"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

vendredi 27 avril 2012

UNE PAGE D’HISTOIRE : TROTSKY COMPLICE DE LA « GUERRE REVOLUTIONNAIRE » STALINIENNE




D’après l’intéressante et novatrice biographie
de Trotsky par Robert Service (ed Perrin, 2009, 27 euros)

(après l’invasion des trois pays baltes par l’armée stalinienne en juin 1940, in chapitre 50 : La Seconde Guerre mondiale)

« … S’il estimait faibles les compétences du Kremlin, Trotski avait pleinement approuvé le principe de la campagne militaire soviétique. Il prétendait que la « soviétisation » apporterait un bénéfice inestimable à la Finlande. A New York, la fraction minoritaire du Socialist Workers’ Party – la plus importante des dernières grandes organisations trotskystes – formula des objections. Ses membres détestaient ce qu’ils appelaient « l’impérialisme stalinien » et rejetaient l’hypothèse de Trotski selon laquelle l’armée rouge aurait déclenché une guerre civile en Finlande. On avait au contraire assisté à une résistance nationale face à une invasion extérieure. La fraction minoritaire elle-même, dont les membres se rangeaient du côté de Trotski, mit en doute son analyse de la situation. Le révolutionnaire refusa de céder. Dans une lettre adressée à Joe Hansen, il fit remarquer qu’en 1920 les mencheviks eux-mêmes avaient admis que la guerre russo-polonaise avait mené à la guerre civile en Pologne (déjà à l’époque c’était une connerie, ndt). Il soulignait la similitude avec la situation en Finlande et continuait à croire en la victoire de l’armée rouge accompagnée d’une insurrection communiste finnoise, jusqu’à la conclusion d’une paix entre Moscou et Helsinki.
En même temps il enrageait contre les camarades qui prenaient parti dans la guerre en Europe. Sa rigidité intellectuelle s’accentuait. Il était figé dans ses souvenirs de la Grande Guerre, et se remémorait comment, à l’instar des autres délégués de la « gauche de Zimmerwald », il avait jeté l’anathème sur les parties belligérantes. Le Reich allemand et l’empire d’Autriche s’étaient montrés aussi mauvais que l’Empire britannique, la France de Napoléon et la Russie tsariste. Il énumérait les événements qui avaient jalonné les débuts du communisme – comme d’habitude de façon tendancieuse. Il se souvenait de la querelle bolchevique au sujet des accords de Brest-Litovsk en 1918, quand Boukharine avait défendu la guerre révolutionnaire en dépit de la faiblesse militaire du gouvernement soviétique (il omettait de préciser qu’il était lui-même alors plus proche de la position de Boukharine que de celle de Lénine). Pour sauver la révolution d’Octobre, Lénine préférait signer une paix séparée avec les Puissances centrales ; il stipulait aussi que, si une révolution socialiste devait éclater en Allemagne, l’armée rouge serait envoyée en renfort, même si cela impliquait de sacrifier le « pouvoir soviétique » en Russie. Trotski voulait appliquer cette stratégie léniniste à la Seconde Guerre mondiale. Si les ouvriers allemands devaient se révolter contre Hitler, écrivit-il à Shachtman, « nous dirions que nous devons subordonner les intérêts de la défense de l’Union soviétique aux intérêts de la révolution mondiale ». Il faisait bien remarquer qu’il ne demandait pas un « soutien inconditionnel au Kremlin ». Sur le plan formel cette déclaration avait l’air justifiée, sauf que l’argument était assez spécieux, en 1939-1940, dans la mesure où il n’existait pas l’ombre d’un soulèvement au sein du prolétariat allemand. Le contrôle des nazis sur la société allemande n’avait jamais été aussi étroit. En réalité, Trotski sous-entendait là son engagement total à la défense de l’Union soviétique. Il était disposé à autoriser un débat sincère sur la question et se prononçait contre l’application de sanctions organisationnelles à l’encontre de la faction minoritaire du Socialist Workers’Party. Il ne fallait pas interdire les factions mais au contraire encourager la minorité à publier un bulletin interne. Il prit contact avec Hansen : « Nous ne sommes pas des bureaucrates, au contraire. Nos règles ne sont pas immuables. Nous sommes des dialecticiens, et dans le domaine organisationnel aussi ». la discussion qui en résulta ne convainquit pas Shachtman, qui continua à critiquer Trotski sur la politique ukrainienne, le traité germano-soviétique et la Finlande (…)
Ses partisans étaient devenus trotskistes parce qu’ils le considéraient comme le plus farouche adversaire du fascisme. Et le voilà qui déclarait que le Troisième Reich et la France républicaine ne valaient pas mieux l’un que l’autre. Les tensions s’accrurent au sein du Socialist Workers’Party. Trotski craignit de voir ses membres quitter le IVème Internationale. Il demanda à Joe Hansen, son plus fidèle acolyte à New York, de tout faire pour empêcher la scission. A cet égard au moins il ne calquait pas son attitude sur celle de Lénine durant le premier conflit mondial (…) Shachtman n’en quitta pas moins la fraction pro-Trotski du mouvement américain, pour ne jamais y revenir. Trotski avait été le grand unificateur de la social-démocratie russe avant 1914 (faux, Trotski sur le plan organisationnel était un nul comparé à Lénine, ndt). Désormais il s’attirait inutilement des ennemis : il était devenu le Lénine de sa propre internationale en temps de guerre. A ceci près que le second conflit mondial ne lui offrait pas de contexte révolutionnaire à exploiter, au contraire de Lénine en 1917.  En mai 1940, la France se réveilla vaincue après une guerre éclair. Puis ce fut l’occupation, et les trotskistes français, déjà contraints d’opérer dans la clandestinité à cause de leur opposition à la guerre, se virent obligés de défendre leur vie. En tant que mouvement international, le trotskisme avait terriblement souffert. (…)
Soudain, en juin 1940, il (Trotski) proposa de tendre la main au Komintern. Il reprocha aux leaders trotskistes new-yorkais de poursuivre leurs attaques en direction du parti communiste des Etats Unis. Il argumenta : « Les stalinistes sont issus d’un courant légitime du mouvement ouvrier » et « font preuve d’un grand courage ». La Quatrième Internationale devait donc essayer de séparer la « base » des membres de la direction communiste officielle. Il confirmait qu’il était toujours dans le coup, intellectuellement et politiquement (ayant eu vent sans doute de l’accusation de dégénérescence par les camarades de Bilan : « un renégat à la plume de paon », ndt). Et il demandait à ses partisans de se considérer comme des « militaristes révolutionnaires prolétariens », parce qu’un jour, bientôt, peut-être, ils seraient peut-être amenés à prendre les armes contre les envahisseurs de l’Union soviétique ».
Une prédiction très en faveur des… Alliés bourgeois puisque plus de 300.000 soldats US furent tués en Normandie pour aider Staline à se débarrasser d’Hitler à Stalingrad… Gageons qu’il y eût des trotskistes dans le débarquement, tués eux aussi, comme ceux qui participèrent à la « guerre révolutionnaire » pour la Libération de Paris… pour mesurer combien une antique notion girondine et bolchevique (tendance com. De gauche) a sombré dans le ridicule, l’obsolescence et la récup dans le giron patriotard.

NB: Drôle de révolutionnaire ce "ministre prolétarien" Trotsky qui espère une alliance avec les armées bourgeoises occidentales avec ladite "armée rouge": "Il poursuivit ses discussions avec les représentants des Alliés, et le 5 mars, soit deux jours après la signature du traité de paix, il demanda aux Américains s'il pouvait compter sur leur assistance au cas où le Sovnarkom déciderait d'attaquer l'Allemagne" (ibid, p.248). Comique ce partisan de la "guerre révolutionnaire" avec des armées bourgeoises à ses côtés!

PS : contre toutes les âneries entretenues dans le milieu maximaliste sur le mythe de la guerre révolutionnaire (et le livret anarchiste et SR de Sabatier, « Brest-Litovsk »), lire Philippe Riviale : « La Ballade du temps passé : guerre et insurrection de Babeuf à la Commune », Anthropos 1977, et mon propre ouvrage : La guerre révolutionnaire de Robespierre à Lénine.




lundi 23 avril 2012

POURQUOI LA FABRIQUE DES SONDAGES A ECHOUE ?



Le secrétaire général de l'UMP, François Copé était persuadé la veille du scrutin que, "le soir du premier tour, il va y avoir une sorte de libération" ; Patatras ! L’arrogance des seigneurs sarkoziens en a pris plein le cul : crash de son maître et envolée de la mégère Le Pen. Tout faux le gus le plus grossier de la campagne. La défaite de Sarko signifiera aussi la fin des espoirs présidentiels du chauve le plus arrogant et le plus goujat de la comédie électorale. Le résultat a, il est vrai, décoiffé politologues et sondologues. Commentaire méprisant généralisé : « les invisibles votants « fachos » sont de retour… ». Haro sur les baudets, spectre du 22 avril, etc.
Les élections bourgeoises dites représentatives n’ont aucun intérêt en soi pour le prolétariat. Cette antre de faussaires organisés n’abuse plus que très relativement les masses de prolétaires : aucun enthousiasme immodéré n’a régné parmi les basses classes face à cette cacophonie d’insultes et de mensonges mutuels. Leur fin comme leur début ne consistent qu’en accumulation de vantardises et de promesses par tous les partis candidats au pouvoir acharnés à défendre la fausseté d’une consultation truquée, compartimentée, biaisée et transparente. Mieux la modernisation de la mystification électorale par la pratique sondagière, élimine toutes les classes sociales distinctes et configure le troupeau civil à dessein. L’arrière-cuisine des sondages fige invariablement la répartition des pourcentages de catégories obscures et prend sans vergogne l’électeur pour un con.
Néanmoins, un marxiste maximaliste peut en étudier l’envers du décor et en démonter le mécanisme pervers. Les sondages ont pour but de « modeler » l’électorat dans le sens voulu par les gouvernants. C’est en premier lieu ce que nous démontre ce longuet cirque électoral (8 mois !). Ainsi concernant la tendance pour les deux principaux candidats, les instituts mafieux de sondage ne se sont pas trompés, et ne se trompent jamais depuis 50 ans de sondages qui ont si bien modelés les « avis » de la population, opinion poil au citron. Mais voilà-t-il pas qu’on nous chante qu’ils se sont encore lourdement trompés pour deux partis qui se partagent la séduction envers la classe ouvrière (non reconnue mais traitée comme couches populaires ou ouvriers « minoritaires », « racistes en souffrance» voire « colériques impulsifs) »: le FN et le clone du PCF le FdeG. Certes il faut remonter à un certain mai 1981 pour trouver un tel manquement, un tel amateurisme imprévoyant en vue de l'accident électoral relativement rarissime sous la dictature démocratoque bourgeoise.

Le "lissage" des sondeurs maqués
Baratin de journalistes aristos ! Concernant les partis secondaires, ou attrape-électeurs du premier round, les sondeurs maqués ont opéré à ce qu'ils nomment en charabia de leur arrière-cuisine, à un "lissage"... pas bien heureux au final. Le gonflement du score du FDG visait tout au long des 8 principaux sondages (pour la gauche bourgeoise) à contribuer à la renaissance/restauration du parti le plus pourri de la collaboration de classe en vue de l’accélération de la misère capitaliste, avec une idéologie archi ringarde popu modèle 1936, le PCF maquillé Front de Gauche. L’abaissement volontaire du score réel du FN (Marine la bleue aurait mené mauvaise campagne) visait à siphonner les électeurs savonnettes de Le Pen en faveur de la faction Sarkozy.
Il y avait donc une complicité de fait de la part des mafias sondagières pour « fabriquer » une répartition droite/gauche si classiquement utile à la gestion de toute crise capitaliste : une gauche forte en opposition relayée par des syndicats obéis et une droite sans complexe arrogante et vulgaire à la manière de son principal chien de garde F.Copé. Pas de pot, une nouvelle bande des quatre, très problématique, est sortie du trou puant des urnes : deux partis bourgeois classiques prêts à mener la guerre louche en Syrie, un FN à 18% et une abstention bien assise.

LE BAL DES FAUX CULS

Etranges et dérangeantes élections où tous les partis bourgeois firent grise mine à l’annonce des résultats. Le PS et son candidat se gardant de pavoiser car la gauche bourgeoise reste minoritaire en France, et l’abstention au deuxième tour menace de réfréner les vengeances populistes. Les excités du Front de Gauche et leurs sponsors du PCF se mirent à gémir de dépit (dans mes interventions sur les posts de Libé j’avais ferraillé avec quelques-uns leur prédisant même plutôt un score à un chiffre et un avenir de comète à la NPA). La fabrique des sondages, par une propagande outrancière en complicité avec les médias, avait tout fait pour populariser le PN Mélenchon, pour qu’il détrône le FN de la troisième place. Peine perdue. Avec sa lourdingue campagne antifasciste à retardement, à laquelle même les gauchistes n’adhérèrent point, et sa défense angélique de l’immigration tout azimut, sans oublier un programme démagogique et impuissant, le clone du PCF ne pouvait remettre sur ses jambes le paralytique parti stalinien. Disons qu’il a surtout servi à limiter l’abstention en milieu ouvrier, tout comme il continue à se poser comme une opposition à un futur gouvernement Hollande, et ainsi en allié objectif de Sarkozy and Cie (Mélenchon fait partie de la même loge que le président sortant, et fréquente sans honte ses proches conseillers). En bon PN rigide, ce pauvre Mélenchon a assuré que ses électeurs feraient la différence et qu’à défaut de « prendre le pouvoir » ils le refileraient au bourgeois Hollande « sans rien demander en échange » (preque la même formule que LO lors du sacre de Mitterrand I); moi à la place du syndiqué moyen CGT, j’aurais honte d’avoir apporté ma voix à un tel saltimbanque. A.Juppé avait raison de remarquer qu’il n’y a pas eu de poussée de la gauche, tout en se fourrant le doigt dans l’œil sur une possible victoire de sa faction « jouable », c à d faiblement possible. Il se dessine en France, comme en Grèce, comme en Belgique, comme en Espagne et en Italie une situation ingouvernable, où aucun parti ne peut plus rien promettre de crédible dans la crise.
Les Verts n’ont eu que ce qu’ils méritaient et tentèrent de se consoler derrière les pleurnicheries antifascistes de grand-mère d’E. Joly (« honte à ceux qui ont préféré se laisser berner par le FN… » pas par les écolos-bobos ?), à l’unisson du pauvre Mélenchon, quoique l’antifascisme ne donne ni travail ni protection sociale. Ne parlons pas des figurants Poutou et Arthaud, ils ont servi comme toujours à ridiculiser toute perspective de révolution avec un langage ras du bitume syndicaliste et simplement antibanquiers.
Même si le « normal » Hollande l’emporte sur « l’anormal » Sarkozy, les législatives sont au bout, et ce ne sera pas une mince affaire pour trouver une solide assise gouvernementale. La bourgeoisie française se prépare à une crise majeure, qui va contribuer à déstabiliser un peu plus l’Europe en papier mâché.

La baffe au blaireau 

A droite le paysan Bayrou pourra toujours ruminer sur son avenir présidentiel disparu. Dans la crise les « centristes » ne représentent plus rien qu’une aile secondaire de la droite bourgeoise, aussi moralisatrice que ridicule, et ils ne sont pas non plus comestibles pour la gauche. Le plus choqué de la bande fût le psychopathe en chef, le blaireau de l’Elysée. Alors qu’il était sensé se montrer à 20H30, il fallut poireauter une heure et demi devant nos écrans plats pour le voir apparaître, et dans une salle pas très grande, celle de la Mutu, pâle et décontenancé. Le regard était vitreux. La gestuelle compassée. S’était-il shooté ? Pas beau à voir un perdant. La surprise qu’il avait promise entre les deux tours, une proposition de trois combats de ring avec son adversaire, qui suscita des hurlements de joie (organisés et planifiés) depuis le parterre, fût vraiment bêbête (comme le reconnut la girouette FOG du Point). Pour atténuer la baffe magistrale que les diverses sélections de votants lui avaient filé, le blaireau n’a plus que sa réputation de superman pour prétendre conjurer son destin funeste déjà programmé pour la deuxième série électorale. Espère-t-il pouvoir, catcheur de foire, contrer à sa guise un Hollande dit mou à la façon de son chien Copé lors de trois duels télévisés, sans respecter les « règles » ? L’équipe Hollande, déjà avertie, a naturellement refusé cette histoire infantile et inédite de trois duels, et ses réalisateurs discutent déjà d’arrache-pied pour qu’il n’y ait pas de dialogue faussé et un filmage à tour de rôle. On va semble-t-il vers un clash, même pour l’unique duel télévisé. La bourgeoisie – sa fraction leader actuelle de la droite caviar -est prête à toutes les intimidations, viols des règles, mensonges éhontés et trucages de dernière minute, pour conserver le manche même si le capitalisme n’est pas en danger en France. Du sang et des larmes, cela suffira-t-il à maintenir la tension jusqu’au terme du deuxième tour ? Rien n’est moins sûr, deux hypothèses peuvent dominer : un doublement des abstentionnistes ou (et) un report massif des votants FN vers Hollande ; car, là aussi les sondages mentent, les 60% de votants FN sensés se reporter sur Sarkozy sont une gageure invraisemblable ; si tant d’électeurs ont laissé tomber Sarkozy pour le FN – donc déçus par sa prétendue droitisation – ce n’est pas pour lui resservir la soupe. Le papy du FN a clairement laissé entendre que la consigne secrète est la défaite de Sarkozy, car l’élimination du blaireau permettra de rétablir une dose de proportionnelle favorable à une véritable représentation du FN aux législatives, autorisant une gauche gouvernementale blafarde, à la manière de Mitterrand, à raviver la flamme antifasciste, cette vieillerie qui autorise tous les amalgames, et à tenir la droite classique hors du pouvoir principal. A moins qu’au cours des tractations secrètes le blaireau reprenne la promesse d’une proportionnelle plus conviviale pour le FN… 

LA « SOUFFRANCE » DU VOTANT FN

Mais là encore rien n’est très sûr. Etrange discours de la bourgeoise M. Le Pen, pas du tout fasciste, qui emprunta ses deux idées maîtresses à deux espèces de catégories politiques étrangères au pétainisme, à la résistance (« entrons en résistance ») et au gauchisme (« ce n’est qu’un début, continuons le combat ») ; avec une prétention à devenir le centre de la droite , gentille fable pour appâter les nuls : le FN n’a pas l’ossature d’un parti bourgeois solide (vieillards sourds, jeunes demeurés et délégués gogols ou avinés comme ce pauvre Collard, infoutu de développer une argumentation.
Le votant du FN n’est pas fiable, ce n’est pas un électeur de parti fasciste, embrigadé, marchant au pas, prêt à aller se faire zigouiller pour la patrie… Les grands élitaires des deux mafias dominantes ont immédiatement compati : « l’électeur du FN est un type qui souffre ». Plus malin quand même que les soldats consentants du clone du PCF qui traitent d’abruti et de moins que rien ce « pauvre type »… au chômage, précarisé, exclu de toutes les décisions civiles, méprisé par les services municipaux qui préfèrent les grandes familles d’immigrés qui vont limiter le manque de main d’œuvre dans le bâtiment grâce à leurs échecs scolaires, et à qui on peut laisser exhiber le voile caritativement… Ce « pauvre type » qui ne supporte pas qu’on donne le droit de vote aux étrangers parce qu’il a été renforcé dans sa croyance que les étrangers en question ne sont pas fichus de s’émanciper de leur soumission à l’islamisme arriéré… comme l’ont montré les élections ridicules des révolutions « de jasmin »… Il faut le dire, ce « sous-électeur » est tout de même plus conscient que les fonctionnaires et les diplômés du FdeG (Foutage de Gueule, ai-je écrit) de la saloperie des grands partis élitaires morale répudiée en bandoulière. Son vote n’est pas plus politique que celui du brave électeur de la gauche ronron antiraciste et bêlante, il n’est ni raciste ni fâchiste, il témoigne de l’impuissance de la politique bourgeoise à berner les laissés pour compte avec ses partis traditionnellement oligarchiques. Ce vote protestataire est plus jumeau de celui, abstentionniste, qui refuse de cautionner l’hypocrisie du système faussement démocratique et imbibé de fric, que des couches moyennes qui votent PS soft libéral et PC déguisé.
Cette idée de « souffrance » particulière de l’électeur FN prêtée par les deux principales mafias électorales, est une nouvelle façon de tenter de le berner une fois de plus, pour transformer son vote protestataire en vote soumis, celui des millions de moutons qui bêlent derrière les divers oligarques rétribués sur le dos des masses et archi corrompus. Esperanza tchi tchi tchi!

 LA DECADENCE DES SOIREES ELECTORALES

TF1 et BFM, chaînes clairement sarkoziennes ont été les moins matées de la soirée, au profit de la 2. Néanmoins, tout débat s’est avéré impossible dans le luxueux "service public". La haine apparaissait aussitôt, suivie de ricanements, d’interruptions incessantes laissant les journalistes impuissants à organiser quoi que ce soit. La foire d’empoigne entre Copé et Aubry confirma la petitesse et la bêtise de ces précieuses ridicules. Le larbin Fillon fût d’une platitude consternante dans son appel minable aux « français ». NKM apparut comme une tragédienne bourgeoise ergoteuse à qui un manant aurait mis sans gêne un doigt dans le cul. On eût dit une peinture de mœurs comme ces tableaux de la bourgeoisie obèse et pornographique sous Weimar par le dessinateur révolutionnaire G. Grosz.
Voilà pourquoi, en plus, la fabrique des sondages a généré une cacophonie politicarde propre à faire dégobiller tout prolétaire digne de ce nom, et rehaussé la nécessité de détruire les élections bourgeoises truquées avant de se prononcer sur quoi que ce soit, et en refusant d’obéir ou de « donner sa voix » à l’oligarchie de la gauche socialo-stalinienne, comme aux divers droites, y compris à ce vieux cénacle de FN, traditionnel cache-sexe de tous les gouvernants depuis 30 ans, qui ne sert qu’à véhiculer des fantasmes mêlés à des demi-vérités.

samedi 21 avril 2012

DEUX REACTIONS AVANT LE TERME DE LA BOUFFONNERIE ELECTORALE



L’AFFOLEMENT DE LA DROITE BOURGEOISE
« Hollande, ce sera mai 81 en pire ! » (d’après le blog Avallon du Monde)
La conversation roulait depuis plus d'une heure. Sur la presse "honteusement injuste" à l'égard du président sortant, sur Eva Joly, "la-men-ta-ble" avec ses attaques "inadmissibles", sur "les 35 heures qui nous ont mené à la faillite", sur "Mélenchon et le retour du communisme", sur l'irresponsabilité des Verts à propos du nucléaire, sur la "honte" des ralliements de la dernière heure – "Martin Hirsch, c'est indécent" – sur "la catastrophe"que représenterait un retour de la gauche au pouvoir, et sur la nécessité absolue, pour le pays, de reconduire Nicolas Sarkozy.
Ils étaient sept, cinq hommes et deux femmes, réunis ce jeudi 19 avril autour de Patrick Coutance, l'un des notaires d'Avallon. On en avait croisé certains au Rotary Club. Ils sont ou ont été chefs d'entreprise, exploitants agricoles, infirmière, cadre à La Poste, directeur de grandes sociétés. Trois d'entre eux sont maires de leur petite commune rurale. Tous ont voté Nicolas Sarkozy en 2007 et vont le refaire, sans hésiter, dès le premier tour de l'élection présidentielle de 2012. Tous veulent croire qu'en dépit des sondages, Nicolas Sarkozy sortira victorieux du second tour de la présidentielle. "J'attends le face-à-face entre les deux candidats. Hollande va forcément être en difficulté. Il n' a ni l'aisance, ni l'expérience de Sarkozy qui va l'écraser", dit Jacqueline. Charles partage son avis : "C'est forcément Sarkozy qui va l'emporter au débat". Hubert est convaincu que le président sortant "va enfin se libérer au deuxième tour et qu'il va montrer vraiment qui il est". Patrick, le chef d'entreprise se rassure en se disant que "la France est à droite et que les Français ne sont pas prêts à accepter que tous les pouvoirs soient à gauche". Jean-Louis, l'agriculteur qui est aussi maire de sa commune, est beaucoup moins optimiste: "Moi, je pense que c'est plié. Parce que les gens attendent tout et que dès qu'on leur promet quelque chose, ils y croient". Patrick, le notaire, a "l'espoir d'un sursaut" parce que "ce n'est pas raisonnable de ne pas voter pour Sarkozy en ce moment". On ne sait plus qui, le premier, a invité le spectre de 81 dans les débats. "Si Hollande passe, ce sera pire qu'en 81, parce qu'en 81, on n'avait pas la dette". "Pendant deux ans, il faudra faire plaisir à Mélenchon. Et puis après, rappelez-vous 83 !" "On tiendra même pas deux ans ! En juillet, Hollande s'apercevra qu'il ne pourra rien faire". "Mais non ! Il ne voudra même pas être raisonnable !" "C'est simple, ça va faire comme l'Espagne !", "Vous avez vu la Bourse ce soir ? Elle baisse, ça nous donne déjà un avant-goût".

Rancière: «L'élection, ce n'est pas la démocratie» (excellente analyse de J.Rancière, interrogé par le Nobs)

LES ENTRETIENS DE L'OBS. A la veille de l'élection présidentielle, le philosophe s'interroge sur les limites de la démocratie représentative et s'insurge contre la confiscation du pouvoir du peuple.

Le Nouvel Observateur L'élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique française. Ce n'est pas votre avis. Pourquoi? 
Jacques Rancière Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l'idée d'une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu'il se pratiquait à Athènes, afin d'empêcher l'accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent.
La représentation, elle, est un principe oligarchique: ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population: la naissance, la richesse, le savoir ou autres.
Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous: les représentants des puissances établies sont devenus les représentants du peuple, mais, inversement, le peuple démocratique délègue son pouvoir à une classe politique créditée d'une connaissance particulière des affaires communes et de l'exercice du pouvoir. Les types d'élection et les circonstances font pencher plus ou moins la balance entre les deux.
L'élection d'un président comme incarnation directe du peuple a été inventée en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par de Gaulle pour donner un «guide» à un peuple trop turbulent. Loin d'être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d'une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des «compétents».
Lorsque François Hollande promet d'être un président «normal», lorsque Nicolas Sarkozy se propose de «rendre la parole au peuple», ne prennent-ils pas acte des insuffisances du système représentatif?
Un président «normal» dans la Ve République, c'est un président qui concentre un nombre anormal de pouvoirs. Hollande sera peut-être un président modeste. Mais il sera l'incarnation suprême d'un pouvoir du peuple, légitimé pour appliquer les programmes définis par des petits groupes d'experts «compétents» et une Internationale de banquiers et de chefs d'Etat représentant les intérêts et la vision du monde des puissances financières dominantes.
Quant à Nicolas Sarkozy, sa déclaration est franchement comique: par principe, la fonction présidentielle est celle qui rend inutile la parole du peuple, puisque celui-ci n'a qu'à choisir silencieusement, une fois tous les cinq ans, celui qui va parler à sa place.
Mettez-vous la campagne de Jean-Luc Mélenchon dans le même sac?
L'opération Mélenchon consiste à occuper une position marginale qui est liée à la logique du système: celle du parti qui est à la fois dedans et dehors. Cette position a été longtemps celle du Parti communiste. Le Front national s'en était emparé, et Mélenchon essaie de la reprendre à son tour. Mais dans le cas du PCF cette position s'appuyait sur un système effectif de contre-pouvoirs lui permettant d'avoir un agenda distinct des rendez-vous électoraux.
Chez Mélenchon, comme chez Le Pen, il ne s'agit que d'exploiter cette position dans le cadre du jeu électoral de l'opinion. Honnêtement, je ne pense pas qu'il y ait grand-chose à en attendre. Une vraie campagne de gauche serait une dénonciation de la fonction présidentielle elle-même. Et une gauche radicale, cela suppose la création d'un espace autonome, avec des institutions et des formes de discussion et d'action non dépendantes des agendas officiels.
Les commentateurs politiques rapprochent volontiers Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en les accusant de populisme. Le parallélisme est-il fondé?
La notion de populisme est faite pour amalgamer toutes les formes de politique qui s'opposent au pouvoir des compétences autoproclamées et pour ramener ces résistances à une même image: celle du peuple arriéré et ignorant, voire haineux et brutal. On invoque les pogroms, les grandes démonstrations nazies et la psychologie des foules à la Gustave Le Bon pour identifier pouvoir du peuple et déchaînement d'une meute raciste et xénophobe.
Mais où voit-on aujourd'hui des masses en colère détruire des commerces maghrébins ou pourchasser des Noirs? S'il existe une xénophobie en France, elle ne vient pas du peuple, mais bien de l'Etat lorsqu'il s'acharne à mettre les étrangers en situation de précarité. Nous avons affaire à un racisme d'en haut.
Il n'y a donc pas de dimension démocratique dans les élections générales qui scandent la vie des sociétés modernes?

Le suffrage universel est un compromis entre les principes oligarchique et démocratique. Nos régimes oligarchiques ont malgré tout besoin d'une justification égalitaire. Fût-elle minimale, cette reconnaissance du pouvoir de tous fait que, parfois, le suffrage aboutit à des décisions qui vont à l'encontre de la logique des compétents.
En 2005, le Traité constitutionnel européen fut lu, commenté, analysé; une culture juridique partagée s'est déployée sur internet, les incompétents ont affirmé une certaine compétence et le texte a été rejeté. Mais on sait ce qu'il advint! Finalement, le traité a été ratifié sans être soumis au peuple, au nom de l'argument: l'Europe est une affaire pour les gens compétents dont on ne saurait confer la destinée aux aléas du suffrage universel.
Où se situe alors l'espace possible d'une «politique» au sens où vous l'entendez?
L'acte politique fondamental, c'est la manifestation du pouvoir de ceux qui n'ont aucun titre à exercer le pouvoir. Ces derniers temps, le mouvement des «indignés» et l'occupation de Wall Street en ont été, après le «printemps arabe», les exemples les plus intéressants.
Ces mouvements ont rappelé que la démocratie est vivante lorsqu'elle invente ses propres formes d'expression et qu'elle rassemble matériellement un peuple qui n'est plus découpé en opinions, groupes sociaux ou corporations, mais qui est le peuple de tout le monde et de n'importe qui. Là se trouve la différence entre la gestion - qui organise des rapports sociaux où chacun est à sa place - et la politique - qui reconfigure la distribution des places.
C'est pourquoi l'acte politique s'accompagne toujours de l'occupation d'un espace que l'on détourne de sa fonction sociale pour en faire un lieu politique: hier l'université ou l'usine, aujourd'hui la rue, la place ou le parvis. Bien sûr ces mouvements n'ont pas été jusqu'à donner à cette autonomie populaire des formes politiques capables de durer: des formes de vie, d'organisation et de pensée en rupture avec l'ordre dominant. Retrouver la confiance en une telle capacité est une oeuvre de longue haleine.
Irez-vous voter?
Je ne suis pas de ceux qui disent que l'élection n'est qu'un simulacre et qu'il ne faut jamais voter. Il y a des circonstances où cela a un sens de réaffirmer ce pouvoir «formel». Mais l'élection présidentielle est la forme extrême de la confiscation du pouvoir du peuple en son propre nom. Et j'appartiens à une génération née à la politique au temps de Guy Mollet et pour qui l'histoire de la gauche est celle d'une trahison perpétuelle. Alors non, je ne crois pas que j'irai voter.
Propos recueillis par Eric Aeschimann 
JACQUES RANCIERE, philosophe, a été l'élève de Louis Althusser. Publié en 1974, son livre de rupture, "la Leçon d'Althusser", vient de reparaître aux Editions La Fabrique. Parmi ses autres essais: "le Philosophe et ses pauvres" (Champs-Flammarion, 1981), "la Haine de la démocratie" (2006) et "le Spectateur émancipé" (2010), aux Editions La Fabrique. (Ibo/Sipa)

Etonnant pour un disciple du stalino-mao Althusser ? Non ?



lundi 9 avril 2012

FAUT-IL RESTAURER LES SYNDICATS ?



« Les manuels d’économie sont remplis d’équations et de graphiques, qui sont presque toujours vides de sens, sinon comme exercices élémentaires de calcul différentiel et d’algèbre linéaire ». Castoriadis (1997)


Dans le monde régit par la « révolution managériale » tous les anciens clivages et concepts de classe sont dissous. L’exploitation et les inégalités ne sont pas la conséquence de rapports sociaux imposés par la société bourgeoise, mais la conséquence de choix hasardeux, d’opportunités que l’individu n’a pas su choisir, de malchances accumulées, de mauvaises orientations. L’individu n’existe plus comme membre d’une classe, simple agrégat de diplômes, de formations ou petit cumul d’échecs n’a plus affaire qu’à l’organisation anonyme qui décide s’il doit vivre ou mourir, ou au moins être reconnu intégrable et « gérable », où l’individualisme n’est que la fin de la dignité de l’individu, où perte d’emploi rime avec « mort sociale ».
Dans son fameux texte de 1929, le plus radical qui ait été écrit en France concernant le passage des syndicats à l’ordre bourgeois (bien avant les Munis et Chiric) – Faut-il conquérir les syndicats ou les détruire ? – André Prudhommeaux tirait le bilan depuis Marx : « Dans le siècle passé, au début du mouvement de la classe ouvrière, Karl Marx fut porté à considérer dans les organismes syndicaux, les formes par lesquelles la lutte de classe avait abouti à une lutte politique et révolutionnaire. Les expériences du chartisme en particulier contribuèrent à étayer historiquement l’opinion de Marx suivant laquelle les syndicats, école du socialisme, seraient l’arène de la Révolution. Ce jugement ne peut pas être condamné si l’on considère la période historique, où il fut formulé. Mais si l’on se reporte à l’époque actuelle, il faut constater que les syndicalistes ont indignement spéculé sur l’ancienne opinion de Karl Marx, pour attribuer aux formes syndicales l’exclusivité du rôle révolutionnaire. C’est un fait généralement ignoré en France et en Italie, que Marx, en observateur scrupuleux du développement de la lutte des classes, et en adversaire inlassable de toute conclusion dogmatique n’a nullement manqué de réviser son point de vue à la lumière de l’expérience historique. Il se rendit compte que les syndicats enlisés dans les sables de la résistance économique n’étaient plus les organes naturels de la lutte de classe, comme l’affirment encore les épigones de l’école léniniste, (Trotskistes, Bordiguistes, Brandleristes, etc.) mais que leur fonction se limitait à résister à la tendance des capitalistes de réduire au minimum possible les frais d’existence du capitalisme.
Il est avéré que cette résistance des syndicats ne saurait amener aucune amélioration réelle et générale dans la situation ouvrière. La lutte économique dans les limites de la société capitaliste ne permettrait à l’ouvrier que de perpétuer sa vie d’esclavage lors même que les crises de chômage ne viendraient pas enlever à de larges masses leurs moyens d’existence.
D’autre part Marx remarqua que les syndicats manquaient au rôle d’éducateurs révolutionnaires du prolétariat. Et c’était là, pour lui, l’élément essentiel de développement de la lutte de classe vers la victoire du socialisme. Il va de soi qu’aucun révolutionnaire ne saurait perdre de vue le point de vue fondamental qui contient en soi la libération du prolétariat et de la société toute entière. Ce que Marx ne pouvait encore voir, c’est la fin des organisations syndicales dans le marais de la collaboration de classe. C’est ce que nous avons vu pendant et après la guerre (de 1914-18) ». (texte intégral sur le site Espace contre ciment »
Après la guerre mondiale et la révolution russe, deux tendances se trouvèrent en face dans le mouvement communiste, deux tendances qui donnaient au problème syndical des solutions complètement différentes. Les uns, les Léninistes, préconisaient la nécessité de conquérir les syndicats, c’est- à- dire de remplacer les chefs réformistes par des chefs communistes, ou bien de révolutionner les syndicats réformistes. Les autres, extrémistes d’Allemagne, tribunistes de Hollande, préconisaient la destruction des syndicats. Aux syndicats, comme instruments de lutte directe de la classe prolétarienne, étaient opposés les conseils révolutionnaires surgis spontanément en Allemagne au cours des mouvements insurrectionnels de 1918- 1919 ».
Il va de soi que ces deux tendances ne se manifestaient pas sans degrés intermédiaires. Il y avait encore des éléments soit communistes, soit syndicalistes qui préconisaient la sortie des syndicats réformistes, pour former des syndicats révolutionnaires. Il faut remarquer que le léninisme avait déjà rendu compte, surtout pendant la guerre, de la nature contre- révolutionnaire des syndicats et de la nature bourgeoise de leur bureaucratisme. Il est bien étrange que cette étude ne l’ait pas poussé sur des positions radicales. C’est qu’en 1920 l’école léniniste a senti le besoin de capter la sympathie des masses et c’est ainsi qu’elle a amené le mouvement révolutionnaire dans le cercle vicieux de la conquête des syndicats. En fait, la théorie d’après laquelle les syndicats seraient les organes naturels du prolétariat n’avait aucune justification historique. Si même ces organes avaient été tels dans leur origine, ils avaient donné déjà la preuve de leur dégénérescence pendant et après la guerre. Ils n’étaient plus seulement des organes non- révolutionnaires, ainsi que Marx les avaient définis, ils étaient aussi des organes qui avaient mené à la collaboration de classe, à la victoire des forces contre- révolutionnaires. Et ce n’est pas sans déplaisir que nous lisons dans le discours de Bordiga au 2ème congrès du Komintern sur la question parlementaire que «le syndicat même quand il est corrompu reste toujours un centre ouvrier!». Cette affirmation est si enfantine, que n’importe qui peut en saisir 1’évidente inconséquence. Bordiga, qui veut légitimer la théorie de la conquête léniniste, légitime la possibilité de cette conquête même par les organes syndicaux réactionnaires, même par les corporations fascistes. Cette manière d’envisager le problème syndical est d’ailleurs abstraite et anti-historique. Si les syndicats sont corrompus, ce n’est pas certes à cause de l’existence du réformisme. Le réformisme est au contraire un produit de l’évolution des syndicats dans le sens contre-révolutionnaire. Le révisionnisme en Allemagne se développe dans la social- démocratie et la domine, mais il a ses racines, sa force dans les syndicats. La théorie de la conquête, qui admet la régénérescence syndicale, part évidemment du point de vue que des forces extérieures ont corrompu les organismes de la résistance prolétarienne et qu’il faut les chasser pour mettre à leur place des forces révolutionnaires. Si on part de ce point de vue, que la corruption syndicale comme phénomène historique trouve sa raison d’être dans la nature du syndicat, il ne peut être question de vouloir concilier les nouvelles formes révolutionnaires avec les vieilles formes surannées corrompues de la lutte de classe ». 

La révolution managériale qui se passe des syndicats :

Ce n’est pas parce qu’une ancienne arme de la classe ouvrière est dénoncée par les capitalistes rois de la flexibilité et du brigandage que cette arme pourrait retrouver de son tranchant à être ressuscitée. La violence du modèle managérial actuel - qui démantèle tous les systèmes de protection sociale ou de défense a minima des prolétaires, qui prétend généraliser une exploitation illimitée, qui conduit à la « liberté » de travailler à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, à travailler le dimanche, à être licencié si on est malade, à renoncer à toute retraite – procède en désamorçant systématiquement les revendications collectives, en marginalisant et dénigrant des syndicats pourtant depuis si longtemps inféodé au capitalisme moderne. Deux questions sont posées : les syndicats sont-ils encore utiles à la domination bourgeoise, et les prolétaires atomisés pourraient-ils faire un pas vers la restauration de la solidarité de classe en reprenant les anciennes tactiques et structures syndicales ?
1.      Les syndicats ne s’usent que si l’on s’en sert :
La bourgeoisie n’a nullement l’intention de supprimer les syndicats. Sans eux point de tranquillité sociale. Il n’est qu’à observer les cinq ans de règne du blaireau de l’Elysée pour mesurer à quel point la complicité dans l’Etat a été généreuse face à la syndicratie, et comme le pays a été calme socialement ; si le président sortant semble montrer quelque agressivité à leur égard, cela est pure conjoncture électorale pour leur redonner un simple lustre contestataire.
Sans la collaboration – non pas de classe, car les syndicats ne représentent plus la classe ouvrière – intéressée des professionnels partenaires sociaux, l’attaque contre les retraites ne serait pas passée. Sans les prébendes luxueuses servies sous la table à cette aristocratie ouvrière – qui n’en mérite même pas le nom aristocratique ni l’adjectif ouvrière – à cette syndicratie donc, les luttes eussent pu éclater et ne pas être réfrénée systématiquement ou organisées à la légère sans décision des prolétaires et sans lendemain contrôlé. Les divers syndicalismes obéissent au même clientélisme patriotard et charognard que les divers partis de politiciens.
Dans ce cadre marécageux, comme le remarquait il y a 80 ans Prudhommeaux, redresser les syndicats serait comme prétendre redresser les jambes aux chiens… du capital. Pas un mot à changer dans ce constat de 1929 :
« Pour le prolétariat, comme classe, le mouvement syndical est une impasse dans l’état actuel du capitalisme. Alors que les syndicats au siècle dernier représentaient les organes d’unification du prolétariat dans la résistance à la baisse des salaires, ils représentent, aujourd’hui, des organismes par lesquels s’introduit une inégalité de conditions et de situations dans la classe prolétarienne. Pour le grand nombre ils sont un instrument inutile, pour d’autres, un moyen pour se constituer des privilèges et les sauvegarder par des compromis de classe… ».

2.      Est-il possible de restaurer la solidarité de classe en recréant des syndicats ?

Les Dejours, Enriquez, De Gaulejac ont du mérite de s’efforcer de caractériser les réels malaises dans le monde du travail, de tenter de décrire l’oppression psychologique, souvent en des termes bien faibles comparés à la plume de Marx. Ces socio-psychologues devraient être lus par les militants ringards qui se contentent d’en rester aux revendications prosaïquement dites unificatrices, ou qui considèrent que la grève est le seul moyen d’exprimer sa colère individuelle et collective. Mais à notre époque où les syndicats ne négocient même plus le coût de la force de travail, ni des augmentations de salaire réelles, simples girouettes de la figuration du partenariat social, voici la triste réalité : « Aujourd’hui les conflits sont toujours présents, mais ils s’expriment de moins en moins dans des affrontements « sociaux ». Ils le font plutôt dans des manifestations individualisées de souffrance, dont le suicide est l’expression la plus tragique. Les stratégies managériales ont encouragé le traitement individualisé des mécontentements et le désamorçage systématique des revendications collectives. La mobilité permanente, la compétition fondée sur la poursuite d’objectifs personnalisés, l’opacité des promotions et des augmentations de salaire, l’évitement et le contrôle des collectifs de travail, la marginalisation et le dénigrement des organisations syndicales, autant de pratiques qui conduisent à déplacer les conflits du travail des registres socio-organisationnel et politique aux registres relationnel, comportementaliste et psychosomatique » (de Gaulejac, p.301).
Evidemment que « marginalisation et dénigrement des organisations syndicales » ne perdurent que tant que la colère ne s’exprime pas massivement chez les prolétaires ; évidemment que cette marginalisation et ce dénigrement des sadiques du management chaotique est encore rendre service à la syndicratie et à ses apprentis anarchistes et gauchistes.
Nos sociologues cliniciens du travail aliéné – qui ne les a pas attendus pour être aliéné et perfectionné dans l’aliénation – oublient qu’il subsiste des différences notables dans la classe ouvrière : on se suicide moins chez les ouvriers que chez les employés et les petits cadres. La réaction « physique » est toujours présente (et valable) en milieu ouvrier (Rosa Luxemburg parlait du poing viril de l’ouvrier…) ; on ne livre pas les statistiques des licenciements pour faits de violence contre les petits culs de la hiérarchie ou les patrons libidineux (une secrétaire a tué dernièrement son patron, et no comment dans la presse bourgeoise). La plupart des prolétaires des entreprises et des bureaux ne sont pas non plus lobotomisés à l’aune de la « révolution managériale ». On ne peut que regretter qu’ils se joignent passivement aux enterrements en réel de vrais suicidés, persécutés et détruits par une hiérarchie tout à fait identifiable et non pas opaque.
Sans que les sociologues comme de Gaulejac s’en rendent vraiment compte, en restant fixés sur les nouveautés de la cynique et inhumaine « révolution managériale » (gestion par le stress et compétitivité jusqu’à la destruction des concurrents du même niveau social ou classiste), le capitalisme libéral (que les gauchistes dénoncent comme « ultra-libéral ») ne fait que reprendre une forme psychologique du stakanovisme stalinien : être le meilleur et le plus productif afin d’être « reconnu » et « récompensé ». Pas bien nouveau au fond ce « contrat narcissique » : « …en complément du contrat de travail, contrat par lequel l’organisation propose de projeter l’idéal individuel de chacun dans un idéal collectif, de renoncer à ses désirs personnels pour les réaliser dans l’organisation, de satisfaire ses désirs de conquête et de toute puissance de l’organisation. « Ce que ne dit jamais l’entreprise c’est que ce discours est un leurre comme Freud l’avait bien pointé en ce qui concerne la civilisation, la satisfaction obtenue n’est jamais à la hauteur du renoncement exigé (cf. Enriquez) » (de Gaulejac, p.286).
Mais nos braves « cliniciens » de la sociologie se fourrent le doigt dans l’œil jusqu’au coude en rêvant que l’on puisse recommencer à zéro, sans tricherie managériale et syndicale, en vue de ce truisme patronal le « goût du travail bien fait », cette sornette de chef de service « la réussite collective », ces nuages de sueur managériale la sécurité et la considération, cette hérésie pour débiles profonds « des profits partagés de façon plus égalitaire entre les actionnaires, les salariés et l’entreprise ». Gaulejac nous définissait pourtant page 225 que la libre circulation des capitaux financiers a « changé la donne » et empêche désormais « tout compromis » : « Dans ce contexte les effectifs sont considérés non comme une ressource, mais plutôt comme un coût, les salaires comme une charge qu’il convient de diminuer à tout prix pour améliorer le rendement du capital et la productivité du travail. Au modèle fordiste va se substituer le modèle Walmart ».

Marx décrivait en 1867 un monde étrangement semblable à l’actuel, mais qui n’est plus le même : « A mesure que diminue régulièrement le nombre de magnats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de ce procès de mutation continue, s’accroit le poids de la misère, de l’oppression, de la servitude, de la dégénérescence, de l’exploitation mais aussi de la colère d’une classe ouvrière en constante augmentation, formée, unifiée et organisée par le mécanisme même du procès de production capitaliste ».
Or, le procès de production capitaliste est déconnecté de la circulation des capitaux financiers qui s’accompagne d’une augmentation constante et faramineuse de la dette. Le capitalisme est entré dans un processus de destruction où il détruit toute possibilité de négocier, où seule la lutte à mort peut trancher. Dans ce rouage infernal les syndicats ne sont plus voués qu’à faire de la figuration, en trahissant toujours même les faibles parties de la classe ouvrière qu’ils contrôlent (secteur public surtout car dans le privé ils sont zéro !). Les syndicats ont participé à la constitution de la classe ouvrière en classe ; ils étaient même utiles au capital pour cela, parce que le capital avait besoin de fabriquer cette nouvelle catégorie sociale : l’ouvrier de fabrique, puis d’usine, puis l’employé des diverses industries, avec une « mentalité » de type collectif social et national, où un but commun pouvait émerger (défense nationale) ou diverger (révolution internationale). Les syndicats n’ont plus été la seule forme d’organisation des ouvriers en lutte dès le début du XXème siècle. Il est consternant d’avoir à le rappeler. Pas seulement les révolutions russe et allemande, mais toutes les luttes des années 1920 jusqu’à la deuxième boucherie mondiale ont montré que le prolétariat savait créer de multiples organisations de type collectif et de classe : comités, conseils, soviets, etc. Nombre de ces organismes ne se sont pas créés à partir d’une grève ou d’une entreprise mais d’un « besoin » de lutter et de se regrouper contre la répression, contre la guerre, contre des abus, etc. Cette créativité, ou plutôt les ingrédients pour l’apparition de ces formes de la lutte de la classe révolutionnaire (n’en déplaise aux bobos modernistes et écologisés qui n’ont jamais rien su du mode de vie ouvrier) s’accumulent, certes lentement, et à nouveau.
La tâche des prolétaires conscients, révoltés, en colère sourde, qui vomissent les exigences d’une hiérarchie dictatoriale, néo-nazie, ultra-con ou ce que vous voudrez, reste semblable historiquement à l’action de nos ancêtres et à leur obsession révolutionnaire : se regrouper même petitement au début, faire appel aux autres secteurs, défiler, aller frapper aux portes, ouvrir des discussions de rue en tant que prolétariat en lutte pas en tant qu’indignés frileux. En affirmant que hors de cette dynamique d’extension ne réside que des défaites, encore des défaites et des suicides toujours.
Dans cette dynamique renaîtra et se développera le projet de renversement du capital en vue de l’établissement d’une société enfin humaine. Contre la société de consolation par la drogue, le fric et la violence. Et conclure avec Rosa Luxemburg et Prudhommeaux que la classe ouvrière peut: « … prendre conscience par elle- même des développements historiques accélérés qui la mettent en face de sa tâche ou de son suicide, et se lancer à corps perdu dans une mêlée où les prolétaires «ont un monde à gagner, et tout au plus des chaînes à perdre».

jeudi 5 avril 2012

Risques psychosociaux ? Il faut réhabiliter la colère !



la question immédiate du mal-être au travail

Extrait de : « Travail, les raisons de la colère » par Vincent de Gaulejac (ed du Seuil, mars 2011), le fameux auteur de « la lutte des places », qui intègre et rattache très logiquement aux vieilles revendications immédiates du mouvement ouvrier une revendication très « moderne », mais déjà appréhendée par le jeune Marx. Un à deux suicides quotidiens sur les lieux de travail en France et, au delà des usines, bureaux et chantiers, on compte en France 12.000 morts par suicide chaque année et 160 000 tentatives de suicide, ce qui fait du suicide une cause de mortalité supérieure à celle des accidents de la route. Hier un retraité grec s’est suicidé devant le siège du gouvernement, d’autres prolétaires aussi en Italie, comme on avait pu le déplorer au début de la révolte du fâné printemps arabe. Le suicide nous paraît être une abomination à nous les maximalistes qui prônons la vie, donc la colère vivifiante, donc le combat de classe. Le texte de Gaulejac est génial à ce point de vue. Contre le renoncement, contre l’autodestruction, vive notre colère impavide et rayonnante. En 1846, Karl Marx s’est intéressé à cette question sociale dans un article du Gesellschaftsspiegel”
« L’opinion est trop fractionnée par l’isolement des hommes, trop ignorante, trop corrompue, car chacun est étranger à lui-même et tous sont des étrangers les uns pour les autres. [...]Beaucoup de gens mettent fin à leurs jours sous l’emprise de cette obsession que la médecine, après les avoir inutilement tourmentés par des présomptions ruineuses, est impuissante à les délivrer de leurs maux ». (ce texte est bizarre et pas entièrement de la main de Marx, mes lecteurs esthètes pourront lire l’additif ci-après, un article de M.Lowy repris du site Espace et Ciment).

« …Parler en termes de « risques », c’est risquer d’occulter la violence, de ne pas reconnaître la souffrance, de nier les sources du malaise, de ne pas entendre la colère face à un pouvoir qui se présente comme parfaitement « innocent ». Le pouvoir managérial est passé maître dans l’art d’anesthésier la violence, d’aseptiser la souffrance, de renvoyer le mal-être à la personne. Les dirigeants confient aux managers la tâche de canaliser l’agressivité pour la rendre productive. Les symptômes de souffrance sont considérés comme des reliquats qu’il convient de minimiser, comme un coût marginal qui ne doit pas détourner l’attention de l’essentiel, une meilleure productivité. La souffrance est alors une question personnelle, psychologique, qui doit être traitée comme telle : un Numéro Vert pour recueillir les plaintes, une cellule psychologique pour soutenir les plus vulnérables, sont les « solutions » communément admises pour résoudre le problème. Le monde positiviste et pragmatique bannit toutes les formes d’expression qui n’apportent pas de solution concrète.
La notion de « mal-être » est plus précise. Elle permet de désigner clairement qu’il s’agit bien d’un « mal », de quelque chose de négatif et de destructeur qui est à l’œuvre, un mal qui touche à « l’être ». L’ « être » est une notion issue de la philosophie, développée par la phénoménologie, reprise par le Collège de sociologie puis par la sociologie clinique lorsqu’elle définit son objet comme l’étude des relations intimes entre « l’être de l’homme » et « l’être de la société » (Gaulejac, 2009). Car le mal-être se manifeste de façon indissociable au cœur des êtres humains, au fondement des organisations et dans la structure même de notre système socio-économique. C’est l’être de ce système qui est concerné au même titre que l’être des organisations et l’être des travailleurs. Les multiples symptômes du mal-être concernent ces trois registres et leurs rapports. Ce n’est pas un hasard si le symptôme le plus révélateur s’exprime par une vague de suicides. Détruire son existence pour arrêter le mal-être n’est sans doute pas une « solution » ni même un remède. Mais le suicide indique qu’il s’agit bien d’un problème existentiel, d’une question de vie ou de mort.
Poser les questions en termes de bien-être et de mal-être permet de remettre la subjectivité au cœur de la réflexion et de provoquer une rupture par rapport aux approches positivistes et objectivistes. Il convient de se départir de « l’approche solution » pour revenir à des questions existentielles sur le sens de la vie, les finalités de l’existence, la place du travail dans la société, la valeur et l’utilité des biens et services produits, les dimensions subjectives du rapport au travail. Il s’agit de sortir d’une conception gestionnaire et comptable du travail pour revenir à son essence même. Il s’agit de reconsidérer l’humain, non plus comme une ressource, mais comme un sujet qui cherche à advenir dans un monde pétri de conflits et de contradictions. L’avènement du sujet n’est pas un risque, mais une quête dans laquelle la souffrance et le désir sont omniprésents. La question n’est plus alors d’éradiquer la souffrance ni de rendre le désir productif, mais de cultiver le vivre ensemble dans tous les domaines, en particulier dans le travail. Le terme « mal-être » s’oppose à celui de « bien-être » qui devrait être l’objectif de toute organisation humaine, dans le travail comme hors du travail.
Le mal-être devrait susciter la colère. Mais dans l’univers policé des organisations, celle-ci est considérée comme inutile et même nuisible : elle ne sert à rien. C’est une débauche d’énergie improductive qui perturbe le fonctionnement normal. Dans l’ordre managérial, la colère est reconnue non pas comme une réaction saine face à l’insupportable, mais comme un manque de retenue, une absence de maîtrise de soi, l’indice d’une déficience de l’individu, un défaut d’adaptabilité, un manque de flexibilité. Pour une part, bon nombre des symptômes de la souffrance au travail sont la manifestation de ces colères rentrées. Faute de pouvoir exprimer un sentiment « juste » face à une situation intolérable, le sujet détourne sa colère contre lui sous forme de culpabilité, de ressentiment intérieur. La culpabilité est une agressivité que le sujet retourne contre lui-même. Faute de pouvoir exprimer son ressentiment face à l’injustice, ses indignations face aux tricheries, aux malversations dont il est le témoin et dont il risque de devenir le complice malgré lui, sa révolte face à la violence et à l’arbitraire, son exaspération face à la bêtise et à l’indigence de certaines  prescriptions, il ravale l’agressivité. Il est alors tiraillé dans un conflit interne entre révolte et soumission. Faute de pouvoir exprimer sa colère, il se sent mal à l’intérieur, partagé entre la montée de pulsions agressives qui expriment son refus et l’intériorisation des normes qui le conduisent à accepter la « réalité » telle qu’elle est, à s’adapter aux exigences de l’organisation.
Il est temps d’inverser ce processus et de libérer la colère, d’affirmer sa légitimité, de favoriser l’expression du mal-être sous d’autres formes que les troubles psychosomatiques. Si les salariés de France Télécom, de Renault ou d’ailleurs pouvaient se mettre en colère, individuellement et collectivement, il y aurait sans doute moins de suicides, moins de dépressions, moins de troubles somatiques et psychosomatiques. La colère est l’expression d’un refus. Elle est un chemin qui favorise l’expression de l’agressivité face au mal, le rejet de la destructivité dont ce mal est porteur. Elle est parfaitement justifiée et nécessaire lorsqu’il s’agit de dire non à la maltraitance, à la tricherie et au non-sens. Face à toutes les tentatives de neutralisation des « risques psychosociaux », il faut réhabiliter la colère, favoriser son expression, libérer le potentiel d’agressivité qu’elle contient, cultiver toutes les bonnes raisons de se mettre en colère contre toutes les pratiques qui ne relèvent pas du bien-être.
Mais pour pouvoir s’exprimer, la colère doit être partagée. L’expression individuelle de la colère est facilement renvoyée à celui qui l’exprime comme un manque de savoir-vivre. Si elle est psychologiquement utile pour exprimer l’agressivité, elle est socialement réprouvée. Ne dit-on pas qu’elle est « mauvaise conseillère » ? Pour être acceptée, la colère doit être le véhicule d’une indignation collective face à une situation jugée intolérable. Elle est alors tolérée parce qu’elle est considérée comme juste et nécessaire. La colère n’est pas toujours mauvaise conseillère. Elle exprime une indignation qui peut parfaitement être légitime. Elle est profondément humaine parce qu’elle est le signe d’un refus, le refus de la maltraitance, de la violence, de l’injustice et des inégalités dont le monde du travail est porteur.
Ces réflexions conduisent à évoquer quelques orientations centrales pour aborder, théoriquement et pratiquement, la question du mal-être au travail.
L’expression « souffrance sociale » est utile si elle permet de montrer le lien entre les violences sociales (injustice, pauvreté, chômage, exploitation, pression du travail, exclusion…) et leurs effets sur ceux qui les subissent. Mais elle est ambiguë. Ce n’est pas l’organisation qui souffre mais des individus. La souffrance renvoie d’une part au vécu d’individus et de groupes qui expriment un mal-être et, d’autre part, à l’origine sociale de ces souffrances individuelles et collectives. L’analyse des causes de la souffrance doit s’effectuer dans un va et vient entre le vécu des personnes concernées par ce mal-être et la façon dont eux-mêmes l’analysent, pour remonter aux sources du mal, c'est-à-dire aux mécanismes structurels qui le provoquent au niveau économique, organisationnel, politique et sociétal.
Dans un premier temps, il convient de rendre compte des articulations complexes entre les conditions concrètes de travail et ses répercussions subjectives. A l’encontre des approches qui considèrent qu’un problème ne peut être traité qu’à partir du moment où il a été objectivé, mesuré, décrit par des méthodes parfaitement neutres, nous pensons que la véritable objectivité consiste moins à neutraliser la subjectivité qu’à analyser en quoi elle intervient dans la production de la connaissance. En second lieu, il faut dépasser les cloisonnements disciplinaires qui empêchent de comprendre en profondeur la complexité des situations qui engendrent le mal-être. Cela permettrait d’éviter les réponses univoques qui « psychologisent » les problèmes sociaux ou qui nient la dimension sociopsychique de la souffrance. Enfin, il est essentiel de ne pas dissocier les actions sur les conditions objectives et les réponses sur les conséquences subjectives de ces situations. Il convient de se battre à la fois pour l’amélioration des conditions de travail, l’augmentation des rémunérations, mais également pour protéger la santé physique et mentale des salariés. Sur ce point, la notion de risques psychosociaux a, malgré toutes les critiques dont elle est l’objet, permis de mieux prendre en compte le problème du mal-être au travail dans le débat public.


ADDITIF concernant le texte de Marx sur le suicide.
Un Marx inattendu
L’article sur le suicide – « Peuchet : vom Selbstmord » – paru en janvier 1846 dans la revue Gesellschaftspiegel, « Le Miroir Social » (Zweiter Band, Heft VII, Elberfeld) , est un document inhabituel dans l’œuvre de Marx. Il se distingue à plusieurs égards du reste de sa production (1) ;
1) Ce n’est pas une pièce écrite par Marx lui-même, mais composée, en grande partie, d’extraits, traduits en allemand, d’un autre auteur. Marx avait l’habitude de remplir des cahiers de notes avec des extraits de ce genre, mais il ne les a jamais publiés, et encore moins sous sa propre signature.
2) L’auteur choisi, Jacques Peuchet, n’était ni un économiste, ni un historien, ni un philosophe, ni même un socialiste, mais l’ancien directeur des Archives de la Police sous la Restauration !
3) Le texte dont sont tirés les extraits n’était pas une œuvre scientifique, mais une collection informelle d’incidents et anecdotes, suivis de quelques commentaires.
4) Le thème de l’article ne concerne pas ce que l’on considère habituellement comme les sphères économiques et politiques, mais la vie privée : le suicide.
5) La principale question sociale discutée – en rapport avec le suicide – c’est l’oppression des femmes dans les sociétés modernes.
Chacun de ces traits est rare dans la bibliographie de Marx mais leur convergence dans ce texte est unique.
Considérant la nature de l’article – des extraits, traduits en allemand, de l’écrit de Peuchet « Du suicide et de ses causes » (un chapitre de ses Mémoires) – comment se fait-il qu’on le considère comme appartenant aux œuvres de Marx ? Outre le fait qu’il y ait mis sa signature, il a laissé son empreinte sur le document de plusieurs façons : par l’introduction qu’il a rédigée, par la sélection des extraits, par les modifications introduites par la traduction, et par les commentaires avec lesquels il a épicé le tout. Mais la principale raison pour laquelle cette pièce peut être considérée comme l’expression des idées de Marx, c’est qu’il n’introduit aucune espèce de distinction entre ses propres commentaires et les extraits de Peuchet, de sorte que l’ensemble du document apparaît comme un écrit homogène, signé par Karl Marx. La première question qu’on peut se poser c’est pourquoi Marx aurait-il choisi Jacques Peuchet ? Qu’est-ce que l’intéressait tellement dans ce chapitre de ces mémoires ?
Je crains ne pas pouvoir partager l’hypothèse suggérée par Phillippe Bourrinet, l’éditeur d’une version française de l’article en 1992, et reprise à son compte par Kevin Anderson dans son introduction – par ailleurs excellente – à l’édition anglaise de 1999 : le choix d’un auteur français serait une critique voilée au « vrai socialisme » allemand des éditeurs du Gesellschaftspiegel, tels que Moses Hess. (2) En fait, il n’y a pas un seul mot dans l’article qui suggère une telle orientation. Certes, Marx rend hommage à la supériorité des penseurs sociaux français, mais il ne les compare pas aux socialistes allemands, mais aux anglais. En outre, Engels – l’autre éditeur du Gesellschaftspiegel – et lui avaient d’excellentes relations avec Moses Hess pendant ces années (1845-46), au point de l’inviter à participer à leur œuvre polémique commune contre l’idéalisme néo-hégélien, L’Idéologie Allemande.
Un premier argument pour expliquer ce choix est suggérée par Marx lui-même dans l’introduction aux extraits : la valeur de la critique sociale française des conditions de vie modernes, et surtout celle des rapports privés de propriété et de famille – « en un mot, la vie privée ». Pour utiliser une expression actuelle inconnue de Marx, une critique sociale inspirée par la compréhension que le privé est politique. Pour le jeune Marx l’intérêt de cette critique n’était nullement réduit par le fait qu’elle s’exprimait sous une forme littéraire ou semi-littéraire : par exemple, des mémoires. Son enthousiasme pour Balzac est bien connu, ainsi que son aveu d’avoir appris beaucoup plus sur la société bourgeoise par ses romans que par des centaines de traités économiques. Bien sûr, Peuchet n’est pas Balzac, mais ses mémoires avaient une sorte de qualité littéraire : il suffit de rappeler qu’une de ses anecdotes a inspiré le Comte de Monte Cristo d’Alexandre Dumas.
Ce qui a intéressé Marx dans le chapitre de Peuchet, c’est moins la question du suicide en tant que telle que sa critique radicale de la société bourgeoise comme forme de vie « anti-naturelle » (formule proposée par Marx lui-même dans son introduction). (3) Le suicide est, aussi bien pour Marx que pour Peuchet, significatif surtout comme symptôme d’une société malade, qui nécessite une transformation radicale. La société moderne, écrit Marx citant Peuchet, qui cite Rousseau, est un désert, habité par des bêtes sauvages. Chaque individu est isolé des autres, un entre millions, dans une sorte de solitude de masse. (4) Les gens se comportent les uns envers les autres comme des étrangers, dans un rapport d’hostilité mutuelle : dans cette société de lutte et compétition impitoyables, de guerre de tous contre tous, le seul choix qui reste pour l’individu c’est de devenir victime ou bourreau. Voici donc le contexte social qui explique le désespoir et le suicide.
La classification des causes de suicide est une classification des méfaits de la société bourgeoise moderne, qui ne peuvent pas être supprimés – ici c’est Marx qui parle – sans une refonte radicale de la structure sociale et économique.
Cette sorte de critique sociale et éthique de la modernité est évidemment d’inspiration romantique. La sympathie de Peuchet pour le romantisme est documentée non seulement par sa référence à Rousseau, mais aussi par sa féroce dénonciation du philistin bourgeois – dont sa boutique est l’âme, et Dieu, son commerce – qui n’a que du mépris pour les pauvres victimes qui se suicident, et pour les poèmes romantiques de désespoir qu’ils laissent en héritage.
Il faudrait avoir présent à l’esprit que le Romantisme n’est pas seulement une école littéraire mais – comme Marx lui-même l’avait souvent suggéré – une protestation culturelle contre la civilisation capitaliste moderne, au nom d’un passé idéalisé. Bien qu’il fut loin d’être lui-même un romantique, Marx admirait les critiques romantiques de la société bourgeoise – des écrivains comme Balzac ou Dickens, des penseurs politiques comme Carlyle, des économistes comme Sismondi – et intégrait souvent leurs intuitions dans ses propres écrits. (5)
La plupart d’entre eux, comme Peuchet, n’étaient pas socialistes. Mais, comme l’observe Marx dans son introduction à l’article, on n’a pas besoin d’être socialiste pour critiquer l’ordre établi. Des tropismes romantiques comme ceux présents dans les extraits de Peuchet – le caractère inhumain et bestial de la société bourgeoise, l’égoïsme et l’avidité de l’esprit bourgeois – sont souvent présents dans les écrits de jeunesse de Marx, mais ici, dans cette pièce, ils prennent un caractère inhabituel.
Tout en mentionnant les méfaits économiques du capitalisme, qui expliquent beaucoup de suicides – bas salaires, chômage, misère – Peuchet insiste plutôt sur des manifestations d’injustice sociale qui ne sont pas directement économiques, mais relèvent de la vie privée d’individus non-prolétaires.
S’agirait-il du point de vue de Peuchet, non partagé par Marx ? Ce n’est pas du tout le cas ! Marx lui-même, dans son introduction, se réfère sarcastiquement aux philanthropes bourgeois qui pensent – comme le célèbre Dr. Pangloss de Voltaire – que nous vivons dans le meilleur des mondes possible, et proposent, comme solution aux problèmes sociaux, de distribuer un peu de pain aux ouvriers, « comme si seulement les ouvriers souffraient des conditions sociales actuelles ».
En d’autres termes : pour Marx/Peuchet la critique de la société bourgeoise ne peut pas se limiter à la question de l’exploitation économique – quelle que soit son indéniable importance. Elle doit assumer un ample caractère social et éthique, incluant tous ses profondes et multiples aspects oppressifs. La nature inhumaine de la société capitaliste blesse des individus de diverses origines sociales.
Or – et ici nous arrivons à l’aspect le plus intéressant de l’essai – qui sont les victimes non-prolétariennes , poussées au désespoir et au suicide par la société bourgeoise ? Il existe une catégorie sociale qui prend une place centrale aussi bien dans les extraits que dans les commentaires de Marx : les femmes.
Cette pièce est, en effet, une des plus puissantes mises en accusation de l’oppression des femmes jamais publiée par Marx. Trois des quatre cas de suicide mentionnées dans les extraits concernent des femmes victimes du patriarcat, ou, dans les mots de Peuchet/Marx, la tyrannie familiale, une forme de pouvoir arbitraire qui n’a pas été renversée par la Révolution française. Deux d’entre elles étaient des femmes « bourgeoises », et la troisième, d’origine populaire (fille d’un tailleur). Mais leur destin a été scellé plutôt par leur genre que par leur classe sociale.
Le premier cas, une jeune fille poussée au suicide par ses parents, illustre la brutale autorité du pater – et de la mater – familias ; Marx dénonce avec véhémence la lâche vengeance d’individus habituellement forcés à la soumission dans la société bourgeoise, contre ceux qui sont plus faibles qu’eux.
Le deuxième exemple – une jeune femme de Martinique enfermée derrière les quatre murs de la maison par son mari jaloux jusqu’à ce qu’elle soit désespérée au point de se suicider – est de loin le plus important, aussi bien par son extension, que par les commentaires vitrioliques du jeune Marx. Il apparaît, à ses yeux, comme manifestation paradigmatique du pouvoir patriarcal absolu des hommes sur leurs épouses, et de leur attitude de possesseurs jaloux d’une propriété privée. Dans les remarques indignées de Marx, le mari tyrannique est comparé à un seigneur d’esclaves. Grâce aux conditions sociales qui ignorent l’amour vrai et libre, et la nature patriarcale aussi bien du Code Civil que des lois sur la propriété, l’oppresseur mâle a pu traiter sa femme comme un avare sa cassette d’or enfermée à double clé : comme une chose, comme « une part de son inventaire ». La réification capitaliste et la domination patriarcale sont associées par Marx dans ce réquisitoire radical contre les rapports de famille bourgeois modernes, fondés sur le pouvoir masculin.
Le troisième cas concerne un problème qui deviendra un des drapeaux du mouvement féministe après 1968 : le droit à l’avortement. Il s’agit d’une jeune femme devenue enceinte en contradiction avec les sacro-saintes règles de la famille patriarcale, et poussée au suicide par l’hypocrisie sociale, l’éthique réactionnaire et les lois bourgeoises qui interdisent l’interruption volontaire de grossesse.
Dans son traitement de ces cas, l’essai de Marx/Peuchet – c’est à dire, aussi bien les extraits sélectionnés que les commentaires du traducteur, inséparablement (parce que non séparés par Marx) – constituent une protestation virulente contre la patriarcat, l’asservissement des femmes – y compris « bourgeoises » – et la nature oppressive de la famille bourgeoise. Il a peu d’équivalents dans les écrits postérieurs de Marx, à quelques exceptions près. (7) Malgré ses évidentes limites, cet article petit et presque oublié du jeune Marx est une précieuse contribution à une compréhension plus riche des injustices de la société bourgeoise moderne, de la souffrance que ses structures familiales patriarcales infligent aux femmes, et de l’ample et universel objectif émancipateur du socialisme.

Notes:

(1) Je renvoie à l’introduction de Kevin Anderson et Eric Plaut à la traduction anglaise de l’essai, publiée en 1999 sous forme de livre (Marx on Suicide, Evanston, Northwest University) ou certaines – mais pas toutes – de ces particularités sont mentionnées.
(2) Philippe Bourrinet, “Présentation”, in Marx/Peuchet, A propos du suicide, Castelnau-le-Lez, Editions Climats, 1992, pp. 9-27.
(3) L’hypothèse d’Eric Plaut dans son introduction à l’édition anglaise, sur une fascination « inconsciente » de Marx pour le suicide, ne me semble pas fondée.
(4) Pour un intéressant essai marxiste sur cette problématique, telle qu’elle apparaît dans la littérature française, voir Robert Sayre, Solitude in Society. A sociological study in French Literature, Harvard University Press, 1978.
(5) Sur Marx et le romantisme, je renvoie à mon livre, avec Robert Sayre, Révolte et Mélancolie. Le romantisme à contrecourant de la modernité, Paris, Payot, 1996.
(6) Une seule des histoires de suicide sélectionnées par Marx concerne un homme – un chômeur, ancien membre de la Garde Royale.
(7) Par exemple, son article de 1858 sur Lady Bullwer-Lytton, enfermée dans un asyle par son mari, un éminent répresentant du patriarcat Tory .

LOWY Michael

* Paru dans Actuel Marx, n° 34, 2003.