"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

lundi 17 décembre 2012

BORDIGA AU-DELA DU MYTHE DU PARTI MYSTIQUE (II)





Ou la fin du mystère Bordiga par Damen (1893-1979)

Pendant des décennies ce fût un questionnement taraudant dans les milieux révolutionnaires maximalistes: pourquoi Bordiga s'était-il retiré de toute vie politique après son emprisonnement dans les geôles de Mussolini jusqu'à l'après-guerre? Et la lamentable façon fair-play avec laquelle il avait laissé les bolchévisateurs et Gramsci lui succéder à la tête du parti, que cachait-elle? Une capitulation? Une compromission? Des doutes concernant le marxisme et la classe ouvrière? Grâce à la publication en français des textes lumineux de Damen, dont la présentation par M.Olivier n'a pas saisi le sens profond, nous avons la réponse par après.
 
A la fin des années 1 970, le mémorialiste Lucien Laugier estime dans son texte intitulé « L’antikapédisme du PCI » :
« … Il reste de Pannekoek et Gorter qu'ils ont ouvert la première brèche dans l'édifice idéologique du léninisme. Et ce n’est pas, en fait, pour cette seule raison là que le PCI s’en prend à eux. C’est à cause d'un phénomène strictement contemporain : le stalinisme, prolongement atroce du léninisme, a déblayé, en s'écroulant dans le sang et la honte, le terrain d'une subversivité où le PCI ne se retrouve pas. Le KAPD, dans sa lutte même contre l’IC, manifestait l'ultime sursaut d’un mouvement aujourd’hui totalement défunt. Il est donc paradoxal que le PCI procède à son exécution capitale à titre posthume. C’est qu'en réalité, le PCI en un certain sens a besoin de l’actualité du KAPD pour sauver la sienne propre. Aussi ne peut-il comprendre le véritable adversaire qu'il poursuit lorsqu’il s’acharne sur le cadavre de la Gauche allemande. Cet adversaire est autant insaisissable qu'indéfinissable parce qu'il ne se réfère à la Gauche allemande qu'en tant que symbole et caution du doute grandissant que manifeste la nouvelle subversion à l'égard des doctrines du passé ».

Les petites organisations de la Gauche italienne et leurs quelques ramifications internationales avaient survécu autrement plus longtemps à la Gauche germano-hollandaise, effilochée en micro cercles d’intellectuels « conseillistes » qui s’étiolèrent dans les années 1970 pour ne laisser de nos jours que quelques poignées d’intellectuels qui cultivent la « flamme historique » et se la jouent juges des partis du passé, dans une stricte position d’observateurs aigris. Revenu lui-même de la mythologie du parti invariant, Laugier glissait lui aussi vers les théories modernistes dites subversives de l’intelligentsia estudiantine avec ses luttes parcellaires où les noirs, les femmes, les homosexuels et les colonisés venaient symboliser une nouvelle révolution planétaire pour croyants idéalistes désenchantés d’une classe ouvrière désespérément consumériste et électoraliste.

Dans son texte « Le marginalisme des années 50 », Laugier tentait d’expliquer ce désenchantement par un « refoulement » dû à une croyance cadenassée dans une vision dogmatique :
« Tout un pan de l'histoire interne du PCI tient dans le refoulement des impulsions anticonformistes de ses membres. Le "militant achevé" y fut toujours celui qui avait "scientifiquement" réprimé tout ce qu'il y avait d'inconscient ou de non formulé dans ses mouvements les plus intimes de révolte. Il est donc inutile, dans cette évocation  des origines du PCI de ne pas omettre cet aspect, de cueillir ce phénomène auto-répressif  tout à son début, c'est-à-dire alors que les divergences  politico-théoriques ne l'avaient pas encore submergé et qu'il était impensable que la précision et la rigueur des concepts puissent être payées à un tel prix ». Si Laugier constata que Mai 68 avait secoué le cocotier des certitudes les plus pugnaces, le petit PCI allait le payer cher en devenant la voiture balai de la petite bourgeoisie gauchiste : «  La minuscule organisation des années 50, tâtonnante et secouée par d'incessantes cassures, a vécu en France en récupérant, pour une bonne part, l'héritage humain d'une "bohême" à la fois politique et sociale qu'elle s'efforça de "discipliner". La capacité d'ordonner et de transmettre la seule critique de la contre-révolution qui, à l'époque, fut claire et cohérente, était subordonnée en effet, et même du point de vue simplement pratique à l'élimination de ce handicap. Mais cela ne pouvait pas ne pas contribuer à l'implantation future, dans le PCI, de cette politique de l'autruche qui se dissimule les contradictions à affronter en les imputant à des travers de caractère individuel. On devait s'en rendre compte plus tard lorsque le "marginalisme" prit dans toute la société une bien plus grande dimension. Les règles adoptées dans le parti en vue d'introduire un peu d'ordre et de méthode dans un nécessaire travail de clarification perdaient leurs sens initial lorsqu'il ne s'agissait plus de surmonter un imprécis "vagabondage" politico-social mais d'appréhender un phénomène dont les dimensions démontraient l'intolérance croissante de nombreux individus au mode de vie dicté par le capital. D'une période à l'autre, la même "éthique" politico-organisationnelle avait subi une inversion totale : elle permettait auparavant la lucidité et la cohérence, elle n'engendrait plus que le paradoxe et l'aveuglement ».
Le refoulement se maintenait ainsi avec les nouvelles recrues de la « bohème trotskyste » par l’instauration d’une discipline interne rigide, à la façon de la secte de LO finalement, et dont seul le CCI naissant à l’époque était la seule antidote, méprisée toutefois comme anarchiste par le parti bordiguien. La rigidité organisationnelle du parti, dans son décorum strict - réunions publiques réfrigérantes cornaquées par deux ou trois chefs, surtout à Paris, et centralisation interne opaque – ne fit qu’aggraver le mal : « De ces conséquences contradictoires d'un seul et même principe, nous ne mentionnerons que celle qui, dans la coagulation psycho-politique du PCI, se rapporte à l'essoufflement de ce parti face aux situations de la fin des années 60, lorsque "l'invariance" se cristallisa en dogme et la sévérité des rapports internes en occultation de la réalité. A la faveur des indications chronologiques qui suivent nous verrons que, le plus souvent, les premiers adhérents du PCI, en France et en Belgique venaient du trotskysme, l'avait pratiqué ou, de toute façon, avaient subi d'une manière quelconque son influence qui laissa sur les éléments "d'avant-garde" de l'époque une empreinte caractérisée : un style politique, une façon spécifique de concevoir l'intervention, la propagande, l'organisation, etc. corriger cette formation de telle sorte qu'elle fut compatible avec le mode de travail que s'efforçait d'observer le PCI, c'était une tâche qui se confondait avec le déblaiement de la confusion proprement politique du trotskysme. Mais la contrepartie idéologique de ce "redressement" apparaît aujourd'hui dans toute son ampleur, du fait que le marginalisme moral plus ou moins importé dans le PCI par d'ex-trotskystes était extrêmement minoritaire en tant que phénomène social, il accréditait et renforçait le mythe de la "supériorité révolutionnaire" du prolétariat : celui-ci, parce que plié à la discipline productive, était plus "sérieux" que le marginalisme identifié d'emblée à la catégorie contre-révolutionnaire par excellence : celle des petits-bourgeois (de cette façon la place dans la production demeurait un critère primordial comme détermination des aptitudes subversives et de la production existante elle-même, on conservait insidieusement, à l'état de concepts, des données "transportable" dans le socialisme). Les conséquences de cette conviction eurent une importance considérable dans l'évolution du PCI. Au plan idéologique, on s'en tint à l'amalgame indiscuté du marginalisme social et de la décadence philosophique bourgeoise. En ce qui concerne les transformations survenues dans la vie quotidienne au cours des décennies suivantes, au lieu d'y voir des indices de la mutation en cours dans la domination du capital, on leur nia toute signification. Du point de vue organisationnel, on fut à ce point inhibé par la phobie de la "pagaïe" technique qu'on en vint à faire du centralisme une valeur en soi. Quand au travers proprement dit que le PCI surmonta dans ces premières années, il ne le fut qu'au prix d'une mise en condition dont les résultats devaient apparaître ultérieurement dans sa carence de réaction positive aux évènements de mai 68. Le sort  de l'héritage de la bohème trotskyste dans le PCI fut particulièrement paradoxal chez quelques intellectuels : ils furent sans doute guéris de toute séquelle de leur antérieur "vagabondage" individuel, mais pour devenir aveugle à sa généralisation sociale, et ce, sans pour autant se dépouiller de leur surestimation volontariste des ouvriers ». Laugier note par ailleurs que l’aveuglement théorique était renforcé par l’activisme syndical et le soutien dithyrambique à l’émancipation des « peuples d’Orient », déjà totalement illusoire.
L’intervention demeurait donc au fond de type léniniste-gauchiste, où la conscience du parti était apportée de l’extérieur. Laugier rapporte aussi que Bordiga affirma un jour que la conscience de classe ne pouvait exister que dans le parti, à la manière de chaque bonze anarchiste qui prend les prolétaires pour des incapables qu’il faut «organiser ». En dépit d’un glorieux héritage de principes et de longévité politique révolutionnaire, le parti bordiguien (tout au moins celui qui se nommait parti communiste international, avec quelques sections en Europe) finissait comme un condensé mystique d’anarchisme et de stalinisme, d’anarchisme par son marginalisme et le refoulé prolongé de ses militants, de stalinisme par des méthodes internes bien connues depuis les années 1930, dont les pères de la Gauche italienne avaient été victimes, et qui viendraient pourrir aussi le CCI une dizaine d’années plus tard : « généralisation de la méthode des sanctions disciplinaires, « promotions » et «rétrogradations» de militants plus propres à susciter l’hilarité que les conversions et même, après ultimatum démocratique, exclusions pour délit de désobéissance à l’autorité autoproclamée du moment. Le parti historique était mort ».
« Loin de « créer » le parti formel « compact » et « puissant » dont il rêvait dans sa totale paranoïa, l’activisme ne réussit qu’à le pulvériser en plusieurs sectes nouvelles condamnées à grossir le lot pitoyable des anciennes ».
Les ancêtres glorieux de l’ancienne fraction italienne de l’après-guerre, qui auraient pu temporiser – mais est-ce possible de soigner la parano organisationnelle avec de folles conceptions politiques ? - étaient partis depuis longtemps. Au début des années 1970, Lucien Laugier, mémorialiste isolé devant ses pages blanches, avait analysé avec pertinence l’absurdité des dérives bordiguistes (relevant déjà les premiers signes de Paranoïa qui frappera tant d’autres groupes, et le CCI en dernier lieu) en réfléchissant au travail de fond de la GCF, bien antérieur puisqu’il datait de l’immédiat après guerre. Suzanne Voute l’intrangisante admiratrice de Bordiga avait été exclue. André Claisse, l’animateur maximaliste de la grève de Renault en 1947 avait déjà fait ses valises pour se rapprocher du CCI. Il n’existe hélas pas pour cette année 1982 d’implosion du PCI aucun mémorialiste du niveau de Lucien Laugier
pour nous décrire en détail les syndromes et symptômes de la maladie. Il est étrange que Laugier n’ait pas traité des critiques de Battagli Comunista déjà pertinente contre le mysticisme bordiguiste dès le début des années 1950, alors qu’il avait longuement analysé les raisons de la scission de 1952, où les attaques personnelles contre les « damenistes » avaient été virulentes, très typique en fait de l’esprit mystique, « impersonnel » (comme si l’individu communiste n’existait plus), qui reproche aux « impurs » l’infidélité aux principes sacrés, inoxydables s’entend.
A la fin des années 1990, dans mon introduction au tome I des écrits de Marc Chiric, je notais : «  L'aspect impersonnel que certains pleutres, au nom de la mythologie bordiguiste, ont voulu officialiser dans le milieu révolutionnaire pour encenser le "parti historique" - et qui autorise tous les déguisements - n'est pas la mienne. Dans le mouvement ouvrier et révolutionnaire, excepté les rapports de congrès ou les manifestes, pour des raisons de sécurité, il n'y a jamais eu de raison de faire des articles impersonnels ou sans nom d'auteur, même avec pseudonyme. Mon travail s'est inscrit en contre cette vision mystique ou mythique du parti. Et en particulier contre le mysticisme bordiguiste qui refusait toute signature des articles du "parti intellectuel collectif", envers de la médaille de certains brûlots ou d'individus comme R.C. qui, solitaire, signe "la rédaction" tous ses articles. C'est le règne du bluff: vous croyez avoir affaire à un groupe et c'est un seul personnage qui rédige tout. La vérité est plus proche de la remarque de M.C.: "la défense de l'organisation est souvent passée par des individus". Faut-il regretter et trouver individualiste le recueil des œuvres complètes de Lénine qui, sans cela, seraient restées noyées dans les archives poussiéreuses du Kremlin et au milieu d'autres contributions de moindre importance? Serge Bricianer est-il critiquable d'avoir regroupé les écrits de Pannekoek et de Korsch, et ainsi permis de mieux faire connaître et rendre accessible le courant de la gauche germano-hollandaise jusque là connu de cercles restreints?

UN MYSTICISME DEPUIS LONGTEMPS IDENTIFIE

En 1932, dans un texte cosigné par Treint, Marc Chirik, Sarah et Nelly, le centrisme (stalinisme naissant) est caractérisé comme développant une « mystique pseudo révolutionnaire ». Marc Chiric a été un des premiers à en dévoiler la dérive mystique et l'étouffant monolithisme de comploteurs qui ridiculise toute politique révolutionnaire qui voudrait damer le pion à la subtile démocratie bourgeoise: « Nous nous sommes toujours élevé contre tout opportunisme se cachant derrière une phraséologie révolutionnaire, nous avons combattu avec acharnement toute diplomatie secrète dans les discussions de l'avant-garde, nous nous sommes refusés de répondre par des épithètes à des arguments politiques mais surtout nous n'avons jamais cru que les balourdises de certains  courants de l'avant-garde cachaient une mauvaise foi ignoble » (cf. L'Etincelle n°12, p 254, tome I). J’ajoutais en présentant la contribution de Laugier : « Les deux crises du PCI » sont rédigés en 1971 à l’époque où l’auteur rompit avec cette organisation ; il ne l’avait fait circuler que parmi quelques anciens militants du PCI. Pour la première fois, on vit de l’intérieur une critique de la régression historique du mouvement souvent dénommé « gauche italienne » ou abusivement « bordiguisme », (une) centralisation mystique et caricaturale du « centralisme organique », pourtant opposé au fallacieux « centralisme démocratique » stalinien ». Cette mystique était, comme le précisait Laugier, un héritage de la conception des grands manitous de la IIème Internationale les Bebel, Kautsky et consorts. Une IIème Internationale opportuniste qui se vivait comme une « église ».
LA MISE A MAL DE LA LEGENDE DE BORDIGA PAR DAMEN
La critique du bordiguisme comme mysticisme et néo-stalinisme est plus virulente que celle de la GCF de Marc Chirik du côté de Battaglia Comunista en 1953. Dans Prometeo n°4 de 1953, Onorato  Damen, qui titre déjà « Crise du bordiguisme », dénonce la confusion de la Gauche italienne comme courant historique avec l’inertie bordiguiste fondée sur un rayonnement exagéré du solitaire Bordiga, guru  d’une « secte à la mode maçonnique ». Ce dernier se voit dénié le véritable travail initial d’opposition à la bolchevisation « partisan complaisant et inactif, jamais initiateur ». Bordiga a dormi pendant trente ans avec une « idéologie de la retraite ». Trop de fans de Bordiga sont restés accrochés à l’œuvre personnelle ou aux prétentions des « maîtres » plus qu’aux « idées maîtresses ». Damen tape juste mais le problème est qu’il n’a pas la plume « musclée » de Bordiga, son écriture est lourde, il fait des phrases de vingt lignes (il n’est pas aidé par une traduction bâclée en français et bourrée de coquilles). Jusqu’en 1923, les trois quart de travail théorique est certes de Bordiga ; et au moins le napolitain a-t-il su cesser de considérer le « programme maximal » comme simple stratégie  (p.29). Jusqu’en 1923… Après : « il reprend les motifs que d’autres, avant lui, avaient énoncés et menés à un certain degré de développement, qui avait été rendu possible par un processus donné de maturité de la classe ouvrière » ; « … l’intellectuel révolutionnaire doit s’habituer à dépouiller sa personnalité des apparences du « culturalisme », de la lubie de s’en faire un piédestal pour des succès personnels grâce à la mauvaise habitude des académies du pays, quand ce n’est pas carrément de la secte à la mode maçonnique ». Il faut donc « nettoyer notre maison de l’autoritarisme théorique et de le mentalité de la confraternité sous le signe de l’infaillibilité de l’un et de l’observance servile des autres ». La méthode de Bordiga est « idéaliste et subjective ». Ambiance ! Dans les lettres aigres entre les deux hommes, qu’Invariance avait publié, Bordiga disait à Damen d’aller « se faire soigner » (cf. + l’insulte d’infirmité p.191)…
Damen ne se laisse pas impressionner. Le courant « abstentionniste »n’a-t-il pas été à géométrie variable ? : « … un abstentionnisme qui oscille entre théorie et tactique, jusqu’au congrès de Livourne (1921) ; à partir de cette date et jusqu’en 1924, il accepte de participer aux élections avec une nostalgie abstentionniste plus ou moins accentuée » ! Pauvre abstentionnisme qui « n’est jamais parvenu, comme ces fruits qui restent toujours un peu verts, à une élaboration structurée et suffisante ». Sans oublier « la pauvreté des argumentations du discours de Bordiga au IIe congrès de l’IC » ; « la pratique de l’abstentionnisme, incapable par elle-même de substituer la voie révolutionnaire à la voie parlementaire… ». Damen n’a jamais digéré que Bordiga se soit moqué de son statut d’élu parlementaire, ainsi dans les termes que rappelle en introduction l’anonyme de Tendance communiste internationale dans le livre compil des textes de Damen contre Bordiga (Bordiga au-delà du « mythe » : « … activisme, uniforme historique du renégat », dicté par la frénésie de « jouer au politicard de manière personnelle et électoraliste ».
Ayant ainsi relevé « les vicissitudes humaines et politiques de Bordiga », Damen peut considérer son « traumatisme psycho-politique qui l’accompagna plus de quarante ans », un « complexe d’infériorité qui provoqua chez lui la peur de sortir des vestiges de cette énorme organisation internationale (…) comme à une certitude qui avait plus à voir avec du mystique qu’avec du scientifique » (p.35). Bordiga a choisi de ne pas être responsable, il a laissé tout le boulot à la fraction avec Bilan et son silence pendant la guerre  fait honte à Lénine jusque dans sa tombe, lui qui n’était pas resté les bras croisés en 1914.
Damen explique ensuite comment Bordiga commence à déconner après 1945. Il se contente de jouer l’éminence grise, théorise la révolution russe non comme prolétarienne mais antiféodale, la Russie serait simplement « un industrialisme d’Etat ». Ironique, Damen se refuse encore « à entrer dans les replis d’un drame psycho-politique qui a comme composante la peur, même et surtout physique d’une rupture avec l’expérience passée… » (p.37). En réalité Bordiga avec cette bizarre notion « d’industrialisme d’Etat », récuse la position qu’il semblait partager en 1944 lors de la fondation du parti communiste internationaliste, concernant la caractérisation de la Russie comme « capitaliste d’Etat ». Après une argumentation impeccable sur la notion de capitalisme d’Etat, Damen s’excuse presque d’avoir démonté un « bordiguisme de mauvaise qualité ».
Lorsqu’il aborde la question du parti, Damen va être encore plus féroce contre l’idéalisme de Bordiga, qui pose au conseiller occulte sans se salir les mains dans le militantisme de parti « formel ». Il constate en 1974 (Prometeo n°21) le déclin du rôle du parti comme organisme permanent de la classe ouvrière et comme facteur indispensable et déterminant de l’action révolutionnaire. Pour deux raisons évidentes à la même époque pour le groupe Révolution Internationale en France : la clôture de la phase révolutionnaire et le passage de la Russie à la contre révolution, et l’identification banale du stalinisme et du léninisme. Damen se fait un malin plaisir, citations à l’appui, que c’était dans ce même esprit que raisonnait Bordiga mais… en 1924. Ensuite Bordiga s’est livré à « des interprétations déviantes  et donc arbitraires et étroites ». Pauvre Bordiga qui « n’a jamais eu de chance avec ses épigones habituels », qui se met à livrer une version du parti « quelque peu imprécise et volontairement hermétique qui donne lieu à plusieurs interprétations » : la dictature du prolétariat devient « d’un trait de plume », « dictature du parti » ! Très indiscipliné, donc individualiste, Borrdiga ne s’aperçoit pas, en atténuant le lien entre le parti et la classe, qu’il met l’accent plus sur le rôle du parti que sur celui de la classe, que cela mène à nouveau vers « le pire stalinisme » ; avec cette « façon bornée et gendarmesque de juger » qu’on trouve hélas dans les « Points de base » rédigés en 1951 par Bordiga qui ne craint pas d’aligner des sornettes telles : « le parti interdit la liberté personnelle d’élaboration » (sauf pour maître Amadeo ? ndt), qui est régi par « le contenu de la science de la classe prolétarienne », « construit avec du matériel séculaire et non pas par la pensée des hommes ». Damen se moque de cette discrimination de rares personnes « touchées par la providence divine »… de l’abstentionniste militant ! Ce « vernis extérieur du marxisme » n’est que le reflet de la coupure de l’intellectuel égaré loin de la classe ouvrière.
En 1975, Damen est donc complètement en phase avec Révolution Internationale en France qui démonte aussi l’idéalisme de la soi-disant invariance bordiguienne. Bordiga a un côté pervers narcissique. Il faut faire silence pendant ses exposés et il ne répond pas aux questions. Tel le psychiatre Lacan il se permet des « prises de position désinvoltes et déconcertantes » de grand seigneur, qui le feront aduler par une certaine intelligentsia germanopratine et moderniste, quand en réalité rugissait alors une sorte de politicien néo-stalinien, autoritaire et sermonneur : « avec une brutalité intransigeante qui rendait superflue toute explication ».
Damen n’épilogue pas, mais laisse entendre que, avec certes « un tempérament », Bordiga, comme les staliniens, ne craint pas de se servir « des méthodes les plus abjectes » par des attaques personnelles pour faire triompher son point de vue.
Il faut lire la démonstration imparable ensuite (P.138 et suiv) sur la « minauderie intellectualiste » qu’a transmise la revue Invariance à tous les crétins anracho-bordiguidiens sur la complainte masturbatoire concernant l’usage immodéré du terme Gemeinwesen pour faire ultra radical, sorte de credo qui sert de cantique à la mystique du parti cathare invariant : « La vision d’un vague retour, sous une forme métaphysique, de l’individuel vers l’universel, c'est-à-dire vers sa ‘communauté’ originaire et indifférenciée, la ‘Gemeinwesen’ remise en vigueur, est plus conforme à la dialectique idéaliste du système hégélien qu’à la dialectique matérialiste de Marx ». Damen peut démonter la farce des « révolutionnaires anonymes », du « parti impersonnel » qui va « exterminer tous les partis du Capital et de sa valetaille petite bourgeoise », juste en citant ces bouts ridicules d’un Bordiga jouant le fort des Halles.
Mieux que Chiric et le CCI, sur la même longueur d’onde à l’époque, le grand Damen peut résumer la nature de ce parti virtuel en papier béni : « … caractère universaliste et tendant au mysticisme de ce soi-disant ‘parti historique’ qui n’a jamais existé sinon dans les rêves des poètes et dans les aspirations utopiques du socialisme humanitaire du pré-marxisme, et qui n’existera jamais ». Le parti pur, le parti idéal c’est une vue de l’esprit religieux, car le parti de Livourne, par exemple : « … était constitué bien sûr de héros mais aussi d’opportunistes, qui était imprégné de sacrifices, de prison, de sang mais aussi de corruption ».
La même conception mystique et cucul la praline se retrouve avec la définition bordiguienne perverse du parti qui « représente la société future », et où le PN Bordiga abuse à foison des majuscules pour le Programme et le Parti, telles les enluminures du Moyen Age. Là le bordiguisme atteint sa propre combustion sacrée, il n’est plus que « pathologie politique », « résidus de frustrations idéologico-politiques qui ont frappé particulièrement les jeunes générations d’intellectuels de gauche tendanciellement marxistes issus des événements parisiens de mai 1968 ».
Merci Onorato Damen pour avoir déshabillé le guru de l’ultra-gauche, du modernisme parisien, des vieux staliniens déguisés en maximalistes donneurs de leçons, et confirmé l’adage : on ne peut pas être et avoir été. Et merci d’avoir continué le  combat pour le parti du prolétariat qui n’est ni informel ni mystique, mais un organe de combat réactualisé à la période de son ressurgissement, comme produit d’une volonté unitaire et communiste du prolétariat.

PS: Les négateurs modernistes du prolétariat, en général anciens léninistes et anciens bordiguistes sont des léninistes gouvernementaux qui s'ignorent! Lucien Laugier, le génial méconnu explique bien comme le mysticisme bordiguien (à la suite de la négation de l'élimination du prolétariat à Kronstadt) ne peut conduire d'abord qu'au mépris du prolétariat (selon moi avec la phrase stupide de Marx pour bobos modernistes "le prolétariat est révolutionnaire ou il n'est rien" , répétée à satiété par l'intelligentsia pour laquelle le prolétariat n'est... rien en général qu'une somme de pauvres gens sans qualité et sans diplômes) à sa négation ensuite comme classe capable de construire une alternative au capitalisme décadent:

« L'obstacle ne concerne plus seulement les classes non-prolétariennes, mais le prolétariat lui-même. Durant la période trouble qui vit la répression de Cronstadt (1921) les bolcheviks invoquent la destruction du prolétariat révolutionnaire par la guerre civile et la dispersion dans les campagnes du nouveau prolétariat. Lénine procède alors à une généralisation principielle qui n'est que le pur reflet des conditions russes : le socialisme doit vaincre la force de l'habitude mille fois plus puissante, etc... Le raisonnement a encore une réalité, bien que la tâche de discipline sociale nécessaire au développement du capital entraîne une confusion fâcheuse quant à sa nature réelle du fait qu'elle est justifiée par la voie du socialisme. Mais le PCI, 50 ans plus tard, élève ces "conditions défavorables" de la Russie d'Octobre au rang de données permanentes de l'histoire et évoque, dans la perspective de la révolution future, "l’embourgeoisement moral des ouvriers ", leur "inertie", etc. A ce stade la conception léniniste a achevé son cycle ; elle en vient à nier le postulat historique sur lequel elle était fondée : l’aptitude du prolétariat à être une classe révolutionnaire puisant dans son acte même de libération les conditions nécessaires et suffisantes au rejet des tares léguées par l’ancienne société. (cf L’antikapédisme du PCI)






DE L’injure en politique MAXIMALISTE





Fable d’Esope : « L'Âne paissait un jour dans la compagnie d'un Coq. Un Lion vint pour attaquer l'Âne. Le Coq chanta. On dit que le Lion a une horreur naturelle du chant de cet animal. Le Lion se mit à fuir. L'Âne, qui s'imagina follement que le Lion le redoutait, le poursuivit à toute outrance ; mais quand le Lion se vit assez éloigné pour ne plus craindre le chant du Coq, et pour ne le plus entendre il revint sur ses pas, se jeta sur l'Âne et le dévora. " Malheureux que je suis, s'écria-t-il, en se voyant aux derniers abois, de quoi me suis-je avisé de vouloir faire le vaillant, et pourquoi ai-je voulu m'exposer au combat, puisque je ne suis point né de parents guerriers ? ».

Une injure est une parole offensante adressée à une personne dans le but de la blesser délibérément, en cherchant à l'atteindre dans son honneur et sa dignité. Cela ne signifie pas que celui qui est insulté est « atteint ». Il peut s’en foutre, ne dit-on pas que la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe. Ou, au contraire, il peut avoir recours à la justice de classe.  Dès lors  pour qu’il y ait injure au sens de la loi, il doit y avoir atteinte à l’honneur de la personne visée. Et peu importe que ça soit vrai ou non ! Par exemple : le fait de traiter quelqu’un de « sale homosexuel » est une injure. L’injure est publique lorsqu’elle est prononcée dans un lieu accessible à tous, sans condition et à tout moment. Par exemple, un café, un blog, la rue, une réunion, une affiche, un livre, une annonce radio / télé… Les autres lieux sont des lieux privés. Par exemple, un message sur un répondeur, une lettre au nom de la personne visée… Quelles sanctions ?
Pour les injures privées, il s’agit simplement d’une contravention de 1ère classe soit 38 Euros d’amende. Mais si elle est à caractère raciste ou si elle vise une personne à raison de sa religion, de son sexe, de son orientation sexuelle ou de son handicap, il s’agit d’une contravention de 4ème classe soit 750 Euros d’amende. Les injures publiques sont beaucoup plus sévèrement sanctionnées puisque l’atteinte à l’honneur est bien plus importante. La peine d’amende est alors de 12000 Euros maximum. Si l’injure publique est à caractère raciste ou si elle vise une personne à raison de sa religion, de son sexe, de son orientation sexuelle ou de son handicap, alors l’amende monte jusqu’à 22500 Euros et une peine de prison de 6 mois peut être prononcée par le juge. Lorsque l’injure vise un fonctionnaire, et même si elle n’est pas publique, un agent de l’autorité publique, elle est punissable de 12000 Euros d’amende.

Mais à voir… si chaque fois que je traite de con celui qui m’a fait une queue de poisson ou d’abruti congénital un fonctionnaire borné par son guichet je devais être sanctionné… Sachant que l'injure ne sera pas sanctionnée si son auteur prouve qu’il a été provoqué par la personne qu’il a insultée…
Tout cela est hors sujet dans le quotidien des prolétaires, insultes et persécutions sont le lot commun plus ou moins supporté, plus ou moins toléré suivant les lieux ou circonstances. Nous ne nous intéressons pas ici aux injures de la vie quotidienne, aux paroles intempestives ou aux mots impulsifs dans les circonstances répétitives d’un monde inhumain et aliéné. Non, en réponse à notre ami de Lille qui joue au Candide, qui déplore « attaques, insultes et autres noms d’oiseaux » dans le milieu maximaliste dit révolutionnaire prolétarien, je veux simplement constater :
1)      Que c’est certes toujours plutôt regrettable mais pas si improductif qu’il n’y paraît, l’insulte a valeur souvent de publicité gratuite, elle fait des vagues donc éveille l’intérêt;
2)      Que ce n’est point nouveau, même les plus grands et encensés théoriciens s’y sont livrés sans que cela soit une marque d’intelligence supérieure;
3)      Que ce n’est pas près de cesser dans le monde tel qu’il va;
4)      Mais enfin surtout que c’est quelques fois parfaitement justifié, et qu’il faut hardiment deviner ce qui se cache sous les grossièretés : problème pathologique personnel ou réelle divergence politique ?

En gros, les injures cristallisent-elles significativement des rivalités et des haines  en politique maximaliste « prolétarienne » ? Sont-elles une spécificité des groupuscules gauchistes et des partis staliniens ?
Hélas non, concernant la seconde question. Dans le mouvement révolutionnaire au XIXe siècle, pour ne pas remonter à l’Antiquité d’Esope ou à Platon, les insultes ad hominem (attaque personnelle)  valsent à profusion de Marx à Bakounine, de préférence dans les courriers privés qui seront connus par la postérité. Xénophobie et antijudaïsme tiennent le pompon.  Parlant de Marx et de Lassalle, Bakounine a écrit : « Mais à côté de ces deux Juifs géants, il y avait et il y a une foule de Juifs pygmées ». Marx a été moins tendre encore pour les juifs bourgeois. Les commentateurs superficiels du côté de la bourgeoisie moderne et hédoniste – qui adorent insulter les morts - ne voient plus Marx que comme un lamentable insulteur, tel l’anarchiste nihiliste et poseur pour studio de télévision M.Onfray qui déchaîne sa haine contre le véritable chef de la Première Internationale: « Marx l’atrabilaire, le doctrinaire de cabinet méconnu, le pilleur des bibliothèques, le militant politique manœuvrier des couloirs, petit-bourgeois dans sa vie quotidienne, le jaloux envieux engagé dans un combat pour asseoir son pouvoir sur l’organisation ouvrière internationale ; Bakounine l’ogre dionysiaque… Cynisme contre romantisme». « Max recourt à tout pour disposer du leadership de la contestation ouvrière internationale, y compris la calomnie, le mensonge, l’intrigue. Lui et les siens laissent courir le bruit que Bakounine agit en espion à la solde du gouvernement russe. L’insulte réapparaît régulièrement…. » (cf L’eudémonisme social). Onfray adore encenser le « romantique » Bakounine par devers un Marx « prussien », « russophobe », pathologiquement manœuvrier…
Interviewé par Radio Libertaire en février 1982, un bâtard du marxisme chloroformé, le brave Maximilien Rubel taxe le « mauvais caractère » de l’insulteur Marx – qui laisse tout de même « un fil d’explication de la misère du monde actuel » - mais ne cache pas son estime pour Bakounine : « Pour ce qui est de l’application de l’anarchisme dans la vie quotidienne, il est certain que Bakounine était plus proche d’un homme émancipé des préjugés bourgeois que Marx. Marx menait une vie de petit bourgeois et même de paria en marge de la société bourgeoise, en quoi il ressemblait à Bakounine d’ailleurs, un mendiant permanent, malade, qui n’a laissé qu’un fragment d’une œuvre qu’il pensait achever durant sa carrière et qu’il a laissé à la postérité comme une espèce d’avertissement ».
Marx insulteur insulté ? Et ses contemporains, Victor Hugo par exemple ? Ils rivalisent de quolibets, d’insultes ad hominem, de comparaisons qu’on dirait de nos jours « machistes ». Les vieilles fripouilles féodales au Parlement, elles, ne se livrent pas qu’au seul duel vengeur au coin d’un bois face aux élus bourgeois républicains. Les joutes verbales à la Chambre des députés sortent tout de même de l’enceinte, et les adjectifs hugoliens: petit, pygmée, avorton, nain immonde. Sont visés : Napoléon III, Thiers, Louis Blanc. L’insulte est courante et accompagne l’affirmation du Parlement (encore à dominante rurale) mais peut être suivie de violence physique. Jaurès est agressé à la tribune. Zola et Léon Blum auront été les plus insultés, à l’époque de l’affaire Dreyfus. L’attaque ad hominem est une spécialité de la droite bourgeoise, pathologique, insinuante, xénophobe. L’homme de droite classique ou néo-facho ne connaît que les individus, les superstructures sociales et les rapports sociaux c’est trop compliqué pour lui.
L’insulte avilissante qui dégorge, humiliante, répugnante est typique de toutes les périodes de réaction. Les partis réactionnaires de Vichy offrent un dégueulis permanent, surtout antisémite. Le parti réactionnaire PCF à la Libération sera lui le champion du chauvinisme anti-boche contre ses rivaux gaullistes, mais plus insultant encore avec des termes de maquereau contre les ouvriers rétifs face à ses ordres ou à ses « fables communistes ».
Flash back  du temps jadis héroïque et pré-révolutionnaire. La polémique entre bolcheviques et mencheviques ne fut pas abreuvée à l’eau de rose. Lénine était plus fort pour les épithètes que pour la philosophie (et encore on ne dispose pas des enregistrements verbaux), mais il aura été sans doute l’homme politique le plus insulté au XXe siècle, plus que Hitler, rangé dans les tiroirs comme simple méchant. L’insulte dans la polémique politique des premiers révolutionnaires maximalistes du début du XXe siècle ne porte pas à conséquence ni ne signifie menace de mort. Elle est autrement grave en période de contre révolution, mais aussi en période de révolution. Ne pas porter la cocarde tricolore en 1789 pouvait vous faire traiter de complice de la noblesse et vous transformer en gibier de guillotine. Soupçonné à tort d’être du côté des Blancs par des soudards mal embouchés, insulté et bousculé, John Reed faillit y laisser la peau.
L’insulte n’est pas simplement dans le mot, grossier ou macabre, elle se niche dans la façon de tancer la victime. Le début de rupture entre Lénine et Staline date du jour ou Koba a agressé verbalement sa femme Nadia Kroupskaïa au téléphone. On connaît mieux aujourd’hui la teneur des propos menaçant et avilissant du futur dictateur Koba-Staline, à la manière typique des pervers narcissiques sous une faconde moraliste : « Il lui reproche grossièrement d’avoir laissé son mari se « fatiguer » en rédigeant des lettres et la menace de la traduire devant le Comité central. Ses propos sont odieux : « Pourquoi devrais-je me mettre sur mes pattes arrière pour elle ? Coucher avec Lénine ne garantit pas automatiquement la compréhension du marxisme-léninisme. Juste parce qu’elle se sert des mêmes toilettes que Lénine… ». Dans un style tout en finesse donc, Staline expose clairement à Nadia les difficultés auxquelles elle devra faire face à la mort de Lénine. Il explicite, la menaçant de bien pire que de la traduire en justice : si elle n’obéit pas, il fabriquera pour l’histoire une autre veuve à Lénine, en lui nommant une autre épouse officielle : « Si elle ne ferme pas sa bouche, le parti appointera la vieille Elena Stasova – qui était une amie très proche d’Inessa – comme veuve officielle de Lénine à sa place ». Nadia attend le 5 mars 1923 pour parler de l’altercation à Lénine. »  (cf. Femmes de Dictateur, de Diane Ducret). Lequel, fou de colère, va exiger en vain des excuses au Robin des bois montant… (Koba = Robin des bois en Russie, c’est pourquoi c’est toujours le surnom prisé par des activistes CGT lors de leurs actions clandestines de type… stalinien).
Dans l’histoire de l’opposition trotskyste et de la fraction italienne dans les années 1930, les injures ou l’insulte qui consiste à accuser de complicité avec la police n’est pas l’apanage des seuls staliniens. Trotsky a le culot d’injurier la Gauche italienne, qui conteste son opportunisme par rapport au stalinisme, en la traitant de « nationaliste ».
A la Libération, en Italie, les tendances maximalistes qui doivent s’unifier dans un parti internationaliste volontariste et prématuré, sont peu galantes entre elles. Il a fallu que soit publié le livre de Damen en français pour connaître le peu d’aménité de Bordiga contre les « damenistes » qui s’estiment diffamés par ses propos – et dont le conflit ira jusqu’à demander à la justice bourgeoise de trancher sur la propriété des sigles du parti et du nom du journal commun jusque là - : « activisme, uniforme historique du renégat »… dicté par la frénésie de « jouer au politicard de manière personnelle et électoraliste » (cf. Damen in Bordiga au-delà du mythe », p.9).
Damen décrit un Bordiga qui n’en fait qu’à sa tête et qui mégote. Il le qualifie nettement son mysticisme comme néo-stalinien par son incapacité à identifier le stalinisme comme un capitalisme d’Etat. Il cite les points de base (néo-staliniens) de 1951 rédigés par Bordiga qui « interdit la liberté individuelle d’analyse », parle de « science de classe prolétarienne » ; il se moque ensuite de cette vision du type providence divine », « formas mentis qui n’a que le vernis extérieur du marxisme… » ; en gros une incapacité de Bordiga à comprendre la classe ouvrière. Alfa Bordiga est tout juste bon à un « caprice intellectualiste », un insatisfait, un opportuniste qui se livre à des attaques personnelles alors qu’il en a été aussi cruellement l’objet par les staliniens naguère (p.137). Bordiga au fond n’est qu’un mystique, (p.141 et suiv, je reviendrai comme promis sur cette critique pertinente jamais relevée par le milieu maximaliste des 70 qui se contenta de dénoncer l’aspect secondaire de ce mysticisme, l’invariance).
Dans sa lettre du 28 mars 1952, Bordiga ne ménage pas son mépris et ses insultes contre Damen : « …tu es tombé dans un état d’infirmité (il faut) accorder quelques mois de repos à ton cerveau ».
Damen, magnanime et compassé, rappelle en fin de compte qu’il ne fallait pas encenser Bordiga en citant son plus proche ami Perrone/Vercesi qui, dans Bilan, récusait le qualificatif idiot de bordiguisme  pour caractériser toute la Gauche italienne.

PETITE BOURGEOISIE HIER ET AUJOURD’HUI : DIFFERENCE ENTRE LES ALEAS INJURIEUX DES POLEMIQUES ET LES PROCES D’INTENTION DESTRUCTEURS DANS L’ORGANISATION
Thomas Bouchet, a décrit d’une façon généraliste et inoffensive cette pratique ancienne de l’insulte en politique par les militants de tous les partis : « Noms d’oiseaux. L’insulte en politique de la Restauration à nos jours », (Edition Stock, mars 2010).  Faut pas faire la fine bouche, en politique traditionnellement dans tous les partis bons et mauvais, pour les pauves ou pours les bourgeois, on s’insulte joyeusement. L’ex- président Sarkozy, pour séduire le populo, a même inauguré l’insulte pour le gogo de base, sympathisant ou touriste lambda qui semblait plus épargné que les militeux. Son « casse toi pauv’con » public est entré au Panthéon du comportement outrancier des puissants, qui  n’épargne même plus le passant spectateur. L’affrontement politique peut ainsi retomber dans le simple affrontement interindividuel étroit et improductif, sauf pour les rieurs acquis au prince.

DERRIERE L’INJURE LE REVE D’UNE REVOLUTION DES PROFESSEURS…
Mais, devons-nous poser : l’injure à la boutonnière n’est-elle pas typique du petit bourgeois et pas simplement du « populo » ? Les assemblées de prolétaires sont en général sages et disciplinées, hélas trop souvent par suivisme et insuffisance politique. Le petit bourgeois intellectuel ou artisan est colérique, inconstant, ses assemblées corporatives sont toujours houleuses et indisciplinées ? La petite bourgeoisie intellectuelle tient au rôle très précis qu’on consent à lui laisser jouer dans le processus de reproduction du mode de production et de toute la société en général. Cette vaste couche moyenne moderne, toujours hésitante et râleuse, toujours menacée de paupérisation, toujours effrayée à l’idée de perdre les privilèges qui lui ont été accordés depuis la lointaine reconstruction, ne trouve souvent pour exprimer sa colère que l’insulte ou la calomnie. La petite bourgeoisie bobo-écolo aimerait tant faire partie des grands, des puissants, de la grande bourgeoisie agissante quand elle est rarement conviée à la table des festivités, sauf pour faire de la figuration en remerciement des services rendus aux capitaines d’industrie. La petite bourgeoisie intellectuelle salariée (dont ses divers déclassés) aimerait bien obtenir les meilleures places au sommet de l’Etat « prolétarien », place garanties par de hautes fonctions dans le « parti de classe ». Bien entendu il faut toujours de hauts diplômes de nos jours encore. Toutes les révolutions n’ont jamais porté au pouvoir que des avocats, des ingénieurs, des professeurs… Et dans les conseils ouvriers en Russie, ce furent les anciens syndicalistes, ceux qui savaient lire, écrire et discourir, qui monopolisèrent les décisions ; pourquoi le cacher ?
La majeure partie des couches moyennes (qualifiées naguère de petite bourgeoise) ne marque donc pas une propension à « tomber dans le prolétariat », mais à préserver les strapontins que lui concède le capital ou à se ménager une promotion hiérarchique dans la révolution… de l’avenir futur... Pauvre Manifeste de 1848 qui les voyait tomber plutôt qu’aspirer à « monter »!
L’attaque ad hominem dépend des circonstances, de telle ou telle provocation, de celui qui y est réduit ou de celui qui s’en sert. Elle n’a pas lieu d’être si existe un minimum de solidarité de classe et si l’unité des prolétaires est vécue comme indiscutable. Mais lorsque la solidarité a disparu – que la mentalité petite bourgeoise individualiste prédomine - que plus aucune règle ne prévaut, toute petite organisation qui se flatte d’être un produit historique du mouvement prolétarien (même composée de simples prolétaires), tel un frêle esquif, n’est plus rien qu’une somme d’individus à nouveau en concurrence comme tout prolétaire prosaïque qui n’a le choix qu’entre le silence ou le suicide.
Dans la situation où domine massivement le chacun pour soi, toute divergence, toute polémique ne peut malheureusement que déraper. Comme un couple stérile, l’organisation se scinde et se cherche des poux dans la tête. Lorsque la tension devient plus vive et se transforme en série d’insultes, ou en moyen pour culpabiliser ou inférioriser celui qui est en désaccord avec l’opinion à la mode ou la ligne générale – et à ce niveau c’est le même terrorisme qui règne souvent dans un parti bourgeois ou prolétarien – c’est bien le même type d’oppression de la pensée, de type stalinien qui réapparaît. Le mode de soumission totalitaire de l’individu  n’est pas originellement stalinien puisque le stalinisme n’est qu’un sous-produit du capitalisme résistant du XXe siècle, calque de la tradition du fonctionnement de toutes les anciennes factions bourgeoises. La soumission sans discussion est l’exigence de base de tout corps politique constitué. Mais nous ne pouvons en rester à une explication généraliste et superficielle. La guerre des chefs aux époques de décadence sociétale révèle au moins une chose : tout le monde veut commander et plus personne n’est là pour incarner non un commandement général mais une unité du mouvement. Un mouvement qui tend vers l’unité, vers un regroupement des forces ne génère aucun combat de chefs. Les forces se coalisent naturellement sans frottements, chacun trouvant sa place avec dévouement comme le décrit si bien le témoignage de Victor Serge d’une vingtaine de pages « Vie des révolutionnaires ».
Le cas de la déliquescence stalinienne du CCI est typique du fait qu’il ne s’agit nullement de préserver un « organe prolétarien à la classe », lequel n’est composé au demeurant que de petits bourgeois ergoteurs. Il est typique de l’incapacité de couches petites bourgeoises, pas vraiment tombées dans le prolétariat (salariés fonctionnaires protégés ou cadres aisés) à tolérer autre chose qu’une politique de secte ou de clan. J’ai écrit il y a plus de dix ans qu’un clan pouvait en cacher un autre, clan anarchiste contre clan marxiste, qui est tombé à l’eau ? Le bateau CCI. Espérant devenir le quartier général d’une classe ouvrière qui n’a que foutre de généraux d’opérette pour une « guerre civile révolutionnaire » où ils seraient encore les massacrés pour la gloire des chefs « prolétariens », ils n’ont rien représenté no orienté, ils ont failli et en échouant ils ne pouvaient que se dévorer entre eux.
Ils sont redevenus des petits bourgeois en compétition. Ils ont laissé tomber le prolétariat qui, de son côté, ne s’est pas soucié de leurs prétentions pusillanimes.
En espérant que tu as suivi mon raisonnement, lecteur, mon con.

POST SCRIPTUM ARCHIVES DE LA REVOLUTION REVEE :
LA VISION LENIFIANTE DU MANIFESTE DE 1848 (sur la petite bourgeoisie tombante dans le bon sens)
« Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions intestines de la bourgeoisie pour l'obliger à reconnaître, sous forme de loi, certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple le bill de dix heures en Angleterre. En général, les collisions qui se produisent dans la vieille société favorisent de diverses manières le développement du prolétariat. La bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuel; d'abord contre l'aristocratie, puis contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en conflit avec le progrès de l'industrie, et toujours, enfin, contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c'est-à-dire des armes contre elle-même.  De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fractions entières de la classe dominante sont, par le progrès de l'industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont menacées, tout au moins, dans leurs conditions d'existence. Elles aussi apportent au prolétariat une foule d'éléments d'éducation. Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l'heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu'une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l'avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu'à la compréhension théorique de l'ensemble du mouvement historique. De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.
Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat ».


LES HEROS DU PASSE PROLETARIEN NI PETITS BOURGEOIS NI ARRIVISTES :
Sur son blog, intéressant et fourmillant de textes classiques (Matière et Révolution), le professeur retraité Robert Paris a opposé au moins de juin dernier, les thèses d’Helmut Wagner (1934) et le court témoignage passionnant de Victor Serge : "Vie des révolutionnaires » (introuvable à lire ou relire absolument, mais R.Paris reproduit intégralement, quoique bourré de coquilles, ce témoignage indispensable de V.Serge).
« Dans les « Thèses sur le bolchevisme » (http://www.marxists.org/francais/wa...) d’Helmut Wagner on lit
16. (...) les éléments les plus combatifs de l’intelligentsia étaient à l’avant-garde du mouvement révolutionnaire qu’ils allaient marquer du sceau jacobin et petit-bourgeois. Le mouvement de la social-démocratie russe, dirigé par des révolutionnaires professionnels, représentait essentiellement un parti de la petite bourgeoisie révolutionnaire.
19. (...) Les bolchéviks représentent le parti dirigeant de l’intelligentsia petite-bourgeoise révolutionnaire de Russie.
Récemment sur ce site des camarades de la Gauche communiste ont fait référence à ce texte. C’est l’occasion de relire un texte de Victor Serge qui décrit une réalité (qu’il a connue) qui va complètement à l’encontre de certaines thèses de Wagner.
1) Victor Serge montre que l’avant-garde bolchévique n’est pas une secte petite-bourgeoise détachée de la société, mais l’émanation de toutes les classes ou couches sociales (ouvriers, bourgeois, femmes, etc.) desquelles le tsarisme faisait sortir naturellement des révolutionnaires. Wagner sous-entend que seule la petite bourgeoise a donné des cadres aux socio-démocrates, la classe ouvrière étant incapable d’en fournir, Victor Serge donne des contre-exemples qui démolissent ce préjugé.
2) l’affinité entre la petite bourgeoisie et le bolchévisme mis en avant par Wagner est au contraire démenti par Victor Serge à plusieurs reprises. Par exemple à propos-des petits-bourgeois qui rejoignirent le bolchevisme il conclut : « cette rupture économique et morale avec leur milieu originel les assimile à la classe ouvrière ».
Ce texte est à la fois un hommage aux anonymes "cadres moyens" de la révolution de 1917, des années qui précédèrent (1905 ...) et qui suivirent (guerre civile) mais aussi un tableau qui fait comprendre comment émerge et se forme une génération de révolutionnaires unis autour d’un programme, celui du bolchévisme animé par Lénine ».
Autre époque cher Robert Paris, où une forte partie de la petite bourgeoisie intellectuelle tombait encore dans le prolétariat non pour son profit ou sauvegarder des intérêts particuliers, sans oublier qu’une autre partie a profité de la dictature militaire de l’Etat de Robin Staline pour s’emparer quelques années plus tard des « bonnes places »… Et il faut bien voir où on en est aujourd’hui… sans insulter personne.