"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

samedi 7 mai 2022

CRISE DE LA GUERRE TRADITIONNELLE : épisode 16

 

UNE GUERRE D'INVASION NON RECIPROQUE

 

« Aucune nouvelle à ce sujet ne devra filtrer à l'extérieur ; la presse spécialement ne doit pas être informée. C'est donc pour cette raison que nous examinons cette question ici, en séance à huis clos du Congrès. Il y a des limites à tout. Nous ne devons pas fournir des munitions à l'ennemi ; nous ne devons pas laver notre linge sale sous ses yeux. » Nikita Khrouchtchev

« A aucun moment de notre action les travailleurs n'ont montré qu'ils auraient la moindre volonté de jouer le rôle historique que nous attendions d'eux. L'arbre prolétarien rejetait en fin de compte la greffe révolutionnaire ». David Korner dit Barta (fondateur de Lutte Ouvrière)

Toujours rien de la part de la classe ouvrière en Russie ! A désespérer du prolétariat... Comment peut-il tolérer, laisser faire les destructions inouïes en Ukraine, l'assassinat massif des populations civiles ? Peut-on croire à un black-out massif au point que la « privatisation » de l'aliénation politique rende insensible voire indifférente la population russe dans son ensemble ? Les travailleurs russes ne sont-ils donc plus des prolétaires mais devenus de simples sujets de l'Etat, autrement dit toutes les caractéristiques des esclaves ? Et si l'armée française envahissait la Belgique pour massacrer des civils prétendus nazis et détruire toute son industrie, la population et le prolétariat resteraient-ils aussi passifs ici, apparemment aussi amorphes ou... terrorisés que les russes ? Une troisième guerre mondiale n'est-elle pas possible en définitive avec un prolétariat mondial aussi muselé ou incapable de remettre en cause la barbarie capitaliste ?

Avant de tenter de répondre à toutes ces questions qui nous taraudent, je vais vous informer d'une étonnante démarche de la CGT, organisme traître à la classe ouvrière depuis 1914, comme vous le savez. Cet organisme para-gouvernemental fait preuve d'un étonnant culot (amnésique), tout en posant douze questions aussi subtiles qu'appropriées ; je ne vais pas toutes les citer, vous pouvez les consulter : https://www.cgt.fr/actualites/international/paix-en-ukraine-liberte-en-russie-1

Après un intro presque révolutionnaire autant qu'amnésique et pacifiste :

« Notre pacifisme, celui qui plonge ses racines dans la conférence de Zimmerwald en 1915, réactualisé par le refus du « campisme », revient à rejeter ce jeu des alliances qui entraînent les peuples dans les conflits mondiaux au profit des bourgeoisies ou des aristocraties qui les gouvernent. Mais notre pacifisme sait faire la différence en fonction de la nature des dangers d’escalade encourus et des impératifs liés à la résistance des peuples pour défendre leur droit à l’auto-détermination. De la Commune de Paris à la guerre du Vietnam en passant par la guerre d’Espagne ou la résistance, notre histoire est aussi celle d’un soutien aux peuples en lutte pour la défense de leurs droits et libertés face à l’oppression ou à l’agression. Pour rendre le propos de cette note aux organisations plus vivant et intelligible sur une situation complexe et en évolution constante, le choix fait est celui d’une série de douze questions auxquelles elle apporte des réponses aussi claires et précises que possibles ».

Prenons seulement la onzième question :

« Onzième question : Comment la CGT peut-elle agir ?

« Si les sanctions sont nécessaires, elles peuvent donc produire des contre-effets et ne seront sans doute pas totalement efficaces. Le principal espoir réside donc dans la résistance de la population ukrainienne et dans l’aspiration au changement des peuples de Russie et du Belarus, appuyés par de larges mobilisations en Europe et dans le monde. D’où l’urgence et la nécessité d’un soutien au peuple ukrainien et à la paix dans les manifestations organisées partout en France depuis le 24 février. Dès le premier jour de la guerre, la CGT participait d’ailleurs à une manifestation à Bruxelles, avec le mouvement syndical européen et international réunissant les mots d’ordre de paix en Ukraine et d’augmentation des salaires en Europe. La CGT appelle ses adhérents à participer partout en France aux très nombreuses manifestations pour la paix en Ukraine et contre l’inacceptable agression dont Vladimir Poutine s’est rendu coupable. La CGT travaille actuellement avec d’autres organisations syndicales sur l’idée d’un convoi syndical (sur le modèle du convoi syndical pour la Tchétchénie que nous avions soutenu dans les années 90) pour l’Ukraine afin de témoigner la solidarité des travailleuses et travailleurs de France à la population Ukrainienne en envoyant sur place produits de première nécessité et matériel de soin aux blessés ».

En réalité il ne se passe rien en France que la collecte de colis et des drapeaux ukrainiens affichés aux balcons des mairies. Tout le reste est dominé par l'indignation face aux violences des « ultra-gauches » cagoulés (drivés d'ailleurs par des poulagas infiltrés) et les humeurs du roi des bobos Mélenchon, parfait challenger irresponsable face au revival du Macron. La CGT ne fait qu'afficher elle ce pacifisme éculé comme presque révolutionnaire, ce pieux mensonge qui accompagne toutes les guerres et ne les a jamais fait cesser, qui sert de nos jours d'abord à se ranger derrière les « aides humanitaires » des bourgeoises occidentales, tout en priant pour le peuple russe, atomisé. En outre les quelques maigres manifestations des clans syndicaux n'ont mobilisé que des poignées de bureaucrates. Et ce la n'exonère pas l'atonie révoltante de la classe ouvrière en France an particulier, quoique atomisée elle aussi par la mystification électorale frauduleuse.

Il faut trouver des raisons ailleurs à titre de comparaison, indépendamment des cycles de montée ou descente du prolétariat, ou même des périodes de similitudes qui confirment que la lutte contre la guerre reste une question complexe. Posons par exemple l'indifférence relative de la population française au moment de la décolonisation, celle qui concernait l'Algérie. Entre 1954 et 1952, les activistes nationalistes et syndicalistes algériens portent de vives critiques contre l’apathie de la classe ouvrière française, tout au long de la guerre, et au sein des instances syndicales. Ce n'est pas que la classe ouvrière française se réjouisse du colonialisme et de ses horreurs mais d'une part elle est tétanisée, comme le prolétariat russe en ce moment, par des organismes staliniens qui l'encadrent et la paralysent, et de l'autre peu admirative du jeune nationalisme algérien.

Deux tendances se dégagent parmi les ouvriers de Renault : d'une part une majorité de partisans de la paix, mobilisés par et « très encadrés » par les organismes syndicaux de la reconstruction disciplinée, et d'autre part une minorité, en faveur de la « libération nationale », de partisans de l’indépendance algérienne surtout composée de travailleurs algériens. L'unité ouvriers français et immigrés n'est pas encore en vois de réussir. Cette situation bizarre où le musellement syndical au service de l'Etat bourgeois est à son zénith et où l'idée révolutionnaire est galvaudée au profit des « jeunes nationalismes », simples girouettes d'une réorganisation impérialiste du monde, donne bien une image de ce que peut être une période de contre-révolution, la vraie, celle qui met en scène un prolétariat international et universel, non pas des cliques mao-trotsko-nationalistes.

Heureusement d'une certaine façon qu'on n'en est pas là avec le drame en Ukraine, que ni Poutine ni Zelensky ne peuvent se faire passer pour révolutionnaires du prolétariat. Dans les fifties, Renault-Billancourt est l’usine qui, en France métropolitaine, emploie le plus grand nombre d’algériens entre 1954 et 1962 (3 000 en moyenne sur la période, soit entre 8 et 12 % des ouvriers de l’usine et près d’un dixième de la main-d’œuvre « nord-africaine » recensée dans le département de la Seine. Billancourt est une école de formation de la bureaucratie syndicale. Les ouvriers algériens sont d'ailleurs pour la plupart syndiqués à la CGT, dans une proportion plus forte que les ouvriers français ; certains, membres du bureau du syndicat – tel Laïfa Lattad, l’un des artisans de l’implantation du FLN à Renault à compter de 1956, ou Slimane Ben Rahou, souvent orateur dans des meetings à l’usine  y font l’école des cadres. Comme quoi la militance syndicale mène aussi à soutenir le nationalisme « décolonisé », même si on peut comprendre, pour l'époque, cet encartage des ouvriers algériens comme une « garantie de séjour » face aux menaces quotidiennes des ultra-colonialistes1.

Les mobilisations relatives à la guerre d’Algérie ont été nombreuses à Renault. On en compte 96 entre mars 1955 et février 1962, date où elles cessent. Lors de la journée nationale de lutte contre la guerre en Algérie ; le 17 octobre 1957 à l’appel du PCF, des meetings ont lieu à Renault, qui se soldent par la signature de pétitions, tandis que dans d’autres usines de la région parisienne, on note des grèves de 24 heures. En avril 1961 où, face au putsch des généraux, Renault renoue avec sa réputation de forteresse ouvrière : des ouvriers se mettent en grève « sur le tas » et 25 000 personnes assistent au meeting place Nationale, devant la principale entrée de l’usine, répondant au mot d’ordre des syndicats CGT et CFTC de Renault : « Contre le fascisme, tous dans l’action» si on leur fournit des armes. La sauvegarde de la République, déclinée en lutte « contre le terrorisme de l’OAS et le fascisme » à compter de décembre 1961 ouvre alors de nouveau à Renault des mobilisations syndicalement encadrées.

De façon moins rance que chez Poutine, on ne peut oublier que le fascisme n'est pas très ancien, bien que la chanson soit fictive – il a été écrasé – quoiqu'il existe encore une extrême droite qui pue encore l'idéologie fasciste raciste.

Dans les quatre premières années de la guerre d’Algérie en revanche, jusqu’en mai 1958 précisément, nul front syndical ni a fortiori politique ne se trouve donc à l’origine de mobilisations ouvrières aux mots d’ordre variés : « pour faire échec aux visées colonialistes du gouvernement », « contre les lois de fascisation » et « contre la répression colonialiste en Algérie » en 1955 ; « pour le cessez-le-feu en Algérie », « pour la paix en Algérie », « contre les pouvoirs spéciaux », « contre la guerre d’extermination », « contre le rappel des jeunes », « pour l’indépendance de l’Algérie » en 1956 ; « contre la torture », « pour la paix, contre la misère », « pour l’indépendance de l’Algérie » en 1957 ; « pour arrêter la guerre », contre « les flics dans l’usine » dans les premiers mois de 1958. Ces mobilisations sont, en majorité, l’œuvre du PCF, de la CGT et du Mouvement de la Paix. Tous ces slogans de la part des principaux collabos des gouvernements bourgeois depuis la Libération n'ont pas grande chance de mobiliser une classe ouvrière encore atomisée par le poids de la guerre mondiale et à qui personne ne demande son avis sur décolonisation ou pas.

Dans un tract daté du 12 novembre, intitulé Halte à la répression colonialiste, la CGT locale appelle ainsi les « travailleurs de chez Renault » à se « dresser avec force contre la répression qui frappe le peuple algérien et pour l’aboutissement de ses légitimes aspirations nationales et de ses revendications – là où la section Renault du PCF reproduit et diffuse le communiqué du bureau politique du parti caractérisant l’insurrection du 1er novembre comme « des actes individuels susceptibles de faire le jeu des pires colonialistes, si même ils n’étaient fomentés par eux », appelant à « une solution démocratique des problèmes qui se posent en Algérie ; […] une solution assurant la défense des intérêts de la France » et assurant « le peuple algérien de la solidarité de la classe ouvrière française dans sa lutte de masse contre la répression et pour la défense de ses droits ».

Le bloc stalinien joue en fait un double jeu, à la CGT d'être la plus radicale en soutien aux ouvriers algériens tout en les situant sur le terrain de « leur future nation » quand les français s'en fichent. L'appareil politique PCF reste sur le terrain nationaliste français, malgré quelques slogans pro-indépendance nationale car il se doit de rester un parti « national » au service de l'Etat français comme le confirmera son vote en faveur des pouvoirs spéciaux (sic ! comme l'opération spéciale de Poutine en Ukraine!). On trouve ici déployées, dès novembre 1954, deux catégories aspects de la position du PCF sur la guerre d’Algérie : l’intérêt national (français) et l’impératif de la lutte de masse, opposée aux « actes individuels » ; cet anti-terrorisme est la manière pour démontrer sa fidélité nationaliste à l'Etat français et ne pas trop s'engager en faveur d'une décolonisation honnie encore assez largement chez une partie des électeurs pieds noirs et pas seulement...

La nuance « Intérêt national français » pour le PCF, « aspirations nationales du peuple algérien » pour la CGT, n'est pas un désaccord entre le PCF et SON syndicat, mais sert à la CGT à encadrer le prolétariat immigré séduit par l'idéologie fumeuse de libération nationale. La référence à l’internationalisme prolétarien est ainsi découpée diffère : le PCF se dit en effet « l’interprète de l’internationalisme des travailleurs, inséparable de l’intérêt national » là où la CGT se charge de placer ledit internationalisme sous le signe de l’anti-impérialisme, dont les ouvriers français n'ont rien à foutre, encore épuisés par la guerre, et de la lutte contre l’oppression coloniale et donc la revendication d’indépendance nationale algérienne, quand le PCF fait passer au premier plan «l'intérêt national français ».

Cette tactique perverse se déchire avec le vote des pouvoirs spéciaux. Rendant possible, par l’envoi de troupes, l’accentuation de la guerre au nom de la paix, la loi sur les pouvoirs spéciaux, en ce qu’elle est votée par les députés communistes et justifiée, à Renault, par la CGT, va dégoûter la classe ouvrière même dans son atonie, et produire une génération d'antibiotiques gauchistes. A la suite de quoi, l'union sacrée PCF et CGT, qui n'avait pas besoin de se confirmer, implique que, à partir de mars 1956, la CGT n'apporte plus aucun soutien à la fable de la libération nationale algérienne. La guerre n'est plus dénoncée que pour ce qu'elle coûte.

Par ailleurs l'atonie du point de vue de classe des ouvriers algériens est confirmée à Renault par la forte implantation du FLN, qui se sert en même temps des grèves de revendications salariales pour suivre et encadrer à son tour. La proportion d’ouvriers algériens en grève, unanimement soulignée comme écrasante (de 90 à 95 % de grévistes à chaque fois attestée également par le nombre important de sanctions, contraste avec le degré moyen des mobilisations ouvrières contre la guerre d’Algérie, faible jusqu’en 1961. Daniel Mothé en témoigne à propos de la grève dite des 8 jours, en janvier-février 1957, rapportant des propos d’ouvriers français, glanés aux portes de l’usine (« Quand ils font grève, eux, ça marche »), tout en relatant l’indifférence, voire l’hostilité de ces derniers à la grève : « Ça ne rentre pas dans leurs préoccupations » ; et si, « dans un atelier d’outillage, il y a beaucoup de discussions, une proposition de faire une collecte pour soutenir les Nord-Africains de l’atelier en grève a été accueillie par un tollé d’indignation. Outre l’instrumentation des structures organisationnelles de la CGT, le choix de constituer une Amicale générale des travailleurs algériens en février 1957, plutôt qu’un syndicat, montre que les militants nationalistes algériens n’optent pas pour une rupture radicale avec l’appareil syndical stalinien.

« L’absence de mobilisations massives lors de la majeure partie de la guerre est à mettre en relation. Cette absence de mobilisations massives trouve ses origines, d’autre part, dans l’enracinement de l’idéologie coloniale en terrain ouvrier, dont témoigne la formation d’un comité de salut public à Renault en mai 1958. Cette idéologie coloniale fut de facto alimentée par la position des autorités du PCF et de la CGT, puis de la CFTC et de FO qui, outre la défense de « l’intérêt national » pour le premier, jugeaient d’une plus grande efficacité politique le mot d’ordre « paix en Algérie », moins extrême et plus majoritaire que celui d’indépendance. La grande majorité, y compris de la classe ouvrière, était pour la paix. La classe ouvrière, pendant la guerre d’Algérie, a joué un rôle plus par sa passivité face à la politique du gouvernement que par son engagement pour l’indépendance »2.

Aujourd'hui l'islam, avec salles de prière dans les usines (soutenues par la CGT et la mélanchobobocratie), a remplacé la division syndicale. On peut dire par déduction que la classe ouvrière en Russie actuellement n'est ni pour partir à la guerre généralisée la fleur au fusil (invention de la propagande en 1914, mais gros mensonge), ni qu'elle se trouve dans une période de « contre-révolution » ou de révolution inenvisageable comme dans la période de reconstruction de l'après 1945. Dans une période pire ? Oui par l'état de désagrégation du monde capitaliste et l'ampleur des destructions massives de la vie civile et l'arrogance de ses dictateurs. Non parce qu'il y a un aspect fuite en avant qui n'augure ni stabilité militaire ni sociale, ni victoire des deux côtés.

Mai 68 réaction tardive à la guerre d'Algérie ? On ne peut pas dire que la conclusion de la guerre d'Algérie aurait été étrangère à l'explosion de mai 68, six ans plus tard, non pas comme influence des soi-disant libérations nationales ni de la paix finale, mais parce que les appareils staliniens, PCF et CGT avaient révélé une nouvelle fois leur collusion avec l'ordre bourgeois, et c'est d'ailleurs pourquoi avaient surgi, quoique encore ultra-minoritaires les antibiotiques gauchistes. Mai 68 allait surgir à cause de l'affaiblissement de l'encadrement bourgeois.

UNE PRIVATISATION DE LA POLITIQUE EN RUSSIE ?

Cette notion de Castoriadis signifiant un repli général (inaugurée par la société de consommation et l'abondance dans les supermarchés), la tête enfouie dans le sable avec pour credo « mourir oui, mais de mort lente », semble bien être la meilleure approximation actuelle de l'absence de lutte contre cette guerre ignoble d'invasion et de déportation massive de populations comme au temps du stalinisme triomphant et des guerres traditionnelles 3. On pouvait comprendre l'absence de réactions massives en France pendant la guerre d'Algérie, du fait de l'antinomie de la lutte salariale avec le nationalisme algérien, et parce qu'on était encore, comme nous les maximalistes le radotons, en « période de contre-révolution », mais de nos jours on est en période de quoi ? De longue sieste d'un prolétariat inconscient et paralysé?

Comment expliquer la faible mobilisation de l’opinion publique russe et surtout de la classe ouvrière contre le conflit en Ukraine ? Une interview dans l'OBS y répond :

« ... En réaction à ces événements, les Russes ont développé une stratégie de résistance individuelle plutôt que collective. C’est-à-dire qu’ils ont tendance à se replier, avec l’idée que l’Etat peut être criminel et meurtrier – ce que beaucoup de Russes pensent probablement de leur gouvernement aujourd’hui – mais que l’essentiel est de préserver ce qui peut l’être : leurs proches, une vie à peu près décente. Ils savent qu’ils ne sont pas face à un pouvoir qui écoute son peuple et que, même si 10 millions de Russes étaient dans la rue pour protester, cela ne compterait pas pour le Kremlin. Ils sont rationnels et savent que mourir pour des idées est envisageable seulement si c’est susceptible de porter ses fruits. Eux ont appris de génération en génération qu’il valait mieux se protéger. Certains feront le dos rond en attendant que ça passe, d’autres mettront en place des stratégies d’évitement – éviter la guerre à leurs enfants –, certains protesteront par le silence. Et peut-être que d’autres – les classes moyennes notamment – quitteront massivement le pays, c’est en tout cas ce qu’on peut anticiper tant que l’on n’a pas une masse de cadavres qui reviennent de cette guerre ».

(…) Les Russes ont hélas pratiquement toujours vécu sous une dictature! Ils ont été asservis et massacrés par les Mongols durant trois siècles, puis par les tsars, ensuite par Staline et ses "héritiers", et maintenant par un ambitieux qui veut tout simplement récréer l'empire des Romanov! Aussi on peut comprendre leur attitude actuelle! ».

Un commentaire anonyme ajouté à cette interview m'est apparu très juste : « Y a une explication très simple et vérifiée à travers l'histoire : tant que l'armée russe sera victorieuse, la majorité des Russes soutiendra Poutine et le nationalisme s'en trouvera exacerbé. Quelques exemples : les Grecs ont soutenu l'attaque de la partie turque de Chypre par la dictature des colonels et n'ont viré de bord qu'après l'échec des colonels, les Argentins ont soutenu la dictature du général Videla lorsqu'il a décidé de récupérer les Malouines et n'ont lâché ce tortionnaire que quand les Anglais ont récupéré leurs îles.... Je ne veux pas remonter jusqu'au nazisme mais le mécanisme et les réflexes des peuples sont les mêmes. Il faut se méfier du nationalisme, des drapeaux et des hommes providentiels, mais la réaction de classe ne se manifeste pas immédiatement ! ».

Historiquement, de façon répétée, une malédiction a poursuivi les différents tsars russes, ils ont été tenus en échec finalement dans la plupart de leurs guerres, et c'est cette accumulation d'échecs qui a aussi contribué à l'éclatement d'octobre 1917 ; le tsar Poutine n'en réchappera pas non plus. Il y a des répétitions confondantes dans l'Histoire dont on ne peut ni rire ni pleurer :

« Au printemps de 1877, Alexandre II avait été débordé. La campagne avait mal commencé pour les Russes. En Bulgarie comme en Arménie, les échecs succédaient aux échecs. Dans les Balkans, la résistance héroïque de Plewna4 avait arrêté pendant huit mois la marche de l'ennemi.

Enfin, lorsqu'au mois de février 1878, les armées du tsar, épuisées par les fatigues, les privations et le choléra, étaient arrivées aux portes de Constantinople, voici qu'une sommation injurieuse de l'Angleterre, secondée par l'Allemagne et l'Autriche, avait enlevé au vainqueur les plus beaux profits de leur victoire déjà si coûteuse. Pour le prestige du tsarisme, les résultats de cette guerre étaient lamentables. Après les enthousiasmes et les folles espérances du début, ce qui dominait maintenant, dans toutes les classes du peuple russe, c'était la colère et l'humiliation (…) On dénonçait de toute part la faiblesse et la sottise du gouvernement, l'incurie et la vénalité de l'administration, l'ignorance et l'ineptie des grands ducs et des généraux. On osait même incriminer l'empereur, sans vouloir se rappeler qu'il avait tant résisté aux ivresses belliqueuses de son peuple. On en arrivait de la sorte non plus seulement à rechercher les responsabilités personnelles mais à critiquer, à condamner les institutions mêmes et jusqu'au principe de l'autocratisme »5.

Alexandre II est assassiné quatre ans plus tard le 13 mars 1881 au Palais d'Hiver... Faudra-t-il attendre aussi quatre années pour que Poutine soit zigouillé ou viré de son trône ?

Et tant d'autres similitudes avec le successeur, le tsarisme stalinien... Lequel lors de l'insurrection hongroise de 1956 envoie des troupes orientales ne parlant pas russe et ne pouvant communiquer avec les insurgés hongrois, comme aujourd'hui quand le tsar Poutine envoie des tueurs tchétchènes... Autre constat qu'on peut établir de la guerre moderne atypique : les bourgeoisies gardent en mémoire la menace historique prouvée des risques de fraternisation et agissent préventivement désormais contrairement à l'époque des guerres traditionnelles.

Il faut noter que le soutien de "l’opinion" russe à une guerre de plus grande ampleur en Ukraine est loin d’être acquis, surtout si le conflit s’inscrit dans la durée. Les milieux économiques ont été surpris par l’objectif de l’intervention russe (contrôle de l’Ukraine) et par la réaction occidentale, certains oligarques ont appelé à un cessez-le-feu... mais ont été zigouillé.

Le peuple russe et son prolétariat étaient certes partiellement conscients de l'exagération et des


mensonges sur l'Occident diffusés par les médias contrôlés par l'État. Il voyait bien que les élites russes politiques, culturelles et des affaires étaient souvent - en dépit des déclarations officielles - très liées avec l'Occident : ils achetaient leurs datchas sur le lac de Côme et pas à Sotchi, ils déposaient leur argent dans les banques suisses et pas chez Sberbank, ils envoyaient leurs enfants faire leurs études à Londres, Paris et New York. Néanmoins la propagande fit son œuvre : les citoyens russes qui pour la plupart n'avaient pas les moyens de se rendre à l'étranger constater les faits par eux-mêmes sont devenus méfiants et imprégnés par la haine de l'Occident. Et surtout quelle alternative ? Le capitalisme occidental aussi criminel et totalitaire ou recommencer une révolution stalinienne ?

Tout de même ça a bougé. Plus de 8.000 interpellations auraient été opérées lors des manifestations organisées dans plusieurs dizaines de villes russes depuis le 24 février. Au vu de l'intensification des bombardements russes sur les grandes villes ukrainiennes, et compte tenu des liens multiples entre Russes et Ukrainiens (15 % des habitants de Kiev et de sa région communiquent régulièrement avec de la famille et des amis en Russie), le discours sur la "dénazification" a peu de chance sde rester crédible. On se demande quel est l'antifascisme le plus ridicule, celui de Poutine ou celui de nos gauchistes européens ?

Dès le début de l'invasion russe en Ukraine, ce sont certes les milieux urbains et intellectuels qui ont protesté. Une pétition sur internet a réuni un million de signatures des couches moyennes ont publié des déclarations condamnant le recours à la force. L’organisation du mouvement de protestation est rendue difficile par la criminalisation de l'opposition libérale, notamment l'interdiction des réseaux du bobo religieux Alexeï Navalny, qui étaient implantés dans de nombreuses régions de Russie. Au lendemain du déclenchement de l'offensive russe, selon les sondages réalisées par des instituts proches du pouvoir, près de 70 % des personnes interrogées lui apportaient leur soutien, un quart environ y étant opposés. L'évolution de l'opinion, surprise par l'intensité et la violence de ce conflit, dépendra toutefois de la durée de l'intervention (brève en Géorgie, elle avait été acceptée), de son bilan humain ("pas un coup de feu" tiré en Crimée), du niveau des pertes russes et de l'impact sur la situation économique et financière, qui s'est brutalement dégradée depuis le 24 février. L’absence de perspectives pourrait accentuer la tendance, observée ces dernières années, au départ de Russie des jeunes générations qualifiées, phénomène exagérés par les sociologues occidentaux, ce n'est pas comparable avec l'immigration de masse et le volume des populations déplacées.

Nos médias occidentaux n'en parlent jamais au quotidien, fixant leurs caméras sur le seul monceau de ruines de l'Ukraine, avec les mêmes images en boucle, mais la multiplication des victimes et des destructions en Ukraine est de nature à susciter une indignation croissante dans la population russe que la propagande aura du mal à endiguer. Sans oublier que, contre-indication, dans quelques temps la révélation du véritable nombre de cadavres de soldats russes puisse renforcer (ou pas) une indignation et une haine nationaliste, et permettre encore à Poutine de régner avec son mensonge déconcertant.

Pour autant, quand on se demande qui peut arrêter Poutine dans cette guerre (ou dans ses futures guerres), la réponse est unique : le prolétariat russe. Il est évident pour tout le monde que le prolétariat russe ne pourra pas le faire demain matin. Et aucune force extérieure ne pourra le pousser à s'opposer au régime totalitaire dans un futur immédiat. Ce que nous pouvons conclure ce jour c'est que la déstalinisation n'était pas totale ! Je vous joins en PS le rappel de son déroulement, dont pourra s'inspirer en partie encore le régime post-Poutine...

 

NOTES

1La forteresse ouvrière à l'épreuve de la guerre d'Algérie : https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2004-3-page-131.htm

2ibid

3Au moment du déclenchement de la guerre entre l'Allemagne et l'URSS en 1941, un million deux cent mille polonais ont été arrêtés et déportés par les russes sans compter les 250 000 soldats déjà faits prisonniers. En 1945, lors des accords de Yalta, les États-Unis, la Grande-Bretagne et le pouvoir stalinien se livrèrent à un nouveau charcutage de l’Europe de l’Est, avec d’énormes transferts de populations. On adjoignit ainsi à l’Ukraine soviétique des régions jusqu’alors polonaises ou tchécoslovaques.

4Le siège ou la bataille de Plewna (Pleven en Bulgarie) est un épisode resté fameux de la guerre russo-turque de 1877-1878, lors du règlement de la Question d'Orient. La résistance turque fut particulièrement brave,innovant la première bataille de tranchées ; néanmoins Osman Pacha dut capituler.

5Cf. Les précurseurs de Lénine, p.91-92



POSTCRIPTUM ADDENDUM


La déstalinisation en Union soviétique commence aussitôt après la mort de Joseph Staline en mars 1953. Elle prend cependant un ton officiel le 24 février 1956, lorsque Nikita Khrouchtchev, alors Secrétaire général du Comité central du Parti communiste d'Union soviétique divulgue son « Rapport secret » à la fin du XXe congrès du Parti. Pour les dirigeants soviétiques, elle consiste à abandonner le culte de la personnalité et à dénoncer les « excès » de la période du stalinisme.

La critique de Staline commença de façon silencieuse et insidieuse dès la mort du dictateur. Lavrenti Beria en fut le principal réformateur et libéralisa le régime en annulant des décisions staliniennes : réhabilitations et amnisties (le goulag devenait trop chargé pour être rentable), abandon des projets coûteux, critique de la gestion des pays satellites et des républiques soviétiques, en demandant le remplacement des dirigeants de ces pays (il préfère des personnalités locales compétentes quand Staline imposait des Russes et apparatchiks fidèles qui n'étaient pas les plus qualifiés), rétablissement des liens avec la Yougoslavie socialiste, etc. Le symbole vient aussi de la Pravda, que Beria contrôle, où en mai-juin 1953, le nom de Staline n'est cité qu'une fois. Les révoltes au Goulag, en RDA et en Roumanie en mai-juin 1953 résultent de cette libéralisation, ce qui contribue à la chute de Beria. La déstalinisation est stoppée. Pourtant, le 27 juin 1953, le lendemain de l'arrestation secrète de Beria, Imre Nagy reçoit un document qui ressemble beaucoup au futur rapport Khrouchtchev. Mais il reste en retrait lors de la communication du rapport au comité central du Parti des travailleurs hongrois. Jusqu'en 1956, Staline est célébré avec un ton modeste, mais les critiques restent en sourdine1,2.

Le Rapport sur le culte de la personnalité, dit « rapport Khrouchtchev » ou « rapport secret » a été communiqué dans la nuit du 24 au 25 février aux seuls 1 436 délégués du XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique réunis à huis clos4,5. Pour la circonstance, les membres des « Partis-frères » ont été exclus de l'assemblée. N'ayant eu aucun compte-rendu de la lecture, il est possible que Khrouchtchev ait improvisé une partie5. Selon l'historienne Hélène Carrère d'Encausse, il s'agit plutôt d'une réunion programmée de manière impromptue où seuls les Soviétiques furent conviés. Toujours selon l'historienne (La Deuxième mort de Staline), les délégations étrangères à leurs chambre d'hôtel ont pu connaître le discours, à la condition que le texte soit rendu après lecture, sans copie, sous surveillance6. Le rapport n'était pas traduit mais plusieurs dirigeants étrangers maîtrisaient le russe du fait de leurs participation au Komintern. À la fin de son réquisitoire, Khrouchtchev lance d'ailleurs à l'auditoire :

Initialement secret, le rapport n'a été publié en Russie qu'à la fin des années 1980 dans le cadre de la Glasnost. Mais deux personnalités hors du sérail en ont eu discrètement connaissance avec la fin février 1956 : l'ennemi no 1 de Staline, le Yougoslave Tito, et la fille de Staline, Svetlana Allilouïeva9. Le document fut cependant très vite connu dans le monde entier. La première information à son sujet en Occident remonte au 10 mars 195610, car il aurait été revendu aux services secrets étrangers par des communistes polonais hostiles à l'Union soviétique. Selon Khrouchtchev, à vil prix.

Sont dénoncés les déportations massives, les arrestations arbitraires « d'honnêtes communistes et de chefs militaires traités en ennemis du peuple », l'incapacité du dictateur dans les préparatifs de guerre, son caractère irascible, y compris dans ses rapports avec les partis communistes frères. La biographie officielle qui présente Joseph Staline comme « le plus grand stratège de tous les temps », comme un véritable sage infaillible est sévèrement critiquée.

Le rapport ouvre le procès de l'ancien dictateur mais pas celui du système qu'il a mis en place, ce qui dérive dans une réécriture historique. Stéphane Courtois parle de « blanchiment » et d'« auto-amnistie ». Courtois et les autres détracteurs du communisme expliquèrent que cette charge contre Staline permet de sauver le système, étant une manœuvre politique : selon eux, il n'y a aucune volonté de repentance ou de dilemme moral mais un cynisme politique. Depuis l'ouverture des archives soviétiques, on sait que ce n'est pas une opération à l'initiative seule de Khrouchtchev. Le but aussi pour Khrouchtchev était de se débarrasser des cadres staliniens, particulièrement Malenkov et Molotov. Ainsi, le choix de l'année 1934 comme début de la « dégradation du caractère de Staline » est significatif : il ne remet en cause ni l'essentiel de la politique économique (planification et collectivisation) ni la répression

Les intellectuels qui espéraient dépasser le strict contenu du rapport pour dénoncer globalement le système stalinien voient très vite leurs espoirs déçus. Fondamentalement, malgré la dénonciation publique des crimes de l'ancien dirigeant en 1961, le Parti continue d'accaparer le pouvoir sans modifier son idéologie.

En effet, au-delà du fond du rapport qui omet plusieurs décennies et personnalités, le 30 juin 1956, deux jours après le soulèvement de Poznań en Pologne communiste, le rapport rectificatif Sur le dépassement du culte de la personnalité de Staline et ses conséquences est émis : les critiques sont considérablement édulcorées, présente une réhabilitation de Staline « grand théoricien et organisateur » et adoube le parti communiste, n'ayant jamais dévié de sa mission.

Après le limogeage de Khrouchtchev, Léonid Brejnev, plus conservateur, voulant éviter un relâchement des mœurs et souhaitant promouvoir la grande guerre patriotique, interrompt la déstalinisation et fit une réhabilitation progressive de Staline. Il faut attendre la glasnost et l'ouverture des archives pour avoir une vision négative. Puis Poutine pour une vision positive.




dimanche 1 mai 2022

CRISE DE LA GUERRE TRADITIONNELLE : épisode 15

 


FAUCONS ET VRAIES CONSÉQUENCES

(suivi de: Ce bon vieil antisémitisme russe)

« Les hostilités ouvertes dans les Balkans, se transportent et se localisent en Crimée ; le siège d » Sébastopol dure des mois et des mois. Chaque jour il est plus évident que l'armée russe, mal instruite, mal équipée, constamment à court de vivres et de munitions, est incapable de repousser les agresseurs et de sauver la place. Pour l'orgueilleux Nicolas, c'est une affreuse humiliation ; c'est bientôt même une torture qui va le ronger comme un cancer, car les échecs ininterrompus de ses troupes l'obligent à constater, dans son empire, un mal beaucoup plus grave : l'incurie, le désordre et la corruption de la bureaucratie, l'usure et le détraquement de tous les rouages gouvernementaux, une éclatante faillite du régime autocratique dont il est la personnification suprême »1.

Etrange destinée morbide des Romanov, mais comment ne pas y voir un héritage autocratique plus proche du moyen âge que d'un capitalisme développé et sans guerre, une similitude avec le cynisme inhumain du tsar Poutine 2? Le dictateur à tête de morue décongelée n'a plus et n'aura plus aucune crédibilité mondiale - quoiqu'il se négocie en paix ignominieuse avec une guerre sans fin - sauf aux pays du mensonge dictatorial déconcertant. Ses immenses destructions de la société ukrainienne, le sadisme de ses troupes et ses sorties aussi stupides que déconcertantes pour tout quidam rationnel, le classent désormais au rang des pires criminels historiques ; il n'a plus pour défenseurs fourbes que les deux extrêmes du cirque français, la mère Le Pen et le roi des bobos Mélenchon3.

Dans le revue de presse qui va suivre, j'ai pu constater que la plupart des critiques de petits groupes ou de sectes s 'apparentant aux marxisme on tous bien vu la provocation américaine, si masquée par nos médias dominants. Mais on va voir que certains rares officiels qui ont vu venir la guerre, se raccrochent à une vision bien trop classique et économiste de la première guerre extensive du XXIème siècle. A peine quelques jours avant le triste 24 février, André Baria se demandait si les Etats-Unis ne cherchaient pas « à précipiter la guerre » ?4

« D’un point de vue économique, un conflit en Ukraine serait bénéfique pour les États-Unis, en ce qu’il rendrait légitimité et raison d’être à l’OTAN (dominée par les intérêts américains), organisation il y a peu en état de « mort cérébrale ». Le marché européen de la défense s’ouvrirait alors encore plus aux USA, déjà principal fournisseur de l'armée européenne comme le démontre le choix d'équipement en coûteux chasseurs F 35 par la plupart des pays européens tel l’Italie, la Belgique et les Pays-Bas – au détriment du Rafale de Dassault, de l’Eurofighter d’Airbus ou du Gripen de Saab. (…) En changeant d’angle, on s'aperçoit donc qu’un conflit ukrainien semble inéluctable. Sur fond de tensions internationales entre la Chine et les États-Unis, dont la puissance économique ralentit, la solution d’une guerre par proxy en Europe se profile à l’horizon. Ce ne serait pas la première fois que les États-Unis provoquent un conflit loin de leur territoire national pour servir leurs intérêts. L’escalade médiatique actuelle est symptomatique de l’imminence d’un élément déclencheur. Diviser et affaiblir ses concurrents, aussi bien russe et chinois qu’européen s’inscrit dans la logique de maintenir l’impérialisme américain ».

Ce que le débile Poutine a justement critiqué comme « monde unipolaire » au prétexte de contribuer à une nouvelle bipolarisation des impérialismes mondiaux, nommée « monde multipolaire ». Dans le même sens, après une guerre « action spéciale » d'envahissement arbitraire de l'Ukraine, puis une guerre contre l'OTAN, c'est bien d'une nouvelle guerre Amérique/Russie dont il s'agit. Ce revirement, après le soi-disant « dramatique et chaotique » d'Afghanistan ne confirme pas un affaiblissement de l'impérialisme américain contrairement à ce que le dernier congrès du CCI se croyait autorisé à affirmer5. On peut même analyser qu'il y a un intérêt commun des Poutine et Biden à affaiblir l'Europe dans ce qui est plutôt une guerre contre l'Europe, cimetière des vieilles vanités historiques et principal marché mondial.

Ce sont nos vieux communisateurs qui font pour une fois preuve de plus de lucidité que nos marxistes professoraux – approfondissant, peut-être involontairement, la propre analyse du CCI sur la décomposition du capitalisme ! - en montrant une nouvelle ruse de l'histoire comme quoi la guerre n'obéit plus tout à fait aux vielles déterminations économistes :

« Le retour des puissances et le rééquilibrage auquel on assiste agit comme une ruse de l'histoire qui contredit à la fois Kukuyama et sa « fin de l'histoire » et Huntington et sa guerre entre civilisations, sans pour cela redécliner les formes anciennes de l'impérialisme. La guerre menée par Poutine nous en fournit un exemple parce que ses raisons sont bien plus politiques, idéologiques et religieuses qu'économiques. De la même façon que Hitler n'a pas pris le pouvoir pour que Krupp puisse vendre sa machine de guerre, Poutine ne mène pas une guerre à haut risque pour s'approprier les centrales nucléaires , le blé ukrainien et le vieux Donbass industriel, mais pour défendre un système de « valeurs » qu'on peut refuser ou trouver abject, mais qui n'en existe pas moins avec la reprise des thèses néo-eurasianistes de son idéologue Alexandre Douguine sur un monde multipolaire reposant sur de grands espaces, l'Opposition à un Occident décadent et à une démocratie somme toute fictive... »6.

COMMENT LA GUERRE VA-T-ELLE DURER ?

Notre sagace commentateur posait aussi la question essentielle : « L'Ukraine deviendra-t-elle un nouvel Irak ? La globalisation ne risque-t-elle pas de faire basculer ce conflit régional dans un embrasement mondial ? »

Je me suis sans doute trompé en misant sur une guerre courte mais son prolongement repose sur l'intervention américaine croissante, face à un sous-ministre poutinien Lavrov qui demande à Washington de cesser ses livraisons d'armes... pour continuer à massacrer tranquillement les ukrainiens ! C’est l’une des conséquences majeures de cette guerre prolongée en Ukraine, passée relativement au second plan jusqu’à présent, le signe d’un changement de pied stratégique aussi brusque qu’inattendu de la part de la première puissance militaire mondiale. Le renforcement, ces dernières semaines, de la présence militaire des Etats-Unis en Europe, avec le seuil symbolique de 100 000 hommes prépositionnés franchi, a été particulièrement mis en avant lors du sommet de l’OTAN, le jeudi 24 mars, à Bruxelles. Sur le strict plan comptable, le Pentagone a toujours eu un nombre élevé de soldats en Europe, en particulier en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Belgique et en Pologne. Les bases étatsuniennes s’étendent de la Bulgarie au Groenland, de la Grèce à la Finlande. Avant la guerre en Ukraine, l’armée américaine, qui est une armée de masse (1,4 million de soldats d’active), avait ainsi quelque 67 000 soldats positionnés de manière permanente en ces divers endroits – chiffre auquel s’ajoutaient 13 000 hommes d’unités en rotation complémentaires. Plus lucide que le CCI, la journaliste Bénédicte Tassart a expliqué la manœuvre visée avec l'évacuation, certes catastrophique de Kaboul, qu'il s'agissait d'une réorientation pour se concentrer sur la Chine, et laisser à l'abandon une terre maudite qui n'intéressait même plus l'impérialisme russe. Biden laissait les européens éventuellement gérer la patate chaude éloignée, en fait laissée livrée à elle-même et à la cruauté des talibans. Sous la table on peut maintenant supposer (sans que ce soit pris comme une fake new) que la pression américaine continue savait comme notre observateur sagace, que Poutine allait sortir de ses gonds et qu'il ne fallait pas rester un gendarme pour un pays lointain et secondaire, mais rester l'arme au pied pour une confrontation plus sérieuse : revenir humilier l'Europe au nom des « droits de l'homme » et de l'Américain for ever !

Avec l'impérialisme US il reste toujours la dimension économique, sur tous les plans à la fois en vente d'armes comme en écoulement de ses marchandises (pétrole, gaz, blé, etc.), avec d'énormes profits à la clé, de quoi faire rougir les capitalistes chinois englués dans leur nouvelle crise du covid.

La guerre plonge des populations dans le malheur et l’économie mondiale dans le chaos. Paradoxalement, la guerre profite aussi directement et indirectement à beaucoup d’entreprises, surtout américaines donc. Si la guerre dure, on ne peut s'empêcher de penser que dans le court terme elle va avoir de terribles conséquences sociales. Plusieurs pays qui dépendent de la Russie et de l’Ukraine pour nourrir leur population, dont l’Égypte et le Liban, craignent la flambée des prix et les pénuries qui résulteront de la guerre en Ukraine. Les producteurs de blé canadiens, français et d'autres se préparent à accroître leur production pour faire face à une demande mondiale accrue. L'Allemagne assure déjà prendre des mesures pour ne plus dépendre du gaz russe...

LA CLASSE OUVRIERE CETTE ARLESIENNE

Pourtant le prolétariat reste partout invisible. Cette honorable classe historique dont une résolution, socialiste et internationale en Suisse au début du siècle dernier, assurait que, au cas où, néanmoins, la guerre éclaterait, ce serait un devoir des « classes ouvrières » de « s'entremettre pour la faire cesser promptement » n'a en réalité jamais été suivie d'effet. Le prolétariat européen s'est laissé massacrer pendant quatre années, puis, malgré l'intermède d'Octobre 17, s'est laissé berner par l'hypocrite armistice pour ensuite se laisser massacrer à nouveau dans la boucherie suivante. Comme l'avait dit Monatte en 1914 : « cette guerre prévue, redoutée par nous, préparée par nos politiciens de l'esprit national, c'est elle... » que la majorité du CC de la CGT envisage comme une guerre de libération pour l'Europe7 ! Ce que l'on risque à nouveau d'entendre sous peu...

Le prolétariat russe est pitoyable et certainement masochiste. Le prolétariat occidental ne se bougera et peut-être que sous les bombes. Sortir de sa léthargie grâce à la paupérisation de la crise économique ? La bourgeoise nous livrera à la guerre avant que cette peu glorieuse classe ouvrière se réveille de son consumérisme et de ses lamentations économistes. Lénine me souffle à l'instant dans l'oreille que sans parti la classe ouvrière n'existe pas. J'en conviens, mais le parti où est-il ?

Examinons comment les « croyants du prolétariat » tentent de se sortir de l'ornière d'un prolétariat invisible, don consentant à son propre malheur. Le CCI tente de lui trouver une excuse, comme je l'ai déjà signalé, en arguant qu'il est la principale victime de la guerre ! De même on peut dire que lorsqu'un piéton est écrasé par une voiture il est la principale victime de la voiture, mais qu'il soit prolétaire ou bourgeois ! Le CCI déplore depuis quelques années, en dépit d'un ton passionné et redondant, un prolétariat « pas encore réveillé ». Nos résidus bordiguiens misent eux sur les affreuses conséquences économiques de la guerre « ...inévitables retombées sur la population et tout particulièrement sur les prolétaires qui sont toujours les premières victimes des crises et des guerres ». On n'épilogue pas sur le fait que ce statut de « première victime des guerres » ne réveille pas plus le prolétariat actuel... On peut toujours conseiller aux dits prolétaires « de ne pas se laisser prendre au piège d'une prétendue « solidarité humanitaire »... Est-ce le piège qui a été tendu aux prolétaires et à toute la population ukrainienne ? Du tout, on ne leur a pas demandé leur avis pour leur balancer des bombes et détruire leur univers personnel. Idem (et heureusement)le prolétariat occidental ne se sent pas obligé de mourir pour la patrie ukrainienne. Résultat, en avant la zizique avec le blabla internationaliste, autre arlésienne : « défaitisme révolutionnaire et internationalisme prolétarien ». Imaginer que les prolétaires ukrainiens seraient en pôle position internationaliste en souhaitant la défaite de leur propre bourgeoisie, relève de la psychiatrie, tout comme imaginer que les prolétaires russes s'indignent qu'on massacre leur propres frères, alors qu'ils restent enfermés dans les ornières nationalistes de la dictature « tsariste ».


Passons en revue quelques sectes trotskiennes en France. Je ne vais pas jusqu'à m'intéresser aux trotskismes anglo-saxons et américains, bien plus nombreux mais aussi cons. Déjà que j'ai dû me taper leurs homologues ici.

Tous donc ont bien souligné la causalité de l'impérialisme américain et se retrouve derrière le slogan : « impérialisme russe hors d'Ukraine » ; mot d'ordre louche, qui ressemble comme deux gouttes d'eau à l'anti-impérialisme pro-russe des gauchistes des sixties.

« Révolution communiste » (collectif révolution communiste en France) critique l'ex URSS mais nous fait le coup de la fable guerre de partisans, prenant parti pour le nationaliste Zelenski :

« Depuis le début de l'invasion russe, malgré un rapport de force très défavorable, l'armée ukrainienne aidée de réservistes et de volontaires (sic) résiste, défend les villes assiégées. L'offensive de l'armée russe est plus difficile que prévue. ( …) Des armes ont été distribuées à la population d'Ukraine, les travailleurs et la jeunesse s'organisent pour résister, fabriquent des cocktails Molotov, assurent patrouilles et contrôles.... ». Conclusion l'antienne trotskienne :

« Aucune union nationale avec sa bourgeoisie (quoique guerre de partisans à ses ordres) !

Front unique des organisations ouvrières contre l'intervention impérialisme en Ukraine ! » (front unique donc avec les conseillers américains?)


« Combattre pour le socialisme » (Groupe pour la construction du parti ouvrier révolutionnaire. La construction de l'internationale ouvrière révolutionnaire) n'a pas les moyens de publier un journal et vend un pensum de 56 pages agrafées : « A bas l'invasion de l'Ukraine ! Pour le droit du peuple ukrainien à disposer de lui-même!Retrait des troupes françaises d'Estonie et de Roumanie ! »

Comment venir en aide aux masses ukrainiennes ?

« Le sort des masses ukrainiennes est entre les mains des classes ouvrières de l'Europe. Est décisive à cet égard la classe ouvrière russe. Aujourd'hui les manifestations en Russie contre la guerre ont un caractère limité et par ailleurs sont soumises à la plus violente répression. Cette violente répression manifeste la hantise de Poutine : à savoir que la classe ouvrière russe fasse irruption (ce que j'ai cru un moment... espéranza tchitchitchi). Le sosie de Lénine réapparaît : « L'obstacle principal à ce que surgisse le prolétariat demeure son désarroi politique, son absence de toute organisation permettant de prendre en charge réellement (sic) ce combat après des décennies de domination de la bureaucratie stalinienne ». Enfin non à l'union nationale derrière Macron : « Il faut combattre pour que les organisations se réclamant du mouvement ouvrier, partis et syndicats (PCF, PS, CGT, FO, FSU, UNEF) rompent cette union nationale derrière Macron ». Monatte a de quoi se retourner dans sa tombe !

Le vieux parti anticapitaliste, dit NPA, nous ressort cent ans d'âneries trotskienne sur l'autodétermination nationale , en nous demandant de « mettre vos lunettes de lecture décoloniale » :

«Vous devez tirer toutes les leçons des luttes de libération nationale en Afrique et ailleurs. Même dans les cas où des puissances concurrentes étaient impliquées, il y avait aussi la lutte pour la libération nationale des peuples opprimés. Et les penseurs et les dirigeants anticolonialistes nous ont appris à donner une voix à ces personnes et à leur lutte. L’Ukraine mène un combat similaire. On oublie souvent que nous avons subi des siècles d’impérialisme russe, notamment sous Staline pendant la période soviétique. Cela s’est un peu calmé sous Khrouchtchev ».

Après tout un laïus en circonvolutions et en esquives, appui aux livraisons d'armes US :

«La défaite de l’invasion de Poutine sera un gain pour la classe ouvrière en Ukraine, en Russie et dans le monde entier. Cette défaite ne peut se produire que militairement. Pour cela, l’Ukraine a besoin d’armes et la seule source de ces armes ce sont les pays de l’OTAN. La guerre est une chose horrible, mais comme la gravité, elle est là. La durée et le coût de la lutte contre l’invasion de Poutine dépendent du peuple ukrainien, pas de nous, ici à l’Ouest.

Considéré sous ses angles, s’opposer à ce que l’Occident envoie des armes à l’Ukraine signifie en pratique appeler à la victoire de l’invasion de Poutine. Il n’y a aucun moyen d’ignorer ce problème ».

LUTTE OUVRIERE qui dispose dorénavant d'un strapontin permanent dans les médias bourgeois a fait le score électoral le plus minable, finissant même derrière l'ouvrier woke Poutou. Le parti électoral LO publie toujours un journal simplet mais l'organe théorique « Lutte de classe » est devenu très luxueux, papier glacé, foison d'images, articles bien léchés ; vendu pas cher : 2,5 euros, preuve des moyens financiers de la secte professorale. C'est probablement le groupe trotskien le plus dangereux et le plus apte à faire croire qu'il serait révolutionnaire. Je l'ai toujours qualifié naguère dans mes nombreux écrits sur le trotskisme de parti caméléon, parti léniniste étouffoir, girouette finalement contre révolutionnaire. Suivons donc quelque peu ce caméléon.

Les titres sont assez bons comme celui-ci : « Contre Poutine et les fauteurs de guerre impérialistes ». Plus lucides que le CCI, du fait du revirement récent des Etats-Unis : « La guerre en Ukraine montre une nouvelle fois que les Etats-Unis sont les gendarmes en chef, y compris en Europe »8. La description de l'état d'impuissance et de malheur où est plongé le prolétariat est autrement plus réaliste et compréhensive que les bla-bla internationalistes du CCI et du maigre PCI :

« Pour les travailleurs ukrainiens, la guerre est un cataclysme qui menace directement leur existence. La brutalité de l'invasion russe, les destructions d'habitations , de lieux de refuge , voire d'hôpitaux poussent même des ukrainiens russophiles dans les bras des milices nationalistes ».

Est écornée au passage et fort justement la position de parti national de Mélenchon qui ose écrire le 8 mars , et aussi les groupes héritiers de la IV ème Internationale:

« Nous disons oui aux livraisons d'armes défensives demandées par la résistance et le gouvernement ukrainien ». LO, indigné répond fort bien : « Réclamer « des armes pour l'Ukraine », sans distinguer les intérêts sociaux opposés dans ce vaste pays, c'est considérer que l'invasion russe a supprimé toute lutte de classes en Ukraine ». LO est aussi le seul groupe, quand bien même trotskien, a concrétisé la possible lutte internationaliste contre la guerre sans réciter les slogans classiques façon CCI et PCI, poussiéreux et abstraits : « … s'adresser aux soldats russes pour essayer de les détacher de Poutine et des généraux qui organisent cette guerre fratricide ; en s'appuyant sur les multiples liens personnels, familiaux, économiques, culturels qui unissent encore les Russes et les Ukrainiens plutôt que d'exacerber les sentiments nationaux ukrainiens ; refuser tout alignement derrière Zelenski, en soulignant sa dépendance aux bourgeois et oligarques ukrainiens, tout ce qu' d'anti-ouvrier la politique qu'il a mené depuis qu'il a été élu, ses relations avec les milices territoriales d'extrême droite, et, au fond, avec les puissances impérialistes qui ont préparé la catastrophe actuelle ».


Et une conclusion percutante : « Bien avant les armes physiques, les travailleurs ont besoin d'une arme politique : la conscience qu'ils doivent s'organiser à part, défendre leurs intérêts de classe, prendre le pouvoir sur toute la société ».

Chapeau bas ! Heureusement cher lecteur que vous savez, comme moi-même, que ce ne sont que déclarations sonores. En réalité LO reste une grosse secte dans l'enceinte bourgeoise avec ses « tactiques » qui démentent tout projet révolutionnaire affiché. La non utilisation du terme prolétariat remplacé par le terme générique et généraliste de travailleurs, traduit le fond populiste-électoraliste de la secte ainsi que son rôle de queue de la gauche bourgeoise sur les lieux de travail et à la télévision. Sachant qu'elle reste une secte clandestine très hiérarchisée et se rêvant « prise de pouvoir par le parti ».

Enfin LO est le seul groupe à anticiper la troisième guerre mondiale... qui vient :

« Le grand jeu américain contre la Russie avec la peau des ukrainiens (…) Pour autant, si la prochaine guerre mondiale n'est pas encore enclenchée, elle est inscrite dans les gênes du capitalisme et l'humanité s'en rapproche un peu plus. Sur le terrain militaire comme sur celui de l'embrigadement moral des populations, la guerre en Ukraine sert déjà de répétition générale en même temps qu'elle exacerbe toutes les contradictions de cet ordre social injuste ».

Tous aux abris ! Anti-nucléaires!


NOTES


1cf. Les précurseurs de Lénine de Maurice Paléologue, Paris 1938, page 71.

2Qui va mal finir, probablement à la manière « russe » la plus probable, par un attentat, ou de façon obscure comme son maître à penser, après Staline, le tsar Nicolas : « Désespéré, il meurt presque subitement d'une grippe infectieuse, le 2 mars 1855, telle est du moins la version officielle. Mais cette mort est si étrange, si imprévue que, dans le public, on ne doute pas qu'il se soit empoisonné » (cf. Paléologue, page72).

3Nos vieux communisateurs tapent parfois fort justement : « Ce soutien côté « radical » (à Poutine) se retrouve dans des partis officiels comme la France insoumise empêtrée entre sa sympathie globale pour Poutine, le soutien passé à la politique russe en Syrie et aux massacres d'Alep qui auraient dû constituer pourtant une ligne rouge du même type que celle de Budapest 1956 (cf. hors-série gratuit : Guerre du capital et antiennes anti-impérialistes : l'Ukraine). En fait, toute une partie du résidu de la gauche bourgeoise reste héritière du stalinisme, dans ses pratiques racoleuses wokes et antiracistes (lointain héritage du think tank socialo qui avait déclaré la fin de la classe ouvrière et son remplacement par les immigrés) avec pour seul credo la dénonciation du seul impérialisme US. LFI n'est rien de plus qu'une nouvelle faction nationaliste du capital français.

4Le 11 février :Ambre Baria : Ukraine : les États-Unis cherchent-ils à précipiter la guerre ?

Portail de l'IE : https://portail-ie.fr/analysis/3080/ukraine-les-etats-unis-cherchent-ils-a-precipiter-la-guerre

5« ...il est confirmé... de manière saisissante que les Etats-Unis ne sont plus en mesure de remplir le rôle de « gendarme du monde »

6Hors-série, page 6.

7Cf. Lettres d'un syndicaliste sous l'uniforme (1915-1918) page 23, éditions Smolny, 10 euros. Dommage que l'ancien site très riche de débats et contributions de Smolny ait été supprimé sur le web. Il est remplacé, à des fins commerciales (en lien avec le Conseil régional bourgeois) par un site littéraire publiant de façon académiques comme les vieux clous de Spartacus, des classiques des mouvements révolutionnaires. Malgré cette entame peu confraternelle, je tiens à saluer ce travail, j'encourage à leur commander tout ce qu'ils éditent, et je salue leur parti pris, peu commercial certes ,de vendre tous leurs livres au prix modique de 10 euros.

8Lutte de Classe n°223, avril 2022.

 


CE BON VIEIL ANTISEMITISME RUSSE

Les tsars  s'en servaient sans vergogne lors de chaque trouble social pour protéger leur Etat et leur barbarie. Pourquoi se gêner côté Poutine et sa bande. Israël s'est ému que le ministre russe le plus voyant ait scandaleusement déclaré que "Hitler avait aussi du sang juif", car n'est-ce pas que les ukrainiens sont des nazis à éradiquer? Leur diplomate offusqué s'est contenté de dire "inadmissible, passons à autre chose", curieuse et douce admonestation sauvegardant les bonnes relations commerciales... L'antisémitsime poutinien s'adresse aussi plus largement à la clientèle sauvegardée, les dictatures arabes. C'est bien pourtant le même antisémitisme que celui, répugnant, des tsars zigouillés.

 Zelenski n'est donc qu'un nazi juif! CQFD! La presse servile publie d'ailleurs sans se gêner des caricatures de Zelenski avec un nez fortement busqué, idem pour certaines photos où il est pris de profil avec le nez curieusement accentué avec une courbe.

jeudi 21 avril 2022

CRISE DE LA GUERRE TRADITIONNELLE : épisode 1914

 

1er octobre 1916 fraternisations

UNE GUERRE PAS VRAIMENT COMME LES AUTRES

 «Existe-t-il des données concrètes permettant de savoir comment, avant la guerre actuelle et en prévision de celle-ci, les partis socialistes envisageaient leurs tâches et leur tactique? Oui, incontestablement. C’est la résolution du Congrès socialiste international de Bâle de 1912, que nous reproduisons, avec la résolution du congrès social-démocrate allemand de Chemnitz [le congrès de Chemnitz, en septembre 1912, avait voté une résolution condamnant la politique impérialiste et la marche à la guerre] de la même année, comme un rappel des “paroles oubliées” du socialisme.» 

Lénine : La faillite de la IIe Internationale», 1915.

«D’une guerre européenne peut jaillir la révolution, et les classes dirigeantes feront bien d’y songer. Mais il peut en sortir aussi pour une longue période des crises de contre-révolution, de réaction furieuse, de nationalisme exaspéré, de dictature étouffante, de militarisme monstrueux, une longue chaîne de violences rétrogrades et de haines basses, de représailles et de servitudes. Et nous, nous ne voulons pas jouer à ce jeu de hasard barbare, nous ne voulons pas exposer sur ce coup de dé sanglant la certitude de l’émancipation progressive des prolétaires, la certitude de la juste autonomie que réserve à tous les peuples, au-dessus des partages et des démembrements, la pleine victoire de la démocratie européenne…»

Jean Jaurès

 «A propos de la lutte contre le danger de guerre, je pense que la plus grande difficulté est de vaincre le préjugé que c’est là une question simple, claire et relativement facile. “Nous répondrons à la guerre par la grève ou la révolution”, voilà ce que disent généralement à la classe ouvrière les leaders réformistes les plus en vue. Et, très souvent, le radicalisme apparent de ces réponses satisfait, tranquillise les ouvriers, les coopérateurs et les paysans. Peut-être la démarche la plus juste serait-elle de commencer par réfuter cette opinion de la façon la plus catégorique: déclarer que surtout maintenant, après la guerre récente, seuls les gens les plus sots ou les menteurs avérés peuvent assurer que pareille réponse à la question touchant la lutte contre la guerre a quelque valeur; déclarer qu’il est impossible de “répondre” à la guerre par la grève, de même qu’il est impossible de “répondre” à la guerre par la révolution au sens littéral, le plus simple de ces expressions.»

Lénine

«Le recul de l’animosité envers l’ennemi n’apparaît pas immédiatement subversif (nous l’avons vu : ni volonté de paix immédiate, ni “fraternisation révolutionnaire”), mais il conforte le sentiment d’une certaine similitude des conditions entre adversaires, qui rend d’autant plus manifeste la durée de la guerre d’usure ».

François Lagrange (historien)

DES ARGUMENT PATRIOTIQUES assez limités...

« Quand vos combattants, qui doutent dans leurs consciences obscures de la bonté de leur cause, sentiront fléchir leur courage à l’idée de mourir pour l’accomplissement de desseins qu’on n’ose formuler, le drapeau tremblera dans leurs mains, tandis que le nôtre dominera la bataille, appelant tous les cœurs au sublime sacrifice pour l’âme et le corps de la Patrie « . Georges Clemenceau (« Les deux drapeaux », L’Homme libre, 6 août 1914)
L’art de manipuler les masses était connu bien avant 1914. Pour autant, on hésitait souvent à recourir à ce procédé tant on considérait qu’introduire sciemment un poison dans l’esprit humain était déloyal. D’aucuns prétendaient même que vouloir détruire l’âme de son ennemi était moralement plus condamnable que de vouloir le tuer. La Grande Guerre changea radicalement cette perception puisque, dès son commencement, l’opinion publique fut manipulée de manière accélérée sur décision des gouvernements ou à l’initiative de comités privés créés à cette fin1.
La guerre est traditionnellement une période où l’opinion publique a soif d’information, tandis que les gouvernants s’emploient à mobiliser puis à fédérer les énergies pour remporter la victoire. En 1914, la législation internationale étant lacunaire dans le domaine de la propagande, ces derniers furent tentés de peser sur le comportement de leurs concitoyens. On réfléchit donc à la mise en place de structures bureaucratiques capables de délivrer une information, non seulement filtrée mais aussi orientée, dans un souci d’embrigadement des masses . Or c’est précisément à cet instant que la propagande commence, c’est-à-dire quand on décide d’influer sur les opinions publiques ou sur l’attitude des foules en manipulant la perception qu’elles se font de leur environnement. Il est possible de contrôler l’opinion en utilisant des symboles significatifs, en racontant des histoires, en colportant des fausses nouvelles et en diffusant photographies ou autres moyens de communication sociale.

Bien des similitudes entre le déclenchement de la boucherie de 1914 et le début de « l'opération spéciale » en Ukraine. A la veille de 1914, le premier objectif fut de faire porter la responsabilité de la guerre à l’adversaire, suivant l’exemple du Petit Journal qui, le 3 déjà, avait désigné le « machiavélisme de la diplomatie allemande » comme unique facteur déclenchant des hostilités.

Pour toucher un maximum de personnes dans un laps de temps réduit, la propagande de 1914 se sert de différents supports : discours, articles de presse, brochures, tracts, vignettes, cinéma… Si la propagande « intérieure » vise à rassembler l’ensemble des forces nationales pendant toute la durée des hostilités, l’« extérieure » tend à influencer l’opinion des neutres ou à miner la volonté de résistance adverse. En lui-même, le contrôle de l’information est déjà une forme primaire de propagande, au sens où, occultant les vérités déplaisantes, il persuade les lecteurs de la véracité de faits soigneusement sélectionnés avant leur diffusion. Mais ce contrôle ne suffit pas et l’on doit faire appel à la propagande proprement dite – science à forte connotation négative – qui manie tour à tour l’omission, le mensonge ou l’exagération à des fins de manipulation psychologique.
La propagande dite « de guerre » s’adresse en premier lieu aux nationaux du pays ennemi. En revanche, les classes dirigeantes y sont imperméables, n’ayant de cesse que d’encourager l’esprit belliqueux ; elles disposent aussi d’informations dont le quidam est privé, et il est donc peu probable de réussir à les berner. Tout au plus peut-on réussir à les démoraliser à la longue. Ainsi, la difficulté majeure à laquelle se heurte le propagandiste est de franchir les obstacles tendus par la censure officielle adverse, afin d’atteindre sa cible prioritaire qui est la population. Il reste que la propagande est un art subtil, et que ceux qui la pratiquent avec maladresse, laissant apparaître de grossières ficelles, trahissent leurs intentions et la rendent inopérante (cf. les délires antifascistes de Poutine). « La guerre psychologique est la science de la discorde [qui utilise] les possibilités subversives de la psychiatrie et de la psychanalyse », disciplines encore balbutiantes à cette époque. Les protagonistes de 1914 furent néanmoins aidés par les circonstances qui, on l’a dit, étaient exceptionnelles. On sait d’ailleurs que le passage du temps de paix au temps de guerre favorise toujours l’excitation des passions et améliore le rendement de la propagande, même si cette dernière manque de finesse. Privés de nouvelles en raison de la censure de presse, les esprits sont également plus facilement malléables (f. la population russe aujourd'hui)

Dès le 3 août, le ministre de la guerre Messimy : « … se fit plus autoritaire, donnant ordre aux journaux de se soumettre au visa du Bureau de presse, officiellement rattaché au gouvernement militaire de Paris. L’objectif était double : contrôler efficacement le flux d’informations dont pourrait tirer parti le Nachrichtenbüro (le Bureau de presse devait renseigner les journalistes français sur tous les faits de guerre dont la divulgation était sans danger pour les opérations en cours) et couper l’herbe sous le pied des officines de propagande des empires centraux . C’était certes une « précaution indispensable, puisqu’elle [évitait] les indiscrétions, [mais une] précaution redoutable, puisqu’elle allait permettre d’orienter et de chloroformer l’opinion » .

La censure devait aussi empêcher la propagande allemande (de même que les rumeurs malveillantes propagées à dessein) de s’introduire insidieusement en France ; bien que cette seconde mission soit plus difficile que le caviardage des morasses françaises, elle était d’une nécessité urgente : un journal de Berne ne venait-il pas d’affirmer que la Commune avait été proclamée à Paris et que des insurgés marchaient sur l’Élysée ? Le moment était particulièrement propice à la diffusion des rumeurs les plus folles ; en effet, « la faculté de fabulation de l’opinion publique ne se développe jamais tant qu’en période de surexcitation des esprits, lorsque la propagande positive est défaillante et quand l’opinion publique manque d’informations » . Il convenait donc de neutraliser urgemment tous les « bobards » que l’adversaire pouvait mettre en circulation avec l’idée d’affecter le moral des Français ou de peser sur les choix des États non belligérants.

On peut penser au désarroi du peuple russe en ce moment plus dure la guerre, en particulier les familles des nombreux morts du bateau amiral, tenues dans l'ignorance du sort de leurs enfants par le « génocidaire » Poutine. Les familles de 1914 se raccrochaient à l’espoir que les mobilisés seraient de retour pour célébrer Noël. La pointe d’effort porta naturellement sur les journaux, principaux pourvoyeurs d’informations. La propagande dévoila alors son vrai visage… Trois thèmes s’imposèrent d’emblée à l’entreprise propagandiste du gouvernement : la guerre était justifiée (puisque la cause défendue était juste) ; la victoire était certaine (notamment grâce à l’aide du « rouleau compresseur russe ») ; une défaite française était moralement inconvenable (puisqu’équivalente au triomphe du Mal, incarné par l’Allemagne).

Aujourd'hui la propagande occidentale a tout appris des manipulations de 1914. Á l’extérieur, il s’agissait de mener une guerre psychologique contre l’ennemi, « directement » mais aussi « indirectement » en diffusant ses propres idées chez les neutres de manière à les persuader que seuls Guillaume II et son état-major portaient la responsabilité morale du conflit. Mais mis à part le Bureau des écoles et des œuvres françaises à l’étranger, créé en 1910 au ministère des Affaires étrangères, Contrairement à 2022 (où toute l'Europe bourgeoise diffuse le même message de « défense de la démocratie imaginaire », le Paris de 1914 ne pouvait s’appuyer sur aucune officine de propagande hors du territoire national. En effet, à la différence de l’Allemagne, la France avait négligé de préparer l’opinion internationale à la guerre et ne disposait donc pas d’organes destinés à l’influencer pour soutenir sa cause. Tout restait donc à créer pour riposter à l’offensive psychologique adverse qui s’était déclenchée le jour même de l’invasion de la Belgique neutre. Pourtant le déficit des pouvoirs publics étant patent en matière de propagande, on laissa une série d’initiatives privées tenter de contrebalancer celle que Berlin distillait dans les pays étrangers.

Du côté du grand quartier général français (gqg), l’improvisation fut totale. « Des avions français [laissèrent tomber] sur Laon des journaux de la France libre. L’ennemi [rechercha] ces feuilles qui apportaient un peu de vérité aux captifs. Il punissait de lourdes peines les Français qui en [étaient] trouvés détenteurs. » La rédaction de tracts propagandistes, spécifiquement liés aux opérations en cours, débuta peu après ; « le 9 août 1914, un message de Joffre, destiné aux Alsaciens, fut lancé par avion au-dessus de Mulhouse » . La nouvelle de la prise de cette ville fit ensuite le tour du monde. La propagande officielle française voulut faire croire que ce succès tactique annonçait la conclusion imminente de la guerre (chaque ville prise ou récupérée en Ukraine nous vaut ce genre de commentaire). Mais était-ce bien nécessaire de dépenser des millions de francs pour agir comme l'Etat, tandis que nombre de sceptiques contestaient les effets réels de la manipulation de masse ? On estimait aussi qu’une propagande bien construite et efficace ne pouvait s’envisager que dans le cadre d’un conflit qui durerait suffisamment longtemps ; or, à cet instant, personnalités politiques et chefs militaires se rejoignaient pour claironner qu’il serait court (une partie des généraux journalistes dans la guerre en cours en Ukraine).

Mais les jours passèrent et, côté français, il n’y eut plus de bonnes nouvelles à annoncer ; à l’intérieur, il fallait à présent dissimuler les défaites sur les frontières et l’incroyable lourdeur des pertes (sic ! Aujourd'hui côté russe). Un témoin raconte : « Pour masquer nos revers, on racontait des escarmouches d’avant-postes. Les colonnes des journaux étaient pleines du récit d’atrocités allemandes et d’histoires à dormir debout » (des deux côtés aujourd'hui c'est même une avalanche d'atrocité avec surtout en vérité surtout l'image de l'immense destruction irrationnelle de l'Ukraine) ; cette opération (de mensonges répétés),était destinée à flatter l’ego national ou à renforcer la crise d’espionnite qui sévissait déjà. « On publia la liste des atrocités commises par les Allemands. Le public avala tout pêle-mêle et l’imagination populaire aidant, les faits, vrais et faux, étaient démesurément grossis. La France de l’arrière n’était plus qu’une immense loge de concierge où tous les racontars circulaient. […] Mais les succès allemands se précisaient chaque jour. Il fallait cacher la vérité. Les journaux s’étendaient complaisamment sur nos opérations en Haute-Alsace. Mulhouse était abandonnée et reprise sans arrêt. […] Barrès, le penseur, en compagnie d’Albert de Mun et de quelques autres, s’était fait le colporteur de tous les cancans. Il écrivit que les soldats alsaciens enrôlés dans l’armée allemande étaient dépouillés par leurs compagnons d’armes. Il estimait “médiocre” la valeur de l’armée ennemie (dixit les nombreux commentaires actuels pro-US sur la débilité de l'armée russe). 

On publia également des lettres censées provenir du front, qui ne servaient d’autre objectif que de stigmatiser « la bêtise de l’Allemand, envahisseur barbare et sanguinaire » (dixit les barbares poutiniens) et d’exalter « le noble courage du Pioupiou français, défenseur du Droit et de l’Humanité » (dixit l'armée ukrainienne à la pointe de la « défense de l'Europe »). Pour aider à convaincre l’étranger de la justesse de la cause française, le Quai d’Orsay était idéalement situé ; recevant l’information du monde entier, il pouvait aisément la transformer en propagande en l’interprétant de manière appropriée. Le 14 août, un « crédit de propagande » fut donc ouvert au ministère des Affaires étrangères sur proposition de Jules Cambon ; il s’agissait de contrecarrer la propagande diplomatique allemande, notamment dans les pays scandinaves (…).

Les auteurs, écrivains de renom ou journalistes triés sur le volet (comme nos BHL et tous les autres cons), tendaient à montrer qu’en entrant en belligérance la France n’avait certes fait que se défendre, mais qu’elle avait surtout choisi d’épouser la cause du droit et de la civilisation face à une Allemagne violeuse de la neutralité belge et incroyablement barbare dans le choix de ses procédés de combat.

Malgré cet effort étatique notable, les initiatives propagandistes privées ne furent nullement découragées ; c’est ainsi que nombre de comités virent le jour, tous de bonne volonté, mais faisant parfois plus de mal que de bien en raison de leur dilettantisme (ces comités, secouristes ou littéraires sont encore plus nombreux et puants aujourd'hui)..

LES ETAPES DES PROMESSES DE PAIX SERVENT TOUJOURS A LA CONTINUATION DE LA GUERRE DE RAPINE

Après les lourdes pertes de la bataille des frontières et la retraite ordonnée par Joffre, la victoire de la Marne fut un heureux événement qui provoqua une véritable euphorie chez les propagandistes. La France fut alors donnée gagnante d’un conflit que l’on pronostiqua devoir être terminé pour Noël… Son prolongement et la déception qui en résulta furent compensés par des productions propagandistes plus élaborées, vantant tout à la fois le courage et l’esprit de sacrifice du soldat français, de même que la grandeur morale du pays (dixit « l'héroïsme » du peuple ukrainien).

L’appareil répressif de l’occupant va s’exercer à l’encontre des réseaux qui confectionnent et diffusent les prohibés, et de leur public (la police poutinienne). Dès les premières semaines de l’occupation, interdiction est faite de propager des écrits non censurés, les contrevenants s’exposant à des peines de prison. Pour contrer la diffusion des prohibés, alors en plein essor, un arrêté du gouverneur général précise le 25 juin 1915 que le transport d’écrits non censurés est passible d’une peine d’emprisonnement d’un jour à trois ans et d’une amende pouvant s’élever à 3000 marks (autant que chez Poutine). La répression se renforce au début de l’année 1916, avec un premier arrêté le 11 janvier, condamnant à 5 ans de prison les propagateurs de « fausses nouvelles », et un second le 5 février, qui prévoit l’application des peines prévues par celui du 25 juin 1915 à tout qui a reçu ou conservé des publications non censurées. Ces différentes ordonnances permettent essentiellement la poursuite les propagateurs de la presse clandestine. Les organisateurs, rédacteurs et imprimeurs s’exposent quant à eux à des peines plus graves.

Sans doute deux ans d’occupation ont-ils refroidi les enthousiasmes patriotiques de 1914-1915, et engendré un repli sur soi aigri, né de la déception et de la dureté des temps. Ce que constate et déplore l'état-major militaire éloigné des balles (aucun général n'est tué en 14 contrairement à 2022 sur le front russe).

La presse clandestine de la Première guerre mondiale répond à sa manière aux missions que les historiens de la Seconde ont décelées chez sa cadette, à savoir informer, stimuler le sentiment patriotique, pousser à l’action et recruter pour la résistance. En l’absence de TSF, son rôle d’informatrice de la population occupée est sans doute plus prononcé encore qu’en 1940 et explique son remarquable essor au cours de la première année d’occupation. Résolument attachée au camp de la Liberté et de la Vérité dans une guerre de civilisation aux accents manichéens, la presse clandestine se mue à partir de 1915 en presse d’opinion maniant volontiers l’ironie, pour mieux combattre la propagande adverse et ranimer l’espoir et le patriotisme des populations occupées. Ce faisant, elle s’efforce de maintenir la société soudée et de dissuader toute forme de compromission individuelle ou collective avec l’occupant (ce que la gauche bourgeoise en France assume difficilement, restant prudemment sur le terrain dubitatif majoritaire dans l'opinion française sur le fait de faire porter à la seule Russie la responsabilité de la guerre). En l’absence de mouvements de résistance organisés, les prohibés ne peuvent pas à proprement parler remplir un rôle de recrutement, et dissuadent d’ailleurs leurs lecteurs d’user de la violence contre l’occupant. En revanche, ils ne manquent pas d’inciter à la résistance passive, et de rendre hommage à ceux qui vont plus loin encore, notamment par leur engagement dans les réseaux clandestins (dixit les opposants démocrates en prison en Russie). Toutefois, face à la répression ennemie, aux difficultés matérielles et à une certaine lassitude de la population, le dynamisme de la presse clandestine s’essouffle à partir des derniers mois de 1916, suivant en cela la tendance générale du moral dans le camp allié. En fin de compte, on retrouve dans cette activité particulière qu’est la presse clandestine l’idée que le phénomène auquel on assiste pendant la Première Guerre mondiale peut légitimement être qualifié de « résistance », mais une résistance qui n’explore pas encore toutes ses potentialités comme elle le fera pendant la Seconde Guerre mondiale.

On verra à la fin pourquoi la guerre par sa conclusion (toujours provisoire sous le capitalisme empêche la révolution internationale de s'étendre, divisant le prolétariat entre celui (conservateur pacifique) des pays vainqueurs et celui de pays vaincus (prolétariat en révolution isolée).


DES MASSES VAINCUES EN PRELUDE A LA GUERRE PLUS QUE SIMPLE TRAHISON DES PARTIS SOCIALISTES

C'est surtout au nom de la défense, de la sauvegarde de l'organisation – face au risque d'une répression féroce – que les partis socialistes restent paralysés avant de collaborer à la Défense nationale. L'irremplaçable Georges Haupt, que j'ai toujours admiré, va nous faire comprendre la complexité du problème mieux que les radotages de nos infimes minorités maximalistes aujourd'hui qui s'en tiennent à la simple trahison des partis socialistes2.

« Chercher à connaître le mécanisme de la défaite, le «comment», contraint à cerner le «pourquoi», non pas sur le seul terrain de l’idéologie mais sur celui de l’histoire. Dans cette perspective, il importe de découper le temps et de délimiter les étapes. Se servir du 4 août, date du vote des crédits de guerre par la fraction parlementaire du S.P.D. et du consentement à l’Union sacrée comme point de référence, revient à confondre deux moments et deux problèmes différents: celui de l’effondrement de l’Internationale, c’est-à-dire son impuissance à empêcher les guerres entre les peuples, et celui de l’effondrement de l’internationalisme, c’est-à-dire l’acceptation de la guerre et le support positif que lui apporta la grande majorité des socialistes.

L’avertissement résidait dans l’ampleur du mouvement des masses ouvrières contre la guerre qui avait débuté un an auparavant et dont la pression croissante avait fait échouer toute tentative belliqueuse généralisée. En juillet 1914, il ne restait pas même les braises de cette offensive pacifiste. Dès 1913, dès que la tension internationale eut baissé, l’Internationale, sans fracas, avait révisé fondamentalement sa position à la lumière de l’interprétation optimiste des tendances de l’impérialisme.

Mais si le torrent de l’émotion ouvrière était rentré dans son lit, était-ce la faute de la tactique démobilisatrice de la social-démocratie? C’est ici que la problématique s’élargit et sort du domaine limitatif de la sphère des dirigeants de l’Internationale. Elle s’étend à deux «inconnues»: le comportement des masses ouvrières et les calculs des gouvernements.

Alors qu’en novembre 1912 ils avaient pris la tête du mouvement offensif et que leur attitude avait pesé lourd sur les décisions des gouvernements, ils furent pris de court par les événements de juillet 1914 et, privés du dynamisme des protestations ouvrières, ils furent acculés à la défensive, au rôle de spectateurs désorientés et finalement submergés par la vague de nationalisme. Ce revirement des sentiments des masses socialistes, point capital, reste obscur. Comment les militants socialistes qui combattaient la veille encore une guerre hypothétique apportèrent-ils leur soutien à la défense de la patrie une fois qu’elle eut éclaté? Pourquoi les masses ouvrières organisées furent-elles gagnées par la fièvre patriotique et pourquoi «l’homme de classe s’intégra-t-il sans résistance dans la nation»?

« … l’application mécanique des analyses de Lénine: les masses ouvrières ont été désorientées par la trahison des dirigeants et elles ne purent manifester leur attachement internationaliste. Aux antipodes se situe une explication aux préoccupations non moins idéologiques: elle invoque «l’extraordinaire climat d’unité nationale… à la veille de la mobilisation, l’irrésistible élan de ferveur patriotique qui a balayé toutes les idéologies», c’est-à-dire le revers d’attitude des masses dont l’exaltation nationaliste gagna les chefs des partis. En d’autres termes, si la social-démocratie a abandonné ses principes, elle n’a pas trahi les masses ouvrières, elle est restée leur expression politique authentique. Même les historiens qui rejettent ces deux types d’explication admettent la soudaineté du revirement et postulent l’effet de surprise qu’il produisit sur les dirigeants socialistes de toutes tendances, y compris les révolutionnaires. Ainsi, se référant à l’exemple de la social-démocratie allemande en juillet 1914, Wolfgang Abendroth estime-t-il que personne n’avait prévu «qu’il soit possible de retourner à des émotions apparemment “nationales” contre toute raison, avec une telle irruption de violence. Ils n’avaient pas cru que toute pensée rationnelle d’une population disparaîtrait, si l’on parvenait à la convaincre que la “Nation… était directement menacée”». Les faits contredisent cette analyse.

Les masses furent-elles déroutées par les dirigeants ou les dirigeants désertés par les masses? Poser le problème en ces termes, comme l’ont déjà fait les contemporains, revient à tourner en rond et à demeurer dans le domaine des hypothèses et des postulats. Pour échapper à ce cercle vicieux, rappelons les données qui permettront de dégager quelques directions de recherche.

Il est indubitable que le soutien des masses était essentiel à toute stratégie préventive de l’Internationale. Ainsi, le 22 juillet 1914, explicitant les raisons qui lui faisaient envisager la situation avec vigilance mais sans crainte, Jaurès énumère-t-il les trois facteurs qui parlent en faveur de la paix:

1° Les dépenses croissantes pour l’armement produisent une radicalisation du mécontentement populaire.

2° L’opinion populaire manifeste un désir accru de voir remplacer les méthodes agressives employées pour résoudre les conflits diplomatiques par des solutions pacifiques, par l’arbitrage.

3° Le mouvement ouvrier organisé prend de l’ampleur et se radicalise, ce dont témoignent la grève générale en Belgique en 1913 et l’agitation sociale croissante en Angleterre. Il aurait pu faire également mention de la campagne de masse menée en France contre la loi de trois ans.

Cependant, Jaurès souligne à plusieurs reprises que cette volonté pacifiste des masses cesserait d’être un facteur de résistance une fois que la guerre aurait éclaté: «Quand les peuples auront vu monter l’orage… à demi foudroyés ils ne pourront agir.» 

Les dirigeants socialistes de toutes tendances furent toujours lucides à propos de l’effet psychologique dévastateur que devait produire sur les masses ouvrières le déclenchement d’une guerre et ont toujours prévu qu’aucune éducation internationaliste ne pourrait résister au déferlement du nationalisme.

Quelle anticipation de juillet 1914 dans cette lettre de Engels à Bebel du 22 décembre 1882: «Je tiendrais une guerre européenne pour un malheur; ce serait cette fois terriblement sérieux; le chauvinisme serait déchaîné pour des années, car chaque peuple lutterait pour son existence. Tout le travail des révolutionnaires en Russie qui sont à la veille d’une victoire serait vain, anéanti, notre parti en Allemagne serait, dans l’immédiat, submergé par le flot du chauvinisme et détruit; il en serait tout à fait de même pour la France.»

Il formula la même idée, le même avertissement en septembre 1886: «Il est certain que la guerre ferait reculer notre mouvement dans toute l’Europe, le détruirait totalement dans de nombreux pays, attiserait le chauvinisme et la haine nationaliste et, parmi les nombreuses possibilités incertaines, elle ne nous offrirait certainement que celle-ci: après la guerre, il nous faudrait tout reprendre au début, mais sur un terrain infiniment moins favorable qu’il ne l’est même aujourd’hui.»(cf. L'engagement, plus ou moins encadré militairement des prolétaires ukrainiens)

Vingt-cinq ans plus tard, Kautsky exprime les mêmes craintes: «Si l’on en arrive à ce que la population voie la cause de la guerre non pas dans son propre gouvernement mais dans la vilenie du voisin… alors la population tout entière sera embrasée du besoin brûlant d’assurer ses frontières contre le vil ennemi, de se protéger de son invasion. Et tous deviendront d’abord patriotes, même les internationalistes…».

Lénine parvient aux mêmes conclusions que le révisionniste Vliegen lorsqu’il fait le bilan de l’expérience de la Première Guerre mondiale. Il en tire les leçons lorsqu’il fixe, en 1922, les devoirs de la délégation soviétique à la conférence de La Haye:«Il faut expliquer aux gens la situation réelle, combien est grand le mystère dont la naissance de la guerre est entourée et combien l’organisation ordinaire des ouvriers, même si elle s’intitule révolutionnaire, est impuissante devant une guerre véritablement imminente. Il faut expliquer aux gens, de la façon la plus concrète, comment les choses se sont passées pendant la dernière guerre et pourquoi il ne pouvait en être autrement.Il faut expliquer notamment l’importance de ce fait que la question de la “défense de la patrie” se pose inévitablement, et que l’immense majorité des travailleurs la tranchera inévitablement en faveur de sa bourgeoisie.»

S’agit-il d’un phénomène de conversion collective fulgurante ?

L’effet de surprise provoqué par la guerre eût une influence traumatisante et démoralisante sur un milieu où la propagande socialiste alimentait les sentiments de quiétude et d’assurance. Etayé par tout un rituel, tout un langage et toute une imagerie qui donnaient au mouvement ouvrier le sentiment satisfait de la puissance de ses organisations et des progrès vertigineux, numériques et géographiques, l’internationalisme diffus ne résista pas à l’irruption de couches plus profondes de la sensibilité, tels le patriotisme jacobin ou la russophobie viscérale (sic en 2022!). Ce fut aussi en 1915 le sentiment d’une autre contemporaine attentive et compétente, la socialiste hollandaise de gauche Henriette Roland Holst. «La guerre mondiale actuelle a démontré que non seulement l’internationalisme n’était pas aussi profondément ancré dans le prolétariat que nous le croyions il y a dix ou douze ans, mais surtout que ce principe demeure comme tout autre impuissant en face des sentiments, des ambiances, des tendances et des émotions qui surgissent de l’inconscient avec une force irrésistible, même si l’intérêt lucide est du côté du principe.» Friedrich Adler suggère une autre hypothèse encore: «Le réveil dans la dure réalité du mois d’août suscita pour beaucoup d’entre eux [les ouvriers organisés] l’étonnant état d’esprit que l’on pourrait qualifier, dans le langage de la nouvelle école psychiatrique viennoise, d’enthousiasme belliqueux en tant que surcompensation des désirs d’insurrection.» (« aux armes » pour l'Ukraine « démocratique »!).

(...) Ne pourrait-on dire, dans le prolongement de ces réflexions, que c’est par le dynamisme de la mobilisation des masses ouvrières dans une époque de tension sociale que le mouvement ouvrier ou plus précisément les ouvriers mis en mouvement se rendent plus accessibles aux considérations idéologiques; la perception alors dominante de l’internationalisme se traduit dans un pacifisme militant. Il importe, autrement dit, d’approfondir la corrélation entre la vague de radicalisation des luttes économiques et sociales d’une part, et la réceptivité des masses ouvrières mobilisées aux slogans internationalistes des socialistes tels que «guerre à la guerre» d’autre part. Ainsi on peut constater entre 1910 et 1912, dans les principaux pays de l’agitation sociale qui se traduit par de grandes manifestations sauvages contre la vie chère et par la croissance de la courbe des grèves de type offensif. Ne faut-il pas rechercher la raison de l’ampleur des actions contre la guerre, qui culminèrent lors du congrès extraordinaire de Bâle, dans la conjonction de l’agitation antibelliciste avec un profond malaise économique et social sur la toile de fond des actions ouvrières contre la cherté de la vie? On serait d’accord avec Annie Kriegel pour affirmer qu’«il n’existe aucun rapport de nécessité absolue entre la croissance quantitative du mouvement et son orientation révolutionnaire». Mais il existe une conformité relative, une dépendance et même une influence entre la courbe des tensions sociales, la radicalisation des revendications ouvrières et l’opposition idéologique, anticapitaliste, qui se traduit dans l’intensité des luttes pacifistes. (notez bien vous les croyants en une automaticité entre revendications salariales et guerre)

Or le reflux de la tension sociale était manifeste à la veille d’août 1914. Le rapport qu’Otto Bauer prépara pour le congrès manqué de Vienne mettait en évidence le redressement de l’économie capitaliste qui se traduisait aussi dans une amélioration de la situation des ouvriers. (dixit la profession de foi d'un Macron) Il suffit d’ailleurs de comparer les statistiques des cycles de grève entre 1909 et 1914 pour constater à partir de 1913 une courbe déclinante. A cela se superpose la régression de l’activité, de l’intensité de la propagande pacifiste, reléguée dès 1913 au second plan de l’activité socialiste.

L’étude de la corrélation et l’interaction de ces deux phénomènes, faits européens à variantes nationales, permet d’ouvrir une dimension susceptible d’introduire un élément d’explication qui fait défaut pour la compréhension de l’effondrement de 1914.

(...) il ne faut pas perdre de vue le mécanisme de la mobilisation des masses et le rôle d’avant-garde et de guide politique que s’attribuaient les partis sociaux-démocrates. La spontanéité n’est pas un caractère propre aux mouvements pacifistes d’envergure, faits d’éléments spontanés et construits, conscients et inconscients. L’initiative et la mise en route de ces mouvements appartenaient à l’état-major des organisations ouvrières. Or cette mobilisation ne se faisait en juillet que timidement.

De nombreuses manifestations ouvrières contre la guerre eurent lieu dès le 27 juillet aussi bien en France qu’en Allemagne. Soixante mille personnes participèrent à un imposant meeting à Berlin le 27 juillet et des manifestations se déroulèrent dans les jours qui suivirent dans les grands centres industriels d’Allemagne. (pas terribles voire inexistantes aujourd'hui contre la guerre en Ukraine). Ces actions produisirent une impression favorable sur les syndicalistes révolutionnaires français, qui se demandaient si les Allemands étaient réellement disposés à agir. Le 30 juillet, Rosmer écrivit à Monatte: «Et, cependant, ils ont bougé, ils ont eu de belles réunions et une manifestation dans la rue. Nous n’avons pas fait davantage.» Il y a là une part d’espérance et d’exagération d’ailleurs partagée: les résolutions prises en Allemagne lors des meetings évoquaient à leur tour l’exemple des camarades français. D’ailleurs, d’une manière générale, les milieux révolutionnaires postulaient l’ampleur des mouvements de masse et interprétaient les faits de préférence dans une optique propre à les rassurer. Les mouvements de grève à Saint-Pétersbourg s’intègrent pour eux dans le cadre d’une agitation pacifiste. «Après les récentes grèves, écrivait Rosmer à Monatte le 30 juillet 1914, le tsar ne doit pas être tellement rassuré. On parle déjà d’une agitation sérieuse en Pologne. Mais la censure doit fonctionner ferme et on n’a que des bribes d’information.» (le tsar Poutine par contre dort tranquille!)

UNE EXPLICATION QUI RELEVE PLUTOT DE LA BUREAUCRATIE DE PARTI : défense du parti avant toute mobilisation des masses

Il ne faudrait cependant ni exagérer ni minimiser l’état d’esprit antibelliciste ainsi que le caractère et le poids de ces manifestations. Elles n’annonçaient pas une grande contre-offensive ouvrière et ne faisaient pas partie d’un quelconque plan de bataille. L’initiative de ces manifestations fut prise sans grande conviction par les organisations locales. Les directions des partis socialistes en France et en Allemagne maintenaient la consigne de prudence. Pourtant, pour Jaurès, la vraie sauvegarde, la seule garantie, «ce qui importe avant tout, c’est la continuité de l’action, c’est le perpétuel éveil de la pensée et de la conscience ouvrières». S’agissait-il d’une incapacité à mobiliser les masses ou d’un manque de volonté de le faire? En fait, la peur de prendre des initiatives précipitées et de provoquer des actions prématurées fit déboucher les directions des principaux partis socialistes sur une impasse et les plaça devant un dilemme: rester de sang-froid et ne pas céder à la panique, ou être pris de court par les événements. Prises dans ce cercle vicieux, elles succombèrent au sentiment de leur impuissance; le doute de la capacité de l’Internationale à agir dans l’imbroglio atteignit même Jaurès. Le rôle de la diplomatie secrète, que Jaurès craignait depuis toujours, menaçait plus que jamais de réduire le socialisme à l’impuissance : « A ces paniques folles, les foules peuvent céder, et il n’est pas sûr que les gouvernements n’y cèdent pas», écrivait-il dans son éditorial de L’Humanité le 31 juillet. Les dirigeants des mouvements ouvriers en voyaient les prémisses dans l’ampleur des mouvements nationalistes dont les troupes de choc étaient constituées d’étudiants, qui faisaient preuve de davantage de combativité et qui les inquiétaient réellement.(de nos jours heureusement les troupes d'étudiants ne sont pas motivées par le nationalisme).

Sur ce qui se passait en France, Rosmer communiqua à Monatte l’impression d’un compagnon de Bakounine, James Guillaume, frappé du «désarroi régnant chez les révolutionnaires. Tous disaient: il faut faire quelque chose et personne ne sortait une proposition précise». Deux jours plus tard, Rosmer confirma lui-même cette impression: «Ici, il y a beaucoup de bonne volonté mais nulle idée directrice.» Ce désarroi devait croître devant l’impuissance du 1er août et se transformer en démoralisation après le traumatisme du 4 août, ressenti, selon les termes de Rosa Luxemburg, comme «une trahison des principes les plus élémentaires du socialisme international, des intérêts vitaux de la classe ouvrière». D'après un de ses compagnons, Rosa songea même à se suicvider par désespoir.

Pour étudier l’état d’esprit des masses, ne faudrait-il pas tenir autant compte de cette démoralisation que de la capitulation devant le déchaînement du nationalisme dont on n’a pas plus postulé l’ampleur qu’on ne l’a démontrée«Le fait qu’en août 1914 l’opinion dans ses profondeurs populaires, les masses ouvrières, le mouvement ouvrier et socialiste organisé aient versé du côté de ce qu’on appela en France l’Union sacrée et qui fut le produit d’une fulgurante crispation patriotique» ne va pas nécessairement de soi.

On ne peut nier que, dans cette période de reflux, les masses ouvrières aient été plus sensibles au déferlement de la propagande nationaliste que dans les périodes de radicalisation où elles étaient immunisées contre elle.(la propagande systématiquement anti-étrangers de Zemmour a fait flop) Mais à ce propos surgit une autre question: cet «extraordinaire climat» de ferveur patriotique s’est-il créé avant ou après le 1er août? Le souci de la chronologie et les tentatives pour décanter les événements ne sont ni vains ni dictés par le goût de la chronique événementielle. 

Le 31 juillet 1914 moment où le courant du chauvinisme déferla sur le pays, paralysa l’état-major socialiste et syndicaliste, rendit impossible toute tentative de résistance. L’un des facteurs dont tout gouvernement doit tenir compte avant d’accepter le risque d’une guerre est, on le sait, l’opinion publique en général et tout particulièrement celle des secteurs qui ont manifesté leur pacifisme militant pendant des années. Point névralgique, la social-démocratie, le mouvement ouvrier pesaient lourd sur les décisions à prendre en ce domaine. S’agissait-il d’un pari ou d’un calcul conscient fondé sur une estimation de ses forces et de ses faiblesses réelles?    

Fin juillet 1914, les pouvoirs avaient assez bien compris les carences, les contradictions de l’Internationale et des partis socialistes de leurs pays respectifs, les faiblesses de la stratégie pacifiste. Comme le fit remarquer Fritz Sternberg, les gouvernements ne croyaient plus depuis longtemps aux menaces des socialistes, celles d’une révolution comme conséquence d’une éventuelle guerre européenne. Se rendaient-ils compte que les envolées théoriques et confiantes masquaient une impuissance? Ils disposaient en tout cas de suffisamment d’éléments pour répondre aux questions: les socialistes étaient-ils capables de mettre leur résolution en application? Les masses étaient-elles prêtes à les suivre et à prendre des risques? Ils savaient notamment, à la lumière de l’expérience de 1911-1912, que pour passer du verbe à la chair l’action pacifiste de l’Internationale était subordonnée à un facteur essentiel: le temps. Pour mobiliser l’«armée du prolétariat», pour hisser la conscience individuelle au niveau de la psychologie collective, l’état-major socialiste devait se livrer à des préparatifs pouvant durer des semaines afin que l’effet produit fût suffisamment puissant. Or, en juillet 1914, les gouvernements comprirent que la parenthèse dans laquelle la lutte socialiste contre la menace de guerre avait été placée depuis 1913 ne pouvait s’ouvrir dans l’intervalle de quelques jours, que la mobilisation et l’agitation socialiste ne pouvaient devancer et faire reculer l’offensive et la mise en condition patriotique et chauvine. Prise de court par les événements, l’Internationale ne parvint pas à les dominer. «On s’est mis à la remorque du gouvernement et de sir Edward Grey et on continue», constatait Rosmer .

 L’hostilité à la guerre ne pouvait-elle rejaillir brusquement et violemment aussi longtemps qu’on n’aurait pas pris les mesures nécessaires pour l’étouffer dans l’œuf? Le 24 juillet 1914, lorsque l’état de siège fut proclamé en Allemagne, l’état-major envisagea d’appliquer le «plan de mobilisation intérieure» et d’arrêter tous ceux qui étaient susceptibles de créer des difficultés: les dirigeants des minorités nationales et des socialistes. Hans von Delbrück, secrétaire d’Etat à l’Intérieur et vice-chancelier, manifesta davantage de finesse politique, donc de prudence. Il s’allia Bethmann Hollweg, qui pensait également que l’utilisation de la terreur brutale à la veille d’une guerre était une erreur grossière et inefficace. Il fallait temporiser, louvoyer, ne pas donner aux partis politiques et particulièrement à la social-démocratie l’occasion de se retrancher dans une hostilité déclarée au gouvernement. Ils estimaient qu’il valait mieux gagner la confiance des socialistes et éviter ainsi de se trouver confronté à une forte opposition intérieure si une guerre éclatait. Envers la direction du parti et envers sa clientèle, le gouvernement adopta donc une tactique de camouflage: il parla leur langage, utilisa leurs arguments d’abord pour leur inspirer confiance, puis pour leur donner bonne conscience dans le soutien qu’elles allaient lui apporter.

Cependant, la social-démocratie voulait bien croire aux intentions pacifistes du gouvernement. Il ne fallait surtout pas la détromper, au contraire. Dès le 23 juillet, le gouvernement avait décidé de «négocier directement et “humainement” avec les sociaux-démocrates, de prendre des mesures contre les imbécillités des militaires et freiner en outre l’action des pangermaniques.» Ainsi, lorsque le Berliner Lokal Anzeiger annonça la mobilisation le 30 juillet, le gouvernement s’empressa de retirer tous les exemplaires de la circulation et de démentir l’information, si bien que le S.P.D. vit en elle une provocation des cercles bellicistes. (un peu comme le parti de Le Pen est considéré de nos jours comme le diable responsable de tous nos malheurs possibles, et excusant le gouvernement « démocratique »)

Par ailleurs, la conversation confidentielle entre Südeküm et Bethmann Hollweg vingt-quatre heures auparavant avait dissipé toutes les craintes que le chancelier pouvait encore nourrir. Cet entretien lui avait permis de s’assurer de l’état d’esprit réel des social-démocrates et de mesurer la fermeté de leur détermination. Les informations de Südeküm étaient importantes: le gouvernement savait désormais pertinemment que le S.P.D. demeurait une opposition agissante mais loyale et qu’il n’avait pas à craindre sa résistance au cas où la mobilisation générale serait proclamée. Par sa lettre du 29 juillet 1914 au chancelier, Südeküm a détruit d’un coup la grande arme psychologique des socialistes, leurs menaces répétées, les derniers jours encore, de répliquer par la force à toutes les menées bellicistes.

Selon le rapport que Haase, le président du parti, fit de son entretien, il avait d’ailleurs été convoqué le 26 juillet pour engager son parti à n’entreprendre aucune démarche susceptible de justifier la volonté belliqueuse de l’adversaire russe. Lorsqu’il faisait allusion à ce danger, Bethmann Hollweg était conscient de la nécessité de présenter la guerre comme défensive afin que la nation la considère comme légitime lorsqu’elle éclaterait. Car «une politique qui risquerait la guerre comme moyen de manifester préventivement sa puissance ne supporterait pas la lumière de l’opinion publique, celle du monde européen et celle du pacifisme international tel qu’il apparaissait dans la doctrine de la social-démocratie allemande.» En revanche, le S.P.D. donnerait à coup sûr sa caution à une guerre où l’agresseur semblerait être le tsarisme russe qu’il haïssait tant et à travers lequel, en manière de compensation, il attaquait implicitement le régime prussien. Bethmann Hollweg connaissait fort bien les tenants et les aboutissants de cette russophobie déjà ancienne (sic en 2022!), aussi bien à la direction du parti que parmi les ouvriers organisés, et à laquelle l’opinion de la gauche socialiste que la Russie n’était plus seulement le fief de la réaction mais aussi le foyer de la révolution ne pouvait rien changer. Si la confiance devait être l’élément décisif permettant d’arracher l’adhésion de la social-démocratie, le gouvernement avait connaissance d’un autre facteur qui l’autorisait à la distiller habilement, à l’intégrer dans une tactique du bâton et de la carotte: depuis 1910, le parti et les syndicats nourrissaient la crainte de voir leurs organisations détruites. En juillet 1914, notamment, ils tenaient cette éventualité pour parfaitement probable. Leur souci majeur était alors de sauver l’organisation. Ce fut là, lors de la réunion du B.S.I. à Bruxelles, l’une des préoccupations essentielles, la cause de l’énervement des délégués autrichien et tchèque, de Victor Adler et de Nemec, que De Man dans ses souvenirs présente en ces termes: «Leur conversation révélait curieusement comme raison majeure de leur énervement le souci qu’ils avaient du danger qui menaçait l’organisation. En tant que socialistes avertis et d’un haut niveau intellectuel, ils pensaient sans doute aussi à d’autres malheurs physiques et moraux que pouvait causer la guerre; mais ils parlaient surtout de l’organisation menacée de dissolution, des locaux mis sous séquestre, de la presse muselée, des voitures de livraison du journal du parti réquisitionnées par l’armée.»

(…) En France, les services de police étaient aussi bien renseignés sur les difficultés que rencontrait la mise en pratique de l’accord entre la S.F.I.O. et les syndicats. Il fallut toute l’autorité et la foi de Jaurès pour réaliser cette unité d’action, tout comme pour l’action pacifiste en général. L’une des faiblesses tactiques de l’action contre la guerre en France était due au fait que tout était centré sur un seul homme: Jaurès. Et quand la nouvelle de son assassinat fut connue en France et à l’étranger, la première réaction des dirigeants et des militants socialistes fut: c’est la guerre3. Romain Rolland eut aussi cette impression, lui qui écrivit à Charles Rappoport: l’assassinat de Jaurès «a été la plus grande bataille perdue de cette guerre, perdue pour le monde entier».

Peu de temps après, dans la soirée du 31 juillet, le comité confédéral de la C.G.T. prit la décision de «s’asseoir sur les principes», c’est-à-dire de renoncer à la grève générale. Le ministre de l’Intérieur Malvy semble avoir été immédiatement informé de cette décision. Le 1er août, à une heure, il envoya un télégramme aux préfets leur prescrivant de ne procéder à aucune arrestation des personnes inscrites sur les fameux «carnets B» (il s’agit d’une liste, dressée par le gouvernement sur les rapports des préfets, de trois à quatre mille militants ouvriers qui, en cas de mobilisation, devaient être immédiatement arrêtés). Pourquoi? Le texte du télégramme de Malvy qui ne prête pas à équivoque donne la réponse. Il commençait par cette phrase: «Ayant toutes raisons de croire qu’il peut être fait confiance à tous les inscrits sur “carnets B” pour raisons politiques…» Seuls les termes différaient entre la tranquillité de Malvy et celle qu’exprima Bethmann Hollweg le 30 juillet à la réunion du ministère d’Etat de Prusse: «Il n’y avait plus trop à craindre» du S.P.D. au cas où la guerre éclaterait.

«En juillet 1914, le gouvernement n’était pas trop affligé par le souci d’une révolution sociale, de soulèvements, de refus du service armé, de grèves de masse», conclut l’historien allemand Egmont Zechlin. En juillet 1914, certes. Mais cette confiance s’étendait-elle au-delà du futur immédiat si la guerre devait ne pas éclater? Ici, on passe du terrain des certitudes à celui des hypothèses.

Cette hypothèse déjà présente à l’esprit des contemporains et suggérée par quelques historiens peut être formulée ainsi: l’une des fonctions qu’assuma la Première Guerre mondiale fut le recours à la force pour étouffer dans l’œuf une révolution menaçante. La guerre prend sa signification non seulement par rapport aux rivalités des grandes puissances, mais par rapport à la révolution.

«La peur de la révolution est à la fois un excitant pour les partis de la guerre et un obstacle à leur criminel dessein.» La guerre peut se révéler génératrice de révolutions. Mais elle peut être aussi la grande entreprise contre-révolutionnaire, «le plus grand ennemi du prolétariat». Rappoport développe son idée en ces termes: «Nous avons beau accumuler des milliers d’adhérents, nos trésors de guerre ont beau se remplir, la guerre lance les prolétaires les uns contre les autres. Les libertés publiques sont supprimées, nos trésors de guerre dissipés. Aussi quel admirable moyen pour les classes dominantes de se débarrasser de leurs adversaires, de les décimer mieux et plus efficacement qu’avec des prisons, des potences, qui font trop de bruit pour peu de besogne. Avec la croissance de la classe ouvrière, en face de la marée socialiste qui monte, qui monte, les classes dominantes seront tentées de jouer le tout pour le tout.»[

En septembre 1917, Otto Bauer caractérisa ainsi la situation des années 1911-1913: «Le renchérissement du coût de la vie et le développement des associations patronales avaient considérablement renforcé les antagonismes de classes. La croissance de la social-démocratie allemande, la vague de grèves monstres en Angleterre, le réveil du prolétariat russe annonçaient des luttes des classes gigantesques. Partout, les illusions réformistes semblaient dépassées: le ministérialisme semblait supprimé en France; en Italie, la classe ouvrière avait expulsé les réformistes du parti; en Autriche, la majorité du congrès de Vienne en 1913 s’était dressée avec ce qui semblait être une grande fermeté contre les illusions réformistes dont la victoire électorale avait permis la prolifération. Partout, la classe ouvrière semblait décidée à suivre la voie que lui avait tracée le marxisme; le puissant développement des cartels et des trusts, le processus rapide de subordination de l’économie mondiale au capital financier, la recrudescence des antagonismes entre les puissances mondiales impérialistes montraient que l’ère des affrontements décisifs entre le capital et le travail approchait.»Cette flambée retomba à la veille de la guerre. En revanche, un profond malaise dont parle Kautsky dans une lettre d’octobre 1913 à Adler: «Si la misère augmente encore au cours de l’hiver, je ne tiens pas pour exclues les manifestations de désespoir des grèves sauvages et des révoltes de rues; cela pourrait mener à une crise politique, à des mesures plus dures prises contre nous, mais également à une crise du parti Pour Kautsky, le phénomène est dû à une stagnation du mouvement ouvrier européen. La gauche allemande y voit au contraire une radicalisation et reproche son immobilisme à la direction du parti.

Déjà en 1914 on pouvait constater... une révolte de la jeunesse contre l’hypocrisie, contre une société d’adultes sclérosés, mais aussi, de la part d’une frange d’intellectuels, révolte «contre la banalité du monde bourgeois» qui aggrave le malaise (qui est patente en Occident aujourd'hui bien que noyée dans les idéologies réactionnaires wokes, anitfa, antiracistes, féministes et autres luttes communautaristes ou ridicules). Nous ne connaissons que l’expression littéraire du mouvement d’avant-garde intellectuel: expressionnisme, futurisme, où se mêlent la violence de Georg Heym, celle de Vladimir Maïakoski ou celle de Marinetti. Toute l’histoire intellectuelle de l’Europe vue sous cet angle reste encore une direction de recherches à peine entamées. (…) Mais il ne suffit pas de constater ces symptômes dans divers milieu la tension monte au fur et à mesure que l’on s’avance vers l’est ou vers le sud-est. L’exemple communément cité est celui de la vague révolutionnaire montante en Russie qui culmine dans les grandes grèves ouvrières dans la capitale juste à la veille de la guerre; ou celui de la «semaine rouge» du 7 au 14 juillet 1914 en Italie, qui vécut sa plus forte poussée de fièvre révolutionnaire depuis 1870, selon le témoignage d’Angelica Balabanoff[85]. La fonction de la guerre, pour Rosa Luxemburg, a été de retarder «ce que l’on sentait déjà sourdre depuis quelques années: la résurgence de la révolution russe. Le prolétariat russe qui dès 1911 était parvenu à lever le faix de plomb de la période contre-révolutionnaire… n’a permis à la guerre de le désorganiser, à la dictature du sabre de le bâillonner, au nationalisme de le fourvoyer que pendant deux ans et demi.» La guerre a-t-elle brisé les processus de fermentation révolutionnaire pour les rendre plus violents en 1917 ou bien en a-t-elle infléchi leur cours, le déviant en Autriche-Hongrie vers une solution nationalitaire, le déformant en Italie en une révolution fasciste, l’avortant en Allemagne en une sanglante défaite? Autant de questions qu’ont déjà posées les historiens et qui demanderaient une étude du rythme des crises révolutionnaires.

Dans cette optique, les révolutions de 1917-1918 n’apparaissent pas comme un accident qu’on insère artificiellement dans l’histoire de la guerre ou comme une catastrophe violente qui brise le long terme, mais comme un processus que la guerre a retardé ou dévié au lieu de le catalyser. Comme le fit remarquer Arthur Rosenberg: «Le soi-disant effondrement de la IIe Internationale n’a pas pour origine le fait que la classe ouvrière socialiste ne réussit pas alors à empêcher la guerre. Car même si les social-démocrates des huit grandes puissances avaient eu alors à leur tête des révolutionnaires héroïques, la guerre n’aurait pas pu être évitée… Cependant, l’Internationale se vit contrainte, en août 1914, de dissiper le brouillard révolutionnaire dont elle s’était jusqu’alors entourée; cette opération put prendre l’aspect d’une débâcle.» L’effondrement de l’Internationale revêt alors une autre dimension, une autre signification que celles d’une impuissance, d’un revirement ou d’une trahison. La guerre concrétise une démission de longue date, enferme l’Internationale dans ses propres contradictions et l’accule à l’impasse4.

A noter que, dans son ouvrage intitulé Psychologie de masse du fascisme, Wilhelm Reich a attiré l’attention sur la nécessité d’intégrer également dans l’explication de la Première Guerre mondiale la «base psychologique des masses» et a posé la question de savoir «pourquoi le terrain psychologique de masse était capable d’absorber l’idéologie impérialiste, de transporter dans les actes les mots d’ordre impérialistes». Trouvant insatisfaisant l’argument classique de la trahison, de même qu’il rejetait ceux de la «psychose de guerre» ou d’«aveuglement des masses», il a formulé le problème en ces termes: «Pourquoi des millions de travailleurs socialistes et anti-impérialistes se sont-ils laissé trahir?» Il a introduit pour répondre le concept de l’«action irrationnelle, inadéquate»; en d’autres termes, il a suggéré l’étude de la «dissociation entre économie et idéologie» (W. Reich, Psychologie de masse du fascisme, Payot, 1974, p. 49-50). L'irrationnel daterait donc du début de la décadence capitaliste...

PENDANT LA GUERRE DES FRATERNISATIONS PAS VRAIMENT REVOLUTIONNAIRES5

« Il ne faut pas interpréter la Grande Guerre à travers une dualité simple : le bien contre le mal, les ennemis contre les Alliés. En effet, avec la longueur du conflit, avec le vécu militaire ou personnel des uns et des autres, l’ennemi peut être identifié aussi bien comme le « planqué » de l’arrière que comme le « frère de tranchée », même s’il est de l’autre côté du no man’s land. Par conséquent, les sentiments sont mouvants, il n’y a ni haine totale, ni antimilitarisme affirmé. Nous ne pouvons pas dire que l’un prédomine sur l’autre : les deux ont coexisté tout au long du conflit.


Les fraternisations ont débuté à Noël 1914 et ont eu lieu ponctuellement tout au long de la guerre. En effet, on en retrouve des traces écrites au moment de Pâques 1915 sur le front de l’Est, également sur le front italien en 1917 entre les Français et les Allemands, ou encore en septembre de cette même année dans les Vosges. Néanmoins, cette étude concerne essentiellement les trêves recensées sur le front allemand, du nord de la rivière de l’Aisne jusqu’à la mer du Nord. Elles ont permis surtout l’échange de denrées alimentaires, mais aussi de relever les morts et les blessés, ainsi que d’évacuer l’eau des tranchées. Pareillement, les suspensions de tirs ont pu être motivées par la nécessité de s’approvisionner en eau à une fontaine. Selon Rémy Cazals, plusieurs motivations pouvaient conduire les combattants à interrompre les hostilités : fair-play pour les uns, sens moral pour les autres, ou surtout simple respect « des convenances ». En effet, les ennemis ne s’envoient pas que des balles, des obus meurtriers, mais ils échangent des objets, des paroles chantées ou non, agressives ou non, des courriers, des propositions de fêtes ou de parties de football. D’une façon comme d’une autre, ils communiquent. Parfois, quand l’impossibilité de communiquer est imposée, les hommes biaisent en évitant de tirer. Pour autant, la haine du « boche » ne disparaît pas mais s’atténue, notamment en 1916, entre la bataille de Verdun et celle de la Somme, en raison de la guerre d’usure qui est engagée, de la durée du conflit et de la lassitude des combattants. Cela explique les relations entre tranchées opposées, certes occasionnelles, partielles, fragiles, mais non exceptionnelles. Cependant, ces relations, tout comme les fraternisations, n’expriment pas un refus généralisé de la guerre et ne remettent pas en cause la thèse du consentement patriotique, elles la nuancent.

En 1916, la différence de contexte par rapport au début de la guerre est l’immobilité de la situation. Certes, les soldats ont encore l’assurance d’une issue favorable, mais ils se demandent quand elle adviendra, alors que pour l’année 1914, la confiance dans la victoire, surtout rapide, était inébranlable. Dorénavant, ils sont éprouvés par la longueur des hostilités, bien qu’ils y adhèrent mais souvent avec tristesse, fatalité et résignation. On observe chez les soldats différents niveaux de consentement, voire de déclencheurs de consentement, par exemple vouloir protéger sa famille ou lutter contre les « actes de barbarie » commis par l’ennemi. Ainsi, les soldats ne défendent pas nécessairement le même objectif, mais leur acceptation du conflit est réelle et découle soit de leur éducation, soit de leur conviction de défendre une juste cause. Ils obéissent car ils reconnaissent à la guerre une légitimité affirmée par les autorités (le gouvernement, la religion, les chefs militaires), mais aussi par leurs pairs (les autres soldats).

L’inflexion de l’hostilité envers l’ennemi a pour corollaire les relations de tranchées à tranchées. Le phénomène des fraternisations est large, il peut aussi bien concerner l’envoi par les Allemands de leur propagande (ouvrage, tract…) que les réponses adressées par les Français au moyen d’un dialogue ou d’un échange d’objets, ou encore une non-agression tacite pendant que chaque camp s’affaire à lutter contre les conséquences des intempéries climatiques. Les facteurs déterminants sont la stabilisation du conflit, la proximité des lignes adverses et leur enterrement via le système de tranchées, dans un contexte marqué par le calme de certains secteurs, ainsi que par le recul des manifestations de haine anti-allemande.

Une communication minimale entre les tranchées ennemies, du moins pour les premières lignes séparées de quelques mètres à peine, est ainsi rendue possible. Les fraternisations viennent dans un second temps : on cesse d’abord les hostilités, que ce soit les tirs ou les bombardements, puis ces brèves périodes de « cessez-le-feu non officiel », dénommées « trêves » en français ou Waffenstillstand en allemand, permettent à certains soldats de fraterniser. Preuve en est, les contrôleurs censurent les courriers mentionnant de telles conciliations, afin qu’elles ne soient pas connues et reproduites. Toutefois, ils restent prudents dans leurs rapports : bien qu’ils connaissent l’existence de la baisse du moral, ils préfèrent souligner « les prétendues relations », soit parce qu’il n’y a pas assez de témoignages pour lever le doute sur ces supposés accointances, soit parce qu’ils veulent éviter un procès et l’éventuel verdict de peine de mort qui s’ensuivrait.

Fraternisations grâce aux fêtes religieuses

Cette période de Noël est par ailleurs marquée par des envois plus importants de lettres et de colis, venus de l’arrière. Dans le camp allemand, chaque unité reçoit un sapin de Noël, et les sources des deux côtés sont unanimes concernant des chants de Noël provenant des positions allemandes. Des trêves ont lieu le soir du 24 et le jour du 25 décembre 1914 sur le front de l’Ouest, et en 1915 des faits similaires sont rapportés aux mêmes dates. Dans certains endroits elles durent plusieurs jours, jusqu’à ce que les autorités militaires y mettent fin.

Bien que les autorités militaires qualifient ces actes « d’intelligence avec l’ennemi », plusieurs milliers de soldats y prennent part, sur environ deux tiers du front germano-britannique, avec parfois une participation de soldats français et belges. Par exemple, près de la ville belge d’Ypres, les Allemands et les Britanniques se retrouvent, le jour de Noël, dans le no man’s land. À cette occasion, ils échangent des objets, de la nourriture, discourent et jouent au football. Si les presses allemande et française ne relatent pas ces faits, en revanche quelques photographies paraissent dans la presse britannique, notamment dans le Daily Mirror. Entre Français et Allemands, les mêmes faits sont attestés, par exemple dans le témoignage du colonel Breyding : « Le jour de l’An, il s’est produit, bien à l’improviste, une fraternisation entre Français et Allemands. Les Français quittèrent alors leur tranchée, les officiers des deux belligérants vinrent se saluer simultanément sur le glacis et y échangèrent des cigarettes. » Roland Dorgelès, à la 3e section de mitrailleuse du 39e R.I., évoque lui aussi des trêves dans la nuit précédant Noël et pendant la journée de Noël, ainsi que la réaction de la hiérarchie militaire.

Les rapprochements qui ont eu lieu dans le nord-ouest de Reims, lors du Noël 1914, sont caractéristiques des positions stagnantes, amorphes : des hommes qui se surveillent de tranchée à tranchée, sans véritablement s’agresser bien que le canon gronde en parallèle. Il apparaît donc bien que, dans la nuit précédant Noël et pendant la journée de Noël, même si les versions varient dans leurs présentations des faits, il y eut des trêves avec des contacts brefs, directs, voire pacifiques, entre des soldats ennemis. À leur niveau, les officiers allemands ou français ne pouvaient donc ignorer ces relations.


(…) ils ne tombent pas dans la haine absolue, ils gardent un peu d’humanité dans cette atmosphère de guerre (apparemment ce n'est pas du tout le cas en Ukraine en 2022 à moins qu'on nous cache aussi des cas de fraternisations... d'autant que c'est le même peuple!). Toutefois, les sentiments éprouvés dans ce contexte précis ne sont pas forcément contradictoires avec la volonté de poursuivre le conflit et de lutter contre les Allemands. La lettre du soldat Le Quéau, datée de fin décembre 1914, à la Boisselle, évoque cette situation paradoxale, où il exprime à la fois de la haine à l’égard des ennemis et de la compréhension à l’occasion de la fraternisation de Noël 1914. Même si les deux sentiments coexistent, la haine aura été temporairement refoulée.

Des Fraternisations face aux conditions climatiques...

L’eau est fréquemment une des raisons de la trêve : les soldats en ont besoin pour assurer leurs besoins physiologiques, comme le rappelle le témoignage de Jean Henry : « On allait chercher de l’eau au même endroit que les Allemands. Chacun prenait son eau et retournait dans son coin. » (pas du tout le cas en Ukraine où les soudards russes laissent la population privée d'eau, de nourriture, d'électricité, etc.)

Les soldats ne sont pas les seuls à témoigner de cet arrangement, la presse le mentionne également dans sa description des conditions de vie aux tranchées. Inversement, dans certains secteurs, cette ressource est trop présente, trop abondante. Fréquemment, les soldats doivent conclure une trêve dans le but de pomper l’eau des tranchées, pour mieux poursuivre le conflit par la suite, comme l’énonce en toute transparence la légende de la photographie du docteur Paul Minvielle, publiée par le journal L’Illustration du 15 janvier 1916 : « Face à face après une explosion de mine. Au premier plan, un capitaine du génie qui vient diriger les travaux d’organisation du rebord français de l’entonnoir ; au fond, les Allemands ». La scène se situe au nord d’Arras, dans l’ouest de la cote 140. Avec les conditions climatiques, la nature du sol et la guerre des mines, l’entonnoir est rempli de boue. Les hommes des deux côtés ne peuvent donc se disputer cette place sans risquer de s’enliser. Une trêve s’instaure pour organiser de part et d’autre les travaux de consolidation des rebords de l’entonnoir, cependant l’article n’en fait pas mention. Pourtant, le docteur sera puni de soixante jours d’arrêts.

Fraternisations dues à la longueur de la guerre, à l’ennui du quotidien


Le journal 
L’Illustration décrit, dans son numéro du samedi 15 mai 191531, la réalité de la vie aux tranchées : la longue attente de la relève, l’appréhension du combat à venir, le sentiment de l’éloignement de la fin du conflit. Certes on échange entre soldats, mais sans pour autant oublier que l’on est en guerre. Il s’agit d’une échappatoire de quelques heures, d’une situation opportuniste. Dans ce cas, l’agressivité contre les autres s’amenuise : leur humanité se renforce, ils ne sont plus « ces bêtes » qui vivent dans des conditions déplorables, avec des animaux nuisibles tels que les poux et les rats. Échanger avec le voisin d’en face redonne le moral car on se rend compte qu’il est traité de la même façon, et une curiosité s’éveille vis-à-vis de ses produits, de son histoire, de sa manière de vivre. Cependant, si cette situation perdure, la hiérarchie doit ordonner explicitement, rédiger des notes, pour demander aux hommes de ne pas flancher et de ne pas avoir une attitude familière envers les Allemands. En effet, au-delà des fraternisations, ces trêves pouvaient générer du troc, en violation de la règle militaire, (avec les soudards russes en Ukraine c'est monnaie courante où il plus question de faire du fric que de fraterniser) d’où le recours à de sévères punitions (blâmes, mises aux arrêts, bombardements intensifs). Les autorités militaires peuvent également recourir à la pratique des raids ou coups de main afin de rompre la trêve et démoraliser l’adversaire.

Autre forme de fraternisation : les quolibets, les moqueries, les échanges oraux ou écrits avec des pancartes. Il s’agit, dans ce cas, d’un échange, voire d’un jeu. On peut aller jusqu’à l’intermède, lié à la proximité. (choses vues aussi en Espagne 36, JLR)

Les hommes n’ont pas un esprit défaitiste, antipatriotique, ils connaissent l’ennemi mais parfois prennent des libertés avec les ordres. En effet, ils vont trouver plus judicieux de « faire la paix » ponctuellement avec leurs adversaires plutôt que de tirer sans cesse. En revanche, pour les gradés, qui ne vivent pas le même sort que les soldats, aucune concession n’est possible. Pourtant, certains chefs comprennent les difficultés de la vie aux tranchées, liées aux aléas climatiques, à la peur permanente, à l’ennui face au statut quo des lignes. C’est pourquoi ils ne signalent pas toujours ces relâchements patriotiques, ces baisses de moral aussi. D’ailleurs, les chefs connaissent parfaitement les raisons de ces rapprochements, c’est la proximité des lignes, qui facilite le dialogue et rend les attaques difficiles. En général, dans les témoignages de trêves, on constate que les Allemands sont toujours à l’initiative de ces rapprochements. (ne pas oublier que le mouvement socialiste était plus fort en Allemagne et le niveau de conscience de classe plus élevé... qui mènera à la révolution de novembre 18, certes révolution de soldats. JLR) Or, probablement, certains Français ont pu entreprendre des échanges, mais il n’en est jamais fait mention dans les rapports officiels. Aussi peut-on en conclure que la crainte de la censure

(…) les anciens combattants disent habituellement qu’ils étaient plus proches de l’ennemi d’en face que du civil de leur camp. Mais les rapports les mentionnent rarement, soit par méconnaissance, soit pour éviter les sanctions de la hiérarchie, car les officiers ne veulent pas s’exposer à des représailles de la part de leurs supérieurs. 

Sans doute les rapprochements pourraient-ils être interprétés comme la conséquence d’un désenchantement par rapport à la situation militaire, mais certaines révèlent un intérêt pour l’ennemi en tant que personne, une forme de respect pour son organisation ou la supériorité de ses tactiques.

Au cours du conflit, les chefs militaires ont conscience que l’antipathie des poilus envers leurs adversaires s’amenuise. Pour ces soldats, l’homme d’en face est dans la même situation qu’eux, dans les mêmes détresses morale et physique. Par conséquent, ils estiment que l’identification de l’ennemi doit être périodiquement renouvelée, afin de dissiper les confusions nées de la longueur du conflit. Les communiqués ont ainsi pour objet de justifier la guerre et sa poursuite, de désigner clairement l’ennemi et d’en dénoncer les responsabilités. Malgré cela, les ennemis désignés dans les témoignages sont souvent le pouvoir politique à l’arrière, qui souhaite que la guerre dure, et la hiérarchie militaire qui peut faire prendre des risques mortels aux troupes. Dans ces cas, l’Allemand apparaît comme le « frère » qui partage et endure les misères.

D’autres, délibérément, décident de ne pas donner la mort. Chez certains, l’importance du choix de donner ou non la mort à un individu l’emporte sur l’obligation de tuer. Quand on ne tire pas, c’est qu’on est un être avisé, dépourvu de l’aveuglement de la haine. Mais cela peut aussi relever d’un calcul ou d’une stratégie ponctuelle pour se protéger. Il ne s’agit donc ni de lâcheté ni d’acte antipatriotique mais simplement, voire mutuellement, d’action de survie et de bon sens avant de reprendre les activités militaires pour lesquelles les soldats sont mobilisés. On tire parce que c’est la guerre et que l’on continue le combat, mais en certaines circonstances on tire en évitant de tuer, de causer des dégâts, simplement pour s’assurer de sa sécurité, ou de la tranquillité d’un secteur. On note que les arrangements peuvent concerner aussi bien les heures que les visées du tir, ce qui est rendu possible par la proximité des lignes, qui permet aux hommes de constater la similitude de leurs conditions, ainsi que par la complicité entre ceux qui occupent les postes avancés des deux camps. Comme le note Élie Préauchat, « l’ennemi nous voit et néanmoins ne tire pas sur nous car nous sommes très courtois les uns envers les autres. Ainsi, nous ne tirons jamais sur leur relève que nous apercevons très bien ». De même, puisque l’adversaire n’est pas si éloigné de nous, on va respecter ses heures de repos, de corvées, de ravitaillement. Tacitement, les poilus de part et d’autre de la ligne du front évitent de tirer pour éviter des représailles, le but étant que le secteur reste  tranquille.

Peu à peu, les lancers de tracts sont abandonnés, sous prétexte qu’ils incitent aux relations de tranchée à tranchée, au profit de projectiles lançant des tracts, comme le propose la note du lieutenant-colonel, chef du bureau des services spéciaux. Cette propagande est utilisée pour inciter l’ennemi à la cessation du combat, voire à s’allier contre d’autres forces en présence. Mais les tracts allemands n’ont pratiquement aucun impact sur les troupes françaises. En effet, pour François Lagrange, « Chaque partie est trop absorbée par l’entretien de sa tranchée pour ne pas vouloir en plus constamment harceler l’autre. » On peut en dire autant de la propagande organisée depuis l’Allemagne afin de promouvoir la révolution et les fraternisations, notamment celle du groupe international de Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg. Bien qu’il y ait l’union sacrée, les autorités militaires et politiques restent vigilantes pour éviter les fraternisations internationales, l’union des prolétaires de tous les pays, comme prônées par les communistes.

(…) trêve organisée afin d’enterrer les morts gisant entre les lignes. Cette rencontre fut d’abord teintée d’une certaine appréhension, quand les Français sortirent, la pelle à la main, alors que les Allemands apportaient des cigares. Après qu’un caporal français et un Allemand se furent serrés la main, que des saluts et des cigares furent échangés, les corps rassemblés et enterrés, les hommes regagnèrent leur tranchée en silence, et dans la soirée la canonnade reprit. Ainsi du côté des Alliés comme de celui des ennemis, les soldats évoquent les trêves pour relever leurs morts respectifs. Pourtant, ces relèves ne se font pas sans crainte. À tout moment, le combat peut reprendre. De plus, les ennemis sont parfois au coude à coude pour reprendre leurs morts, leurs blessés. Il peut en résulter une situation de malaise ou d’indifférence, comme le souligne le médecin Louis Maufrais, au Mort-Homme en mai 1916 : « Aucun d’eux n’est équipé, pas plus les Allemands que les Français. Les hommes se croisent, ils ne se parlent pas. […] Les Allemands comme les Français, ils sont à chercher quelque chose, des blessés, des morts, ou rien ? »Ici nulle haine n’est mentionnée, mais plutôt la lassitude face à longueur du conflit et ses conséquences sur le moral des troupes.

Notons que ces interruptions dans le déroulement de la guerre permettent de rendre le quotidien plus tenable et d’obtenir une accalmie dans les bombardements. Aussi n’expriment-elles ni défaitisme, ni antimilitarisme. Les soldats s’accommodent simplement d’un arrêt des tirs avec les Allemands, dans le but de sauver certains des leurs ou de rendre un dernier hommage à d’autres, une forme de respect via l’ensevelissement des corps. Toutefois, ces faits ne sont sans doute pas toujours relatés : toute vérité n’est pas bonne à dire, notamment à la hiérarchie qui ne peut comprendre la réalité de la vie aux tranchées. Ils peuvent avoir été cachés simplement pour éviter le jugement des responsables militaires, qui aurait pu avoir pour conséquence des sanctions ou la rupture de la trêve.

Certes, les Français légitiment leur participation à une guerre voulue par les Allemands qui les ont attaqués. Cependant, l’essoufflement arrive dès le mois de septembre 1914, puis les cas de fraternisations de Noël 1914 expriment le désappointement de certains soldats, qui pensaient que la guerre serait terminée à la fin de l’année. Il ne s’agit pas d’un refus de la guerre, comme pour le cas des mutineries, mais d’un aménagement, d’un contournement des règles de la guerre qui remet fortement en cause le consentement. Les soldats restent patriotes, mais différemment, comme le prouvent les formes d’identification à l’autre, les ententes tacites. Dans un premier temps, il y a une trêve, une suspension des hostilités et, dans un second temps, cette cessation des combats peut aller jusqu’aux fraternisations. Comme l’exprime à juste titre Marc Ferro, « le terme “fraternisation” ne convient pas encore, même si la situation décrite est bien une suspension de la guerre : le tir sur cibles visibles n’est pas déclenché. Pour formaliser la trêve, il suffira de quelques signes, […] produits lancés, […] donnés de la main à la main, […] jusqu’à boire ensemble. »

Si la guerre n’avait duré que quelques mois, le sentiment anti-allemand serait resté très fort. Mais sa prolongation modifie un peu la donne. Même si le phénomène est loin d’être général, les trêves de Noël 1914 sont le signe de l’amorce d’une évolution. Avec le conflit qui dure, on tend à se découvrir une identité commune avec le soldat de la tranchée d’en face. Le sentiment de haine s’érode donc, mais il peut être relancé et s’exprimer de nouveau avec force, par exemple lorsque les Allemands emploient des armes nouvelles comme les gaz de combat. (Par après Poutine le sait et c'est pourquoi il menace de l'arme nucléaire) Au reste, plusieurs sentiments peuvent cohabiter en même temps chez le même soldat. La révélation d’une identité commune avec l’ennemi n’a pas toujours pour conséquence d’affaiblir le patriotisme : les soldats allemands sont peut-être des humains comme les poilus, mais ils n’ont rien à faire en France. (la soldatesque russe non plus en Ukraine!)

En définitive, au début du conflit, les hommes sont davantage enclins à la violence, à la volonté de tuer, pour certains sans même avoir jamais vu l’ennemi. Cependant, après un combat, leurs sentiments peuvent devenir plus nuancés, voire contradictoires. Il y a donc une dichotomie entre la guerre perçue, rêvée, et la guerre réellement vécue, d’où la prudence et la résignation des témoins. Par ailleurs, le consentement n’est pas exclusivement lié au patriotisme mais à la construction de l’obéissance, comme la camaraderie ou le respect de la discipline. Or, il peut décliner avec les difficultés. D’ailleurs, à partir des années 1920, les écrits commencent à dénoncer la guerre, dont la majorité de la population ne veut plus entendre parler. Parallèlement, un très fort courant antimilitariste, appuyé sur le rejet de la guerre, apparaît chez les anciens combattants.

L'imaginaire mécanique des minorités maximalistes actuelles

« Dans les principales puissances capitalistes, en Europe de l’Ouest et aux ÉtatsUnis, le prolétariat n’a aujourd’hui ni la force ni la capacité politique de s’opposer directement à ce conflit par sa solidarité internationale et la lutte contre la bourgeoisie de tous les pays. Il n’est pour le moment pas en mesure de fraterniser et d’entrer en lutte massivement pour stopper le massacre ».

On ne peut être que frappé par cette lucidité du CCI, contrairement à nombre de charlatans qui croient qu'une révolution va sortir du néant actuel ou même des trotskiens du NPA qui appellent à se mettre derrière Zelensky. Mais on nous dit que la classe ouvrière en Ukraine est la principale victime ! D'abord où est-elle cette classe ouvrière, dans un monceau de ruines pas seulement concrètes ? Et le prolétariat russe ? Invisible et consentant ? Même pas au niveau de ses ancêtres glorieux de 1917 ? Minable et soumis aux délires de Poutine et sa clique de lâches ?

Certes : « C’est la classe ouvrière, et non l’État ukrainien, qui est la véritable victime de cette guerre, qu’il s’agisse de femmes et d’enfants sans défense massacrés, de réfugiés affamés ou de chair à canon enrôlée dans l’une ou l’autre armée, ou encore du dénuement croissant que les effets de la guerre entraîneront pour les travailleurs de tous les pays ». Sauf que les travailleurs des autres pays ne subissent pas un tel niveau d'atrocités et ne se bougent pas le cul pour protester !

Certes : « Soyons clairs, les États-Unis et les puissances occidentales disposent des mensonges les plus convaincants et de la plus grande machine à mensonges médiatique pour justifier leurs véritables objectifs dans cette guerre. Dans celle-ci, ils sont censés réagir à l’agression russe contre de petits États souverains, défendre la démocratie contre l’autocratie du Kremlin, faire respecter les droits de l’homme face à la brutalité de Poutine ». Sauf que les principaux dégât et meurtres ont lieu sur la population ukrainienne indistincte, pas seulement la classe ouvrière, et la réaction de défense a quand même d'abord été celle des « habitants » que l'on chasse par millions après une destruction immense, délibérée de leurs habitations, pillant leurs maigres biens, détruisant irrationnellement toutes les usines. A moins d'être malhonnête ou indifférentiste on ne peut pas mettre sur le même plan les dégâts monstrueux provoqué par l'armada poutinienne et la mort de leurs soudards y – ce qui ne sous-entend pas se mettre à la queue de la bourgeoisie ukrainienne – mais il y a des proportions, des gradations dans la barbarie, qui doivent permettre de rester objectif ! Dans plusieurs entretiens privés avec notre grand Marc Chiric, je l'ai tarabusté sur un certain purisme révolutionnaire et qui fait tout équivaloir : dis-donc mon père prisonnier en Allemagne, qui s'était évadé, revient travailler en France où, peu après, son patron lui demande d'aller travailler (travail forcé) en Allemagne. Il rejoint la résistance et en particulier mettra à l'abri de nombreux juifs en auvergne ! Que pouvait-il faire d'autre ?

Réponse de Marc : je comprends ton père. Tu sais moi aussi j'ai été sauvé par un député gaulliste... et puis c'est les américains qui ont ouvert les portes des camps de la mort...

Les destructions massives d'êtres humains et de leurs lieux d'habitation « ukrainienne » ne suppose pas en soi qu'on leur serine « on ne choisit aucun camp », ni « que le seul terrain est la lutte de classe ». J'ai envie de répondre au CCI que leurs belles déclarations internationalistes se heurtent et se dissolvent dans leur propre théorisation de la décomposition où la lutte de classe ne peut plus s'exprimer sur un lieu envahi, devenu un atroce champ de bataille où les civils sont les principales victimes, surtout ukrainiennes et pas russes. Où les plus odieux massacres sont commis par la soldatesque russe.

Les commentaires hautains et indifférents au martyre ukrainien avec la projection superficielle d'une révolution automatique suite à la guerre auraient fait rire Engels, Jaurès et Lénine : « Plus il s’enfoncera dans une crise insoluble, plus la destruction militaire du capitalisme sera grande, parallèlement aux catastrophes croissantes (dont il est responsable) que sont la pollution et les épidémies. Le capitalisme est pourri et mûr pour un changement révolutionnaire ».

Automatisme stupide. Suivi d'un recopiage historique complètement infirmé par le drame de la situation actuelle, hélas trois fois hélas... Une population ukrainienne éperdue, à la dérive, évidemment instrumentalisée par un petit sergent recruteur, mais dont tous nous pouvons comprendre la réaction de défense pas férocement nationaliste des ukrainiens traités comme des chiens (car le pseudo intérêt national est désormais enveloppé dans l'idéologie supranationale européenne- on n'est plus en 1914). Zelensky s eprésente d'ailleurs comme le défenseur de l'Europe... et pourquoi pas de la civilisation ! Le bla-bla du CCI en tant qu'organisation surtout attachée à son existence est le même que ce que vous avez lu comme justifications de l'impuissance de la social-démocratie avant 1914 ; du blabla et aucune solution sérieuse et soutenable dans la réalité . « Le développement de la défense de ses intérêts de classe, ainsi que sa conscience de classe stimulée par le rôle indispensable de l’avant-garde révolutionnaire, recèlent un potentiel encore plus grand de la classe ouvrière, celui de pouvoir s’unir en tant que classe pour renverser complètement l’appareil politique de la bourgeoisie comme elle l’a fait en Russie en 1917 et a menacé de le faire en Allemagne et ailleurs à l’époque. C’est-à-dire, renverser le système qui mène à la guerre. En effet, la Révolution d’Octobre et les insurrections qu’elle a alors suscitées dans les autres puissances impérialistes sont un exemple brillant non seulement d’opposition à la guerre mais aussi d’attaque contre le pouvoir de la bourgeoisie ».

Ce qui n'empêche pas encore une fois l'éclair de lucidité mais autosuffisante :

« Aujourd’hui, nous sommes encore loin d’une telle période révolutionnaire. De même, les conditions de la lutte du prolétariat sont différentes de celles qui existaient à l’époque de la première tuerie impérialiste. Par contre, ce qui ne change pas face à la guerre impérialiste, ce sont les principes fondamentaux de l’internationalisme prolétarien et le devoir des organisations révolutionnaires de défendre ces principes bec et ongles, à contre-courant quand c’est nécessaire, au sein du prolétariat ».

Oui les conditions sont différentes de celles de 1914, mais les conditions de lutte de prolétariat ne sont pas différentes aujourd'hui mais quasiment nulles, impossibles en Ukraine occupée, impossibles dans une Russie fossilisée et inapte à reprendre tout flambeau révolutionnaire. Au niveau international le prolétariat reste invisible. Il est mille fois plus faible que celui de 1914. Il n'a pas de conscience. Si une résistance devait avoir lieu face à la guerre elle ne viendra pas des trois jolis appels :

  • Aucun soutien à quelque camp que ce soit dans le carnage impérialiste en Ukraine

  • - Pas d’illusions dans le pacifisme 

  • Seule la classe ouvrière peut mettre fin à la guerre impérialiste

On a vu que, en 1914 et pendant la guerre, les appels maximalistes étaient secondaires et restaient ignorés, c'est des conditions terribles de la guerre que la lutte des soldats a émergé, mais que la révolution a été scindée en deux par la victoire pour le prolétariat d'un côté, resté scotché à sa bourgeoisie et la défaite au court terme pour la partie du prolétariat qui avait mené la révolution. En tous les cas les partis ou cénacles révolutionnaires n'ont pas été à l'origine de la lutte réelle contre la guerre. Cela ne signifie pas que les minorités maximalistes devraient rester silencieuses, mais qu'elles n'outrepassent pas une espérance mécanique et messianique de la révolution. Mais on dira que je suis très pessimiste. Et en effet je le suis. Mais pas complètement il y a sûrement nombre de cas de fraternisations masquées par les médias des deux côtés.



NOTES

2«Guerre ou révolution? L’Internationale et l’Union sacrée en août 1914» Par Georges Haupt : https://alencontre.org/societe/histoire/guerre-ou-revolution-linternationale-et-lunion-sacree-en-aout-1914.html

3Une anecdote personnelle pour confirmer l'aura inoubliable et l'admiration du mouvement ouvrier international pour Jaurès (aussi par Lénine et Rosa). Une amie âgée de ma tante de Castries, fille du bras droit du chef syndicaliste de Jouhaux de FO, me raconta l'anecdote suivante : « au moment de la déclaration de guerre de 1939, le secrétariat de FO était réuni dans une pièce du local syndical. Peu après l'annonce de la terrible nouvelle à la radio, on entendit un grand fracas dans la pièce à côté. Tous se précipitèrent. C'était le grand portrait de Jaurès qui venait de tomber sur le plancher !

4 Article paru dans la revue de Sartre « Les temps modernes » en 1969, je l'avais lu à l'époque, émerveillé mais sans en comprendre toutes les implications. Je fréquentais alors le secrétaire de Sartre André Puig.

5Des fluctuations du consentement patriotique à travers les trêves et les fraternisations (1914-1918) par Anne Geslin-Ferron (Cahiers de l'histoire) https://journals.openedition.org/chrhc/4440