L’OUVRIER
COMMUNISTE
Organe mensuel des groupes
ouvriers communistes
(groupe équivalent du KAPD en France, lire cette notice incomplète et en partie erronée: https://fr.wikipedia.org/wiki/Groupes_ouvriers_communistes )
Édition spéciale en langue
italienne
Troisième année / numéro 13 / janvier 1931
Traduit de l'italien par Jean-Pierre Laffitte
SOMMAIRE
La
crise mondiale : Les causes
La
classe capitaliste et la crise
La
social-démocratie, le bolchevisme et le trotskisme
Le
prolétariat et la crise mondiale
ÉCHOS
Le
procès de Moscou
L’amitié
russo-italienne
Le
mouvement en Espagne
Les
archéo-marxistes de Grèce se noient dans l’opportunisme
Prudhommeaux
et sa femme ont f… le camp, tant mieux
La
crise en France et l’émigration
NOUS
ET LES ANARCHISTES : La réponse de Biaggio
La
crise mondiale
Les
causes
La
grande crise, la crise catastrophique du capitalisme est en cours,
elle devient de plus en plus gigantesque avec un rythme qui
s’accentue d’année en année, de mois en mois, de jour en jour.
Cette crise aux proportions colossales, une crise mondiale du
capitalisme, a-t-elle simplement le caractère d’une crise de
surproduction provisoire, c'est-à-dire d’un phénomène
transitoire, comme les crises cycliques d’avant-guerre, ou bien un
caractère nouveau, un aspect non transitoire et définitif ?
La
classe dominante, les magnats de l’industrie, affirment
naturellement que la crise est provisoire, qu’elle passera
comme les autres. Mais cette classe est obligée de reconnaître des
choses très graves : à savoir que l’organisation productive,
l’équipement industriel, déjà avant l’aggravation du chômage
chronique, ne produisaient pas pleinement, c'est-à-dire que beaucoup
de machines ne pouvaient pas fonctionner. Le capitalisme reconnaît
qu’il limitait déjà la production parce que les possibilités
d’absorption du marché ne permettaient pas une augmentation, un
développement excessif de la production. Déjà avant la terrible
dépression actuelle, le marché ne correspondait plus aux
possibilités de développement de l’appareil productif. En
reconnaissant ce fait, l’on reconnaît que la crise n'est plus
transitoire, mais permanente, puisque les tendances de développement
de l’appareil de reproduction trouvent une barrière
infranchissable dans l’étroitesse du marché.
Qu’est-ce
que tout cela signifie-t-il ?
Cela
signifie que la production est arrivée à la limite de ses
possibilités de dévelop-pement sous la domination capitaliste. La
tendance
à ce développement
existe, mais elle est écrasée par le mode d’organisation de
l’appareil productif, par les rapports juridiques de la société
bourgeoise, les rapports de propriété. Le capitalisme ne peut pas
surmonter cette limite, il ne peut pas donner à la société, à
l’histoire, une contribution positive, il se révèle être une
barrière au développement de la richesse sociale. La tendance au
développement du capital constant est un phénomène caractéristique
de l’histoire de l’accumulation capitaliste ; mais, si ce
développement de l’appareil de reproduction a été possible, cela
ne l’a pas été par une qualité particulière du capitalisme,
étant donné qu’il ne se serait pas affirmé historique-ment comme
un élément de progrès s’il n’avait pas trouvé ses
possibilités de croissance dans l’expropriation progressive de
l’accumulation précapitaliste. En d’autres termes, le
dévelop-pement productif est de ce fait un produit combiné des
tendances au développement du capitalisme et des possibilités de
prise en charge de l’accumulation primitive.
Quand
ces possibilités disparaissent graduellement, quand finalement tous
les marchés sont saturés, quand l’exportation des capitaux ne
trouve plus de base de profit extranationale, le capitalisme, enfermé
dans une tunique de Nessus, se manifeste clairement tel qu’il a
toujours été, c'est-à-dire comme une forme parasitaire qui empêche
le développement productif, qui bloque à un certain plafond les
tendances de l’appareil de reproduction à se renouveler et à
s’accroître.
Nous
ne répèterons pas non plus ici les lignes générales de la théorie
sur l’accumulation capitaliste de Rosa Luxemburg. Mais nous
constaterons que la théorie de la catastrophe se révèle comme
étant de plus en plus juste. Nous remarquerons seulement que
l’industriali-sation de la campagne (même s’il n’y a pas eu de
concentration), l’absorption quasi-total des colonies dans
l’engrenage capitaliste, prouvent que les espaces précapitalistes
sont presque totalement épuisés. L’épuisement total, parfait,
des éléments d’accumulation primitive, n'est pas nécessaire pour
que la crise prenne un caractère définitif. En fait, les
possibilités de l’appareil productif sont aujourd'hui, à
l’échelle mondiale, si grandes que les résidus de ces espaces
précapitalistes se réduisent à quelque chose d’insignifiant qui
ne peut pas redonner une force nouvelle au rythme de développement
du capitalisme.
La
classe capitaliste et la crise
Le
capitalisme tend au développement et il ne peut pas mourir de
résignation, ou, pour mieux dire, il ne peut pas renoncer à
l’augmentation de son profit. C’est l’une des hypothèses, une
hypothèse qui a pour conséquence la perspective du développement
de courants soi-disant réactionnaires au sein de la classe
capitaliste. C'est l’hypothèse du fascisme à l’échelle
internationale, c’est l’hypothèse de la lutte à mort pour ce
qu’il reste de débouchés commerciaux ; là où le
capitalisme ne trouve plus, dans les forces économiques et dans ses
rapports juridiques, la possibilité de se développer, il espère
pouvoir tout résoudre par sa volonté. Se faisant des illusions sur
l’éternité de sa domination, il se leurre en pensant que le
problème économique est un problème de sa volonté de classe.
Cette hypothèse est en réalité un phénomène en développement :
le fascisme est une réalité concrète en Italie, dans les Balkans,
en Pologne, en Espagne, et il tend à le devenir avec plus ou moins
de rapidité dans tous les autres pays. Un fait évident est que la
réaction prend des formes dont l’acuité est en rapport direct
avec le développement de la crise. Et, naturellement, ce
développement de la crise n’est pas parfaitement égal, mais ce
développement tend aujourd'hui aux extrêmes, la psychologie
bourgeoise tend à cette radicalisation réactionnaire. Le fascisme à
l’échelle internationale ou, pour mieux dire, la prévalence au
sein de la bourgeoisie des idéologies nationalistes, chauvines, à
l’échelle mondiale, c’est naturellement la guerre à brève
échéance. Non seulement les tendances nationalistes du capitalisme
se font des illusions sur l’écrasement de la nation adverse, du
capitalisme adverse, pour en conquérir les territoires, ou les
colonies, afin de pouvoir vivre une certaine période de temps, et
reprendre encore la voie de la même expérience, mais le capitalisme
voit dans la guerre une entreprise de destruction et par conséquent
de reconstruction, une entreprise d’expropriation totale des
résidus petits-bourgeois. Mais la guerre, c’est la révolution, et
les bourgeois craignent la révolution, et la prochaine guerre,
dira peut-être un Sébastien Faure, fait peur à la bourgeoisie
elle-même parce qu’elle sera elle-même physiquement menacée.
Avant tout, il faut mettre en relief que la bourgeoisie considère
aujourd'hui le phénomène révolutionnaire de l’après-guerre
comme un phénomène transitoire ; qu’elle voit, dans la
guerre elle-même, comme dans l’après-guerre, un nouveau
développement de ses forces économiques, fût-ce au prix d’un
chambardement de la reproduction, de l’accumulation de son appareil
productif. En second lieu, la guerre ne sera certainement pas pour
elle une menace physique étant donné qu’elle peut bien se
prémunir contre cette menace et se cacher d’elle ; ce ne
seront sûrement pas les raisonnements de Sébastien Faure qui
l’empêcheront de le faire. L’hypothèse du triomphe
réactionnaire, de la guerre à brève échéance, est la plus
plausible, c’est celle qui a le plus de force dans la réalité des
faits.
La
social-démocratie, le bolchevisme et le trotskisme
La
seconde hypothèse, c’est l’hypothèse selon laquelle aucun fait
établi dans la réalité n’a comme partisans les éléments
sociaux-démocrates de toutes les tendances. Quelle est cette
hypothèse ? C’est celle d’une espèce de
super-impérialisme, d’internationalisme du capitalisme ; nous
estimons que cette hypothèse n’a pas de base dans la réalité des
faits. Mais s’il était possible par l’absurde de la considérer
comme une perspective réalisable, les résultats en seraient les
suivants ! La production subirait une stagnation perpétuelle,
le chômage chronique deviendrait éternel, l’accumulation se
réduirait à un simple processus circulaire fermé consistant dans
le renouvellement, sans développement, de l’appareil de
production. Ce serait une réalisation internationale du féodalisme
capitaliste.
Cette
brillante hypothèse est soutenue par les éléments de la
concentration
qui se raccrochent à la social-démocratie, par des déments qui,
comme Louzon,
font partie du syndicalisme
révolutionnaire.
Même Laurat,
théoricien équivoque de l’écurie [?] Souvarine, n’est pas très
éloigné d’un tel point de vue quand il fait l’éloge
d’un certain Dickmann, un économiste autrichien, qui a découvert
dans le monolisme [?] capitaliste le meilleur remède contre la
menace d’épuisement des matières premières !
Mais
est-il possible que cette hypothèse serve avec certitude toujours
d’arme idéologique pour empêcher les mouvements de la classe
ouvrière ? Elle ne l’est pas historiquement. Elle
représenterait une négation de la tendance au développement
productif, un retour à l’esclavage de la classe ouvrière :
elle implique l’absence absolue de réaction de la part de la
classe ouvrière. Cette hypothèse, que le réformisme de toutes les
nuances fait passer pour du progressisme est la négation du
développement historique. Naturellement, le réformisme
social-démocrate et syndicaliste ne tire pas de sa thèse les
conséquences logiques qui en résultent. Il fait croire que
l’internationalisme capitaliste, que le super-impérialisme,
conduirait à une nouvelle croissance de la production. Ce sont les
faits, plus que les subtilités théoriques, qui répondent en
démentant cette thèse mensongère. Et ceux qui insistent encore, en
faisant resplendir le mirage de la démocratie universelle, en
trouvent la condamnation impitoyable dans le développement
inexorable de la crise, dans l’accroissement implacable de l’armée
des chômeurs, dans l’aggravation du protectionnisme, dans la
fermeture des barrières douanières, dans la menace et la réalité
du dumping.
L’internationalisation
du capital se traduit par un crescendo nationaliste dans tous les
pays : en Allemagne où le bolchevisme et l’hitlérisme
marchent d’un même pas dans l’orgie chauvine, en France où la
xénophobie justifie la crise en en faisant porter la faute aux
ouvriers étrangers, aux États-Unis où le protectionnisme et
l’anti-immigrationnisme exaltent l’esprit yankee ; elle se
traduit par les barrières protectionnistes rigoureuses, par les
barrières économiques derrière lesquelles se cachent les gueules
des canons et les ailes destructrices de l’aviation.
La
démocratie universelle, c’est une accentuation de la répression
contre la classe ouvrière, répression politique et économique,
c’est une paupérisation de plus en plus grande des couches
prolétariennes de la population, avec ses grandes armées de
chômeurs, ces immenses masses d’affamés qui n’ont qu’un seule
perspective : s’accroître. C’est cela le développement
démocratique de la société capitaliste glorifié par les Labriola
et les Henri de Man qui se prêtent encore à un certain
illusionnisme libertaire consistant à trouver son bien dans cet
horrible piège idéologique que le capitalisme offre au prolétariat,
dont le cerveau n’a pas encore saisi le contenu le plus réel, si
ce n'est le plus impitoyable de la lutte de classe : la violence
contre toutes les formes de parasitisme et d’exploitation.
Face
à cette catastrophe économique que l’histoire du capitalisme n’a
pas encore connue, les léninistes, les stalinistes et les
trotskistes, de toutes les nuances, qui ont pourtant reconnu pour
partie le caractère de la crise, du moins en paroles, ainsi que les
éléments de La
Vérité,
de
Prometeo
et
des autres détritus bolcheviks, ne trouvent qu’un remède au
chômage : l’agitation des chômeurs pour réclamer du pain et
du travail, l’agitation en faveur d’une collaboration économique
entre le capitalisme des différents pays et l’État russe, l’État
de la dictature, disent-ils, prolétarienne.
La
crise est un fait, et un fait grave, mais elle sera une bonne affaire
si elle peut servir à la bonzocratie russe à construire le
socialisme, c'est-à-dire le néo-capitalisme russe. Ces sales
politicards qui ont fait du communisme une marchandise, cette bande
de mégalomanes qui ont fini par découvrir dans Le
Capital
et les autres œuvres de Marx la source pour justifier toutes leurs
saletés, leurs basses ambitions, combinées à une médiocrité
incurable, ces émules de la social-démocratie putréfiée, ne
voient dans ce phénomène formidable qu’une base pour faire de la
stratégie, des manœuvres sur le dos de la masse prolétarienne. Ils
leurrent cette masse en lui faisant croire que les allocations
chômage pourront être augmentées, que le travail pourra résulter
d’une collaboration entre le bolchevisme et le capitalisme. Ils
font croire que la Russie pourrait représenter une mangeoire pour
les masses de chômeurs. Si cette position des léninistes de toutes
les nuances tend à prolonger la vie du capitalisme, dont on annonce
tous les jours en sourdine le déclin, si cette manœuvre est
l’oxygène apporté au régime moribond, si cette thèse est donc
nettement contre-révolutionnaire, elle est mensongère jusque sur le
terrain lui-même. En effet, la production en Russie ne peut pas
surmonter les lois qui dominent le procès de production dans le
monde entier, et le capitalisme d’État fondé sur la liberté du
commerce empêche les forces productives de se développer librement.
Certains pourront dire que la Russie représente un terrain encore
vierge, un espace inexploré d’accumulation primitive. Une
collaboration bolchevique-capitaliste sur le terrain économique
pourrait donner au capitalisme en général une base pour une
nouvelle période de développement. Mais le néo-capitalisme russe
ne surgit pas comme un élément qui faciliterait la colonisation de
la Russie, mais plutôt comme un nouvel élément de concurrence sur
le terrain des impérialismes rivaux. Sa collaboration avec le
capitalisme des autres pays ne peut pas se soustraire à la
contradiction du régime capitaliste. Un débouché bien sûr, mais,
dans le même temps, une nouvelle menace pour le marché mondial, un
nouveau trouble, un nouveau fardeau pour les autres États
capitalistes. L’absorption de la Russie dans le système de
production capitaliste, qui est devenu désormais une réalité, ne
fait qu’aggraver les perspectives de la crise mondiale. Sur ce
terrain, les bolcheviks, comme les autres, manœuvrent en cherchant à
détourner l’attention des masses ouvrières de ses problèmes
fondamentaux.
Le
prolétariat et la crise mondiale
Les
deux perspectives, l’une réactionnaire, l’autre réformiste,
sont comme deux cours d’eau qui finissent dans le même lit ;
l’une développe une volonté décidée de la bourgeoisie à
l’égard de la guerre, l’autre empêche le prolétariat de voir
cette marche résolue vers les décisions extrêmes du capitalisme en
le berçant de l’illusion d’une évolution progressive vers le
socialisme, du rêve de la reprise économique, du triomphe de
la démocratie universelle sur le fascisme, sur la réaction. Et
les sirènes de la social-démocratie allemande, comme les Loebe,
et celles de l’austro-marxisme, agitent l’arme constitutionnelle
comme unique moyen pour abattre le fascisme.
Mais,
dans le même temps, la syphilis fasciste, la mentalité
réactionnaire, s’insinuent dans les pores mêmes de la
social-démocratie, du travaillisme. Le fascisme ne détruit pas les
organisations ouvrières, mais il rend obligatoire l’existence de
ces associations sous le contrôle de l’État. Quel idéal pourrait
être meilleur pour le fonctionnaire syndical que cette normalisation
définitive, étatique, de sa position qui était déjà stable dans
les grandes organisations anglaises et allemandes ? Cette
soudure totale des formes syndicales avec l’État capitaliste offre
à la bureaucratie syndicale une garantie de légalité et de force
contre les tendances de la classe ouvrière à se dresser. Elle
normalise l’économisme des syndicats tandis qu’elle permet de
combattre par la violence les autres tendances idéologiques et
organisation-nelles de la classe ouvrière. Lorsque le petit maître
de Predappio
proclame dans ses discours instruits la fascisation de l’Europe, il
sait très bien que des forces de grande importance poussent les
bourgeoisies vers la réaction et que la soudure totale des organes
étatiques et pro-étatiques est précisément la caractéristique de
ce développement de la réaction. Cependant, ce qui est clair
également, c’est que, sur cette base, la bourgeoisie joue sa
dernière carte, laquelle tombera probablement en premier des mains
du capitalisme italien.
Mais
si ces perspectives capitalistes, qui au fond se réduisent à une
seule, c'est-à-dire à l’esclavage de plus en plus dur de la
classe ouvrière, sont les seules à se manifester dans le monde
bourgeois et dans les cercles politiques amis ou qui lui sont soumis,
alors l’on ne distingue pas dans le camp prolétarien l’existence
d’une autre perspective, d’une autre solution.
Certes,
si l’on pense que la crise actuelle est insurmontable, que le
chômage tend toujours à augmenter, que la production pourrait
fournir des marchandises à l’infini, et que c’est, au contraire,
l’excès de production qui crée précisément l’excès de
misère, il faudrait croire sans aucun doute que les ouvriers, en
réfléchissant sur ces faits très simples, devraient chercher une
issue, une solution à eux. Quel est l’obstacle, ceux-ci pourraient
se demander, au développement de la production, à l’harmonisation
de ce développement ? C’est à coup sûr le capitalisme et
toutes les forces supplétives parasitaires qui en facilitent
l’existence. Toute la maudite hiérrachie des fainéants qui
asphyxient la société et qui la dominent en réalité, des
fainéants dont il est juste de constater qu’ils sont insérés
dans le mouvement même du processus productif, dans la production
elle-même. Toute une catégorie de courtisans, de serviteurs, de
trouillards, qui, au service des magnats de l’industrie et de la
finance, cherchent à se rendre indispensables à la société. Ce
n’est certainement pas un obstacle de peu d’importance qui doit
être balayé à la première poussée, c’est un obstacle contre
lequel il faut donner des coups puissants, persistants, contre lequel
il faut employer toute sa force, toute la force de la classe
ouvrière. Ce qui est sûr, c’est que si cet obstacle tombe et si
les forces matérielles et cérébrales de la classe ouvrière
redoublent, se multiplient, la production ne connaîtra pas d’arrêts,
les crises n’existeront plus. La classe ouvrière possède donc sa
propre perspective, elle peut s’emparer des moyens de production,
en les arrachant au capitalisme et à ses partisans, et finalement en
détruisant ce parasitisme qui empêche une harmonisation de
l’accumulation, de l’appareil productif avec les besoins
sociaux ; elle peut ainsi offrir une solution définitive aux
crises de surproduction, en les éliminant, au chômage en donnant à
la force de travail une juste proportion et une juste division.
Mais
comment les ouvriers voient-ils en général cette solution qui est
sans doute ardue, mais pas impossible ? L’on peut dire qu’ils
ne font que l’entrevoir : ils ne se la présentent pas comme
un objectif direct qu’il serait nécessaire d’atteindre par un
effort qu’il faut accomplir dès à présent.
Les
forces économiques sont pressantes, la catastrophe est en cours, et
pourtant la classe ouvrière croit encore dans sa majorité que la
production repartira, que l’on pourra recom-mencer à travailler, à
gagner son morceau de pain. Si effectivement cette mentalité de la
plus grande partie des ouvriers devait demeurer inchangée, si le
cerveau de l’ouvrier devait rester ankylosé dans cet espoir d’un
retour au passé, l’histoire ferait évidemment naufrage sur cet
écueil infranchissable. Si en fait le développement de la pensée
n’était pas une réalité comme le développement de l’économie,
si la société humaine était composée d’activités cérébrales
toujours égales ainsi que l’idéalisme voudrait nous le faire
croire, des activités cérébrales sociales sur lesquelles les
élites dominent toujours avec le même pouvoir, il ne resterait que
le désespoir de ce naufrage se renouvelant au cours des siècles !
Le mouvement de Spartacus, la Jacquerie, les révoltes paysannes de
1660, la Commune de Paris, ne seraient que des tempêtes provoquées
par la furie des éléments économiques, mais dont le contenu
intellectuel serait toujours le même. Le cerveau des masses aurait
été immobile, il n’aurait pas fait de pas en avant au cours de
ces bonds furieux, dans ces tentatives désespérées de libération.
Mais
le cerveau des masses évolue, leur pensée s’élève sous les
poussées furieuses de l’économique. Et si l’illusion oppose une
grande résistance aux forces de l’évolution, si la tradition des
luttes économiques entrave le développement de nouvelles formes de
pensée du prolétariat, il existe un point de rupture de l’équilibre
entre les forces de résistance et les forces nouvelles, où la
lutte, la guerre de classe, ajoute, dans l’esprit de la classe
ouvrière, à la conviction désormais inébranlable de la nécessité
d’abattre le capitalisme, une volonté indomptable de lutte et de
sacrifice, un élan irrésistible vers l’émulation héroïque,
vers l‘épopée victorieuse. Nous entrons dans la période où
cette grande expérience fera son chemin, où des luttes furieuses se
déchaîneront, où la guerre cherchera certainement à se présenter
comme un élément de solution pour le capitalisme. Nous nous
dirigeons vers ce sombre horizon sur lequel sillonnent les éclairs
annonciateurs de la tempête. Précipitée dans cet enfer, la classe
ouvrière se réveillera sûrement ; elle se redressera pour
brandir ses armes et pour frapper à mort le parasitisme pour
toujours.
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ÉCHOS
Le
procès de Moscou
Les
journaux de toutes les tendances ont beaucoup parlé du fameux procès
contre le Parti Industriel à Moscou. Les bolcheviks nous l’ont
présenté comme le procès de la nation russe contre la France en
premier lieu, et ensuite contre l’Angleterre. Tous les ouvriers qui
entendaient les cris furibonds des bolcheviks croient que Ramzine et
ses camarades seront fusillés. Leur ingénuité ne les rend pas
suffisamment dégourdis pour comprendre que l’expression : le
loup ne mange pas le loup, est appropriée depuis un certain temps à
la Russie Soviétique et Socialiste, et qu’elle va de soi même
pour les nigauds. Ils n’avaient pas compris que ce procès n’était
pas dirigé contre le capitalisme en général, mais seulement contre
le capitalisme de la France et de l’Angleterre, que la fameuse
croisade antisoviétique se réduisait ainsi à ces deux pays.
L’Allemagne et l’Italie étaient hors de cause et il y a eu de
nombreux journaux italiens qui ont fait l’éloge de l’esprit
russe de ce procès. Et par conséquent il est arrivé que, quand
tout le tapage fait dans la presse aux ordres de Moscou sur le procès
et sur condamnation à mort des membres du Parti Industriel, les
prolétaires se sont trouvés face à une solution qui représentait
à quelque chose près une absolution des accusés.
Ce
fait a même provoqué le mécontentement de quelques douces brebis
bolcheviques auxquelles les discours du grand Cachin ont rapidement
fermé la bouche. Pourtant, cette stupeur qui a frappé les ouvriers
bolcheviks et non bolcheviks n’avait certainement pas de raison
d’exister. Si les ouvriers l’avaient suivi avec attention, ils
auraient pu remarquer qu’il ne s’agissait pas d’un procès
intenté contre des saboteurs du socialisme et des oppresseurs du
prolétariat, mais contre des traîtres à la patrie russe qui, pour
le compte de pays étrangers, sabotaient le développement
capitaliste dans le pays des Soviets. En effet, une question posée
par l’accusateur Krilenko à l’un des traîtres à la Russie
révèle de façon claire la nature du procès. La question de
Krilenko tendait à souligner le fait que les salaires payés à ces
gens qui étaient au sommet de l’économie nationale rendaient
encore plus injustifiés les actes des membres du Parti Industriel.
Et en effet, la réponse de l’accusé nous a fait comprendre que
ces gros bonnets du capitalisme d’État percevaient annuellement
des millions de francs. Il est donc certain que, dans le pays des
bolcheviks, le culte de Karl Marx est purement verbal, comme l’est
le culte du Christ pour les catholiques et leurs semblables. Karl
Marx pensait qu’un fonctionnaire de la Commune était bien rétribué
quand il touchait une paye qui n’était pas supérieure à celle
d’un ouvrier. Les bolcheviks pensent que les temps ont changé et
que cela ne fait rien si la différence entre la paye d’un ouvrier
et celle d’un dirigeant économique et politique s’élève à des
millions. Nous nous demandons par conséquent quel est l’avantage
que le prolétariat russe tire du capitalisme d’État si celui-ci
sert à partager la plus-value entre les différents chefs de cet
appareil. Et quelle différence au bout du compte entre ce
capitalisme d’État et le capitalisme des autres États.
Après
ces faits on ne peut plus clairs, après ce procès qui légitime la
position des fonctionnaires capitalistes en Russie, Trotski et ses
partisans, avec leur sérieux habituel, nous parlent naturellement de
la menace réactionnaire, de Thermidor, et d’autres historiettes
semblables pour enfants. Et leur critique se limite au fond à un
reproche parce que l’exécution n’a pas eu lieu. Du reste, s’il
s’agissait de leurs millions à eux, ils ne les refuseraient pas.
Et après toute cette espèce de pantomime… bolchevique, ils
recommandent aux chômeurs de soutenir l’édification du socialisme
en Russie. L’édification de gros portefeuilles, messieurs les
bouffons, à laquelle vous regrettez de ne pas participer. Mais l’on
ne sait jamais…
Mais
vous, que feriez-vous si vous étiez à leur place, à la place de
prolétariat russe : auriez-vous fusillé ou non ces traîtres ?
demandera l’ouvrier désabusé. Et nous, nous lui répondrons :
« Nous les aurions fusillé, bien sûr, mais avec eux tous les
autres, y compris certainement aussi le procureur Krilenko, qui, pour
diriger ou ne rien faire, empochent la plus-value créée par le
prolétariat russe ».
******************************
L’amitié
russo-italienne
Ces
derniers temps, les rapports entre l’Italie et la Russie sont
devenus très amicaux. Cela ne nous surprend pas ! La Russie a
abandonné son projet de bloc russo-allemand-français. Ce bloc, que
L’Humanité
a, à l’époque, soutenu en toute franchise n’a pas été
réalisable. Le procès de Moscou l’a enterré complètement. En
l’absence de la France, l’Italie, vers laquelle se tournent
aujourd'hui les sympathies de l’hitlérisme et des partisans les
plus acharnés de l’Anschluss en Autriche, s’est jointe à ce
bloc. Il semble que les avantages économiques de cette amitié
seront plus grands pour le capitalisme italien que pour le
capitalisme russe. Mais il faut reconnaître qu’il a son utilité
pour le capitalisme russe dont l’impérialisme a tendance à
dominer ce bloc. D’autre part, la force politique et militaire de
l’Italie a une importance énorme pour ce bloc face à la France.
Cette dernière a même essayé d’influencer les milieux financiers
américains pour détourner l’Italie de cette alliance en cherchant
à provoquer ainsi un refus de crédits américains. Mais il semble
que cette amitié se consolide et que les accords économiques et
militaires mutuels se fassent de plus en plus cordiaux. Cette
collaboration économique et militaire a été clairement soulignée
par les commandes que le gouvernement russe a passées aux chantiers
navals italiens et par les visites que des techniciens militaires
russes ont faites à des chantiers militaires italiens. Tout ceci est
un succès pour la diplomatie russe et prouve que le bloc capitaliste
contre la Russie est dorénavant un mythe. La politique
communiste-bolchevique en Allemagne, les tendances nettement
nationalistes de cette politique de concurrence avec l’hitlérisme,
démontrent que la diplomatie russe a trouvé la voie d’un bloc
puissant face auquel la France se trouve en situation difficile de
quasi-isolement du moins sur le continent.
Ce
succès de la diplomatie russe est-il aussi un succès du
prolétariat ?
Les
journaux bolcheviks de tous les pays, et parmi eux Via
Proletaria,
répondant aux attaques de la presse social-démocrate, et de la
Concentration
dans notre cas particulier, affirment que les diplomates russes ont
agi dans l’intérêt du prolétariat russe, et par conséquent dans
celui du prolétariat mondial, tandis que les représentants de la
social-démocratie agissent, eux, dans l’intérêt de leurs
capitalistes.
C'est
un fait incontestable que les sociaux-démocrates sont les défenseurs
du capitalisme dans tous les pays.
Mais
c’est également un fait incontestable que, si l’on considère
qu’en Russie les prolétaires sont comme ailleurs exploités et
dépossédés de la plus-value, si l’on considère, d’autre part,
que les intérêts du prolétariat international ne sont pas ceux des
exploiteurs des prolétaires russes, et si enfin l’on prend en
compte que l’alliance des Russes avec la bourgeoisie italienne ne
peut en aucune manière faciliter l’émancipation du prolétariat
italien, il faut reconnaître que les bolcheviks agissent dans ce
cas, comme les sociaux-démocrates, dans l’intérêt de
capitalismes différents. Et du reste, ceux qui se disputent
aujourd'hui peuvent bien s’embrasser demain : les uns et les
autres sont des partis de gouvernement.
Nous
voudrions seulement faire considérer aux prolétaires italiens dans
ce cas particulier que, si demain une guerre éclatait dans laquelle
la Russie et l’Italie marcheraient de concert, les bolcheviks
prétendraient que c’est dans l’intérêt du prolétariat russe
et du prolétariat mondial que les ouvriers italiens iraient se faire
massacrer ou bien faire la chasse aux rats sous l’égide du
faisceau de licteurs et des carabiniers royaux de bonne mémoire.
Or
il nous semble que, dans l’intérêt du prolétariat russe et du
prolétariat mondial, les ouvriers, plutôt que de marcher sous
l’égide des fascistes et des carabiniers, feraient bien mieux de
marcher contre ces hommes de main de la bourgeoisie, de leur couper
le cou, d’exercer une justice impitoyable vis-à-vis des
capitalistes, pour ensuite dire aux ouvriers de tous les pays, y
compris la Russie : faites comme nous un beau nettoyage dans
lequel sont balayés tous les parasites quelle que soit leur
importance. Et si dans ce cas-là il le fallait, nous serions prêts
à vous donner un coup de main. Dans ce nettoyage, seraient compris
les différents Staline, Trotski, avec leurs partisans.
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Le
mouvement en Espagne
En
Espagne comme en Italie, les choses ne vont pas bien pour le
capitalisme, la crise est grave et les grèves en sont la preuve.
Sauf que ces mouvements se nourrissent encore de l’illusion
républicaine et du retour aux formes démocratiques et
constitutionnelles de gouvernement. Les anarchistes et les bolcheviks
poussent encore les masses prolétariennes sur la voie de la lutte
pour des revendications immédiates. Sur ce terrain, la petite
bourgeoisie intellectuelle et une partie des militaires libéraux ont
tenté un mouvement pour abattre la dictature anticonstitutionnelle
de Berenguer, qui a succédé à Primo de Rivera. L’insuccès de ce
mouvement, qui était vu avec beaucoup de sympathie dans les milieux
démocratiques français, a été complet. Était-il prématuré ?
Doit-on chercher dans son immaturité la raison de son échec ?
Nous ne le pensons pas. Ce mouvement, auquel le prolétariat a
participé en l’épaulant, aurait pu avoir du succès si la
bourgeoisie espagnole avait eu les moyens de se permettre le luxe
d’une période de prospérité économique. Ce qui n’est le cas
ni en Espagne, ni en Italie, et le mouvement espagnol a également
démontré que la petite bourgeoisie est incapable d’un mouvement
autonome et qu’elle n’arrivera pas à elle seule à imposer une
république à la bourgeoisie nationale, laquelle a une alliée
puissante dans l’idéologie du pouvoir féodal. Seul le prolétariat
pourrait donner au mouvement un caractère révolutionnaire et lui
offrir des garanties de succès. La révolution prolétarienne
pourrait toutefois aussi triompher dans ce pays si les ouvriers
nourrissaient en elle un esprit de lutte et de sacrifice, résolu,
exempt de toute illusion collaborationniste avec les autres classes,
et à condition que leur conscience leur dise clairement que leur
révolution ne peut être qu’un simple épisode de la lutte contre
le capitalisme international.
L’autre
limite, à savoir la dernière expérience espagnole du type
“concentration”, a prouvé la justesse des opinions que nous
avons exprimées sur la situation italienne et qui vaut évidement
aussi pour l’Espagne.
Comme
en Italie, en Espagne, seules la dictature des conseils et la guerre
révolution-naire peuvent représenter une contribution efficace au
développement de la révolution prolétarienne mondiale.
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Les
archéo-marxistes de Grèce se noient dans l’opportunisme
Nous
avons déjà parlé dans d’autres articles de L’Ouvrier
communiste
en français de cette élite qui s’inspire des principes d’un
radicalisme antiparlementaire et d’une ligne nettement dirigée
contre l’opportunisme.
Mais
il arrive parfois que les organisations qui semblent être
révolutionnaires se laissent corrompre par l’opportunisme le plus
noir et entraîner dans les rangs de la contre-révolution.
Les
archéo-marxistes étaient des antiparlementaires et, tombés
aujourd'hui dans les bras du trotskisme, ils sont passés à
l’électoralisme le plus impudent, et ils présentent un candidat
aux élections municipales de Salonique.
Les
archéo-marxistes avaient une forme d’organisation qui empêchait
leurs chefs de tracer leur chemin, et ils exigeaient de tous leurs
membres la même abnégation, le même sacrifice, dans l’action
comme dans la propagande qui était effectuée au sein de la masse
elle-même.
Ils
n’étaient pas opposés aux syndicats parce que, en Grèce, une
expérience syndicale séculaire n’avait pas encore eu lieu, parce
qu’une grande bureaucratie ne s’était pas encore constituée,
mais ils pensaient que le prolétariat grec n’avait pas besoin de
faire de la collaboration de classe et d’aspirer à l’étape
intermédiaire de la démocratie.
Cette
ligne rigoureuse, même si elle n’était pas absolument parfaite, a
été abandonnée, et aujourd'hui les archéo-marxistes ne se
présentent plus comme l’élite active qui cherchait à élever
l’esprit du prolétariat, mais ils s’affichent comme une clique
concurrente du bolchevisme.
Trotski
dixit. Le chef a parlé, il a jeté un os à Salonique et les morts
de faim se sont jetés dessus. Bon appétit.
Nous
pensons néanmoins que tous n’ont pas dû se faire gagner par la
poussée opportuniste ; qu’il y a des ouvriers
révolutionnaires qui, voyant cette culbute éhontée à droite des
archéo-marxistes, la combattrons et dénonceront cette décadence.
C'est
vers eux que vont donc toute notre solidarité et notre approbation.
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Prudhommeaux
et sa femme
ont
f… le camp, tant mieux
André
Prudhommeaux et son appendice conjugal ont donné leur démission des
Groupes Ouvriers Communistes. Naturellement nous n’avons pas essayé
de les retenir, et même quand ils ont essayé de se raccrocher aux
groupes, prétendant que leur démission avait été arrachée, nous
les avons priés d’aller se promener. Prudhommeaux avait été
gérant de notre journal L’Ouvrier
communiste
même avant d’être admis dans le groupe où il avait été
accueilli avec des conditions précises, c'est-à-dire de ne pas
jouer les déserteurs de classe, mais de devenir réellement un
déserteur de la couche non prolétarienne, d’où il avait origine.
Mais Prudhommeaux pensait évidemment que ce sont là des choses
qu’on dit, mais qu’on ne fait pas. D’ailleurs, il estimait être
forte tête, tant c’est vrai, qu’accablé de fatigue, dit-il, par
le travail matériel de jour et le travail spirituel (pas tant que
ça !) de la nuit, il trouvait le moyen de toujours faire la
grasse matinée. Naturellement, parce qu’il se croyait un phénix
(il se croit encore tel !), il a voulu faire revivre la
politique de chef dans nos groupes. Il a commencé par vouloir
avoir des initiatives exclusives et des privilèges ; souvent,
il a modelé la journée à sa façon ; il a gardé des rapports
avec sa famille, que nous ne pouvions jamais contrôler, et qui
étaient d’autant plus suspects que Prudhommeaux père est un
personnage très huppé dans les milieux de la Ligue des Nations.
Naturellement, l’argent qu’il recevait de ses parents, son
intimité avec ces derniers, tout cela justifiait nos méfiances à
son égard, méfiances qui l’auraient, dit-il, poussé aux
démissions, méfiances qu’un révolutionnaire aurait dû plutôt
chercher à dissiper par son attitude.
Dernièrement,
il avait encore projeté de faire un voyage de plaisir en Allemagne,
aux frais de sa famille. Nous aurions dû le mettre à la porte dans
cette circonstance ; mais nous avons eu à son égard une
dernière faiblesse : celle de l’envoyer là-bas pour le
compte des groupes, en l’invitant à ne pas demander d’argent à
ses parents. Mais, malgré sa promesse, il est allé également taper
son papa.
Il
nous écrit que c’est là une infamie ! En effet, c’en est
une, et très grave ; mais il oublie que lui-même a été
obligé de l’avouer. La publication de la brochure Réponse
au camarade Lénine
a été l’occasion d’une dernière saloperie de sa part. Le
groupe avait projeté de publier cette brochure exclusivement sous sa
responsabilité. Prudhommeaux lui-même nous avait fait un cliché de
la couverture, que nous possédons encore. Il a publié la brochure
sous la responsabilité de sa librairie, dans le but de devenir
éditeur et de se faire de la réclame.
Cette
dernière affaire nous l’a démasqué complètement : elle
nous l’a révélé comme l’homme de la petite bourgeoisie
intellectuelle, qui veut se faire un nom sur le dos de la classe
ouvrière. Mais, évidemment, Prudhommeaux avait rencontré cette
fois-ci des ouvriers qui ne se laissent pas et ne se laisseront pas
faire.
Et
que cette leçon puisse servir aussi pour ceux qui auraient envie de
faire une semblable expérience sur notre dos.
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La
crise en France et l’émigration
La
France ne peut pas être sujette à une crise – telle était la
conviction du capitalisme français, de ses intermédiaires
parasitaires et de la majeure partie des ouvriers. Les colonies, le
marché intérieur, la bonne organisation du système de production
et aussi le manque de main d’œuvre nationale, garantissent à la
France un certain équilibre économique. Il semblait qu’en France
le malthusianisme remportait un juste triomphe, dans cette France qui
était obligée d’ouvrir à deux battants ses frontières pour
laisser entrer un flot immense d’ouvriers étrangers. Dans un
moment où les États-Unis bloquaient les portes de l’immigration,
où le chômage commençait à pointer en Allemagne et en Angleterre,
l’oasis française a été une espèce de soupape de sécurité
pour les pays dans lesquels les masses tombées dans la misère
représentaient un sérieux danger pour le régime fasciste
italien, polonais, etc. Si l’on considère sans émettre de
réserves ce phénomène particulier, il faut reconnaître qu’il a
éloigné pour quelque temps les masses ouvrières d’objectifs plus
radicaux. Ceux qui restaient dans leur pays respectif, comme c’est
le cas de l’Italie et de l’Espagne, étaient eux aussi victimes
du mirage de l’émigration. D’une part, ils voyaient dans
l’émigration une issue, une dernière bouée de sauvetage, et, de
l’autre, ils espéraient que le mouvement qui donnerait le coup
décisif au régime fasciste ou militaire viendrait des masses
émigrées. Le début de l’émigration politique italienne, par
exemple, a été précisément caractérisée par une certaine
prolifération sur le sol français des organisations bolcheviques,
anarchistes à l’eau de rose, cela va de soi, antifascistes en
général. Il émanait de ces organismes un certain romantisme du
type années 60, l’espoir de reconquérir l’Italie ou l’Espagne
à partir de la France. Mais les centuries prolétariennes et les
légions garibaldiennes se révèleront bien vite être des parades
peu sérieuses au bout desquelles étaient prêtes des embuscades de
grand style. Ce qui par conséquent a prévalu, ce n’a pas été
l’esprit héroïque, mais plutôt le sens pratique consistant à
rester en France pour y tenter sa chance. Certes, nombreux furent les
éléments qui ont été victimes de ce mouvement antifasciste qui a
enflammé particulièrement les cœurs à l’époque de l’assassinat
de Matteotti. Beaucoup qui étaient retournés en Italie ont disparu,
qui dans les prisons de la patrie, qui même dans les rangs
fascistes. Mais une grande partie s’est adaptée à l’ambiance
démocratique
française, et de nombreux ouvriers se sont aristocratisés dans
cette démocratie.
Naturellement,
la corruption des masses émigrées ne s’est pas arrêtée à ce
point-là. Les émigrés étaient des millions, ils ne pouvaient pas
être un élément négligeable pour la bourgeoisie française. Dans
la période de développement florissant de l’industrie française,
elle a même absorbé une grande partie des éléments politiques,
après avoir naturellement expulsé la fraction la plus rebelle de
ces éléments. Et elle les a pris dans tous les rangs,
sociaux-démocrates, bolcheviks, anarchistes, sans exception. C'est
de cette manière qu’ont prospéré des coopératives dans le
bâtiment ou bien des coopératives rurales dans lesquelles les noms
de Baldini, Salvi et Campolonghi, sont désormais consacrés. Ces
coopératives, ignobles entreprises d’exploitation, sont bien
connues des ouvriers qui doivent, transitoi-rement pour certains,
durant une longue période pour d’autres, en subir le régime
impitoyable. Mal payés, volés par les éléments mêmes qui les
commandent et les soumettent à des frais de bouche obligatoires, ces
ouvriers ont subi et subissent aussi l’impôt forcé prélevé par
l’organisation confédérale, et les sous-sections ad usum
delphini. Naturellement, les dirigeants de ces infâmes entreprises
d’exploitation font partie de cette main d’œuvre hautement
qualifiée que la presse française déclare vouloir conserver en
France. À ce ramassis de sbires, d’argousins, se joignent les
éléments les plus connus de la social-démocratie et de la
“concentration”, et à lui se lie aussi l’entreprise
confédérale des Caporali, Buozzi, etc. Aux côtés des
coopératives, ont surgi d’innombrables tâcherons,
venant de tous les partis et de tous les courants. Ces
maîtres-tyrans, qui parfois deviennent entrepreneurs, c'est-à-dire
des super-maîtres-tyrans, proviennent en nombre des rangs bolcheviks
dans lesquels ils restent même aux côtés des pauvres brebis dont
ils effectuent quotidiennement la tonte.
Et
ceci n'est pas le cas des seuls organismes bolcheviks officiels :
même dans les rangs du pur prométhéisme,
quelques tâcherons galeux peuvent se permettre d’attendre la
gloire de jours meilleurs à l’ombre du nom désormais quelque peu
démodé de Bordiga et de ses propriétés qui s’élèvent à des
centaines de milliers de francs. Certes, il s’agit là aussi d’une
main d’œuvre hautement qualifiée que le capitalisme français se
propose de conserver. Et il y a un dicton dans les rangs prolétariens
de l’émigration qui dit : voilà des gens qui doivent
remercier le fascisme ! À côté de cette équipe d’oppresseurs,
de spéculateurs, de joueurs de courses de chevaux, qui
malheureusement imitent des ouvriers, de ces figures dégoûtantes
qui profitent de la politique socialiste, communiste et anarchiste, à
côté des Zeli, des Zaberoni, des Angelini et des Topi Tosca, nous
voyons des ex-délégués du Parti Communiste Italien pratiquer le
commerce de gros et contribuer par un autre chemin à la tonte des
brebis prolétariennes, en bons émules des bons Caporali et
compagnie. D’autres qui ont pris le chemin de l’usine ou qui
n’ont pas eu trop de chance (?) se sont contentés de devenir des
chefs ou des monstres-maîtres. Et il est caractéristique de noter
que ces gens-là, en majorité absolue, ont milité ou militent
encore dans des partis d’avant-garde. C’est ainsi qu’ils font
partie des socialistes réformistes, maximalistes, fusionnistes et
anti-fusionnistes, bolcheviks, prométhéistes, etc. Naturellement,
beaucoup de ces gens-là justifient leur proposition en invoquant
leurs qualités techniques. Sur ce terrain, les capitalistes peuvent
eux aussi justifier leur exploitation par leurs qualités techniques
(Bastiat, l’économiste réactionnaire français, n’avait-il pas
dit que la qualité technique de la bourgeoisie était ses capacités
à économiser ?). Les autres oppresseurs techniques ont eux
aussi cette qualité développée au degré maximal.
Beaucoup
d’ouvriers qualifiés ont eux aussi trouvé l’ambiance
démocratique
française extrêmement avantageuse, ils ont donc pris l’air
français et se pavanent dans une toilette quelque peu empruntée,
dans un style maniéré, qui donne la chair de poule (cet élément
est très commun dans les cercles anarchistes).
Et,
dans ces milieux d’aristocratie prolétarienne, est répandue la
conviction que de bien s’habiller est aussi un droit prolétarien.
Hélas, ces ouvriers oublient qu’il est surtout le reflet,
c'est-à-dire le droit et le devoir des ouvriers aujourd'hui, du fait
que les plumes de paon dénotent une absence absolue de pensée. Il
est vrai que beaucoup de politiciens ont défendu ce droit de
l’ouvrier à la vanité, à l’imitation du bourgeois. Mais il
faut dire franchement à ce propos que ces manifestations qui sont
par exemple très répandues dans le prolétariat féminin français,
sont un symptôme du manque et non pas du développement de la
mentalité ouvrière.
Pour
conclure cette longue mais nécessaire digression sur les aspects de
l’émigration, revenons par conséquent à la crise en France. Il
est certain que beaucoup d’ouvriers étrangers, qui s’étaient
laissé absorber par l’ambiance française, voyant avec effroi
arriver la crise, sont enclins à accepter la thèse capitaliste de
la reprise et non pas celle de la chute vers le chômage de
masse. Et en conséquence, il court aussi dans la bouche de ces
ouvriers la vieille légende du manque de population et du marché
colonial. Les journaux bourgeois (ce que sont en fait tous les
journaux) ont tous été quelque peu déboussolés ces jours-ci. Ils
déclarent aujourd'hui que la crise ne peut pas faire des ravages en
France, et, un autre jour, ils parlent de l’expulsion en grand
style des étrangers, de périodes de vaches maigres. Le gouvernement
est naturellement optimiste, mais les industriels en général sont
pessimistes. Il est certain que le développement industriel français
ne pouvait pas durer, étant donné ce que nous avons déjà dit dans
l’article sur la crise mondiale. Si le traité de Versailles,
l’annexion de l’Alsace et de la Lorraine, ainsi que de nombreuses
colonies, ont permis ce développement, ces éléments ne pouvaient
pas représenter une garantie absolue et éternelle pour le
développement écono-mique du capitalisme français. La thèse du
manque de population ne tient naturellement pas parce que les pays de
grande absorption migratoire finissent eux aussi par tomber dans la
crise, et la thèse de la bonne organisation de la production ne
tient pas elle non plus. Le marché intérieur est saturé, y compris
le marché colonial. Un coup particulier s’ajoute pour affaiblir le
pouvoir d’achat du marché intérieur. L’aggravation de la crise
mondiale a coupé nettement les ailes au tourisme, lequel représente
pour la France un poids décisif de plusieurs milliards destiné à
rétablir l’équilibre de la balance commerciale qui est
déficitaire. Si le marché intérieur français est saturé et
affaibli, les possibilités de concurrence sur le terrain des
débouchés internationaux sont elles aussi diminuées. Le
protectionnisme et le dumping (l’exportation des marchandises à
faible prix) en particulier de la part des États-Unis, brisent les
ailes du fameux développement, garanti éternel, du capitalisme
français. Tôt ou tard, le chômage atteindra des proportions
alarmantes, et l’exode des émigrants s’imposera. À ce sujet, la
presse française ne cache pas ses convictions et elle laisse deviner
cela du bout des lèvres. D’autre part, que fera la majeure partie
des 4 millions d’émigrés si les usines, les chantiers, ferment
leurs portes ? Si le travail est refusé aux ouvriers
étrangers ? Resteront-ils en France ? Pour pouvoir
profiter des allocations de chômage, ainsi que l’insinue déjà
l’organe consulaire fasciste ? Évidemment, cela serait
possible pour quelques mois, mais si la crise est définitive, peut
importe le chômage.
La
préoccupation de la presse fasciste n’est pas dépourvue de base.
En Italie, le total des chômeurs officiels s’élève à plus d’un
demi-million, la situation économique est grave (la collaboration
russo-italienne ne peut avoir de grands effets), et cette masse qui
dépasse largement le million, on ne peut plus l’envoyer ailleurs.
Le Brésil, l’Argentine, se prémunissent eux aussi contre
l’immigration. C’est du reste la même chose pour la Pologne où
le chômage augmente de semaine en semaine. Il en est de même pour
tous les pays d’immigration. Le chômage modéré que la presse
fasciste attribue naturellement à la politique du duce et de ses
satellites, deviendrait le chômage immodéré, la catapulte, la
pression démographique contre lesquels la politique du duce ne peut
rien. Déjà aujourd'hui où le chômage est modéré,
les agitations de chômeurs commencent à se faite turbulentes.
Qu’est-ce que ce sera demain quand l’avalanche commencera à
descendre de la France, une avalanche d’hommes habitués à tout le
moins à se nourrir ?
L’espoir
que la bourgeoisie française laisse aux immigrés la possibilité de
rester en France pour servir de masse de réserve et de manœuvre
afin de réaliser plus facilement une diminution des salaires, espoir
qui berce encore certainement les bourgeoisies des pays d’émigration,
repose sur un terrain très faible. En effet, la bourgeoisie
française considère les éléments ouvriers étrangers comme les
plus turbulents et elle craint par conséquent une révolte plus de
leur part que de celle des éléments nationaux. Elle fera donc son
possible pour s’en débarrasser. C’est en suivant aussi en cette
matière les conseils de la presse fasciste qu’elle procèdera
certainement d’abord à l’expulsion des irréguliers qui, comme
la même voix consulaire l’affirme, sont des centaines de milliers,
que ce soit directement au moyen de son contrôle policier, ou que ce
soit indirectement en leur interdisant d’être embauchés pour un
travail. Si ce conseil de la bourgeoisie italienne à la bourgeoisie
française est mis en œuvre, il a cependant un côté complètement
négatif pour le capitalisme italien étant donné que ces centaines
de milliers d’irréguliers ne pourront trouver refuge dans aucun
pays et qu’ils retourneront en Italie où les prisons fascistes ne
pourront sûrement pas les contenir tous, et où, unis aux chômeurs
qui y résident, ils formeront une masse imposante, incontrôlable,
une masse privée de domicile, de secours. En prohibant l’embauche
de la main d’œuvre étrangère, elle pourra obliger des masses
encore plus énormes d’immigrés à retourner dans leur pays
d’origine.
D’autre
part, la campagne pour l’élimination des irréguliers du marché
du travail français n’est pas une chose future : elle est
déjà en marche. De nombreux journaux, y compris de gauche, ne
dissimulent pas la perspective de cette expulsion complète. Il
serait stupide de vouloir nier que les partisans de cette mesure
radicale ne sont pas peu nombreux et que le mot d’ordre du
nationalisme français : “la France aux Français” trouve un
écho dans beaucoup de partis démocratiques, chez les
sociaux-démocrates et peut-être encore chez les bolcheviks et les
anarcho-bolcheviks.
Ce
qui est par conséquent certain, c’est que l’heure du retour au
pays d’origine de grandes masses a sonné, que la France ne voudra
pas s’astreindre à ses dépens à une pression démographique pour
en soulager d’autres pays. La menace de la guerre est aussi un
facteur qui entraînera peut-être des mesures ultra-radicales
concernant l’exode des ouvriers étrangers.
Que
feront ces ouvriers ? Subiront-ils les conséquences de ces
mesures ? Ou bien se révolteront-ils contre elles ? Il est
certain qu’une révolte de leur part qui ne serait pas également
une révolte des ouvriers français ne pourrait pas connaître le
succès, car elle revêtirait un caractère dispersé et elle
permettrait à la bourgeoisie française de dresser les prolétaires
français contre les prolétaires étrangers. Si une révolte des
ouvriers français était possible, alors sûrement le problème
changerait complètement d’aspect étant donné que le triomphe
de la révolution prolétarienne en France ouvrirait de vastes
horizons à l’offensive révolutionnaire.
Il
faut cependant dire à ce point que cette dernière perspective
semble très hypothétique non seulement à nous, mais même aux
éléments ouvriers français les plus extrémistes. Par conséquent,
il ne restera aux ouvriers étrangers qu’à subir ces mesures et à
retourner dans leurs pays d’origine. Il est certain que si les
prolétaires avaient déjà dépassé le sentiment de la mesquinerie
nationale, s’ils avaient complètement appris à haïr les
frontières de ces patries, l’exode ne serait pas nécessaire étant
donné qu’alors les ouvriers de n’importe quel pays chasseraient
de leur sein les véritables étrangers, les capitalistes, les
exploiteurs, lesquels jouissent eux en tous les points du globe
terrestre des profits de leurs privilèges. Et ils les chasseraient
de la société, de l’histoire, en les détruisant comme une nuée
de criquets mortels. Mais malheureusement, ces préjugés pèsent
encore sur le cerveau des ouvriers et l’organisation du monde
capitaliste les tient encore liés, au moyen d’une fiction
juridique, à un pays donné, à une patrie donnée. Certes, cette
nouvelle expérience donnera cependant ses fruits, et le cerveau de
l’ouvrier constatera qu’il n’y a pas de patrie pour les
travailleurs quand, ballotté d’occident en orient et vice-versa,
il reste toujours l’esclave du capital.
L’exode
des émigrés en France est le début de nouvelles tempêtes en
Europe, lequel repose aujourd'hui sur une zone volcanique. Et il
n’est pas improbable que, devant la simple menace de guerre, mille
cratères se mettent à éjecter des torrents de lave enflammée dans
lesquels la bourgeoisie sera engloutie. À condition que, au cours de
ce cataclysme, l’esprit des ouvriers s’éveille et empêche pour
toujours le retour de l’exploitation et du parasitisme.
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NOUS
ET LES ANARCHISTES
La
réponse de Biaggio
Nous
continuons donc notre discussion avec les camarades de la Lotta
Anarchica et ce bien sûr cordialement, mais pas au point où la
cordialité deviendrait de la diplomatie étant donné qu’alors le
bon déroulement de la discussion serait le produit d’une manœuvre.
Les camarades de L.A. disent que l’esprit de collaboration
internationale qui nous anime est juste, mais ils trouvent seulement
que cette position qui est la nôtre est à prendre avec
circons-pection, c'est-à-dire avec les réserves dues. Nous ne
savons pas où les camarades de L.A. trouvent la raison de ces
réserves, à tout le moins à notre égard, puisqu’ils en arrivent
au point de penser que nous pourrions adopter éventuellement la
manipulation d’un point de vue national de tout le mouvement
international, ainsi que l’ont fait les bolcheviks. Il est évident
que les camarades de L.A. n’ont pas lu avec attention nos journaux
et qu’ils n’ont pas bien compris la substance de la critique que
Gorter a adressée à Lénine. Il est évident que, si le bolchevisme
a abouti au nationalisme, cela a été dû à son contenu hybride du
point de vue classiste, à l’immaturité de sa base économique et
de son contenu subjectif, idéologique. Dans la critique que nous
avions adressée de cette façon-là au Contre
le courant
de Lénine et Zinoviev dans le deuxième numéro de notre journal,
nous avions ainsi prouvé de manière claire et nette que nos
positions à ce sujet étaient diamétralement opposées à celle du
léninisme quand nous avons démontré que ce dernier était
contaminé par le nationalisme, y compris avant la révolution. C'est
comme cela que nous avons mis en relief le fait que le prolétariat
n’a pas de patrie, et que par conséquent toutes les patries,
c'est-à-dire tous les capitalismes, sont ses ennemis, et c’est
ainsi que nous ne nous sommes pas laissé préoccuper par les
différences éthiques qui existent, ainsi que par les différences
subséquentes de caractère et de langue, car tout ceci n’a pas de
valeur révolutionnaire, mais une valeur réactionnaire. Il s’agit
d’éléments sur lesquels la classe bourgeoise peut insister, mais
pas le prolétariat conscient qui, lui, a l’intention de les
dépasser. Notre position sur la guerre révolutionnaire est un
produit de notre internationalisme intransigeant, lequel peut se
résumer par une phrase ! Là où je me trouve, les capitalistes
sont mes ennemis, qu’ils soient francais, anglais, italiens ou
d’une autre nation. Nous constatons qu’après la révolution dans
un seul pays, le prolétariat de ce dernier, après avoir détruit sa
bourgeoisie, a comme ennemis les capitalismes de tous les autres
pays. Certes, si ce prolétariat gardait au contraire dans la lutte
un certain particularisme national, un certain orgueil de ses
qualités particulières de peuple, il serait évidemment déjà sur
la mauvaise voie. Mais l’histoire provoque sur le terrain
occidental une révolution prolétarienne qui, même si elle était
entachée au début de particularisme national comme c’était le
cas de la Commune, acquiert ensuite un caractère de plus en plus
internationaliste. Et ceci parce que le fond prolétarien finit par
triompher du particularisme national et à se livrer à la passion de
la classe exploitée qui est à la recherche de sa
liberté.
La
monstruosité du national-bolchevisme est un produit des conditions
historiques : la révolution occidentale ne peut pas suivre la
même trace. Le pur internationalisme qui a succédé à la
révolution, et qui a été ensuite vivement éteint par le léninisme
au moyen de l’hégémonie du bolchevisme sur le mouvement
révolutionnaire international, en est une preuve. Et nous croyons
que, dans l’avenir, l’esprit prolétarien saura donner une
nouvelle force à cet internationalisme dont nous nous déclarons
partisans et défenseurs acharnés.
Lotta
Anarchica demande donc une justification historique plus explicite de
notre conception du caractère transitoire des programmes,
c'est-à-dire de la valeur positive du mouvement social-démocrate
dans l’histoire. Nous dirons tout d’abord que nous considérons
ce mouvement non pas comme une simple manifestation de collaboration
parlementaire : le réformisme a pour nous comme origine la
lutte économique de résistance du prolétariat contre la
bourgeoisie. La collaboration parlementaire n’en est qu’un aspect
particulier. Marx n’a saisi qu’avec retard et de manière
incomplète la nature du réformisme qui pour nous est synonyme de
syndicalisme : nous l’avons déjà dit dans le dernier numéro
en italien. Il a un caractère double, évolutif, progressif, et en
même temps une tendance contre-révolutionnaire. Le premier aspect,
la première tendance, s’affirme dans une période où le
capitalisme se développe et où, par conséquent, les augmentations
de salaire sont possibles, et où, par conséquent, l’amélioration
économique et intellectuelle relative de la classe ouvrière est
possible. Le mouvement économique, dont le reflet parlementaire
est la social-démocratie ou le socialisme, a comme conséquence une
évolution psychologique du prolétariat international ou, pour mieux
dire, un développement des facultés cérébrales des masses
prolétariennes. Étant donné que nous sommes des matérialistes
dialectiques, nous considérons l’esprit, c'est-à-dire les forces
intellectuelles, non comme quelque chose qui est donné depuis le
début comme immanent, mais comme quelque chose qui est le résultat
de l’expérience séculaire des primitifs. Et cette force
intellectuelle, qui est quelque chose comme la vie elle-même,
laquelle provient des cristalloïdes et des albuminoïdes, cette
pensée qui devient une force de plus en plus collective, subit
douloureusement les lois de la contradiction impitoyable qui trouve
ses origines dans les bases économiques. Et c‘est de cette
contradiction que découle aussi le fait négatif du développement
spirituel des masses prolétariennes : l’hégémonie
économique du capitalisme crée la possibilité de son hégémonie
intellectuelle et éthique.
(à
suivre)
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