"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 17 septembre 2022

CONSIDERATIONS EDUCATIVES SUR LES (nouvelles) IDEOLOGIES DU VIEUX MONDE QUI NOUS FONT CHIER



« Le mythe de la révolution dévale sur le monde moderne. (…) Nous assistons à un usage outrageux du terme "révolution", tout et n'importe quoi est aujourd'hui qualifié. (…) Pour bien mesurer l'abus de mots, il faut comprendre en profondeur que la technique produit une société essentiellement conservatrice, intégratrice, totalisante, en même temps qu'elle entraîne d'énormes changements. Mais ce sont les changements d'un rapport à soi toujours identique. La technique est antirévolutionnaire mais, par les "progrès" effectués, donne l'impression que tout change, alors que seules des formes et des moyens se modifient. Elle anéantit la pulsion révolutionnaire en accroissant tous les conformismes à sa propre structure intégrée ». 
Jacques Ellul, Autopsie de la révolution (1969)« Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare


Naquit un siècle d'or plus fertile et plus beau ?

Où tous nos monuments et toutes nos croyances

Portaient le manteau blanc de leur virginité ? » Alfred de Musset

« Il me semble que nous sommes à la veille d'une grande bataille humaine ; les forces humaines sont là ; seulement je ne vois pas le général ». Balzac

TRISTE TRAJECTOIRE DE RI à RI !

« Les bouleversements technologiques actuels devraient permettre de reconstruire, à partir d’une base beaucoup moins idéologique, moins influencée par les images de la révolution française et de la révolution russe, une conception plus concrète de la nouvelle société à bâtir ».

Raoul Victor

« Toutes les technologies sont révolutionnaires, or l'ère du numérique est une technologie, donc le numérique est révolutionnaire » ! Ainsi parlait Zarathoustra ou au moins Aristote ? Non c'est un syllogisme de Raoul Victor passé de Révolution Internationale à Révolution Informatique.

On peut désormais ajouter cet ancien camarade (fondateur du 1er RI) dans le marais du wokisme, tout du moins dans son aile ultra-gauche pacifiste et conseillante, quand les autres se considèrent comme « éveillants » (wokistes) aux conneries de Sardine Ruisseau1 et tutti haschich. Pas besoin de citer les longues tartines de RV sur les miracles de la technologie, une poignée d'extraits suffit à démontrer ses délires repris des plus bêtes scientistes bourgeois :

«  Les bouleversements technologiques actuels devraient permettre de reconstruire, à partir d’une base beaucoup moins idéologique, moins influencée par les images de la révolution française et de la révolution russe, une conception plus concrète de la nouvelle société à bâtir ».

Il fallait le faire. Il l'a fait. Pour la première fois dans l'histoire moderne, un révisionniste distingué peut nous faire le coup de n'importe quel bourgeois humaniste du siècle de Marx : le mouvement de révolte contre la société moderne abrutissante a tout intérêt à s'inspirer des avancées anti-hiérarchiques et des idées novatrices grâce à la technologies du corpus même de la domination bourgeoise, laquelle serait plus ou moins consciente, par exemple, n'est-ce pas, avec son discours écologique si caricatural et punitif !

« Jamais auparavant, l’évolution des forces productives n’avait posé de façon aussi concrète la nécessité et la possibilité d’une société sans hiérarchies, sans nations, sans échange marchand. En ce sens, cette révolution technologique devrait être aussi la dernière pour le capitalisme. (…) Il ne s’agit pas de penser que le développement des technologies va nous conduire à une société communiste tout naturellement, progressivement et qu’un jour, sans que la bourgeoisie mondiale ne s’en aperçoive, nous nous réveillerons dans un monde devenu « gratuit » (…) ... si on peut, sans crainte de tomber dans des spéculations hasardeuses, affirmer que la réalité de la mondialisation accélérée de la vie économique du capital, du développement de moyens de communication qui rendent caduques grand nombre de hiérarchies, de l’apparition et le développement d’un secteur « économique » qui préconise le « gratuitisme » comme rapport de distribution et de production, toute cette nouvelle réalité constitue et constituera de plus en plus un élément important pour la définition et perception concrète de ce que pourra être une société post-capitaliste, le vrai communisme ».

Ce raisonnement basé sur une série de syllogismes2, copie au fond une similarité du passage du féodalisme au capitalisme, au sens où celui-ci était déjà contenu dans les rapports marchants de celui-là. Avec son raisonnement simpliste, sans oublier ce ton professoral sentencieux et condescendant qui épatait tant ses fidèles nigauds comme Max naguère intramuros RI one, RV imagine que des rapports communistes préexisteraient dans notre monde capitaliste, dont les linéaments ne sont rien d'autre que les vieilles conceptions libertaires et anarchistes qui, toutes n'ont rien à voir avec la liberté et les besoins (débarrassés de l'artificialité marchande) projetée sur un avenir communiste mais sur l'individualisme le plus crasse qui sévit partout, à tous les niveaux de cette société pourrissante ; individualisme totalement porté et étendu universellement sur les réseaux de tout acabit et de tout bar tabac, du portable à la chasse d'eau connectée. Si l'on en croit l'enchanteur Raoul, suave et langoureux, la mise en cause des piscines privées et des jets privés préfigurent l'abolition de la propriété privée et la fin du gaspillage pour lequel a lutté deux cent ans de socialisme! Le bond vers la société libérée du capitalisme ne sera plus qu'un saut de puce.

Or, ce que ne voient ni Raoul ni son ancienne organisation, le CCI, c'est qu'il y a bien un changement du mode de production, dans la façon d'ordonnancer la production (délocalisation planétaire et non pas mondialisation des besoins) qui a pour but de dissoudre la classe ouvrière. On ne construit plus des usines en Europe mais de grands immeubles vitrés où les gratte-papiers passent leur temps à envoyer messages et commandes au sud ou en Chine. Au même moment, des milliers de travailleurs dans le bâtiment, étrangers ne parlant pas notre langue, précaires migrants, serveurs et garagistes africains, suent le burnous dans la poussière et les accidents... il paraît que cette situation est due à la baisse de natalité et au fait que les français ne veulent plus faire le sale boulot... c'est ça la révolution technologique et les idées immanentes d'un futur communiste nettoyé du ciment et du stalinisme ?

Le "refus du travail" (vieille mode hippie de l'anarchisme post-68) a été remis à la mode à la suite du temps arrêté du covid. Le télétravail ou les dispositifs de chômage partiel, en éloignant les salariés de leur lieu de travail, ont facilités les demandes de rupture conventionnelle et les démissions. Les journalistes bourgeois ont glosé et déliré. On a laissé éructer telle petite bourgeoise: "«Je ne veux plus du tout travailler!» C'est dit. À 58 ans, Caroline est formelle: elle n'attendra pas l'âge de la retraite et compte bien «retrouver sa liberté» le plus rapidement possible. Cadre dans une entreprise de logistique de la région nantaise, elle témoigne ne plus se sentir capable de reprendre ses fonctions". Ne voilà-t-il pas une ébauche de pensée communiste? en aura conclu l'enchanteur Raoul. Plaisanterie! Le même genre de déclaration de cadre outré par le travail en entreprise était le fait d'arriviste qui entreprenaient déjà de créer leur propre entreprise!

TERRORISME INDIVIDUEL OU INDIVIDUALISME TERRORISTE

« Le populisme et le fondamentalisme sont des réponses au double désordre écologique et économique. Assez inadéquates, semble-t-il. Mais assez dynamiques pour jouer leur rôle : l’accélération du désordre en question.

Pascal Ory, Ce que dit Charlie : treize leçons d'histoire, éd. Gallimard, 2015

Durant mes années au travail je dois reconnaître que le militantisme, mieux qu'une religion m'avait aidé, je le dis carrément, à vivre, comme l'a dit un jour un grand écrivain prolétarien. Les humiliations ne me concernaient pas moi finalement, ce Je était un autre. Ce qui ne m'empêchait pas de découper et ranger soigneusement les articles de Libération sur les exécutions de patrons ou de contremaîtres par des femmes ou hommes, « gens de peu », victimes de ce qu'on ne nommait pas à l'époque perversion narcissique. Il y en eût nombre par exemple en 1996, et bien en France :

  • Deux morts pour une mauvaise note : à Versailles elle tue son chef pour une titularisation retardée. Et se suicide.

  • Quinze ans de réclusion pour le peintre du Bon Marché qui a tué son chef de service.

  • « Il était le chef et il était méchant ». Devant les assises, Philippe Jegado répond du meurtre de celui qui l'avait fait licencier.

  • « Kapo aux ordres » pour l'atelier, « homme super » pour sa femme, le chef est mort, dix-huit ans requis contre l'homme qui l'a tué.

  • Dulio Garces, plutôt tueur que chômeur. Un ouvrier abat son contremaître, blesse son patron et se tue.

Je ne résiste pas à vous extraire un résumé du meurtre au Bon Marché :

« Philippe Jegado , employé à l'atelier de peinture du Bon Marché, à Paris, a d'abord cogné sur son chef, Claude Mauger. C'était le 15 juillet 1992 en fin d'après-midi, à l'heure de la sortie. (…) Aux policiers, les employés du magasin ont raconté que le peintre, ancien intérimaire de 35 ans à l'époque des faits, célibataire, sans domicile, ne supportait plus les « réflexions fréquentes » du chef d'équipe (…) Claude Mauger venait de demander le licenciement de son subordonné. Ce qui avait été accepté. Après le coup de poing, Philippe Jegado est allé boire un café au premier sous-sol. Puis il est allé chercher dans son placard au vestiaire, une boite noire et rouge, avec des cartouches à l'intérieur, il a sorti son pistolet de sa cachette... Et il s'est rendu à l'atelier. Il a fait mettre tout le monde à genoux. Il s'est assis sur l'établi, et il a commencé à vider son sac, à dire que Claude Mauger était un incapable, qu'il ne lui faisait que des « ennuis », il lui a pointé le pistolet sur la tempe, en répétant au moins dix fois, selon les autres peintres : « je vais te mettre une balle dans la tête. A 18H03, il a tiré. (les magistrats lui font raconter sa vie avant, la mère avait le cancer et le mari ivre battait femme et enfants, la mère est morte quand il avait quinze ans, il vit dans les caves de Clamart, LSD, morphine, héroïne, des vols...). Il avait été embauché au Bon Marché en 1988. Mais voilà, il y avait Monsieur Mauger : « Il était le Chef. Quand on est chef on n'a pas besoin d'être qualifié professionnellement, on peut tout se permettre, on a toujours le dernier mot. Il était méchant et il nous disait : « Vous ne pouvez rien faire. Je peux vous parler comme j'en ai envie, il y a une barrière et vous êtes du mauvais côté ». Chaque mois le peintre économisait 1600 francs pour acheter une maison. Il avait fait une demande de prêt au Bon Marché. « Mon chef m'avait dit : « Tu as fait une demande pour le 1% patronal ? Fais-moi confiance tu ne l'auras pas ». C'était un mois avant l'assassinat.

J'ai mon Trotski sous le coude pour nous donner bonne conscience et ne pas paraître lâche :

« Si nous nous opposons aux actes terroristes, c'est seulement que la vengeance individuelle ne nous satisfait pas. Le compte que nous avons à régler avec le système capitaliste est trop grand pour être présenté à un quelconque fonctionnaire appelé ministre. Apprendre à voir tous les crimes contre l'humanité, toutes les indignités auxquelles sont soumis le corps et l'esprit humain, comme les excroissances et les expressions déformées du système social existant, dans le but de diriger toutes nos énergies en une lutte contre ce système - voilà la direction dans laquelle le désir brûlant de vengeance doit trouver sa plus haute satisfaction morale »

C'est beau comme un camion, mais cela ne m'a pas empêché certaines nuits de désirer buter tel ou tel chef odieux, ni d'admirer ceux qui étaient passés à l'acte. Tout ce passé qui renvoyait aux attentats individuels anarchistes pouvaient être rationnellement compris, déploré ou regretté, mais aujourd'hui quand la plupart des crimes individuels ont une justification religieuse, comment raisonner et comprendre avant de haïr ?

Un journaliste anglais formule bien notre questionnement :

« Les services de sécurité et les gouvernements à travers le monde sont vigilants face à la menace qu’exercent les terroristes isolés dans nos villes. Mais quand il n’y a pas de manifestation d’une intentionnalité ou d’une idéologie explicite, quand on en vient à soupçonner un problème de santé mentale et une propension, de la part de groupes comme l’État islamique, à revendiquer à peu près n’importe quelle attaque, alors comment définir le terrorisme individuel ? »3.

Ce terrorisme est principalement le produit de NOTRE époque, dit Pascal Ory4, mais peut-on vraiment le différencier du terrorisme individuel anarchiste du temps jadis ? Quand Ory analyse cette « désorganisation » qui a envahi la société capitaliste actuelle, il n'est pas loin de la temporalité du CCI liée aux causalités de la chute de la maison stalinienne pour doper la renaissance du religieux :

« Mais la forme dite «religieuse» que prend ce radicalisme est, elle, liée à ce que j'ai appelé jadis la «Révolution de 1975» - entendons le grand basculement intellectuel issu de la simultanéité, sur fond de fin de la croissance, de la dernière victoire léniniste (le Vietnam) et du succès de l'Archipel du Goulag de Soljénitsyne, des premiers succès néolibéraux (Thatcher, Reagan) et des premiers triomphes néoreligieux (Jean Paul II et Khomeiny, à quelques mois d'intervalle). Nous en sommes encore là. Plus profondément encore, la révolution culturelle, sur le long terme, est d'essence individualiste. Le terrorisme 2015 est très individualiste, la réaction de la société française l'a été tout autant. Pour un «quarante-huitard» comme moi (né en 1948, 20 ans en 1968) la différence est frappante : les «marches républicaines» de janvier, les monuments spontanés de novembre devant les lieux d'attentat sont des manifestations de masse d'individualistes ».

Enfin autre explication pénétrante :

« Jusqu’au siècle des Lumières, les grandes révolutions sont religieuses - le christianisme, l’islam. Et les trois premières révolutions modernes (Provinces-Unies, Royaume-Uni, Etats-Unis) puisent leur énergie dans le protestantisme. La particularité de la France - vieux pays catholique et étatique - est de proposer une révolution laïque : il n’y a pas ici de place pour deux Eglises. Le fondamentalisme nous rappelle opportunément que dans l’univers dit «païen», il n’y a pas de séparation du religieux et du politique : ce que les modernes appelleront «religion» n’est jamais que la symbolisation du politique. Je postule donc, comme Olivier Roy, l’islamisation d’un radicalisme plutôt que la radicalisation de l’islam ».

Or, Ory ne semble pas prendre en compte que ce nouveau terrorisme individualiste n'est pas social, en tout cas ne relève pas de la lutte des classes. Il relève à la fois de l'irrationnel et surtout de MA démarche individualiste: je tue au nom d'Allah parce que, étant malheureux de naissance, j'ai tous les droits , même celui de tuer un français. L'individu islamiste tue de son propre chef (même si le crime lui a été commandité), au nom d'un Allah imaginaire. Les dieux des religions n'ont pourtant pas pour mission d'encourager au meurtre. L'imaginaire divin est plutôt considéré comme miséricordieux, vantant l'amour du prochain et n'exigeant pas une déontologie du meurtre, sauf pour les interprètes fanatiques et assoiffés de sang. L'arabe assassin n'est ni un produit de l'islam ni de sa nationalité propre, il n'est qu'un  déchet d'une société capitaliste pourrissante et cynique. On ne peut pas se voiler les yeux avec la gauche bobo, en faisant mine d'ignorer que la plupart des attentats sont commis en Occident par des arabes, même s'il y en a d'autres, des fanges d'extrême droite ou des services secrets d'Etat comme chez Poutine. Même s'il y a quelques français aux longues barbes effilés c'est la preuve que notre société est incapable d'intégrer les êtres humains et produit des fauves terroristes, ce qui n'excuse en rien les crimes de masse et les égorgements impulsifs.

On pourrait par contre constater qu'il n'y a pas une grande différence d'appréciation du système politique bourgeois entre ouvriers musulmans et français. Les immigrés ne peuvent pas se sentir représentés par les divers politiciens, tels les rigolos de la Nupes qui vont aller trouver des justifications wokistes à une espèce de retour du bâton du colonialisme ! On peut comprendre que l'immigré ou le migrant tentent d’échapper à tout engagement envers l’État en s’impliquant dans des réseaux transnationaux. Leurs critiques de la représentation et du cinéma politique du personnel bourgeois ne peuvent être étrangères au rejet civique des institutions élitaires par la majorité de la classe ouvrière en France.

Pour les non-intégrés, dits islamistes radicaux, partir de la religion en croyant lutter et dénoncer ce système d'une façon heuristique en tuant aveuglément n'est même pas anarchiste (l'anarchiste combattait l'injustice et l'Etat oppresseur) mais profondément individualiste, comme la prière et l'agenouillement. Or, cette aliénation ne nous est pas étrangère. Formellement elle est le produit d'une société en déshérence. Pour aussi injustifiable que soit l'attentat islamiste individualiste, il est l'aboutissement aussi de cette simili « révolution technologique » qui, en vérité, détruit les rapports humains, favorise la solitude qui est le principal ferment de l'envie de tuer pour exister, facteur déterminant auparavant chez le nazi de base. Comme quoi la décadence capitaliste date d'hier.

La physiologie de l'islamisme c'est Trotski qui la définit parfaitement dès 1933 :

« Le fascisme a amené à la politique les bas-fonds de la société. Non seulement dans les maisons paysannes, mais aussi dans les gratte-ciel des villes vivent encore aujourd'hui, à côté du XX° siècle, le X° et le XII° siècles. Des centaines de millions de gens utilisent le courant électrique, sans cesser de croire à la force magique des gestes et des incantations. Le pape à Rome prêche à la radio sur le miracle de la transmutation de l'eau en vin. Les étoiles de cinéma se font dire la bonne aventure. Les aviateurs qui dirigent de merveilleuses mécaniques, créées par le génie de l'homme, portent des amulettes sous leur combinaison. Quelles réserves inépuisables d'obscurantisme, d'ignorance et de barbarie ! Le désespoir les a fait se dresser, le fascisme leur a donné un drapeau. Tout ce qu'un développement sans obstacle de la société aurait dû rejeter de l'organisme national, sous la forme d'excréments de la culture, est maintenant vomi : la civilisation capitaliste vomit une barbarie non digérée. Telle est la physiologie du national-socialisme ».

LA MYSTIFICATION DES RICHES CONTRE LES PAUVRES

La définition de la gauche aujourd'hui ne peut s'arrêter au qualificatif de bourgeois. Elle est un marais glauque où se mêle les eaux fétides d'un néo-stalinisme, incarné surtout par une morale féministe et sans humour, d'un libéralisme exhibitionniste suranné et une mixture du vieil anarchisme hippie mal digéré des années de jeunesses des derniers vieux barbons et de leurs progénitures. On peut déjà réfléchir au fait que la petite bourgeoisie politique a pris en otage la bourgeoisie depuis des années, via le PS, le PCF et la clique à Mélenchon, lui faisant perdre du temps sur le nucléaire, ignorant la gravité dans l'Eduque Naze, temporisant concernant la racaille islamiste, etc. (je développerai ultérieurement cette découverte constitutive de la décadence capitaliste, grâce en particulier à une plume de paon5.

Dans l'aile minable de cette bobocratie, les gauchistes anti-communistes ont inventé une formule qui n'existe ni dans le Manifeste communiste de 1848 ni dans les œuvres de Marx et Engels : « les frères de classe », reprise globalement par les sectes anarcho-ultra-gauches. La notion de frères étant utilisée essentiellement dans les religions, elle convenait aux idéalistes prêcheurs comme Weitling et aux bouddhistes post-68. La formule convient parfaitement à l'idéologie gauchiste devenue wokiste qui s'accommode à toutes les campagnes idéologiques bourgeoises, tout en postulant à une critique radicalement altermondialiste et « intersectionnelle » du système (où les vaches sont bien gardées, les féministes s'occupant du féminisme et les islamistes de l'islamisation du système) ; sans doute les linéaments de la « révolution technologique » et du refus du travail à la mode chez les cadres rassasiés, qui "refusent les travail" qui font rêver l'enchanteur Raoul Victor. La notion de « frères et soeurs » utilisée en particulier par le NPA pour les migrants en général et pour les électrices voilées permet de légitimer l'islamisme bon teint comme le radical (radical parce qu'il est armé n'est-ce pas comme les soldats du stalinisme vietnamien). Dans la nation et au front on était « tous frères », camarades « patriotes », terme remis à la mode depuis quelques années par la CGT et Mélenchon6, lequel ne s'adresse plus à ses fans comme à des « camarades » mais à « mes amis », comme n'importe quel politicien hâbleur en campagne promotionnelle. On ne peut plus parler sérieusement de question nationale (conçue comme libératoire ou émancipatrice) après la longue série des fausses décolonisations du tiers monde dans le temps, lesquelles ont empêché la création d'un prolétariat conscient ; il n'y a plus que de nouvelles constructions artificielles de l'impérialisme dominant (cf. l'Ukraine et l'Ecosse) ou, toutes aussi artificielles les diverses autonomies qui veulent devenir indépendantes (Catalogne, Ecosse, Pétaoutchistan, etc.).

Le nouveau chauvinisme « insoumis », qu'il se pare d'un néo-gaullisme désuet, de la défense des pauvres contre les riches, de Zemmour à Mélenchon, n'est que le kaléidoscope du populisme plan-plan. Le populisme va avec cet adjectif populaire qui ne voit que riches et pauvres, sans se soucier que tel ouvrier peut être plus riche qu'un bourgeois ou qu'un bourgeois puisse être plus conscient que certains ouvriers. Le populisme a en horreur les classes. Zemmour, avant de plaider pour la France raciste des campagnes, ne cesse de défendre les petits patrons car « il faut payer moins d'impôts » quand Mélenchon en appelle à « l'insurrection des pauvres » : plus creux cela ne s'invente pas.

Il me faut rappeler qu'une partie du NPA a rejoint le clan Mélenchon et n'a aucune honte à ressortir le joujou patriotique comme à soutenir le joujou catalan, la Palestine et l'islamisme. En 1891, Rémy de Gourmont  fît scandale avec ce joujou patriotisme:

« Le jour, pourtant viendra peut-être où l'on nous enverra à la frontière : nous irons, sans enthousiasme ; ce sera notre tour de nous faire tuer ; nous nous ferons tuer avec un réel déplaisir. « Mourir pour la patrie » ; nous chantons d'autres romances, nous cultivons un autre genre de poésie (…) S'il faut d'un mot dire nettement les choses, eh bien ! - Nous ne sommes pas patriotes » (Ed Pauvert, 1967).

Et c'est le flamboyant Octave Mirbeau qui le soutint :

« Aujourd'hui la presse est libre, mais à la condition qu'elle restera dans son strict rôle d'abrutissement public. On lui pardonne des écarts de langage, pourvu, comme dans la chanson de café-concert, que le petit couplet patriotique et final vienne pallier et moraliser les antérieures obscénités. On tolère qu'elle nous montre des derrières épanouis, des sexes en fureur ou en joie, encore faut-il que ce soit dans un rayonnement du drapeau tricolore. Soyons vulgaires, abjects ; remuons les sales passions et les ordures bêtes, mais restons patriotes. On peut voler, assassiner, calomnier, trahir, être une brute forcenée, un lâche brigand, cela n'est rien, si l'on organise du « boucan » dans les théâtres, si l'on insulte les femmes qui viennent d'Allemagne, si l'on vomit sur le génie des belles œuvres... ».

Si quelqu'un voit une différence avec notre morne époque wokiste et islamisée, qu'il m'écrive.


LE TRAVAIL C'EST PAS LA FAINEANTISE JOUISSIVE

« Je ne partage pas la proposition de garantie d’emploi, on va se couper du monde ouvrier, qui travaille dur ! » Fabien Roussel

« Le travail ne produit pas que des marchandises ; il se produit lui-même et produit l'ouvrier en tant que marchandise, et cela dans la mesure où il produit des marchandises en général ». Marx (1844)

Les députés ne travaillent pas et sont trop bien payés, c'est donc assez comique de les entendre parler du travail... des autres. La remarque de Roussel sur les assistés a fait florès. Les mêmes qui défendaient le même raisonnement par le passé (Mélenchon et le PS) l'ont dénoncé comme un féal de la droite, qui reprend un refrain d'extrême droite par démagogie électoraliste. Dans son programme présidentiel, Jean-Luc Mélenchon proposait démagogiquement une garantie d’emploi, rémunérée au SMIC par l’Etat dans les secteurs de la transition écologique ou du social pour tout chômeur de longue durée volontaire.... (d'où la saillie de sa collègue Sardine Ruisseau sur un droit à la paresse irresponsable, totalement étranger à l'humour de Lafargue). Toute une tartufferie qui accompagne et renforce la mode de mépriser le travail (surtout manuel) et qui fait ultra révolutionnaire comme s'en extasie l'enchanteur Raoul Victor.

Or, foin du démagogue populiste Mélenchon, le capitalisme ne veut PAS du plein emploi, et il tournerait plus vite casaque que son idole Mitterrand en 1983 s'il parvenait par chance à obtenir une place de premier commis d'Etat.

François Ruffin, qui avait lui-même lancé le débat en rapportant avoir entendu, dans sa circonscription de la Somme, des critiques sur la gauche au sujet de l’assistanat, a néanmoins condamné les déclarations de Fabien Roussel. « Opposer “la France qui bosse’ à ‘la France des allocs’, ce n’est pas le combat de la gauche, ce ne sont pas mes mots », a tweeté le fondateur du journal Fakir. Avant d’ajouter : « Les assistés sont là-haut, gavés de milliards par Macron : c’est notre travail politique quotidien que d’unir le bas contre le haut. 

Puis Roussel a fait une mise au point où il semble s'aligner sur les mêmes garanties utopiques du bateleur de foire Mélenchon :

« Le chômage tue. Les allocations, le chômage et le capitalisme entretiennent un système qui repose sur des revenus de substitution qui permettent de faire pression sur le travail, les conditions de travail et les salaires ». Il a estimé que "l'ambition" que doit avoir la gauche pour le pays est de "garantir à chacun de trouver sa place dans la société par le travail, une formation et un salaire".

Oui l'assistanat est un problème. Un problème qui révèle d'abord l'incapacité du capitalisme à développer la société, puis une méthode de charité pour limiter l'explosion du chômage, et enfin aussi un moyen de diviser et atomiser la vie ouvrière.

Oui, il y a une classe ouvrière qui travaille pour payer des allocations à ceux qui ne travaillent pas ou qui ne veulent pas ou plus travailler, et des migrants qui débarquent et ont besoin d'être aidés dans l'attente d'un emploi qui ne viendra peut-être jamais. L’assistanat est un paravent et un pare-feu. Et il y a aussi la réputation d'assistanat française et de "sécurité" sociale qui attire les pauvres du tiers-monde dont les frères Fassin sont les plénipotentiaires terroristes contre "l'occidentalo-centrisme". On bat en brêche un colonialisme éternel pour faire oublier que le capitalisme pouvait tout aussi bien développer industriellement l'Afrique et qu'il ne reste plus qu'à accueillir toute la misère du monde.

Il faut être en milieu ouvrier, sans généraliser, pour constater que dans la misère il y a une misère plus grande encore et plus choquante de ces assistés ; non leur pauvreté ou saleté, mais un sentiment d'étrangeté face à des attitudes qui méprisent ceux qui travaillent « pour rien », qui ont tous les droits auprès des services sociaux, qui traitent comme moins que rien les ouvriers qui viennent réparer leur logement ou livrer. (je l'ai vu et entendu) ; où la frontière entre trafic de drogue et larçins quotidiens est effacée quand la sécurité civile n'existe plus. Autour de la classe ouvrière pauvre des banlieues existe un lumpen sur lequel la gauche bobo se pince le nez et crie au racisme dès qu'on s'étonne de la concentration de certaines populations ou de la propagation d'une culture saharienne, même si le sable ne leur souffle pas dans les yeux. Faudrait-il laisser la lucidité à la seule extrême droite parce qu'il est interdit de penser par le bobo-stalinisme?

Une bonne partie de la population reléguée dans les barres en béton est de plus en plus constituée aussi d'immigrés récents qui ne se pensent pas comme ouvriers, ne se sentent pas plus de gauche que de droite. Elle n'est pas la clientèle de Mélenchon qui recrute surtout les petits bourgeois de toutes les classes. Elle pencherait plutôt pour le vote d'extrême droite. Enfin elle se moque de l'empathie de l'organe de gauche qui vend des voitures haut de gamme à ses lecteurs cadres. L'OBS a pris la défense des « allocataires » en tout bien tout honneur  car «L’assistance ne s’oppose pas au travail », ce qui dans l'abstrait est juste. Mais les Paugam et cie ne vivent pas dans ces banlieues. On voit l'énorme différence avec les années 1950 et 1960 où il n'y avait personne dans les rues quand la journée de travail occupait toutes les forces vives. Aujourd'hui, les parkings des supermarchés restent pleins toute la journée. Des hommes et des femmes de tout âge circulent comme si on était en weekend. Le questionnement n'est pas seulement chez les ouvriers mais aussi chez les cadres qui en ont marre de payer des impôts pour tout le monde. Le journal des cadres friqués l'OBS ne craint pas de complexifier la situation, même en celant certaines vérités :

« Le discours sur la « gauche des allocs » occulte par ailleurs la réalité du marché du travail aux franges de l’assistance. La frontière entre le travail et l’assistance est devenue poreuse du fait de la multiplication des emplois précaires qui ne permettent pas toujours à celles et ceux qui les exercent d’éviter la pauvreté. Depuis le début des années 2000, plusieurs dispositifs successifs ont contribué à brouiller cette frontière : la prime pour l’emploi en 2001, le principe du RSA adopté en 2008 permettant de cumuler un revenu d’activité et un revenu d’assistance, la prime d’activité en 2016… Autant de mesures destinées, soit à venir en aide aux travailleurs pauvres, soit à encourager les allocataires sociaux à travailler à temps très partiel. Elles contribuent ainsi à créer une catégorie mouvante et incertaine de salariés précaires assistés. La circulation entre la sphère de l’assistance et celle du travail est aujourd’hui plus complexe que ne semble l’admettre Fabien Roussel ».

C'est bien le raisonnement très spéculatif de genre député "socialiste", on décrit une situation "complexe" pour mieux la complexifier tout en vendant les mesures d'assistance sans critiquer cette même assistance qui est foutage de gueule et défense du capitalisme défaillant. Puis l'OBS en rajoute une couche en prétendant s'appuyer sur le gentil humoriste Lafargue, lui empruntant ses citations les plus dérisoires mais ridicules volontairement: "Le prolétariat, trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s’est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment". La principale revue des bobos, qui invoque au passage le pitre Benoît Hamon, ne se rend pas compte combien elle est ridicule...sans le savoir, car ce qui compte c'est faire plaisir aux bobos qui méprisent le prolétariat.

Fabien Roussel peut bien vendre lui la vertu du travail salarié comme ses pères staliniens, mais toute la coterie mélenchonienne enchanteresse qui vante l'assistanat amélioré est encore plus irresponsable. En milieu ouvrier on vomit depuis toujours les riches glandeurs, mais ce n'est pas visible au quotidien. Ce qui est visible par contre pour « ceux d'en bas », c'est qu'il leur semble n'être plus qu'une minorité à travailler et qu'ils ont affaire en effet à un lumpen qui parade ou se moque, appuyé par une intelligentsia qui n'est pas dans le besoin et veut enchanter un monde qui éclate de toute part. Les services sociaux des mairies de la gauche bobo, qui se croient supérieurs et possédants du tonneau des Danaïdes, regorgent de demandes d'assistances et dans ce domaine la concurrence fait rage, des ouvriers français qui font la queue au milieu de gens qui ne sont ni d'Auvergne ni du Poitou, sont interdits de penser qu'il y a quelque chose qui cloche au royaume du Danemark.

LE RETOUR DES GUIGNOLS

Pourquoi la gauche n’est-elle plus perçue comme le camp du « travail » mais comme celui des « assistés » ? Question de journaliste cucul-la-praline; la gauche est surtout perçue comme bourgeoise et foutage de gueule. Dans son dernier ouvrage « Je vous écris du front de la Somme », le Ruffin tire son bilan de la séquence politique passée, où le vote pour le Rassemblement national continue de progresser au cœur des anciens bastions rouges et dans les zones « hors-métropole ». Partant des interactions et des anecdotes recueillies lors de sa campagne des élections législatives, le fringuant député de la Somme partage son analyse de l’éloignement historique entre la gauche et le travail (la formule est risible, elle peut servir à un syllogisme : « toute la gauche n'est pas pour le travail, or le travail n'est pas à gauche, donc la gauche ne travaille pas ».

L'ouvrage du petit Kiki d'Amiens paraît peu ordinaire par rapport au discours bienheureux « pas de vague » de la gauche rétro, il constitue, dit un journaliste admiratif ou un pisse-copie de la maison d'édition : « l’esquisse d’une voie pour que la gauche renoue avec le projet d’une émancipation collective et individuelle par le travail et que la France retrouve un dessein commun ». Extraits de l'oeuvre d'art de cet autre faux-cul au titre très patriotique, mais assaisonnée de vérités pas bonnes à dire parmi la gauche caviar et bobo, ni dans ce milieu ultra-gauche si bien nommé :

« C’est que la mondialisation a tracé comme un fil à couper le beurre entre vainqueurs et vaincus : tandis que le chômage stagnait chez les CSP+, il était multiplié par quatre chez les ouvriers non qualifiés, dont les revenus plongeaient (-5 % entre 1984 et 1994). Les ressources des ménages employés ne bougeaient pas (0 %). Les cadres, eux, ne connaissaient pas la même austérité (+13,2 %). Quand les professions libérales ramassaient discrètement le pactole (+38,7 %).

Les enseignants, les cadres, la fonction publique, les journalistes, les parlementaires, eux ne furent guère frappés, leurs enfants ne furent pas en première ligne. Aussi ne sont-ils pas, ou pas forcément, les partisans acharnés d’une « mondialisation heureuse ». Néanmoins, ils la tolèrent, ils laissent faire, ils l’habillent de « valeurs », de « multiculturalisme », d’ « ouverture à l’autre », voire pointent l’esprit étriqué, xénophobe, des prolétaires. C’est le « passivisme des éduqués », comme le nomme Emmanuel Todd »7. Et avec cet « inconscient inégalitaire », au fond, jamais prononcé mais bien présent : l’ordre mondial broie les plus fragiles ? On s’apitoie, certes, mais sans agir. C’est de leur faute, au fond. Ils l’ont mérité. Ils n’avaient qu’à mieux étudier, mieux se former. La gauche raisonnable, de gouvernement, a mené une politique économique, commerciale, qui a détruit le monde ouvrier ! Qui a laminé sa base sociale ! D’où ma bataille, et depuis un bail, pour du protectionnisme. D’où ma lutte, au sein de la gauche, de la bonne gauche, pour qui une taxe à 17 % sur les pneus importés de Vietnam relèveraient quasiment du « racisme anti-asiatique », pour qui ce serait « monter les peuples les uns contre les autres », etc. D’où mon combat pour que cette « folie », la mondialisation, soit bridée, régulée, entravée ».

Chimère l'assistanat ?

« Au porte-à-porte, sans cesse, nous sommes renvoyés à cette « injustice »-là, au voisin qui ne fait rien, au jeune qui ne se lève pas, aux « cassos » qui ne se lavent pas. Ces supposés profiteurs du système. Et nos bons citoyens qui paient pour tout ça, pour ces paresseux, suggèrent, à leur tour, de « se mettre au chômage », « de ne plus rien glander », « puisque c’est comme ça ». C’est un écœurement puissant, quotidien, que suscitent ces « profiteurs du système ». Opposer « la France qui bosse » à « la France des allocs », ce n’est pas le combat de la gauche, ce ne sont pas mes mots. Les assistés sont là-haut, gavés de milliards par Macron : c’est notre travail politique quotidien que d'unir le bas contre le haut ».

Ce n'est pas son combat mais c'est une réalité non pas de simple division de classe mais d'un prolétariat entouré de couches de lumpen et de petits bourgeois en guenille, désaxés et violents qui permettent à l'Etat de faire croire que le salut ne réside que dans une plus grande présence de la police !

Si les rigolos de la Nupes avaient lu Marx, ils sauraient que ce sont les producteurs qui assurent le nécessaire à la société et dont la plus-value du travail est confisquée par les dominants, à savoir aujourd'hui la finance. Cette finance distribue un peu de cette plus value au peuple non productif pour éviter les troubles. Les producteurs, paysans ouvriers, travailleurs du tiers monde valent mieux que les assistés.

Les managers eux-mêmes tombent malades du travail, priés de se donner corps et âme à leur organisation, de ne jamais se laisser aller, et de « performer » sans cesse, tels des Sisyphe des temps modernes. Les statistiques produites récemment par la Dares sur les conditions de travail confirment le diagnostic partagé par tous ceux qui connaissent le travail et ses souffrances. Les travaux de Christophe Dejours ont, notamment, montré la souffrance de ceux qui ont à faire souffrir les autres, de toutes celles et de tous ceux qui souffrent de leur impuissance dans un système qui s'emballe (Souffrance en France est disponible en poche, dans la collection « Points » du Seuil, depuis 2014). Dépressions, burn-out et autres pathologies sont en train de se développer dans les organisations du travail. Ces dernières en ont pris conscience et montent des cellules de prévention des risques psychosociaux pour faire entrer la souffrance humaine dans un calcul économique et lutter contre l'absentéisme qui coûte cher. Sans oublier que ceux qui continuent à venir au travail vouent aux gémonies ces charmants collègues adeptes de droit à la parsse bobo, et champions de l'assistanat, une race d'assistés qui se fiche de toute solidarité au nom du dégoût du travail et du capitalisme...

Marx a été le premier à souligner l'aliénation du travail (sous sa forme DANS le capitalisme) mais il a toujours défendu le travail comme constitutif de l'espèce humaine et réalisation de soi.(tu bouffes comment connard si plus personne ne produit?). Lafargue est bien gentil de s'être appuyé sur la nécessaire diminution du temps de travail, mais ce n'est pas un hasard si Marx le considérait comme un brave anarchiste. Le problème n'est pas le travail mais l'exploitation du travail.

Les bobos s'approprient le gentil Lafargue, libérés dans leur jouissance de bosser « à la maison » pendant le covid ; ils ne font qu'exalter l'absence de lien social que représente pourtant le travail informatique dans sa cuisine sous la bénédiction de la « révolution informatique ».





NOTES


1 La «valeur travail» est-elle de droite ou de gauche ? Interrogé à ce sujet ce vendredi matin sur Sud Radio, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez louvoie : «je n'entre pas dans ce genre de considération». Mais le débat fait rage à gauche. Sandrine Rousseau a déclaré cette semaine que le travail était «quand même une valeur de droite», en réponse à la défense de cette même valeur par le communiste Fabien Roussel. Pour Sandrine Rousseau, par ailleurs, il est juste de réclamer un «droit à la paresse», par le biais des allocations-chômage. Le problème n'est ni de droite ni de gauche, c'est l'exploitation du travail... qui donne envie de paresser au travail.

2Robin Goodfellow s'en est bien moqué : https://www.robingoodfellow.info/pagesfr/rubriques/Raoul_Victor_Consultants.htm

Quelques rares allusions à cette nouvelle fabulation pacifiste et anti-marxiste furent le fait de l'ami Marcel, féroce contre les facéties du groupe CWO, avant qu'il ne vire sa cutie pour fonder Controverses Belgique, où règne le même pacifisme révisionniste : https://fr.internationalism.org/rint128/economie_baisse_tendancielle_taux_profit_reponse_CWO.htm

3Qu'est-ce que le terrorisme individuel ? https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/2018-02-05/quest-ce-que-le-terrorisme-individuel-44bf5556-e306-4cbc-8bc1-13cda13ffad9 Suit une bande dessinée qui s'efforce d'expliciter le terrorisme islamique, mais insuffisamment selon moi.

5N'importe quel petit bourgeois enragé ne pouvait devenir Hitler, mais une partie d'Hitler est contenue dans chaque petit bourgeois enragé. La croissance rapide du capitalisme allemand avant la guerre ne signifia nullement la disparition pure et simple des classes intermédiaires ; en ruinant certaines couches de la petite bourgeoisie, il en créait de nouvelles : les artisans et les boutiquiers autour des usines, les techniciens et les administrateurs à l'intérieur des usines. Mais en se maintenant et même en se développant - elles représentent un peu moins de la moitié du peuple allemand - les classes intermédiaires se privaient de leur dernière parcelle d'indépendance, vivaient à la périphérie de la grande industrie et du système bancaire et se nourrissaient des miettes qui tombaient de la table des trusts monopolistes et des cartels, et des aumônes idéologiques de leurs théoriciens et politiciens traditionnels.

La nation d'Hitler est l'ombre mythique de la petite bourgeoisie elle-même, son rêve pathétique d'un royaume millénaire sur terre.

L'individu et la classe - le libéralisme et le marxisme - voilà le mal. La nation c'est le bien. Mais cette philosophie se change en son contraire au seuil de la propriété. Le salut est uniquement dans la propriété individuelle. L'idée de propriété nationale est une engeance du bolchevisme. Tout en divinisant la nation, le petit bourgeois ne veut rien lui donner. Au contraire, il attend que la nation lui distribue la propriété et le protège de l'ouvrier et de l'huissier. Malheureusement, le III° Reich ne donnera rien au petit bourgeois, si ce n'est de nouveaux impôts.

le particularisme des " terres " allemandes, qui s'appuyait sur les particularités de la petite bourgeoisie, a fait place nette pour le centralisme policier capitaliste. Chaque succès de la politique intérieure et extérieure du national-fascisme marquera inévitablement la poursuite de l'étouffement du petit capital par le grand. Trotski 1933


samedi 10 septembre 2022

Après la mort de la reine, le royaume désuni...



« Votre devise : je doute de tout »

Marx (réponse au questionnaire de sa fille)

« Avoir une monarchie à côté, c’est un peu comme avoir un voisin qui aime vraiment les clowns et qui a recouvert sa maison de peintures murales de clowns ». Patrick Freyne (écrivain irlandais)

On s'y attendait à ces funérailles surexposées, obcènes de courbettes aux derniers potiches de la noblesse parasite. On s'y attendait à ces condoléances de tous les brigands impérialistes (Poutine est resté sobre). Mais la joie a éclaté ailleurs.

     Le jeudi 8 septembre, ce ne sont pas les cloches qui ont sonné en Irlande du nord mais plutôt les klaxons. L'annonce de la mort de la reine d’Angleterre fût vécue comme une fête, à Derry en particulier ; à l'endroit même du « bloody sunday » où en 1972, l'armée britannique (occupante) avait tué quatorze personnes Scènes de liesse aussi à Dublin, au cours du match de la Ligue Euopa, avec le chant détourné du groupe américain KC&the Sunshine Band : « Lizzy in a box » (= Lizzy dans son cercueil).

     La presse mondiale déférente n'a pas répercuté non plus des réactions similaires des peuples des Dominions, qui ne sont pas restés privés de mémoire. La gauche bobo pro-US ne cesse de reprocher à la bourgeoisie française son passé colonial, mais la britannique la surpasse jusqu'à nos jours, avec un racisme récurrent et non déguisé. Les richesses engrangées par la famille royale parasitaire proviennent en grande partie de l’esclavagisme issu du commerce triangulaire durant plusieurs siècles. Tout comme la construction ou la rénovation de certains bâtiments royaux grâce à l’argent de la traite négrière, à l’instar du Palais de Kensington à Londres, la résidence officielle du prince William et de sa femme Kate. Un objet de scandale a rappelé récemment l'hypocrisie typiquement british. Sur un terrain de football situé dans le quartier de Kingston, ce deux membres de la famille royale avaient suscité l'indignation après qu’une image les montrant en train de serrer des mains à des noirs à travers un grillage eût été publiée. Alors même que la visite de Kate et William était tournée autour de l’idée de reconnaissance du passé esclavagiste de l’Empire britannique et du désir d’émancipation vis-à-vis de la couronne britannique.

Un désir d'émancipation qui, à la fois va être le principal souci de la bourgeoisie anglaise mais en même temps une arme essentielle contre la classe ouvrière, et pas seulement les syndicats comme le croit le CCI, exagérément enthousiaste sur les possibilités offertes aux nombreuses grèves pour l'heure tétanisées par la funéraille royale. Comme en Ukraine, ou ailleurs en Europe, la bourgeoisie va se servir à fond de la fibre nationaliste pour « garantir l'unité du pays ».

Australie, Nouvelle-Zélande, Jamaïque, Belize, Grenade... vont ruer dans les brancards (Elisabeth aimait beaucoup les chevaux mais ils vont hennir désormais!). Une quinzaine de pays dans le monde restent des monarchies constitutionnelles rattachées à l'Angleterre, qui ont pour dirigeant désormais du petit et vieux Charles IIII, après plus de 70 ans de règne de la potiche déguisée Elizabeth II. L'Angleterre a cédé la domination du monde à l'impérialisme US depuis 1945, donc sa domination des dominions n'en a plus été que relative. Dans le contexte actuel de pré-guerre mondiale, les concurrents russes et chinois ne peuvent que se réjouir de l'avancée par un royaume désuni.

     Malgré cet élément supplémentaire du chaos grandissant, la bourgeoise anglais, qui reste la plus intelligente du monde, comme Marx l'avait constaté intra muros, est capable de jouer des situations les plus paradoxales. La crise politique, ne date pas d'hier, avec un système parlementaire à bout de souffle. Comme en France, le système bipartite (droite/gauche) si efficace pendant les trente glorieuse quand a tourné au face-à-face stérile entre deux vieux partis qui radotent et délirent finalement au même niveau de pâquetttes que les clans des deux M en France. Même avec la farce du Brexit, la classe ouvrière en particulier comporte désormais autant d'abstentionnistes qu'en France. Aucun clan bourgeois n'apparaît crédible pour l'avenir de la société.

Liz Truss (trust?) n'apparaît, malgré son exhibition avec les mêmes chemises que feu Thatcher, que comme un doublon du clown Johnson. À l’arrivée au pouvoir de Liz Truss, la livre sterling chutait à son plus bas niveau face au dollar depuis 1985. «Le Royaume-Uni ressemble de plus en plus à une économie émergente», a déclré Christopher Dembik, économiste de Saxo Bank. Les échanges avec l’Union européenne, son premier partenaire commercial, ont plongé d’environ 15%. L’investissement flanche, la productivité stagne. Les pénuries de main-d’œuvre, faute de l’abondante réserve des immigrés européens qui a disparu, contribuent à exacerber l’inflation (10,1% en août), un peu plus forte que dans la zone euro. Celle-ci qui pourrait atteindre 18% voire 22% l’an prochain, selon les prévisions d’économistes. De plus une large partie de la bourgeoisie ne veut plus de l'immigration extra-européenne, comme l'avait manifesté sans scrupules Boris Johnson.

Le gouvernement britannique souhaite évidemment réduire le nombre de sans-papiers présents sur son territoire, l'accord signé avec l'Etat rwandais a également pour but de dissuader ceux qui souhaiteraient venir dans le futur. "S'ils empruntent cette route, avait expliqué en début d'années Boris Johnson, s'ils traversent illégalement la Manche sur ces bateaux, ils risquent de se retrouvent non pas au Royaume-Uni mais au Rwanda". Cette mesure, déjà proposée à la veille de son élevction, était évidemment destinée à la classe ouvrière qui, comme en France, est choquée de ces « arrivages »alors que chômage et misère se généralisent ici aussi. Tout porte à croire que Lizzy Trust n'y changera rien.

DES PARALLELES HISTORIQUES TROUBLANTS

Autant la situation actuelle de pré-guerre mondiale et de probable accident nucléaire, fait penser à la période de non-intervention au moment de la guerre d'Espagne, autant, avec ses différences comme je l'ai souligné dans mon article précédent, la comparaison avec l'immigration irlandaise de naguère, nous renvoie aux analyses du génial Marx.

     Dans une fameuse lettre Marx revenait sur l’importance de l’Irlande pour l’aristocratie et la bourgeoisie britannique, non seulement du point de vue des privilèges économiques qu’ils en tiraient mais aussi du rôle que l’oppression des irlandais jouait dans la division de la classe ouvrière en Grande-Bretagne. Selon lui, le « renversement de l’aristocratie anglaise en Irlande aurait pour conséquence nécessaire son renversement en Angleterre, de sorte que nous aurions les conditions préalables à une révolution prolétarienne en Angleterre ». On voit mal aujourd'hui comment un renversement de l'Etat rwandais !

Marx voyait donc dans la question nationale irlandaise un préalable de la révolution prolétarienne dans le pays capitaliste le plus développé de l’époque. C’est pour cela qu’il considérait fondamental que l’Internationale consacre une spéciale attention à la lutte contre l’oppression du peuple irlandais et qu’elle fasse un travail de propagande et d’éducation de la classe ouvrière anglaise sur cette question. Sur cette question, avec un raisonnement qui nous paraît alambiqué et faux, Marx a induit en erreur ses partisans trotskiens en particulier ; car, autant la question nationale était liée au XIXème à l'émancipation de classe, autant elle est devenue une fourberie des divers camps impérialistes.

Marx constatait par contre dans sa lettre un obstacle (qui s'est pérennisé hélas) la division de la classe ouvrière de l'époque : comment les préjugés contre les irlandais de la part des ouvriers anglais finissaient par renforcer leur propre oppression.

Marx ne considérait pas que la vie commune d’ouvriers de différentes nationalités dans le cadre du même Etat signifiait mécaniquement leur unité. Marx était profondément internationaliste, il considérait l’unité des ouvriers du monde entier indispensable, sans la croire automatique. Pourtant il invente pour l'Internationale un concept géopolitique jamais vérifié et faux (on n'a jamais vu un pays sous-développé enclancher la révolution dans une puissance industrielle... sauf en Russie 1917) concernant la question Irlandaise : « Étant la métropole du capital et dominant jusqu’ici le marché mondial, l’Angleterre est pour l’heure le pays le plus important pour la révolution ouvrière ; qui plus est, c’est le seul où les conditions matérielles de cette révolution soient développées jusqu’à un certain degré de maturité. En conséquence, la principale raison d’être de l’Association internationale des travailleurs est de hâter le déclenchement de la révolution sociale en Angleterre. La seule façon d’accélérer ce processus, c’est de rendre l’Irlande indépendante ».

Par contre, toujours dans cette même lettre, Marx constate justement un état des lieux déplorable dans la classe ouvrière de ce pays dit « le plus important pour la révolution ouvrière » :

     « Ce qui est primordial, c’est que chaque centre industriel et commercial d’Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L’ouvrier anglais moyen déteste l’ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l’ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l’Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L’Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l’ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande ».

Constat navrant mais réel, et, me direz-vous, comme la triste complicité de la classe ouvrière russe avec Poutine. Lors de plusieurs séjours en Angleterre depuis les années 1970, j'ai pu constater que le mépris vis à vis des irlandais était toujours vivace, alors pour les migrants... je vous dis pas.

Puis Marx va au fond des choses :

« Cet antagonisme est artificiellement entretenu et développé par la presse, le clergé et les revues satiriques, bref par tous les moyens dont disposent les classes dominantes. Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret du maintien au pouvoir de la classe capitaliste, et celle-ci en est parfaitement consciente ».

Ce passage contient d'abord une erreur. L'antagonisme est présent dans la classe ouvrière bien avant que la propagande bourgeoise ne s'en saisisse. Ensuite Marx, contrairement à ses adorateurs religieux ne croit pas la classe ouvrière infaillible ni perpétuellement menaçante, il note cette impuissance de la classe ouvrière, sans ajouter « du fait de sa propre division » et avec l'idée simpliste qu'il ne s'agirait que d'une simple manipulation des puissants. Marx est parfois d'une naïveté confondante.

La période post-Elisabeth II est évidemment complètement étrangère aux supputations loufoques de Marx, de plus avec une immigration qui ne se considère pas comme membre de la classe ouvrière et arrive avec dans ses bagages le folklore islamique. L'argument de la crise économique éveilleuse de conscience de classe a de fortes chances d'être amoindrie par un nationalisme revivifié de toutes parts. La volonté de réarmement à outrance des bourgeoisies anglaise et française, et sous prétexte d'offrir « des emplois » viendra aussi adouber ce nationalisme, s'appuyant sur les massacres en Ukraine.

En Irlande du Nord, le Sinn Féin catholique, républicain, partisan de la réunification avec la République d’Irlande, a remporté les élections locales de mai dernier. Même au pays de Galles, on conteste la suprématie de l’Angleterre, qui concentre 85% de la population et la part du lion des richesses. La tournée que Charles III doit entreprendre très rapidement à travers les quatre nations pour se faire adouber par ses sujets n’est donc pas une simple obligation protocolaire ni assurée de limiter le chaos.

«La succession à la tête de la monarchie sera une période très délicate. Les plaques tectoniques du Royaume-Uni sont en train de s’écarter. Et ce n’est pas en raison du nationalisme écossais, irlandais ou gallois, mais en réaction à un nationalisme anglais», analyse Gavin Esler, chancelier de l’université du Kent, auteur du livre How Britain Ends.





lundi 5 septembre 2022

COMMENT SE DIFFUSAIENT LES IDEES SOCIALISTES NAGUERE ?

 

Par Georges Haupt (Emigration et diffusion des idées socialistes, l'exemple d'Anna Kuliscioff, 1978)

« Nous nous battons contre Franco mais nous nous battons aussi contre Moscou... si tu te fais enrôler dans la Brigada, faudra pas les laisser se battre contre nous. Ils voudraient instaurer la dictature de la police secrète, tout comme a fait Franco. Nous avons à nous battre sur deux fronts pour protéger notre révolution ».

John Dos Passos (in Libertad de Dan Franck, livre de poche en 2004, fabuleux ouvrage que tout jeune révolutionnaire devrait avoir lu pour comprendre les années trente)

« La musique était destinée à remplacer la religion »

Peter Townshend (compositeur du groupe The who)

Introduction :

L'anticapitalisme woke et l'immigrationnisme des islamo-gauchistes s'assoient évidemment sur toute réelle conception communiste pour changer le monde, sous le discours patelin et simpliste d'un Mélenchon racoleur d'étudiants bobos avec sa « créolisation » d'un marxisme de bistroquet. Remarquons au passage que notre picrocholin milieu maximaliste répugne à user du vocable islamo-gauchiste ; par peur de reprendre un concept qui serait d'extrême droite ? Ou pour ne pas s'attirer l'ire de leurs rivaux gauchistes ?

On s'en fout. Chaque jour ces cuistres valident eux-mêmes ce qualificatif. Pour le prouver qu'il me suffise d'évoquer la non expulsion rocambolesque du curé musulman Iqioussen. Nos gauchistes vedettes ne soutiennent bien sûr pas les crimes terroristes (peut-être en privé comme hier leurs pères soutenaient les attentats du FLN). Non il y va de la subtilité électoraliste, et sous couvert présumé d'une présumée solidarité internationaliste. Membre du cartel mélenchonien, David Guiraud dénigra quant à lui cette décision du Conseil d'État, qui «contredit» celle du tribunal administratif, et «ouvre grand la porte aux expulsions arbitraires». Le 31 juillet, cet élu LFI publiait un communiqué estimant que cette expulsion équivalait à «imposer la double peine en France», dénonçant des «décisions arbitraires et antidémocratiques» et des «procédures douteuses» qui mettraient en danger l'État de droit. Les déclarations de cet élu provincial loin de la clique du gourou, a entraîné une rectification aussi confuse d'un bras droit du gourou sur le mode personnel qu'affecte désormais toutes les sectes politiques bourgeoises : ««Je ne soutiens pas les idées de M. Iquioussen, a-t-il assuré. Mais même le pire des individus dans notre pays est un sujet de droit.» Précisant son propos, Alexis Corbière a déclaré que, «quand il tient des propos (homophobes, etc.) [Iquioussen] devrait être condamné par la loi française».

Selon l'Insoumis, la procédure lancée contre l'imam est «une mise en scène politique». «La justice a été inexistante, insignifiante, il n'a jamais été condamné, mais d'un seul coup, pour des popos tenus dix ans auparavant, on organise [son expulsion]», a-t-il estimé, pointant du doigt la décision du ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin. 

La mise en scène est des deux côtés, mais le soutien critique est tout à fait la manière islamo-gauchiste, clin d'oeil évidemment aux nombreux électeurs musulmans créchant dans les « territoires perdus de la République ». Les plus minables restent les rigolos du NPA qui se sont joints à la ridicule manif contre l'expulsion du curé musulman, au demeurant propagateur de haine depuis belle lurette.

Cet aparté fait, il me faut prolonger ici cette caricature de solidarité « internationaliste », au nom de cet étrange « état de droit » bourgeois, pour répéter mon souci depuis longtemps : l'immigration n'est plus un vecteur de socialisme et ne l'a pas souvent été aussi, comme le rappelle Haupt. Il s'agit plus aujourd'hui qu'hier d'une fuite massive de populations face à la misère et aux guerres, et de populations qui ne sont plus blanches ni chrétiennes, avec une culture et des modes de vie différents : rien en soi de scandaleux sauf que le blocage de la décadence capitaliste fige toute modernisation de ces populations (terme que je préfère à intégration). Un exemple montre la bizarrerie et l'incongruité d'une équipe de foot constituée uniquement de joueurs noirs ; ce simple constat peut me valoir l'accusation de racisme par Sardine Ruisseau (et je l'emmerde) ; ce qui fait que malgré la suppression imbécile du mot race dans la constitution par Hollande, le racisme a plus encore le vent en poupe, comme le machisme avec la prétendue parité féministe... Sans oublier la dimension de scandale sexuel (inévitable pour des hommes privés de femmes) que la gauche bobo fait mine d'oublier, comme l'affaire Rochdale en Angleterre et les agressions sexuelles à Cologne en 2015 ; sans oublier les attentats de masse non commis par des danois. 

La question de l'immigration, désormais quotidiennement  liée à l'idéologie islamiste, est devenue une lourde question, qui dépasse les clichés d'antan et sert plus à faire peur et à réclamer une meilleure « sécurité » de la part de l'Etat bourgeois ; il faut être cons comme les électeurs des Nupes pour dénoncer le vote d'extrême droite des ouvriers peu sensibles à cet internationalisme transportant violeurs et futurs assistés sociaux. Par ailleurs, la grande majorité honnête qui peuple nos cuisines de restaurant, garages et chantiers du bâtiment, ne parleront jamais notre langue, restent quelques mois et retournent au pays sans même avoir fait jamais grève contrairement aux fabuleux ouvriers italiens et polonais d'avant guerre. De plus, en majorité ils restent porteurs de l'idéologie islamiste (grand bien leur fasse) mais ce mode de vie, obligeant les femmes à se voiler et à subir des règles alimentaires arriérées, n'est pas de nature à homogénéiser le prolétariat moderne dans toute sa diversité. Avec l'apparition du christianisme on pouvait tous manger à la même table... Enfin aucun média ne pose la question qui tue: pourquoi cette épidémie de terrorisme "individuel", qu'est-ce qui explique que ducon croyant décide de lui-même (donc même hors de sa secte religieuse) de tuer pour "venger" irrationnellement le prophète? (cf. concernant la petite Mila et Rushdie, dont on n'entend plus parler ni ne s'inquiète sur son état de santé): la connerie pure ou l'individualisme tueur exacerbé par la pourriture de l'esprit capitaliste? Cet individualisme qui m'assure que j'ai tous les droits même de tuer mon prochain? 

Les bourgeois bobos sont les plus cyniques, plus des ennemis du genre humain que l'extrême droite dérisoire, ils ne sont pas gênés dans leur sommeil que tant de personnes, journalistes ou personnes ordinaires doivent vivre en permanence sous protection policière. Ces fascistes de gauche pensent même que c'est bien fait, c'est de leur faute pour avoir "blasphémé" (obsession sémantique de l'arriération religeuse) et que cela reste du domaine des faits divers! De même ils font table rase, oubli facile, des massacres successifs, Charlie, Nice, Samuel Paty... La persécution généralisée sur internet avec menaces de mort systématiques, comme le pullulement de sites escrocs, ne gêne ni la police ni l'Etat qui ne font rien alors qu'il suffirait de fermer internet ou de bloquer tout connard islamiste ou non par des moyens sophistiqués qui restent réservés à notre flicage généralisé (comme par exemple le projet de nous placer une puce électronique sous la peau, chose inimaginable même pour Orwell).

On oublie de souligner enfin que c'est l'Etat bourgeois qui encourage l'officialisation de cette religion de haine (qui s'appuie sur l'individualisme bourgeois) bien plus efficace pour diviser les ouvriers que la CGT.

Sauf les bobos, personne ne se voile les yeux sur la place prise par l'idéologie islamiste en banlieue qui même si elle est « comprise » par la CGT et les démagogues de LFI, enfonce un coin dans le dos du prolétariat. Il ne faut surtout pas dénoncer cette idéologie de haine et de communautarisme réactionnaire pour échapper à l'invention terroriste du terme islamophobie.

Or, tout le mouvement ouvrier, à des degrés divers, depuis deux siècles s'est battu, un temps aux côtés des républicains, pour la destruction de tout Etat religieux ou Etat qui soutient les religions, comme celui de Macron, celui de Mélenchon et celui de tous les Etats terroristes dirigés par l'islam politique. Vu la domination de cet islam sur des millions d'hommes avec la soumission de leurs femmes, on n'est pas près de voir une révolution prolétarienne ou révolution tout court ; sans oublier l'inertie nationaliste du prolétariat russe.

Mais revenons à l'immigration à proprement parler. Elle n'est plus une migration au sens d'émigration du XIXème au début du XXème siècle, encore moins porteuse de l'idée socialiste ou communiste. De plus elle est totalement instrumentalisée par les Etats impérialistes, à plusieurs niveaux que je n'ai pas le temps de sérier ici. Un texte vient de nous être rendu accessible : La gauche communiste en Turquie dans les années 1920, encore traduit par notre infatigable Jean-Pierre Laffitte (je le communique à quiconque en fait la demande. Il montre comment ces militants turcs ont été intraitables contre l'islam, et en quoi cette idéologie est anticommuniste et devra être détruite avec son support capitaliste. Revenons à l'immigration internationaliste pour mesurer ce qui a été perdu.

EMIGRATION ET DIFFUSION DES IDEES SOCIALISTES

Paradoxalement, Anna Kuliscioff est en quelque sorte le prototype d’une époque et d’une génération de militants socialistes. Elle a milité en Russie puis en Italie à une époque cruciale pour l’histoire du socialisme, celle du passage de la Ière à la IIème Internationale. Le mouvement socialiste connaît une croissance et une extension accélérées. Il pénètre et prend pied dans tous les pays européens indépendamment du degré de développement industriel. Il s’uniformise également : les formes modernes qu’il revêt – parti et syndicats – se généralisent dans les années 1880, en un bref laps de temps. Le mouvement socialiste devient enfin plus homogène sur le plan idéologique : le marxisme conquiert une place hégémonique dans la IIème Internationale.

Le rôle et le poids de la génération socialiste qui émerge dans le sillage du séisme provoqué par la Commune de Paris, sont primordiaux dans ce processus. C’est dans ses rangs que vont se recruter jusqu’en 1914, les pionniers des mouvements socialistes, les fondateurs des partis ouvriers, leurs dirigeants et leurs cadres prestigieux. Or, à l’époque héroïque des années 1870-90, la liste des militants actifs à divers échelons dans les mouvements ouvriers de pays dont ils n’étaient pas originaires, est relativement importante, même s’il s’agit d’une minorité. Le problème ne réside pas dans le nombre. C’est le phénomène en soi qui est significatif. A cet égard, l’exemple d’Anna Kuliscioff rappelle opportunément aux historiens, l’existence de dimensions mal connues et pourtant non négligeables du mouvement ouvrier. Ainsi celle qui s’inscrit dans la problématique de la géographie du socialisme et qui pose la question des mécanismes de diffusion des idées socialistes sur le plan international, de ses centres de propagation, des moyens et des formes, donc des vecteurs des idées.

La diffusion des idées socialistes dans la seconde moitié du 19ème siècle s’effectue de manières variées. La forme et le contenu que revêt l’influence exercée, son mode de propagation et son intensité sont largement conditionnés par les données spécifiques des pays d’implantation, par le terrain social sur lequel elle agit. Ce qui n’exclut pas, surtout dans la phase initiale du mouvement, l’existence de foyers communs de propagation, de tout un système de circulation des idées socialistes, grâce à l’action de vrais agents de dissémination. Ce sujet est délicat, certes. Il a été largement exploité, déformé, dévalorisé même, après la Commune de Paris, par les adversaires de la Ière Internationale. Les autorités mettent la circulation des idées socialistes sur le compte d’une conspiration fomentée par l’Internationale. La chasse aux « agitateurs » bat son plein à travers toute l’Europe. A l’aide de fausses révélations, la presse alimente une campagne d’intoxication et forge des légendes tenaces. La police chargée de surveiller et de neutraliser les « agissements » de l’Internationale s’auto-intoxique par ses propres préjugés. De telle sorte que l’enregistrement policier du phénomène de propagation des idées socialistes et son interprétation deviennent une source de contresens des actions dues au hasard ou l’activité isolée des militants apparaissent à la lumière des rapports de police comme autant de maillons d’un vaste réseau de propagande et de menées subversives orchestrées et exécutées selon un plan concerté.

Tout au contraire, la diffusion des idées socialistes à l’époque est essentiellement un phénomène spontané. On peut néanmoins localiser trois foyers de propagation plus ou moins en rapport avec l’activité de l’Internationale : Paris, la Suisse, l’Allemagne. Paris est le creuset traditionnel des idées révolutionnaires, lieu privilégié de la formation des militants venus de tous les horizons ; la Suisse est le carrefour central, lieu de refuge et de contacts ; enfin, l’Allemagne devient le centre d’irradiation où une social-démocratie puissante connaît un rayonnement unique dans le mouvement international.

Comment les idées socialistes se diffusent-elles ? Qui les véhicule ? L’agent propagateur international le plus visible dans la phase initiale du mouvement socialiste est l’étudiant – catégorie à laquelle appartient Anna Kuliscioff – qui se rend dans les universités étrangères, à Genève, à Zurich, à Bruxelles, à Paris, à Montpellier ou à Berlin. Il y entre en contact avec les idées socialistes, fréquente le milieu socialiste, se familiarise avec la pratique du mouvement ouvrier. C’est surtout dans les pays économiquement retardés ou parmi les nationalités opprimées que les étudiants jouent un rôle actif de premier plan tout au long du 19ème siècle dans le mouvement révolutionnaire et, en prolongement, dans les mouvements socialistes naissants. Les pionniers et même les premiers dirigeants des mouvements socialistes de Pologne, de Roumanie, de Serbie, de Bulgarie se recrutent souvent parmi les étudiants qui ont fréquenté les universités étrangères. On rencontre aussi le phénomène inverse : les étudiants originaires d’un pays où le mouvement ouvrier est déjà développé déploient une activité théorique ou de propagande à l’étranger dans le cadre du mouvement socialiste qui se cristallise.
Mais l’activité des étudiants n’est que l’aspect apparent ou même l’image accréditée d’un phénomène beaucoup plus ample et souvent souterrain. Il s’agit en premier lieu de l’action déployée par deux catégories distinctes de porteurs d’idées, dont le rôle a été plus considérable qu’on ne le pense généralement : les exilés politiques et les ouvriers migrants. Ce sont les personnages familiers d’un siècle où l’absence d’entraves et de restrictions à l’entrée et à l’installation facilite la circulation dans la plupart des pays européens, l’exercice du métier restant libre. C’est aussi une époque où la répression politique, les persécutions policières accrues après la Commune de Paris, les lois d’exception contre les socialistes augmentent sans cesse le nombre des exilés politiques. Officiellement, les proscrits ne se chiffrent que par quelques milliers car seule une minorité d’entre eux se déclarent ou s’enregistrent comme réfugiés politiques ; la plupart n’en voient ni la nécessité ni l’opportunité.

Les exilés politiques sont au 19ème siècle les vecteurs classiques des idées révolutionnaires, à travers l’Europe et outre-mer ; ils restent en général d’une grande mobilité et d’une grande disponibilité à l’action partout où ils trouvent un asile, temporaire ou permanent. La dynamique de la diffusion des idées socialistes s’inscrit toujours dans le schéma classique d’un mouvement à double sens : d’une part, les réfugiés politiques diffusent leurs convictions dans les pays d’accueil ; d’autre part, ceux qui rentrent d’un exil forcé ou volontaire importent les idées et les expériences avec lesquelles ils se sont familiarisées. Les proscrits de la Commune, les militants socialistes allemands expulsés ou contraints de quitter leurs pays du fait des lois d’exception de Bismarck, les émigrés polonais et russes sont souvent des propagandistes actifs et se situent même à l’origine de la pénétration des idées socialistes dans les pays d’accueil.

Les révolutionnaires russes exilés, dont fait partie Anna Kuliscioff, occupent une place de choix pour une double raison : d’abord, l’étranger n’est pas pour eux simplement un lieu de refuge ; il est le cadre même de leur activité militante. C’est à l’étranger qu’ils créent leurs cercles, leurs organisations, aménagent leurs typographies, publient leur presse et leur littérature révolutionnaire (3). Ensuite, ils tentent de créer à travers toute l’Europe un vaste réseau de communication entre leurs divers centres à l’étranger et en Russie même. Or la nature même de leur activité les conduit à nouer des contacts multiples et à collaborer avec des socialistes de nombreux pays. Les révolutionnaires russes bénéficient de l’aide de leurs camarades étrangers qui leur servent de couverture, de boite aux lettres et même d’agents pour la contrebande de la littérature clandestine destinée à la Russie . C’est une des raisons pour lesquelles le révolutionnaire russe ne vit pas en vase clos à l’étranger mais prend une part active à la vie des organisations ou aux actions des mouvements du pays d’accueil. A travers toute l’Europe, de Londres à Jassy, ces Russes sont imbriqués dans les mouvements socialistes ou anarchistes. Lors de son séjour italien, Stepnjak-Kravčinskij – un des héros de la jeune Anna Kuliscioff – participe aux côtés de Malatesta à certains exploits anarchistes, notamment l’aventure de Beneventura ; à Londres, quelques années plus tard, il milite aux côtés de William Morris dans la Socialist League. Ou bien encore l’étonnant N.K. Sudzilovskij, alias Docteur Russel, dont on retrouve la trace dans le monde entier. Anna Kuliscioff a dû le connaître à Zurich en 1873 où il déploie son activité ; c’est en liaison avec Sudzilovskij qu’elle accomplira trois ans plus tard une mission qui consiste à faire passer clandestinement une typographie, obtenue en Suisse, en Russie du Sud. Entre 1875 et 1881, Russell-Sudzilovskij est en effet le principal organisateur du passage clandestin des révolutionnaires et de la littérature révolutionnaire russe à travers la frontière roumaine ; il devient aussi l’un des pionniers du socialisme dans ce pays de refuge temporaire. Expulsé de Roumanie en 1881, il sera bientôt éconduit aussi de Bulgarie pour ses menées subversives. Lev Dejč, le camarade d’Anna Kuliscioff, le retrouva en 1895 à Hawaï comme vice-président du sénat ; après l’annexion de l’île par les Etats-Unis, il se rend à San Francisco, puis en 1904 au Japon pour y déployer une vaste activité de propagande révolutionnaire parmi les prisonniers de guerre russes ; devenu conseiller de Sun Yat Sen, il joue un rôle actif dans la révolution chinoise de 1911.

Le rôle de ferment des exilés russes dans les Balkans est particulièrement frappant. En Roumanie, par exemple, les colonies révolutionnaires russes créées entre 1876 et 1881, vont regrouper les premiers éléments du socialisme roumain. Un de ces exilés russes, Konstantin Abramovič Katz, originaire d’Ekaterinoslav, devient sous le nom de Constantin Dobrogeanu-Gherea le pionnier et le théoricien le plus écouté du socialisme roumain. Le parallèle entre son passé révolutionnaire et celui d’Anna Kuliscioff est révélateur ; en outre, leur action dans le mouvement révolutionnaire russe dut s’entre croiser à plusieurs reprises.
Si l’on s’en tient aux seuls révolutionnaires russes qu’a connus Anna Kuliscioff, nous pouvons citer en France l’action de P. Lavrov dont 1’influence sur des socialistes français tels que Lucien Herr ou Jean Jaurès est notable. Après le tournant du siècle, c’est un autre immigré de Russie, Charles Rappoport, qui va jouer un rôle important dans le socialisme français, notamment pour la propagation du marxisme. Même dans un parti structuré, puissant, solidement implanté comme le SPD, le rôle des militants originaires de l’étranger, notamment de Russie et de Pologne, est considérable. Citons parmi les figures de premier plan, Parvus et Rosa Luxembourg (sans parler des K. Kautsky, A. Braun, R. Hilferding venus d’Autriche).

Bref, en tant qu’individus ou en groupe, de manière spontanée ou sous forme organisée, ponctuelle ou permanente, au gré du hasard ou en fonction d’un choix conscient, les émigrés, russes ou non, représentent à l’époque de la IIème Internationale un élément dynamique de circulation des idées. Ils sont surtout de précieux agents de liaison ou de communication. Même ceux qui s’établissent définitivement à l’étranger et jouent à différents niveaux un rôle dans le mouvement ouvrier du pays d’accueil, restent étroitement liés au mouvement de leur pays d’origine et témoignent d’une sensibilité particulière aux dimensions internationales du mouvement.
La biographie d’Anna Kuliscioff fournit l’illustration éclatante de l’action des deux catégories de vecteurs des idées socialistes sur le plan international : les étudiants et les exilés politiques. Privilégier son exemple comporte néanmoins un inconvénient majeur susceptible de rétrécir le contexte historique dans la mesure où reste reléguée dans l’ombre l’action d’un troisième groupe d’agents de propagation. Il s’agit du courant des immigrations ouvrières, infiniment plus ample, fondamentalement différent de nature, mais aussi plus complexe dans ses implications multiples.
Les migrations ouvrières deviennent à partir des années 70 un phénomène de masse, s’inscrivant dans un vaste mouvement de population déclenché par le développement du capitalisme, mouvement d’exode rural et interurbain qui se déroule ou se prolonge à la fois sur plusieurs plans, national, intereuropéen et intercontinental. Dans les dernières décennies du 19ème siècle, nous sommes en présence en Europe d’une sorte de population « nomade », nombreuse, hétérogène par sa composition socio-professionnelle et nationale, par ses motivations, ses aspirations et surtout par ses aboutissements.

Y a-t-il un rapport entre l’extension et l’homogénéisation du mouvement ouvrier international à la fin du 19ème siècle et le mouvement de migration de masse, ou bien s’agit-il d’une simple concomitance ? Du côté de la police dont les archives nous servent de source primaire, la réponse est si évidente qu’elle en devient suspecte. Le phénomène migratoire est perçu comme un danger de contamination des ouvriers autochtones, comme un bouillon de culture de la subversion : séparer le bon grain de l’ivraie est l’objectif visé. Le mythe des ouvriers migrants étrangers, agents de propagande des idées subversives, trouve son expression la plus accomplie dans les dossiers de police. En l’occurrence, ces archives sont souvent des pièges car la police opère avec des stéréotypes, « anarchistes », des concepts passe-partout, « agitateurs, meneurs », avec des obsessions, « la conjuration internationale », des préjugés contre des individus doublement suspects en tant qu’étrangers et en tant qu’ouvriers. Ainsi les ouvriers fournissent la plus grande partie du contingent d’étrangers expulsés de France en tant qu’anarchistes entre 1894 et 1906. Par nationalités, ce sont les Italiens qui viennent de loin au premier rang. Sur les 1 624 personnes de diverses nationalités qui figurent sur les états signalétiques des « anarchistes » étrangers expulsés de France [9] il y a 959 Italiens. On compte parmi les Italiens expulsés 726 ouvriers, 140 sans profession, 11 professions libérales, 82 agriculteurs. Sur les 726 ouvriers, ceux du bâtiment, au nombre de 93 dominent .

Les renseignements biographiques sur les ouvriers étrangers expulsés de France ou surveillés sont, d’une manière générale, lacunaires dans les fichiers de la police. Les données qu’elle a pu recueillir en ce milieu fermé et muet sont très succinctes, donc insuffisantes et inexactes. L’action politique des ouvriers étrangers est aussi beaucoup plus cachée et plus complexe que celle des migrants. L’exemple cité des ouvriers expulsés de France en tant qu’« anarchistes » n’a qu’une valeur indicative. L’ouvrier migrant, par sa place dans la production, par son expérience, est certainement un agent propagateur non négligeable pour l’époque. Mais à quel degré ? Pour certains contemporains de la grande dépression des années 1873-1895, l’émigration ouvrière constitue un aspect organique de la problématique de la diffusion et de l’internationalisation du socialisme.

Ainsi, Leone Capri, le premier à étudier le phénomène migratoire en Italie, soutient-il à propos des conséquences possibles de cette hémorragie : « On ne saurait nier que l’émigration est une partie et peut-être pas la moins menaçante du grand problème du socialisme. Tout ce qu’on fait pour atténuer ce phénomène et le rendre bénin revient en même temps à conjurer les dangers du socialisme et de l’internationalisme ‘come ora vengono intensi dalle classi sofferenti’ ». Ces lignes sont révélatrices de l’état d’esprit des classes possédantes à l’époque de la grande dépression. La montée rapide du mouvement ouvrier, l’augmentation de son degré d’organisation, son caractère internationaliste marqué, alimentent la crainte face à la libre circulation de la main-d’oeuvre. Car, comme le constate l’éditorialiste du Matin à l’occasion de la célébration simultanée dans toute l’Europe, du 1er mai (1890) : « Le danger, c’est l’établissement d’une grande nation nouvelle, d’une nation sans nom et sans carte géographique, la nation de ceux qui ne possèdent pas en face de ceux qui possèdent. (…) C’est l’ordre qui est désormais la plus grande force du socialisme » (8). Et dans cette « nation nouvelle des exploités », l’ouvrier migrant semble jouer un rôle important de liaison et d’internationalisation. En réalité, nos connaissances sur les migrations ouvrières intereuropéennes sont fort limitées. La stratégie de recherche esquissée par Ernesto Ragionieri dès 1962 reste encore une incitation peu comprise et peu suivie. Pourtant l’intérêt des questions qu’il a posées ne se pas au mouvement ouvrier italien. Elles sont également fondamentales pour l’histoire du mouvement ouvrier dans ses dimensions globales, internationales. Or, sans une connaissance approfondie du phénomène complexe des migrations ouvrières qui affecte profondément la naissance et le développement des classes ouvrières avant 1914, nous ne pouvons que formuler quelques hypothèses ou plus précisément consigner quelques observations.

A partir des années 1880, les migrations ouvrières intereuropéennes s’amplifient, changent de nature et de signification. Elles deviennent plus complexes et se diversifiant dans leurs effets culturels et politiques qui apparaissent aussi multiples et contradictoires que le sont les conséquences démographiques, économiques et sociales du phénomène migratoire. Leur pesanteur sur le mouvement ouvrier est indéniable. Les poser en termes de gains ou de pertes est fallacieux Si l’on en juge d’après les manifestations de xénophobie ouvrière qui se produisent à l’époque en France ou en Suisse et dont les victimes sont le plus souvent les migrants italiens, l’émigration ouvrière ne produit en dernière instance ni la radicalisation, ni le brassage, ni l’internationalisation redoutés ou escomptés par certains contemporains. Souvent l’afflux de la main-d’œuvre étrangère approfondit les vieilles concurrences et les animosités que ressentent les ouvriers des pays d’accueil. L’émigration prive fréquemment le mouvement ouvrier de ses éléments les plus radicaux, les plus dynamiques, vide les organisations ouvrières de leurs militants pendant la crise. D’autant plus que c’est parmi les ouvriers étrangers, italiens notamment, que se recrutent le plus facilement les briseurs de grève, ce qui se répercute immédiatement sur les relations entre les ouvriers immigrants et ceux du pays d’accueil.

Le flux de main-d’œuvre vers l’étranger s’apparente au cycle économique. Mais l’émigration des ouvriers professionnels n’est pas seulement une réponse au chômage ou à la menace qui pèse sur l’emploi. C’est aussi une attitude, une réponse à la pression exercée sur la profession, sur la qualification, par la mécanisation. C’est pour échapper à la fabrique et par attachement à son métier que l’ouvrier professionnel ou l’artisan choisit 1’exode. Les motivations des ouvriers non qualifiés sont apparemment plus simples. Dans leur grande majorité, ils sont poussés par la misère, le sous-développement ou le manque d’emploi. Démunis de toute qualification, ils sont prêts à accepter n’importe quel travail à n’importe quel prix. Voilà l’image stéréotypée. Mais il semble que dans cette grande masse d’un niveau culturel moins élevé, les motivations soient également plus complexes, plus difficiles à déceler. Quels que soient les motifs qui poussent l’ouvrier à s’exiler, la rupture qu’il est obligé d’opérer marque profondément son comportement, son attitude et ses dispositions vis-à-vis du pays d’accueil. Au départ, l’ouvrier émigré est potentiellement un rebelle. L’est-il encore à l’arrivée ? Et vice-versa, l’ouvrier passé par l’école du mouvement ouvrier à l’étranger ne sera-t-il pas porteur à son retour d’exigences et de valeurs nouvelles ? En d’autres termes : comment l’émigration contribue-t-elle au changement et à la transformation des mentalités ouvrières ? Question à double volet : qu’apportent-ils, que laissent-ils dans le pays d’accueil ? Que rapportent-ils, que ramènent-ils dans leur pays d’origine ?

Le mouvement de migration secrète sans aucun doute des agents de liaison du mouvement ouvrier, des propagateurs de la solidarité, des vecteurs de l’internationalisme, des diffuseurs d’une expérience, des messagers d’idées neuves dans des pays lointains et dans des milieux ouvriers isolés du mouvement qui se fortifie et grandit dans les pays industrialisés. Ce qu’on peut établir avec certitude, c’est que parmi la masse des ouvriers migrants une minorité active présente une caractéristique particulière : elle prend de l’importance en tant que disséminateur d’idées pour son pays d’origine, pour le pays d’accueil et même pour les deux. Les « exportateurs » d’idées les diffusent d’un pays où existe un mouvement ouvrier développé vers les pays d’accueil où le mouvement ouvrier est embryonnaire ou inexistant. Nous pouvons citer l’exemple de 1’ouvrier étranger, ferment, initiateur de grèves, de syndicats, dont l’action collective ou individuelle prépare le terrain pour la pénétration et 1’implantation du mouvement socialiste. Ainsi, les ouvriers belges dans le Nord de la France ont été souvent des animateurs de grèves, les organisateurs des syndicats. Ils y ont été les initiateurs du socialisme (10). Un rôle identique est souvent assumé par les ouvriers allemands, membres du SPD. Ils déploient une intense activité de propagande à l’étranger, sur le nouveau lieu de travail, en tant que groupe compact et même organisé (11) en Suisse, au Danemark, en Belgique dans les années 70-80 ou par l’action individuelle dans divers pays, notamment en Hongrie, en Autriche et même en Russie. Ils sont les porteurs de l’éducation socialiste ou syndicale, d’une expérience qu’ils cherchent à transmettre aux pays d’accueil.


Mais plus souvent, la diffusion des idées socialistes dans le milieu ouvrier est un phénomène d’« importation » et s’intègre dans un mouvement déjà ancien qui devient particulièrement frappant dans la seconde moitié du 19ème siècle. Il s’agit de l’action des compagnons, artisans, ouvriers professionnels d’Europe centrale qui, jusqu’au tournant du siècle, effectuent leur stage de qualification obligatoire à travers toute l’Europe. Lors de ces années de compagnonnage, de tour d’Europe, ils entrent en contact à l’étranger avec le mouvement ouvrier organisé et deviennent un des principaux véhicules de la communication à l’échelle européenne et même mondiale. La biographie de la première génération des militants et des dirigeants ouvriers en Autriche-Hongrie est révélatrice à cet égard (12). Un nombre considérable d’entre eux, pionniers du mouvement social-démocrate, se sont familiarisés avec les idées socialistes et y ont adhéré lors de leur séjour à l’étranger. Il s’agit surtout d’ouvriers qualifiés. Mais pas exclusivement. Ainsi la main-d’œuvre recrutée pour les travaux non-qualifiés ou saisonniers joue souvent le rôle d’initiatrice des actions ouvrières. Nombreux sont les cas où les ouvriers venus de l’étranger, avant tout d’Italie pour la construction de chemins de fer, sont le ferment de l’agitation et les premiers à révéler des notions telles que « mouvement ouvrier », « action ouvrière », sur des chantiers où est rassemblée une main-d’œuvre de terrassiers recrutée parmi les couches paysannes pauvres du pays.

Ainsi, là où la construction du chemin de fer ouvre aussi la voie à la pénétration du capitalisme, elle entraîne dans son sillage la résistance et la lutte ouvrières.
Le phénomène de transfert de masse des idées socialistes est aussi consécutif à l’émigration ouvrière dans le nouveau monde, en Amérique du Nord, en Amérique latine également ; la naissance du mouvement ouvrier et socialiste sur ce continent ainsi que ses avatars sont étroitement liés aux vagues consécutives d’émigration qui jouent un rôle primordial dans la mondialisation du socialisme. Dans ce processus, le rôle des émigrants italiens est considérable, surtout en Amérique latine. Ce que le mouvement ouvrier italien perd du fait de cette hémorragie est transfusé en partie outre-Atlantique. Ce ne sont pas des gouttes dans le désert, même si l’organisation syndicale, socialiste ou anarchiste créée par ces émigrants européens reste longtemps un îlot. Néanmoins, le rôle joué par les migrations ouvrières successives dans l’exportation et la transposition des idées socialistes ou anarcho-syndicalistes dans les deux Amériques ne permet pas de procéder à des généralisations. Méfions-nous de déductions tentantes appliquées au vieux continent. Malgré des caractéristiques communes, les phénomènes de migrations ouvrières intereuropéennes et intercontinentales ne sont pas analogues. Ni le terrain social, ou politique, ni le terrain culturel européens ne se prêtent au type de greffe qui se produit en Amérique latine. Le cas du Brésil ou de l’Argentine où les migrations ouvrières italiennes jouent un rôle considérable dans la naissance et le développement du mouvement ouvrier est intéressant à titre de comparaison mais n’est pas le prolongement ouvert, évident, d’un phénomène qui se serait également produit en Europe. Nous avons parlé brièvement des voies, des vecteurs de la circulation des idées ou simplement de l’information.

Mais quelles sont les conditions objectives d’une telle diffusion ? Quelle est la part de l’activité consciente, des actions coordonnées de propagation et de la solidarité internationale pratique ? Ou bien s’agit-il d’une action spontanée, d’un phénomène naturel qui découle du caractère même du mouvement ouvrier naissant à l’époque du passage de la Ière à la IIème Internationale et constitue un de ses traits significatifs ? Certes, la problématique exposée ici, les questions soulevées dépassent largement le destin individuel d’Anna Kuliscioff. Son exemple est néanmoins symptomatique dans la mesure où elle s’insère dans un phénomène complexe et flou englobant des composantes sociales fort différentes de nature et de conséquences.

ADDENDA (extraits)

La gauche communiste en Turquie dans les années 1920

 1920-1927 : l’aile gauche du Parti Communiste Turc

Le noyau avant le parti :

...Le militant le plus important de ce groupe était Cherif Manatov. Cherif Manatov était à l’origine un Bachkir et il avait participé au mouvement révolutionnaire en Russie. Il était arrivé à Constantinople en 1913 et il est parvenu à s’exprimer aisément en langue ottomane. En 1914, sa position contre la guerre l’a contraint à émigrer en Suisse où il a rencontré Lénine et est devenu ami avec lui.

(...) Pendant ce temps, des ailes gauches avaient été constituées dans les partis communistes des pays “musulmans” d’Orient aussi bien contre les éléments nationalistes et religieux non-marxistes, qui avaient été accepté et accueillis volontiers dans ces partis par le Komintern, que contre l’aile droite “national-communiste” qui gravitait autour de Sultan-Galiev. Les ailes gauches en Asie centrale étaient numériquement faibles et leur influence était limitée, mais elles étaient contre toutes les sortes de nationalisme, ne faisant aucun compromis, et elles ne cachaient pas non plus le fait qu’elles étaient de mortelles ennemies de la religion ».

"En fait, l’aile gauche du Parti Communiste Turc devenait chaque jour plus claire dans ce qu’elle disait et plus forte dans son travail militant. L’aspect le plus important était qu’un solide lien avait été formé entre la propagande et la pratique. Dans le tract intitulé : “Bas les masques”, le fait que la lutte de classe ne connaissait pas de nations était décrit de la manière suivante : « Camarades ouvriers ! Il y a une seule façon pour échapper à la misère et à l’esclavage dans lesquels nous vivons : développer la conscience de classe, mener la lutte de classe contre les capitalistes et le gouvernement bourgeois »… « Les capitalistes n’ont pas hésité à employer les combines et les pièges les plus méprisables pour vous maintenir dans votre état d’esclavage et de misère. L’un de ces pièges est la religion et la nationalité. La bourgeoisie a réussi à diviser les uns des autres les ouvriers dont les intérêts et les buts sont les mêmes dans tous les pays et à les faire se massacrer mutuellement, en utilisant les armes de la religion et de la nationalité » et « Tous les ouvriers devraient comprendre parfaitement que leurs véritables ennemis sont les propriétaires d’usine, les patrons, les logeurs et les généraux, quelles que soient leur religion ou leur nationalité, et que c’est le gouvernement bourgeois qui protège toutes ces vampires ». Ce même tract ajoutait à propos des ouvriers grecs, contre lesquels a bourgeoisie turque essayait de créer de l’hostilité : « Exactement comme les ouvriers turcs, les ouvriers grecs ne sont pas libérés de la propagande que mène leur bourgeoisie sous le masque de la religion et de la nationalité. S’ils étaient libérés d’elle, ils comprendraient où leurs intérêts se situent, ils verraient quels sont leurs véritables amis et ennemis et ils attaqueraient leurs ennemis de toutes leurs forces !"