"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 12 avril 2021

MISERE DE L'ULTRA-GAUCHE PORTUGAISE

 


ou le remake pieux et piteux de l'économisme


« Il y a une tristesse ouvrière dont on ne guérit que par la participation politique ».

GeorgesNavel


Contre toutes les variétés de cette variante cultivée de l'anarchisme que représente désormais le « Conseillisme » porté par foison d'intellectuels déclassés ou mal classés, je dois dire que la relecture du « Que faire ? » (sans oublier « Douze années » comme introduction) de Lénine dont on a dit pis que pendre, voire dénigré historiquement plus longtemps que ne le sera l'AstraZeneca, me fait du bien, et Lénine demeure pour moi un des génies de la perspective socialiste et communiste.

Lénine a convenu finalement, sous le feu de la « chicanerie » de Plékhanov, pinaillage qui n'était pas infondé, que le parti n'apporte pas la conscience de l'extérieur (« ma formulation n'était pas très adroite ou pas très précise » - comme il le rectifie dix ans après dans le recueil « Douze années »). Mais il faut bien convenir que, de l'intérieur, et plus largement à l'extérieur, le parti contribue bien à « développer la conscience ». La plupart des réflexions approfondies en faveur des classes exploitées ne sont plus apportées par les philosophes au XIXème siècle puis au début du XX ème, mais par des organisations ou partis « de classe ».

Je connais une bande de modernistes et autres communisateurs qui se sont formés sans risque à la lecture et prise de connaissance des textes les plus frappants du parti bordiguiste, de RI puis du CCI, tout en feignant y être arrivés « par eux-mêmes », mais, pour ensuite par après les dénigrer, gage de leur « indépendance d'esprit » et cache-sexe de leur nouvelle soumission à l'ordre dominant et diminuant.

Pourquoi faudrait-il dénier le rôle de la propagande, la nécessite de diffuser l'idée révolutionnaire ? Dans le cloître ou la mosquée l'idée révolutionnaire, tombant du ciel ou de la lecture de quelque saint livre, viendrait guider ou dévoyer le croyant vers le péché communiste ? Oui l'idée révolutionnaire a bel et bien été diffusée par les cercles, même anarchistes et les partis socialistes. Tous les petits rigolos qu'on classait post 68 dans la catégorie ultra-gauche, en tant que spécialistes de l'anti-léninisme venant d'un vieux courant historique de type gauchiste mais très confus, ne voudront jamais reconnaître un quelconque tribut aux partis révolutionnaires (« organisés », houlala!) du début du XX e siècle, ni


reconnaître que, toujours hors de cette nommée ultra-gauche, ils doivent à peu près tout du restant de leur radicalité aux deux courants principaux de cette époque, le bordiguisme et le CCI. Deux courants qui ne sont pas morts par contre l'idéologie anarcho-ouvriériste du dit Conseillisme est bien kaput. Déjà un peu après les débuts du mai 68, je fus interloqué par l'apparition du slogan « tout le pouvoir aux Conseils ouvriers ». Quésaco ? par la suite j'ai su d'où il provenait et je l'ai fredonné moi aussi un temps de militance. Les ouvriers étaient déjà minoritaires dans la classe ouvrière ! Quelques mois plus tard j'allais être embauché dans une entreprise nationalisée qui avait déjà la forme d'une pyramide à l'envers : deux tiers de ronds de cuir pour un tiers seulement d'ouvriers en bleu !

Mais franchement cela ne veut plus rien dire comme le slogan du PSU de jadis « Pouvoir ouvrier », comme les formes bâtardes de soi-disant gestion ouvrière, la fable de l'autogestion ou la corporative nationalisation. Le mouvement des Conseils apparus au moment de la révolution de 1917 était conçu comme succédant aux syndicats, mais il en gardait la caractéristique tout en croyant que ce nouveau syndicalisme amélioré aurait vocation à diriger la société tout entière au niveau du « pouvoir » c'est à dire d'un nouvel Etat, que le stalinisme a représenté finalement. Toute forme sociale de la lutte à telle ou telle époque n'a qu'un caractère provisoire, c'est ce que Lénine avait compris. Néanmoins on lui a reproché (anars et conseillistes) d'avoir flingué cette aspiration au pouvoir des « ouvriers organisés en tant qu'ouvriers », c'est à dire surtout une minorité de la population et des ouvriers surtout des centres industriels. Ce n'est donc pas tant le parti qui « a pris le pouvoir » que les Conseils ouvriers ou Soviets qui ont été incapables de l'assumer ou même de le prendre réellement. Car le pouvoir fut-il nouveau, ne peut fonctionner comme un comité de grève ou une fédération syndicale. Contrairement à ce que le CCI a pu prétendre, les Conseils ouvriers ne sont pas « la forme enfin trouvée » de la dictature du prolétariat ; on n'en sait rien, tout est à recommencer en tenant compte des changements dans une classe ouvrière plus diversifiée, plus cols blancs, plus éparpillée, et le fait qu'elle ne peut gouverner seule avec d'immenses masses de la population ni bourgeoises ni prolétariennes...

Ces dernières années en France et dans le monde, on a assisté et on assiste régulièrement à toute une série de révoltes sans tête, clairsemées, sectionnées, sans réel projet d'ensemble, sans vision autre que corporative, syndicaliste, racialistes, islamo-gauchistes et j'en passe. En grande partie par IGNORANCE et absence de conscience matérialiste. On a parfois dit depuis 30 ans que le mouvement ouvrier était retombé au niveau où il était à la fin du XIX ème siècle. On ne croyait pas si bien dire ! Avec cette nuance à l'époque, les partis prolétariens combattaient d'abord l'ignorance !

« Malgré la scission de 1903 à 1907, c'est notre parti qui a fourni au public le plus de renseignements sur sa situation intérieure (cf.liste des congrès). Malgré la scission, c'est notre Parti qui a, le premier, avant tous les autres, utilisé l'éphémère éclaircie de liberté pour introduire dans ses rangs la structure démocratique idéale d'une organisation ouverte dotée d'un système électif et d'un système de représentation aux congrès proportionnel à l'effectif des membres du parti (…) Bien entendu ce succès provient essentiellement du fait que la classe ouvrière, dont l'élite a créé la social-démocratie, se distingue de toutes les autres classes de la société capitaliste, en vertu de causes économiques objectives, par son aptitude supérieure à l'organisation » (Préface au recueil : 12 années de travail).

Il y a le positif donc dans la création des embryons de parti, mais il y a aussi les douleurs de l'enfantement :

« Il est indubitable enfin que les militants actuels du mouvement ouvrier russe actuel doivent rompre avec de nombreuses traditions de cercles, doivent oublier et rejeter mille mesquineries inhérentes à la vie et à la cuisine des cercles, afin de consacrer leurs forces à l'accomplissement des tâches actuelles de la social-démocratie. Seule l'affluence d'éléments prolétariens dans le Parti peut, en liaison avec une activité de masse ouverte, déraciner complètement toutes les traces de la mentalité des cercles, héritées du passé et étrangères aux tâches du moment (…) Les cercles, c'est à dire de tout petits groupes étroits, fermés, fondés presque toujours sur des liens d'amitié personnelle, étaient une étape nécessaire du développement du socialisme et du mouvement ouvrier en Russie ». (…) Beaucoup n'étaient que du vent et sont aujourd'hui tombés dans l'oubli, mais ils voulaient alors se battre pour démontrer leur droit à l'existence » (cf. « Douze années »).

Dans ce recueil apparaît un souci qui n'a pas été vraiment analysé par les historiens ni les militants chevronnés du léninisme : Lénine se prononce pour la « neutralité » des syndicats, qui doivent cependant rester proches des partis socialistes ; c'est à dire, à mon sens qu'il ne conçoit pas déjà la possibilité d'une prise du pouvoir ou de la gestion de la société par des syndicats « améliorés », ce que furent au fond les fameux Conseils ouvriers, contrairement au bluff conseilliste que le CCI a tendu à propager lui aussi1.

Inutile ici d'épiloguer face aux irresponsables rebelles anarchistes du tout ou rien et de la croyance au passage à une société sans Etat sans transition, comme si on décidait de détruire l'Etat de Macron en croyant ainsi résoudre plus vite la pandémie.

Un autre constat, que j'ai fait avec mon éditeur dernièrement, il y a eu après 68, et aussi un peu partout dans le monde, une intronisation de la contestation, sorte de sarabande politique où tout est désiré sauf le pouvoir où il est bien plus bandant d'entretenir une confortable sinécure de la surenchère ; ce qui est finalement la nature et la fonction de la gauche bourgeoise : aujourd'hui même en plaidant être victime de la décomposition sociale, voire des ouvriers racistes.

On ne compte plus les groupes gauchistes ou ultra-gauchistes qui ont disparu et ce n'est pas grave du tout. Idem pour les sites animés par un ou deux individus et qui se font passer pour des groupes2.


Je ne vais pas revenir ici aujourd'hui sur les diverses interprétations ou confusions concernant le terme ultra-gauche, qui manifestent au mieux une ignorance caractérisée, au pire une volonté de nuire au véritable courant historique anti-parlementaire, avec sa « gauche » néo-bolchevique et sa droite conseilliste...3. Je ne vais pas non plus me pencher sur les nombreux individus qui font profession de Conseillismes (au pluriel) et vivotent dans la haine de tout parti.

LES CONSEILLISTES DE SONT PAS LES PAYEURS

Mélange hideux d'individualisme bobo et de flagornerie, Radio Vosstanie4, noyée au milieu de tant de ces « radios libres » pour fans de salles de rap étroites, était au départ une expérience intéressante de la part de quelqu'un de sincèrement révolté, revenu des mensonges anarchistes et soucieux de diffuser à la fois une respectable connaissance livresque du véritable mouvement révolutionnaire, avec une prétention à organiser, ce que les médias totalitaires étouffent, des débats entre gens d'en bas et cercles désireux de trouver les moyens de réellement combattre cette société

Rebelles à la mode

pourrie. L'idée d'émettre par radio ne risquait-elle pas d'ouvrir une audience plus large aux vrais révolutionnaires, non pas cette noria de gauchistes miteux, petits soldats des idéologie dominantes, que cette presse et cette diffusion par tracts qui font ringards à l'heure du portable et de l'inculture politique générale ? Cette idée de "radio radicale" comme si la radio était un instrument nouveau fait penser à ces radicaux du 19ème qui pensait que jeter une bombe faciliterait la révolution.

En général à l'origine de la haine anti-parti il y a les rois, les dictateurs, les patrons et les syndicats, toute cette engeance qui ne supporte pas de voir remise en cause les autorités « personnelles ». C'est classique et historique. Pour tout dire, cette haine est la voie royale au gourou. Celui-ci n'a besoin de personne pour décider, c'est lui qui décide, c'est lui qui décide aussi s'il est une organisation ou pas. On glose beaucoup sur l'expansion délétère de l'individualisme au XX ème siècle (même les pires individualistes), mais il n'aime jamais tant se cacher que derrière une présumée organisation. Exemple. Prenons tout de suite la présentation de cette web-radio il y a quelques années :

« Vosstanie est une web-radio, animée par un groupe politique révolutionnaire classiste se réclamant de la Gauche communiste (libertaire / anti-autoritaire), ainsi que des conseils ouvriers.

Son but est la lutte pour l’abolition du capitalisme sous toutes ses formes (régulée ou nationale, à visage humain ou participatif etc.), la loi de la valeur, le salariat ou tout autre système d’exploitation, soumission du travail au capital ou de l’homme/femme par l’homme/femme.

Elle combat toutes les formes de hiérarchies humaines basées sur la science, le sexe, la couleur de la peau, le diplôme ou le mandat « révélé » ou politique bourgeois. Mais aussi les conséquences de l’informalité organisationnelle qui débouche sur le tribalisme politique et ses hiérarchies cachées fussent-elle « libertaire ». Elle revendique l’unicité de l’espèce humaine et lutte pour l’abolition des nations, frontières, drapeaux, classes ».

J'ai eu l'occasion de les inviter chez moi une paire de fois, mais ils n'ont pas la reconnaissance du ventre. Outre le fait qu'il leur est impossible d'être même un embryon d'organisation – c'est une librairie à auteurs surtout portugais, « petite structure théorique ultra-spécialisée autour de textes » (pour le parodier) – et un parloir à bla-bla taillé sur mesure, la mentalité est la même que celle de l'aventurier Bakounine :

« Là où les organisations prolétariennes fonctionnent à travers des organes centraux élus, rendant des comptes, la hiérarchie compliquée de Bakounine n'était redevable devant per­sonne d'autre que lui-même. Là où les organisations prolétariennes, même lorsqu'elles doivent agir dans la clan­destinité, sont fondamentalement ouver­tes à leurs camarades, Bakounine traite les membres de niveau « moyen » de son organisation comme de simples fan­tassins qu'on manipule à volonté, et qui sont inconscients des buts qu'ils servent réellement »5.

Ne connaissant véritablement que dalle au fonctionnement minima d'une véritable organisation, notre journaliste anarchiste considère toute tentative d'organiser l'activité révolutionnaire de façon centralisée comme suspecte : le seul centralisme qu'il ima­gine est la hiérarchie bureaucratique des organisations gauchistes et la dérive du CCI, qui n'a jamais vraiment compris ni dénoncé la haine de la hiérarchie en milieu ouvrier. La remise en cause de la hiérarchie comme souci premier des révoltés de la classe d'en bas est relativement négligée6 et apporte de l'eau au moulin des flibustiers des radios « radicales », pourtant les marins russes flinguent leurs officiers au tout début comme les communards ont fusillé des généraux.

Mais sur le fond, la question de la transition, c'est le CCI qui est à l'avant-garde de l'approche la plus approfondie et la plus cohérente comme programme d'avenir, même si les organismes de type conseils ouvriers porteront un nom moins... corporatif !

« - L'Etat de la période de transition, ou semi-Etat, qui surgit inévitablement après le renversement de la bourgeoisie, a une fonction essentiellement conservatrice de garant de la cohésion de la société, au sein de laquelle il existe encore des antagonismes de classes . Ainsi il n’est pas l’émanation du prolétariat et, de ce fait, ne peut constituer l'instrument de la marche en avant vers le communisme, ce rôle continuant de revenir en exclusivité à la classe ouvrière organisée en conseils ouvriers et à son parti d'avant-garde. De plus, dans les périodes de reflux de la lutte de classe, cet Etat tend à exprimer pleinement sa nature réactionnaire intrinsèque contre les intérêts de la révolution ;

- C'est la raison pour laquelle, l'identification des conseils ouvriers avec l'Etat ne peut que conduire à la perte de l'autonomie de classe du prolétariat ;

- De même, l'identification du parti avec l'Etat ne peut que le conduire à la corruption de sa fonction d’avant garde politique du prolétariat en devenant le gestionnaire de cet Etat. C'est une telle situation concernant le parti bolchevique qui l'a conduit à prendre l'initiative de la répression de Kronstadt, une tragédie pour le prolétariat, et à progressivement incarner la contre-révolution montante7.

De l'anarchisme à l'anarchisme...

Dans la description de son parcours notre journaliste vossstanique, il nous étale ses lectures, d'auteurs aussi peu intéressants que ledit Barrot ou l'insipide Rubel, lesquels individus ont bénéficié, le premier des lumières « bordiguistes » lorsqu'il était morveux en politique et Rubel avec son Marx anarchiste reniait ce que lui avait appris la GCF lorsqu'il était jeune militant pas encore devenu un employé nounours de Gallimard. La prise de conscience de classe par la lecture je n'y crois pas un instant, la fabrique d'un itinéraire bcbg par un bobo déclassé, sans doute. Des anars léninistes non plus, même les plus organisés sont formatés pour la contestation éternelle et creuse. Ensuite il n'a pas été pris au sérieux ni par le CCI (où il passé voir une ou deux RP comme un voleur) ni n'a été pris au sérieux par les anciens militants dont moi. Il ne fonctionne de toute façon que par l'insulte, le CCI : « orga complètement léniniste, paranoïaque et quasi complotiste ». Plus infamant croit le gus : « y a pas d'ouvriers au sens sociologique chez eux et c'est même pas une critique ouvriériste que je fais mais y a que des profs et des cadres de la fonction publique comme dans toutes les scissions genre Perspective Internationaliste ».

C'est en effet une idéologie ouvriériste, mais pire dirais-je, populiste portugaise ! Malgré tout le respect que j'ai pour le peuple portugais, fier et arrogant parfois, il n'a jamais produit de grandes lumières marxistes tout en étant la contrée de travailleurs très internationaux, mais plus fidèles que les autres en Europe à la patrie d'origine. L'anarchiste n'est jamais loin du stalinien. Qu'est-ce que sa fiche que dans les cercles des débuts il y ait peu d'ouvriers ? Qu'est-ce que vient foutre la profession de mon compagnon de lutte politique sur le terrain ? J'ai milité et combattu avec des camarades cadres, ingénieurs et professeurs pour qui j'ai gardé estime et admiration. Bien sûr hors de l'organisation, chacun retrouve naturellement son clan de classe. Seule notre politique de parti faisait rompre toute différence et éliminait ce mépris entre classes d'origines différentes et stratifiées.

Suit ensuite un raisonnement de kleptomane :

« Pour le programme, les positions n'appartiennent à personne ! On pourrait penser qu'on a nettoyé ce programme de son « scientisme », son « catastrophisme », son « léninisme » mais ce sont simplement les positions de la gauche Germano-hollandaise systématisée et re-contextualisée. Dont le CCI a été l'héritier un moment au début de sa structuration, avant de basculer dans le lénino-débilisme. Nous pensons que le léninisme est une idéologie de la bourgeoisie c'est à dire élitiste, autoritaire qui ne change rien aux rapports de domination au sens large ».

Si si les positions appartiennent à des courants précis. Notre homme de radio portugais est l'exemple du pillard professionnel qui s'empare du trésor et de la synthèse d'un courant qui ne se réclame pas d'un seul courant mais justement de la diversité d'expériences du mouvement révolutionnaire prolétarien, et dont il est totalement incapable de saisir la méthode marxiste. Et je lui interdis d'insulter la mémoire de Lénine comme de Robespierre.

Le bourgeois c'est lui avec ses prétentions livresques, sa lâcheté (distribuer des tracts c'est trop dangereux), son copinage avec quelques érudits portugais, les Charles Reeve et autres Joao Bernardo (ex petit chef arrogant de Combate), bonnes plumes certes mais bobos intellectuels imbus d'eux-mêmes et qui imaginent la classe ouvrière comme une cohorte de saints en voie de rédemption.

Journaliste bénévole, il est le petit gourou qui trône mais ne sera jamais Léon Zitrone. La vision paranoïaque de tout processus organisationnel, il avoue qu'elle l'habite avec ce « nous » prétentieux qui laisse penser qu'il est le chef de quelque chose, au moins de sa femme et d'un paumé qui passait par là :

« Nous sommes très critiques d'un type de militantisme, déjà nous souhaitons pas créer une orga, tu comprends, une de plus ! Qui veut grossir. Tu sais « L'orga » qui se nourrie (sic, et c'est bourré de fautes) de militants pour les dévorer »8.

Un peu plus loin, il avoue le contraire :

« S'il y a bien quelque chose qu'il faut reprendre c'est une critique globale, totale unitaire du monde... et en finir avec ce bouffe énergies que sont les luttes parcellaires. C'est donc une organisation unitaire de combat de classe qu'il faut arriver à émailler ».

Apparemment il utilise un mot contre-indiqué dont il ne connait pas le sens. Emailler = parer une surface de couleurs vives et variées ! Comme le coq portugais réchappé du feu, c'est bon pour les touristes. Lui, petit coq paysan passe son temps à pinailler contre tout regroupement de la classe ouvrière et même des couches intermédiaires de plus en plus opprimées.

En somme, notre portugais de service radio exprime bien l'aliénation anarchiste générée par la culture, multiculturaliste dominante et le droit « citoyen » de dire n'importe quoi et surtout de favoriser l'isolement et la dépression « personnelle », mais « démocratique », autrement dit le minable nihilisme anarchiste.



           Bordiga nous a fait la déclaration suivante...



NOTES:

1 « Le pré-État des Conseils.Le système des conseils qui, dans la situation post-insurrectionnelle, devra assumer la transition structurelle (mise en place de nouveaux rapports de production, élimination de toute hiérarchie dans la production, refus de toute forme mercantile, etc.) et superstructurelle (élimination de toute hiérarchie héritée de l'État bourgeois, de toute la bureaucratie, refus de toute idéologie héritée de la formation sociale antérieure, etc.) est le même système des Conseils que celui qui, avant la révolution, était l'organisation révolutionnaire qui a renversé la bourgeoisie et son État ». Cf.L'État dans la période de transition au communisme (I) (débat dans le milieu révolutionnaire) | Courant Communiste International (internationalism.org) . D'abord cela ne pourra plus s'appeler « système des conseils », pas plus que « comité de citoyens » (cf. 89), mais portera forcément une autre qualification, deuxio ce ne sont pas les Conseils russes qui ont renversé l'Etat, mais le comité révolutionnaire de Trotsky, mais ce n'est pas un reproche de ma part. Tertio les Conseils n'ont pratiquement jamais eu le pouvoir et tendaient à végéter dans les conceptions fédéralistes.

2Fragments de la gauche radicale en fournit une liste impressionnante abondée des divers gauchismes et anarchismes, des crottes de mouche pour le prolétariat. Je regrette toutefois la fin de la Bataille socialiste, qui a produit un dernier article génial contre l'islamo-gauchisme, terme inusité par tous les péteux, dont le CCI, de peur sans doute de passer pour un allié de la mère Le Pen. Il reste tout de même un grand nombre de références aux groupes du passé puisque son concepteur continue de cotiser à la plateforme. Fragments d'Histoire sur la gauche radicale | Archives et sources sur la gauche extraparlementaire (wordpress.com)

3Cf. ce tissu d'insanités avec un historique déglingué de l'ultra-gauche : De l'ultra-gauche à la communisation - Chroniques critiques (zones-subversives.com) *

4...VOSSTANIE... qui veut dire en russe « insurrection », super radical comme un jet de pavé !

6 Dans une polémique avec un groupe russe (GPRC), le CCI se montre incapable de vraiment répondre aux remarques pertinentes et plus dans le présent du groupe russe. « Et justement, le poids de la hiérarchie sur le cerveau des vivants ne peut être combattu en dehors de la lutte pour l’abolition des classes et ne pourra disparaître totalement qu’avec l’instauration d’une société communiste. En effet, la division du travail n’est pas une caractéristique en propre des sociétés de classe. Elle a existé dans les sociétés de communisme primitif et elle existera dans la société communiste évoluée. Ce n’est pas la division du travail qui engendre la hiérarchie, par contre la société de classe imprime à la division du travail son caractère hiérarchisé, en tant que moyen de division des exploités et de domination sur la société. Le problème de la contribution du GPRC c'est justement que, polarisée sur les questions de hiérarchie prises en soi, en dehors de toute considération d’antagonisme entre les classes, elle se situe tout à fait en dehors du champ du combat politique ». (Cf. L'intervention du CCI dans le milieu internationaliste en Russie : réponse à la contribution du GPRC (août 2005). Bien sûr que si c'est la division du travail qui engendre la hiérarchie !

7Article d'octobre 2004.

8OU par ailleurs, une remarque digne de son père putatif révisionniste Barrot, pervers et hâbleur : « En ce qui nous concerne nous refusons le parti et l'avant-gardisme. Mais si l'ultra-gauche idéologique et morte à culpabilisé son intervention dans les années 70-90, c'est qu'elle se sentait extérieure à la classe en lutte, elle a produit un discours légitimant son extériorité, pour les plus honnête paradoxalement ils sont revenus à l 'idéologie de leur classe, le léninisme, idéologie de la petite bourgeoisie autoritaire (Voir le CCI) ».

samedi 3 avril 2021

L'idéologie antiraciste contre le prolétariat1

 




par Jerry Grevin (écrit en 2009)


Le texte suivant repris partiellement sur le site du CCI est un grand texte de mon ami Jerry Grevin, de son vrai nom Jerry Bornstein (il se flattait de porter le même nom que Trotsky). J'ai eu l'honneur de vivre 15 jours chez lui à Brooklyn.

Journaliste, bibliothécaire, il était membre de la section américaine du CCI. Sur le site de « Révolution ou guerre » il a été rappelé, dans une querelle picrocholine d'ex exclus, que Jerry, auteur de nombreux livres aux Etats-Unis, a écrit un ouvrage sur la chute du mur de Berlin avec Willy Brandt. Brandt en a réalisé en effet la préface. Mais franchement cela ne me gêne pas ni ne ternit l'apport théorique important de Jerry, son sérieux, son honnêteté et son engagement. A tout prendre je préfère qu'il ait bénéficié de l'intro de Brandt que de Jörg Haider. Ne pas oublier que, adolescent, Willy Brandt a été membre du SAP = Parti socialiste ouvrier, Sozialistische Arbeiterpartei Deutschlands, abrégé en SAP ou Parti socialiste ouvrier d'Allemagne, qui a existé de sa fondation en 1931 jusqu'à son interdiction en 1933. Ses 25 000 adhérents ont toutefois continué à faire vivre le mouvement dans la clandestinité quelques années même sous Hitler.

L'effondrement du mur de Berlin a pu être célébré par la bourgeoisie comme par les vrais révolutionnaires. L'écrit de 1990 n'avait pas le recul nécessaire pour bien en saisir les conséquences depuis notre camp évidemment. Nous avons eu du mal à nous représenter (moi le premier) qu'une longue nuit « anticommuniste » allait s'imposer pour des décennies. La bourgeoisie ne se gêna point pour enterrer en même temps que le stalinisme notre projet communiste historique, sans cesse repoussé ou contrarié par les événements du monde contemporain. Un autre événement, qui eût lieu au même moment, avait accompagné de façon moins évidente la dite « chute du communisme »:l'affaire des foulards de Creil. Ce fût aussi la période du pic d'influence de SOS racisme, produit du PS et du gauchisme, qui instilla pendant une trentaine d'années (depuis le début des années mitterandiennes) l'idéologie antiraciste comme nec plus ultra de la pensée bourgeoise de gauche, pour ensuite se diviser et s'éparpiller dans des soutiens divers aux nationalismes arabes, puis vers l'islamo-gauchisme, surtout en milieu étudiant.

L'effondrement du pôle stalinien, référentiel éloigné ou considéré comme étranger au communisme historique, avait créé un grand vide. La nature a horreur du vide. Et il fut rempli par l'islam. Et on en voit les dégâts de nos jours. Il ne semble pas y avoir de désaccords de fond entre islamo-gauchistes et maximalistes : l'islam comme religion n'en serait pas la cause. Seuls les « radicalisés » de Daesch et les complots de la CIA ou des services à Poutine expliqueraient d'une part le terrorisme permanent de ces engeances quand la majorité des croyants, souvent victimes eux-mêmes (cf. massacres interconfessionnels en Irak ou en Syrie, meurtres des civils chez les pétromonarchies, etc.) ; d'autre part les vagues de migrants ne feraient que fuir ces lieux de meurtre et de misère. C'est à la fois plus complexe et plus dérangeant, et la fin du texte de Jerry qui montre un grand angélisme sur l'unité internationale du prolétariat, reste encore la prière sacerdotale des diverses minorités révolutionnaire (ou pas) pour s'éviter de creuser les contradictions nombreuses à notre époque qui ne donnent raison ni à Marx ni à Huntington, mais en partie à chacun. L'immigration de masse est désormais synonyme d'implosion du capitalisme. Elle est aussi le socle sur lequel s'appuie le nouvel antiracisme « racialisé » et indigeste pour prolonger cette morale anti-blanc que Jerry dénonçait déjà, comme suppléante à une réelle lutte de classe politique, ne fusionnant pas les classes dans une éthique néo-chrétienne et dissolvante.

Même si je ne suis pas d'accord avec toutes les naïvetés de Jerry – et il n'est plus de ce monde pour prendre connaissance de toutes les dérives et vilenies de la classe dominante – je persiste à considérer son texte comme de grande qualité, en particulier parce qu'il révèle que la question de l'immigration n'a pas toujours été un boulevard pour le mouvement ouvrier, et que les exhortations simplistes à l'antiracisme tournent non seulement le dos à l'avenir mais sont pain béni pour la bourgeoisie.

Il n'a pas eu le temps de traiter de la question de la progression de l'islam qui, malheureusement est devenu un problème culturel envahissant qui vient troubler le mode de vie, certes occidental mais laïc en son cœur et sur le lieu de boulot. La moitié des jeunes lycéens en France seraient pour le port du voile, ce qui est effarant lorsque l'on sait que c'est plutôt par peur, et qu'ils ont peur de critiquer l'islam parce que, parmi eux, des élèves arabes leur assurent que c'est blasphématoire. Comme c'est blasphématoire de critiquer le capitalisme... Religion politique l'islam sert à justifier n'importe quel coup de couteau au sortir des écoles et à menacer les enseignants. Qui peut nier que l'immigration sert à « importer » un peu plus le désir d'islam ? Non pas de changer la société comme finissaient par le désir les millions de migrants du temps passé, mais de faire carrière dans une société « antiraciste », avec une Assa Traoré qui se prend pour Angela Davis, sans jamais couper sa crinière pour se faire voir, et en déchaînant la haine contre les « blancs » pas contre le capitalisme. L'obscurantisme au Moyen Age c'est l'imaginaire présence de dieu dans tous les moments de la vie quotidienne et privée, aux champs, comme à la veillée, dieu était sur ton dos pour surveiller ou combattre tes péchés. L'islam renoue avec cette superstition qui a tant servi aux rois et aux esclavagistes, c'est pourquoi l'antiracisme et la justice bourgeoise sont ses deux principales armes. Et le terrorisme divin le garde-chiourme. Une guerre de civilisation donc qui n'est pas reconnue et dont personne n'ose imaginer l'aboutissement. Huntington et Jerry ne sont en tout cas plus là pour nous dire leur avis2.

Notes de la présentation:

  1. Jerry et sa compagne chez moi

    1 Revue Internationale du CCI n° 140 - 1er trimestre 2010 L'immigration et le mouvement ouvrier. Pour lire l'article entièrement c'est ici : L'immigration et le mouvement ouvrier | Courant Communiste Internationa

2 Jerry vivant y perdrait son latin, lui qui croyait encore dans les années 1980 aux vertus d'un enseignement « démocratique », comme il le déclarait sur le web sous un commentaire journalistique  « Jerry Bornstein, bibliothécaire en chef adjoint à la bibliothèque Newman, raconte ses histoires en aidant les clients à trouver de l’information dans la bibliothèque. « [...] aider les élèves à apprendre à trouver de l’information, à évaluer l’information et à utiliser l’information est important non seulement pour les aider à réussir à l’école, à se préparer à leur future carrière, mais aussi pour la société. Toute la notion de société démocratique repose sur l’idée d’une citoyenneté informée", a déclaré le professeur Bornstein ». L'éduque naze en France n'est même pas fichue de défendre ses enseignants agressés, leur interdit de porter plainte afin de ne pas favoriser... le racisme. Les élites de la gauche caviar et le show bisnesse sont intégralement « antiracistes ». Le portable est roi. Plus rien n'est à respecter... sauf l'islam.

               *************************************************


(…) Aux Etats-Unis, la décadence s’est accompagnée d’un changement abrupt : d’une politique de large ouverture à l’immigration (sauf en ce qui concerne les restrictions de longue date envers les Asiatiques) à des politiques gouvernementales d’immigration extrêmement restrictives. Avec le changement de période économique, il y eut globalement moins besoin d’un afflux continuel et massif de force de travail. Mais ce ne fut pas la seule raison d’une immigration plus contrôlée, des facteurs racistes et « anti-communistes » intervenant également. Le National Origins Act, loi adoptée en 1924, limita le nombre d’émigrants venant d’Europe à 150 000 personnes par an et fixa le quota pour chaque pays sur la base de la composition ethnique de la population américaine en 1890 – avant la vague massive d’émigration en provenance d’Europe de l’Est et du Sud. Les ouvriers immigrés d’Europe de l’Est étaient en partie visés sur la base d’un racisme éhonté afin de ralentir l’augmentation d’éléments "indésirables" comme les Italiens, les Grecs, les Européens de l’Est et les Juifs. Pendant la période de "Peur rouge" aux Etats-Unis qui a suivi la Révolution russe, les ouvriers immigrés d’Europe de l’Est étaient considérés comme incluant probablement un nombre disproportionné de "Bolcheviks" et ceux d’Europe du Sud, d’anarchistes. En plus de restreindre le flot des immigrés, la loi de 1924 créa, pour la première fois aux Etats-Unis, le concept d’ouvrier étranger non immigrant - qui pouvait venir aux Etats-Unis mais n’avait pas le droit d’y rester.

En 1950, le McCarran-Walter Act fut promulgué. Très influencé par le McCarthysme et l’hystérie anti-communiste de la Guerre froide, cette loi imposait de nouvelles limites à l’immigration sous couvert de lutte contre l’impérialisme russe. A la fin des années 1960, avec le début de la crise ouverte du capitalisme mondial, l’immigration américaine se libéralisa, augmentant le flot d’immigrés vers les Etats-Unis, qui venaient non seulement d’Europe, mais aussi d’Asie et d’Amérique latine, reflétant en partie le désir du capitalisme américain d’égaler le succès des puissances européennes en drainant leurs anciens pays coloniaux de travailleurs intellectuels qualifiés et talentueux, comme les scientifiques, les docteurs en médecine, les infirmiers et d’autres professions – ce qu’on appelle "la fuite des cerveaux" des pays sous-développés, et pour fournir des ouvriers agricoles peu payés. La conséquence inattendue des mesures de libéralisation fut l’augmentation spectaculaire de l’immigration, tant légale qu’illégale, en particulier en provenance d’Amérique latine.

En 1986, la politique américaine anti-immigration fut mise à jour avec la promulgation du Simpson-Rodino Immigration and naturalization Control Reform Act qui traitait de l’afflux d’immigrés illégaux venant d’Amérique latine et imposait, pour la première fois dans l’histoire de l’Amérique, des sanctions (amendes et même emprisonnement) contre les employeurs qui embauchaient en connaissance de cause des ouvriers sans papiers. L’afflux d’immigrés illégaux s’était intensifié avec l’effondrement économique des pays du Tiers-Monde pendant les années 1970, et avait déclenché une vague d'émigration des masses appauvries fuyant le dénuement au Mexique, à Haïti et au Salvador ravagé par la guerre. L'énormité de cette vague hors de contrôle est reflétée par le nombre record de 1,6 million d'arrestations d’immigrés clandestins en 1986 par la police américaine de l’immigration.

Au niveau des campagnes idéologiques, l’utilisation de la stratégie "diviser pour régner" face à l’immigration, déjà utilisée comme outil tactique contre le prolétariat pendant l’ascendance du capitalisme, a atteint de nouveaux sommets pendant la décadence. Les immigrés sont accusés d'envahir les métropoles, de faire baisser les salaires et de les dévaloriser, d’être la cause de l’épidémie de criminalité et de "pollution" culturelle, de remplir les écoles, d'alourdir les programmes sociaux – bref de tous les problèmes sociaux imaginables. Cette tactique ne se limite pas aux Etats-Unis mais est également utilisée en France, en Allemagne et dans toute l’Europe où les immigrés d’Europe de l'Est servent de boucs-émissaires pour les calamités sociales dues à la crise et au capitalisme en décomposition, dans des campagnes idéologiques remarquablement similaires, démontrant ainsi que l'immigration de masse est une manifestation de la crise économique globale et de la décomposition sociale qui s'aggravent dans les pays moins développés. Tout ceci a pour but de créer des obstacles et de bloquer le développement de la conscience de classe dans la classe ouvrière, d'essayer d’embobiner les ouvriers pour qu’ils ne comprennent pas que c’est le capitalisme qui crée les guerres, la crise économique et tous les problèmes sociaux caractéristiques de sa décomposition sociale.

L'impact social de l'aggravation de la décomposition et des crises qui vont avec ainsi que le développement de la crise écologique amèneront sans aucun doute des millions de réfugiés vers les pays développés dans les années à venir. Si ces mouvements massifs et soudains de populations sont traités autrement que l’immigration de routine, ils le sont toujours d’une façon qui reflète l’inhumanité fondamentale de la société capitaliste. Les réfugiés sont souvent parqués dans des camps, séparés de la société qui les entoure et seulement relâchés et intégrés lentement, parfois après de nombreuses années ; ils sont plus traités comme des prisonniers et des indésirables que comme des membres de la communauté humaine. Une telle attitude est en totale opposition avec la solidarité internationaliste qui constitue clairement la perspective prolétarienne.


 La position historique du mouvement ouvrier sur l'immigration

Confronté à l’existence de différences ethniques, de race et de langue chez les ouvriers, historiquement, le mouvement ouvrier a été guidé par le principe : "les ouvriers n’ont pas de patrie", un principe qui a influencé à la fois la vie interne du mouvement ouvrier révolutionnaire et l'intervention de ce mouvement dans la lutte de classe. Tout compromis envers ce principe représente une capitulation envers l’idéologie bourgeoise.

Ainsi, par exemple, en 1847, les membres allemands de la Ligue des Communistes exilés à Londres, bien que préoccupés au premier chef par la propagande envers les ouvriers allemands, ont adhéré à la vision internationaliste et ont "maintenu des relations étroites avec les réfugiés politiques de toutes sortes de pays.5 A Bruxelles, la Ligue a "organisé un banquet internationaliste pour démontrer les sentiments fraternels que les ouvriers avaient pour les ouvriers des autres pays... Cent vingt ouvriers participèrent à ce banquet dont des Belges, des Allemands, des Suisses, des Français, des Polonais, des Italiens et un Russe". 6 Vingt ans plus tard, la même préoccupation a poussé la Première Internationale à intervenir dans les grèves avec deux objectifs centraux : empêcher la bourgeoisie de faire venir des briseurs de grève de l'étranger et apporter un soutien direct aux grévistes comme elle le fit envers les fabricants de tamis, les tailleurs et les vanniers à Londres et envers les fondeurs de bronze à Paris. 7 Lorsque la crise économique de 1866 provoqua une vague de grèves à travers toute l'Europe, le Conseil général de l'Internationale "soutint les ouvriers par ses conseils et son assistance et mobilisa la solidarité internationale du prolétariat en leur faveur. De cette façon, l'Internationale priva la classe capitaliste d'une arme très efficace et les patrons ne purent plus freiner la combativité de leurs ouvriers en important une main d'œuvre étrangère bon marché... Là où elle avait de l'influence, elle cherchait à convaincre les ouvriers que c'était dans leur intérêt de soutenir les luttes salariales de leurs camarades étrangers." 8 De même, en 1871, lorsque le mouvement pour la journée de 9 heures se développa en Grande-Bretagne, organisé par la Nine Hours League et non par les syndicats qui restèrent en dehors de la lutte, la Première Internationale lui apporta son soutien en envoyant des représentants en Belgique et au Danemark pour "empêcher les intermédiaires des patrons de recruter des briseurs de grève dans ces pays, ce qu'ils réussirent avec beaucoup de succès.9

L'exception la plus marquante à cette position internationaliste eut lieu aux Etats-Unis en 1870-71 où la section américaine de l'Internationale s'opposa à l'immigration d'ouvriers chinois aux Etats-Unis parce que les capitalistes les utilisaient pour faire baisser les salaires des ouvriers blancs. Un délégué de Californie se plaignit du fait que "les Chinois ont fait perdre des milliers d'emplois aux hommes, femmes et enfants blancs". Cette position exprimait une interprétation erronée de la critique portée par Marx au despotisme asiatique en tant que mode de production anachronique dont la domination en Asie devait être renversée pour que le continent asiatique s'intègre dans les rapports de production modernes et pour que se constitue un prolétariat moderne en Asie. Le fait que les travailleurs asiatiques ne soient pas encore prolétarisés et soient donc susceptibles d'être manipulés et surexploités par la bourgeoisie, n'a malheureusement pas constitué une impulsion pour étendre la solidarité à cette main d'œuvre et pour l'intégrer dans la classe ouvrière américaine dans son ensemble, mais a servi à donner une explication rationnelle à l'exclusion raciste.

Quoi qu'il en soit, la lutte pour l'unité de la classe ouvrière internationale se poursuivit dans la Deuxième Internationale. Il y a un peu plus de cent ans, au Congrès de Stuttgart de 1907, l'Internationale rejeta massivement une tentative opportuniste proposant de soutenir la restriction par les gouvernements bourgeois de l'immigration chinoise et japonaise. L'opposition fut si grande que les opportunistes furent en fait contraints de retirer leur résolution. A la place, le Congrès adopta une position anti-exclusion pour le mouvement ouvrier dans tous les pays. Dans le Rapport qu'il fait de ce Congrès, Lénine écrivit : "Sur cette question [de l'immigration] également se fit jour en commission une tentative de soutenir d'étroites conceptions de corporation, d'interdire l'immigration d'ouvriers en provenance des pays arriérés (celle des coolies venus de Chine, etc.). C'est là le reflet de l'esprit "aristocratique" que l'on trouve chez les prolétaires de certains pays "civilisés" qui tirent certains avantages de leur situation privilégiée et qui sont pour cela enclins à oublier les impératifs de la solidarité de classe internationale. Mais au Congrès proprement dit, il ne se trouva pas d'apologistes de cette étroitesse petite-bourgeoise de corporation, et la résolution répond pleinement aux exigences de la social-démocratie révolutionnaire.10

Aux Etats-Unis, lors des Congrès du Parti socialiste, en 1908, 1910 et 1912, les opportunistes cherchèrent à présenter des résolutions permettant d’échapper à la décision du Congrès de Stuttgart et exprimèrent leur soutien à l'opposition de l'AFL (American Federation of Labor) à l’immigration. Mais ils furent battus à chaque fois par des camarades qui défendaient la solidarité internationale de tous les ouvriers. Un délégué admonesta les opportunistes en disant que pour la classe ouvrière "il n’y a pas d’étrangers". D’autres insistèrent sur le fait que le mouvement ouvrier n’a pas à se joindre aux capitalistes contre des groupes d'ouvriers. En 1915, dans une lettre à la Socialist Propaganda League (le précurseur de l'aile gauche du Parti socialiste qui allait fonder, plus tard, le Communist Party et le Communist Labor Party aux Etats-Unis), Lénine écrivait : "Dans notre lutte pour le véritable internationalisme et contre le "jingo-socialisme", notre presse dénonce constamment les chefs opportunistes du S.P. d'Amérique, qui sont partisans de limiter l'immigration des ouvriers chinois et japonais (surtout depuis le congrès de Stuttgart de 1907, et à l'encontre de ses décisions). Nous pensons qu'on ne peut pas, à la fois, être internationaliste et se prononcer en faveur de telles restrictions.11

Historiquement, les immigrés ont toujours joué un rôle important dans le mouvement ouvrier aux Etats-Unis. Les premiers marxistes révolutionnaires émigrèrent aux Etats-Unis après l’échec de la révolution de 1848 en Allemagne et établirent des liens vitaux avec le centre de la Première Internationale en Europe. Engels introduisit certaines conceptions problématiques dans le mouvement socialiste aux Etats-Unis, concernant les immigrés ; certains aspects étaient justes, mais d’autres étaient erronés et eurent finalement un impact négatif sur les activités organisationnelles du mouvement révolutionnaire américain. Friedrich Engels était préoccupé de la lenteur avec laquelle le mouvement ouvrier commençait à se développer aux Etats-Unis. Il pensait que cela venait de certaines spécificités de la situation en Amérique, notamment de l'absence de tradition féodale avec son fort système de classes, et de l’existence de la Frontière qui servait de soupape de sécurité à la bourgeoisie et permettait aux ouvriers mécontents de fuir leur existence de prolétaires pour devenir fermiers ou colons à l’Ouest. Un autre aspect était le gouffre qui séparait les ouvriers natifs des Etats-Unis et les ouvriers immigrés sur le plan des possibilités économiques ainsi que l’incapacité des ouvriers immigrés de communiquer avec les ouvriers du pays. Par exemple, pour critiquer les immigrés socialistes allemands de ne pas apprendre l’anglais, Engels écrivit : "Ils devront retirer tous les vestiges de leur costume d’étranger. Ils doivent devenir complètement des Américains. Ils ne peuvent attendre que les Américains viennent vers eux ; ce sont eux, la minorité et les immigrés, qui doivent aller vers les Américains qui constituent la vaste majorité de la population et sont nés là. Pour faire cela, ils doivent commencer par apprendre l’anglais." 12 Il est vrai qu’il existait chez les révolutionnaires immigrés allemands dans les années 1880 une tendance à se limiter au travail théorique et à laisser de côté le travail envers les masses des ouvriers du pays, ceux de langue anglaise, ce qui suscita les commentaires d’Engels. Il est également vrai que le mouvement révolutionnaire mené par les immigrants devait s’ouvrir aux ouvriers américains parlant anglais, mais l’insistance sur l’américanisation du mouvement qui était implicite dans les remarques d’Engels s’avéra désastreuse pour le mouvement ouvrier car elle eut pour conséquence de laisser les ouvriers les plus formés et expérimentés dans des rôles secondaires et d'en remettre la direction entre les mains de militants peu formés, dont la qualité première était d’être nés dans le pays et de parler anglais. Après la Révolution russe, l’Internationale communiste poursuivit la même politique et ses conséquences furent encore plus désastreuses pour le jeune Parti communiste. L’insistance de Moscou pour que les militants nés aux Etats-Unis soient nommés à la direction catapulta les opportunistes et les carriéristes comme William Z. Foster à des postes clé, rejeta les révolutionnaires d’Europe de l’Est qui avaient des penchants pour le communisme de gauche à la périphérie du Parti et accéléra le triomphe du stalinisme dans le Parti aux Etats-Unis.

De même, une autre remarque d’Engels était aussi problématique: "Il me semble que le grand obstacle aux Etats-Unis réside dans la position exceptionnelle des ouvriers du pays… (La classe ouvrière du pays) a développé et s’est aussi, dans une grande mesure, organisée elle-même en syndicats. Mais elle garde toujours une attitude aristocratique et quand c’est possible, laisse les emplois ordinaires et mal payés aux immigrants dont seulement une petite partie adhère aux syndicats aristocratiques." 13. Même si elle (la remarque d'Engels) décrivait de façon tout à fait juste la façon dont les ouvriers du pays et les immigrés étaient effectivement divisés entre eux, elle sous-entendait de façon erronée que c’étaient les ouvriers américains et pas la bourgeoisie qui étaient responsables du gouffre entre les différentes parties de la classe ouvrière. Alors que ces commentaires parlaient des divisions dans la classe ouvrière immigrée blanche, les nouveaux gauchistes les interprétèrent, au cours des années 1960, dans le sens de donner une base à la "théorie" du "privilège de la peau blanche". 14


De toutes façons, l’histoire même de la lutte de classe aux Etats-Unis a réfuté la vision d’Engels selon laquelle l’américanisation des immigrés constituait une pré-condition à la constitution d’un mouvement socialiste fort aux Etats-Unis. La solidarité et l’unité de classe au delà des aspects ethniques et linguistiques furent une caractéristique centrale du mouvement ouvrier au tournant du 20e siècle. Les partis socialistes américains avaient une presse de langue étrangère et publiaient des dizaines de journaux, quotidiens et hebdomadaires, en plusieurs langues. En 1912, le Socialist Party publiait aux Etats-Unis 5 quotidiens en anglais et 8 dans d’autres langues, 262 hebdomadaires en anglais et 36 dans d’autres langues, 10 mensuels d’actualité en anglais et 2 dans d’autres langues, et ceci n’inclut pas les publications du Socialist Labor Party. A l'intérieur du Socialist Party, il existait 31 fédérations de langue étrangère : arménienne, bohémienne, bulgare, croate, tchèque, danoise, estonienne, finnoise, française, allemande, grecque, hispanique, hongroise, irlandaise, italienne, japonaise, juive, lettonne, lithuanienne, norvégienne, polonaise, roumaine, russe, scandinave, serbe, slovaque, slovène, slave du sud, espagnole, suédoise, ukrainienne, yougoslave. Ces fédérations constituaient la majorité de l’organisation. La majorité des membres du Communist Party et du Communist Labor Party, fondés en 1919, étaient des immigrés. De même le développement des Industrial Workers of the World (IWW) dans la période qui a précédé la Première Guerre mondiale provenait essentiellement de l’adhésion des immigrés, et même les IWW à l’Ouest qui comptaient beaucoup d’Américains "de naissance", comportaient des milliers de Slaves, de Chicanos et de Scandinaves dans leurs rangs.

La lutte la plus fameuse des IWW, la grève dans le textile à Lawrence en 1912, montra la capacité de solidarité entre les ouvriers immigrés et non immigrés. Lawrence était une ville industrielle du Massachusetts où les conditions de travail étaient déplorables. La moitié des ouvriers étaient des adolescentes entre 14 et 18 ans. Les ouvriers qualifiés étaient en général des gens qui parlaient anglais de descendance anglaise, irlandaise ou allemande. Les ouvriers non qualifiés étaient des Canadiens français, des Italiens, des Slaves, des Hongrois, des Portugais, des Syriens et des Polonais. Une baisse des salaires dans l’une des usines suscita une grève chez les femmes tisserandes polonaises qui s’étendit rapidement à 20 000 ouvriers. Un comité de grève organisé avec les IWW comprenait deux représentants de chaque groupe ethnique et réclamait 15 % d’augmentation de salaire et pas de représailles contre les grévistes. Les réunions pendant la grève étaient traduites en vingt-cinq langues. Lorsque les autorités répondirent par la répression violente, le comité de grève lança une campagne en envoyant plusieurs centaines d’enfants de grévistes chez des sympathisants de la classe à New York. Quand le second convoi de 100 enfants partit pour se rendre chez des sympathisants dans le New Jersey, les autorités s’en prirent aux mères et aux enfants, les arrêtèrent et les molestèrent devant la presse nationale ; cela eut pour résultat un déploiement national de solidarité. Les IWW utilisèrent la même tactique, lors d’une grève dans le secteur de la soie à Paterson, dans le New Jersey, en 1913, en envoyant les enfants d’ouvriers immigrés grévistes chez des "mères de grèves" dans d'autres villes ; à cette occasion encore, les ouvriers démontrèrent leur solidarité de classe par delà les barrières ethniques.

Au cours de la guerre, le rôle des émigrés et immigrants de l’aile gauche du mouvement socialiste fut particulièrement important. Par exemple, Trotsky participa à une réunion, le 14 janvier 1917 à Brooklyn, chez Ludwig Lore, immigrant d’Allemagne, pour planifier un "programme d’action" des forces de gauche du mouvement socialiste américain ; il venait d’arriver la veille à New York ; participèrent aussi Boukharine qui résidait déjà aux Etats-Unis et travaillait comme éditeur de Novy Mir, l’organe de la Fédération socialiste de Russie ; plusieurs autres immigrés russes ; S.J. Rutgers, révolutionnaire hollandais, compagnon de lutte de Pannekoek ; et Sen Katayama, émigré japonais. Selon des témoins visuels, les Russes dominèrent la discussion ; Boukharine défendait la scission immédiate de la gauche avec le Socialist Party, et Trotsky que la gauche devait rester dans le Parti pour le moment, mais devait développer sa critique en publiant tous les quinze jours une publication indépendante ; c’est cette dernière position qui fut adoptée par la réunion. S’il n’était pas rentré en Russie après la révolution de février, Trotsky aurait probablement été à la tête de l’aile gauche du mouvement américain. 15 La coexistence de plusieurs langues ne constituait pas un obstacle au mouvement ; au contraire, c’était un reflet de sa force. Lors d’une manifestation massive en 1917, Trotsky s’adressa à la foule en russe et d’autres en allemand, finnois, anglais, letton, yiddish et lithuanien. 16


 La théorisation bourgeoise de l’idéologie anti-immigrés


Les idéologues bourgeois défendent l’idée que les caractéristiques de l’émigration massive actuelle vers l’Europe et les Etats-Unis sont totalement différentes de celles de l'émigration dans des périodes précédentes de l’histoire. Il y a derrière cela l’idée que, aujourd'hui, les immigrés affaiblissent, détruisent même les sociétés qui les accueillent, refusent de s’intégrer dans leur nouvelle société et en rejettent les institutions politiques et la culture. En Europe, le livre de Walter Laqueur, The Last Days of Europe: Epitaph for an Old Continent, publié en 2007, défend l’idée que l’immigration musulmane est responsable du déclin européen.

Le professeur de sciences politiques bourgeois, Samuel P. Huntington de l’Université de Harvard, dans son livre publié en 2004, Who Are We: The Challenges to America's National Identity défend le point de vue que les immigrés d’Amérique latine, les Mexicains en particulier, qui sont arrivés aux Etats-Unis au cours des trois dernières décennies parleront probablement moins l’anglais que les précédentes générations d’immigrés venant d’Europe parce qu’ils parlent tous la même langue, qu’ils sont concentrés dans les mêmes régions et sont confinés dans des enclaves où l’on parle espagnol, qu’ils sont moins intéressés à s’assimiler d’un point de vue linguistique et culturel et sont encouragés à ne pas apprendre l’anglais par les gauchistes qui fomentent des politiques identitaires. Huntington déclare en plus que la "bifurcation", la division de la société américaine selon des lignes de division raciale noirs/blancs qui a existé pendant des générations, est aujourd’hui menacée d’être déplacée/remplacée par une "bifurcation" culturelle entre les immigrés de langue espagnole et les américains de souche qui parlent anglais, ce qui met en jeu l’identité et la culture nationales américaines.

Laqueur comme Huntington s'enorgueillissent de leur éminente carrière d'idéologues de la Guerre froide au service de la bourgeoisie. Laqueur est un érudit juif conservateur, survivant de l’Holocauste, farouchement pro-sioniste, anti-arabe, et consultant du Centre d’Etudes internationales et stratégiques (CSIS) de Washington qui a servi de "groupe de réflexion" pendant la Guerre froide en étroit lien avec le Pentagone à partir de 1962. L'ancien Secrétaire d'Etat de Bush à la Défense, Rumsfeld, a régulièrement consulté le CSIS. Huntington, professeur de sciences politiques à Harvard, a été conseiller de Lyndon Johnson pendant la guerre du Vietnam et, en 1968, a recommandé une politique de grand bombardement des campagnes vietnamiennes afin de saper le soutien des paysans au Viêt-Cong et les forcer à aller dans les villes. Plus tard, il a travaillé avec la Commission trilatérale dans les années 1970, est l’auteur du rapport sur la Governibility of Democracies (La crise de la démocratie : Rapport sur La gouvernabilité des démocraties à la Commission trilatérale) en 1976. A la fin des années 1970, sous l’administration Carter, il a servi comme coordonnateur politique du Conseil national de Sécurité. En 1993, il a écrit un article dans Foreign Affairs qui est devenu un livre par la suite, intitulé Le choc des civilisations (The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order), dans lequel il développe la thèse selon laquelle, après l’effondrement de l’URSS, ce serait la culture et non plus l’idéologie qui deviendrait la base la plus importante des conflits dans le monde. Il prévoyait qu’un choc de civilisations imminent entre l’Islam et l’Occident constituerait le conflit international central dans le futur. Bien que le point de vue de Huntington sur l’immigration en 2004 ait été en grande partie écarté par les intellectuels spécialisés dans l’étude des populations et les questions de l’immigration et de l’assimilation, ses vues ont été largement répandues par les médias et les experts en politique autour de Washington.

Les protestations d'Huntington sur le fait que les immigrés de langue étrangère refuseraient d’apprendre l’anglais, résisteraient à l’assimilation et contribueraient à la pollution culturelle, n’ont rien de nouveau aux Etats-Unis. A la fin des années 1700, Benjamin Franklin avait peur que la Pennsylvanie ne soit submergée par la "nuée" des immigrés d’Allemagne. "Pourquoi la Pennsylvanie", demandait Franklin, "fondée par les Anglais, devrait-elle devenir une colonie d’étrangers qui seront bientôt si nombreux qu’ils nous germaniseront plutôt que nous les anglicisions ?". En 1896, le président Francis Walker de l’Institut de Technologie du Massachusetts (MIT), économiste influent, mettait en garde contre le fait que la citoyenneté américaine pourrait être dégradée par "l’accès tumultueux de multitudes de paysans ignorants et brutalisés des pays d’Europe de l’Est et du Sud". Le président Théodore Roosevelt était si contrarié par l’afflux d’immigrés de langue étrangère qu’il proposa : "Il faut exiger de tous les immigrés qui viennent ici qu'ils apprennent l’anglais dans les cinq ans ou qu'ils quittent le pays". L’historien de Harvard, Arthur Schlesinger Senior, a déploré de la même façon "l’infériorité" sociale, culturelle et intellectuelle des immigrés d’Europe du Sud et de l’Est. Toutes ces plaintes et ces peurs d’hier sont remarquablement similaires à celles de Huntington aujourd’hui.

La réalité historique n'a jamais donné raison à ces peurs xénophobes. Même s’il a toujours existé, dans chaque groupe d’immigrés, une certaine partie qui cherchait à apprendre l’anglais à tout prix, à s’assimiler rapidement et à réussir économiquement, habituellement, l’assimilation s'est développée de façon graduelle – en général sur une période de trois générations. Les immigrants adultes conservaient en général leur langue maternelle et leurs traditions culturelles aux Etats-Unis. Ils vivaient dans des quartiers d’immigrés où ils parlaient leur langue dans la communauté, dans les magasins, dans les réunions religieuses, etc. Ils lisaient des livres et des journaux dans leur langue natale. Leurs enfants, immigrés quand ils étaient très jeunes ou nés aux Etats-Unis, étaient en général bilingues. Ils apprenaient l’anglais à l’école et, au 20e siècle, étaient entourés par l’anglais dans la culture de masse, mais parlaient aussi la langue de leurs parents à la maison et se mariaient en général au sein de leur communauté ethnique. A la troisième génération, les petits-enfants des immigrés perdaient en général l’habitude de parler la langue de leurs grands parents et tendaient à ne parler que l’anglais. Leur assimilation culturelle était marquée par une tendance croissante à se marier en dehors de la communauté ethnique d’origine. Malgré l'importance de l'immigration hispanique au cours des dernières années, les mêmes tendances à l'assimilation semblent perdurer de la même façon dans la période actuelle aux Etats-Unis, selon de récentes études du Pew Hispanic Center et de l'Université de Princeton. 17

Cependant, même si la vague actuelle d’immigration était qualitativement différente des précédentes, quelle importance cela aurait-il ? Si les ouvriers n’ont pas de patrie, pourquoi serions-nous concernés par la question de l’assimilation ? Engels a défendu l'américanisation dans les années 1880 non comme une fin en soi, comme une sorte de principe intemporel du mouvement ouvrier, mais comme un moyen de construire un mouvement socialiste de masse. Mais, comme nous l’avons vu, l'idée que l’américanisation constituerait une pré-condition nécessaire pour développer l’unité de la classe ouvrière a été réfutée par la pratique du mouvement ouvrier lui-même au début du 20e siècle, qui a démontré, sans équivoque possible, que le mouvement ouvrier peut embrasser la diversité et le caractère international du prolétariat et construire un mouvement uni contre la classe dominante.

Alors que les récentes émeutes dans les bidonvilles d’Afrique du Sud constituent un signal d’alerte par rapport au fait que les campagnes anti-immigrés de la bourgeoisie mènent à la barbarie dans la vie sociale, il est évident que la propagande capitaliste exagère la colère anti-immigrés dans la classe ouvrière des métropoles. Aux Etats-unis par exemple, malgré les grands efforts des médias bourgeois et la propagande d'extrême-droite pour attiser la haine contre les immigrés sur les questions de langue et de culture, l’attitude dominante dans la population en général, y compris chez les ouvriers, est de considérer que les immigrés sont des travailleurs qui cherchent à gagner leur vie pour soutenir leurs familles, qu’ils font un travail trop pénible et trop mal payé pour les ouvriers "du pays" et qu’il serait insensé de les renvoyer. 18 Dans la lutte de classe elle-même, il y a de plus en plus de manifestations de solidarité entre ouvriers immigrés et ouvriers "de souche", qui rappellent l'unité internationaliste à Lawrence en 1912. Par exemple, il y a eu les luttes de 2008 comme le soulèvement en Grèce où les ouvriers immigrés ont rejoint la lutte, ou la grève de la raffinerie de Lindsey en Grande-Bretagne en 2009 où les immigrés ont clairement exprimé leur solidarité, ou encore, aux Etats-Unis, lors de l'occupation par les ouvriers immigrés hispaniques de l'usine Window and Door Republic devant laquelle les ouvriers "natifs" se sont rassemblés pour montrer leur soutien en apportant notamment de quoi manger.

 L'intervention des révolutionnaires sur la question de l'immigration

D’après ce que rapportent les médias, 80 % des Britanniques pensent que le Royaume Uni fait face à une crise de population du fait de l’immigration ; plus de 50 % ont peur que la culture britannique ne disparaisse ; 60 % que la Grande-Bretagne est plus dangereuse du fait de l’immigration ; et 85 % veulent que l’on diminue ou mette un terme à l’immigration. 19 Le fait qu’il existe une réceptivité à la peur irrationnelle exprimée dans le racisme et la xénophobie propagée par l'idéologie bourgeoise chez certains éléments de la classe ouvrière ne nous surprend pas dans la mesure où l'idéologie de la classe dominante, dans une société de classe, exerce une immense influence sur la classe ouvrière jusqu'à ce que se développe une situation ouvertement révolutionnaire. Cependant, quel que soit le succès de l'intrusion idéologique de la bourgeoisie dans la classe ouvrière, pour le mouvement révolutionnaire, le principe selon lequel la classe ouvrière mondiale est une unité, les ouvriers n’ont pas de patrie, est un principe de base de la solidarité prolétarienne internationale et de la conscience de la classe ouvrière. Tout ce qui insiste sur les particularismes nationaux, aggrave, manipule ou contribue à la "désunion" de la classe ouvrière est contraire à la nature internationaliste du prolétariat comme classe, et est une manifestation de l’idéologie bourgeoise que les révolutionnaires combattent. Notre responsabilité est de défendre la vérité historique : les ouvriers n’ont pas de patrie.

Quoi qu’il en soit, comme d’habitude, les accusations de l’idéologie bourgeoise contre les immigrés sont plus un mythe qu’une réalité. Il y a bien plus de probabilités que les immigrés soient victimes de criminels qu'ils ne soient des criminels eux-mêmes. De façon générale, les immigrés sont honnêtes, des ouvriers qui travaillent dur, surexploités au-delà de toute limite, pour gagner de quoi vivre et envoyer de l’argent à leur famille restée "au pays". Ils sont souvent floués par des patrons peu scrupuleux qui les paient moins que le salaire minimum et refusent de payer leurs heures supplémentaires, par des propriétaires tout aussi peu scrupuleux qui leur font payer des loyers exorbitants pour de vrais taudis, et par toutes sortes de voleurs et d’agresseurs – qui tous comptent sur la peur des immigrés envers les autorités qui les empêche de porter plainte. Les statistiques montrent que la criminalité a tendance à augmenter chez les seconde et troisième générations dans les familles d’immigrés ; pas parce qu’ils proviennent de l’immigration mais du fait de leur pauvreté continuellement oppressante, de la discrimination et du manque de perspectives en tant que pauvres.20

Il est essentiel d’être clair sur la différence existant aujourd’hui entre la position de la Gauche communiste et celle de tous les défenseurs d'une idéologie anti-raciste (y compris ceux qui se prétendent révolutionnaires). Malgré la dénonciation du caractère raciste de l'idéologie anti-immigrés, les actions qu'ils préconisent restent sur le même terrain. Au lieu de souligner l’unité fondamentale de la classe ouvrière, ils mettent en avant ses divisions. Dans une version mise à jour de la vieille théorie du "privilège de la peau blanche", on blâme, avec des arguments moralistes, les ouvriers qui se méfient des immigrés, et pas le capitalisme pour son racisme anti-immigrés ; et on poursuit même en glorifiant les ouvriers immigrés comme des héros plus purs que les ouvriers de souche. Les "anti-racistes" soutiennent les immigrés contre les non-immigrés au lieu de mettre en avant l’unité de la classe ouvrière. L’idéologie multiculturelle qu'ils propagent dévoie la conscience de classe des ouvriers sur le terrain de la "politique d’identité" pour laquelle c’est "l’identité" nationale, linguistique, ethnique qui est déterminante, et pas l’appartenance à la même classe. Cette idéologie empoisonnée dit que les ouvriers mexicains ont plus en commun avec les éléments mexicains bourgeois qu’avec les autres ouvriers. Face au mécontentement des ouvriers immigrés confrontés aux persécutions qu’ils subissent, l'anti-racisme les enchaîne à l’Etat. La solution qui est proposée aux problèmes des immigrés est invariablement d’avoir recours à la légalité bourgeoise, que ce soit en recrutant les ouvriers pour les syndicats, ou pour la réforme de la loi sur l’immigration, ou en enrôlant les immigrés dans la politique électorale ou la reconnaissance formelle de "droits" légaux. Tout sauf la lutte de classe unie du prolétariat.

La dénonciation par la Gauche communiste de la xénophobie et du racisme contre les immigrés se distingue radicalement de cette idéologie anti-raciste. Notre position est en continuité directe avec celle qu’a défendue le mouvement révolutionnaire depuis la Ligue des communistes et le Manifeste communiste, la Première Internationale, la gauche de la Deuxième Internationale, les IWW et les Partis communistes à leurs débuts. Notre intervention insiste sur l’unité fondamentale du prolétariat, dénonce les tentatives de la bourgeoisie de diviser les ouvriers entre eux, s’oppose au légalisme bourgeois, aux politiques identitaires et à l’interclassisme. Par exemple, le CCI a défendu cette position internationaliste aux Etats-Unis en dénonçant la manipulation capitaliste visant à ce que les manifestations de 2006 (en faveur de la légalisation des immigrés) aient été composées principalement d’immigrés hispaniques. Comme nous l’avons écrit dans Internationalism 21, ces manifestations étaient "dans une grande mesure une manipulation bourgeoise", "totalement sur le terrain de la bourgeoisie qui a provoqué les manifestations, les a manipulées, contrôlées et ouvertement dirigées", et étaient infestées de nationalisme, "que ce soit le nationalisme latino qui à surgi au début des manifestations ou la ruée écœurante pour affirmer son récent américanisme " qui "avait pour but de court-circuiter totalement toute possibilité pour les immigrés et les ouvriers de souche américaine de reconnaître leur unité essentielle."

Par dessus tout, nous devons défendre l’unité internationale de la classe ouvrière. Comme internationalistes prolétariens, nous rejetons l’idéologie bourgeoise et ses constructions sur "la pollution culturelle", la "pollution linguistique", "l’identité nationale", "la méfiance envers les étrangers" ou "la défense de la communauté ou du quartier". Au contraire, notre intervention doit défendre les acquis historiques du mouvement ouvrier : les ouvriers n’ont pas de patrie ; la défense de la culture nationale, de la langue ou de l’identité n’est pas une tâche ni une préoccupation du prolétariat ; nous devons rejeter les tentatives de tous ceux qui cherchent à utiliser les conceptions bourgeoises pour exacerber les différences au sein de la classe ouvrière, pour saper son unité. Quelles que soient les intrusions d'une idéologie de classe étrangère qui ont pu historiquement avoir lieu, le fil rouge qui traverse toute l'histoire du mouvement ouvrier est la solidarité et l'unité de classe internationaliste. Le prolétariat vient de beaucoup de pays, parle beaucoup de langues mais est une seule classe mondiale dont la responsabilité historique est d'affronter le système d'exploitation et d'oppression capitaliste. Nous considérons la diversité ethnique, culturelle, linguistique de notre classe avant tout comme une force et nous soutenons la solidarité internationale prolétarienne face aux tentatives de nous diviser entre nous. Nous devons transformer le principe "les ouvriers n'ont pas de patrie" en une réalité vivante qui contient la possibilité de créer une communauté humaine authentique dans une société communiste. Toute autre perspective constitue un abandon du principe révolutionnaire.


Notes qui suivent le début du texte de Jerry:


6 Franz Mehring, Karl Marx, traduit de l'anglais par nous

7 GM Stekloff, History of the First International, Angleterre 1928, traduit de l'anglais par nous.

8 Franz Mehring, op.cit.

9 Ibid.

10 "Le Congrès socialiste internationale de Stuttgart", publié le 20 octobre 1907 dans le n°17 de Prolétari, Oeuvres complètes, Tome 13, p. 79, Editions sociales. Nous laissons de côté la discussion de la question de l' "aristocratie ouvrière", implicite dans le texte de Lénine.

11 Lettre au secrétaire de la SPL, 9 novembre 1915.

12 Lettre aux Américains, traduit de l'anglais par nous.

13 Lettre à Schlüter, op.cit

14 La "White Skin Privilege Theory" ou "théorie du privilège de la peau blanche" a été concoctée par les nouveaux gauchistes des années 1960 qui prétendaient que la classe dominante et la classe ouvrière blanche avaient un deal pour accorder aux ouvriers blancs un niveau de vie supérieur, aux dépens des ouvriers noirs qui subissaient le racisme et la discrimination.

15 Cf. Theodore Draper, The Roots of American Communism     


16 Ibid.

17 Voir "2003-2004 Pew hispanic Center.the Kaiser Family Foundation Survey of Latinos: Education" et Rambaut, reuben G., Massey, Douglas, S. and Bean, Frank D. "Linguistic Life Expectancies: Immigrant Language Retention in Southern California. Population and Development", 32 (3): 47-460, septembre 2006

18 "Problems and Priorities", PollingReport.com.

19 Sunday Express, 6 avril 2008

20 States News Service, Immigration Fact Check : Responding to Key Myths, 22 juin 2007.

21 Internationalism, n° 139, été 2006 : « Immigrant demonstrations : Yes to the unity with the working class ! No to the unity with the exploiters !”



Mort de Jean-Denis Martignon

(1949-2020)

éditeur de musique punk à New York

Le principal anarchiste PN au lycée Buffon

(années 1967-1968)