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1er octobre 1916 fraternisations
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UNE
GUERRE PAS VRAIMENT COMME LES AUTRES
«Existe-t-il
des données concrètes permettant de savoir comment, avant la guerre
actuelle et en prévision de celle-ci, les partis socialistes
envisageaient leurs tâches et leur tactique? Oui, incontestablement.
C’est la résolution du Congrès socialiste international de Bâle
de 1912, que nous reproduisons, avec la résolution du congrès
social-démocrate allemand de Chemnitz [le
congrès de Chemnitz, en septembre 1912, avait voté une résolution
condamnant la politique impérialiste et la marche à la guerre] de
la même année, comme un rappel des “paroles oubliées” du
socialisme.»
Lénine :
La faillite de la IIe Internationale», 1915.
«D’une
guerre européenne peut jaillir la révolution, et les classes
dirigeantes feront bien d’y songer. Mais il peut en sortir aussi
pour une longue période des crises de contre-révolution, de
réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature
étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de
violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de
servitudes. Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard
barbare, nous ne voulons pas exposer sur ce coup de dé sanglant la
certitude de l’émancipation progressive des prolétaires, la
certitude de la juste autonomie que réserve à tous les peuples,
au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de
la démocratie européenne…»
Jean
Jaurès
«A
propos de la lutte contre le danger de guerre, je pense que la plus
grande difficulté est de vaincre le préjugé que c’est là une
question simple, claire et relativement facile. “Nous répondrons à
la guerre par la grève ou la révolution”, voilà ce que disent
généralement à la classe ouvrière les leaders réformistes les
plus en vue. Et, très souvent, le radicalisme apparent de ces
réponses satisfait, tranquillise les ouvriers, les coopérateurs et
les paysans. Peut-être la démarche la plus juste serait-elle de
commencer par réfuter cette opinion de la façon la plus
catégorique: déclarer que surtout maintenant, après la guerre
récente, seuls les gens les plus sots ou les menteurs avérés
peuvent assurer que pareille réponse à la question touchant la
lutte contre la guerre a quelque valeur; déclarer qu’il est
impossible de “répondre” à la guerre par la grève, de même
qu’il est impossible de “répondre” à la guerre par la
révolution au sens littéral, le plus simple de ces expressions.»
Lénine
«Le
recul de l’animosité envers l’ennemi n’apparaît pas
immédiatement subversif (nous l’avons vu : ni volonté de
paix immédiate, ni “fraternisation révolutionnaire”), mais il
conforte le sentiment d’une certaine similitude des conditions
entre adversaires, qui rend d’autant plus manifeste la durée de la
guerre d’usure ».
François
Lagrange (historien)
DES ARGUMENT
PATRIOTIQUES assez limités...
« Quand
vos combattants, qui doutent dans leurs consciences obscures de la
bonté de leur cause, sentiront fléchir leur courage à l’idée de
mourir pour l’accomplissement de desseins qu’on n’ose formuler,
le drapeau tremblera dans leurs mains, tandis que le nôtre dominera
la bataille, appelant tous les cœurs au sublime sacrifice pour l’âme
et le corps de la Patrie « .
Georges Clemenceau (« Les deux drapeaux », L’Homme
libre,
6 août 1914)
L’art de manipuler
les masses était connu bien avant 1914. Pour autant, on hésitait
souvent à recourir à ce procédé tant on considérait
qu’introduire sciemment un poison dans l’esprit humain était
déloyal. D’aucuns prétendaient même que vouloir détruire l’âme
de son ennemi était moralement plus condamnable que de vouloir le
tuer. La Grande Guerre changea radicalement cette perception puisque,
dès son commencement, l’opinion publique fut manipulée de manière
accélérée sur décision des gouvernements ou à l’initiative de
comités privés créés à cette fin.
La
guerre est traditionnellement une période où l’opinion publique a
soif d’information, tandis que les gouvernants s’emploient à
mobiliser puis à fédérer les énergies pour remporter la victoire.
En 1914, la législation internationale étant lacunaire dans le
domaine de la propagande, ces derniers furent tentés de peser sur le
comportement de leurs concitoyens. On réfléchit donc à la mise en
place de structures bureaucratiques capables de délivrer une
information, non seulement filtrée mais aussi orientée, dans un
souci d’embrigadement des masses . Or c’est précisément à
cet instant que la propagande commence, c’est-à-dire quand on
décide d’influer sur les opinions publiques ou sur l’attitude
des foules en manipulant la perception qu’elles se font de leur
environnement. Il est possible de contrôler l’opinion en utilisant
des symboles significatifs, en racontant des histoires, en colportant
des fausses nouvelles et en diffusant photographies ou autres moyens
de communication sociale.
Bien
des similitudes entre le déclenchement de la boucherie de 1914 et le
début de « l'opération spéciale » en Ukraine. A la
veille de 1914, le premier objectif fut de faire porter la
responsabilité de la guerre à l’adversaire, suivant l’exemple
du Petit
Journal qui,
le 3 déjà, avait désigné le « machiavélisme de la
diplomatie allemande » comme unique facteur déclenchant des
hostilités.
Pour
toucher un maximum de personnes dans un laps de temps réduit, la
propagande de 1914 se sert de différents supports : discours,
articles de presse, brochures, tracts, vignettes, cinéma… Si la
propagande « intérieure » vise à rassembler
l’ensemble des forces nationales pendant toute la durée des
hostilités, l’« extérieure » tend à influencer
l’opinion des neutres ou à miner la volonté de résistance
adverse. En lui-même, le contrôle de l’information est déjà une
forme primaire de propagande, au sens où, occultant les vérités
déplaisantes, il persuade les lecteurs de la véracité de faits
soigneusement sélectionnés avant leur diffusion. Mais ce contrôle
ne suffit pas et l’on doit faire appel à la propagande proprement
dite – science à forte connotation négative – qui
manie tour à tour l’omission, le mensonge ou l’exagération à
des fins de manipulation psychologique.
La
propagande dite « de guerre » s’adresse en premier lieu
aux nationaux du pays ennemi. En revanche, les classes dirigeantes y
sont imperméables, n’ayant de cesse que d’encourager l’esprit
belliqueux ; elles disposent aussi d’informations dont le
quidam est privé, et il est donc peu probable de réussir à les
berner. Tout au plus peut-on réussir à les démoraliser à la
longue. Ainsi, la difficulté majeure à laquelle se heurte le
propagandiste est de franchir les obstacles tendus par la censure
officielle adverse, afin d’atteindre sa cible prioritaire qui est
la population. Il reste que la propagande est un art subtil, et que
ceux qui la pratiquent avec maladresse, laissant apparaître de
grossières ficelles, trahissent leurs intentions et la rendent
inopérante (cf. les délires antifascistes de Poutine). « La
guerre psychologique est la science de la discorde [qui utilise] les
possibilités subversives de la psychiatrie et de la psychanalyse »,
disciplines encore balbutiantes à cette époque. Les protagonistes
de 1914 furent néanmoins aidés par les circonstances qui, on l’a
dit, étaient exceptionnelles. On sait d’ailleurs que le passage du
temps de paix au temps de guerre favorise toujours l’excitation des
passions et améliore le rendement de la propagande, même si cette
dernière manque de finesse. Privés de nouvelles en raison de la
censure de presse, les esprits sont également plus facilement
malléables (f. la population russe aujourd'hui)
Dès
le 3 août, le ministre de la guerre Messimy : « … se
fit plus autoritaire, donnant ordre aux journaux de se soumettre au
visa du Bureau de presse, officiellement rattaché au gouvernement
militaire de Paris. L’objectif était double : contrôler
efficacement le flux d’informations dont pourrait tirer parti
le Nachrichtenbüro (le
Bureau de presse devait renseigner les journalistes français sur
tous les faits de guerre dont la divulgation était sans danger pour
les opérations en cours) et couper l’herbe sous le pied des
officines de propagande des empires centraux . C’était certes
une « précaution indispensable, puisqu’elle [évitait] les
indiscrétions, [mais une] précaution redoutable, puisqu’elle
allait permettre d’orienter et de chloroformer l’opinion » .
La
censure devait aussi empêcher la propagande allemande (de même
que les rumeurs malveillantes propagées à dessein) de s’introduire
insidieusement en France ; bien que cette seconde mission soit
plus difficile que le caviardage des morasses françaises, elle était
d’une nécessité urgente : un journal de Berne ne venait-il
pas d’affirmer que la Commune avait été proclamée à Paris et
que des insurgés marchaient sur l’Élysée ? Le moment était
particulièrement propice à la diffusion des rumeurs les plus
folles ; en effet, « la faculté de fabulation de
l’opinion publique ne se développe jamais tant qu’en période de
surexcitation des esprits, lorsque la propagande positive est
défaillante et quand l’opinion publique manque d’informations » .
Il convenait donc de neutraliser urgemment tous les « bobards »
que l’adversaire pouvait mettre en circulation avec l’idée
d’affecter le moral des Français ou de peser sur les choix des
États non belligérants.
On
peut penser au désarroi du peuple russe en ce moment plus dure la
guerre, en particulier les familles des nombreux morts du bateau
amiral, tenues dans l'ignorance du sort de leurs enfants par le
« génocidaire » Poutine. Les familles de 1914 se
raccrochaient à l’espoir que les mobilisés seraient de retour
pour célébrer Noël. La pointe d’effort porta naturellement sur
les journaux, principaux pourvoyeurs d’informations. La propagande
dévoila alors son vrai visage… Trois thèmes s’imposèrent
d’emblée à l’entreprise propagandiste du gouvernement : la
guerre était justifiée (puisque la cause défendue était juste) ;
la victoire était certaine (notamment grâce à l’aide du
« rouleau compresseur russe ») ; une défaite
française était moralement inconvenable (puisqu’équivalente au
triomphe du Mal, incarné par l’Allemagne).
Aujourd'hui
la propagande occidentale a tout appris des manipulations de 1914. Á
l’extérieur, il s’agissait de mener une guerre psychologique
contre l’ennemi, « directement » mais aussi
« indirectement » en diffusant ses propres idées chez
les neutres de manière à les persuader que seuls Guillaume II
et son état-major portaient la responsabilité morale du conflit.
Mais mis à part le Bureau des écoles et des œuvres françaises à
l’étranger, créé en 1910 au ministère des Affaires étrangères,
Contrairement à 2022 (où toute l'Europe bourgeoise diffuse le même
message de « défense de la démocratie imaginaire », le
Paris de 1914 ne pouvait s’appuyer sur aucune officine de
propagande hors du territoire national. En effet, à la différence
de l’Allemagne, la France avait négligé de préparer l’opinion
internationale à la guerre et ne disposait donc pas d’organes
destinés à l’influencer pour soutenir sa cause. Tout restait donc
à créer pour riposter à l’offensive psychologique adverse qui
s’était déclenchée le jour même de l’invasion de la Belgique
neutre. Pourtant
le déficit des pouvoirs publics étant patent en matière de
propagande, on laissa une série d’initiatives privées tenter de
contrebalancer celle que Berlin distillait dans les pays étrangers.
Du
côté du grand quartier général français (gqg), l’improvisation
fut totale. « Des avions français [laissèrent tomber] sur
Laon des journaux de la France libre. L’ennemi [rechercha] ces
feuilles qui apportaient un peu de vérité aux captifs. Il punissait
de lourdes peines les Français qui en [étaient] trouvés
détenteurs. » La rédaction de tracts propagandistes,
spécifiquement liés aux opérations en cours, débuta peu après ;
« le 9 août 1914, un message de Joffre, destiné
aux Alsaciens,
fut lancé par avion au-dessus de Mulhouse » . La nouvelle de
la prise de cette ville fit ensuite le tour du monde. La propagande
officielle française voulut faire croire que ce succès tactique
annonçait la conclusion imminente de la guerre (chaque ville prise
ou récupérée en Ukraine nous vaut ce genre de commentaire).
Mais
était-ce bien nécessaire de dépenser des millions de francs pour
agir comme l'Etat, tandis que nombre de sceptiques contestaient les
effets réels de la manipulation de masse ? On estimait aussi
qu’une propagande bien construite et efficace ne pouvait
s’envisager que dans le cadre d’un conflit qui durerait
suffisamment longtemps ; or, à cet instant, personnalités
politiques et chefs militaires se rejoignaient pour claironner qu’il
serait court (une partie des généraux journalistes dans la guerre
en cours en Ukraine).
Mais
les jours passèrent et, côté français, il n’y eut plus de
bonnes nouvelles à annoncer ; à l’intérieur, il fallait à
présent dissimuler les défaites sur les frontières et l’incroyable
lourdeur des pertes (sic ! Aujourd'hui côté russe). Un témoin
raconte : « Pour masquer nos revers, on racontait des
escarmouches d’avant-postes. Les colonnes des journaux étaient
pleines du récit d’atrocités allemandes et d’histoires à
dormir debout » (des deux côtés aujourd'hui c'est même une
avalanche d'atrocité avec surtout en vérité surtout l'image de
l'immense destruction irrationnelle de l'Ukraine) ; cette
opération (de mensonges répétés),était destinée à flatter
l’ego national ou à renforcer la crise d’espionnite qui
sévissait déjà. « On publia la liste des atrocités commises
par les Allemands. Le public avala tout pêle-mêle et l’imagination
populaire aidant, les faits, vrais et faux, étaient démesurément
grossis. La France de l’arrière n’était plus qu’une immense
loge de concierge où tous les racontars circulaient. […] Mais les
succès allemands se précisaient chaque jour. Il fallait cacher la
vérité. Les journaux s’étendaient complaisamment sur nos
opérations en Haute-Alsace. Mulhouse était abandonnée et
reprise sans arrêt. […] Barrès, le penseur, en compagnie
d’Albert de Mun et de quelques autres, s’était fait le
colporteur de tous les cancans. Il écrivit que les soldats alsaciens
enrôlés dans l’armée allemande étaient dépouillés par leurs
compagnons d’armes. Il estimait “médiocre” la valeur de
l’armée ennemie (dixit les nombreux commentaires actuels pro-US
sur la débilité de l'armée russe).
On
publia également des lettres censées provenir du front, qui ne
servaient d’autre objectif que de stigmatiser « la bêtise de
l’Allemand, envahisseur barbare et sanguinaire » (dixit les
barbares poutiniens) et d’exalter « le noble courage du
Pioupiou français, défenseur du Droit et de l’Humanité »
(dixit l'armée ukrainienne à la pointe de la « défense de
l'Europe »). Pour aider à convaincre l’étranger de la
justesse de la cause française, le Quai d’Orsay était idéalement
situé ; recevant l’information du monde entier, il pouvait
aisément la transformer en propagande en l’interprétant de
manière appropriée. Le 14 août, un « crédit de
propagande » fut donc ouvert au ministère des Affaires
étrangères sur proposition de Jules Cambon ; il s’agissait
de contrecarrer la propagande diplomatique allemande, notamment dans
les pays scandinaves (…).
Les
auteurs, écrivains de renom ou journalistes triés sur le volet
(comme nos BHL et tous les autres cons), tendaient à montrer qu’en
entrant en belligérance la France n’avait certes fait que se
défendre, mais qu’elle avait surtout choisi d’épouser la
cause du droit et de la civilisation face à une Allemagne violeuse
de la neutralité belge et incroyablement barbare dans le choix de
ses procédés de combat.
Malgré
cet effort étatique notable, les initiatives propagandistes privées
ne furent nullement découragées ; c’est ainsi que nombre de
comités virent le jour, tous de bonne volonté, mais faisant parfois
plus de mal que de bien en raison de leur dilettantisme (ces comités,
secouristes ou littéraires sont encore plus nombreux et puants
aujourd'hui)..
LES
ETAPES DES PROMESSES DE PAIX SERVENT TOUJOURS A LA CONTINUATION DE LA
GUERRE DE RAPINE
Après
les lourdes pertes de la bataille des frontières et la retraite
ordonnée par Joffre, la victoire de la Marne fut un heureux
événement qui provoqua une véritable euphorie chez les
propagandistes. La France fut alors donnée gagnante d’un conflit
que l’on pronostiqua devoir être terminé pour Noël… Son
prolongement et la déception qui en résulta furent compensés par
des productions propagandistes plus élaborées, vantant tout à la
fois le courage et l’esprit de sacrifice du soldat français, de
même que la grandeur morale du pays (dixit « l'héroïsme »
du peuple ukrainien).
L’appareil
répressif de l’occupant va s’exercer à l’encontre des réseaux
qui confectionnent et diffusent les prohibés, et de leur public (la
police poutinienne). Dès les premières semaines de l’occupation,
interdiction est faite de propager des écrits non censurés, les
contrevenants s’exposant à des peines de prison. Pour contrer la
diffusion des prohibés, alors en plein essor, un arrêté du
gouverneur général précise le 25 juin 1915 que le transport
d’écrits non censurés est passible d’une peine d’emprisonnement
d’un jour à trois ans et d’une amende pouvant s’élever
à 3000 marks (autant que chez Poutine). La répression se
renforce au début de l’année 1916, avec un premier arrêté
le 11 janvier, condamnant à 5 ans de prison les propagateurs de
« fausses nouvelles », et un second le 5 février, qui
prévoit l’application des peines prévues par celui du 25 juin
1915 à tout qui a reçu ou conservé des publications non censurées.
Ces différentes ordonnances permettent essentiellement la poursuite
les propagateurs de la presse clandestine. Les organisateurs,
rédacteurs et imprimeurs s’exposent quant à eux à des peines
plus graves.
Sans
doute deux ans d’occupation ont-ils refroidi les enthousiasmes
patriotiques de 1914-1915, et engendré un repli sur soi aigri,
né de la déception et de la dureté des temps.
Ce
que constate et déplore l'état-major militaire éloigné des balles
(aucun général n'est tué en 14 contrairement à 2022 sur le front
russe).
La
presse clandestine de la Première guerre mondiale répond à sa
manière aux missions que les historiens de la Seconde ont décelées
chez sa cadette, à savoir informer, stimuler le sentiment
patriotique, pousser à l’action et recruter pour la résistance.
En l’absence de TSF, son rôle d’informatrice de la population
occupée est sans doute plus prononcé encore qu’en 1940 et
explique son remarquable essor au cours de la première année
d’occupation. Résolument attachée au camp de la Liberté et de la
Vérité dans une guerre de civilisation aux accents manichéens, la
presse clandestine se mue à partir de 1915 en presse d’opinion
maniant volontiers l’ironie, pour mieux combattre la propagande
adverse et ranimer l’espoir et le patriotisme des populations
occupées. Ce faisant, elle s’efforce de maintenir la société
soudée et de dissuader toute forme de compromission individuelle ou
collective avec l’occupant (ce que la gauche bourgeoise en France
assume difficilement, restant prudemment sur le terrain dubitatif
majoritaire dans l'opinion française sur le fait de faire porter à
la seule Russie la responsabilité de la guerre). En l’absence de
mouvements de résistance organisés, les prohibés ne peuvent pas à
proprement parler remplir un rôle de recrutement, et dissuadent
d’ailleurs leurs lecteurs d’user de la violence contre
l’occupant. En revanche, ils ne manquent pas d’inciter à la
résistance passive, et de rendre hommage à ceux qui vont plus loin
encore, notamment par leur engagement dans les réseaux clandestins
(dixit les opposants démocrates en prison en Russie). Toutefois,
face à la répression ennemie, aux difficultés matérielles et à
une certaine lassitude de la population, le dynamisme de la presse
clandestine s’essouffle à partir des derniers mois de 1916,
suivant en cela la tendance générale du moral dans le camp allié.
En fin de compte, on retrouve dans cette activité particulière
qu’est la presse clandestine l’idée que le phénomène auquel on
assiste pendant la Première Guerre mondiale peut légitimement être
qualifié de « résistance », mais une résistance qui
n’explore pas encore toutes ses potentialités comme elle le fera
pendant la Seconde Guerre mondiale.
On
verra à la fin pourquoi la guerre par sa conclusion (toujours
provisoire sous le capitalisme empêche la révolution internationale
de s'étendre, divisant le prolétariat entre celui (conservateur
pacifique) des pays vainqueurs et celui de pays vaincus (prolétariat
en révolution isolée).
DES
MASSES VAINCUES EN PRELUDE A LA GUERRE PLUS QUE
SIMPLE TRAHISON DES PARTIS SOCIALISTES
C'est
surtout au nom de la défense, de la sauvegarde de l'organisation –
face au risque d'une répression féroce – que les partis
socialistes restent paralysés avant de collaborer à la Défense
nationale. L'irremplaçable Georges Haupt, que j'ai toujours admiré,
va nous faire comprendre la complexité du problème mieux que les
radotages de nos infimes minorités maximalistes aujourd'hui qui s'en
tiennent à la simple trahison des partis socialistes.
« Chercher
à connaître le mécanisme de la défaite, le «comment», contraint
à cerner le «pourquoi», non pas sur le seul terrain de l’idéologie
mais sur celui de l’histoire. Dans cette perspective, il importe de
découper le temps et de délimiter les étapes. Se servir du 4 août,
date du vote des crédits de guerre par la fraction parlementaire du
S.P.D. et du consentement à l’Union sacrée comme point de
référence, revient à confondre deux moments et deux problèmes
différents: celui de l’effondrement de l’Internationale,
c’est-à-dire son impuissance à empêcher les guerres entre les
peuples, et celui de l’effondrement de l’internationalisme,
c’est-à-dire l’acceptation de la guerre et le support positif
que lui apporta la grande majorité des socialistes.
L’avertissement
résidait dans l’ampleur du
mouvement des masses ouvrières contre la guerre qui avait débuté
un an auparavant et dont la pression
croissante avait fait échouer toute tentative belliqueuse
généralisée. En juillet 1914, il ne restait pas même les braises
de cette offensive pacifiste. Dès 1913, dès que la tension
internationale eut baissé, l’Internationale, sans fracas, avait
révisé fondamentalement sa position à la lumière de
l’interprétation optimiste des tendances de l’impérialisme.
Mais
si le torrent de l’émotion ouvrière était rentré dans son lit,
était-ce la faute de la tactique démobilisatrice de la
social-démocratie? C’est ici que la problématique s’élargit et
sort du domaine limitatif de la sphère des dirigeants de
l’Internationale. Elle s’étend à deux «inconnues»: le
comportement des masses ouvrières et les calculs des gouvernements.
Alors
qu’en novembre 1912 ils avaient pris la tête du mouvement offensif
et que leur attitude avait pesé lourd sur les décisions des
gouvernements, ils
furent pris de court par les événements de juillet 1914 et, privés
du dynamisme des protestations ouvrières, ils furent acculés à la
défensive,
au
rôle de spectateurs désorientés et
finalement submergés par la vague de nationalisme. Ce revirement des
sentiments des masses socialistes, point capital, reste obscur.
Comment les militants socialistes qui combattaient la veille encore
une guerre hypothétique apportèrent-ils leur soutien à la défense
de la patrie une fois qu’elle eut éclaté? Pourquoi les masses
ouvrières organisées furent-elles gagnées par la fièvre
patriotique et pourquoi «l’homme
de classe s’intégra-t-il sans résistance dans la nation»?
« …
l’application mécanique des analyses de Lénine: les masses
ouvrières ont été désorientées par la trahison des dirigeants et
elles ne purent manifester leur attachement internationaliste. Aux
antipodes se situe une explication aux préoccupations non moins
idéologiques: elle invoque «l’extraordinaire climat d’unité
nationale… à la veille de la mobilisation, l’irrésistible élan
de ferveur patriotique qui a balayé toutes les idéologies»,
c’est-à-dire le revers d’attitude des masses dont l’exaltation
nationaliste gagna les chefs des partis. En d’autres termes, si la
social-démocratie a abandonné ses principes, elle n’a pas trahi
les masses ouvrières, elle est restée leur expression politique
authentique. Même les historiens qui rejettent ces deux types
d’explication admettent la soudaineté du revirement et postulent
l’effet de surprise qu’il produisit sur les dirigeants
socialistes de toutes tendances, y compris les révolutionnaires.
Ainsi, se référant à l’exemple de la social-démocratie
allemande en juillet 1914, Wolfgang Abendroth estime-t-il que
personne n’avait prévu «qu’il
soit possible de retourner à des émotions apparemment “nationales”
contre toute raison, avec une telle irruption de violence. Ils
n’avaient pas cru que toute pensée rationnelle d’une population
disparaîtrait, si l’on parvenait à la convaincre que la “Nation…
était directement menacée”».
Les faits contredisent cette analyse.
Les
masses furent-elles déroutées par les dirigeants ou les dirigeants
désertés par les masses? Poser le problème en ces termes, comme
l’ont déjà fait les contemporains, revient à tourner en rond et
à demeurer dans le domaine des hypothèses et des postulats. Pour
échapper à ce cercle vicieux, rappelons les données qui
permettront de dégager quelques directions de recherche.
Il
est indubitable que le soutien des masses était essentiel à toute
stratégie préventive de l’Internationale. Ainsi, le 22 juillet
1914, explicitant les raisons qui lui faisaient envisager la
situation avec vigilance mais sans crainte, Jaurès énumère-t-il
les trois facteurs qui parlent en faveur de la paix:
1°
Les dépenses croissantes pour l’armement produisent une
radicalisation du mécontentement populaire.
2° L’opinion
populaire manifeste un désir accru de voir remplacer les méthodes
agressives employées pour résoudre les conflits diplomatiques par
des solutions pacifiques, par l’arbitrage.
3°
Le mouvement ouvrier organisé prend de l’ampleur et se radicalise,
ce dont témoignent la grève générale en Belgique en 1913 et
l’agitation sociale croissante en Angleterre. Il aurait pu
faire également mention de la campagne de masse menée en France
contre la loi de trois ans.
Cependant,
Jaurès
souligne
à plusieurs reprises que cette volonté pacifiste des masses
cesserait d’être un facteur de résistance une fois que la guerre
aurait éclaté: «Quand
les peuples auront vu monter l’orage… à demi foudroyés ils ne
pourront agir.»
Les
dirigeants socialistes de toutes tendances furent toujours lucides à
propos de l’effet psychologique dévastateur que devait produire
sur les masses ouvrières le déclenchement d’une guerre et ont
toujours prévu qu’aucune éducation internationaliste ne pourrait
résister au déferlement du nationalisme.
Quelle
anticipation de juillet 1914 dans cette lettre de Engels à Bebel du
22 décembre 1882: «Je
tiendrais une guerre européenne pour un malheur; ce serait cette
fois terriblement sérieux; le chauvinisme serait déchaîné pour
des années, car chaque peuple lutterait pour son existence. Tout le
travail des révolutionnaires en Russie qui sont à la veille d’une
victoire serait vain, anéanti, notre parti en Allemagne serait, dans
l’immédiat, submergé par le flot du chauvinisme et détruit; il
en serait tout à fait de même pour la France.»
Il
formula la même idée, le même avertissement en septembre 1886: «Il
est certain que la guerre ferait reculer notre mouvement dans toute
l’Europe, le détruirait totalement dans de nombreux pays,
attiserait le chauvinisme et la haine nationaliste et, parmi les
nombreuses possibilités incertaines, elle
ne nous offrirait certainement que
celle-ci: après la guerre, il nous faudrait tout reprendre au début,
mais sur un terrain infiniment moins favorable qu’il ne l’est
même aujourd’hui.»(cf.
L'engagement, plus ou moins encadré militairement des prolétaires
ukrainiens)
Vingt-cinq
ans plus tard, Kautsky exprime les mêmes craintes: «Si
l’on en arrive à ce que la population voie la cause de la guerre
non pas dans son propre gouvernement mais dans la vilenie du voisin…
alors la population tout entière sera embrasée du besoin brûlant
d’assurer ses frontières contre le vil ennemi, de se protéger de
son invasion. Et tous deviendront d’abord patriotes, même les
internationalistes…».
Lénine
parvient aux mêmes conclusions que le révisionniste Vliegen
lorsqu’il fait le bilan de l’expérience de la Première Guerre
mondiale. Il en tire les leçons lorsqu’il fixe, en 1922, les
devoirs de la délégation soviétique à la conférence de La
Haye:«Il
faut expliquer aux gens la situation réelle, combien est grand le
mystère dont la naissance de la guerre est entourée et combien
l’organisation ordinaire des ouvriers, même si elle s’intitule
révolutionnaire, est impuissante devant une guerre véritablement
imminente. Il faut expliquer aux gens, de la façon la plus concrète,
comment les choses se sont passées pendant la dernière guerre et
pourquoi il ne pouvait en être autrement.Il faut expliquer notamment
l’importance de ce fait que la question de la “défense de la
patrie” se pose inévitablement, et que l’immense majorité des
travailleurs la tranchera inévitablement en faveur de sa
bourgeoisie.»
S’agit-il
d’un phénomène de conversion collective fulgurante ?
L’effet
de surprise provoqué par la guerre eût une influence traumatisante
et démoralisante sur
un milieu où la propagande socialiste alimentait les sentiments de
quiétude et d’assurance.
Etayé par tout un rituel, tout un langage et toute une imagerie qui
donnaient au mouvement ouvrier le sentiment satisfait de la puissance
de ses organisations et des progrès vertigineux, numériques et
géographiques, l’internationalisme
diffus ne résista pas à l’irruption de couches plus profondes de
la sensibilité, tels le patriotisme jacobin ou la russophobie
viscérale (sic en 2022!).
Ce fut aussi en 1915 le sentiment d’une autre contemporaine
attentive et compétente, la socialiste hollandaise de gauche
Henriette Roland Holst. «La
guerre mondiale actuelle a démontré que non seulement
l’internationalisme n’était pas aussi profondément ancré dans
le prolétariat que nous le croyions il y a dix ou douze ans, mais
surtout que ce principe demeure comme tout autre impuissant en face
des sentiments, des ambiances, des tendances et des émotions qui
surgissent de l’inconscient avec une force irrésistible, même si
l’intérêt lucide est du côté du principe.»
Friedrich Adler suggère une autre hypothèse encore: «Le
réveil dans la dure réalité du mois d’août suscita pour
beaucoup d’entre eux [les
ouvriers organisés] l’étonnant
état d’esprit que l’on pourrait qualifier, dans le langage de la
nouvelle école psychiatrique viennoise, d’enthousiasme belliqueux
en tant que surcompensation des désirs d’insurrection.»
(« aux armes » pour l'Ukraine « démocratique »!).
(...) Ne
pourrait-on dire, dans le prolongement de ces réflexions, que c’est
par le dynamisme de la mobilisation des masses ouvrières dans une
époque de tension sociale que le mouvement ouvrier ou plus
précisément les ouvriers mis en mouvement se rendent plus
accessibles aux considérations idéologiques;
la perception alors dominante de l’internationalisme se traduit
dans un pacifisme militant.
Il importe, autrement dit, d’approfondir la corrélation entre la
vague de radicalisation des luttes économiques et sociales d’une
part, et la réceptivité des masses ouvrières mobilisées aux
slogans internationalistes des socialistes tels que «guerre à la
guerre» d’autre part. Ainsi
on peut constater entre 1910 et 1912, dans les principaux pays de
l’agitation sociale qui se traduit par de grandes manifestations
sauvages contre la vie chère et par la croissance de la courbe des
grèves de type offensif.
Ne faut-il pas rechercher la raison de l’ampleur des actions contre
la guerre, qui culminèrent lors du congrès extraordinaire de Bâle,
dans la
conjonction de l’agitation antibelliciste avec un profond malaise
économique et social sur la toile de fond des actions ouvrières
contre la cherté de la vie?
On serait d’accord avec Annie Kriegel pour affirmer qu’«il
n’existe aucun rapport de nécessité absolue entre la croissance
quantitative du mouvement et son orientation révolutionnaire».
Mais il
existe une conformité relative, une dépendance et
même une influence entre
la courbe des tensions sociales,
la radicalisation des revendications ouvrières et l’opposition
idéologique, anticapitaliste, qui
se traduit dans l’intensité des luttes pacifistes.
(notez
bien vous les croyants en une automaticité entre revendications
salariales et guerre)
Or
le reflux de la tension sociale était manifeste à la veille d’août
1914. Le rapport qu’Otto Bauer prépara pour le congrès manqué de
Vienne mettait en évidence le redressement de l’économie
capitaliste qui se traduisait aussi dans une amélioration de la
situation des ouvriers. (dixit la profession de foi d'un Macron) Il
suffit d’ailleurs de comparer les statistiques des cycles de grève
entre 1909 et 1914 pour constater à
partir de 1913 une courbe déclinante.
A cela se superpose la régression de
l’activité, de l’intensité de la propagande pacifiste,
reléguée dès 1913 au second plan de l’activité socialiste.
L’étude
de la corrélation et l’interaction de ces deux phénomènes, faits
européens à variantes nationales, permet d’ouvrir une dimension
susceptible d’introduire un élément d’explication qui fait
défaut pour la compréhension de l’effondrement de 1914.
(...)
il ne faut pas perdre de vue le mécanisme de la mobilisation des
masses et le rôle d’avant-garde et de guide politique que
s’attribuaient les partis sociaux-démocrates. La
spontanéité n’est pas un caractère propre aux mouvements
pacifistes d’envergure, faits d’éléments spontanés et
construits,
conscients et inconscients. L’initiative
et la mise en route de ces mouvements appartenaient à l’état-major
des organisations ouvrières. Or cette mobilisation ne se faisait en
juillet que timidement.
De
nombreuses manifestations ouvrières contre la guerre eurent lieu dès
le 27 juillet aussi bien en France qu’en Allemagne. Soixante mille
personnes participèrent à un imposant meeting à Berlin le 27
juillet et des manifestations se déroulèrent dans les jours qui
suivirent dans les grands centres industriels d’Allemagne.
(pas terribles voire inexistantes aujourd'hui contre la guerre en
Ukraine). Ces actions produisirent une impression favorable sur les
syndicalistes révolutionnaires français, qui se demandaient si les
Allemands étaient réellement disposés à agir. Le 30 juillet,
Rosmer écrivit à Monatte: «Et,
cependant, ils ont bougé, ils ont eu de belles réunions et une
manifestation dans la rue. Nous n’avons pas fait davantage.» Il
y a là une part d’espérance et d’exagération d’ailleurs
partagée: les résolutions prises en Allemagne lors des meetings
évoquaient à leur tour l’exemple des camarades français.
D’ailleurs, d’une manière générale, les milieux
révolutionnaires postulaient l’ampleur des mouvements de masse et
interprétaient les faits de préférence dans une optique propre à
les rassurer. Les
mouvements de grève à Saint-Pétersbourg s’intègrent pour eux
dans le cadre d’une agitation pacifiste. «Après
les récentes grèves, écrivait
Rosmer à Monatte le 30 juillet 1914, le
tsar ne doit pas être tellement rassuré. On parle déjà d’une
agitation sérieuse en Pologne. Mais la censure doit fonctionner
ferme et on n’a que des bribes d’information.»
(le tsar Poutine par contre dort tranquille!)
UNE
EXPLICATION QUI RELEVE PLUTOT DE LA BUREAUCRATIE DE PARTI :
défense du parti avant toute mobilisation des masses
Il
ne faudrait cependant ni exagérer ni minimiser l’état d’esprit
antibelliciste ainsi que le caractère et le poids de ces
manifestations. Elles n’annonçaient pas une grande
contre-offensive ouvrière et ne faisaient pas partie d’un
quelconque plan de bataille. L’initiative de ces manifestations fut
prise sans grande conviction par les organisations locales. Les
directions des partis socialistes en France et en Allemagne
maintenaient la consigne de prudence.
Pourtant, pour Jaurès, la vraie sauvegarde, la seule garantie, «ce
qui importe avant tout, c’est la continuité de l’action, c’est
le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrières».
S’agissait-il d’une incapacité à mobiliser les masses ou d’un
manque de volonté de le faire? En fait, la peur
de prendre des initiatives précipitées et de provoquer des actions
prématurées fit
déboucher les directions des principaux partis socialistes sur une
impasse et les plaça devant un dilemme: rester de sang-froid et ne
pas céder à la panique, ou être pris de court par les événements.
Prises dans ce cercle vicieux, elles succombèrent au sentiment de
leur impuissance; le doute de la capacité de l’Internationale à
agir dans l’imbroglio atteignit même Jaurès. Le rôle de la
diplomatie secrète, que Jaurès craignait depuis toujours, menaçait
plus que jamais de réduire le socialisme à l’impuissance :
« A
ces paniques folles, les foules peuvent céder, et il n’est pas sûr
que les gouvernements n’y cèdent pas»,
écrivait-il dans son éditorial de L’Humanité le
31 juillet. Les dirigeants des mouvements ouvriers en voyaient les
prémisses dans l’ampleur des mouvements nationalistes dont les
troupes de choc étaient constituées d’étudiants, qui faisaient
preuve de davantage de combativité et qui les inquiétaient
réellement.(de nos jours heureusement les troupes d'étudiants ne
sont pas motivées par le nationalisme).
Sur
ce qui se passait en France, Rosmer communiqua à Monatte
l’impression d’un compagnon de Bakounine, James Guillaume, frappé
du «désarroi
régnant chez les révolutionnaires. Tous disaient: il faut faire
quelque chose et personne ne sortait une proposition précise».
Deux jours plus tard, Rosmer confirma lui-même cette
impression: «Ici,
il y a beaucoup de bonne volonté mais nulle idée directrice.»
Ce désarroi devait croître devant l’impuissance du 1er août
et se transformer en démoralisation après le traumatisme du 4 août,
ressenti, selon les termes de Rosa Luxemburg, comme «une
trahison des principes les plus élémentaires du socialisme
international, des intérêts vitaux de la classe ouvrière».
D'après
un de ses compagnons, Rosa songea même à se suicvider par
désespoir.
Pour
étudier l’état d’esprit des masses, ne faudrait-il pas tenir
autant compte de cette démoralisation que de la capitulation devant
le déchaînement du nationalisme dont on n’a pas plus postulé
l’ampleur qu’on ne l’a démontrée? «Le
fait qu’en août 1914 l’opinion dans ses profondeurs populaires,
les masses ouvrières, le mouvement ouvrier et socialiste organisé
aient versé du côté de ce qu’on appela en France l’Union
sacrée et
qui fut le produit d’une fulgurante crispation patriotique» ne
va pas nécessairement de soi.
On
ne peut nier que, dans cette période de reflux, les masses
ouvrières aient été plus sensibles au déferlement de la
propagande nationaliste que dans les périodes de radicalisation
où elles étaient immunisées contre elle.(la propagande
systématiquement anti-étrangers de Zemmour a fait flop) Mais à ce
propos surgit une autre question: cet «extraordinaire climat» de
ferveur patriotique s’est-il créé avant ou après le 1er août?
Le souci de la chronologie et les tentatives pour décanter les
événements ne sont ni vains ni dictés par le goût de la chronique
événementielle.
Le
31 juillet 1914 moment où le courant du chauvinisme déferla sur le
pays, paralysa l’état-major socialiste et syndicaliste, rendit
impossible toute tentative de résistance. L’un
des facteurs dont tout gouvernement
doit tenir compte avant d’accepter le risque d’une guerre est, on
le sait, l’opinion publique en
général et tout particulièrement celle des secteurs qui ont
manifesté leur pacifisme militant pendant des années. Point
névralgique, la social-démocratie, le mouvement ouvrier pesaient
lourd sur les décisions à prendre en ce domaine. S’agissait-il
d’un pari ou d’un calcul conscient fondé sur une estimation de
ses forces et de ses faiblesses réelles?
Fin
juillet 1914, les pouvoirs avaient assez bien compris les carences,
les contradictions de l’Internationale et des partis socialistes de
leurs pays respectifs, les faiblesses de la stratégie pacifiste.
Comme le fit remarquer Fritz Sternberg, les
gouvernements ne croyaient plus depuis longtemps aux menaces des
socialistes, celles d’une révolution comme conséquence d’une
éventuelle guerre européenne.
Se rendaient-ils compte que les envolées théoriques et confiantes
masquaient une impuissance? Ils disposaient en tout cas de
suffisamment d’éléments pour répondre aux questions: les
socialistes étaient-ils capables de mettre leur résolution en
application? Les masses étaient-elles prêtes à les suivre et à
prendre des risques? Ils savaient notamment, à la lumière de
l’expérience de 1911-1912, que pour passer du verbe à la chair
l’action pacifiste de l’Internationale était subordonnée à un
facteur essentiel: le temps. Pour
mobiliser l’«armée du prolétariat», pour hisser la conscience
individuelle au niveau de la psychologie collective, l’état-major
socialiste devait se livrer à des préparatifs pouvant durer des
semaines afin que l’effet produit fût suffisamment puissant.
Or, en juillet 1914, les gouvernements comprirent que la parenthèse
dans laquelle la lutte socialiste contre la menace de guerre avait
été placée depuis 1913 ne pouvait s’ouvrir dans l’intervalle
de quelques jours, que la mobilisation et l’agitation socialiste ne
pouvaient devancer et faire reculer l’offensive et la mise en
condition patriotique et chauvine. Prise de court par les événements,
l’Internationale ne parvint pas à les dominer. «On
s’est mis à la remorque du gouvernement et de sir Edward Grey et
on continue»,
constatait Rosmer .
L’hostilité
à la guerre ne pouvait-elle rejaillir brusquement et violemment
aussi longtemps qu’on n’aurait pas pris les mesures nécessaires
pour l’étouffer dans l’œuf? Le 24 juillet 1914, lorsque l’état
de siège fut proclamé en Allemagne, l’état-major envisagea
d’appliquer le «plan de mobilisation intérieure» et d’arrêter
tous ceux qui étaient susceptibles de créer des difficultés: les
dirigeants des minorités nationales et des socialistes. Hans von
Delbrück, secrétaire d’Etat à l’Intérieur et vice-chancelier,
manifesta davantage de finesse politique, donc de prudence. Il
s’allia Bethmann Hollweg, qui pensait également que l’utilisation
de la terreur brutale à la veille d’une guerre était une erreur
grossière et inefficace. Il fallait temporiser, louvoyer, ne pas
donner aux partis politiques et particulièrement à la
social-démocratie l’occasion de se retrancher dans une hostilité
déclarée au gouvernement. Ils
estimaient qu’il valait mieux gagner la confiance des socialistes
et éviter ainsi de se trouver confronté à une forte opposition
intérieure si une guerre éclatait. Envers
la direction du parti et envers sa clientèle, le gouvernement adopta
donc une tactique de camouflage: il parla leur langage, utilisa
leurs arguments d’abord pour leur inspirer confiance, puis pour
leur donner bonne conscience dans le soutien qu’elles allaient lui
apporter.
Cependant,
la social-démocratie voulait bien croire aux intentions pacifistes
du gouvernement. Il ne fallait surtout pas la détromper, au
contraire. Dès le 23 juillet, le gouvernement avait décidé
de «négocier
directement et “humainement” avec les sociaux-démocrates, de
prendre des mesures contre les imbécillités des militaires et
freiner en outre l’action des pangermaniques.»
Ainsi, lorsque le Berliner
Lokal Anzeiger annonça
la mobilisation le 30 juillet, le gouvernement s’empressa de
retirer tous les exemplaires de la circulation et de démentir
l’information, si
bien que le S.P.D. vit en elle une provocation des cercles
bellicistes. (un
peu comme le parti de Le Pen est considéré de nos jours comme le
diable responsable de tous nos malheurs possibles, et excusant le
gouvernement « démocratique »)
Par
ailleurs, la conversation confidentielle entre Südeküm et Bethmann
Hollweg vingt-quatre heures auparavant avait dissipé toutes les
craintes que le chancelier pouvait encore nourrir. Cet entretien lui
avait permis de s’assurer de l’état d’esprit réel des
social-démocrates et de mesurer la fermeté de leur détermination.
Les informations de Südeküm étaient importantes: le
gouvernement savait désormais pertinemment que le S.P.D. demeurait
une opposition agissante mais loyale et qu’il n’avait pas à
craindre sa résistance au cas où la mobilisation générale serait
proclamée. Par sa lettre du 29 juillet 1914 au chancelier,
Südeküm a détruit d’un coup la grande arme psychologique des
socialistes, leurs menaces répétées, les derniers jours encore, de
répliquer par la force à toutes les menées bellicistes.
Selon
le rapport que Haase, le président du parti, fit de son entretien,
il avait d’ailleurs été convoqué le 26 juillet pour engager son
parti à n’entreprendre aucune démarche susceptible de justifier
la volonté belliqueuse de l’adversaire russe. Lorsqu’il faisait
allusion à ce danger, Bethmann Hollweg était conscient de la
nécessité de présenter
la guerre comme défensive afin que la nation la considère comme
légitime lorsqu’elle éclaterait.
Car «une
politique qui risquerait la guerre comme moyen de manifester
préventivement sa puissance ne supporterait pas la lumière de
l’opinion publique, celle du monde européen et celle du pacifisme
international tel qu’il apparaissait dans la doctrine de la
social-démocratie allemande.»
En revanche, le S.P.D. donnerait à coup sûr sa caution à une
guerre où l’agresseur semblerait être le tsarisme russe qu’il
haïssait tant et à travers lequel, en manière de compensation, il
attaquait implicitement le régime prussien. Bethmann Hollweg
connaissait fort bien les tenants et les aboutissants de cette
russophobie déjà ancienne (sic en 2022!), aussi bien à la
direction du parti que parmi les ouvriers organisés, et à laquelle
l’opinion
de la gauche socialiste que la Russie n’était plus seulement le
fief de la réaction mais aussi le foyer de la révolution ne pouvait
rien changer.
Si la confiance devait être l’élément décisif permettant
d’arracher l’adhésion de la social-démocratie, le gouvernement
avait connaissance d’un autre facteur qui l’autorisait à la
distiller habilement, à l’intégrer dans une tactique
du bâton et de la carotte: depuis 1910, le parti et les syndicats
nourrissaient la crainte de voir leurs organisations détruites.
En juillet 1914, notamment, ils tenaient cette éventualité pour
parfaitement probable. Leur
souci majeur était alors de sauver l’organisation.
Ce fut là, lors de la réunion du B.S.I. à Bruxelles, l’une des
préoccupations essentielles, la cause de l’énervement des
délégués autrichien et tchèque, de Victor Adler et de Nemec, que
De Man dans ses souvenirs présente en ces termes: «Leur
conversation révélait curieusement comme raison majeure de leur
énervement le souci qu’ils avaient du danger qui menaçait
l’organisation. En tant que socialistes avertis et d’un haut
niveau intellectuel, ils pensaient sans doute aussi à d’autres
malheurs physiques et moraux que pouvait causer la guerre; mais ils
parlaient surtout de l’organisation menacée de dissolution, des
locaux mis sous séquestre, de la presse muselée, des voitures de
livraison du journal du parti réquisitionnées par l’armée.»
(…)
En France, les services de police étaient aussi bien renseignés sur
les difficultés que rencontrait la mise en pratique de l’accord
entre la S.F.I.O. et les syndicats. Il fallut toute l’autorité et
la foi de Jaurès pour réaliser cette unité d’action, tout comme
pour l’action pacifiste en général. L’une des faiblesses
tactiques de l’action contre la guerre en France était due au fait
que tout était centré sur un seul homme: Jaurès. Et quand
la nouvelle de son assassinat fut connue en France et à l’étranger,
la première réaction des dirigeants et des militants socialistes
fut: c’est la guerre.
Romain Rolland eut aussi cette impression, lui qui écrivit à
Charles Rappoport: l’assassinat de Jaurès «a été la
plus grande bataille perdue de cette guerre, perdue pour le monde
entier».
Peu
de temps après, dans la soirée du 31 juillet, le comité confédéral
de la C.G.T. prit la décision de «s’asseoir
sur les principes», c’est-à-dire de renoncer à la grève
générale.
Le ministre de l’Intérieur Malvy semble avoir été immédiatement
informé de cette décision. Le 1er août, à une heure,
il envoya un télégramme aux préfets leur prescrivant de ne
procéder à aucune arrestation des personnes inscrites sur les
fameux «carnets B»
(il s’agit d’une liste, dressée par le gouvernement sur les
rapports des préfets, de trois à quatre mille militants ouvriers
qui, en cas de mobilisation, devaient être immédiatement arrêtés).
Pourquoi? Le texte du télégramme de Malvy qui ne prête pas à
équivoque donne la réponse. Il commençait par cette phrase: «Ayant
toutes raisons de croire qu’il peut être fait confiance à tous
les inscrits sur “carnets B” pour raisons politiques…»
Seuls les termes différaient entre la tranquillité de Malvy et
celle qu’exprima Bethmann Hollweg le 30 juillet à la réunion du
ministère d’Etat de Prusse: «Il
n’y avait plus trop à craindre» du
S.P.D. au cas où la guerre éclaterait.
«En
juillet 1914, le gouvernement n’était pas trop affligé par le
souci d’une révolution sociale, de soulèvements, de refus du
service armé, de grèves de masse»,
conclut l’historien allemand Egmont Zechlin. En juillet 1914,
certes. Mais cette confiance s’étendait-elle au-delà du futur
immédiat si la guerre devait ne pas éclater? Ici, on passe du
terrain des certitudes à celui des hypothèses.
Cette
hypothèse déjà présente à l’esprit des contemporains et
suggérée par quelques historiens peut être formulée ainsi: l’une
des fonctions qu’assuma la Première Guerre mondiale fut le recours
à la force pour étouffer dans l’œuf une révolution menaçante.
La guerre prend sa signification non seulement par rapport aux
rivalités des grandes puissances, mais par rapport à la révolution.
«La
peur de la révolution est à la fois un excitant pour les partis de
la guerre et un obstacle à leur criminel dessein.» La
guerre peut se révéler génératrice de révolutions. Mais elle
peut être aussi la grande entreprise contre-révolutionnaire, «le
plus grand ennemi du prolétariat». Rappoport développe son idée
en ces termes: «Nous
avons beau accumuler des milliers d’adhérents, nos trésors de
guerre ont beau se remplir, la guerre lance les prolétaires les uns
contre les autres.
Les libertés publiques sont supprimées, nos trésors de guerre
dissipés. Aussi quel admirable moyen pour les classes dominantes de
se débarrasser de leurs adversaires, de les décimer mieux et plus
efficacement qu’avec des prisons, des potences, qui font trop de
bruit pour peu de besogne. Avec la croissance de la classe ouvrière,
en face de la marée socialiste qui monte, qui monte, les classes
dominantes seront tentées de jouer le tout pour le tout.»[
En
septembre 1917, Otto Bauer caractérisa ainsi la situation des années
1911-1913: «Le
renchérissement du coût de la vie et le développement des
associations patronales avaient considérablement renforcé les
antagonismes de classes. La croissance de la social-démocratie
allemande, la vague de grèves monstres en Angleterre, le réveil du
prolétariat russe annonçaient des luttes des classes gigantesques.
Partout, les illusions réformistes semblaient dépassées: le
ministérialisme semblait supprimé en France; en Italie, la classe
ouvrière avait expulsé les réformistes du parti; en Autriche, la
majorité du congrès de Vienne en 1913 s’était dressée avec ce
qui semblait être une grande fermeté contre les illusions
réformistes dont la victoire électorale avait permis la
prolifération. Partout, la classe ouvrière semblait décidée à
suivre la voie que lui avait tracée le marxisme; le puissant
développement des cartels et des trusts, le processus rapide de
subordination de l’économie mondiale au capital financier, la
recrudescence des antagonismes entre les puissances mondiales
impérialistes montraient que l’ère des affrontements décisifs
entre le capital et le travail approchait.»Cette
flambée retomba
à la veille de la guerre.
En revanche, un profond malaise dont parle Kautsky dans une lettre
d’octobre 1913 à Adler: «Si
la misère augmente encore au cours de l’hiver, je ne tiens pas
pour exclues les manifestations de désespoir des grèves sauvages et
des révoltes de rues; cela
pourrait mener à une crise politique, à des mesures plus dures
prises contre nous, mais également à une crise du parti.»
Pour Kautsky, le phénomène est dû à une stagnation du mouvement
ouvrier européen. La
gauche allemande y voit au contraire une radicalisation et reproche
son immobilisme à la direction du parti.
Déjà
en 1914 on pouvait constater... une révolte de la jeunesse contre
l’hypocrisie, contre une société d’adultes sclérosés, mais
aussi, de la part d’une frange d’intellectuels, révolte «contre
la banalité du monde bourgeois» qui aggrave le malaise (qui est
patente en Occident aujourd'hui bien que noyée dans les idéologies
réactionnaires wokes, anitfa, antiracistes, féministes et autres
luttes communautaristes ou ridicules). Nous ne connaissons que
l’expression littéraire du mouvement d’avant-garde intellectuel:
expressionnisme, futurisme, où se mêlent la violence de Georg Heym,
celle de Vladimir Maïakoski ou celle de Marinetti. Toute l’histoire
intellectuelle de l’Europe vue sous cet angle reste encore une
direction de recherches à peine entamées. (…) Mais il ne suffit
pas de constater ces symptômes dans divers milieu la tension monte
au fur et à mesure que l’on s’avance vers l’est ou vers le
sud-est. L’exemple communément cité est celui de la vague
révolutionnaire montante en Russie qui culmine dans les grandes
grèves ouvrières dans la capitale juste à la veille de la guerre;
ou celui de la «semaine rouge» du 7 au 14 juillet 1914 en Italie,
qui vécut sa plus forte poussée de fièvre révolutionnaire depuis
1870, selon le témoignage d’Angelica Balabanoff[85]. La
fonction de la guerre, pour Rosa Luxemburg, a été de retarder «ce
que l’on sentait déjà sourdre depuis quelques années: la
résurgence de la révolution russe. Le prolétariat russe qui dès
1911 était parvenu à lever le faix de plomb de la période
contre-révolutionnaire… n’a permis à la guerre de le
désorganiser, à la dictature du sabre de le bâillonner, au
nationalisme de le fourvoyer que pendant deux ans et demi.»
La guerre a-t-elle brisé les processus de fermentation
révolutionnaire pour les rendre plus violents en 1917 ou bien en
a-t-elle infléchi leur cours, le déviant en Autriche-Hongrie vers
une solution nationalitaire, le déformant en Italie en une
révolution fasciste, l’avortant en Allemagne en une sanglante
défaite? Autant de questions qu’ont déjà posées les historiens
et qui demanderaient une étude du rythme des crises
révolutionnaires.
Dans
cette optique, les révolutions de 1917-1918 n’apparaissent pas
comme un accident qu’on insère artificiellement dans l’histoire
de la guerre ou comme une catastrophe violente qui brise le long
terme, mais comme un processus que la guerre a retardé ou dévié
au lieu de le catalyser. Comme le fit remarquer Arthur
Rosenberg: «Le soi-disant effondrement de la IIe
Internationale n’a pas pour origine le fait que la classe ouvrière
socialiste ne réussit pas alors à empêcher la guerre. Car même
si les social-démocrates des huit grandes puissances avaient eu
alors à leur tête des révolutionnaires héroïques, la guerre
n’aurait pas pu être évitée… Cependant,
l’Internationale se vit contrainte, en août 1914, de dissiper le
brouillard révolutionnaire dont elle s’était jusqu’alors
entourée; cette opération put prendre l’aspect
d’une débâcle.» L’effondrement de
l’Internationale revêt alors une autre dimension, une autre
signification que celles d’une impuissance, d’un revirement ou
d’une trahison. La guerre concrétise une démission de longue
date, enferme l’Internationale dans ses propres contradictions
et l’accule à l’impasse.
A
noter que, dans son ouvrage intitulé Psychologie
de masse du fascisme,
Wilhelm Reich a attiré l’attention sur la nécessité d’intégrer
également dans l’explication de la Première Guerre mondiale la
«base psychologique des masses» et a posé la question de savoir
«pourquoi le terrain psychologique de masse était capable
d’absorber l’idéologie impérialiste, de transporter dans les
actes les mots d’ordre impérialistes». Trouvant insatisfaisant
l’argument classique de la trahison, de même qu’il rejetait ceux
de la «psychose de guerre» ou d’«aveuglement des masses», il a
formulé le problème en ces termes: «Pourquoi des millions de
travailleurs socialistes et anti-impérialistes se sont-ils laissé
trahir?» Il a introduit pour répondre le concept de l’«action
irrationnelle, inadéquate»; en d’autres termes, il a suggéré
l’étude de la «dissociation entre économie et idéologie» (W.
Reich, Psychologie
de masse du fascisme,
Payot, 1974, p. 49-50). L'irrationnel daterait donc du début de la
décadence capitaliste...
PENDANT
LA GUERRE DES FRATERNISATIONS PAS VRAIMENT REVOLUTIONNAIRES
« Il
ne faut pas interpréter la Grande Guerre à travers une dualité
simple : le bien contre le mal, les ennemis contre les Alliés.
En effet, avec la longueur du conflit, avec le vécu militaire ou
personnel des uns et des autres, l’ennemi peut être identifié
aussi bien comme le « planqué » de l’arrière que
comme le « frère de tranchée », même s’il est de
l’autre côté du no
man’s land.
Par conséquent, les sentiments sont mouvants, il n’y a ni haine
totale, ni antimilitarisme affirmé. Nous ne pouvons pas dire que
l’un prédomine sur l’autre : les deux ont coexisté tout au
long du conflit.
Les
fraternisations ont débuté à Noël 1914 et ont eu lieu
ponctuellement tout au long de la guerre. En effet, on en retrouve
des traces écrites au moment de Pâques 1915 sur le front de l’Est,
également sur le front italien en 1917 entre les Français et
les Allemands, ou encore en septembre de cette même année dans les
Vosges. Néanmoins, cette étude concerne essentiellement les trêves
recensées sur le front allemand, du nord de la rivière de l’Aisne
jusqu’à la mer du Nord. Elles ont permis surtout l’échange de
denrées alimentaires, mais aussi de relever les morts et les
blessés, ainsi que d’évacuer l’eau des tranchées.
Pareillement, les suspensions de tirs ont pu être motivées par la
nécessité de s’approvisionner en eau à une fontaine. Selon Rémy
Cazals, plusieurs motivations pouvaient conduire les combattants à
interrompre les hostilités : fair-play pour
les uns, sens moral pour les autres, ou surtout simple respect « des
convenances ». En effet, les ennemis ne s’envoient pas que
des balles, des obus meurtriers, mais ils échangent des objets, des
paroles chantées ou non, agressives ou non, des courriers, des
propositions de fêtes ou de parties de football. D’une façon
comme d’une autre, ils communiquent. Parfois, quand l’impossibilité
de communiquer est imposée, les hommes biaisent en évitant de
tirer. Pour autant, la haine du « boche » ne disparaît
pas mais s’atténue, notamment en 1916, entre la bataille de Verdun
et celle de la Somme, en raison de la guerre d’usure qui est
engagée, de la durée du conflit et de la lassitude des combattants.
Cela explique les relations entre tranchées opposées, certes
occasionnelles, partielles, fragiles, mais non exceptionnelles.
Cependant, ces relations, tout comme les fraternisations, n’expriment
pas un refus généralisé de la guerre et ne remettent pas en cause
la thèse du consentement patriotique, elles la nuancent.
En
1916, la différence de contexte par rapport au début de la guerre
est l’immobilité de la situation. Certes, les soldats ont encore
l’assurance d’une issue favorable, mais ils se demandent quand
elle adviendra, alors que pour l’année 1914, la confiance dans la
victoire, surtout rapide, était inébranlable. Dorénavant,
ils sont éprouvés par la longueur des hostilités, bien qu’ils y
adhèrent mais souvent avec tristesse, fatalité et résignation.
On observe chez les soldats différents niveaux de consentement,
voire de déclencheurs de consentement, par exemple vouloir protéger
sa famille ou lutter contre les « actes de barbarie »
commis par l’ennemi. Ainsi, les soldats ne défendent pas
nécessairement le même objectif, mais leur acceptation du conflit
est réelle et découle soit de leur éducation, soit de leur
conviction de défendre une juste cause. Ils obéissent car ils
reconnaissent à la guerre une légitimité affirmée par les
autorités (le gouvernement, la religion, les chefs militaires), mais
aussi par leurs pairs (les autres soldats).
L’inflexion
de l’hostilité envers l’ennemi a pour corollaire les relations
de tranchées à tranchées. Le phénomène des fraternisations est
large, il peut aussi bien concerner l’envoi par les Allemands de
leur propagande (ouvrage, tract…) que les réponses adressées par
les Français au moyen d’un dialogue ou d’un échange d’objets,
ou encore une non-agression tacite pendant que chaque camp s’affaire
à lutter contre les conséquences des intempéries climatiques. Les
facteurs déterminants sont la stabilisation du conflit, la proximité
des lignes adverses et leur enterrement via le
système de tranchées, dans un contexte marqué par le calme de
certains secteurs, ainsi que par le recul des manifestations de haine
anti-allemande.
Une
communication minimale entre les tranchées ennemies, du moins pour
les premières lignes séparées de quelques mètres à peine, est
ainsi rendue possible. Les fraternisations viennent dans un second
temps : on cesse d’abord les hostilités, que ce soit les tirs
ou les bombardements, puis ces brèves périodes de « cessez-le-feu
non officiel », dénommées « trêves » en français
ou Waffenstillstand en
allemand, permettent à certains soldats de fraterniser. Preuve en
est, les contrôleurs
censurent
les courriers mentionnant de telles conciliations, afin qu’elles ne
soient pas connues et reproduites. Toutefois, ils restent prudents
dans leurs rapports : bien qu’ils connaissent l’existence de
la baisse du moral, ils préfèrent souligner « les prétendues
relations », soit parce qu’il n’y a pas assez de
témoignages pour lever le doute sur ces supposés accointances, soit
parce qu’ils veulent éviter un procès et l’éventuel verdict de
peine de mort qui s’ensuivrait.
Fraternisations
grâce aux fêtes religieuses
Cette
période de Noël est par ailleurs marquée par des envois plus
importants de lettres et de colis, venus de l’arrière. Dans le
camp allemand, chaque unité reçoit un sapin de Noël, et les
sources des deux côtés sont unanimes concernant des chants de Noël
provenant des positions allemandes. Des trêves ont lieu le soir
du 24 et le jour du 25 décembre 1914 sur le front de
l’Ouest, et en 1915 des faits similaires sont rapportés aux mêmes
dates. Dans certains endroits elles durent plusieurs jours, jusqu’à
ce que les autorités militaires y mettent fin.
Bien
que les autorités militaires qualifient ces actes « d’intelligence
avec l’ennemi », plusieurs
milliers de soldats y prennent part, sur environ deux tiers du front
germano-britannique, avec parfois une participation de soldats
français et belges.
Par exemple, près de la ville belge d’Ypres, les Allemands et les
Britanniques se retrouvent, le jour de Noël, dans le no
man’s land.
À cette occasion, ils échangent des objets, de la nourriture,
discourent et jouent au football. Si les presses allemande et
française ne relatent pas ces faits, en revanche quelques
photographies paraissent dans la presse britannique, notamment dans
le Daily
Mirror.
Entre Français et Allemands, les mêmes faits sont attestés, par
exemple dans le témoignage du colonel Breyding : « Le
jour de l’An, il s’est produit, bien à l’improviste, une
fraternisation entre Français et Allemands.
Les Français quittèrent alors leur tranchée, les officiers des
deux belligérants vinrent se saluer simultanément sur le glacis et
y échangèrent des cigarettes. » Roland
Dorgelès, à la 3e section de mitrailleuse du 39e R.I.,
évoque lui aussi des trêves dans la nuit précédant Noël et
pendant la journée de Noël, ainsi que la réaction de la hiérarchie
militaire.
Les
rapprochements qui ont eu lieu dans le nord-ouest de Reims, lors du
Noël 1914, sont caractéristiques des positions stagnantes,
amorphes : des hommes qui se surveillent de tranchée à
tranchée, sans véritablement s’agresser bien que le canon gronde
en parallèle. Il apparaît donc bien que, dans la nuit précédant
Noël et pendant la journée de Noël, même si les versions varient
dans leurs présentations des faits, il y eut des trêves avec des
contacts brefs, directs, voire pacifiques, entre des soldats ennemis.
À leur niveau, les officiers allemands ou français ne pouvaient
donc ignorer ces relations.
(…)
ils ne tombent pas dans la haine absolue, ils gardent un peu
d’humanité dans cette atmosphère de guerre (apparemment ce n'est
pas du tout le cas en Ukraine en 2022 à moins qu'on nous cache aussi
des cas de fraternisations... d'autant que c'est le même peuple!).
Toutefois, les sentiments éprouvés dans ce contexte précis ne sont
pas forcément contradictoires avec la volonté de poursuivre le
conflit et de lutter contre les Allemands. La lettre du soldat
Le Quéau, datée de fin décembre 1914, à la Boisselle,
évoque cette situation paradoxale, où il exprime à la fois de la
haine à l’égard des ennemis et de la compréhension à l’occasion
de la fraternisation de Noël 1914. Même si les deux sentiments
coexistent, la haine aura été temporairement refoulée.
Des
Fraternisations face aux conditions climatiques...
L’eau
est fréquemment une des raisons de la trêve : les soldats en
ont besoin pour assurer leurs besoins physiologiques, comme le
rappelle le témoignage de Jean Henry : « On allait
chercher de l’eau au même endroit que les Allemands. Chacun
prenait son eau et retournait dans son coin. » (pas du
tout le cas en Ukraine où les soudards russes laissent la population
privée d'eau, de nourriture, d'électricité, etc.)
Les
soldats ne sont pas les seuls à témoigner de cet arrangement, la
presse le mentionne également dans sa description des conditions de
vie aux tranchées. Inversement, dans certains secteurs, cette
ressource est trop présente, trop abondante. Fréquemment,
les soldats doivent conclure une trêve dans le but de pomper l’eau
des tranchées, pour mieux poursuivre le conflit par la suite,
comme l’énonce en toute transparence la légende de la
photographie du docteur Paul Minvielle, publiée par le
journal L’Illustration du
15 janvier 1916 : « Face à face après une explosion
de mine. Au premier plan, un capitaine du génie qui vient diriger
les travaux d’organisation du rebord français de l’entonnoir ;
au fond, les Allemands ». La scène se situe au nord d’Arras,
dans l’ouest de la cote 140. Avec les conditions climatiques,
la nature du sol et la guerre des mines, l’entonnoir est rempli de
boue. Les hommes des deux côtés ne peuvent donc se disputer cette
place sans risquer de s’enliser. Une
trêve s’instaure pour organiser de part et d’autre les travaux
de consolidation des rebords de l’entonnoir,
cependant l’article n’en fait pas mention. Pourtant, le docteur
sera puni de soixante jours d’arrêts.
Le
journal L’Illustration décrit,
dans son numéro du samedi 15 mai 191531,
la réalité de la vie aux tranchées : la longue attente de la
relève, l’appréhension du combat à venir, le sentiment de
l’éloignement de la fin du conflit. Certes on échange entre
soldats, mais sans pour autant oublier que l’on est en guerre. Il
s’agit d’une échappatoire de quelques heures, d’une situation
opportuniste. Dans ce cas, l’agressivité contre les autres
s’amenuise : leur humanité se renforce, ils ne sont plus
« ces bêtes » qui vivent dans des conditions
déplorables, avec des animaux nuisibles tels que les poux et les
rats. Échanger
avec le voisin d’en face redonne le moral car on se rend compte
qu’il est traité de la même façon,
et une curiosité s’éveille vis-à-vis de ses produits, de son
histoire, de sa manière de vivre. Cependant, si cette situation
perdure, la hiérarchie doit ordonner explicitement, rédiger des
notes, pour demander aux hommes de ne pas flancher et de ne pas avoir
une attitude familière envers les Allemands. En effet, au-delà des
fraternisations, ces
trêves pouvaient générer du troc, en violation de la règle
militaire,
(avec les soudards russes en Ukraine c'est monnaie courante où il
plus question de faire du fric que de fraterniser) d’où le recours
à de sévères punitions (blâmes, mises aux arrêts, bombardements
intensifs). Les autorités militaires peuvent également recourir à
la pratique des raids ou coups de main afin de rompre la trêve et
démoraliser l’adversaire.
Autre
forme de fraternisation : les quolibets, les moqueries, les
échanges oraux ou écrits avec des pancartes. Il s’agit, dans ce
cas, d’un échange, voire d’un jeu. On peut aller jusqu’à
l’intermède, lié à la proximité.
(choses vues aussi en Espagne 36, JLR)
Les
hommes n’ont pas un esprit défaitiste, antipatriotique, ils
connaissent l’ennemi mais parfois prennent des libertés avec les
ordres. En
effet, ils vont trouver plus judicieux de « faire la
paix » ponctuellement avec leurs adversaires plutôt que de
tirer sans cesse.
En revanche, pour les gradés, qui ne vivent pas le même sort que
les soldats, aucune concession n’est possible. Pourtant,
certains chefs comprennent les difficultés de la vie aux tranchées,
liées aux aléas climatiques, à la peur permanente, à l’ennui
face au statut
quo des
lignes. C’est pourquoi ils ne signalent pas toujours ces
relâchements patriotiques, ces baisses de moral aussi. D’ailleurs,
les chefs connaissent parfaitement les raisons de ces rapprochements,
c’est la proximité des lignes, qui facilite le dialogue et
rend les attaques difficiles.
En général, dans les témoignages de trêves, on constate que les
Allemands sont toujours à l’initiative de ces rapprochements. (ne
pas oublier que le mouvement socialiste était plus fort en Allemagne
et le niveau de conscience de classe plus élevé... qui mènera à
la révolution de novembre 18, certes révolution de soldats. JLR)
Or,
probablement, certains Français ont pu entreprendre des échanges,
mais il n’en est jamais fait mention dans les rapports officiels.
Aussi peut-on en conclure que la crainte de la censure
(…)
les anciens combattants disent habituellement qu’ils étaient plus
proches de l’ennemi d’en face que du civil de leur camp. Mais les
rapports les mentionnent rarement, soit par méconnaissance, soit
pour éviter les sanctions de la hiérarchie, car les officiers ne
veulent pas s’exposer à des représailles de la part de leurs
supérieurs.
Sans
doute les rapprochements pourraient-ils être interprétés comme la
conséquence
d’un désenchantement par rapport à la situation militaire, mais
certaines révèlent un intérêt pour l’ennemi en tant que
personne, une forme de respect pour son organisation ou la
supériorité de ses tactiques.
Au
cours du conflit, les chefs militaires ont conscience que
l’antipathie des poilus envers leurs adversaires s’amenuise. Pour
ces soldats, l’homme d’en face est dans la même situation
qu’eux, dans les mêmes détresses morale et physique. Par
conséquent, ils estiment que l’identification de l’ennemi doit
être périodiquement renouvelée, afin de dissiper les confusions
nées de la longueur du conflit. Les communiqués ont ainsi pour
objet de justifier la guerre et sa poursuite, de désigner clairement
l’ennemi et d’en dénoncer les responsabilités. Malgré cela,
les ennemis désignés dans les témoignages sont souvent le pouvoir
politique à l’arrière, qui souhaite que la guerre dure, et la
hiérarchie militaire qui peut faire prendre des risques mortels aux
troupes.
Dans
ces cas, l’Allemand apparaît comme le « frère » qui
partage et endure les misères.
D’autres,
délibérément, décident de ne pas donner la mort.
Chez certains, l’importance du choix de donner ou non la mort à un
individu l’emporte sur l’obligation de tuer. Quand on ne tire
pas, c’est qu’on est un être avisé, dépourvu de l’aveuglement
de la haine. Mais cela peut aussi relever d’un calcul ou d’une
stratégie ponctuelle pour se protéger. Il ne s’agit donc ni de
lâcheté ni d’acte antipatriotique mais simplement, voire
mutuellement, d’action de survie et de bon sens avant de reprendre
les activités militaires pour lesquelles les soldats sont mobilisés.
On tire parce que c’est la guerre et que l’on continue le combat,
mais en
certaines circonstances on tire en évitant de tuer, de
causer des dégâts, simplement pour s’assurer de sa sécurité, ou
de la tranquillité d’un secteur. On note que les arrangements
peuvent concerner aussi bien les heures que les visées du tir, ce
qui est rendu possible par la proximité des lignes, qui permet aux
hommes de constater la similitude de leurs conditions, ainsi que par
la complicité entre ceux qui occupent les postes avancés des deux
camps. Comme le note Élie Préauchat, « l’ennemi nous
voit et néanmoins ne tire pas sur nous car nous sommes très
courtois les uns envers les autres. Ainsi, nous ne tirons jamais sur
leur relève que nous apercevons très bien ». De
même, puisque l’adversaire n’est pas si éloigné de nous, on va
respecter ses heures de repos, de corvées, de ravitaillement.
Tacitement, les poilus de part et d’autre de la ligne du front
évitent de tirer pour éviter des représailles, le but étant que
le secteur reste
tranquille.
Peu
à peu, les lancers de tracts sont abandonnés, sous prétexte qu’ils
incitent aux relations de tranchée à tranchée, au profit de
projectiles lançant des tracts, comme le propose la note du
lieutenant-colonel, chef du bureau des services spéciaux. Cette
propagande est utilisée pour inciter l’ennemi à la cessation du
combat, voire à s’allier contre d’autres forces en
présence. Mais
les tracts allemands n’ont pratiquement aucun impact sur les
troupes françaises. En effet, pour François Lagrange, « Chaque
partie est trop absorbée par l’entretien de sa tranchée pour ne
pas vouloir en plus constamment harceler l’autre. » On
peut en dire autant de la propagande organisée depuis l’Allemagne
afin de promouvoir la révolution et les fraternisations, notamment
celle du groupe international de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg.
Bien
qu’il y ait l’union sacrée, les autorités militaires et
politiques restent vigilantes pour éviter les fraternisations
internationales,
l’union des prolétaires de tous les pays, comme prônées par les
communistes.
(…)
trêve organisée afin d’enterrer les morts gisant entre les
lignes. Cette rencontre fut d’abord teintée d’une certaine
appréhension, quand les Français sortirent, la pelle à la main,
alors que les Allemands apportaient des cigares. Après qu’un
caporal français et un Allemand se furent serrés la main, que des
saluts et des cigares furent échangés, les corps rassemblés et
enterrés, les hommes regagnèrent leur tranchée en silence, et dans
la soirée la canonnade reprit. Ainsi
du côté des Alliés comme de celui des ennemis, les soldats
évoquent les trêves pour relever leurs morts respectifs. Pourtant,
ces relèves ne se font pas sans crainte. À tout moment, le combat
peut reprendre.
De plus, les ennemis sont parfois au coude à coude pour reprendre
leurs morts, leurs blessés. Il peut en résulter une situation de
malaise ou d’indifférence, comme le souligne le médecin Louis
Maufrais, au Mort-Homme en mai 1916 : « Aucun d’eux
n’est équipé, pas plus les Allemands que les Français. Les
hommes se croisent, ils ne se parlent pas. […] Les Allemands comme
les Français, ils sont à chercher quelque chose, des blessés, des
morts, ou rien ? »Ici nulle haine n’est mentionnée,
mais
plutôt la lassitude face à longueur du conflit
et ses conséquences sur le moral des troupes.
Notons
que ces interruptions dans le déroulement de la guerre permettent de
rendre le quotidien plus tenable et d’obtenir une accalmie dans les
bombardements. Aussi n’expriment-elles ni défaitisme, ni
antimilitarisme. Les
soldats s’accommodent simplement d’un arrêt des tirs avec les
Allemands, dans le but de sauver certains des leurs ou de rendre un
dernier hommage à d’autres, une forme de
respect via l’ensevelissement
des corps.
Toutefois, ces faits ne sont sans doute pas toujours relatés :
toute vérité n’est pas bonne à dire, notamment à la hiérarchie
qui ne peut comprendre la réalité de la vie aux tranchées. Ils
peuvent avoir été cachés simplement pour éviter le jugement des
responsables militaires, qui aurait pu avoir pour conséquence des
sanctions ou la rupture de la trêve.
Certes,
les Français légitiment leur participation à une guerre voulue par
les Allemands qui les ont attaqués. Cependant,
l’essoufflement arrive dès le mois de septembre 1914, puis les
cas de fraternisations de Noël 1914 expriment le désappointement de
certains soldats, qui pensaient que la guerre serait terminée à la
fin de l’année.
Il
ne s’agit pas d’un refus de la guerre,
comme pour le cas des mutineries, mais d’un aménagement, d’un
contournement des règles de la guerre qui remet fortement en cause
le consentement. Les
soldats restent patriotes, mais différemment, comme le prouvent les
formes d’identification à l’autre, les ententes tacites.
Dans un premier temps, il y a une trêve, une suspension des
hostilités et, dans un second temps, cette cessation des combats
peut aller jusqu’aux fraternisations. Comme
l’exprime à juste titre Marc Ferro, « le
terme “fraternisation” ne convient pas encore, même si la
situation décrite est bien une suspension de la guerre : le tir
sur cibles visibles n’est pas déclenché. Pour formaliser la
trêve, il suffira de quelques signes, […] produits lancés, […]
donnés de la main à la main, […] jusqu’à boire ensemble. »
Si
la guerre n’avait duré que quelques mois, le sentiment
anti-allemand serait resté très fort. Mais sa prolongation modifie
un peu la donne. Même si le phénomène est loin d’être général,
les trêves de Noël 1914 sont le signe de l’amorce d’une
évolution. Avec le conflit qui dure, on tend à se découvrir une
identité commune avec le soldat de la tranchée d’en face. Le
sentiment de haine s’érode donc, mais il peut être relancé et
s’exprimer de nouveau avec force, par exemple lorsque les Allemands
emploient des armes nouvelles comme les gaz de combat.
(Par
après Poutine le sait et c'est pourquoi il menace de l'arme
nucléaire) Au
reste, plusieurs sentiments peuvent cohabiter en même temps chez le
même soldat. La
révélation d’une identité commune avec l’ennemi n’a pas
toujours pour conséquence d’affaiblir le patriotisme : les
soldats allemands sont peut-être des humains comme les poilus, mais
ils n’ont rien à faire en France.
(la soldatesque russe non plus en Ukraine!)
En
définitive, au début du conflit, les hommes sont davantage enclins
à la violence, à la volonté de tuer, pour certains sans même
avoir jamais vu l’ennemi. Cependant, après un combat, leurs
sentiments peuvent devenir plus nuancés, voire contradictoires.
Il y a donc une dichotomie entre la guerre perçue, rêvée, et la
guerre réellement vécue,
d’où la prudence et la résignation des témoins. Par
ailleurs, le consentement n’est pas exclusivement lié au
patriotisme mais à la construction de l’obéissance, comme la
camaraderie ou le respect de la discipline. Or, il peut décliner
avec les difficultés. D’ailleurs,
à partir des années 1920, les écrits commencent à dénoncer la
guerre, dont la majorité de la population ne veut plus entendre
parler. Parallèlement, un très fort courant antimilitariste, appuyé
sur le rejet de la guerre, apparaît chez les anciens combattants.
L'imaginaire
mécanique des minorités maximalistes actuelles
« Dans
les principales puissances capitalistes, en Europe de l’Ouest et
aux ÉtatsUnis, le prolétariat n’a aujourd’hui ni la force ni la
capacité politique de s’opposer directement à ce conflit par sa
solidarité internationale et la lutte contre la bourgeoisie de tous
les pays. Il n’est pour le moment pas en mesure de fraterniser et
d’entrer en lutte massivement pour stopper le massacre ».
On
ne peut être que frappé par cette lucidité du CCI, contrairement à
nombre de charlatans qui croient qu'une révolution va sortir du
néant actuel ou même des trotskiens du NPA qui appellent à se
mettre derrière Zelensky. Mais on nous dit que la classe ouvrière
en Ukraine est la principale victime ! D'abord où est-elle
cette classe ouvrière, dans un monceau de ruines pas seulement
concrètes ? Et le prolétariat russe ? Invisible et
consentant ? Même pas au niveau de ses ancêtres glorieux de
1917 ? Minable et soumis aux délires de Poutine et sa clique de
lâches ?
Certes :
« C’est
la classe ouvrière, et non l’État ukrainien, qui est la véritable
victime de cette guerre, qu’il s’agisse de femmes et d’enfants
sans défense massacrés, de réfugiés affamés ou de chair à canon
enrôlée dans l’une ou l’autre armée, ou encore du dénuement
croissant que les effets de la guerre entraîneront pour les
travailleurs de tous les pays ».
Sauf
que les travailleurs des autres pays ne subissent pas un tel niveau
d'atrocités et ne se bougent pas le cul pour protester !
Certes :
« Soyons
clairs, les États-Unis et les puissances occidentales disposent des
mensonges les plus convaincants et de la plus grande machine à
mensonges médiatique pour justifier leurs véritables objectifs dans
cette guerre. Dans celle-ci, ils sont censés réagir à l’agression
russe contre de petits États souverains, défendre la démocratie
contre l’autocratie du Kremlin, faire respecter les droits de
l’homme face à la brutalité de Poutine ».
Sauf que les
principaux dégât et meurtres ont lieu sur
la population ukrainienne indistincte, pas seulement la classe
ouvrière, et la
réaction de défense a quand même d'abord été celle des
« habitants » que l'on chasse par millions après une
destruction immense, délibérée de leurs habitations, pillant leurs
maigres biens, détruisant irrationnellement toutes les usines. A
moins d'être malhonnête ou indifférentiste on ne peut pas mettre
sur le même plan les dégâts monstrueux provoqué par l'armada
poutinienne et la mort de leurs soudards y – ce qui ne sous-entend
pas se mettre à la queue de la bourgeoisie ukrainienne – mais il y
a des proportions, des gradations dans la barbarie, qui doivent
permettre de rester objectif ! Dans plusieurs entretiens privés
avec notre grand Marc Chiric, je l'ai tarabusté sur un certain
purisme révolutionnaire et qui fait tout équivaloir : dis-donc
mon père prisonnier en Allemagne, qui s'était évadé, revient
travailler en France où, peu après, son patron lui demande d'aller
travailler (travail forcé) en Allemagne. Il rejoint la résistance
et en particulier mettra à l'abri de nombreux juifs en auvergne !
Que pouvait-il faire d'autre ?
Réponse
de Marc : je comprends ton père. Tu sais moi aussi j'ai été
sauvé par un député gaulliste... et puis c'est les américains qui
ont ouvert les portes des camps de la mort...
Les
destructions massives d'êtres humains et de leurs lieux d'habitation
« ukrainienne » ne suppose pas en soi qu'on leur serine
« on ne choisit aucun camp », ni « que le seul
terrain est la lutte de classe ». J'ai envie de répondre au
CCI que leurs belles déclarations internationalistes se heurtent et
se dissolvent dans leur propre théorisation de la décomposition où
la lutte de classe ne peut plus s'exprimer sur un lieu envahi, devenu
un atroce champ de bataille où les civils sont les principales
victimes, surtout ukrainiennes et pas russes. Où les plus odieux
massacres sont commis par la soldatesque russe.
Les
commentaires hautains et indifférents au martyre ukrainien avec la
projection superficielle d'une révolution automatique suite à la
guerre auraient fait rire Engels, Jaurès et Lénine : « Plus
il s’enfoncera dans une crise insoluble, plus la destruction
militaire du capitalisme sera grande, parallèlement aux catastrophes
croissantes (dont il est responsable) que sont la pollution et les
épidémies. Le capitalisme est pourri et mûr pour un changement
révolutionnaire ».
Automatisme
stupide. Suivi d'un recopiage historique complètement infirmé par
le drame de la situation actuelle, hélas trois fois hélas... Une
population ukrainienne éperdue, à la dérive, évidemment
instrumentalisée par un petit sergent recruteur, mais dont tous nous
pouvons comprendre la réaction de défense pas férocement
nationaliste des ukrainiens traités comme des chiens (car le pseudo
intérêt national est désormais enveloppé dans l'idéologie
supranationale européenne- on n'est plus en 1914). Zelensky s
eprésente d'ailleurs comme le défenseur de l'Europe... et pourquoi
pas de la civilisation ! Le bla-bla du CCI en tant
qu'organisation surtout attachée à son existence est le même que
ce que vous avez lu comme justifications de l'impuissance de la
social-démocratie avant 1914 ; du blabla et aucune solution
sérieuse et soutenable dans la réalité . « Le
développement de la défense de ses intérêts de classe, ainsi que
sa conscience de classe stimulée par le rôle indispensable de
l’avant-garde révolutionnaire, recèlent un potentiel encore plus
grand de la classe ouvrière, celui de pouvoir s’unir en tant que
classe pour renverser complètement l’appareil politique de la
bourgeoisie comme elle l’a fait en Russie en 1917 et a menacé de
le faire en Allemagne et ailleurs à l’époque. C’est-à-dire,
renverser le système qui mène à la guerre. En effet, la Révolution
d’Octobre et les insurrections qu’elle a alors suscitées dans
les autres puissances impérialistes sont un exemple brillant non
seulement d’opposition à la guerre mais aussi d’attaque contre
le pouvoir de la bourgeoisie ».
Ce
qui n'empêche pas encore une fois l'éclair de lucidité mais
autosuffisante :
« Aujourd’hui,
nous sommes encore loin d’une telle période révolutionnaire. De
même, les conditions de la lutte du prolétariat sont différentes
de celles qui existaient à l’époque de la première tuerie
impérialiste. Par contre, ce qui ne change pas face à la guerre
impérialiste, ce sont les principes fondamentaux de
l’internationalisme prolétarien et le devoir des organisations
révolutionnaires de défendre ces principes bec et ongles, à
contre-courant quand c’est nécessaire, au sein du prolétariat ».
Oui
les conditions sont différentes de celles de 1914, mais les
conditions de lutte de prolétariat ne sont pas différentes
aujourd'hui mais quasiment nulles, impossibles en Ukraine occupée,
impossibles dans une Russie fossilisée et inapte à reprendre tout
flambeau révolutionnaire. Au niveau international le prolétariat
reste invisible. Il est mille fois plus faible que celui de 1914. Il
n'a pas de conscience. Si une résistance devait avoir lieu face à
la guerre elle ne viendra pas des trois jolis appels :
Aucun
soutien à quelque camp que ce soit dans le carnage impérialiste en
Ukraine
-
Pas d’illusions dans le pacifisme
Seule
la classe ouvrière peut mettre fin à la guerre impérialiste
On
a vu que, en 1914 et pendant la guerre, les appels maximalistes
étaient secondaires et restaient ignorés, c'est des conditions
terribles de la guerre que la lutte des soldats a émergé, mais que
la révolution a été scindée en deux par la victoire pour le
prolétariat d'un côté, resté scotché à sa bourgeoisie et la
défaite au court terme pour la partie du prolétariat qui avait mené
la révolution. En tous les cas les partis ou cénacles
révolutionnaires n'ont pas été à l'origine de la lutte réelle
contre la guerre. Cela ne signifie pas que les minorités
maximalistes devraient rester silencieuses, mais qu'elles
n'outrepassent pas une espérance mécanique et messianique de la
révolution. Mais on dira que je suis très pessimiste. Et en effet
je le suis. Mais pas complètement il y a sûrement nombre de cas de fraternisations masquées par les médias des deux côtés.
NOTES