"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

mercredi 26 octobre 2016

NOUVELLES ESPAGNOLADES HONTEUSES



1

(Docteur Guillamon et Mister Rotman)

Certains historiens, en descendant de leur chaire académique feraient mieux d'y remonter pour ne pas se ridiculiser comme de vulgaires politiciens anarchistes ou staliniens. Agustin Guillamon publia naguère d'intéressants travaux sur la Gauche italienne (plus compilations que compréhension réelle) et de médiocres ouvrages sur la guerre d'Espagne, assez localistes et sentimentaux. Qui eût pu penser qu'il sombrerait dans l'ignominie concernant la prise de position de la Fraction politique communiste maximaliste la plus claire au moment de ce terrible « tumulte sanglant » où tant de prolétaires des deux camps furent massacrés inutilement dans un combat filandreux contre un fascisme version féodalo-ibérique, en réalité nœud gordiens
 d'enjeux impérialistes en vue de la délimitation des blocs dans la future guerre mondiale.
Monsieur Guillamon, de sa chaire descendu, se piqua soudain de politique rétroactive, tel un donneur de leçon minimaliste, bien au chaud derrière son clavier devant le portrait encadré de son grand-père anarchiste. Notre pisse-copie qui voudrait passer pour un spé de la « révolution espagnole », titra son lâche libelle « anti-Bilan » : « le défaitisme révolutionnaire »2. Parodiant l'exergue à la Bordiga voici la définition inventée par notre professeur en espagnolade :
« Hier
Le défaitisme est une tactique politique ayant pour objectif de propager le découragement dans son propre pays par des communiqués ou des idées pessimistes quant à l’issue d’une guerre ou de toute autre entreprise. Le défaitisme révolutionnaire est impulsé par quelques minorités dans un pays en guerre contre leur propre gouvernement, avec le but de favoriser le mouvement révolutionnaire. Il s’oppose résolument à l’union sacrée, c’est-à-dire, à l’unité nationale de toutes les classes avec le seul but d’obtenir la victoire de la "Nation" sur l’ennemi. Le défaitisme révolutionnaire rompt avec cette union sacrée entre classes et lutte contre sa propre bourgeoisie afin de parvenir à la défaite de sa propre nation. Il n’y a pas d’autre horizon que l’internationalisme, la paix et la révolution sociale ».
D'une part il n'existe aucune définition du défaitisme révolutionnaire claire, comme concept reconnu ou applicable en tout temps et tout lieu. Depuis 1968 la plupart des groupes gauchistes et maximalistes immatures ont bien sûr usé et abusé d'un concept qui tient plus de l'Arlésienne et qui figure au niveau des slogans platement radicaux comme « abolition du salariat », « destruction de l'Etat bourgeois », slogans qui, sans argumentation évitent de penser, ou même de prouver qu'il y a quelque chose de consistant derrière. La description de Guillamon est totalement fantaisiste, digne d'un potache encore lycéen à l'âge de la retraite ou d'un espion venu du froid. C'est une description complètement imbécile et irréfléchie. Il eût mieux valu que notre historien d'opérette consulte les débats dans le parti socialiste russe, examine les altermoiements de Lénine sur le sujet, ses doutes (il consulta largement, sachant que Rosa Luxemburg et Trotsky trouvaient bizarre et inopérant ce concept). Que ma bourgeoisie ou celle d'en face gagne la guerre n'a pas pour conséquence en soi l'apparition ou la victoire d'une révolution prolétarienne ! Le concept disparaît même des textes de l'IC, après avoir été remis en cause comme confus par Lénine lui-même. Il est rétabli ultérieurement comme moulin à vents par stalinistes et anarchistes. (Les lecteurs peuvent lire l'excellent article de Jean-P. Joubert3, pour appréhender la complexité du sujet et se rendre compte que dans la lutte du mouvement ouvrier contre la guerre les choses ne sont jamais simples.
Lorsque notre pote ibérique catalaniste s'engage ensuite à historiciser le concept, c'est le pur idéalisme de philosophe anarchiste qui suinte : les ouvriers vont spontanément « lutter contre la guerre au nom de l'internationalisme » ! Spontanément car ils se sont débarrassés d'une pichenette de leurs échecs sociaux avant guerre, de tout nationalisme de bifteck et des conditions opaques du déroulement de la guerre.
Il convient que le défaitisme n'a pas trop bien marché ni existé en France, voire ailleurs, mais, dans une logique infantile, il va faire porter la tunique d'âne à des minorités qui défendaient le concept plus dans le sens de faire tomber l'Etat bourgeois que de grenouiller avec de petites bandes d'agités idéalistes diffusant « communiqués ou idées pessimistes », imaginant un défaitisme permettant de rompre avec l'union sacrée, tel par exemple que celui de l'impérialisme russe appelant les prolétaires français ou anglais à contribuer (aussi avec des espions industriels) à faire chuter leurs propres nations … au profit de l'armée rouge ! Il ne m'étonne point qu'en cette année commémorative de la petite guerre impérialiste en Espagne, anarchistes et vieux staliniens soient à la pointe de l'exaltation d'une « guerre de classe » (nouvelle version PCF qui succède à la version guerre nationale antiF), et des remerciements conjoints pour l'envoi par le Kremlin de fusils rouillés de 14-18 en même temps que d'instructeurs tortionnaires et assassins d'anarchistes honnêtes et de poumistes « complices de Franco » ! Pour Guillamon, dans sa vision catalano-localiste le slogan « défaitiste » pour sa propre bourgeoisie signifiait dès lors.... : défaite du gouvernement bourgeois-républicain, donc (si vous m'avez suivi) soutien à Franco ! Donc (deuxième donc) seuls quelques illuminés voire louches complices de Franco pouvaient encore défendre un tel poignard dans le dos antifasciste !
Citons la saillie digne d'un gauchiste émeutier français sans éducation politique marxiste :
« Pendant la guerre civile espagnole, il y a eu quelques tentatives d’application du défaitisme révolutionnaire. La plus importante était celle promue par Bilan et Les Amis de Durruti. Bilan a appliqué un défaitisme abstrait et idéaliste, entre autres parce qu’ils n’avaient pas la capacité d’intervenir ou d’influencer un minimum la classe ouvrière espagnole ».
Avec ce raisonnement, en 1915, les impuissants Lénine, Trotsky et Rosa et leurs compagnons n'étaient que des personnages abstraits sans « la capacité d'intervenir ou d'influencer un minimum la classe ouvrière... » en guerre mondiale !
On éclate de rire quand notre docteur défaitiste idéaliste catalan nous explique la philosophie des trois ânes que nous venons d'évoquer vers 1915 : «  un marxisme critique sans la capacité opérationnelle d’intervenir dans la réalité sociale et historique n’est pas du marxisme : c’est de la philosophie ».
Avec cet air du connaisseur impartial, Guillamon compacte sa guimauve national-antifasciste pour nous expliquer que la dénonciation des deux camps par Bilan (et un travail de sabotage des industries de guerre, désavoué par l'opportuniste Trotsky) « impliquait la collaboration avec les fascistes » et ouvrait les portes à Franco !4 C'est minable, c'est le même genre d'accusation que ses amis néo-staliniens des médias ou des Cahiers Spartacus qui l'accueillent à bras ouverts peuvent laisser passer : Hitléro-trotskystes ! Trotsky Staline manqué ! On imagine que Guillamon aurait fait zigouilller ceux de la Fraction en Espagne qui eurent le courage de défendre ces positions. S'il est un reproche à faire à Bilan c'est, bien qu'après avoir identifié l'inexistence d'une révolution comparable à Octobre 1917, ils aient continué à penser pouvoir appliquer un mot d'ordre en effet devenu non simplement abstrait mais caduque dans le cadre de cette impitoyable guerre impérialiste dans le creuset centripète espagnol. Mais que le mot d'ordre soit devenu depuis longtemps non abstrait mais obsolète ne faisait pas des militants de Bilan des complices de Franco.
Guillamon a complètement viré sa cuti – s'il eût jamais la vraie tuberculose communiste – et explique que le seul choix était – puisque le mot d'ordre de défaitisme révolutionnaire était abstrait – d'être concret, s'engager dans la louche lutte antifasciste en reniant au passage cet autre défaitisme dévastateur des zigotos dits « Amis de Durruti » traîtres à la « militarisation des milices »... alors que le bon patriotisme espagnol pur jus antifa a été illustré de longs mois durant par la volonté des « miliciens populaires » de continuer à se faire tuer pour le beau Serge antifasciste et libertaire dans le bordel d'armées incapables et sans orientation5.
Docteur Guillamon qui n'a aucun sens non pas de la dialectique (qui peut être une sauce aigre ou sucrée) mais de la cohérence marxiste dans le raisonnement, après avoir aussi méprisé les Amis de Durruti (moins abrutis que Durruti dans le ciné « guerre révolutionnaire intempestive et antifa « ) il se sert d'eux à nouveau pour insulter Bilan « verbeux et réactionnaire », et « indigent » quand les Amis de Durruti, dans une pagaille indescriptible ont tourné casaque pour aller se balader à Barcelone et... ne rien faire contre la bourgeoisie républicaine6. C'est la diatribe de sergent recruteur néo-stalinien et confusionniste de Guillamon qui se révèle finalement si indigente qu'elle en est méprisable tant elle sue le régionalisme catalan aussi chauvin que la nationalisme espagnol, si on nettoie les garnitures insultantes du carabin Guillamon, plus charlatan que docteur finalement.
Enfin, alors que le texte délirant a été incapable d'analyser du point de vue du mouvement réel marxiste et des véritables organisations révolutionnaires un concept à la dérive – se bornant à cracher sur Bilan (groupe lointain... non catalan ni espagnol) – notre concierge antifa veut bien nous causer d'un nommé Munis, plutôt mexicain qu'espagnol d'ailleurs, « sans influence sociale réelle » mais pendant 39-45, exit les excellentes critiques et analyses de Munis PENDANT LA GUERRE D'ESPAGNE, parce qu'elles visaient tous les faux-culs militaristes à la Guillamon (dans mon dernier livre je rappelle les géniales réflexions de Munis sur la fumisterie de la croyance anarchiste en la victoire par les armes...). Il raconte ensuite la petite histoire des anarcho-léninistes RKD qui ont fait des actes de bravoure mais en aucune façon enrichi la théorie marxiste sur la théorie ampoulée du défaitisme.
Ce charlatan sans principe conclut en indiquant cinq grandes propositions filandreuses pour une restauration anarchiste du mythe confus du défaitisme, digéré par l'idéologie bourgeoise où on apprend que la menace terroriste est exagérée et cache (horreur) « une offensive politique et militaire contre toutes les libertés et les droits démocratiques dans les pays occidentaux », qu'on va vers « un autoritarisme politique sans limite » (nouveau fascisme néo-espagnol?), que le freinage des migrations (orchestrées pour pourrir l'Europe par les amis démocratiques américains et turcs de Guillamon) sont « des massacres de masse » ! Que l'assistanat est abstrait mais « la guerre sociale contre les marginalisés » le vrai du vrai. Enfin il nous livre la vraie tactique révolutionnaire du no-border bordélique moyen (concrétisation de l'anarchiste lambda modernisé et équipé de chaussures et de lunettes pour émeute syndicale), on ne citera pas toute la litanie d'une conception qui marche sur la tête du retour du refoulé anarchiste chez un vieux gratte-papier : «  La tactique défaitiste signifie aujourd’hui la dissolution de toutes les armées, de toutes les polices, de toutes les frontières, de tous les États, comme seule solution de survie pour tous ceux qui n’ont aucun pouvoir de décision sur leur propre vie et qui subissent la farce de quelques élections ... ».


UNE ANALYSE PLUS NUANCEE DE LENINE...


Dès le 24 août 1914, Lénine écrit que la social-démocratie russe a pour tâche essentielle de mener un combat impitoyable contre le chauvinisme grand-russe et que le «moindre mal» serait la défaite des armées tsaristes. Il reprend alors le positonnement classique contre le tsarisme, cette «prison des peuples», et pour la libération des nations opprimées et la démocratie. De nombreux socialistes reprochent alors à Lénine cette formule en faisant remarquer qu'elle pouvait être interprétée comme le souhait d'une victoire de l'Allemagne.
Lénine n'a pas vraiment théorisé d'arrache-pied cette position, en prônant le défaitisme dans chaque pays, il avance d'autres arguments :
  • les conditions de la guerre et la désobéissance des troupes menacent le gouvernement bourgeois de défaite (d'où sa politique de répression pour haute trahison) mais il faut appeler l'armée adverse également à combattre son propre gouvernement.
  • les défaites semblaient faciliter la révolution du prolétariat (se basant sur l'exemple de la Commune de Paris et sur la défaite russe face au Japon).
Selon Lénine, pour toute une époque, le défaitisme était l'affirmation du contre-pied total des positions chauvines, vu comme complément de la lutte de classe. Mais à part quelques formules qui le laissent entendre, il ne fera pas du défaitisme un mot d'ordre destiné aux masses. D'ailleurs il précise qu'il ne s'agit pas de préconiser des sabotages de ponts ou autres actions de ce type, à la manière des réistants ou des anarchistes nationaux. Rosa comme Trotsky critiquait le défaitisme de Lénine, en soutenant que la victoire ou la défaite étaient deux issues mauvaises. Lénine lui répond en juillet 1916 mais abandonne finalement cette conception, d'autant que la Russie devient paradoxalement un territoire national délimité où il n'est pas souhaitable de voir le nouveau gouvernement défait... face aux autres.


TRAGEDIE DES BRIGADES INTERNATIONALES OU MYSTIFICATION
CENTRIPETE NATIONALISTE DE LA PSEUDO "REVOLUTION ESPAGNOLE?"


Hier soir Arte avait convoqué un fabricant d'histoire homologué tout public, Patrick Rotman pur illustrer un épisode tragique d'internationalisme "retourné", et même ridiculisé dans la guerre nationale espagnole, la saga tragique des brigades internationales inventées par Staline. Hé oui le commun des mortels anarchistes ou de gauche bcbg ignore en général que cette armada de bric et de broc, de généreux dévouement, parfois composée d'aventuriers peu scrupuleux, ne fût qu'une armée supplétive du nationalisme espagnol divisé en deux provisoirement. Loin de nous expliquer la big différence avec la révolution russe - révolution centrifuge - le scénario du préposé aux retransmissions historiques bâclées et truquées, nous entraîna soporifiquement dans les méandres d'une guerre civile cruelle, rythmé par les opérations publicitaires des plumitifs Malraux et Hemingway, sans aucune méthode d'analyse comme un vulgaire Guillamon, délaissant le sujet pour le noyer dans des épisodes de combats militaires aveugles avec litanie du nombre des morts, sans prise de distance avec la croyance lycéenne qu'il s'est agi d'une juste lutte contre le fascisme, cette bête immonde.

D'histoire cohérente de la mystification du faux internationalisme des brigades internationales on n'aura point. Que la révolution russe ait été une révolution centrifuge, c'est à dire appelée à s'étendre internationalement, appelant les prolétaires de tous les pays à faire la révolution chez eux et non pas à venir servir de chair à canon pour une guerre interne russe ; que la guerre d'Espagne ait été une tragédie centripète, c'est à dire n'appelant pas à faire la révolution ailleurs mais réquisitionnant des prolétaires partout pour qu'ils viennent défendre la nation espagnole – c'est à dire dans une démarche pas du tout internationaliste, mais supposant que le seul ennemi était les factieux militaires avec Franco, nécessitant un embrigadement de type international face à une menace locale... toute cette énorme différence entre une révolution internationaliste et une guerre nationaliste était esquivée dès le départ. La présentatrice résumait sobrement le projet de Mister Rotman : « ...des combattants venus du monde entier pour combattre le fascisme... une guerre qui inspira Malraux, Dos Passos, Hemingway, Orwell... des hommes prêts à mourir pour une autre nation que la leur. »
La fin du pitch était étonnante de vérité, mais le scénario, entrecoupé de constats objectifs, ne poussera jamais le télespectateur de base à s'interroger sur la fabrique et les raisons de la fabrique de ces fameuses brigades par le « petit père des peuples »... en guerre. Pourquoi Staline attend-il le 18 septembre 1936 pour inventer ces brigades de soutien à une guerre « nationale révolutionnaire » ?
Le chaos s'était développé depuis la mi-juillet, l'Etat s'était décomposé. On avait réquisitionné boutiques et abattoirs. Malraux et Saint Exupéry étaient venus faire les beaux. Franco était aidé (à prix élevés) par ses amis Mussolini et Hitler. Les tueurs maures de Franco avaient déjà pas mal égorgé dans une volonté de « purification politique », "couteau entre les dents"(?) (cf. Rotman). La terreur balnche avait déjà fait pas mal de ravages et de deuils. Pour la petite histoire on avait droit à un couplet sur le siège de l'Alcazar, épopée franquistophile. Les armées républicaines et anarchistes agissaient comme un cheval sans tête, dans une pagaille inouïe, comme des foules que l'on voit courir dans tous les sens lors des premiers bombardements franquistes. Le Poum dispose de sa propre police composée à 80% d'allemands (dont Willy Brandt) ; on ne nous dit pas pourquoi les partis sont armés, contrairement à la révolution en Russie.
Le désir d'aide militaire de la part de Staline part d'un bon fond impérialiste. Comme Poutine pour Bachar El Assad, ou l'Arabie Saoudite pour daech, ou Hollande pour une fraction islamiste quelconque, Staline veut bien aider avec l'argent des autres et la chair à canon des autres. Il est magnifique et généreux ce dictateur résolument antifasciste ! La foule espagnole rugit d'enthousiasme à l'arrivée des 650 avions soviétiques, 347 chars soviétiques et 20.000 mitrailleuses ultra-soviétiques. Que du bonheur. Sauf que la plupart des enthousiastes ne savent pas que le bon père Staline fait sauter la banque espagnole. Mais là reprenons le feuilleton bancal de Mister Rotman : « Moscou dépêche Marcel Rosenberg et dans son ombre un millier de conseillers militaires russes, sans oublier les têtes de cons du NKVD, Orlov et Mikael Koltsov.

Super commercial Staline n'envoie pas ses propres pioupious mais accomplit le casse du siècle en matière de chair à canon, il fait appel à la chair à canon des pays démocratiques.Ils arrivent aussitôt par milliers à pôle emploi Albacete et sans formation professionnelle ni stage de reconversion, on les envoie illico au front de Madrid. Pendant que Staline joue les docteur Kouchner de la mobilisation humanitaire anti-fasciste, les autochtones espagnols et catalans mettent au turbin femmes et enfants pour hérisser les faubourgs de barricades. Les troupes du PCE-Assad disposent de leur propre régiment le 5ème alaouite dirigé par un sous-fifre nommé Lister. La popularité du petit parti stalinien ne connait plus de bornes civiles avec l'arrivée des chars T54 made in Russia.
La robuste cougar Ibarruri fait des moulinets avec ses gros bras et débitent des conneries militaristes. Malraux « soulage les troupes au sol » (cf. Rotman). Quand le 10 novembre les brigades de Staline entrent dans Madrid, on les applaudit à tout rompre mais dans la mesure où elles sont expédiées immédiatement au casse-pipe au front. Rotman nous glisse à l'oreille que la 11e brigade internationale, composée de pauvres français et de pauvres allemands, fonce au front avec des fusils rouillés de 1914, sans grenades ni masques à gaz.
Franco entre deux bombardements de Madrid, dénonce un nouveau danger bolchevique : « Je détruirai Madrid plutôt que de la laisser aux marxistes ».Pourtant à la même heure il n'y avait aucun marxiste à Madrid. La 12e brigade internationale déboule à son tour à Madrid pour se faire égorger dans les murs de la cité U. Le cinéaste Frank Capra débarque avec tout son matos en pleine bataille.
Le 15 novembre les 3000 miliciens de la colonne Durruti déboulent franchement machos mais sont mis en déroute illico. Le 21 Durruti est tué par on ne sait qui ou quoi.
Pause : au prix de pertes élevées les brigades de Staline (sans soldats russes) ont sauvé provisoirement Madrid.
Le docu insiste à plusieurs reprises sur la formation militaire sommaire, mais ne s'interroge jamais sur l'utilité d'envoyer tant de volontaires non espagnols se faire tuer inutilement face à une armée de Franco qui gagne à peu près toutes les batailles irrésistiblement. A Malaga des milliers de femmes et d''enfants sont abattus. Si au début du reportage on a évoqué les milliers de prêtres assassinés côté républicain, on évite de parler des règlements de compte et des crimes des anarchistes intra-muros et de leurs exactions contre la population.
L'aviateur héroïque Super Mario Malraux protège les fuyards au-dessus de Valence. Personne ne pense qu'il finira ministre de la culture gaulliste.
Détail picrocholin, la 14e brigade internationale a pris la défense d'un pont. Cela fait une belle jambe à l'antifascisme.
La bataille de Jarama est enfin décrite comme un « Verdun espagnol » et pas une prise du Palais d'Hiver. Les brigadistes se sont fait hacher menu : 2000 hommes hors de combat, c'est à dire allongés par terre dans la position mort subite. A la bataille de Guadalaraja les miliciens chair à canon de Staline sont encore en première ligne, mais ce serait presque drôle ou purement figuratif, cette milice est composée surtout d'italiens antifascistes qui combattent donc une milice fasciste ; Hemingway avec son stylo d'observateur en vadrouille note que les meilleurs meurent comme des toreros. Quelle plume antifacsciste de talent ! Il dort à l'hôtel sauf au moment des bombardements. Mister Rotman ne cesse pas d'en référer à son navet : Pour qui sonne le glas. En effet, titre génial, le glas sonne le plus souvent à l'église pour les morts. 1000 hommes de la 14e brigade sont zigouillés, Rotman est laconique, sans être ironique : « des combattants sacrifiés pour rien ». De plus en plus de déserteurs sont abattus par la police du maréchal Poutine, pardon Staline. Franco entre à Bilbao bien accueilli par la population, probablement des fascistes de la dernière heure.
A Barcelone, « ville de la révolution » (dixit Rotman) les collectivisations vont bon train. Le 28 avril 1937 Orwell rencontre Dos Passos, lequel lui dit : « Staline fournit des armements et la terreur, ce qui est une recette pour aider Franco ». Nin n'est qu'un révolutionnaire romantique.
Putch de la Telefonica à Barcelone le 3 mai. Titrages staliniens : « Des gens de Hitler et Franco se déchainent à Barcelone » ; « une tentative de putsch hitlérien à Barcelone ».
Le parti stalinien plaide pour une bataille décisive à Brunete en juillet, ce sont encore les brigades de moins en moins internationales qui sont envoyées au casse-pipe. 23.000 morts : « les volontaires étrangers ont l'impression d'être traités comme chair à canon » (dixit Mister Rotman), il n'est jamais trop tard pour ne pas se faire zigouiller pour rien. Comme les mutineries se développent en particulier dans la 13e brigade, elle est dissoute. La direction stal des brigades ouvre un camp spécial où sont détenus 4000 brigadistes réfractaires. Probablement des amis de Franco.
Fin 1937 les brigades ont le moral et le trouillomètre à zéro. Franco a déjà l'avantage. Hemingway prend des notes et Capra des photos. C'est Teruel, un Mossoul espagnol ! Mais Assad-Franco contre-attaque, et, avec le froid en plus c'est 30.000 qui vont tenir compagnie à Allah.
Eté 38, bataille de l'Ebre, la 14e brigade perd 1200 hommes en vingt quatre heures.
A Munich France et Angleterre se moquent des morts et des antifascistes conventionnés. Staline en tire la conclusion qu'il ne peut plus faire confiance dans les démocraties et se rapproche de son pote Hitler. L'Etat russe appelle les brigades à plier bagage, et Marty est chargé de les féliciter lors de leur ultime défilé d'adieu à Barcelone. Deux ans après leur fondation et des milliers de morts, les brigades ne sont plus rien qu'une armée décimée sans patrie, sans autre conscience que la martyrologie. Capra photographie, Hemingway rédige et la passionaria les bénit : « vous pouvez partir fièrement, vous êtes l'histoire, l'horizon ». Oui l'horizon de la mystification impérialiste russe, antifasciste un jour, pro-fasciste le lendemain. Malraux en conclut avec ses lunettes de myope : « c'est toute la révolution qui s'en allait ». Les réfugiés sont accueillis sans pompes en France mais en grande pompe stalinienne. Puis logés gracieusement... aux camps de Gurs, Argelès...
23 août 1939, le grand maréchal Staline qui avait tant fait pour aider Franco à conquérir toute l'Espagne tend la main à Hitler. Nos quatre écrivains, Hemingway, Dos Passos, Malraux et Orwell se jettent sur leur machine à écrire.

Voilà le galimatias tout public, avec un bout de gras pour chaque fraction d'opinion, qui nous fût servi mais sans aucune réflexion d'ensemble sur la fonction militariste et contre révolutionnaire des brigades du bloc impérialiste russe, sur le détournement de la volonté de révolution et non d'embrigadement militariste capitaliste et fasciste par ces milliers de jeunes travailleurs ou désoeuvrés. Enfin rien contre l'exaltation acritique de ces pauvres brigades par tout ce que la gauche bourgeoise et le milieu anar comportent de hâbleurs.

NOTES

1J'ai eu l'occasion de dénoncer un reniement similaire à Guillamon, par P.Bourrinet : PAS TOUCHE A BILAN ! (Bourrinet s'appuyant sur le petit chef Belge concurrent de Bilan, Hennaut) sur ce blog ; Robert Camoin, malgré ses délires habituels et ubuesques sur le parti mystique, a également fait une réponse cinglante à ces deux révisionnistes dogmatistes démocrato-anarchistes.
2Cette missive de dénonciation néo-stalinienne est lisible sur le site http://pantopolis.over-blog.com/contact
3Cahiers Léon Trotsky n°23 où est décrassée l'outrance de ce genre de petit falsificateur ignorant. Joubert connaît bien l'histoire de ce concept, en décrit les méandres interprétatifs / https://www.marxists.org/francais/clt/1979-1985/CLT23-Sep-1985.pdf ; SUR WIKIROUGE on trouve aussi une explication, peut-être moins claire, mais plus raisonnée que le simplisme anarchiste de docteur Guillamon.
4Voici ce ramassis d'âneries imbitables :« La Fraction italienne de la Gauche communiste, publiait Bilan en français et Prometeo en italien, considérait que la guerre civile espagnole était une guerre impérialiste entre la bourgeoisie démocratique et la bourgeoisie fasciste. Les mots d’ordre de Bilan sur le sabotage de l’industrie de guerre, la fraternisation sur le front avec les fascistes, de ne prendre parti pour aucune des bandes impérialistes en lutte, etc., étaient des mots d’ordre abstraits, idéologiques et dans la pratique réactionnaires, dont le principal défaut était son inefficacité, son incapacité à les transformer en action concrète : ils étaient sans valeur. Mais, oui, c’étaient des thèses théoriques très brillantes, qui avait l’air très bien dans les pages de Bilan. Son application pratique, absolument impossible pour le petit groupe d’étrangers de la Fraction, sans aucune influence sur la classe ouvrière barcelonaise ou catalane, était réactionnaire parce qu’elle impliquait la collaboration avec les fascistes et les aidait à rompre le front républicain, ouvrant les portes à l’armée de Franco ».
5Avec un argumentaire tout à fait stalinien, voici la prose du « milicien antifasciste » Guillamon : « Bilan a fait la seule chose qu’il pouvait faire: défendre ses positions sur le papier. Ceux qui ont mis en pratique un défaitisme révolutionnaire dévastateur et actif ont été Les Amis de Durruti. Le fondement même de l’Association des Amis de Durruti a pris naissance comme point final d’un processus de défaitisme révolutionnaire : Le 20 octobre, 1936, a été décrétée la militarisation des milices, qui devait prendre effet le 1er novembre. Les miliciens de la Fraction décidèrent de quitter le front parce qu’ils considéraient que la guerre civile espagnole s’était transformée définitivement en une guerre impérialiste. Les différentes colonnes anarchistes, comme dans tant d’autres domaines, ont résisté plusieurs mois à l’application de ce décret ».
6Je vous joins l'argumentaire pour vous éviter le déplacement sur le site : « Le défaitisme révolutionnaire des Amis de Durruti était quelque chose de très concret et réel, et donc révolutionnaire; en comparaison, le défaitisme abstrait et idéaliste de Bilan était inutile ou verbeux, et donc réactionnaire.L’indigence de Bilan était telle qu’il a toujours ignoré qui étaient et que faisaient Les Amis de Durruti: de Paris tout était théoriquement parfait et il était très facile de pontifier dans de beaux articles sur des événements et des choses qui étaient très lointaines et étrangères.
Il n’y a là aucun doute, aucune nuance: Les Amis de Durruti mirent en pratique l’un des épisodes de défaitisme révolutionnaire les plus remarquables de l’histoire du mouvement ouvrier et révolutionnaire: 800 miliciens ont quitté le front d’Aragon, les armes à la main, pour aller à Barcelone avec l’objectif de lutter pour la révolution fondant l’Agrupacion des Amis de Durruti qui, en mai 1937, a tenté de donner une orientation révolutionnaire au soulèvement des travailleurs contre le stalinisme et le gouvernement bourgeois de la Generalitat. Ce fut ainsi, cela s’est passé ainsi. Les militants de la Fraction, à Paris, se sont contentés de pontifier dans des articles publiés dans Bilan et Prometeo, avec un succès variable, sur cette insurrection lointaine et étrangère ».

mardi 25 octobre 2016

L'Ancienne hégémonie du Socialisme Allemand par Roberto Michels (1911) deuxième partie

Suite et fin de l'article lumineux de Roberto Michels sur les tares de la Seconde Internationale, surtout façonnée par le culte de l'organisation et le suivisme des différentes sections secondaires et bien moins nombreuses des autres pays par rapport au géant allemand, qui resta longtemps considéré comme preuve de la force du prolétariat allemand. Jusqu'à nos jours nombre de révolutionnaires maximalistes croient encore à cette vieillerie de prolétariat allemand référentiel (du fait qu'il avait donné naissance à des géants de la pensée comme Marx, Engels et leurs disciples); or le prolétariat allemand n'a pas confirmé depuis un siècle les espérances internationalistes que nous pouvions nourrir à son égard. Le solide financement de l'organisation social-démocrate allemande ne fût en outre pas une garantie de son indestructibilité, ni ne l'empêcha d'éclater en 1914. Elle fût néanmoins une école pour la génération révolutionnaire des Lénine, Rosa, et Bordiga et Pannekoek.

La vertu du socialisme allemand de l'emporter toujours dans l'Internationale socialiste, qui lui permit de se défendre dans tous les congrès internationaux contre toutes les oscillations de droite ou de gauche, non seulement contre les théoriciens non-allemands comme le hollandais Christian Cornelissen et l'italien F.Saverio Merlino, mais aussi, ce qui est plus important, contre des personnalités politiques aussi influentes que F.Domela Nieuwenhuis (Zurich 1893), Enrico Ferri (Paris 1900) et Jean Jaurès (Amsterdam 1904), a ses raisons dans les circonstances suivantes :

La social-démocratie allemande est devenue le modèle de tous les partis socialistes :

1° Parce que, depuis le commencement de 1880, il fut de plus en plus évident que les autres doctrines et théories étaient de plus en plus éclipsées et remplacées, dans la littérature socialiste, par le marxisme. Des théories, dont les rayons consolants ont pénétré jusqu'aux profondeurs les plus cachées de l'humanité, comme les idées d'un Proudhon, d'un Bakounine, d'un Blanqui, perdaient de plus en plus de leur efficacité. A leur place, beaucoup de groupes marxistes se fondèrent, qui minaient, pour ainsi dire, les autres systèmes socialistes, qui avaient la faveur des masses ouvrières, par une pénétration aussi lente qu'intensive. Cela arriva en Italie, en Autriche, et dans les pays scandinaves, dans une mesure moins grande en Belgique, en Hollande et en Suisse ; souvent même en Angleterre, en France, en Russie et en Espagne, où les autres tendances socialistes ont encore gardé assez de vitalité pour opposer une résistance énergique à « l'infiltration pacifique » des idées marxistes, par la formation de véritables partis marxistes autonomes et conscients. Presque partout, les chefs du mouvement ouvrier international en appelaient à Marx et beaucoup d'anarchistes se déclaraient ouvertement ses disciples. Au fur et à mesure, et dans la même proportion que s'élargissait l'influence du marxisme dans le mouvement ouvrier, grandissait aussi le prestige international de la social-démocratie allemande. Car la social-démocratie était considérée comme le représentant le plus autorisé du marxisme. Les causes en sont palpables. Le hasard a voulu que Marx fut allemand. Son activité littéraire et scientifique, et en grande partie sa culture, étaient exclusivement allemandes. L'homme qui, après la mort prématurée de Marx, fut considéré, dans le socialisme international, pendant longtemps comme l'exécuteur testamentaire de ce géant de la pensée, et qui devait jouer le rôle d'un Nestor auprès duquel les travailleurs de toutes les langues et de toutes les races allaient en pèlerinage pour demander des conseils ; Frédéric Engels, était, par son origine, par son sang et par son esprit, un allemand authentique.
C'est en Allemagne que vivaient et agissaient les plus grands disciples de Marx et d'Engels : Karl Kautsky et Edouard Bernstein.

La littérature allemande marxiste, longtemps la plus riche en nombre et en importance, traduite dans toutes les langues, devint le trésor classique du socialisme international, la source à laquelle doivent puiser tous ceux qui travaillent dans les domaines des questions sociales. En outre, le grand débat théorique sur la tactique, qui remuait le socialisme scientifique et qui fut caractérisé par l'orientation de Berstein vers le révisionnisme et eut son point de fépart en Allemagne, contribua plutôt à renforcer le parti allemand qu'à l'affaiblir. Et la croyance, que nulle part qu'en Allemagne la doctrine marxiste n'avait mieux pénétré dans la conscience ouvrière, fut généralement acceptée.

2° Parce que la social-démocratie allemande exerça sur les partis socialistes des autres pays une influence extraordinaire, par sa tactique, qui, bien qu'aussi loin des tentatives folles de révolte anarchiste que de l'opportunisme qui perdait de vue le but final, savait pourtant se tenir dans les limites de la légalité. Ce qui imposait tant d'admiration aux socialistes étrangers, c'était ce parti socialiste, parti d'opposition, lutteur infatigable et logique, comme le voulait Marx, critique inlassable au parlement, parti d'isolement voulu et conscient dans les luttes électorales, bref, vrai combattant de la lutte de classe, et en théorie et en pratique.
Pas de politique d'alliances, pas d'appui à un ministère comme en France, même pas de collaboration politique avec des éléments ouvriers indéterminés comme en Angleterre, mais la logique de fer des déductions marxistes appliquées à l'action du parti. En réalité, cet étrange mélange de bonheur et de malheur pour la social-démocratie allemande s'explique par ce fait qu'elle agissait dans un pays semi-absolutiste, sans parlementarisme, sans responsabilité ministérielle, sans opinion publique et par dessus le marché comme minorité, en d'autres termes « bon gré mal gré » préservée des dangers du ministérialisme ou d'une participation, sous quelque forme que ce soit, à un gouvernement quelconque : voilà la situation qui lui permettait de faire à son aise des déclarations socialistes au parlement et de se donner ainsi comme la gardienne du trésor marxiste.

3° Parce que les succès évidents dont la social-démocratie allemande pouvait se vanter, n'étaient pas le moins du monde possibles dans un autre pays. Elle qui a eu la bonne chance d'avoir plus tôt que les partis socialistes des autres pays, un système électoral favorable et d'avoir ainsi devancé tous les autres partis socialistes dans la lutte parlementaire et légale, devait servir à tous de modèle. Les grandes et fréquentes victoires électorales, par conséquent l'augmentation des députés socialistes au Reichstag, exercèrent une influence magique. Le chiffre des voix recueilli par le parti étant bien supérieur à celui recueilli par les partis socialistes réunis du monde entier, devait enchanter les socialistes étrangers comme une légende d'utopie, en les déterminant ainsi à renoncer peu à peu aux allures révolutionnaires et à l'idéalisme fervent, pour s'adonner à une action pratique qui, à leurs yeux, n'était que l'action électorale. Jusqu'à la fin de 1870, les députés socialistes allemands sont les seuls dans tout le monde qui ont recueilli des voix socialistes, et meme en 1878, dans le chiffre total de 438.231 voix socialistes de tous les pays, le parti socialiste allemand figurait pour 437.158.

4° Parce que l'épaisseur et la solidité, non réalisées ailleurs, d'une organisation unitaire quoique ramifiée dans toute l'Allemagne, avec son brillant décor bureauratique et sa discipline volontaire, qui semblait avoir donné au parti une grande puissance, complètement inconnue aux autres partis, inspirait partout une admiration mêlée d'un profond respect.

5° Parce que les qualité admirables que possédait la classe ouvrière allemande, grâce à son organisation exemplaire, la rendaient indispensable en beaucoup de questions, lui assurant ainsi une hégémonie, au point de vue de l'organisation, sur les autres classes ouvrières. Elle possédait avant tout la qualité la plus admirable parmi toutes : l'esprit de sacrifice financier. Certes, la social-démocratie allemande a prêté toujours son concours aux partis socialistes étranger, et beaucoup plus qu'elle n'en pouvait recevoir d'eux. Combien ridicule apparaît la modique somme de 50 lires votée par le groupe socialiste parlementaire italien, comme subside aux grévistes allemands du bassin minier de la Ruhr, à côté du fort subside accordé par le parti socialiste allemand au journal socialiste français L'Humanité, et à côté des sommes énormes données pour la révolution russe !
La supériorité du parti socialiste allemand se manifestait, non seulement dans les questions d'argent, mais aussi et plus encore dans les congrès internationaux et dans sa manière d'établir des rapports internationaux, en somme partout où il est besoin non seulement de supériorité financière, mais aussi de supériorité bureaucratique, d'exactitude scrupuleuse et de discipline. Tandis que les français ne sont pas capables d'organiser un congrès et les anglais de diriger un secrétariat central, les organisations ouvrières allemandes peuvent servir de modèle dans l'art d'organiser des Congrès et de s'acquitter de leurs devoirs internationaux. Ce sont ces qualités nécessaires, techniques surtout, qui nous donnent la clef du rôle dirigeant des allemands dans le domaine syndical.

6° Parce que l'histoire même a voulu que la social-démocratie allemande jouât le rôle de directeur dans le mouvement socialiste international. La victoire des allemands en 1870-71, qui a eu une importance décisive sur les destinées de l'Internationale, n'était, au fond, qu'une victoire de l'organisation sur la désorganisation. Quoi d'étonnant, alors, que le socialisme du pays victorieux ait pris cette leçon de l'histoire pour exemple ?
C'est ainsi que l'esprit de l'organisation forte, de la centralisation de l'Empire allemand, qui, pendant 30 ans, aspira à l'unification de ses petits Etats anémiques, fut transplanté dans l'Allemagne ouvrière qui espérait pouvoir, par la concentration de ses propres forces, vaincre la concentration des forces ennemies, l'Etat. Le parti socialiste allemand devint, comme l'a très bien dit un observateur portugais, un parti de gouvernement, c'est à dire un parti qui, organisé comme un gouvernement en miniature, crût pouvoir prendre le gouvernement en bloc. Cette méthode sembla bonne et les autres partis socialistes l'adoptèrent sans hésitation.

vendredi 21 octobre 2016

L'hystérie anti-flic et ses avatars gauchistes


l'image qui a fait jouir toute la racaille des bobos parisiens et leurs confrères de la banlieue islamisée.
Lorsque la gauche bourgeoise est au pouvoir le cervelet du militant gauchiste se rétrécit à la grosseur d'une tête d'épingle. Les valeurs et voleurs de gauche au pouvoir se disputent à n'en plus finir dans la confusion mentale. Le pouvoir reste celui de l'argent et des patrons. Le flic devient le principal défenseur de l'ordre social avant sa hiérarchie gauche caviar et les syndicats professionnels de la traîtrise et du mensonge.La droite en opposition n'est plus qu'à la traîne d'une extrême droite fâchiste, raciste et anti-démocratique. Trotskiste un jour, trotskiste toujours! Etudiant ou ministre, le gauchiste parvenu demeure un bipolaire orwellien, accroc à l'interprétation binaire d'un monde anti-fâchiste. Face aux syndicats bourgeois qui freinent, isolent ou détruisent les grèves et leur extension, nos têtes d'épingle ruent bien dans les brancards, mais sans outrepasser la remontrance verbale contre les ex-camarades devenus ministres, quoique restés intrinsèquement et pathologiquement anti-fâchistes; un Cambadélis, porte parole du parti d'Etat, même pas ministre, posant intrinsèquement la pensée trotskienne rayonnante depuis l'estrade étatique, en décrétant que les flics sont tous des fachos avérés ou potentiels. Le fascisme supposé des protestataires (quoique débarrassés de leur uniforme et obligés de manifester de nuit... comme Nuit debout) voici LE MAL, pas le gouvernement capitaliste qui laisse le chaos financier et la voyoucratie islamingante (presque flamingante comme aurait dit Brel) prospérer! L'injure la plus radicale que les gauchistes de base adressent à leurs ex-chefaillons transfuges parvenus reste : « la gauche fait comme la droite ».

Le gouvernement Hollande-Valls aura eu le mérite de faire passer une des plus violentes attaques contre la classe ouvrière depuis la guerre (la grande) avec sa loi travail ; il aura su venir à bout d'une colère réelle, profonde et qui n'est pourtant pas éteinte chez la plupart des exploités conscients. Un aspect étonnant de cette attaque étatique, au long cours et au grand détriment de la classe ouvrière, aura été que les appareils syndicaux n'auront jamais été vraiment mis en cause, alors qu'il en eût été (peut-être) autrement sous une législature de droite bourgeoise. Ce paradoxe des alternances bourgeoises ne doit pas étonner, car le « peuple de gauche » est sans mémoire (le sabotage des luttes ouvrières est facilement oublié comme l'égorgement dans leur domicile privé d'un couple d'employés de la police), et se nourrit des billevesées et des chants syndicaux chaque fois que les lourds appareils bureaucratiques organisent des promenades où les flics robocops font gicler le sang des manifestants.
Le manifestant tête d'épingle n'en veut pas à la tête qui commande aux cognes mais à la main gantée du cogneur fonctionnaire et demande l'interdiction de ces flash-balls qui éborgnent. La plupart de la dizaine de manifestations enterrements n'ont été animées que par la haine du flic, pas du gouvernement. Même les merdeux lycéens, appâtés par la saveur des grenades lacrymogènes et la désignation du CRS comme ennemi suprême, accoururent avec les habituels barricadiers du spectacle d'insurrection d'opérette - d'ailleurs plus souvent vieux cons has been avec catogan chauve et barbichette chenue ou semi-clochard que jeunes déterminés - pour « se faire un flic ».

Comme l'essentiel de la confrontation programmée en feuilletons est resté dans l'ombre des cabinets ministériels et les fumées des pétards syndicaux, le sentiment d'échec est resté fixé sur les flics et les bagarres avec eux, où l'image de l'immolation d'un CRS place de la république - heureusement ratée car il était protégé par son uniforme ignifugé de robocop – servit d'exutoire à la « haine de classe »
des bobos parisiens. Est-ce cette parodie d'immolation au cocktail Molotov qui a inspiré nos paumés des banlieues qui, depuis quelques semaines, multiplient les jets de ces cocktails contre les voitures de police ? Possible, la révolte sans imagination et no future des laissés pour compte peut aussi s'emparer des formes les plus débiles de la guerre syndicale de rue, et avec le même fantasme (pour parodier les sociologues) : « brûler un flic pour devenir adulte ».

Or le gauchisme décomposé, à la suite du gauchisme incandescent des sixties qui applaudissait à tout ce qui bougeait, se félicite désormais des tentatives de meurtre de policiers qu'impliquent ces jets de cocktails Molotov, qui peuvent tuer ou handicaper à vie. Et il s'en félicite d'autant plus qu'il met en parallèle les brutalités policières, indéniables, lors des manifestations contre la loi travail. Si tout le chaos social était si simple, pourquoi pas en effet se gêner de renvoyer les policiers à leur sinistre job d'exécutants des sales besognes pour les riches et les bourgeois ! Crève salope de l'Etat exploiteur !Mais quel infantilisme et quelle disproportion hystérique! Les flics ont-il égorgé des couples de manifestants? Les ont-il arrosé au lance-flamme d'un cocktail Molotov?

Outre que chez les plus tarés on a affaire à une apologie du meurtre, cette tentative de comparaison est hors sujet face à une chaotisation sociale où n'importe qui peut être victime de cette violence débile et au sens propre islamo-fasciste. L a voyoucratie et les bandes de dealers ne sont pas des manifestants ni des colistiers de la classe ouvrière, mais un lumpen qui méprise au moins autant la classe ouvrière que les bourgeois eux-mêmes. La théorie gauchiste déglinguée englobe quiconque lance un cocktail Molotov comme un ennemi de l'Etat, et donc soutient en fait, plus souvent en catimini, les actions terroristes (cf. leur héros Rouillan) pourvu que des hommes en uniforme en soient la cible car l'habit ferait le moine. C'est la vieille théorie de la guérilla stalinienne toujours pas digérée par les variétés de trotskysmes et d'ultra-gauche ; dans leurs rêves, et nos cauchemars, une fois au pouvoir ces « révolutionnaires » viscéralement anti-flics exerceront la « terreur rouge » et extermineront tous les anciens uniformes. Vive la révolution qui fera table rase de tous ces salauds de flics. Quand d'autres en prendront la place. Pire certainement.

Le plus extraordinaire face à la « grogne » de flics qui manifestent en civil, à la nuit tombée, avec véhicules de fonction, le brassard professionnel et hors syndicat, c'est que, comme un seul homme, gouvernement, médias et gauchistes leur tombèrent dessus : ILS SONT manipulés par le FN !
Voilà ce que l'on entend depuis trois jours sur TF1, BFM, Arté, l'OBS, France infaux, les blogs et sites de déblatération des gauchistes. Le gouvernement veut botter en touche une situation "compliquée", comme disent souvent les commentateurs sportifs. Pour un peu ils vont finir par essayer de nous faire avaler qu'on est à la veille d'un nouveau février 1934 !

TROTSKIEN UN JOUR, TROTSKIEN TOUJOURS ! BON A RIEN SANS FIN

Deux anciens militants trotskystes, devenus apparatchiks d'Etat, Cambadélis et Dray (ex-inculpés tous deux pour malversations financières, et un Juju Mitterrandolâtre revanchard de ne jamais avoir obtenu le poste de premier flic de France malgré tant d'apéritifs avec les hauts flics) ont donné le la. Cambadélis a expliqué que le mouvement était manipulé par le FN, faisant éclater de rire à juste titre le finaud bras droit de Marine. Dray a assuré, comme tout gauchiste de base que les flics votent de toute façon FN, donc c'est des méchants à fusiller quoiqu'il arrive. Il est plus troublant que ces petits personnages secondaires de la mafia PS conchient les flics, qui assurent leur protection dans leurs régaliennes fonctions, que le rejet primaire du trotskien ou anar lambda ; ils dévoilent le mépris des élites gouvernementales pour leurs simples exécutants ! Un sondage nous est servi aux 20 heures, assurant, selon le chef du service politique de BFM, que 57 % des flics vont voter FN ; on a compris les flics ne sont qu'un repaire de fachos racistes et ils doivent la fermer et rentrer dans le rang. Et continuer à prendre dans la gueule les cocktails Molotov de la racaille introuvable et toujours en fuite, mais victime justement impunie de la société injuste.

La technique du pouvoir dominant, et de ses brebis gauchistes sur le web, est simple et le mensonge royal : l'amalgame. Comme au beau temps du stalinisme, tout mouvement de protestation sociale est forcément louche, œuvre de « houligans », d'hitléro-trotskystes voire de complices des Poutine-Trump. En l'occurrence simple complot facho !

Or, la protestation des flics est très légitime fa ce à ce gouvernement d'incapables discoureurs de la fatalité. Les flics ont historiquement mauvaise réputation dans le mouvement ouvrier, ils arrivent toujours en retard quand un forfait est commis par la pègre aguerrie, ils sont chargés de violenter les grévistes et de jeter au trou les pauvres rétifs. Mais les voici ravalés soudain d'une certaine manière au rang de prolétaires infantilisés et méprisés, comme ces couches moyennes ravagées par la crise capitaliste! Après avoir été portés aux nues comme héros dans la parade anti-terroriste, alors qu'ils sont ciblés par les bébés daesch de banlieue, prêts à les écraser, les cramer, les zigouiller au nom de la loi du quartier ou de la bienheureuse expansion islamique et folklorique des frères et sœurs à la mode (traduisez : laissez-nous dealer tranquille et terroriser les mécréants non consommateurs) : il faut que les pandores écrasent et sachent que s'ils sont contraints d'utiliser leur flingue c'est eux qu'on foutra derrière les barreaux. Qu'ils ne comptent pas plus sur les politiques que sur les juges ou syndicalistes pour les défendre. Sarkozy a supprimé une dizaine de milliers d'emplois dans leur fonction et Taubira a institué la relaxe généralisée pour les petits délinquants, que le flic frappé retrouve aussitôt en train de le narguer dans la rue... Bien fait, vite libéré.

Pour une fois que les flics vont plus loin que les ouvriers qui se sont laissés parquer par leurs bergers syndicaux, agissant indépendamment de leur bureaucratie corporative et pas pour des objectifs étroits ; nos lâches marioles gauchistes auraient pu user de la comparaison. Il est évident que, contrairement au bla-bla du sinistre de tutelle ou leurs syndicats minables, ou le zozo Sarko ou cette pauvre Le Pen, ils ne réclament pas spécialement toujours plus d'effectifs, des filtres à glace incassables, ni plus de répression : ils réclament que la société prenne sa responsabilité, que la haute hiérarchie de la magistrature bourgeoise cesse de se ficher du monde, enfermée dans son autisme et son confort hors des lieux de cassage de gueule.

Cette requête des flics de base, les plus exposés, et pas spécialement ceux chargés de réprimer les grèves ni des arrestations arbitraires - mais exécutants exposés aux pires lâches terroristes ou émeutiers et aux ordres de hiérarques hautains loin du front socialo-islamique, petits bureaucrates réduits au nombre de mille commissaires en bunker protégé -  qui devrait leur valoir bien sûr le soutien de la classe ouvrière, reste hélas utopique. Le système est foutu. La violence des paumés n'est qu'une des conséquences, avec les guerres impérialistes opaques, de la crise du cynique capital financier, des conditions drastiques et inhumaines que posent la plupart des patrons désormais à l'embauche, et de la malhonnêteté des organismes sociaux de l'Etat qui fait lanterner et humilie tant de jeunes pas encore prolétarisés dans des stages à la con, qui n'offre rien aux sans-diplômes même s'il sont intelligents, qui pousse une grande partie à se consoler dans un communautarisme stérile, et à fuir vers les paradis artificiels, pépère Allah et le shit.

L'élite gouvernementale intime aux policiers de ne pas répliquer par peur des émeutes, soit, mais lorsque les provocations se généralisent, que des pompiers, des toubibs, des infirmiers, des conducteurs de bus, des enseignants sont agressés, violentés, se voient exiger de se soumettre à un ordre infra-social, à Allah, comme au Mexique les cartels de la drogue imposent leur loi, il faudrait courber l'échine et se contenter d'aquoibonisme. Ce n'est pas un simple problème pour les policiers donc ! Nous sommes tous concernés par ce délitement social qui ne peut trouver sa solution dans les discours vaseux et victimaires des divers psys ou spécialistes de mes couilles. La pudeur et l'aveuglement de la gauche bourgeoise et de ses gauchistes pour soi-disant préserver les immigrés en général et la religion d'asservissement des pauvres, face aux exactions des progénitures des derniers arrivés dans l'identité française, sont certainement une stratégie électoraliste à courte vue, un bon moyen pour diviser et ridiculiser la classe ouvrière, mais elles jettent de l'huile sur le feu, un feu qui n'est pas l'éternelle menace de captation par l'extrême droite mais : autodestruction, suicides, désespoir de policiers, de postiers, d'acteurs de la vie sociale, etc.
En d'autres temps, où les principaux chefs gauchistes n'étaient pas au pouvoir, ils promettaient une « autodéfense ouvrière » contre la police gaulliste, mais aujourd'hui que la police de base est aussi agressée et humiliée que tant d'autres métiers, le gauchisme résiduel est du côté des racailles et des terroristes !

Face au chaos capitaliste, ce n'est pas plus de répression, plus de prison, des magistrats justes, des policiers avec le droit de tirer dans le tas, une droite revenant au pouvoir avec le même autisme et la même morgue que les élites de la gauche au pouvoir, qu'il faudrait, mais c'est l'Etat capitaliste qu'il faudrait renverser et qu'une majorité de policiers honnêtes marchent avec le prolétariat pour en finir avec l'exploitation et la violence contre les personnes. Cela aussi est utopique. Pour le moment. Mais cela ne doit pas empêcher le prolétaire fonctionnaire policier d'y réfléchir, ni de savoir qu'il lui faudra un jour choisir un camp. Sous le capitalisme décadent et brutal aucun fonctionnaire policier n'est protégé ni par un uniforme de robot, aussi fragile que la cotte de mailles des mercenaires du Moyen Age, ni par des lois iniques et au service de la minorité élitaire, l'arrogance bourgeoise dominante.

Post scriptum: deux notifications:

La radicalité ridicule des émeutiers vengeurs des bavures policières:


"Une manifestation interdite d'un collectif pour "le désarmement de la police et la démilitarisation des conflits" s'est soldée par de nombreuses dégradations ce samedi après-midi à Saint Etienne. Des abribus ont été brisés et des distributeurs de banque ainsi que des horodateurs ont été mis hors-service. Une vitrine d'une agence bancaire a été cassée et le local de la fédération départementale du PS saccagé, a indiqué le parquet. Devant la Bourse du travail, plusieurs prises de parole ont d'abord eu lieu pour "dénoncer les répressions policières sous toutes leurs formes et la guerre coloniale menée par la France au Moyen-Orient". Encadrés à distance par plusieurs centaines de policiers et de gendarmes mobiles, environ 200 manifestants -en majorité de la mouvance d'extrême gauche- ont ensuite battu bruyamment le pavé du centre-ville pendant plusieurs heures derrière une banderole visant le fabricant local de flash-balls et d'armes de chasse sur laquelle était écrit: "Verney-Carron dernière sommation !".
Après avoir contourné l'hyper-centre de la ville, où les forces de l'ordre étaient stationnées en nombre, des participants ont alors symboliquement mis le feu devant l'ancienne manufacture d'armes -aujourd'hui la Cité du design- à une reproduction géante en carton d'un flash-ball sur lequel était écrit: "Une balle pour rétablir la paix sociale".  D'autres manifestants, cagoulés cette fois, ont profité de l'absence des forces de l'ordre aux abords du défilé pour tagger murs et vitrines faisant référence notamment au militant écologiste Rémi Fraisse, décédé il y a deux ans sur le site du barrage de Sivens. Pour les participants à ce collectif venus des différentes régions, parmi lesquels figurent la soeur jumelle d'Adama Traoré, un jeune homme mort le 19 juillet dans le Val d'Oise après une interpellation musclée, la journée de dimanche doit notamment être consacrée à des ateliers d'auto-défense et à des conférences animées par des universitaires. Aucune information sur d'éventuelles interpellations n'a été communiquée". 
La publicité donnée par les médias à ces "vengeurs anarchistes" au slogan réformiste de "désarmer la police" (!?) et garder la paix sociale!, sert aussi à ridiculiser la protestation (certes aussi réformiste et impuissante) des flics qui en ont marre d'être pris pour cibles vivantes quand les magistrats sont au chaud dans leur bureau (Hollande et Juppé n'aiment pas non plus les magistrats, sic!).

Pendant la guerre d'Espagne les flics majoritairement aux côtés des républicains:

"Les troupes des Corps de sécurité et d'assaut restèrent dans leur ensemble fidèles au gouvernement de la république - environ 70 % d'entre eux. C'est dans les villes de Saragosse, Oviedo et Valladolid qu'on compta le plus de défection à la république. De tous les corps policiers, les gardes d'assaut jouissaient cependant d'une relative meilleure image auprès des populations civiles. Aussi un grand nombre des militaires restés fidèles au camp républicain en rejoignirent les rangs, afin d'éviter la suspicion qui entourait les militaires, au point que Francisco Largo Caballero, chef du gouvernement, dut se résoudre à les en empêcher.
Les Corps furent peu à peu transformés, afin de coller aux nouvelles missions qui leur étaient assignées. La Garde civile avait déjà été transformée en « Garde nationale républicaine » (Guardia Nacional Republicana ). Le 27 décembre 1936, par décret, les Corps de sécurité et d'assaut y furent intégrés dans le nouveau « Corps de sécurité intérieure » (Cuerpo de Seguridad Interior).
Finalement, après la guerre, les gardes d'assaut furent supprimés et, par la loi du 15 mars 1940, intégrés aux « gris » (los grises), c'est-à-dire le « Corps de police armée et de circulation » (Cuerpo de Policía Armada y de Tráfico)".




mardi 18 octobre 2016

COMMENT L'OPINION PUBLIQUE PESE SUR LA CLASSE OUVRIERE


Les lunettes anglaises

par Rosa Luxemburg

Leipziger Volkszeitung, 9 mai 1899


Voici probablement le premier et meilleur texte du mouvement maximaliste contre les syndicats modernes, contre la conception qu'en ont la gauche bourgeoise et ses valets gauchistes. Tout y est ou presque : l'ouvrier syndiqué embourgeoisé, les syndicalistes réformistes d'époque constituant de l'opinion publique, comme les gauchistes de base à la Besancenot et Poutou de notre époque, qui bénéficient d'un strapontin dans les médias pour enfumer sur une défense de classe... hyper corporatiste, comme leur soutien à l'émigration massive voulue par la bourgeoisie mondiale, surtout conséquence de la guerre et facteur de faux internationalisme sous charity business. Que cela choque qu'on puisse considérer nos modernes activistes gauchistes donneurs de leçon d'encadrement et cette catégorie protégée de l'aristocratie syndicale « ouvrière » comme des bourgeois, c'est tant mieux, et c'est une vérité déjà établie il y a bien longtemps par notre chère Rosa.


Avant de jeter un coup d’œil rétrospectif sur la discussion qui s’est déroulée dans la presse du Parti au sujet du livre de Bernstein, nous nous proposons d’examiner en détail un certain nombre de questions secondaires qui, au cours de cette discussion, ont été soulignées d’une façon particulière. Cette fois, nous nous occuperons du mouvement syndical anglais. Chez les partisans de Bernstein, le mot d’ordre de la « puissance économique », de l’ « organisation économique » de la classe ouvrière, joue un rôle considérable. Le devoir de la classe ouvrière est de créer une puissance économique, écrit le Dr. Woltmann dans le n° 93 de la Presse libre d’Elberfeld. De même, E. David clôt sa sérié d’articles sur le livre de Bernstein par le mot d’ordre suivant : « Emancipation par l’organisation économique » (Gazette populaire de Mayence, n° 99). D’après cette conception, conforme à la théorie de Bernstein, le mouvement syndical, lié aux coopératives de consommation, doit transformer peu à peu le mode de production capitaliste en mode de production socialiste. Nous avons déjà montré (voir Réforme ou révolution ?) qu’une telle conception repose sur une méconnaissance complète de la nature et des fonctions économiques, tant des syndicats que des coopératives. On peut le prouver sous une forme moins abstraite, au moyen d’un exemple concret.
Chaque fois que l’on parle du rôle considérable qui est réservé aux syndicats dans l’avenir du mouvement ouvrier, il est de règle que l’on cite immédiatement l’exemple des syndicats anglais, tant comme preuve de la « puissance économique » que l’on peut conquérir, que comme un modèle auquel doit s’efforcer de se conformer la classe ouvrière allemande. Mais s’il est dans l’histoire du mouvement ouvrier un chapitre propre à détruire complètement la foi en l’action socialisante et dans l’essor général des syndicats dans l’avenir, c’est précisément l’histoire du trade-unionisme anglais.
Bernstein a établi sa théorie sur les conditions anglaises. Il voit le monde à travers les « lunettes anglaises ». C’est déjà devenu une expression courante dans le Parti. Si l’on veut dire simplement par là que le changement d’orientation théorique de Bernstein est dû à la vie qu’il a menée en exil et à ses impressions personnelles sur l’Angleterre, cette explication d’ordre psychologique peut être très juste, mais elle n’a que très peu d’intérêt pour le Parti et pour la discussion actuelle. Mais si l’on veut dire par les « lunettes anglaises » que la théorie de Bernstein convient à l’Angleterre et est juste pour l’Angleterre, c’est faux et cela est en contradiction tant avec l’histoire passée qu’avec l’état actuel du mouvement ouvrier anglais.
En quoi consistent donc les particularités si souvent soulignées de la vie sociale anglaise, et comment s’expliquent-elles ? On dit ordinairement que la caractéristique de l’Angleterre consiste en ce qu’elle est un Etat capitaliste sans militarisme, sans bureaucratie, sans paysannerie, qu’elle emploie la majeure partie de son capital à exploiter les autres pays, et que tout cela permet tant la liberté politique, dans laquelle s’est développée le mouvement ouvrier, que la bienveillance que manifeste l’opinion publique en faveur de ce mouvement ouvrier.
Si cela était exact, le mouvement ouvrier anglais aurait dû jouir dès sa naissance, c’est-à-dire dès le début du XIX° siècle, de la liberté politique et de la faveur de l’opinion publique dont il jouit aujourd’hui, car toutes les particularités susmentionnées de la vie sociale anglaise datent de plus d’un siècle. Mais l’histoire du trade-unionisme nous montre précisément le contraire.
Toute la première période de ce mouvement, du début du siècle jusque vers 1840-45, nous montre notamment une lutte des coalitions ouvrières pour obtenir leur droit à l’existence tout aussi acharnée que celle qu’a menée et que mène encore, partiellement, le prolétariat du continent. Le « pays des réformes sociales » a refusé pendant plusieurs décades d’accorder aux ouvriers la moindre loi en leur faveur. Au « pays des réformes sociales », les ouvriers durent avoir recours dans leur lutte pour l’existence, aux moyens de violence les plus extrêmes, aux démonstrations, aux grèves tumultueuses, aux meurtres, à quoi le gouvernement répondit par tous les moyens éprouvés, jusqu’ici en usage sur le continent. Arrestations, procès se terminant par des condamnations draconiennes, déportations, mobilisation en masse d’espions, de forces de police et de troupes lors de manifestations ouvrières, justice de classe, arbitraire policier, en un mot, les cinquante premières années du mouvement ouvrier anglais nous montrent toutes les formes de répression brutale de la classe ouvrière montante et de ses revendications les plus modestes en faveur des réformes sociales [1]. Ce même Etat qui, déjà à cette époque, tout comme aujourd’hui, n’avait aucun militarisme, aucune bureaucratie, aucune paysannerie, trouva cependant les moyens nécessaires pour réprimer violemment le mouvement ouvrier. Si donc nous constatons, en Angleterre, à partir du milieu du XIX° siècle, d’autres méthodes de traiter la classe ouvrière, cela n’est pas dû à ces particularités de sa vie politique, mais à d’autres circonstances, qui, vers ce moment, on fait leur apparition.
En fait, vers le milieu du siècle, des modifications importantes se sont produites dans la situation de l’Angleterre, et cela de deux côtés. Avant tout, c’est à cette époque que l’industrie anglaise acquit la domination incontestée du marché mondial. Jusque vers 1850, la production anglaise avait eu à subir des crises très fréquentes et très violentes. A partir de 1856, nous assistons, par contre, à un essor considérable et continu. Cet essor de l’industrie anglaise mit l’ensemble de la classe anglaise dans la situation où se trouve un capitalisme individuel lorsque les affaires vont bien : les conflits avec la classe ouvrière, la guerre industrielle permanente, telle qu’elle s’était poursuivie jusqu’alors, lui devinrent extrêmement désagréables et elle ressentit un besoin pressant d’ordre, de stabilité et de « paix sociale ».
C’est pourquoi nous constations, du côté du patronat, un changement dans les méthodes de guerre employées : de questions de force, les conflits avec la classe ouvrière se transforment en objets de négociations, d’entente, de concessions. L’âge d’or de l’industrie rend les concessions aux ouvriers aussi nécessaires dans l’intérêt de la bonne marche des affaires que matériellement aisées. Si, au cours de la première période, la bourgeoisie anglaise était représentée par les partisans de la politique de violence à la Stumm, partisans des mesures de rigueur les plus brutales, son véritable porte-parole, au cours de cette nouvelle période, est cet entrepreneur, qui déclara en 1860 : « Je considère les grèves comme étant à la fois le moyen d’action et le résultat inévitable des négociations commerciales sur l’achat du travail  » [2].
D’autre part, et, sans aucun doute, en rapport étroit avec ce qui précède, nous assistons à des modifications importantes dans le mouvement ouvrier lui-même. De 1820 à 1840, et au début de la période de 1840 à 1850, nous le voyons s’enthousiasmer pour les réformes politiques et sociales, pour de vastes projets, pour le socialisme. « Au conseil, ce sont [les ouvriers] des idéalistes qui rêvent d’un nouveau ciel et d’une nouvelle terre, des humanitaires, des partisans de l’instruction du peuple, des socialistes, des moralistes » [3]. « Sous l’influence des théories d’Owen, écrit Francis Place, les trade-unionistes en vinrent à croire qu’il est possible, au moyen d’une association générale apolitique de tous les salariés, d’élever les salaires et de réduire la durée du travail, dans de telles proportions qu’au bout d’un temps assez court, ils pourraient acquérir la propriété complète des produits de leur travail » [4]. Le mouvement de classe de cette époque en Angleterre trouva une expression concrète dans l’organisation de l’Union ouvrière générale (Grand National Consolidated Trades Unions), qui s’avéra complètement inapte à la lutte syndicale, et s’effondra d’ailleurs bientôt, mais exprima néanmoins nettement l’idée de la classe et de son groupement général en vue du but commun à atteindre. Dans le mouvement chartiste, nous voyons, de même, le prolétariat anglais se poser – ici, au moyen de l’action politique – des buts socialistes.
Tout cela change vers 1850. Après l’échec du chartisme et du mouvement oweniste, la classe ouvrière se détourne du socialisme et se tourne vers les revendications exclusivement quotidiennes. La classe ouvrière groupée, quoique d’une façon très imparfaite, dans la Grand Trade-Union d’Owen, s’éparpille complètement en différents syndicats travaillant chacun pour son propre compte. L’émancipation de la classe ouvrière fut remplacée par la confection la plus favorable possible du « contrat de louage », la lutte contre l’ordre existant, par l’effort en vue de s’installer le plus confortablement possible dans ce régime, en un mot, la lutte de classe pour le socialisme fut remplacée par la lutte bourgeoise pour l’existence bourgeoise.
Les trade-unions ont obtenu leurs résultats par deux moyens : par une lutte directe contre le patronat ; par la pression exercée sur le Parlement. Mais, dans un cas comme dans l’autre, elles doivent leurs succès précisément au terrain bourgeois sur lequel elles se sont placées. En ce qui concerne le patronat la conférence générale des syndicats proclama dès 1845 « une nouvelle méthode d’action syndicale, à savoir la politique de l’arbitrage et des sentences arbitrales » [5]. Mais  l’arbitrage et les sentences arbitrales ne sont possibles que s'il existe un terrain commun sur lequel on puisse s’entendre. Et ce terrain fut bientôt fourni par le système très répandu de l’échelle mobile des salaires, qui, de son côté, repose, économiquement, sur l’harmonie des intérêts du patronat et de la classe ouvrière. Ce n’est que parce que le patronat comme la classe ouvrière étaient placés sur ce terrain commun que fut possible l’extension considérable du système des contrats collectifs, des institutions d’entente, des tribunaux d’arbitrage, tels que nous les voyons fonctionner jusque vers 1880. Mais, par là, les conflits et les heurts entre le Travail et le Capital se transformèrent, de luttes de classe en conflits entre acheteurs et vendeurs, comme il s’en produit ordinairement à l’occasion de l’achat et de la vente de toute marchandise. Si, d’une part, le patronat était arrivé à cette conception que les grèves étaient « inévitables lors des négociations commerciales sur l’achat du travail », le travail se résigna, d’autre part, à ne les considérer que comme simple objet de « négociations commerciales ».
Comme base de toute la lutte syndicale, les trade-unions acceptèrent la théorie de l’économie bourgeoise de l’offre et de la demande comme constituant le seul régulateur des salaires, et « il en résulta tout naturellement que le seul moyen en leur pouvoir d’assurer ou d’améliorer leur situation était de réduire l’offre » [6].
En conséquence, nous voyons employer en tant que moyens de lutte syndicale, à cette époque, la suppression des heures supplémentaires, la réduction du nombre des apprentis et l’émigration (dans certaines branches jusque vers 1880), c’est-à-dire, excepté le premier point, des méthodes purement corporatives.
C’est également le caractère que revêtit le côté politique de la lutte syndicale. Deux points de vue sont caractéristiques dans ce sens. Tout d’abord l’attitude politique propre des trade-unionistes anglais : jusque vers 1885, ils furent – et ils sont encore aujourd’hui dans la majorité des cas – de purs bourgeois, libéraux ou conservateurs. Puis les méthodes et les moyens qu’ils employèrent dans la lutte pour les lois de protection du travail ne furent pas le moins du monde l’agitation populaire, comme en Allemagne et dans les autres pays du continent, mais un système complexe tout particulier en vue d’influencer les parlementaires bourgeois, sans distinction de partis, un marchandage, une politique de couloirs et d’escaliers de service, sans aucun caractère de principe ni de classe, telle qu’elle fut tout particulièrement appliquée par les fileurs et les tisserands [7]. C’est précisément à l’emploi de ces méthodes que les syndicats durent leurs plus grands succès d’ordre législatif. A quel point, au contraire, une attitude ayant un caractère de classe plus prononcé était un obstacle pour l’obtention de résultats pratiques, c’est ce que montrent les difficultés qu’eut à surmonter la Fédération des mineurs.
En rapport avec cette activité orientée dans ce sens, nous voyons toute la structure et tout le caractère des syndicats anglais se modifier au cours de la seconde moitié de ce siècle. La direction du mouvement passe des mains des « enthousiastes et agitateurs irresponsables » aux mains d’ « une classe de fonctionnaires permanents », qui sont même parfois engagés après un examen en règle [8]. D’une école de solidarité de classe et de morale socialiste, le mouvement syndical se transforme en une œuvre d’art extrêmement compliquée, une maison d’habitation confortablement installée en vue d’une existence durable, et, dans tout le monde ouvrier de cette époque, règne « un esprit de diplomatie prudente, quoique un peu étroite ».

II

En Angleterre, ainsi que nous l’avons vu plus haut, les ouvriers et la bourgeoisie se plaçaient, tant au point de vue économique qu’au point de vue politique et moral, sur le même terrain.
« Ils [les leaders des trade-unions] acceptèrent avec une entière bonne foi l’individualisme économique de leurs adversaires bourgeois, et ne réclamèrent que la liberté de coalition, que les membres éclairés de la classe bourgeoise étaient tout disposés à leur accorder ... La compréhension dont ils firent preuve pour le mode de penser de la bourgeoisie et leur appréciation des difficultés réelles de la situation les préservèrent d’être de simples démagogues ... La possession des bonnes manières n’était pas, quoique cela puisse paraître une mesquinerie triviale, la moindre de leurs qualifiés. A un respect complet d’eux-mêmes et à une intégrité absolue, ils alliaient la correction du langage, une attitude absolument irréprochable dans la vie privé et une absence remarquable de tout ce qui rappelle le cabaret » [9].
Le fait que tant la lutte purement économique des trade-unions que leur lutte en faveur de la législation ouvrière ne furent pas menées d’une façon unie par l’ensemble des syndicats et en faveur de l’ensemble de la classe ouvrière, comme ce fut le cas en Allemagne, en France et partout ailleurs, mais en groupes dispersés, chaque syndicat agissant pour son propre compte et par ses propres moyens (voir la résistance opposée par les représentants des provinces de Durham et de Northumberland au Parlement aux efforts de la Fédération des mineurs) [10], n’est qu’une conséquence logique de cette politique individualiste diplomatique. L’absence d’un terrain économique et politique commun, d’un point de vue général de classe, les antagonismes entre grands et petits syndicats, entre syndicats d’ouvriers qualifiés et syndicats d’ouvriers non-qualifiés, entre vieux et jeunes syndicats, condamnèrent à la stérilité et à la ruine leurs actions communes, leurs congrès communs et leur commission parlementaire [11]. «  Le congrès, où sont représentés un grand nombre d’intérêts divergentes et même contradictoires, ne peut jamais être qu’une union très lâche ... » [12].
A ces deux facteurs susmentionnés, à savoir le développement croissant de l’industrie et le terrain bourgeois sur lequel se plaça le mouvement ouvrier, vient s’ajouter logiquement la troisième particularité des conditions anglaises : la bienveillance manifestée par l’opinion publique à l’égard du mouvement ouvrier. Ce n’est pas « la pitié innée à l’homme », ni l’investissement à l’étranger de grandes quantités de capitaux anglais qui, comme on le prétend souvent, expliquent la bienveillance manifestée par l’opinion publique anglaise à l’égard du mouvement syndical.
Ceux qui le prétendent ne voient qu’un côté de l’influence exercée par l’opinion publique sur la classe ouvrière, à savoir l’aide matérielle accordée par elle. Mais ils ne voient pas l’autre côté : la pression morale exercée par elle sur les ouvriers. Ce n’est pas pour le mouvement ouvrier, en général, que l’opinion publique anglaise manifeste cette bienveillance, mais pour le mouvement ouvrier bien déterminé qui s’est constitué sur le sol de l’Angleterre : le mouvement qui, tant au point de vue économique qu’au point de vue politique, se place sur le terrain de la société bourgeoise. Elle ne soutient pas la lutte de classe, au contraire, elle le prévient. Lors des grèves, des mouvements de salaires, l’opinion publique impose, comme l’on sait, l’arbitrage, les procédures d’entente, elle empêche la lutte de se transformer en une épreuve de force, même quand cela serait précisément avantageux pour la classe ouvrière, et malheur aux ouvriers s’ils refusaient de se soumettre à la voix de l’opinion publique ! L’ouvrier anglais qui, dans sa lutte contre son entrepreneur, est soutenu par la société bourgeoise anglaise, l’est en sa qualité de membre de cette société, en qualité de citoyen, d’électeur bourgeois, et ce soutien contribue encore à en faire un membre fidèle de cette société.
L’entrepreneur raisonnable et l’ouvrier syndiqué tout aussi raisonnable, le capitaliste correct et l’ouvrier correct, le bourgeois au cœur large, ami des ouvriers, et le prolétaire à l’esprit mesquin étroitement bourgeois, se conditionnent l’un l’autre, ne sont que des corollaires (phénomènes qui se complètent l’un l’autre) d’un seul et même rapport, dont la base commune était fournie par la situation économique qui a été celle de l’Angleterre à partir du milieu du XIX° siècle : la stabilité et la domination incontestée de l’industrie anglaise sur le marché mondial.
Cette situation se maintint en Angleterre jusque vers 1880. Mais, à partir de cette époque, on assiste, sous tous les rapports, à une modification profonde, avant tout dans la base du développement syndical, tel qu’il s’était poursuivi jusqu’alors. La position de l’Angleterre sur le marché mondial est fortement ébranlée par le développement capitaliste de la Russie, de l’Allemagne et des Etats-Unis. Le déclin rapide de l’Angleterre se manifeste non seulement dans la perte, l’un après l’autre, de ses débouchés, mais encore dans un symptôme toujours très grave et très caractéristique : la décadence de ses méthodes de production et de commerce. Ces dernières, notamment, indiquent toujours le développement ou le déclin d’une industrie capitaliste avant et plus sûrement que les statistiques d’exportation ou d’importation elles-mêmes. De même que la classe capitaliste d’un pays en voie de développement se distingue avant tout par l’habileté et la souplesse de ses méthodes techniques de production et de commerce (voir l’Angleterre jusque vers 1870-80 et l’Allemagne actuelle) ; de même dans un pays dont le développement industriel est en retard se manifestent comme un premier symptôme infaillible le caractère rétrograde et la lourdeur des méthodes de production et de commerce. C’est actuellement le cas en Angleterre, et, depuis quelque temps, les plaintes sur l’apathie et la raideur des marchands anglais constituent une rubrique spéciale dans les rapports consulaires anglais. En ce qui concerne les méthodes de production, l’Angleterre est actuellement – c’est là un fait tout à fait sans précédent – contrainte par la concurrence étrangère, et pour protéger son propre marché indigène, d’importer de l’étranger de l’outillage technique moderne de production. Voir, par exemple, les transformations auxquelles nous assistons actuellement dans l’industrie du fer-blanc, sous la pression de la concurrence des Etats-Unis [13].
L’insécurité et l’instabilité de la situation commerciale et industrielle entraînent comme conséquence un changement profond dans l’attitude des entrepreneurs comme des ouvriers anglais. La dépression générale dans l’industrie anglaise est momentanément encore contre-balancée par la demande de constructions navales créée par le militarisme et le commerce, demandes qui favorisent, à leur tour, toute une série de branches d’industrie importantes, telles que l’industrie métallurgique. Mais, dans ce domaine également, l’Angleterre sera bientôt menacée par la concurrence de l’Allemagne.
Si, dans les périodes de prospérité, les concessions aux ouvriers étaient insensibles pour le Capital, ce dernier devient actuellement de plus en plus sensible et excitable. Les procédures d’entente lui deviennent de plus en plus désagréables et il utilise les sentences des Chambres d’arbitrage pour « repousser les revendications excessives des ouvriers », tandis qu’à d’autres moments, il « se sert de sa position stratégique pour obliger les ouvriers à accepter des conditions plus défavorables que celles proposées par les sentences des Chambres d’arbitrage » [14]. D’autre part, le système de l’échelle mobile qui garantit aux ouvriers leur part à la prospérité industrielle, leur apporte, avec le déclin des affaires, des revers de plus en plus fréquents. C’est pourquoi les syndicats abandonnent résolument ce système. Mais, avec l’abandon par les ouvriers du système de l’échelle mobile et la violation systématique par les entrepreneurs des sentences arbitrales, disparaissent les conditions favorables aux procédures d’arbitrage et d’entente, qui avaient accompagné la période de prospérité du trade-unionisme anglais, et, avec elles, la paix sociale. Cette transformation fut, il y a quelques années, reconnue officiellement par la suppression des lois de 1867 et de 1872, aux termes desquelles tous les conflits entre le Capital et le Travail devaient être obligatoirement tranchés au moyen de l’arbitrage. En même temps, avec la bonne marche constante des affaires et la stabilité apportée dans la situation de l’ouvrier, a disparu également la possibilité de développer si savamment les syndicats et de faire fonctionner leur mécanisme compliqué d’une façon aussi simple qu’autrefois. Ce mécanisme savant et la bureaucratie spécialisée des syndicats deviennent également en grande partie inutiles, par suite de la suppression de l’échelle mobile des salaires, et de la procédure d’arbitrage. Tous les syndicats fondés au cours des quinze dernières années se distinguent des vieux syndicats par la grande simplicité de leur organisation et de leur fonctionnement, et se rapprochent en cela des syndicats du continent. Mais, dans la mesure, où la procédure d’entente à l’amiable devient de plus en plus inefficace, les conflits entre le Capital et le Travail deviennent de plus en plus de simples questions de force, comme nous l’avons vu à propos de la grève des métallurgistes et de celle des mineurs gallois. En Angleterre, également, la « paix sociale » fait place à la guerre sociale, à la lutte de classe. Les syndicats se transforment peu à peu, d’organisations ayant pour but d’assurer la paix industrielle en organisations de lutte de classe, sur le modèle des syndicats allemands, français, autrichiens.
Deux symptômes importants de ces tout derniers temps montrent que, tant dans la bourgeoisie anglaise que dans le prolétariat anglais, on se rend compte de la transformation réalisée, et qu’on se prépare à une lutte de classe sérieuse. C’est, pour le patronat, l’Union pour la lutte contre l’action parlementaire des syndicats, pour la classe ouvrière, la réapparition de l’idée d’une Alliance ouvrière générale, autant haïe des capitalistes que des trade-unionistes de la vieille école et des partisans de la « paix sociale », mais qui exprime nettement, pour la masse du prolétariat anglais, le besoin d’un groupement, le réveil de la conscience de classe, au sens véritable du terme.
De cette histoire du trade-unionisme anglais esquissée par nous en traits généraux, on peut tirer trois sortes de conclusions différentes pour notre controverse avec Bernstein et ses partisans.
Tout d’abord, l’idée selon laquelle les syndicats ont une importance directe pour le socialisme est complètement fausse. Précisément, le mouvement syndical anglais, sur lequel on s’appuie, doit, en grande partie, ses résultats obtenus dans le passé à son caractère purement bourgeois, à son hostilité à l’égard de l’ « utopisme » socialiste. Les historiens du trade-unionisme, S. et B. Webb constatent eux-mêmes, à différentes reprises, et expressément, que le mouvement syndical en Angleterre a chaque fois échoué, dans la mesure où il était imprégné d’idées socialistes, et, au contraire, obtenu des résultats dans la mesure où il se rétrécit, s’aplatit, se libère du socialisme [15].
Précisément, le trade-unionisme anglais, dont le représentant classique est l’ouvrier-gentleman rassasié, correct, étroit, borné, pensant et sentant bourgeoisement, prouve, par conséquent, que le mouvement syndical en soi n’a encore rien de socialiste et que, même, dans certaines circonstances, il peut constituer une entrave directe au développement de la conscience socialiste, de même qu’au contraire, la conscience socialiste peut être, dans certaines conditions, un obstacle à l’obtention de résultats purement syndicaux.
En Allemagne, comme dans l’ensemble du continent, les syndicats se sont constitués dès le début sur la base de la lutte de classe, souvent même directement, comme une création de la social-démocratie (voir la Belgique et l’Autriche). Ils sont ici subordonnés d’avance au mouvement socialiste, et ne peuvent compter sur des succès – tout au contraire de l’Angleterre – que dans la mesure où ils s’appuient sur la lutte de classe socialiste et sont soutenus par elle (voir l’action social-démocrate actuelle, en Allemagne, pour la défense du droit de coalition). Les syndicats allemands (comme ceux du continent en général) sont, de ce point de vue, du point de vue des efforts d’émancipation du prolétariat, malgré leur faiblesse, et en partie même, à cause de cette faiblesse, plus avancés que les syndicats anglais. Le renvoi à l’exemple de l’Angleterre, ne signifie pas autre chose, en réalité, que conseiller aux syndicats allemands de quitter le terrain de la lutte de classe socialiste et se placer sur le terrain bourgeois. Mais, pour servir la cause du socialisme, ce ne sont pas les syndicats allemands qui doivent s’engager sur les traces des syndicats anglais ; mais, au contraire, les syndicats anglais sur celles des syndicats allemands. Les « lunettes anglaises » ne conviennent par conséquent pas à l’Allemagne, non pas parce que les conditions anglaises sont plus avancées, mais parce que, du point de vue de la lutte de classe, elles sont plus arriérées que les conditions allemandes.
En outre, si nous passons de la signification subjective des syndicats pour le socialisme, de l’influence qu’ils exercent sur la conscience de classe du prolétariat, à leur signification objective, à la « puissance économique » que, d’après la théorie opportuniste, ils donnent à la classe ouvrière, et à l’aide de laquelle elle sera en mesure de briser la puissance du Capital, elle apparaît également comme une légende, et même « une légende des anciens temps ». En Angleterre même, la puissance économique inébranlable des syndicats, même sans tenir compte de tout ce par quoi elle a été achevée, appartient déjà en grande partie au passé. Elle est liée, comme nous l’avons vu, à une période tout à fait déterminée, exceptionnelle, du développement du capitalisme anglais, à sa domination incontestée sur le marché mondial. Mais cette période qui, seule, par sa stabilité et sa prospérité, constituait le terrain du trade-unionisme anglais dans sa période de prospérité, dans sa prospérité véritable, ne se répètera plus ni en Angleterre, ni en aucun autre pays.
Si même le mouvement ouvrier allemand pouvait et voulait, conformément aux conseils opportunistes, abandonner, pour la « puissance économique » la fameuse légende du prolétariat qui « veut tout avaler », c’est-à-dire son caractère socialiste, et s’engager sur la trace du trade-unionisme anglais, il ne pourrait jamais conquérir la puissance économique que possédait autrefois ce dernier. Et cela, pour une raison bien simple : parce qu’aucun opportunisme ne peut créer artificiellement le terrain économique du vieux trade-unionisme.
En résumé, les « lunettes anglaises » de Bernstein ne sont, en réalité, qu’un miroir concave dans lequel tous les phénomènes se reflètent à l’envers. Ce qu’il représente comme le moyen le plus puissant de la lutte socialiste n’était, en réalité, qu’un obstacle à la réalisation du socialisme, et ce qu’il considère comme l’avenir de la social-démocratie allemande n’est que le passé, qui disparaît de plus en plus, du mouvement ouvrier anglais dans son évolution vers la social-démocratie.

Notes
[1] S. et B. Webb : Histoire du trade-unionisme.
[2] Ibid.
[3] S. et B. Webb : La théorie et la pratique des syndicats anglais.
[4] S. et B. Webb : Histoire du trade-unionisme.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] S. et B. Webb : La théorie et la pratique des syndicats anglais.
[8] S. et B. Webb : Histoire du trade-unionisme.
[9] Ibid.
[10] S. et B. Webb : La théorie et la pratique des syndicats anglais.
[11] Une nouvelle preuve en est le mode de scrutin introduit au congrès syndical de Cardiff, qui « tend manifestement à remettre tout le pouvoir aux mains des fonctionnaires et notamment des fonctionnaires d’un petit nombre de vieux et grands syndicats » (Webb : Théorie et pratique des syndicats anglais).
[12] S. et B. Webb : La théorie et la pratique des syndicats anglais.
[13] Gazette industrielle allemande, décembre 1898.
[14] S. et B. Webb : La théorie et la pratique des syndicats anglais.
[15] S. et B. Webb : op. cit.