LES
CONTRADICTIONS DANS LES ANALYSES DU GROUPUSCULE SUR LE DRAME EN
AFGHANISTAN
(Et
par après la réaffirmation de l'homogénéité du prolétariat)
« Le
meilleur savoir-faire n'est pas de gagner cent victoires dans cent
batailles, mais plutôt de vaincre l'ennemi sans combattre ».
Sun
Tzu
« S'il
partage ses valeurs et sa langue, un ouvrier européen se sentira
toujours plus proche d'un ouvrier d'origine maghrébine ou africaine
que d'un bobo parisien blanc »
Christophe
Guilluy (Le temps des gens ordinaires)
« Les
collapsologues les plus pessimistes annoncent la fin de notre monde
pour l'année prochaine, les plus optimistes pour 2030, et tous
s'accordent sur un fait : notre civilisation va s'effondrer ».
Le
même
Dans
la première partie, on a vu que n'était pas prise en compte la
dimension première de la fuite des populations, fuite massive que
l'administration étatique US avait tout à fait anticipée et qui ne
lui pose aucun problème mais en pose à ses divers alliés qui ont
assez rapidement pris la poudre d'escampette,
lâchement et sans barguigner, laissant en otage des nazislamiques
des millions d'hommes et de femmes sans défense. Le titre général
présente cette situation comme un « déclin des Etats-Unis »
et même comme « le déclin du monde capitaliste ».
Dans
son ensemble, bien que basé sur la même analyse défaitiste des
journalistes des médias, l'article n'est pas erroné dans l'analyse
des tribulations diverses des impérialismes en concurrence et
parfaitement cyniques, mais il reste très généraliste et
messianique. Le CCI reste un des rares groupes politiques à avoir
suivi à la trace les malversations, mensonges et accoutrements de
l'impérialiste US ; il suppute tout de même une manœuvre
« victimaire » de la « realpolitik » :
« Ce
serait une erreur d'en conclure que les États-Unis se sont tout
simplement retirés du Moyen-Orient et de l'Asie centrale.
M. Biden a clairement indiqué que les États-Unis poursuivront une
politique contre les menaces terroristes dans quelque partie du
monde que ce soit. Cela signifie qu'ils utiliseront leurs bases
militaires dans le monde entier, leur marine et leur aviation pour
infliger des destructions aux États de ces régions s'ils mettent en
danger les États-Unis ».
Mais
au lieu de développer et de replacer cette réflexion dans le cadre
d'une réorientation stratégique (dixit le « chacun pour
soi ») - la gestion sibylline du chaos – on radote cette
généralité, typique d'une vieille trouvaille du groupe (surtout de
Marc Chiric il y a quarante ans) : « La décomposition,
stade final de la décadence du capitalisme ». Même à
l'époque du déclin de la Rome antique personne ne se hasardait à
en prédire vraiment la fin, et les causes sont encore aujourd'hui
l'objet de controverses sans fin...
Notons
en passant une interprétation qui peut sembler proche du chaos à
notre époque. Au
début du Ve siècle, l'historien romain Végèce formula une
théorie selon laquelle l'Empire romain déclina à cause de son
contact croissant avec les barbares, entraînant une
« barbarisation » qu'il percevait comme moteur de
dégradation. La léthargie, la complaisance et la mauvaise
discipline qui en résultaient dans les légions font apparaître la
chute de l'Empire comme un phénomène d'origine essentiellement
militaire. L'Empire dépendait désormais essentiellement des
« barbares » pour assurer la défense de son vaste
territoire, ce qui entraîna sa chute prématurée. Pour l'historien
américain Kyle Harper :“Les
épidémies ont affaibli les structures de l'État romain comme de
l’État perse. L’expansion de l’Islam est un mouvement
géopolitique durant lequel les armées arabes débordent les États
romain et perse, qui étaient épuisés par de longues années de
guerre et de maladies.”
Cette thèse de Kyle Harper du changement climatique
brutal et des épidémies est critiquée par certains historiens, qui
y voient un déterminisme climatique. En plus les barbares de
l'Empire romain n'étaient pas arabes, et contribuèrent au contraire
de leur dénomination à faire fructifier l'Empire en le protégeant.
C’est plutôt la conjonction des phénomènes naturels ainsi que
les faiblesses structurelles, politiques et militaires de l’Empire
qui ont conduit à sa chute.
En quoi pourrions-nous être
sûrs d'en être à la phase finale du capitalisme ?
L'absence de nouvelle guerre mondiale, le moment de la chute du bloc
de l'Est et des guerres impérialistes restées localisées fondent
la théorie du groupe depuis au moins 50 ans d'un blocage des deux
classes principales de la société :
« En
somme, l'impasse entre les deux grandes classes a déterminé
l'entrée du capitalisme dans sa phase finale, celle de la
décomposition, caractérisée, au niveau impérialiste, par la fin
du système des deux blocs et l'accélération du " chacun pour
soi " ».
Le
groupe lui-même a plusieurs fois noté dans ses articles combien la
classe ouvrière restait depuis longtemps plutôt endormie. La
bourgeoisie aurait-elle encore peur de son réveil ? On
analysera plus loin les raisons de cet endormissement.
On
trouve ponctuellement des réflexions intelligentes. Par exemple on
évite de tout mettre sur le dos de la religion islamique, certes la
plus bête du monde, pour expliquer que la barbarie sous couvert de
l'islam est bien plutôt un produit du capitalisme moderne (l'islam
rigoriste et criminel s'est d'ailleurs développé dans les années
du reflux révolutionnaire après la révolution canalisée en
Russie).
PARENTHESE :
LA TRILOGIE CONTRE-REVOLUTIONNAIRE :
FASCISME/STALINISME/ISLAMISME
Les
années du début de la vague révolutionnaire avaient eu un impact
non négligeable en Orient, comme le rappelle Bensoussan : « Le
facteur culturel a été l’un des plus puissants moteurs de l’éveil
du nationalisme arabe, à l’instar des nationalismes européens et
du nationalisme juif concomitant. Entre Égypte et Irak surtout, le
monde arabe avait connu, avant et après la Grande Guerre (celle de
14), un début de révolution culturelle inséparable de la
révolution scolaire, en particulier des prémices de la
scolarisation des filles. Aux alentours de 1900, toute une génération
se familiarisait avec la lecture (en particulier en français) ».
A partir
de 1920, dans l'aire révolutionnaire en Russie, la lutte contre les
préjugés religieux s'était matérialisée dans les mesures
relatives à l'émancipation de la femme musulmane, souhaitée dès
le lendemain de la révolution par des congrès de femmes
soviétiques. Elles émirent des vœux réclamant l'abolition de la
polygamie, de la claustration, du port du voile, du mariage des
mineures. En dépit des décrets pris dans le même sens par le
pouvoir central, ces réformes se heurtèrent à l'hostilité des
mollahs, des vieillards, et quelquefois même à celle des membres
musulmans du parti communiste.
L'émergence
du nationalisme arabe est dûe principalement à l'effondrement de
l'Empire ottoman à la fin de la Première Guerre mondiale. Le
nationalisme palestinien naissant a été marqué par une hostilité
à une présence et une immigration étrangère, juive en
particulier. L’Association des Frères musulmans fondée en Égypte
en 1928 par un tout jeune instituteur, Hassan al-Bannâ (1906-1949)
est à la fois mouvement de réislamisation de la société et parti
politique, celle-ci visant à instaurer l’État islamique. On ne
peut édulcorer le fait que la vague révolutionnaire partie de
Russie a contribué au recul politique chez « les peuples de
couleur » ou « peuple coloniaux ». Les trotskiens
maquilleurs d'histoire font porter l'essentiel du refroidissement
politique avec les nationalistes musulmans sur le dos du seul
Staline. Or les premiers bolcheviques, opportunistes, s'étaient déjà
cassé les dents avec la théorie foireuse de la « libération
nationale ».Lors du premier Congrès des peuples de l’Orient,
qui se tint à Bakou en septembre 1920, ils avaient lancé un appel à
la « guerre sainte » contre l’impérialisme occidental. Deux
années plus tard, le quatrième congrès de l’Internationale
communiste avait approuvé la politique d’alliances avec les
panislamistes contre l’impérialisme. Avec l'autre théorie
faisandée, celle de la « guerre révolutionnaire » (dite
désormais « guerre sainte » et appelant démagogiquement
au « djihad contre l'impérialisme », selon Zinoviev),
Moscou employa délibérément des troupes non russes pour combattre
en Asie centrale — ils envoyèrent des détachements de Tatars, de
Bashkirs, de Kazakhs, d’Ouzbeks et de Turkmènes se battre contre
les envahisseurs anti-bolcheviks. Les soldats tatars constituaient
plus de 50 % des troupes sur le front de l’Est et dans le Turkestan
pendant la guerre civile.
Dans
les faits cependant, malgré le renversement des basmatchis et la
fuite de nombreux notables traditionnels, certains tribunaux
islamiques s'opposaient à l'esprit de la nouvelle époque
soviétique, et refusaient d’accorder des droits identiques aux
femmes. Le divorce était souvent refusé aux femmes qui en faisaient
la demande, ou le témoignage d’une femme valait toujours la moitié
de celui d’un homme, même si beaucoup de communistes musulmans
estimaient qu'on pouvait avoir une autre lecture des textes du Coran
et de la Sunna.
Dans le nord de l'Iran,
l'armée rouge soutient la République socialiste soviétique de
Ghilan, que présidait un mollah communiste, Mirza Kütchik Khan.
Mais très vite, dès le congrès de Bakou en septembre 1920, les
bolcheviks découvrent combien est dangereuse cette association du
communisme et de l'islam. Leurs propres musulmans leur échappent.
Soit qu'ils prétendent, comme Sultan Galiev, conquérir le
communisme de l'intérieur du parti, soit qu'ils le combattent
carrément comme le font les basmatchis (brigands ou va-nu-pieds) qui
organisent dans toute l'Asie centrale une guérilla qui durera
jusqu'à la fin des années 20. C'est la rupture.
En 1921, les
bolcheviks renoncèrent à essayer d'utiliser l'islam, pour
s'acharner dès lors à l'extirper des consciences des individus et
de leur mode de vie. Mais parce qu'ils savent combien profondément
l'islam imprègne l'univers social et moral de ceux qui s'en
réclament, les bolcheviks sont d'abord prudents. Ils commencent par
en détruire les institutions, confisquant les waqts (fondations
pieuses qui lui donnent son indépendance économique), supprimant
les tribunaux musulmans, interdisant l'enseignement religieux. En
1928, toute prudence disparaît, l'État de Staline se déchaîne
contre l'islam, mais il n'a pas complètement tort. Il
répondit par là violence aux meurtres, aux viols, à
l'emprisonnement des femmes dévoilées.
A la veille de la
guerre mondiale, toute velléité de résistance avait disparu et,
durant celle-ci, c'est en vain que les nazis tentèrent d'embrigader
les musulmans de l'U. R. S. S. dans des unités de « volontaires
pour libérer l'Islam de la persécution bolchevique ». Par contre
des discussions et des alliances furent conclues avec les caïds de
l'islamisme moderne.
Pour les caïds
islamistes, l’Allemagne apparaît comme le seul État en Europe
capable de tenir tête aux puissances colonisatrices et de les aider
à s’émanciper de la tutelle de la Grande-Bretagne et de la
France. Ils croient que le Reich n’a aucune visée politique sur
les territoires du Levant. Et avec l’arrivée de Hitler au pouvoir,
ils ont un autre ennemi commun : le Juif. Ces facteurs
expliquent, en grande partie, le succès de la propagande allemande
dans les pays arabes et les contacts que le Grand Mufti de Jérusalem
aura avec les dirigeants du Troisième Reich.
C’est
l’Italie qui soutient financièrement les activités du Grand Mufti
depuis de longues années. Le Grand Mufti bénéficie aussi de
l’aide financière irakienne. Il est considéré dans ce pays comme
un héros national, et c’est la raison pour laquelle, il s’installe
à Bagdad, le 15 octobre 1939, Amine el Husseini aura durant son
séjour des contacts avec Franz von Papen, ambassadeur en Turquie.
(fin
de la parenthèse)
L'ISLAMISME
EN AFGHANISTAN EST UNE VARIETE DE NAZISME
Mais
en histoire les plumes du groupuscule CCI ne sont pas très brillantes,
concernant les tarés talibans :
« Ils
sont certes brutaux et animés d'une vision qui renvoie aux pires
aspects du Moyen Âge. Cependant, ils ne sont pas une exception rare
à l'époque dans laquelle nous vivons. Ils sont le produit d'un
système social réactionnaire : le capitalisme décadent. En
particulier, leur essor est une manifestation de la décomposition,
stade final de la décadence du capitalisme ».
C'est
véhiculer les clichés les plus stupides qu'on nous a rabâché à
l'école primaire, lesquels veulent qu'on compare toute barbarie
moderne au Moyen Age ! Or le Moyen Age n'est pas un âge
barbare, inventé par les philosophes des 17 ème et du 18 ème
siècles pour se vanter d'hériter directement de la Grèce et de la
Rome antiques. Les dames du temps jadis sont souvent à des postes de
commandement princier. On danse et on chante dans la rue. C'est une
époque de « révolution industrielle »,
alors que le « moyen-âge taliban » est plutôt
comparable à la misère des hommes de Cro-Magon. Moi en tout cas je
fais équivaloir leurs crimes et exactions à ceux des nazis, avec
l'illettrisme en prime.
Une
autre raison du départ de l'armada US d'Afghanistan est invoquée,
celle de se remuscler face au « danger chinois » et au
« renouveau russe ». La Chine aurait pour projet une
nouvelle route de la soie .
Or rien n'est moins sûr. Russie et Chine savent qu'ils ont affaire
aussi aux mêmes tarés, et sur leurs territoires même ; des
liens transversaux peuvent être établis avec les Ouïgours et les
fondamentalistes tchétchènes. Pourtant, nouvelle contradiction dans
leur raisonnement qui semblait corroborer une montée en puissance
réelle de la Chine :
« Mais
aucun de ces États ne peut s'élever au-dessus d'un désordre
mondial de plus en plus contradictoire. La Russie et la Chine doivent
maintenant chercher à contenir ce chaos. Toute idée que le
capitalisme puisse apporter la stabilité et une certaine forme
d'avenir à cette région est une pure illusion.
».
Ensuite,
au lieu de se pencher sur cette politique de « foutage de
merde », pousser et laisser des milliers et des milliers se
projeter vers l'espoir fallacieux d'une vie meilleure en Europe –
non par impuissance – mais pour accroître le chaos, donc maintenir
la fragilité des anciennes puissances européennes, stratégie
militaire qui complète le discours antiraciste, sansfontiériste
réformiste ; on nous ressort le discours gauchistes. On étale
la désespérance des nombreux réfugiés. Pour nous dire quoi ?
Qu'ils risquent leur vie. Que les parlements européens sont de
méchants cyniques et que « la puanteur de leur hypocrisie est
vraiment à vomir ». Sans nul doute, mais tout cela on le sait,
mais vous proposez quoi le CCI ? La révolution messianique qui
va, dans un premier temps voir les millions de réfugiés accourir
dans les lieux de la richesse occidentale à défaut de généraliser
la réalisation des besoins humains sur toute la planète ?
Se
lamenter ou même en appeler à l'abolition des murs et barbelés,
c'est la position gauchiste minable de la petite bourgeoisie. C'est
se boucher les yeux sur l'utilisation de ce drame de la migration
sans fin, à la fois pour hérisser et inquiéter la classe ouvrière,
et pour faire avaler que tout va mieux dans le meilleur des mondes du
capitalisme occidental, conçu comme égoïste, bardé de privilèges
pour les classes qui y cohabitent déjà, et dont les quartiers
surtout les plus pauvres devraient accueillir toute la misère du
monde. Et ainsi conforter l'imaginaire antifa gauchiste selon lequel
ces nombreux ouvriers qui votent pour le RN seraient devenus
« fâchistes ».
Le
listage de la guerre (qui n'est pas le souci actuel des prolétaires
occidentaux), de la pandémie et du changement climatique relève du
souci de la petite bourgeoisie écolo-réformiste. Esquiver la
question de ladite « invasion migratoire » est la
principale peur distillée par la domination bourgeoise, sans oublier
l'effet tétanisant de l'exploitation idéologique des attentats de
quelques cinglés et le laxisme criminel de la justice bourgeoise
française et européenne.
C'est
avec cette question migratoire que, finalement, les bourgeoisies
européennes sont complices de l'américaine, tout en étant acculées
à cogérer cette misère, et qu'on peut dire en effet :
«
Elle (la classe dirigeante) veut que le prolétariat soit soumis,
qu'il se recroqueville dans la peur de la sinistre réalité de ce
système social pourri. Elle veut que nous soyons comme des enfants
qui s'accrochent aux basques de la classe dominante et de son État.
Les grandes difficultés rencontrées par le prolétariat dans la
lutte pour la défense de ses intérêts au cours des 30 dernières
années permettent à cette peur de s'installer davantage. L'idée
que le prolétariat est la seule force capable d'offrir un avenir,
une société entièrement nouvelle, peut paraître incongrue à
certains. Mais le prolétariat est la classe révolutionnaire et
trois décennies de recul ne l'ont pas éradiqué, même si la
longueur et la profondeur de ce recul rendent plus difficile pour la
classe ouvrière internationale de reprendre confiance dans sa
capacité à résister aux attaques croissantes contre ses conditions
de vie ».
On
sera compatissant avec l'éclair de lucidité qui suit, affaibli
cependant par l'espérance grévicultrice et l'espoir que le
prolétariat « ouvrira les yeux sur la sombre réalité du
capitalisme », ce qui nous permettra par après de mesurer la
portée du regard du prolétariat :
« Il
n'y a aucune garantie que le prolétariat sera capable d'assumer sa
responsabilité historique d'offrir un avenir au reste de l'humanité.
Cela ne se produira certainement pas si le prolétariat et ses
minorités révolutionnaires succombent à l'atmosphère écrasante
de désespoir et d'impuissance propagée par notre ennemi de classe.
Le prolétariat ne peut remplir son rôle révolutionnaire qu'en
regardant en face la sombre réalité du capitalisme en décomposition
et en refusant d'accepter les attaques contre ses conditions
économiques et sociales, en remplaçant l'isolement et l'impuissance
par la solidarité, l'organisation et une conscience de classe
croissante ».
OU
EN EST LE REGARD DU PROLETARIAT ?
Est-il en retard?
Depuis
de longues années le prolétariat est absent des grands événements
politiques, même si ont lieu régulièrement des grèves synonymes
de combativité et de résistance de classe, mais toujours isolées
et sans perspectives politiques, et dans le plus pur style
trade-unioniste qui refait la part belle aux mafias syndicales.
Guerres localisées, chute du mur de Berlin, montée au pouvoir des
fondamentalistes arriérés, gilets jaunes hétéroclites, etc., dans
aucun de ces moments le prolétariat ne s'est affirmé ni distingué.
Au début du XX ème siècle comme après 1945, même par le biais de
partis ouvriers plus ou moins corrompus et réformistes on avait
assisté à de nombreuses manifestations politiques et pas seulement
syndicales, prouvant que la politique ou une certaine idée de la
politique était constitutive de la conscience de classe, bien qu'à
une échelle moindre que les révoltes prolétariennes contre la
guerre surtout en Russie et en Allemagne à la fin des années 1910.
Cette apparente d'intérêt ou de mobilisation signifie-t-elle que le
prolétariat n'aurait plus son mot à dire ? Je ne le crois pas
pour l'ensemble des « pays riches » où l'on envoie des
armées de métier qui évitent justement que la préoccupation de la
guerre (locale ou mondiale) ne revienne au premier plan et concerne
directement les populations ; la guerre n'est vécue, si j'ose
dire, que par migrants livrés à une fuite éperdue. Cette situation
focalise l'attention sur des victimes embarrassantes qui ne peuvent
compter ni sur le prolétariat des métropoles ni sur les bourgeois.
Tout
naturellement les idéologues du pouvoir se sont servis de ce constat
pour décréter la disparition de la classe ouvrière, à la limitant
toujours au niveau trade-unioniste. Plusieurs intellos de la gauche bourgeoise ont rivalisé de zèle naguère pour tenter de nous en convaincre. Au hasard je citerai ce pauvre Robert Castel qui avait décrété que "la classe ouvrière a perdu la partie" (certainement le parti oui!), et essayait de nous le démontrer avec le panel des arguties statistiques géographiques et plates de la sociologie (La montée des incertitudes, 2009). Une dizaine d'années avant, la propagande de l'ordre dominant pouvait compter sur deux historiens pour distiller une énième fin de la classe ouvrière, quoique toujours improbable.
Dans les écoles cette
« disparition » est enseignée depuis des années,
notamment avec des ouvrages d'historiens sociologues, plus
sociologues qu'historiens. Par exemple Bernstein et Milza avec leur
« Histoire de la France au XXème siècle » (ed complexe
1994) ; où pourtant nous pouvons puiser quelques intéressantes
réflexions d'après recensements et chiffres concernant la France.
Ces contempteurs d'un prolétariat évaporé n'ont jamais rien
compris évidemment au « mouvement ouvrier » en tant que
globalité d'exploités qui n 'ont jamais pu été catégorisés et
enfermés en « bastions industriels », corporations
privilégiées, nationalisations ou myriade petites entreprises. Le
prolétariat est une force sociale qui n'est ni étroite ni ouverte à
n'importe quelles couches sociales, quoique des pans de la petite
bourgeoisie puissent accompagner son combat, ou plutôt la menace
permanente de son apparition massive quand tel ou tel bouleversement
l'exigera. Suivons donc maintenant nos épiciers de la comptabilité
sociologique.
« Avec
un effectif de 8 millions de personnes, constituant en valeur
absolue, leur maximum historique, les travailleurs de l'industrie
représentent encore en 1975 près de 40% de la population active,
contre un peu plus de 550% pour les services. En 2003, le taux est
tombé à 23,4 %, tandis que le tertiaire occupe 72,2% des actifs.
Pour la seule période qui sépare le recensement de 1982 de celui de
1990, l'industrie a perdu 798 000 emplois. (…)
Ces
chiffres sont éloquents. Ils soulignent en premier lieu la crise des
industries traditionnelles – mines, sidérurgie, textiles,
constructions navales – dont le déclin est antérieur à 1975.
Mais ils montrent en même temps que des secteurs (moteurs de la
croissance dans les années 1960) (…) ont subi également de plein
fouet des restructurations industrielles. On préfèrera ce terme à
celui de « désindustrialisation » (…) dans la mesure
où pour un certain nombre de branches, la diminution du nombre des
ouvriers s'est trouvée compensée par l'augmentation de celui des
employés, techniciens et cadres ».
(Raisons
de cette décrue » :
« …
la nécessité pour les entreprises de réduire leurs coûts pour
résister à une concurrence internationale de plus en plus forte,
donc d'utiliser au maximum les possibilités de substitution de la
machine à l'homme qu'offrent les progrès de l'informatisation et de
l'automatisation. Ce qui imlique outre la réduction des effectifs
(…) une transformation de la nature des emplois industriels. On a
moins besoin de manœuvres et d'ouvriers « spécialisés »
alors que croît la demande en personnel qualifié, ayant reçu une
formation générale et technique plus élevée que dans le passé ».
(…)
Cette diminution globale du nombre des ouvriers s'accompagne d'un
transfert massif vers les activités du tertiaire (…) Ce n'est donc
pas seulement en termes d'effectifs que se mesure le déclin de la
« classe ouvrière », longtemps assimilée au prolétariat
de la grande industrie... au sentiment d'appartenance à un groupe
social cohérent que (favorisait ) cette focalisation des sites
et qui a nourri une véritable culture ouvrière, se substituent des
formes d'activité moins directement liées à la production –
manutention, gardiennage, entretien, nettoyage, etc. - des
localisations plus dispersées releva nt d'entreprises aux destinées
souvent éphémères, un émiettement du personnel fourni par les
entreprises d'intérim, une forte mobilité de l'emploi (…) Autant
de données qui se traduisent chez les travailleurs employés dans ce
secteur par une perte d'identité par rapport aux générations de
l'industrie triomphante, par la forte érosion de la culture
ouvrière, et bien sûr une désaffection croissante à l'égard des
modes traditionnels de représentation et de revdnication du monde
prolétaire. (…) Les restructurations industrielles ont entraîné
ler déclin des secteurs à forte tradition syndicale (…) Le
chômage et la précarité de l'emploi ont démobilisé la masse des
travailleurs et émoussé leur combativité. Bien que les directions
centrales se soient renouvelées, l'encadrement a vieilli et n'a pas
su s'adapter à la demande et aux problèmes spécifiques de
certaines catégories de salariés, les femmes notamment – beaucoup
plus nombreuses dans les entreprises qu'à la fin des années 1960 -,
les jeunes et les travailleurs immigrés.
(…)
Très liée depuis les années 1920 à un PCF désormais très
affaibli, la CGT n'a pas réussi à prendre clairement ses distances
à l'égard du « parti de la classe ouvrière » et a été
emportée comme lui dans la tourmente produite par l'effondrement du
communisme ». (…) autant que la très forte bureaucratisation
de ses structures ( la fonction de permanent comme au PC, est devnue
une carrière et l'absence de démocratie dans son fonctionnement ont
éloigné d'elle en vingt ans, plus de la moitié de ses adhérents.
(…)
une augmentation globale des conflits sociaux (…) surtout plus
étroitement localisés que dans le passé (…) aux solidarités
larges (…) se substituent de plus en plus des solidarités locales,
génératrices de conflits qui ne concernent dans l'usine qu'un
atelier ou une catégorie de travailleurs : les OS, les
immigrés, les femmes, telle ou telle catégorie de spécialistes. A
l'émiettement du travail, qui caractérise largement aujourd'hui
l'activité ouvrière, coïncide ainsi un émiettement des
revendications et des formes de représentativité.
« Ni
les responsables politiques, qu'ils soient de gauche ou de droite, ni
les dirigeants patronaux ne souhaitent que se substituent aux
syndicats – qui constituent des interlocuteurs avec lesquels on
peut toujours négocier – des formes de contestation « sauvage »
pouvant déboucher sur de graves troubles sociaux. Conscients de ce
danger qu'il y avait à voir s'aggraver le dépérissement des
syndicats, les gouvernements socialistes ont, depuis 1981, multiplié
les initiatives visant à accroître leur représentativité dans
l'entreprise ».
Il
faut ajouter la petite bourgeoisie salariée, qui ne se considère
pas comme partie du prolétariat, sauf une frange minoritaire de
cadres intelligents. Elle est le toutou idéologique de la grande
bourgeoisie (et aussi son inspiratrice, cf. le mouvement woke et
l'antiracisme) :
« La
catégorie des « cadres », au sens large, embrassant le
monde des professions libérales et intellectuelles, continue à bien
des égards à donner le la à l'ensemble du corps social. C'est elle
qui fait et défait les modes, impose ses goûts, diffuse ses tics
linguistiques, empruntés souvent aux marginaux et aux jeunes (voir
le succès durable du « verlan ») ou dérivants des
pratiques professionnelles qui font la part belle à l'anglais. C'est
elle qui façonne le noyau dur d'une culture commune à toute la
classe moyenne, diffusée par les médias audio-visuels, par les
magazines et les hebdomadaires. (…) Enfin elle s'impose comme
modèle de « réussite » et de consommation
sophistiquée ».
Puis
il y a les assistés, qu'on pouvait nommer lumpenprolétariat
naguère. Ils sont en effet coupés de la classe ouvrière par le
système des aides sociales (dit aussi « protection sociale »,
mais contre qui?). Ces couches dites les plus pauvres étaient un
ferment des révolutions au cours du dix-neuvième siècle. La
pauvreté est génitrice d'émeutes. Or la bourgeoisie, qui l'a bien
compris, a généralisé des systèmes d'assistance – RSA, aides au
logement, etc. - qui ont complètement changé la mentalité des plus
pauvres. Non seulement ils ne considèrent pas comme prolétaires
mais ils méprisent les ouvriers, des ouvriers qui ont souvent moins
de revenus qu'eux. Tout est dû à l'assisté, il est le premier à
râler pour un oui pour un non. On le trouve chez Le Pen, chez les
gilets jaunes, il est sûr d'être dans son bon droit et excédé
qu'on ne suive pas ses recommandations floues et démagogiques. Dans
ce milieu la bureaucratisation et la juridicisation de la société
jouent également comme des facteurs essentiels, assurant la
reconnaissance de ce statut de victime par des tiers détenteurs de
l’autorité et permettant d’imposer dans l'atomisation sociale un
véritable « ordre woke ». Pourquoi faire semblant de ne pas voir,
comme la gauche bourgeoisie angélique, qu'une partie de
l'immigration vient aussi en France pour « sa protection
sociale), un système de « sécurité sociale » plus
généreux que partout ailleurs ?
Enfin
il y a une immigration qui ne s'intègre pas ou plus non seulement à
la nation mais, ce qui est plus grave, au prolétariat. Elle n'est
plus révolutionnaire, mais l'a-t'elle jamais été ?
Il
y a naguère et il y a aujourd'hui. Naguère dans son ouvrage « Le
bourgeois » (1913), Werner Sombart pouvait
établir ceci :
« Nous
voyons ainsi l' « étranger », l'immigré, se révéler partout et
toujours comme le pionnier, l'initiateur du capitalisme le plus
avancé, et cela quel que soit le pays dans lequel il se trouve
transplanté (État civilisé de l'Europe ou colonie d'outre-mer),
quelle que soit sa position sociale, quelles que soient (dans une
certaine mesure) la religion et la nationalité dont il fait partie
(nous voyons, en effet, Juifs et Européens, protestants et
catholiques, dès l'instant où ils sont « étrangers », manifester
le même esprit; et dès le milieu du XIXe siècle les Français de
la Louisiane ne se distinguaient en rien des Anglo-Saxons des États
de la Nouvelle Angleterre). Ce fait, d'une portée si générale,
n'autorise qu'une seule conclusion, à savoir que c'est le phénomène
social de la migration ou du changement de patrie qui constitue,
comme tel, la raison du développement plus grand et plus
intense de l'esprit économique ».
Sombart,
en ce temps-là, était un « marxien » éminent — pas
un marxiste, mais quelqu'un qui utilisait et interprétait Marx —
au point que Engels, avec qui il a correspondu, déclara qu'il était
le seul professeur allemand qui comprenait Le
Capital de
Marx . Sombart ajoutait que l'émigré/immigré n'a pas pour but la
révolution :
« « Si
nous le voyons accorder aussitôt aux intérêts purement matériels
la première place dans ses préoccupations, si, à peine installé
dans un pays nouveau, l' « étranger » ne pense qu'à
s'enrichir, qu'à gagner le plus d'argent possible, il n'y a là rien
qui doive nous étonner, étant donné que toutes les autres
carrières et toutes les autres professions lui sont fermées :
transplanté dans un vieil État aux cadres rigides, il ne peut pas
prendre part à la vie publique et, à l'époque dont nous nous
occupons, les carrières coloniales n'existent pas encore .
Pour
les émigrés, qu'ils soient transplantés dans un pays européen ou
dans une colonie, il n'y a ni passé ni présent. Ils ne connaissent
que l'avenir. Et dès l'instant où l'argent est devenu le principal
de leurs intérêts, ils ne peuvent plus s'en détacher, parce qu'il
leur apparaît aussitôt comme le seul moyen d'édifier leur avenir.
Or l'émigré ne peut gagner de l'argent qu'en étendant le champ de
son activité d'entrepreneur. Capable, travailleur et courageux
par définition, puis. qu'il appartient, ainsi que nous l'avons vu, à
une espèce sélectionnée, son amour du gain ne tardera pas à se
transformer en une soif d'entreprises qui ne pourra être calmée que
par une activité inlassable, de tous les instants, activité qui
s'explique, à son tour, par le peu de prix que l'émigré attache au
présent, orienté qu'il est tout entier vers l'avenir. Ce qui
caractérise encore de nos jours la civilisation américaine, c'est
l'inachevé, c'est le devenir incessant : tout y est conçu en vue de
l'avenir ».
QUAND
LE MIGRANT NE VIENT PLUS RENFORCER LA CLASSE OUVRIERE
La
seule période où l'immigré en Europe fût un vecteur d'esprit
révolutionnaire est celle des années 1920 et 1930, non parce que
ces « migrants » venaient d'un pays catholique mais parce
que, en Italie et en Espagne ils avaient combattu puis fui les
dictatures de Mussolini et de Franco. On les trouva nombreux dans les
années d'après-guerre dans les syndicats et les partis de gauche.
C'était plus la lutte politique que le besoin de se nourrir qui les
avait poussé à « s'intégrer » au mouvement ouvrier.
Même s'il y avait de graves bagarres parfois depuis la fin du
dix-neuvième siècle contre ces étrangers qui venaient « voler
le travail aux français », généralement cela ne prit aucune
proportion à l'échelle territoriale, et, par exemple les deux
millions d'espagnols qui avaient fui Franco pour être entassés dans
des camps, furent pour partie embrigadés ou paralysés dans la
guerre, puis après celle-ci constituèrent une partie combative du
mouvement ouvrier en France. L'immigration était considérée à
juste titre comme un vecteur d'internationalisme, en tout cas
favorisant la solidarité et la conscience de classe par delà les
frontières.
Avec
une accélération de la crise capitaliste, qui ne peut percer
l'abcès par une guerre mondiale, on a affaire à une impasse plus
qu'à cette notion bizarre de décomposition (cf. du CCI). Un flot
incessant de populations fuit la guerre, les tortures, la misère.
Dans le monde entier, depuis des années, des millions vivent dans
des camps, dans des baraquements insalubres et entassés les uns
contre les autres. Seule solution, la démerde individuelle à ses
risques et périls. Une démographie de plus en plus incontrôlée ou
incontrôlable conduira à l'étouffement et à la prolongation du
chaos.
La
compassion est universelle. Nombreuses sont les assocs caritatives, de
type commercial... Peu de critiques politiques sur cette situation
dramatique. C'est pourquoi j'ai été agréablement surpris en 2016
de lire les réflexions courageuses de notre Néandertal Henri Simon.
Le
titre de son article était médiatiquement bien choisi :
« L'industrie du migrant », mais il y manquait au
moins un sous-titre : « et son utilisation politique »
et un commentaire : « industrie ou commerce ? ».(cf.
ECHANGES n°154, hiver 2016).
Il
y avait longtemps que j'attendais un article intelligent du point de
vue marxiste et donc du point de vue du prolétariat, sur le sujet :
un sujet traité jusque là de façon simpliste aussi bien par le
« milieu révolutionnaire » iconoclaste du maximalisme
que par les variétés de gauchistes : « tous immigrés »,
« solidarité avec nos frères de classe », « abolition
des frontières », etc. Ce souhait qu'un débat qui brise le
disque rayé de la bien-pensance bourgeoise et gauchiste, j'avais
espéré le faire changer en blu ray d'une approche plus consciente
des changements introduits par le chaos capitaliste avec mon livre
« L'immigré fataliste et sa religion policière » ;
mais, excepté un rédacteur de la revue Echanges, motus et bouche
cousue. On préféra continuer à dormir sur les certitudes
simplistes et une bonne conscience humanitaire qui ne change rien au
malheur de la plupart de ces êtres humains en perdition.
Henri
Simon, dans une écriture impeccable et sereine décrit le phénomène
historique des migrations comme permettant le développement du
capitalisme, avec ses formes les plus barbares, de l'esclavage à la
fuite des populations en guerre, en subissant des révolutions
(migrants riches).
Très
vite il sort de l'ornière des simplismes à la CCI ou PCI, basés
sur une culpabilisation bobo compatissante - migrants = classe
ouvrière - :
« « Le
migrant » n'est pas le personnage homogène que l'on tend à
nous présenter, une sorte de modèle uniforme de victime expiatoire
du système, mais les migrants sont une population différenciée
venant de classes, de milieux et d'origine sociale diverses : la
même collection d'exploiteurs, de cyniques, de naïfs, d'égoïstes,
d'intelligents et d'imbéciles que l'on trouve dans toute la
société ».
RETOUR
SUR LE ROLE POLITIQUE DE LA CLASSE OUVRIERE
« ...l'idée
était bien de suggérer que les gens ordinaires n'ont pas vraiment
la capacité de comprendre le monde dans lequel ils vivent ».
Christophe
Guilluy
« Pourquoi
intégrer un monde qui s'effondre? »
ibid
Face
au chaos, il peut sembler prétentieux de réaffirmer que seule la
classe ouvrière résiste à celui-ci et pose une alternative. Ce
constat, c'est l'essayiste Christophe Guilluy qui le démontre à sa
façon, en parlant de « gens ordinaires », même s'il se
trompe sur l'impuissance des Gilets jaunes, et sans se rendre compte
que ce mouvement a été rendu impuissant parce qu'il fût emmené
par une petite bourgeoisie hétéroclite et pas par les principaux
exploités, les prolétaires. Il démontre in fine que subsiste et se
développe une conscience de classe, qui n'est donc pas basée, comme
nous le radotent les groupuscules maximalistes gréviculteurs et
grèves-généralistes, sur la lutte au travail (pour ceux qui en
ont) mais, et dans une certaine mesure ce qui animait les Gilets
jaunes, mais est basée sur une remise en cause de l'Etat, du cadre
de vie, et la nécessité de réfléchir à un autre avenir.
Après tout les révolutions n'ont jamais commencé par des grèves
mais contre la guerre, contre la répression, contres les abus des
élites successives. C'est une taxe de l'écologie bourgeoise qui a
déclenché le mouvement des gilets jaunes. Pour l'essentiel les
révolutions ont lieu hors du cadre du travail, et c'est dans ce sens
qu'elles peuvent aussi intéresser les chômedurs, et aussi les
couches petites bourgeoises, à condition qu'elles n'en prennent pas
la tête, laquelle tête reste le parti du prolétariat, surtout s'il
reste hors du pouvoir.
Le
système de domination est de plus en plus fragile, sans la classe
ouvrière des services, les livreurs sans grade, ouvriers français
et immigrés pauvres, en cas de paralysie sociale, les grandes villes
perdraient leur autonomie alimentaire entre 3 à 5 jours.
La crise du covid a également démontré la peur et les mesures
maladroites du pouvoir, mais aussi le mépris de classe bourgeoise
(lire les pages excellentes à ce sujet).
Guilluy
insiste toujours sur le fait que la société bourgeoise va
inéluctablement vers son effondrement, ce qui est bien vu, mais il
n'imagine qu'une réforme lente sous la pression de ce qu'il nomme
« les gens ordinaires » - pour être lu largement – car
s'il avait utilisé en permanence les vocables « classe
ouvrière » on l'aurait montré du doigt comme ringard.
La
décomposition de la bourgeoisie s'explique ainsi, par l'ignorance du
maintien de la société des classes : « La société
composée d'un agglomérat de minorités n'existe pas. C'est bel et
bien une pure construction à laquelle certains politiques croient
encore, notamment à gauche » (p.82). C'est le think tank
libéral de gauche Terra Nova qui avait fait croire qu'on pouvait
abandonner la classe ouvrière à son sort. Or la solidité de cette
classe se confirme, pas par les grèves mais un rejet de la politique
des élites de droite et de gauche, qui n'est pas du tout
démagogiquement anti-politique comme veulent le faire croire les
médias.
« C'est
pourquoi, aujourd'hui, l'écologisme, l'ouverture à l'Autre et
l'universalisme des classes dominantes et supérieures ne sont plus
pris au sérieux. Ces thématiques sont perçues comme les éléments
de langage de faussaires ».
« Les
élites urbaines, les cadres et les jeunes issus de ces catégories
forment aujourd'hui les gros bataillons des partis écologistes ».
« L'écologisme
(dévoyé) prendrait alors la forme, comme l'antifascisme, d'une arme
de classe ».
« C'est
ainsi que la posture antiraciste de la bourgeoisie blanche et
progressiste masque mal un complexe de supériorité vis-à-vis des
« petits » blancs bien sûr, mais aussi des minorités
(…) les minorités ne sont pas à la recherche de bienveillance
mais d'emplois!) ».
« Ce
concept religieux (très catholique) de « vivre ensemble »
de la bourgeoisie dite progressiste est bien, comme l'écologisme, un
enfumage destiné à dissimuler la violence des rapports de classes
et son refus réel dudit « vivre ensemble ».
« Mais
le progressisme de pacotille des élites n'était qu'un vernis
idéologique qui visait à masquer une position de classe.
L'antiracisme, l'écologisme ou le féminisme ne sont en réalité
que des codes culturels. ET l'essentiel est ailleurs : il faut
préserver le patrimoine, faire de l'argent, garder le pouvoir ».
« La
déshumanisation des gens ordinaires invalide la prétention à
l'universel de l'idéologie dite progressiste ».
« Le
rejet des politiques tient tout autant à leur impuissance qu'à leur
baisse de niveau intellectuel (…) Les politologues se trompent
quand ils expliquent le niveau de défiance par le fameux «tous
pourris ». Cette analyse réduit les gens ordinaires à une
masse d'abrutis, et permet de détourner le regard de la médiocratie
du monde d'en haut. Elle empêche de voir la corrélation entre
l'effondrement intellectuel des élites et la répulsion qu'elles
inspirent ».
Evidemment
que l'essayiste Guilluy ne peut proposer un changement radical de
société par une révolution nécessaire, et nécessairement
violente, à la mesure des humiliations séculaires du prolétariat.
On ne le lui reprochera pas ici. Mais on conseillera aux gens
réfléchis et aux militants de le lire. C'est aux partis politiques
du prolétariat (encore inexistants) de poser et de rédiger un
programme, indispensable, car il ne peut point tomber du ciel ni
d'une vox populi ordinaire.
NOTES