs et de favoriser leur réhabilitation économique, mais, au sein du parti, certaines factions éprouvaient beaucoup moins de sympathie pour la situation difficile des juifs, et en particulier celles qui avaient été dans la Pologne occupée pendant la guerre. Durant la guerre, la politique communiste polonaise avait été extrêmement divisée entre factions. En 1947, les communistes étaient en train d’établir un régime de style soviétique qui interdisait toutes les forces politiques indépendantes, et, en 1948, le dirigeant communiste national, Wladyslaw Gomulka a été forcé de démissionner. L’on trouvait la plupart des communistes juifs dans le groupe qui avait séjourné à Moscou durant la guerre et dans les groupes qui étaient méfiants à l’égard de “la voie polonaise au socialisme”. Beaucoup d’entre eux se sont bientôt repentis d’avoir flirté avec le stalinisme et ils figuraient parmi les plus ardents partisans de la démocratisation au cours de la période du dégel qui a ramené Gomulka au pouvoir en octobre 1956. Cependant, à cette époque-là, leur position dans le parti a suscité un ressentiment considérable qui devait faire surface en 1956 et encore davantage en 1968.

Les juifs étaient également vus comme jouant un rôle-clé dans l’appareil de sécurité du nouveau régime. Il y avait assurément un certain nombre de juifs qui occupaient des positions dirigeantes en lui ; c’était le cas d’Anatole Fejgin, le chef du célèbre Dixième Département du Ministère de la Sécurité Publique (Ministerstwo Bezpieczeństwa Publicznego, MBP), qui était chargé de la surveillance de tous les membres du Parti Ouvrier Unifié Polonais (Polska Zjednoczona Partia Robotnicza), et de son adjoint, Jósef Światlo. Notre compréhension de la situation en Pologne (comme de celle en Union soviétique) a été transformée du fait de l’ouverture des archives, lesquelles donnent un tableau beaucoup plus complet à la fois du rôle des juifs dans l’appareil de sécurité polonais dans les années de l’immédiat après-guerre et du processus par lequel ils ont été purgés de cet appareil après la mort de Staline25. Le 20 octobre 1945, Nikolaï Selivanoski, le conseiller soviétique en chef du MBP, a envoyé un rapport à Lavrenti Beria, le chef de l’appareil soviétique de sécurité et de police secrète. Dans ce rapport, il affirmait que les juifs représentaient 18,7 pour cent des effectifs du ministère et qu’ils occupaient la moitié des positions d’encadrement. Dans certaines sections, affirmait-il, la présence des juifs était encore plus grande : dans le Département 1 (contre-espionnage), ils constituaient 27 pour cent du personnel et ils occupaient toutes les postes de direction, et, dans le Département du Contrôle de la Presse, leur nombre « dépassait les 50 pour cent »26.

Des chiffres inférieurs en ce qui concerne le nombre de juifs sont donnés par une note rédigée par Bierut le 25 novembre 1945 ; ils sont fondés sur une information plus fiable fournie par Radkiewicz. Selon Bierut, les juifs représentaient 1,7 pourcent des effectifs totaux du MBP (438 sur 25 600) et ils occupaient 13,6 pour cent des “positions d’encadrement“ (67 sur 500)27. Il est possible que la différence entre les deux jeux de chiffres soit due au fait que le rapport de Selivanoski se réfère au seul ministère, tandis que la note de Bierut se réfère à l’appareil tout entier, ce qui inclut les bureaux régionaux dans lesquels il y avait un taux de renouvellement du personnel beaucoup plus élevé dans les niveaux inférieurs28.

C’est sur la base d'une enquête exécutée pour le compte officiel du Bureau central des Services de sécurité, et réalisée par le Département C du ministère des Affaires intérieures en 1978, que l’historien Andrzej Paczkowski a effectué une analyse de l’origine ethnique de ces officiels qui, dans la période 1944-1956, ont occupé des postes de chef de section, ou des postes encore plus élevés au siège central de l’institution de la sécurité (à l’origine le Département, ensuite le Ministère de la Sécurité Publique, et ultérieurement le Comité pour la Sécurité publique). Elle n’inclut pas ceux qui occupaient des postes d’encadrement, même au niveau le plus élevé, dans les bureaux régionaux, mais qui n’ont jamais atteint de hautes fonctions centrales. Sur les 447 individus sujets de l’enquête, la nationalité de 131 (29,6 pour cent) était inscrite comme étant juive. En 1944 et 1945, les juifs représentaient 24,7 pour cent du total, soit la moitié du nombre fourni par Selivanoski dans son rapport. Le pourcentage des juifs dans l’agence centrale est resté plus ou moins constant autour de 30 pour cent, à l’exception des années 1944 et 1945 où il a été quelque peu plus bas. Dans les branches locales de la Police secrète (Urząd Bezpieczeństwa), la participation juive était beaucoup plus faible.

Ce qui est clair, c’est que, au cours de la période 1944-1956, selon les dires de Paczkowski, « les juifs étaient surreprésentés, ils occupaient des postes élevés plutôt que des poste inférieurs, et plus le niveau s’élevait, plus leur proportion grandissait »29. Naturellement, ils étaient communistes et internationalistes, et donc éloignés de tout engagement dans la vie juive. Ils sont entrés dans le service de sécurité à une époque où la lutte pour imposer le communisme était particulièrement intense et où la loyauté vis-à-vis du système était le critère primordial à la fois pour les dirigeants communistes polonais et pour leurs suzerains soviétiques. C’est ainsi que, sur les 447 fonctionnaires supérieurs du bureau central, 21 pour cent avaient été membres du Parti Communiste de Pologne d’avant-guerre (Komunistyczna Partia Polski, KPP) ; 35,1 pour cent de ceux qui se déclaraient de nationalité juive avaient été des membres du KPP, et c’était par conséquent clairement un facteur principal de leur recrutement.

Après 1956, les juifs devaient être largement purgés de l’appareil de sécurité. Même pendant la période qui va de 1944 à 1955, leur rôle avait suscité de l’opposition parmi les communistes “natifs” qui estimaient que celui-ci accroissait leur impopularité dans la société polonaise et leur barrait la route vers les hautes fonctions. Gomulka a cité cette « attitude à l’égard des juifs », à savoir le traitement préférentiel qu’ils recevaient, comme l’une des raisons pour laquelle il avait rejeté la proposition de Staline de devenir un membre du Politburo qui était en voie de formation dans le PZPR30. Durant la campagne antisioniste de 1968, Gomulka devait prétendre que l’opposition vis-à-vis de lui a commencé quand il a essayé de changer la direction du MBP.

Pourquoi donc les juifs étaient autorisés à occuper un nombre considérable de postes importants dans l’appareil de sécurité en Pologne, alors qu’ils avaient déjà été éliminés de ces postes en Union soviétique, et à une époque où Staline avait mis en marche les opérations de destruction de l’establishment culturel yiddish soviétique et de la purge totale des “cosmopolites juifs” ? Les soviétiques étaient certes conscients de l’importance des juifs dans l’élite politique polonaise. Le 10 juillet 1949, Lebedev, l’ambassadeur soviétique à Varsovie, a envoyé une lettre à Moscou qui était adressée, parmi d’autres, à Staline, à Molotov et à Beria. Il les mettait en garde contre la présence « d’agents des services d’espionnage et de contre-espionnage d’avant-guerre » aux plus hauts niveaux du parti polonais, et il laissait entendre que le ministre de la sécurité publique, Radkiewicz, était un « nationaliste » et que sa femme était « une personne passionnément antisoviétique ». Par la même occasion, il prétendait que Minc, Berman et Zambrowski, qui, une année auparavant avec l’aide du Kremlin, avaient évincé Gomulka pour cause de « nationalisme polonais », étaient eux-mêmes coupables de « nationalisme juif ». En outre, continuait-il, dans le MBP, « en commençant par les vice-ministres pour en arriver jusqu’aux directeurs de département, il n’y a pas un seul Polonais. Ils sont tous juifs »31. Considérant peut-être que « le nationalisme polonais » était un problème plus sérieux pour le Kremlin, il était d’avis que « le temps n’était pas encore venu pour une résolution décisive de la question du combat contre le nationalisme juif dans le parti polonais. Nous ne pouvons envisager qu’une préparation graduelle de cette résolution ». Le fait que la situation générale en Pologne s’aggravait, ajoutait-il, « affecte en particulier l’appareil du ministère de la Sécurité Publique… et restaurer la santé du leadership du MBP serait un pas important sur la voie de la restauration de la situation pour le leadership du parti polonais »32.

Certains changements ont été alors introduits. Un nouveau ministre adjoint parfaitement “aryen”, Waclaw Lewikowski, un officiel du Komintern depuis longtemps, a été nommé au MBP, et un vieux fonctionnaire juif, Jósef Różański, a été retiré du groupe qui enquêtait sur Gomulka. En février-mars 1950, le secrétariat du Bureau d’Organisation du Comité Central, qui devait devenir l’organe décisionnel le plus élevé et le plus important en Pologne au cours des dernières années de la vie de Staline, a été créé. Sur les officiels communistes de premier plan qui étaient d’origine juive, seul Zambrowski en était membre ; Berman et Minc en ont été tous deux exclus. Les personnalités-clés sous Bierut étaient maintenant Edward Ochab, Zenon Nowak et Franciszec Mazur – qui tous étaient non-juifs. Faisant son rapport à Staline à propos de la discussion sur la création de cet organe, Lebedev a soutenu que Bierut « devrait se libérer de la “confusion” dans laquelle il se trouve, faire appel à deux ou trois camarades polonais proches, et s’appuyer sur eux avec davantage d’assurance »33. Il y avait ceux dans le parti qui espéraient tirer avantage de la nouvelle situation. Le 12 avril 1950, le chef de la section secrète d’espionnage à Varsovie de l’agence de presse soviétique TASS faisait son rapport à Staline (avec des copies à Molotov et à Malenkov) sur la composition du personnel du nouveau Secrétariat. S’appuyant sur les opinions de Stefan Matuszewski, un membre de premier plan du Comité Central du PZPR, et de Władisław Wolski, un autre communiste pur et dur, qui étaient des hôtes fréquents de l’Ambassade soviétique à Varsovie, il faisait observer que « beaucoup d’ouvriers juifs faisant partie du Comité Central la considéraient [la composition du nouvel organe] comme une attaque dirigée contre les ouvriers juifs du parti », mais il était d’accord avec Matuszewski sur le fait « qu’elle était soutenue avec enthousiasme par l’ensemble du parti ». Wolski était plus sceptique, car il croyait qu’il existait toujours une « clique juive » dans le parti qui « entravait l’avancement des Polonais »34.

Bierut semble avoir décidé, peut-être avec les encouragements des Soviétiques, que de retirer un grand nombre de juifs de l’appareil du parti serait trop déstabilisant dans cette phase-là. En conséquence, la purge antisémite au sein de l’UB s’est concentrée presque exclusivement sur les fonctionnaires du service d’espionnage qui était dirigé depuis longtemps par Waclaw Komar. Le cœur de la direction du MBP est donc demeuré inchangé. En même temps, il existe de claires indications selon lesquelles Staline envisageait une purge des juifs occupant des positions de haut rang dans le PZPR. Après le procès Slánský, Wanda Wasilewska, qui avait joué un rôle-clé dans la direction du Parti Ouvrier Polonais (Polska Partia Robotnicza, PPR) d’avant-guerre, a fait le voyage de Kiev à Varsovie dans le but de prévenir Berman des plans de Staline destinés à l’éliminer35.

En fait, jusqu’en 1956, aucun des changements importants dans le MBP n’a concerné une destitution à grande échelle de juifs. Les purges de 1948-1949 avaient évincé les partisans de la déviation droitière-nationaliste qui comprenait Mieczysław Moczar et Grzegorz Korzyński. Deux juifs ont perdu leur poste après la mort de Staline, Anatole Fejgin (pour ne pas avoir empêché la défection de Światło en décembre 1953) et Różański (pour « avoir violé l’ordre public populaire »). Mais ce n’est qu’après 1956, c'est-à-dire après la restauration de Gomulka, qu’une purge de grande envergure a eu lieu. Jusqu’à cette date-là, la direction du parti semble avoir pensé que les juifs devaient être tolérés parce que le “nationalisme polonais” était un plus grand danger.

À la base, la présence de communistes d’origine juive dans des postes importants de l’appareil de sécurité doit être considérée comme une conséquence de la profonde méfiance de Staline à l’égard des Polonais. Elle a eu lieu en même temps que la purge d’activistes culturels yiddishs en Union soviétique et une campagne plus étoffée lancée contre le “cosmopolitisme” qui était essentiellement une attaque portée contre les juifs russifiés au sein de la nouvelle intelligentsia soviétique. Le maintien de juifs dans ces postes en Pologne était clairement compris par Staline comme devant être un expédient temporaire jusqu’à ce qu’un groupe de communistes locaux fiables puisse être formé. Le ressentiment dans le parti à l’égard de la position des communistes juifs et des juifs en général a fait surface à l’occasion de la crise qui a porté Gomulka au pouvoir et, encore davantage, de celle de 1968.

CONCLUSION


La plupart des problèmes sont de toute évidence suscités par les juifs qui ont pris une part active dans les régimes communistes en Union soviétique et en Pologne (et aussi ailleurs, mais ce n'est pas le sujet de ce chapitre). Certains ont prétendu que ceux qui sont devenus communistes ont rompu tout lien avec le monde juif. Dans un discours de 1917, Simon Dubnov faisait observer :


« De nombreux démagogues provenaient de chez nous, et ils se sont joints aux héros de la rue et aux prophètes de la prise de pouvoir. Ils utilisent des pseudonymes russes parce qu’ils ont honte de leur origine juive (Trotski, Zinoviev, etc.), mais c’est peut-être leur nom juif qui n’est pas authentique parce qu'ils n'ont pas de racines pour se lier à notre peuple. »36.


Il y a une certaine vérité dans ces observations. Cependant, ces gens-là sont peut-être représentatifs de la catégorie identifiée par Isaac Deutscher comme étant « des juifs non-juifs », et leur rôle dans l’histoire initiale de la Russie soviétique et de la Pologne communiste est indéniable. Il est certain que le messianisme des bolcheviks a touché une corde sensible chez beaucoup de juifs, comme l’ont fait les slogans de la politique religieuse communiste tels que : « Dieu, c’est nous », « Le prolétariat est le peuple élu qui remplira sa mission et conclura l’histoire », et « Le misérable prolétariat n’était rien – il sera tout »37. Au surplus, les juifs étaient attirés par le socialisme révolutionnaire en raison de leur croyance selon laquelle il rendrait possible leur intégration à cause de la pauvreté juive.

Pour les antisémites, l’équation du juif et du bolchevik s’est simplement ajoutée à l’arsenal de leurs arguments. Il y avait cependant ceux qui soulevaient sérieusement la question de la raison pour laquelle les juifs avaient joué un rôle si important dans la révolution et si les juifs, pris dans leur ensemble, avaient une certaine responsabilité en ce qui concerne ceux de leur communauté qui étaient impliqués dans ses nombreux excès et crimes. L’un d’eux était l’éditeur monarchiste et nationaliste russe du Kievlyanin, Vassili Choulguine. Dans son livre : Pourquoi nous ne vous aimons pas, publié à Paris en 1927, il a déclaré sans détour, n'évitant pas les lieux communs antisémites :


« Nous n’aimons pas le fait que vous ayez pris une place trop importante dans la révolution, laquelle s’est révélée être la plus grande mystification et imposture. Nous n’aimons pas le fait que vous soyez devenus la colonne vertébrale et le cœur du Parti Communiste. Nous n’aimons pas le fait que, avec votre discipline et votre solidarité, avec votre persévérance et votre volonté, vous avez consolidé et renforcé pour les années à venir l’entreprise la plus folle et la plus sanglante que l’humanité ait connue depuis le jour de la création. Nous n’aimons pas le fait que cette expérience ait été menée afin de mettre en œuvre les enseignements d’un juif, Karl Marx. Nous n’aimons pas le fait que toute cette terrible chose ait été faite sur le dos des Russes et qu’elle nous ait coûté, à nous les Russes, à nous tous ensemble et à chacun de nous séparément, des pertes indicibles. Nous n’aimons pas le fait que vous, les juifs, un groupe relativement petit dans la population russe, ait participé à cette action abominable de manière hors de proportion avec votre nombre. »38.


Ce que les juifs en tant que collectif avaient besoin de faire, c’était de désavouer les révolutionnaires qui agissaient en leur nom. S’ils ne le faisaient pas, ils ne pouvaient pas tenir les Russes pour responsables des pogroms qu’ils ont subis. Les Russes seraient obligés de répondre :


« Très bien, dans ce cas, nous n’avons pas non plus organisé les pogroms et nous n’avons rien à voir avec ceux qui l’ont fait : les hommes de Petlioura, les Ossètes, et les racailles de toutes sortes avec eux. Nous n’avons aucune influence sur eux. Personnellement, nous n’avons pris part à aucun pogrom, nous avons essayé d’empêcher les pogroms… Et donc si les juifs, tous les juifs, ne plaident pas coupable pour la révolution sociale, alors les Russes, tous les Russes, plaideront non coupables pour les pogroms juifs. »39.


Ses opinions ont été reprises par Alexandre Soljenitsyne dans le second volume de son Dvesti let vmeste (1795-1995) (Deux siècles ensemble). Dans cet ouvrage, il invite les juifs, par analogie avec ce qui s’est passé en Allemagne depuis la fin du nazisme, à accepter la « responsabilité morale » pour ceux qui, parmi leurs coreligionnaires, « se trouvaient aux postes de commande bolcheviks, et surtout au sein de la direction idéologique chargée d’entraîner le pays sur un chemin désastreux ». Ils devraient « se repentir » pour leur rôle dans « les exécutions de la Tchéka, les barges chargées de condamnés que l’on envoyait par le fond dans les mers Blanche et Caspienne, pour leur part prise à la collectivisation, à la famine en Ukraine – pour toutes les turpitudes de l’administration soviétique »40.

Ce qui est clair, c’est que l’application grossière du concept de responsabilité collective à un groupe aussi divers et aussi politiquement inorganisé que, par exemple, les juifs de l’Empire tsariste ne facilite pas la compréhension d’événements historiques complexes. L’on devrait plutôt chercher à comprendre les raisons pour lesquelles une partie de la communauté juive a été attirée par le bolchevisme et a manifesté parfois cette allégeance sous des formes violentes, ainsi que, dans un contexte plus large, la nature complexe de l’acculturation et de l’intégration juives dans l’État révolutionaire soviétique et dans la Pologne d’après 1944.

Comment par conséquent évaluer le rôle des juifs dans les régimes socialistes révolutionnaires ? Vassili Grossmann, dans Forever Flowing, le considérait comme le résultat de la longue durée(*) de l’histoire juive :


« D’où venait cette puissante flamme du fanatisme qui avait brûlé en lui, en ce fils du triste et rusé boutiquier du shtetl de Fastov, cet étudiant en école de commerce qui avait lu les livres de la “Golden Library” et de Louis-Henri Boussenard ? Ni lui, ni son père, n’avaient de raisons pour accumuler dans leurs cœurs cette haine du capitalisme qui était nourrie dans les sombres mines de charbon, dans les usines enfumées ?

« Qui lui a donné cette âme de lutteur ? Était-ce l’exemple de Jeliabov et de Kalyayev, ou bien la sagesse du Manifeste Communiste, ou encore les souffrances du peuple démuni juste à côté de lui ?

« Ou bien étaient-ce ces braises en train de couver qui sont profondément ensevelies dans son héritage millénaire, prêtes à s’enflammer soudainement – pour en découdre avec les soldats romains de César, pour faire face aux feux de joie de l’Inquisition espagnole, pour prendre part à la frénésie de jeûne des talmudistes, pour participer à l’organisation du shtetl pour l’autodéfense lors des pogroms ?

« Étaient-ce la longue chaîne des mauvais traitements, l’angoisse provoquée par la captivité babylonienne, les humiliations du ghetto, ou bien la misère de la “Zone de résidence”, qui ont produit et renforcé la soif inextinguible qui desséchait l’âme du bolchevik Lev Mekler ? ».


D’autres écrits étaient moins apologétiques. Contrairement à certains autres anciens communistes juifs, le poète juif-polonais Stanisław Wygodzki, qui a immigré en Israël en 1968, demeurait fidèle à l’idéal du communisme tout en en rejetant la pratique. Dans une interview à Polityka en 1990, intitulé de façon caractéristique : « J’ai servi une mauvaise cause », il affirmait :


« Vous voulez savoir si je crois encore en quelque chose qui était autrefois appelé communisme. Je crois que l’on ne devrait pas vivre de l’exploitation, que l’on ne devrait opprimer personne, que l’on ne devait pas asservir un pays étranger et que l’on ne devrait rien faire qui enlève leur humanité aux gens. Voilà ce que le communisme signifie pour moi et je crois toujours aujourd'hui à ce communisme-là. »41.


NOTES

1 Voir V. I. Lénine : “The position of the Bund in the Party, 22 October 1903” [La position du Bund dans le Parti, 22 octobre 1903] ; dans V. I. Lenin, Collected Works, 45 vols, (Moscou : Progessive 1963), p. vii.

2 J. V. Staline, Sochineniya, ii, p. 298, 334 dans Sochineniya, 13 vols. (Moscou : Gos. Izdatelstvo polit lit-ry, 1946-1955).

3 Ibidem.

4 Leon Trotsky, Moya zhizn’ : Opyt avtobiografii, 2 vols. (Berlin : Izdatetsvo “Granit” 1930, I, p. 106.

5 Y. Slezkine, The Jewish Century (Princeton, NJ : Princeton University Press, 2004), p. 217 ; G. Freitag, Nächtes Jahr in Moskau! Die Zuwanderung von Juden in die sowjetischen Metropol 1917 bis 1932, Ph. D. diss. (Johann-Wolfgang Goethe University, 2000), pp. 44, 69-70 et 83 ; Evrei Leningrada 1917-1939 : Natsional’naya zizhn‘ sotsializatsiya (Jérusalem : Gesharim 1999) pp. 81, 116 et 360 ; M Altshuler, Soviet Jewry on the Eve of the Holocaust : A social and Demographic Profile (Jérusalem : Center for Research of East European Jewry, 1998), pp. 34-35, 220, 225, 253.

6 Slezkine, The Jewish Century, p. 221.

7 L. Zinger, Dos banayte folk : tsifern un faktn vegn di yidn in FSSR (Moscou, 1941) p. 49 ; Y. Kantor, Natsional’noe stroitel’stvo sredi evreev v SSSR (Moscou, 1934), p. 145.

8 Cité par G. Kostyrchenko : Tainaya politika Stalina : Vlast’ I antisemitizm (Moscou :“Mezhdunarodnaya Otnosheniia” 2001), p. 58.

9 Altshuler, Soviet Jewry on the Eve of the Holocaust, pp. 118-127, 308.

10 Ibidem.

11 Mikhaïl Baïtalisky, “Tetradi dlya vnukov”, Memorial Archive, Moscou, f. 2, op. 1, d. 8, ll.9, 50 ; cité dans Slezkine, The Jewish Century, p. 232.

12 J. Braun, “Jews in Soviet Music”, dans Jews in Soviet Culture, ed. Jack Miller (New Brunswick, NJ : Transaction Books, 1984), pp. 75-86.

13 B. Pinkus, The Jews of the Soviet Union : The History of a National Minority (Cambridge : Cambridge University Press, 1988), pp. 78-79.

14 L. Krichevskii, “Evrei v apparate VchK-OGPU v 20-e-gody”, dans Evrei I russkaia revoliutsiia : Materialii e issledovaniia, ed. O. Budniskii (Moscou et Jérusalem, Gesharim 1999), pp. 320-350 ; L. Shapiro, “The Role of the Jews in the Russian Revolutionary Movement”, Slavonic and East European Review, XL, 94, (1961), p. 165.

15 A. Kokurin et N. Petrov eds., Lubyanka : VChK-OGPU-NKVD-NKGB-MGB-MVD-KGB 1917-1960 : Spravochnik (Moscou : Mezhdunarodnyi fond “Demokratia”, 1997) p. 12, 104 ; N. Petrov et K. Skorkin, eds., Kro rukovodil NKVD 1934-1941 : Spravochnik (Moscou : Zvenia, 1999), pp. 139-140, 459-460 et 495.

16 Kokurin et Petrov, eds, Lubyanka, pp. 17-18, 105-106 ; Petrov et Skorkin, eds., Kto rukovodil NKVD 1934-1941, p. 105 ; P. Sudoplatov, Razvedka I Kreml’ : Zapiski nezlehatel’ nogo svidetelya (Moscou : TOO “Geia”, 1997).

17 Petrov et Skorkin, eds., Kto rukovodil NKVD 1934-1941, p. 495, table 4.

18 V. Izmozik, “ ’Evreiskii vopros’ v chastnoi perepiske sovetskikh grazhdan serediny 1920-kh gg.”, Vestnik Evreiskogo universitata v Moskve, n° 3/7 (1994), pp. 164-188, 165-167 ; Kostyrchenko, Tainaya politika Stalina, PP. 107-108.

19 Staline, Sochineniya, xiii, p. 28 ; Kostyrchenko, Tainaya politika Stalina, pp. 100-111.

20 A. Lounatcharski, Ob antisemitizme, 5-6 (Moskva : Gos. izd-vo, 1929).

21 N. Kirillova et V. Shepelev, eds., “Vy … rasporyadilis’ molchat’ … absolyutno”, Otechestvennye arkhivy, 3 (1992), pp. 76-83 ; voir aussi Petrovsky-Shtern, Lenin’s Jewish Question (Newhaven, CT : Yale University Press, 2010).

22 Parmi eux, il y a N. Ulanovskaya et M. Ulanovskaya, Istoriya odnoi sem’i (New York : Chalidze 1982) ; I. Shikheeva-Gaister, “A Family Chronicle” dans Sheila Fitzpatrick et Yuri Slezkine, eds., In the Shadow of Revolution : Life Stories of Russian Women from 1917 to the Second World War (Princeton, NJ : Princeton University Press, 2000) pp. 367-390 ; F. Roziner, Serebryanaya tsepochka (Tel Aviv : Biblioteka Aliia, 1983) ; E. Ginzburg, Journey into Whirlwind (New York : Harcourt Brace Jovanovich, 1981) ; L. Kopelev, To Be Preserved Forever (Philadelphie : Lippincott, 1977) ; T. Meromskaya-Kolkova, Nostal’giya ?Net ! (Tel Aviv : Lim, 1988) ; et M. Baitalsky, Notebooks for the Grandchildren (Atlantic Highlands, NJ : Humanities Press, 1995).

23 B. Pinkus, The Jews of the Soviet Union (Cambridge ; New York : Cambridge University Press, 1988), p. 98.

(*)(*) Il s’agit d’une République autonome juive, installée en 1934 par la volonté de Staline sur un territoire inhabité de l’extrémité orientale de la Russie. (NdT).

24 Hitlers Tischgespräche im Führerhauptquartier, 1941-42, ed. Henry Picker (Bonn : Seewald, 1951), p. 119.

25 Il existe une littérature polonaise croissante sur cette question, mais, à l’exception de L. Piłat, “Struktura organizacyjna i działalność Wojewódzkiego Irzdu Bezpiecczeństwa Publicznego w Lublinie 1944-45”, Studia Rzeszowskie, 6 (1999) pp. 77-92, et de Szwagrzyk, “Zydzi w kierownictwie UB Stereotyp czy rzeczywistość ?”, Biuletyn Instytutu Pamici Narodowej, 11 (2005), pp.37-42, cette question des juifs dans l’appareil de sécurité n’est discutée que de manière tangentielle.

26 T. Cariewskaya et al., eds., Teczka specjalna J. W.Stalina : Raporty NKWD z Polski 194-1946 (Varsovie : Oficyna Widawnicza Rytm , 1998), p. 421.

27 Cité par A. Paczkowski, “Jews in the Polish Security Apparatus : An Attempt to Test the Stereotype”, Polin : Studies in Polish Jewry, XVI (2003), pp. 456-57.

28 Voir L. Gluchowski et A. Paczkowski, lettre au Times Literary Supplement, 28 mars 1997.

29 Pour cette analyse, voir Paczkowski, “Jews in the Polish Security Apparatus”, p. 457. Le rapport en deux volumes : “Służba Bezpieczeństwa Polskiej Rzeczypospolitej Ludowej 1944-1978 : Centrala” a été publié avec une introduction de Mirosław Piotrowski sous le titre : Ludzie bezpieki w walce z narodem i Kościolem : Slużba Bezpieczeństwa w Polskiej Rzeczypospolitej Ludowej w latach 1944-1978 : Centrala (Lublin Klub Inteligencji Katolickiej, 1999). Les calculs qui y sont discutés sont dirigés par Jaroslaw Pawlak dans le cadre d’un projet de recherche sous la direction de Paczkowski, intitulé : “Institutions of a Totalitarian State : Poland 1944-1956”.

30 Vostochnaya Evropa v dokumentakh rossiiskikh arkhivov 1944-1953 (Moscou : Memorial 1997) I, pp. 940-41.

31 Cité dans A. Koschański, Polska w dokumentach z archiwów rosyjskich 1949-1953 (Varsovie : Instytut Studiów Politycznych PAN, 2000), p. 46.

32 Ibidem, p. 47.

33 Ibidem, p. 74.

34 Ibidem, p. 76.

35 Jakub Berman, “Wspomniena, 1979-1982”, Archiwum Akt Nowych (Archives des dossiers contemporains, Varsovie), 325/33 ; cité par M. Shore, Caviar and Ashes : A Varsaw Generation’s Life and Death in Marxism, 1918-1968 (New Haven, CT : Yale University Press, 2006), p. 268.

36 Simon Dubnov, Kniga zhizni, II (Riga : Jaunȃtnes Grȃmata, 1935), p. 227, cité dans O. Budnitsky, “V chuzhom piru pokhmel’e : Evrei i russkaya revolyutsiya”, Vestnik Evreiskogo universiteta v Moskve, 3, 13 (1996), p. 25.

37 Cette question est bien discutée chez Zsuzsa Hetényi, In a Maelstrom : The History of Russian-Jewish Prose (1860-1940) (Budapest et New York : Central European University Press, 2008), pp. 171-173 et chez M. Löwy, “Messianisme juif et utopies libertaires en Europe Centrale (1905-1923)”, Archives des sciences sociales des religions LI, 1 (1981), pp. 5-47.

38 Vassili Shul’gin, “Chto nam v nikh ne nravitsia...“ Ob Antisemitizme v Rossii (Réédition Moscou : Nestor-Istoriia, 1992), pp. 34-35 (les italiques figurent dans l’original).

39 Ibidem, pp. 141-142.

40 Alexandre Soljenitsyne, Dvesti let vmeste, II (Moscou : Ruskiĭ put’, 2002) pp. 445, 468.

(*)(*) En français dans le texte. (NdT).

41 Interview avec Piotr Sarzyński, “Służyłem złej sprawie”, Polityka, 33, 1990.