"La suppression de la propriété privée... suppose, enfin, un processus universel d’appropriation qui repose nécessairement sur l’union universelle du prolétariat : elle suppose « une union obligatoirement universelle à son tour, de par le caractère du prolétariat lui-même » et une « révolution qui (...) développera le caractère universel du prolétariat ».
Marx (L'idéologie allemande)

«Devant le déchaînement du mal, les hommes, ne sachant que devenir,
cessèrent de respecter la loi divine ou humaine. »

Thucydide

jeudi 24 juin 2010

BEAUCOUP DE MANIFESTANTS ET APRES ON FAIT QUOI ?


LA MANIPULATION bat son plein de manifestants suivistes.Toute la presse bourgeoise a titré que les syndicats se sont "requalifiés" et assuré que même le gouvernement n'en était pas du tout marri. Synonyme de manip machiavélique du sol au plafond,de la rue à l'Elysée,la perversion narcissique étatique... Vous allez dire que j'abuse de la notion. Pourtant, mêmes conséquences que celles causées par les porteurs tarés de cette maladie. La victime, la classe ouvrière ressent un malaise indéfinissable, elle a le sentiment de s'être fait baiser, jamais complètement il est vrai. En face le gouvernement a toujours raison, n'agit-il pas dans l'intérêt de tous? Il nous fait souffrir mais n'est-ce pas pour notre "bien"? La psychanalyste Martine Aubry complète le diagnostic "les Français ont peur". Non les prolétaires n'ont pas peur mais ils sont mal dans leur peau parce, spectateurs et victimes d'un système qui s'écroule ils sont en première ligne pour le chômage de masse éternel et la retraite au flambeau. S'il y a malaise, il est surtout politique: les prolétaires sont dépossédés littéralement de toute réflexion, décision et orientation pour l'intégrité de leur combat: les grèves et manifestations sont décidées et cornaquées par d'anonymes appareils bureaucratiques; après avoir été parqués dans les rues, on annonce aux défilants qui ont défilés que des négociations seront ouvertes avec le gouvernement, que celui-ci - le 13 juillet - ne prendra pas vraiment toutes les décisions qui motivent les craintes face à la réalité nue (le Capital ne cède plus rien du tout)mais qu'il s'en remettra aux parlementaires début septembre, qui discuteront et avaliseront pendant que (éventuellement) les obscurs appareils syndicaux vous feront défiler à nouveau dans les rues. Jamais rien n'est clairement affirmé ni confirmé, au nom des complexités, de la pénibilité de l'application des lois mais jamais au nom de la sénilité d'un capitalisme incapable d'offrir à chacun un travail et décidé à supprimer les retraites pour les plus pauvres.
Deux millions ? C’est certainement loin du compte, en dessous du million sûrement. On a tellement l’habitude des mensonges du gouvernement et de ses syndicats qu’on se fiche du nombre exact. Même s’il y avait eu trois millions de manifestants, ces fleuves de population lobotomisée n’auraient pas eu plus d’importance. Que la masse de manœuvre soit manœuvrée non seulement par ces défilés inutiles dans la rue importe moins que les avalanches de mensonges ou de bonnes paroles qui ont balisés toute réflexion politique sérieuse et tout questionnement sur l’INSTRUMENTALISATION de l’absence d'avenir DES retraites, un des aspects de l’effondrement de l’économie capitaliste par la disparition de la valeur.
Autant dire qu’il ne s’est rien passé d’important ce 24 juin. En 2009 les manifs contre la crise avaient été bien plus importantes. La dite base arrière des manifs dans les principales villes était mince : un tiers de grévistes à la SNCF (protégés provisoirement), moins de 20% à l’Eduque Naze pourtant le milieu le plus suiviste du syndicalisme, peu à ERDF, encore moins dans le privé (chiffres du JDD). Les prolétaires ne sont pas tous lobotomisés au point d’avoir oublié les autres promenades syndicales pour se ficher de la classe ouvrière. Pour une partie des prolétaires ce genre de journée nationale d’action signifie un maximum d’emmerdements (garde des enfants, embouteillage, longues marches à pied, etc.) c’est pourquoi certains font grève, contraints et forcés, pour limiter les dégâts et ne vont même plus aux manifs. Intégrant cette méfiance, plus qu’une surenchère comparable à 1995, le syndicat FO s’était abstenu d’appeler à la JA. Dans le jargon maximaliste c’est ce qu’on appelle le « partage du travail » pour ne jamais abandonner à leur sort (possiblement délictueux) de larges parties de la classe rétives aux mobilisations frauduleuses à répétition.

A LA VEILLE DES PROMENADES SYNDICALES, UN SONDAGE BIDON

Le système démocratique est devenu plus totalitaire que celui de feu Brejnev, et le régime de ce potentat reste indéfendable mais était sous-développé comparé au bourrage de crâne anarcho-libéral. A la veille du 24 juin, deux jours avant, le principal journal gouvernemental, Le Figaro publie un sondage osé, qui ne sera contesté par PERSONNE ; il est repris et commenté comme Bible par Le Monde et Chérèque (chef CFDT) invité la veille aux infos du 20 heures. Car les sondages du Figaro, commandités depuis l’Elysée sont INCONTESTABLES. Etudions-en les subtilités. C’est du grand crétinisme dans la perversion narcissique. Sous le titre ronflant et autosatisfaisant de sarkomanie : « Les Français acceptent la retraite à 62 ans » - à 58%... ils n'ont pas osé balancer 62% - on n’interroge plus un panel de classes sociales ou des gens de la ville ou de la campagne, ou la ménagère de plus de 50 balais mais des appartenances politiques, ce qui permet de renforcer à tous les coups les choix bourgeois : que signifie « 72% de l’UMP », un parti de merde qui ne représente qu’une infime minorité de riches face à « 42% de sympathisants du PS », entité qui ne peut prétendre représenter les millions de prolétaires mais ne recoupe que cette minorité de vieillards enseignants qui peuple les comités du principal parti caviar ?
« Parmi les sympathisants de droite, 82 % des personnes interrogées trouvent ce recul acceptable, tandis que ce taux tombe à 42 % chez les sympathisants de gauche. Interrogés sur l'engagement des socialistes de remettre en cause le recul de l'âge légal en cas de victoire à l'élection présidentielle de 2012, 37 % des sondés ont jugé qu'il serait tenu (58 % chez les sympathisants du PS, 28 % chez ceux de l'UMP), contre 63 % qui ont pensé le contraire (42 % chez les sympathisants du PS, contre 72 % chez ceux de l'UMP). Sondés par ailleurs sur l'attitude du gouvernement sur le dossier des retraites, 61 % l'ont jugé "déterminé à maintenir le système de répartition français", contre 39 % répondant par la négative. En revanche, 67 % ont trouvé que le gouvernement n'était "plutôt pas" "juste dans ses choix", contre 33 % jugeant qu'il l'était "plutôt". Et 60 % ont trouvé qu'il n'était "plutôt pas" "attentif aux questions liées à la pénibilité de certains métiers", contre 40 % trouvant qu'il l'était "plutôt". Le sondage a été réalisé du 18 au 22 juin sur un échantillon de 1 002 personnes, représentatif de la population âgée de 18 ans et plus, selon la méthode des quotas ».
L’oligarchie qui se moque de l’opinion de ses électeurs aveugles pendant 5 ou 7 ans, se met à leur prêter des nuances sibyllines comme si ces vulgaires anonymes étaient de sagaces juges des intentions des partis caviars comme le PS et aptes à juger de la validité des orientations gouvernementales pour gérer la crise du capitalisme ! Vous nous faites trop d’honneur ! Doivent s’exclamer les éventuels sondés ! Ce sondage est tellement pervers, et d’une soumission absolue aux décisions oligarchiques de l’Etat qu’on ne vas pas perdre son temps à en disputer les arcanes. Il nous fait rire comme tel, et même ricaner par le mépris qu’il affiche pour la masse muette du prolétariat. Il faut absolument encourager la bourgeoisie à se permettre de tels foutages de gueule, elle nous prépare ainsi mieux son effondrement que tous nos meilleurs discours maximalistes. Un élément du sondage nous a paru intéressant, celui qui dit : « Pour 63% des sondés, en cas de victoire, la gauche ne reviendrait pas sur ce choix ».C'est évident,d'où la peur de Martine Aubry qu'il n'y ait pas plus d'illusions sur le syndrome du retour de la gauche caviar.

LA PRESSE PROVINCIALE TOTALEMENT SERVILE

Excepté l’organe néo-stalinien (financé par Neuilly) L’Huma qui y va du verbe ampoulé de l’impuissant, toute la presse provinciale roule pour le maquignon en chef.
- SUD-OUEST : « L'opinion publique est acquise à l'idée d'une réforme pourvu qu'elle ne paraisse pas trop injuste. L'opposition, qui reste forte, au relèvement de l'âge de la retraite, pourrait se solder dans les urnes en 2012 plutôt que dans la rue cet été ».
- LE REPUBLICAIN LORRAIN : « Finalement, c'est plutôt une bonne nouvelle pour les syndicats. (...) Ils retrouvent aujourd'hui un thème fédérateur: la défense des salariés, à qui l'on fait porter l'essentiel du poids de la réforme des retraites. (...) Partie pour être importante, cette mobilisation n'entamera pas pour autant la détermination de l'exécutif ».
- LE DAUPHINE LIBERE : « Il devrait y avoir dans la rue, ce jeudi, toutes les personnes opposées à la réforme des retraites, à l'exception de celles qui, sans être favorables au cap des soixante-deux ans, ne sont pourtant pas tout à fait contre un projet qui, pour n'être pas vraiment attractif, n'en semble pas moins inéluctable. Vous suivez? On vous l'explique autrement. La manif réunira l'ensemble des sacrifiés, des énervés et des agacés auxquels il convient cependant d'ôter les résignés, les convaincus et les fatigués ».
- L’ALSACE : « Nicolas Sarkozy en personne a pris soin de laisser la négociation ouverte (...). Il s'est bien gardé, aussi, de toucher immédiatement aux régimes spéciaux. Enfin, il a calmé brusquement la +réformite+ qui a marqué les trois premières années de son quinquennat. (…) Sans marquer la fin du bras de fer: le débat au Parlement aura lieu à l'automne, et d'ici là, beaucoup de choses, et notamment une entrée de la France dans une cure d'austérité que l'on pressent inéluctable, peuvent peser sur le climat social ».
- LA VOIX DU NORD : « Il y a un mois, les Français ne connaissaient pas encore les intentions précises du gouvernement, ce qui ne facilitait pas la mobilisation. Cette fois la fin des 60 ans est officiellement programmée et l'on va pouvoir mesurer à la longueur et la densité des cortèges le degré de fièvre provoqué par le sujet. Cette semaine une vague de sondages contradictoires ont été publiés. 56% des Français seraient hostiles au recul de l'âge légal selon une enquête BVA-Les Échos publiée mardi, et contredite hier par un sondage IFOP-Le Figaro claironnant un soutien de l'opinion à 58%.
- LE PROGRES DE LYON : « C'est la crise, la chasse aux privilèges est ouverte. Les habitués de la Garden Party devront cette année renoncer à leurs petits fours. Les Bleus sont privés de primes. Les retraités ministres perdent leur retraite. Christian Blanc devra rembourser ses cigares... Personne ne versera une larme sur ces abandons. Et notre président, qui les a imposés, pourra camper en champion de la France qui se lève tôt pour travailler dur, contre l'élite des privilégiés ».

LES VUVUZELAS DU PARTI GAUCHE CAVIAR
Les trompettes de la renommée de Martine Aubry furent de la partie. L’avant-centre Harlem Désir fît corner le premier sa vuvuzela : «"Je mets le gouvernement en garde contre un passage en force", a affirmé à l'AFP Harlem Désir, numéro deux du PS, qui s'est réjoui du "succès" de cette journée qui consacre "un véritable divorce entre le gouvernement et les Français". Ce terrible dribbleur a ajouté : « "Nous sommes aux côtés des salariés pour faire reculer le gouvernement et dire qu'une autre réforme des retraites est possible, plus équitable ». L'eurodéputé se trouvait dans le défilé au côté notamment de Bertrand Delanoë, Jean-Paul Huchon, Jean-Christophe Cambadélis, Claude Bartolone, David Assouline, Jean-Marie Le Guen et Benoît Hamon. L’ailié droit Delanoë, (arbitre à Paris) a averti le principal entraîneur de l’équipe France-Neuilly-Passy que la "mobilisation" témoigne de la volonté de "dire non à une réforme qui symbolise l'incompétence et le sens de l'injustice sociale qui caractérise ce gouvernement. Le gouvernement a tort de sous-estimer la détermination des salariés", qui certes "sont inquiets, mais ne sont pas résignés". "Le gouvernement spécule sur leur "éventuelle résignation, c'est très dangereux, parce que le réveil est brutal ». Surtout au moment d’un mondial qui va fédérer les différentes couches de retraités dans les vestiaires des pensions inégales. Pour l’arrière central Cambadélis, ancien collectiviste trotskien, « il ne s'agit pas d'un problème individuel". "Tout le gouvernement est atteint par des affaires à répétition, c'est un affaiblissement collectif" ». Le petit goal Bartolone était plus vindicatif : "les Français doivent savoir que si le gouvernement ne veut pas entendre leur protestation et leur refus d'un texte injuste, ils auront la possibilité de se venger au moment de la prochaine présidentielle" et "obtenir la remise en cause du texte par une majorité de gauche".
L’un des meilleurs arbitres de la fédération France-Sarkozy, Bernard Thibault, non loin des joueurs de vuvuzuelas, mais ponctuant ses propos de coups de sifflet de CRS-CGT : «les syndicalistes ont autant de chances que les Bleus d'être reçus à l'Elysée… La suite va appartenir au président de la République… Dès lors que 23 grévistes parviennent à modifier l'agenda du président de la République, assez naturellement, on pourrait penser que les responsables syndicaux puissent être reçus ». Les supporters des joueurs de vuvuzuelas du parti caviar ont évidemment beaucoup ri à la saillie du bouffon syndical coiffé comme Du Guesclin.
ET COMME IL FAUT UNE MORALE DANS LA ZIDANIE DOMINANTE…
Et pour montrer notre peu de sportivité face aux multiples manipulateurs syndicaux et politiques parmi nous… Quand les 11 joueurs (sur le terrain) perdent ils ne sont plus que des "racailles" (c'est drôle quand ce sont les racailles gouvernementales qui le disent). Rien de bien nouveau dans la bêtise sportive nationaliste: Noah en son temps était camerounais quand il perdait, français quand il gagnait. Quelle que soit leur origine nationale ou ethnique, tous les prolétaires peuvent compter sur le président de la "fédé sarkozienne" pour siffler la retraite à 62 et 67 ans. Quel beau match aujourd'hui où les arbitres syndicaux ont promené la foule de "bleus" naïfs hors des stades certes mais pour laisser la victoire à la bourgeoisie arrogante avec ses consignes de sondage préfabriqué. Deux millions de bleus dans la rue, simple masse de manoeuvre statistique soumise aux désidératas ultérieurs des ministres et des parlementaires, quelle nouvelle cruelle humiliation de la classe ouvrière en France!

lundi 21 juin 2010

UNE VISION MISERABILISTE ET REACTIONNAIRE DE LA SOUFFRANCE DES PROLETAIRES

Malaise ou mal être ?

Critique de livre : La société du malaise
d’Alain Ehrenberg (ed O.Jacob
)

Prenons le gentil sociologue trade-unioniste Castel lorsqu’il décrit les nouvelles formes du salariat :
« Au début du XXe siècle (loi sur les retraites ouvrières et paysannes de 1910), mais encore lorsque notre régime actuel de retraite est instauré en 1945, le salariat est majoritairement le salariat ouvrier exercé sous la forme d'un métier manuel de transformation de la matière. Cette situation a radicalement changé. Les ouvriers agricoles qui représentent encore à la veille de la seconde guerre mondiale le quart de la population ouvrière ont pratiquement disparu. Le salariat ouvrier est devenu majoritairement un salariat de services plutôt qu'un travail d'exécution. Le nombre des employés dépasse désormais celui des ouvriers. De nouvelles catégories salariales en rapide expansion assurent la promotion généralisée du salariat : professions intermédiaires, cadres moyens et supérieurs, gonflement de la fonction publique... La donnée sociologique fondamentale depuis une soixantaine d'années est que le salariat a littéralement explosé. Il en résulte que, si l'on veut intégrer les changements intervenus depuis l'instauration de notre régime de retraite, il faut faire toute sa place à deux nouveautés essentielles. L'une, démographique, est l'allongement de l'espérance de vie. (…)Parallèlement à la donnée démographique, il faut donner sa place à la reconfiguration complète de la condition de travailleur. Qu'est-ce à dire ? D'abord prendre vraiment au sérieux le fait qu'il demeure des métiers aussi pénibles, voire plus pénibles ou différemment pénibles que ceux de la première moitié du XXe siècle. Il y a encore des formes de taylorisme ou de néotaylorisme. Le travail, de plus en plus, s'intensifie, produisant le stress et de nouvelles maladies professionnelles. Le nombre croissant de suicides de salariés nous rappelle que le travail peut toujours user et même tuer avant l'âge. Mais il existe en même temps une large gamme de situations de travail toutes différentes et même opposées. On ne dira pas sans mauvaise fois qu'un cadre bien intégré (il y en a), qu'un chercheur au CNRS ou qu'un grand nombre de fonctionnaires sont épuisés à 60 ans, ni même sans doute à 65 ans et plus. Il y a des métiers qui satisfont et qui valorisent ceux qui les exercent et qui, pour l'entretien de la santé, peuvent valoir un jogging quotidien. Ce sont aussi en général des carrières qui continuent à produire de la richesse économique et sociale jusqu'à un âge avancé ». (Le Monde du 19 juin).
Cette longue citation non pas pour nous pencher à nouveau sur le prétendu débat à triple fond sur les retraites (aussi diversifiées, inégalitaires et injustes que les métiers) mais comme entrée en matière à cette nouvelle étude sociologique sociétale d’Alain Ehrenberg. Plus ou moins nouvelle historique des tentatives successives de guérison des maladies mentales, cet ouvrage a le mérite d’essayer de cerner en quoi précisément le libéralisme capitaliste nous rend malade. L’auteur tente son essai par une comparaison systématique entre histoire américaine et histoire française. En continuité avec « La fatigue d’être soi », il traite à nouveau du « self » aliéné de notre époque moderne qui, quoique personne n’ait reconnu les capacités d’anticipation psychologique de Marx, confirme que ce n’est pas seulement le prolétariat qui est plongé dans « le malaise d’être soi » mais l’ensemble de la société : « La critique sociale (aux Etats-Unis) souligne combien l’individu, qu’il appartienne au nouveau prolétariat ou aux classes supérieures, perd de son poids de réalité et de solidité dans la grande ville » (p. 51). D’utiles rappels des novateurs psychologues des années 1930 (années révélatrices non seulement de la paupérisation dans la crise mondiale mais de crise de l’identité individuelle), se succèdent, ou souligne l’importance du sadisme dans les relations humaines, « le désir et le plaisir de dominer les plus faibles » (cf. Fromm) ; sadisme que ne pouvait soupçonner Marx qui n’eût pas le temps de vivre la décadence du capitalisme. Si l’ouvrage d’Ehrenberg nous a intéressé c’est parce qu’il est le premier a essayer de comprendre pourquoi la société moderne en est venue, sous couvert d’exaltation de l’individualisme, à briser systématiquement les individus, générant un prolétaire (et le bourgeois aussi) moderne Narcisse insatisfait survivant dans une vie en permanence anxiogène, au boulot comme dans le privé. Dans le mal-être généralisé il n’existe plus de sages, ces gens « bien plombés dans leur tête » pou régner sur des masses névrosées, des plus hauts responsables de l’Etat aux syndicalistes et activistes révolutionnaires, chacun dépend d’un analyste, comme je le rappelle en introduction à mon livre « Le PN dévoilé, une approche politique ». Bizarre société actuelle où on ne sait pas de quoi souffrent les gens et les raisons précises de leurs souffrances.
Ehrenberg rappelle l’importance (peu connue), d’une mise en cause moderne de l’introspection personnelle intime (classique), à travers un roman comme celui de Saul Bellow « L’homme en suspens » (1944). A Chicago, la principale ville industrielle américaine, le principal personnage Joseph attend son appel sous les drapeaux alors qu’il est entré dans une phase d’interrogation intime résultant du double abandon de sa vie professionnelle et de militant communiste. Joseph met en doute son « simple sentiment d’exister » et il avoue l’impossibilité d’écrire désormais des romans où le soi seul pouvait prétendre s’analyser : « il fut un temps où les gens avaient l’habitude de s’adresser à eux-mêmes fréquemment et n’avaient pas honte de tenir un compte rendu de leurs transactions intérieures ». Intéressant ce constat d’une fin d’humanité individuelle auto-suffisante, mais qu’en déduit Ehrenberg ? « Le roman me semble exemplaire sur la façon dont l’examen de soi puritain est retravaillé par l’incertitude démocratique ». Que vient faire là cette « incertitude démocratique » ? Serait-elle la nouvelle aune pour juger de soi, de sa santé mentale, de l’humanité ? Quoiqu’il ne reste que la « grisaille démocratique » face au « communisme » totalitaire, Joseph est « l’héroïsme démocratique même » !?
On verra qu’Ehrenberg fait bien plutôt confiance 350 pages plus loin au libéralisme bourgeois pour solutionner le mal être figuré par ce « narcissisme » qui a remplacé la névrose. Car son titre est mauvais et réducteur, parodiant Freud (cf. Malaise dans la civilisation) il croit nous introduire simplement dans une société du malaise alors que nous vivons surtout, plus grave, un « mal être ». Le livre de David Riesman « La foule solitaire » (1950) est important, et plus intéressant que les confessions de ce soldat « héroïque démocratique » qui se prend pour un nouveau Socrate quoique simple fantassin paumé. Résumé d’Ehrenberg : « Pour Riesman, le caractère social n’est pas la personnalité « mot qui, dans la psychosociologie culturelle actuelle, écrit-il, désigne le moi dans sa totalité », ni le caractère individuel. C’est un caractère commun à plusieurs groupes sociaux importants. Et c’est sur la socialisation de l’enfant qu’il s’appuie ».
Encore un effort pour être révolutionnaire Ehrenberg ! Va-t-il intégrer l’autisme moderne, en faveur de sa théorie du repli narcissique contemporain, dont Riesman fait une description saisissante : « Avec le caractère introdéterminé, la conformité est assurée par une socialisation consistant à acquérir dès la plus tendre enfance « un ensemble de buts relevant de la vie intérieure » qui rend l’individu relativement indifférent à l’approbation d’autrui ». Le changement de mentalité dans la ville moderne inverse pourtant le problème en société : « Les relations avec autrui deviennent la question essentielle dans cet « inlassable besoin d’approbation qui caractérise les citadins américains des classes aisées » ; Riesman et Ehrenberg auraient pu prolonger cet inlassable « besoin d’approbation » en politique pour les sectes révolutionnaires petites bourgeoises. Personne, aucun leader, aucun groupe politique n’est plus sûr de rien…
L’empire US est bien à l’avant-garde avec ses sociologues en 1950 : « Dans l’entreprise, les directions s’intéressent moins à la qualification professionnelle qu’aux relations entre les salariés et entre les salariés et la direction ». Le libéralisme bourgeois est en avance sur le capitalisme d’Etat stalinien – mais pas une avance pour libérer les hommes - qui ne connaît que la terreur ajointe à l’ouvriérisme « communiste », et bien devant les maximalistes des gauches allemande et italienne qui se fichent de critiquer une hiérarchie qu’ils aspirent à rétablir sous leur contrôle, comme ils se moquent de ce qui se passe dans les entreprises, puisque leurs militants aspirent aux bonnes places dans l’Etat prolétarien et ergotent depuis la chose politique abstraite. En psychologie sociale et en étude du rapport des classes, Riesman est bien au-dessus des analystes ringards du marxisme ampoulé et radoteur, il souligne deux obstacles principaux à l’idéal d’autonomie : « la fausse personnalisation des rapports », dans le cas du travail, et « la privatisation imposée », dans les loisirs et la distraction ». Tout cela est bien intéressant mais Ehrenberg est incapable de le développer politiquement, tout comme de le relier aux balbutiements de Henri Lefebvre et des situs. C’est aux Etats-Unis que les questions resteront posées de manière infra-politique (sociologique et psychologique) mais c’est dans la vieille Europe qu’elles viendront au jour de façon plus politique et marxiste, quoique teintées de questions anarchistes.
L’historique de la psychologie moderne qui parcourt en filigrane l’ouvrage d’Ehrenberg n’étant pas très méthodique ni probant concernant les mouvements de fond de la société moderne, parce qu’il esquive les confrontations de classes, parce qu’il croit comme tous les mandarins intellectuels du CNRS (et les admirateurs des maoïstes français en Allemagne, cf. l’école de Bielefeld) que la vie sociale est dominée et conditionnée par les modes idéologiques des sectes psychanalytiques, des bouffons de l’Ecole de Francfort ou des diarrhées de M. Edgar Morin. Seule information jouissive que je retiens des incursions d’Ehrenberg chez les
« psychonologues » est la tentative de récupération de ces malins malades des années 1930, qui refusaient d’être instrumentalisés pour servir à la rédaction des ouvrages de ces messieurs les psys : « Ces patients instrumentalisent la cure dans une perspective narcissique. Par exemple, un patient attend de l’analyse la possibilité d’écrire son autobiographie ou d’Par exemple, un patient attend de l’analyse la possibilité d’écrire son autobiographie ou d’élever son niveau intellectuel par une meilleure compréhension de lui-même » !
On sera reconnaissant également à Ehrenberg de nous rappeler que Freud avait frôlé les voies de la guérison pour échapper à l’enfermement individuel auquel nous contraint le capitalisme moderne – quoiqu’il ait trouvé des compensations ponctuelles dans la messe des foules fascistes et dans les commémorations footballistiques - : « Il devenait également envisageable d’intégrer les aspects collectifs du caractère, notamment les idéaux sociaux. Freud avait d’ailleurs montré le chemin dans « Psychologie des foules et analyse du moi » en démontant les mécanismes d’identification collective : dans la foule, « l’individu abandonne son idéal du moi et l’échange contre l’idéal de la foule, incarné par le meneur » (P.78). Or Freud restait réactionnaire en faisant aboutir les désirs de la foule dans
« le meneur » parce qu’il n’a jamais rien compris au collectif de classe, comme tous les pervers narcissiques d’ailleurs qui se piquent de raisonner au-dessus de la société.
En tout cas, à la mort de Riesman en 2002, il faut lui donner un coup de chapeau :
« un nouveau patient (qui) ne connaît plus les troubles névrotiques de l’époque de Freud, mais des troubles de l’identité, des désordres de l’image de soi, autrement dit des pathologies où l’idéal social et moral de l’individu est en jeu » (p.104). Crise d’identité décrite par maint auteurs dans ce paradoxe où Narcisse « refuse ce moi qui centre tout sur le moi » : « ce n’est pas par complaisance, mais par désespoir que les gens s’absorbent en eux-mêmes » (Lasch). Ehrenberg ajoute : « Le surmoi devient d’autant plus sévère que les figures respectées de l’autorité ont décliné. Les individus ne trouvent plus dans leur moi que le vide ou la toute puissance » (p.116) ; « Les nouvelles détresses se rattachent à des troubles du caractère où les symptômes sont moins précis que dans l’hystérie ou la névrose obsessionnelle (…) Le patient se plaint d’ « une insatisfaction existentielle vague et diffuse » dans laquelle il oscille entre sentiment de vide dépressif et fantasmes d’omnipotence (…) De plus, si ces individus « se conforment aux règles sociales, c’est plus par peur d’être punis que sous l’emprise d’un sentiment de culpabilité ». En citant plusieurs auteurs pertinents, Ehrenberg est incapable de mesurer à quel point cet individualisme/narcissisme peu assuré induit un individu – le prolétaire surtout - atomisé d’autant plus soumis à l’Etat bourgeois sous couvert « d’émancipation des mœurs » : « Elle brise alors l’unité de la confiance en soi et de l’indépendance qu’est la self-reliance et plonge les individus dans la dépendance à l’égard de l’opinion d’autrui » ; c'est-à-dire de l’Etat !!!
Ehrenberg a besoin d’aller chercher chez les auteurs américains la confirmation qu’en matière de santé mentale la classe ouvrière reste en première ligne, ce que le gentil Castel avait compris il y a un demi-siècle : « Les inégalités persistent néanmoins car les problèmes de santé mentale sont plus nombreux en bas de la hiérarchie sociale qu’en haut » (p.123). Le manque d’éducation ou un vocabulaire limité n’expliquent pas que la population dans son ensemble est atteinte par les mêmes symptômes, à partir déjà du pays le plus développé : « L’augmentation des populations cherchant une aide psychologique signifie que les gens vont consulter, certes, pour de francs symptômes névrotiques, mais aussi pour un mal-être diffus (l’offre créant la demande), les problèmes personnels se définissant comme problèmes psychologiques » ; Ehrenberg utilise là plus judicieusement les termes de « mal-être » plus adéquats que son titre général soft « malaise ». C’est encore la classe ouvrière, qui fonctionne de façon atomisée qui est victime de la neurasthénie sociale généralisée : « … malgré les progrès de la médecine, ce sont les américains ayant le moins de relations sociales qui se sentent en mauvaise santé » (p.124). A la suite des auteurs US, Ehrenberg aurait pu ajouter les couches moyennes, touchées également par la raréfaction des relations sociales dans la paranoïa dominante, et du fait de l’effondrement des structures militantes de gauche et d’extrême gauche parmi ces couches, qui permettaient de créer, même artificiellement avec des idéologies frelatées, un minimum de « relation sociétale », certes illusoire et courte.
Le narcissisme qui est devenu dominant est un « phénomène social et pas seulement pathologique » estime Ehrenberg à la suite de Lasch, jamais il ne nous analyse de près cette modification de l’apparente « nature humaine » comme un produit du libéralisme anarchiste capitaliste et de cette société incapable de futur, incapable de fraternité, incapable d’amour. Et on retombe sans arrêt sur les limites intellectuelles et politiques des psychonologues, les barrières freudiennes à la compréhension de la décadence capitaliste : c’est la faute aux parents toxiques ! Quoique l’absence des parents – horaires de travail décalés, divorces – contribue certainement aussi au narcissisme anxiogène qu’Ehrenberg tente de relativiser.
Ehrenberg s’enfonce un peu plus dans l’analyse réactionnaire en s’appuyant sur le flic du XIXe Tocqueville qui se félicitait que la « montée de l’individualisme » affaiblisse le « lien social » et favorise la démocratie bourgeoise !
Dans la deuxième partie de son ouvrage, centrée sur la pensée française littéraire et philosophique, Ehrenberg montre que les intellectuels psys français sont très en dessous des sociologues américains, délaissant la causalité sociale pour dériver dans les fantasmes idéalistes de la psychanalyse lacanienne ; hélas pour la portée de son analyse, Ehrenberg s’appuiera dans cette partie sur un autre philosophe réactionnaire dans la lignée de Tocqueville, M. Gauchet, qui ne cassera jamais les briques de la dialectique. Car les intellectuels français ont toujours eu besoin aux différentes époques d’un pape, d’un « maître à penser », ce furent les Maurras, Drumont, Péguy, Gide, puis Sartre et Lacan. Tous crétins politiques en général, un peu moins Péguy. Quoique Lacan ait eu parfois du génie : « la psychologie du moi est américaine » a-t-il dit sarcastique, peut-être pour faire plaisir à son pote Althusser et à sa psychologie stalinienne…(Ehrenberg le pose implicitement en page 179, Lacan développe son fond de commerce contre le « matérialisme débridé de l’Amérique) ; la bourgeoisie française institutionnalise une profession, psychanalyste : « type de profession en principe parmi les plus protégées par la sélection financière, sociale ou académique ». Preuve que la psychologie est devenue essentielle au pouvoir d’Etat pour mieux contrôler la foule immense (et solitaire, dixit Riesman) des individus qui composent la nation. Pourtant le galimatias psychanalytique s’il tient lieu d’originalité, ne peut suppléer la répression policière concrète ni la psychologie de gauche bourgeoise et la psyché syndicale tordue.
Comme aux Etats-Unis, les déblatérations de l’école psychanalytique française n’ont jamais guéri personne ni apporté les bienfaits des médicaments psychotropes, comme calmants du moins. Ehrenberg a raison de souligner, toujours sans la capacité de le relier au politique, qu’un mouvement de fond a agité la société française depuis les années 1960, dans un parallèle étrange que j’ose faire avec l’explosion politique ultérieure de 68, les problèmes psychologiques sortent dans la rue, les magazines en parlent. On n’est plus fou si on est dépressif. Avec la vulgarisatrice mémère Ménie Grégoire, mais quand même : « Le dialogue en public sur les problèmes personnels s’ancre dans les mœurs » ; mais ce n’est pas propre à la France qui est à la queue des USA sur ce plan comme oublie de le préciser Ehrenberg. Cette « libération » fictive est plombée par la domination institutionnelle des nouveaux curés laïcs ; le grand prêtre psychanalyste est l’incarnation du pervers narcissique qui a toujours raison, qui gronde et fume : « il possède un savoir total lui permettant de dire la vérité de l’être humain en tant qu’être social ». Ehrenberg échappe encore à une possibilité d’approfondissement sur la défragmentation de la société capitaliste, en évitant de voir que ces écoles intellectuelles ont favorisé la généralisation de chtarbés institutionnels et de leurs imitateurs amateurs. Un de ces sectaires, beauf de Lacan, qui sévit toujours, un certain Jacques-Alain Miller voulait rendre la prétention des intellectuels totalitaires et pervers plus honteuse encore en s’écriant « comment faire pour que la psychanalyse soit reconnue, non par l’Etat, mais par le peuple ? ». Rassure-toi dindon racoleur, le prolétariat universel s’en branle de la psychanalyse et de ses commerciaux.
La tradition conservatrice et féodale française prétend encore combattre l’individualisme bourgeois qui l’a ringardisé en plaçant le citoyen à la place de Dieu. Avec la psychanalyse la bourgeoisie française a repris en effet les mêmes préceptes calotins de Joseph de Maistre : l’homme n’est pas maître de lui-même et de sa destinée (« S’il pense qu’il l’est, alors c’est la truelle qui se croit architecte »). Ehrenberg, ponte du CNRS, ne va pas parler en notre nom à nous les sans-grades et à nos « croyances politiques » modernes, ni considérer que nous avons raison de nous battre pour un monde où l’architecte maniera la truelle en restant respecté comme individu et jamais soumis à un communisme collectiviste de caserne.
Les incursions comparatives d’Ehrenberg entre l’américain nomade et le français casanier, même en s’appuyant sur le gentil Michel Winock, ne nous convainquent aucunement de différences notables dans la souffrance quotidienne des prolétaires américains et français. Avec l’inénarrable E.Morin, il tente de nous expliquer que la perte d’autonomie dans le travail a pu être compensée un temps par la consommation privée, non pas autre autonomie mais aliénation supplémentaire. Ehrenberg tombe dans l’imaginaire sociologique en reprenant les pires banalités
« marcusiennes » (donc américaines) sur cette sorte de nouvelle convivialité consommatrice : « Dans la foulée d’une amélioration considérable des conditions matérielles, se produisent simultanément un désenclavement social des pauvres et d’une conscience de soi nouvelle, dont les magazines et les ouvrages de psychologie populaire formulent le langage ». Notez bien qu’il n’y a rien de spontané ni de changé, les classes ne bougent pas dans leurs frontières respectives, et l’idéologie psychologique (d’Etat) « formule le langage » !
Les Touraine et les Crozier découvrent à la fin des sixties une « crise des rapports humains », et se réjouissent de la montée d’une sorte d’autonomie… nationale anti-étatique, mais ce n’étaient que des sociologues, observateurs de la société et libres d’interpréter ce qu’ils veulent. Le fleuron de notre sociologie nationale increvable, Robert Castel, surgit au tournant des années 1980 pour tracer le bilan d’une décennie « surpolitisée » et « surpsychologisée » qui renvoie à « une nouvelle culture psychologique » limitée aux enjeux dérisoires de la vie privée (ne faisant que parodier les imbéciles situs qui avaient ouvert la voie à la révolution de la
« vie quotidienne » et aux véhicules à deux roues des bobos-écolos habitant Paris début XXIe siècle). Castel voit bien le nouveau zombi-individu désiré par le capitalisme comme produit de la « psychologisation des rapports sociaux », c'est-à-dire – mais ni lui ni Ehrenberg ne le précisent – comme produit de la négation officielle des classes et la légalisation de la guerre de tous contre tous ! L’homme mental nouveau n’est pas plus Narcisse que Quasimodo, il est un salarié cleanex ! On le jette après s’être mouché dedans !
Après le sabre et le goupillon comme couple de domination, Ehrenberg désigne nos nouveaux généraux et curés : « Le thérapeute et l’entrepreneur sont sociologiquement complémentaires en tant qu’ils régulent des relations sociales conçues en fonction de l’autonomie » (sic ! le bonheur selon les anars). Le monde est toujours binaires selon nos sociologues patentés. Après Castoriadis et ses « dirigeants/dirigés », voici les « bons et les méchants » d’Ehrenberg. Décidément au CNRS ils ne savent compter que jusqu’à deux ! Monde en fusion où « le fantasme se confond avec la réalité » et « le pervers prend la place du névrosé ». Le monde n’est toujours pas divisé en deux catégories d’individus, mais Ehrenberg a profondément raison en soulevant la montée de la perversion, non sexuelle mais mentale : « Rien d’étonnant à ce que la perversion devienne préoccupante puisque la loi symbolique est bafouée. Certaines conduites perverses se retrouveraient dans les états-limites. Ce sont des conduites qui dénient aux autres leur narcissisme : « Cette perversité qui affecte le lien social lui-même, en portant atteinte à la coexistence des narcissismes dans la notion d’alter ego ». « L’enlisement dans l’imaginaire individualiste contemporain où la Loi n’est plus portée par le Père est « une invitation à la perversion ». Le pervers est d’ailleurs une figure très en vogue aujourd’hui (cf. Sarko et Anelka). Il fait figure de symbole négatif ; il bafoue toutes les valeurs de la société démocratique, et dans le monde du travail, il vous fait vous sentir coupable de ce dont il est responsable . Deux figures opposées personnifient cette interrogation sur le lien social à ses deux extrémités : le pervers narcissique bien socialisé et le jeune de banlieue bien désocialisé. Ni l’un ni l’autre ne reconnaissent le narcissisme des autres (…) Les comportements toxicomaniaques doivent être compris (…) comme une façon de se retirer du monde ».
« Le patient prototypique de cette nouvelle économie psychique est cette jeune fille (« intelligente, sympathique, complètement désarrimée dans l’existence, vivant surtout la nuit, sans emploi ») qui apparaît, du point de vue de « la grande fête des jouissances », « comme une émanation parfaite de notre démocratie. Elle a sa part de jouissance, comme tout le monde, et, en même temps, elle est totalement perdue et le ressent douloureusement avec angoisse ».
Ce n’est même plus une société en décomposition, c’est une société en perdition. La « civilisation » capitaliste n’est plus civilisée un tant soit peu - surnageant dans les eaux boueuses de l’exaltation de l’hédonisme (des mœurs et de la scarification religieuse) et de la guerre de tous contre tous (compétition létale intersubjective marchande) - elle opère à la destruction perverse de l’individu :
« … les personnalités sont aujourd’hui plus désorganisées à cause d’une accélération de la dynamique d’individuation qui n’est plus tempérée ni par la coercition sociale qui tenait les individus ni par le conflit qui les structurait ». Les individus s’enferment en eux-mêmes et voudraient sortir d’eux-mêmes. Cette impossibilité de s’abstraire de soi se paie en trouble de l’identité sociale (il n’y a plus que des individus potentiellement dangereux autour de nous, plus de classes antagonistes) peur d’exprimer son mal-être (et d’être placardisé comme anormal) peur obsessionnelle des collègues, des voisins, etc.
Le monde du travail ne peut pas perdre son identité sociale. Les préjugés bourgeois ont la vie dure en milieu prolétaire : les diplômés mettent un point d’honneur a être mieux rétribués que les non-diplômés aux mêmes responsabilités, les employés de bureaux, plus nombreux, méprisent toujours autant les « manuels », les cadres sont des fils de dieu, les enseignants des patrons sur des classes d’inférieurs, les hommes méritent d’être mieux payés que les femmes parce qu’ils sont moins variables au travail, etc. Mais, balayant tous ces critères encouragés par l’esprit capitaliste, et bien qu’aucune grève générale n’ait été à même de le renverser, le système secrète sa propre auto-destruction : « Tout chef névrosé est névrosant, écrit Claude Veil, à un haut degré pour la collectivité. Les chefs autocratiques peuvent constituer de véritables dangers : on a observé (…) que le personnel placé sous leurs ordres était victime de quatre fois plus d’accidents que la moyenne du service. La sécurité affective des subordonnés est gravement menacée par l’anxiété ou le comportement sadique du chef, mais elle l’est tout autant par son excès obsessionnel de scrupule ». L’aliénation psychologique ne date pas d’aujourd’hui.
Claude Veil, fondateur de la psychiatrie du travail écrivait ceci en 1970, depuis ce ne sont plus les accidents qui se multiplient mais les suicides, et personne dans les médias ne met en cause un seul chef de service ! C’est procès fait à la direction de France-Télécom ou à la direction de Renault, etc. Et puis on passe aux nouvelles suivantes. Depuis 50 ans et plus, aucun syndicaliste et aucun révolutionnaire marxiste amateur ne s’est intéressé à autre chose qu’à la « défense des intérêts immédiats », car les intérêts « psychologiques » c’est pour les
« malades » ? Dès 1963, George Friedman – qui visitait réellement les usines lui – écrit : « La perte de responsabilité et de la création dans le travail entraîne donc de graves atteintes à l’équilibre psychique de l’individu et à son épanouissement » (cf. Où va le travail humain ?).
Ehrenberg est très bon dans cette partie avec des références qui vont de ces pionniers visionnaires d’une sociologie humaniste jusqu’aux spécialistes actuels de la « souffrance au travail » plutôt idéalistes comme C.Dejours : « Dejours étend le célèbre concept de « banalité du mal » employé par Hannah Arendt pour le système d’extermination nazi à « la société néolibérale » ; si le système fonctionne si bien, c’est parce que l’on n’a pas besoin de légions de pervers, seuls les dirigeants le sont (« les leaders sont souvent sur des « positions » de pervers ou de psychotiques compensées, paranoïaques avec détachement, idéalistes passionnés »), mais de systèmes de gestion qui enrôlent des braves gens dans le mal en les transformant en complices (…) C’est le système qui est pervers, non l’individu ». Hannah Arendt n’a pas inventé le fil à couper le beurre et elle est d’un simplisme consternant en politique, quant à Dejours il n’est jamais sortir de son cabinet d’étude. Ce ne sont pas des braves gens qui sont transformés en méchants (Eichmann n’était pas non plus un « brave type » dès avant d’entrer en fonction de tueur en chef), par expérience de 35 années dans l’industrie, j’ai vu défilé des tas de pervers avant leur embauche dans l’entreprise ; résumé : la société bourgeoise produit les pervers en nombre non négligeable depuis l’enfance et on les identifie pour les fonctions (perverses) adéquates dans l’entreprise. Nuance ! naïfs Dejours et Ehrenberg !
SOUFFRANTS DE TOUS LES PAYS, TOUS A LA CLINIQUE PSYCHOSOCIALE ?
On en vient évidemment à la conclusion réactionnaire et bourgeoise d’Ehrenberg (sinon il n’aurait pas été sponsorisé par le CNRS et les ed O.Jacob) : « Le sujet de l’histoire, la classe ouvrière, porteuse de l’espoir d’accomplissement de la Raison, n’est plus au rendez-vous de la société postindustrielle et postrévolutionnaire. Il est remplacé par le sujet individuel souffrant ». Avant la bourgeoisie nous prenait pour du bétail et des machines, à présent ses sociologues nous prennent tous pour des malades ! Où l’on voit que cette soudaine et intempestive sollicitude psychologique pour les malheurs des hommes en général (première partie US) puis des prolétaires « narcissiques » (2e partie franco-française) masquait encore la prétention à savoir tout ce qui se passe dans la tête des inférieurs sociaux. Ils ne possédaient rien de remarquable dans la hiérarchie sociale d’antan, les voici « sans identité ». Les pauvres ! Une partie de ce bétail entretient « un rapport malheureux à son travail » quand une autre trouve le moyen de « s’y épanouir » quoique la souffrance au travail « concerne d’abord les basses qualifications ». S’appuyant ensuite sur la vedette d’un livre de consolation « Le harcèlement moral » de Mme Hirogoyen, Ehrenberg nous ressort tous les poncifs que nous avons fini par connaître par cœur sur la persécution en entreprise, ainsi que quelques exemples de pentes savonneuses bien connues pour plonger dans la misère. Il veut nous cloîtrer le problème social dans une « symptomatologie clinique » et accroître nos larmes avec une histoire de « mélancolisation du lien social », et compatir avec l’armada de psychonologues « en première ligne » face à la perdition mentale généralisée du capitalisme.
On entre alors dans un étrange monde « clinicien » où il est question de
« restauration narcissique », de « plate-forme de développement individuel », de
« réhabilitation psychosociale », de « narcissisme comme concept social majeur » ; La solution à « La société du malaise » est cette « science politique » qui va tenir compte de « l’égalité des chances tout au long de la vie ». Il est question de vagues projets de sous-fifres giscardiens et mitterandiens de la fin des années 1990 dont « le principe » : « est qu’il faut passer d’une défense passive de l’emploi, inefficace, à une sécurisation active du parcours des personnes en unifiant les différents types de contrats de travail dans un contrat plus large attaché à la personne, indépendamment de sa situation (…) La perspective de ce nouvel Etat providence est dynamique, centrée sur les trajectoires individuelles, et non statique, fixée sur les situations et les statuts. Cette perspective est au cœur de la vision européenne… ». Arrêtons-là ce bla-bla gouvernemental à pisser de rire, la proposition de chambouler les concepts et les termes par le nouveau grand désinhibeur des masses « narcissiques » ne cachaient que la vieille définition de l’apparence de l’individu bourgeois bien dans sa peau et lesté de pouvoir décisionnel : « sans une bonne structuration de soi, il est impossible de décider et d’agir par soi-même de façon appropriée – de là l’identité des critères de santé mentale et de bonne intégration sociale ».
Ehrenberg ne serait-il pas PN lui aussi ? Je ne le crois pas. Il a tout simplement voulu nous prendre aussi pour des couillons « narcissiques ».

vendredi 18 juin 2010

A SARKOZY LA BOURGEOISIE RECONNAISSANTE



Adonc le 17juin (*)DUPONT et DUPOND étaient invités sur le plateau d’info de France 2. On aurait dit deux personnages des Deschiens (la série comique de la fin des années 1990 mettant en scène des pauvres mecs lambda qui rivalisaient dans la lucarne en propos de comptoir de bistrot). Les deux histrions étaient le Thibault (CGT)et le Chérèque (CFDT). Déroulé des borborygmes des chiens du gouvernement :
Thibault : « le gouvernement ne nous a pas forcément entendu en 2009 »….
Chérèque : « le gouvernement fait payer 85% des salariés… il faut l’union des syndicats pour combattre cette réforme…. Le 24 juin…
Le chien de journaliste : il y a donc des désaccords entre vous et le gouvernement ?
Chérèque : Oui bien sûr, un point de désaccord sur le passage de 60 à 62 ans.
Thibault : C’est un recul social sans précédent, le gouvernement sent brusquement que des choses sont possibles…il n’a pas fait sa réunion le 13 juillet… hé hé ! Nous à la CGT on va expliquer la portée dramatique de ces mesures auprès des salariés qui vont devoir se rapprocher de leurs responsables syndicaux
Chérèque : la réforme n’aura pas d’effet au-delà de 2020, 50% des déficits est dû à la crise
Thibault : le gouvernement a attendu la coupe du monde pour annoncer la couleur… il rabaisse le droit des salariés
La loi sera adopté le 13 juillet en conseil des ministres aboie le journaliste Pujadas.
Fin de séquence télévisée.
Je n’ai rien inventé. J’ai pris note des commentaires limités des deux Deschiens pendant que le ministre de la réforme E.Woerth passait sur la Une (la Une c’est pour les ministres, la Deux pour les larbins syndicaux) ; Woerth est mal depuis, il a « touché » du pognon de la plus riche dame de France, qui n’en distribue pas qu’à son photographe ; et Sarko a-t-il obtenu un pécule lui aussi ? Bel exemple d’équanimité dans la crise : c’est dur pour tous : ministres, salaires diminués de moitié, ouvriers aussi, retraités aussi. Il y en aura pour tout le monde (des privations) a déclaré le Président qui sait fort bien exagérer et noyer le poisson. Car, enfin il fallait du courage pour la faire passer cette réforme de la retraite. On y a mis les formes. On a laissé supposer qu’on sauterait allègrement à 65, voire à 67 annuités pour au final rassurer le bon prolétariat : deux ans de rab seulement ! Mieux les natifs de 1950 seront les derniers à partir à 60 ans, quelle chance ! Pour l’instant chacun prendra quatre mois de rallonge passé 60 ans (à partir de 1956). Allons allons, 62 ans c’est pas 67, ni 70 comme (parait-il) dans certains pays… ET puis c’est dans l’intérêt national. Il fallait du courage au Président pour prendre une telle décision… Même les dégonflés de la gauche caviar au pouvoir y zavaient pas osé ! Mieux s’ils reviennent et succèdent à Sarkozy, ils pourront lui dire merci, en lui faisant porter le chapeau et en pleurnichant qu’y pourront pas revenir en arrière. C’est comme çà, pauvre France en Crise ! Toute la nation est appelée au sacrifice : les chômeurs pour rester encore plus longtemps chômeurs, les ouvriers pour laisser filer le 13e mois, les patrons pour se passer de leurs exonérations de charge ( quitte à bloquer les salaires, ce qui est bien normal de leur part), les ministres pour ne plus doubler officiellement leurs revenus… Le président et les footballeurs n’ont pas encore annoncé s’ils allaient réduire leur train de vie. Mais on attend avec impatience l’annonce de leur sacrifice aux côtés de l’ensemble des prolétaires qui s’inclinent avec émotion devant le courage du gouvernement d’avoir agi à temps pour « sauver nos retraites » !
Les petits vieux qui vont défiler le 24 juin derrière Dupont et Dupond de la syndicratie, peuvent bien être un million, ils seront bien incapables de faire montre de la même détermination et du courage insolent de nos gouvernants. De toute manière les vieux n’ont jamais fait de révolution. Ils chevrotent et votent. Sarkozy vient de démontrer que, comme tous ses prédécesseurs, il vaut mieux sauver les vieux que proposer un avenir aux jeunes.
PS : Ces vieux renards de bonzes syndicaux avaient insisté pour être invités le 18 juin, date anniversaire d’un certain appel national-gaulliste ; Sarkozy leur a fait les gros yeux car la fête gaulliste il se l’était réservé à London pour mettre ses petits souliers vernis dans les empreintes du grand Charles. Culotté le zèbre car De Gaulle s’est retourné dans sa tombe quand la bande sarkotraître a rallié l’OTAN ! Toute la journée du 18, çà n’a pas arrêté sur les ondes, le grand De Gaulle, le génial général, l’hommage ému de N.Sarkozy au plus grand homme d’Etat français, celui qui a reconstruit la nation sur des bases modernes et industrielles… On en pleurait de reconnaissance pour le banni de Colombey, que la même bourgeoisie financière qui a désigné et auto-élu Sarko, avait envoyé sur les roses en 1969, comme un vieux chien malade. Bon, De Gaulle reste un personnage de haute taille de l’historiographie bourgeoise, personnellement il fût honnête et payait de ses deniers ses repas au restaurant, mais c’est en cela qu’il reste le plus grand coupable et complice : il couvrait comme il couvre encore toutes les pourritures qui nous régentent. Franchement un « grand homme » ! Quelle blague ! Mettez plutôt Lénine sur le parvis, là vous avez un homme exceptionnel ! Pas ce petit calotin et cabotin maurrassien de Charlot bourgeois !
Résultat des courses, par sa stature de grand branleur du verbe et son nouveau métier d’avocat imberbe, D. de Villepin, autre cabotin sans armure et sans armée, entre en scène le 19. Sarkozy n’a-t-il pas eu plus de chance de rallier les derniers grognards gaullistes en coinçant l’agenda le 18 ? Les historiens dans le futur s’interrogeront longuement sur cette avanie des dates, mais ils retiendront surtout le grand drame qui a frappé la nation française le 17 : après l’effondrement du « communisme » l’effondrement des espoirs de toute une nation dans le footbalisme. Il paraît que De Gaulle aurait été un grand joueur… de cartes. On déplore qu’il soit mort d’ailleurs en tentant une « réussite ». Comme l’équipe de France, pas de chance !

mercredi 9 juin 2010

RENOVER LA COLLABORATION DE CLASSES PAR LA PROMO DES MILITANTS SYNDICAUX, CES PARTENAIRES SOCIAUX DE LA BOURGEOISIE

Dans son article : « Des syndicalistes sur les bancs de Sciences Po » Natacha Polony (Le Fig) nous explique la démarche de la mairie de Suresnes qui offre aux délégués de son personnel municipal une formation au management et aux relations sociales.
« Un employeur et des délégués syndicaux parlant de concert et se réjouissant d'avoir établi un dialogue social de qualité, cette image idyllique n'existe pas que dans les pays scandinaves ». C’est sûr et depuis belle lurette ! On ignore généralement que le militantisme politique et syndical a toujours été un instrument de promotion sociale. Les « avocats syndicaux » ne sont jamais des martyrs mais pensent avant tout à leur gueule. Dans la plupart des nationalisations, la carrière des « martyrs » syndicalistes (ces pervers narcissiques) a toujours été protégée et balisée pour qu’ils aient un « déroulement de carrière » normal voire para-normal. Appartenir au PCF a longtemps signifié disposer de places réservées de cadres, d’employés municipaux, de concierges, etc. et ce pour toute la famille. On donnait à chacun en fonction de ses capacités, mais c’est toujours le cotisant et le militant qui avaient les faveurs de ces diverses promotions sociales ; à défaut d’avoir pris le pouvoir le PCF le partageait avec des clauses plus ou moins menaçante de « lancer le prolétariat à l’assaut » si Jean Dupond, délégué du personnel Tartempion venait à être oublié dans les promos de fin d’année. Les autres millions d’ouvriers n’avaient eux qu’à pleurer devant le sapin défraîchi du père Noël communiste (cf. la promotion sociale remarquable de la famille Môquet in « L’affaire Guy Môquet » de Berliaire et Liaigre, deux abonnés à l’histoire des malversations du PCF). Toute l’histoire du dit « mouvement ouvrier » du XXe siècle reste à refaire à l’aune de cette collaboration promotionnelle sous la coupe des divers partis de gauche ; les partis gauchistes furent longtemps un peu comme Sciences Po pour les délégués syndicaux suresnois, une école de formation au mensonge politique et à la manipulation des assemblées. Et il ne faut point le cacher, comme député, la fonction de « délégué » possède une intense valeur narcissique.
L’initiative de la mairie de Suresnes est intéressante car elle témoigne que les syndicats (même pas 8% de la population salariée) peinent à « former » leurs propres activistes arrivistes, ou même que le discours interne syndicaliste est tellement peu crédible et, ne baignant plus dans la douce euphorie ouvriériste de l’après mai 68, est fui même par les plus hypocrites chasseurs de postes militants.

« La mairie de Suresnes, sous l'impulsion de son adjointe chargée des ressources humaines, Béatrice de Lavalette, ancienne conseillère de l'ambassadeur auprès de l'Organisation internationale du travail, a décidé d'offrir aux délégués syndicaux de son personnel municipal une formation qualifiante sur les bancs prestigieux de Sciences Po Paris. Une nouveauté inspirée de l'initiative mise en place par Claude Bébéar pour Axa en 2004. «Suresnes avait déjà signé une charte sur la reconnaissance du parcours syndical dans le développement de la carrière et l'évolution professionnelle, inspirée de ce qu'avait fait Axa, explique le maire, Christian Dupuis. Mais nous sommes la première collectivité territoriale à nous engager dans ce projet.» Un gage de bonne entente, puisque les trois syndicats représentés, la CGT, FO et la CFDT, ont accueilli favorablement l'idée. Un gage, aussi, de calme social: «Des syndicats plus représentatifs et plus responsables sont moins tentés par la surenchère, plaide Christian Dupuis. Or une telle valorisation du parcours syndical pourrait créer des vocations et renforcer les syndicats.» Management, prise de parole, culture territoriale, gestion budgétaire communale, rédaction d'un mémoire: la formation certifiante proposée par Sciences Po s'étendra sur huit journées dans l'année. Rendue plus utile par la loi du 20 août 2008, qui instaure des négociations au niveau de chaque entreprise, elle a été conçue, au départ, pour le privé, en partenariat avec l'association Dialogues, une association réunissant anciens responsables syndicaux et dirigeants de grandes entreprises. Et elle aboutira pour les personnels concernés à une estampille Sciences Po sur un CV qui n'était pas vraiment destiné à cette prestigieuse distinction. Mustapha Zamoun, grand gaillard au visage empreint de douceur, conducteur de bus et délégué CGT, exprime son enthousiasme, tout en nuançant: «S'il doit y avoir conflit, cela ne nous empêchera pas d'aller à l'affrontement, mais c'est une démarche courageuse de la part du maire.» «Pendant ces huit journées, ajoute Dominique Brun, agent du service de restauration et déléguée FO, nous ne serons plus des représentants de différents syndicats, nous serons une promotion. Pour le travail collectif qui se dessine à travers l'horizon européen, c'est un atout essentiel.» Dans cet «accord gagnant-gagnant», le prestataire trouve aussi son compte. Pour l'institut d'études politiques, la formation continue représente un axe de développement potentiel, même si son directeur, Richard Descoings, se défend de tout objectif commercial. «La formation continue représentait 8,5 millions d'euros sur les 130 millions de chiffre d'affaires en 2009, explique-t-il. Mais, là-dessus, notre marge n'est que de 450 000 euros. Si nous misons sur la formation continue, c'est parce que nous contestons le fait que l'on puisse enfermer quelqu'un dans les résultats scolaires qu'il a obtenus entre 15 et 20 ans.» La mairie de Suresnes, elle, déboursera 25 000 euros pour la formation de ses douze délégués syndicaux. Et s'enorgueillit de la visite d'un inspecteur général chargé de recueillir des idées sur la rénovation du dialogue social ».

Les quelques ânes syndicalistes de la municipalité de Suresnes qui ont besoin qu’on leur apprenne à parler en public et à bien se tenir dans les négos de « partenaires sociaux » face aux patrons n’apprendront pourtant pas grand-chose avec quelques jours à Sciences Po ! Pas besoin d’apprendre pour les militants arrivistes, le secret de la politique élitaire réside dans la simple acceptation des intérêts de l’entreprise, de la nation et des besoins de sa « propre carrière ». Le reste suit, la formation à la spécialisation négociatrice s’apprend en trahissant tous les jours les intérêts généraux de la classe ouvrière ! Sur le terrain au milieu des gogos.

mercredi 2 juin 2010

LE PIEGE « HUMANITAIRE » DU HAMAS DANS LEQUEL L’ETAT BOURGEOIS ISRAELIEN EST TOMBE


« La grande aventure du XX° siècle qui s’achève s’appelait le marxisme.
La grande aventure du XXI° siècle commence et s’appellera mouvement humanitaire ».
Bernard Kouchner


Ce texte est le produit (en même temps que la conséquence) d’une discussion que j’ai menée avec des sympathisants du Hamas, et il contiendra mes réponses à leurs deux principales objections :
- les raiders meurtriers de l’Etat d’Israël n’avaient pas à tirer sur des militants « humanitaires »,
- « le Hamas est chez lui en Palestine ».
Cette contribution s’attachera à démontrer que l’exhibition de la « question nationale palestinienne » par la bourgeoisie internationale n’est que le devant de la vitrine impérialiste et sa dictature dans la région du Moyen Orient (zone pétrolière + masses paupérisées, armée de réserve de sans papiers pour l’Europe industrielle), pour masquer aux prolétaires de cette région que la véritable question posée mondialement est la suppression de toutes les frontières, et dériver leur colère contre la misère capitaliste et colonialiste dans les ornières des nationalismes juif et arabe.


1. NAISSANCE DU GRAND CIRQUE HUMANITAIRE :

Laissons dans leur tombeau les infirmiers Chevaliers de Malte et leurs hôpitaux pour recueillir les chrétiens blessés après avoir été captifs en terre d’Islam (qui n’est d’ailleurs à l’origine pas du tout terre d’Islam), et Bartholomé de Las Casas pour sa défense des Indiens américains. Dans l’histoire de l’œcuménisme humanitaire bourgeois, avant la Croix-Rouge, les curés précédaient les armées colonialistes pour « civiliser les sauvages ». La Croix-Rouge a été fondée en 1863 et n’a pas secouru les milliers de communards torturés et fusillés, ou déportés en 1871. Le jeune Trotsky a remarqué au cours de la Première Guerre mondiale que la Croix-Rouge servait à soigner les blessés pour qu’ils retournent plus vite au front » !
On peut faire remonter l’idéologie d’un capitalisme plus humain ou du moins qui se contrôlerait dans sa barbarie, à 1918. La guerre mondiale interrompue par les ouvriers russes et les bolcheviks, fût présumée être « la der des der ». En 1945, « plus jamais ça », non plus. Et pourtant toutes les dites « libérations nationales » qui servirent de masque à la confrontation – dans la « guerre froide » - entre les deux blocs, firent autant de morts probablement jusqu’à la fin des années 1970 que la seule Deuxième boucherie mondiale, quoique hors du territoire européen.
Malgré les grandes déclarations « humanitaires » qui avaient présidées aux conclusions triomphales de la démocratie américaine et du stalinisme, les guerres de décolonisation dites de « libération ou de révolution nationale », guérillas révolutionnaires, affrontements religieux ou tribaux allaient décupler les horreurs, encore plus éloignées des catégories du conflit classique comme aux règles dudit droit humanitaire. Or, la guerre, même localisée, reste la guerre « protégée par un rempart de mensonges » (cf. Churchill) dont la section « action humanitaire » a accédé au rang de composante obligatoire à l’époque moderne où le prolétariat demande des comptes (même à travers les étudiants américains durant la guerre du Vietnam) : « Les États voient dans l’action humanitaire au mieux une arme de propagande dans le conflit idéologique - chacun dénonce les violations commises par l’adversaire tout en s’employant à couvrir celles auxquelles pourraient se livrer ses partenaires -, au pire un élément propre à déstabiliser la conduite de politiques étrangères réalistes : faut-il rappeler la recommandation de Henry Kissinger de ne pas introduire dans les négociations avec l’U.R.S.S. le problème des dissidents et des juifs d’Union soviétique ? » (Pierre Garrigue)
Les années cinquante et soixante du siècle dernier ont vu une floraison d’organisations non gouvernementales - O.N.G. auxquelles les Nations unies reconnaissaient un statut consultatif – qui, révélant les carences des Etats emprisonnés dans leur idéologie nationale autarcique, montrant la nécessité de créer des organismes d’assistance qui prétendaient atténuer les horreurs du capitalisme (famines, guerres locales, etc.) que ni les États bourgeois ni les institutions du système onusien - Haut-Commissariat pour les réfugiés, U.N.I.C.E.F., F.A.O., O.M.S. – n’étaient en mesure de réduire.
L’idéologie humanitaire n’est pas tombée du ciel. Elle n’est pas une création du Président français Giscard ni de son petit télégraphiste Kouchner. A l’origine elle apparaît déjà comme une théorie « qui n’est pas discutable », dans le cas du Biafra, comme l’a rappelé il y a peu et désobligeamment Rony Brauman : « C’est là, en 1968-69, qu’apparaît le thème du génocide et de la mobilisation de l’opinion publique pour empêcher un nouvel Auschwitz. Il n’y avait pas plus de génocide au Biafra qu’au Vietnam mais c’est cette référence – avec tous les leviers d’intimidation morale et de mobilisation compassionnelle qu’elle implique – qui a été alors mobilisée. La victime d’un génocide est la “victime absolue” : toute interrogation autre que celle portant sur les moyens d’un sauvetage immédiat est disqualifiée d’avance. Tout effort de compréhension politique de la situation est stigmatisé comme coupable complaisance envers le mal absolu. Cette scène inaugurale n’a cessé de se répéter et les responsables de l’Arche de Zoé sont les héritiers maladroits et zélés de Kouchner ».
L’idéologie humanitaire « qui n’est pas discutable » est une invention du bloc occidental, face au bloc russe « anti-capitaliste » et « anti-guerre », popularisée plus tardivement par des nations devenues secondaires dans l’arène inter-impérialiste. La bourgeoisie française en premier lieu, eût le culot – après avoir refilé la patate chaude du Vietnam aux USA – de prétendre remettre son nez (contre la « barbarie communiste ») dans le carnage militaire en 1979 avec « le bateau pour le Vietnam » où le prude Giscard avait enrôlé les deux principaux philosophes de la droite et de la gauche, les Aron et Sartre déjà gâteux, pour la grande cause humanitaire qui consista à récupérer des milliers de « boat-people » jetés à la mer par les séides du bloc stalinien. Du fait de son intense médiatisation, l’opération patronnée par un certain Bernard Kouchner (cf. Biafra 1968), ex-leader maoïste reconverti dans un créneau de longue marche pour devenir ministre tôt ou tard (l’affrètement du paquebot Île-de-Lumière, en 1979), opération, intitulée “Un bateau pour le Vietnam” est déjà ironiquement rebaptisée à l’époque “Un bateau pour Saint-Germain-des-Prés” ! Rony Brauman a rappelé en 2008 le retournement subit d’un quarteron de petits chefs maoïstes dans « l’humanitaire-spectacle » pro US : « Il s’agissait d’un cargo affrété à l’initiative d’intellectuels français (Olivier Todd, Claudie et Jacques Broyelle, André Glucksmann, Bernard Kouchner notamment), pour recueillir en mer de Chine les Vietnamiens qui fuyaient leur pays par la mer. Tout avait commencé avec un navire (le “Haï Hong”) arrivé sur la côte de Malaisie en novembre 1978 avec près de 2500 réfugiés à bord et que les autorités de ce pays menaçaient de renvoyer en mer. Des reportages télé avaient fait du Haï Hong un nouvel Exodus, dans un contexte où le Vietnam était devenu le symbole de l’oppression totalitaire soviétique après avoir été celui du triomphe d’un peuple contre l’impérialisme américain. D’innombrables bateaux de “boat people” ont été attaqués par des pirates. On estime que des dizaines de milliers de Vietnamiens se sont noyés lors de la traversée de la mer de Chine. A l’époque, André Glucksmann avait parlé d’”Auschwitz liquide”… Un peu plus tard, après une livraison de vivres à Phnom Penh, Kouchner avait déclaré : “J’ai remonté le Mékong jusqu’à Auschwitz.” Le décor était planté, les thèmes installés : la machine de mort, le génocide d’un côté, les éveilleurs de conscience de l’autre. Je ne prétends pas que toute action visant à frapper les esprits soit condamnable en soi, loin de là. De là à en faire un système, il y a un pas que je ne franchis pas ».
Une Claire Moucharafieh, qui dénonce pourtant un « humanitaire-alibi », a repris une idée à la mode selon laquelle l’humanitaire aurait suppléé à la « disparition du communisme » (sans préciser que celui-ci n’a jamais existé), et sans préciser que la conversion d’anciens leaders gauchistes comme Kouchner n’était que leur alignement arriviste sur l’idéologie humanitaire du bloc occidental fabriquée contre le bloc russe : « L’enthousiasme pour l’action humanitaire découle de la transformation des mentalités survenue au cours des années 70, liée au déclin des idéologies radicales et notamment du communisme en tant que force morale et horizon politique plus qu’en tant que système de gouvernement. La chute du Mur de Berlin ne vient qu’entériner, sur le plan politique, un processus entamé depuis longtemps. Dans le reflux de l’idéologie, l’horizon de la justice est occulté au profit de l’immédiateté : à défaut de faire régner la justice, allégeons le sort des victimes individuelles. Ce troc de la volonté de transformer la société contre une implication immédiate et une éthique individuelle fournit les conditions d’essor de l’humanitaire ». Mlle Moucharafieh confond la tourne-bride d’une fraction de la petite bourgeoisie avec une propagande déterminée et offensive des élites bourgeoises, sans demander son avis au prolétariat universel. L’Etat français et des intellectuels gauchistes recyclés ont contribué à modeler le nouveau masque de l’impérialisme de petite puissance, ou puissance devenue secondaire au nom d’un « sans-frontiérisme » humanitaire qui, se cachant sous le « devoir d’urgence » théorise le « devoir d’ingérence », suggérant que des Etats ou des régions entières sont devenus incapables d’appliquer au moins le minimum du « droit humain ». Contrairement à la Croix-Rouge muette, les « médecins sans frontière » s’institutionnalisent comme « nouveaux diplomates » occidentaux bien sûr. Dans les guerres permanentes entre grandes puissances, rendues opaques par l’affrontement entre pays secondaires, les nouveaux diplomates de telle ou telle puissance secondaire sont chargés de « faire la morale » en posant aux côtés des blessés ou avec un sac de riz sur l’épaule. Tous les théoriciens de la saga humanitaire hypocrite, à la Pierre Garrigue, fabulent sur les soit disants conflits internes entre communautés qui « échappent souvent à la rationalité politique et ne peuvent être traités par les moyens de la diplomatie classique » ! Puis les Etats dominants fonderont à leur tour leurs ONG, comme on forme toujours des avant-gardes militaires ou des espions pour précéder la marche des armées… Les Carter et Mitterrand s’illustrèrent dans les chansons humanitaires à la charnière des années 1980 et scellèrent la complémentarité de l’idéologie politique dominante et de la prétention humanitaire de chaque Etat (Kouchner obtient sa promo de ministre en 1988). Pendant les dix années qui précèdent l’effondrement de l’URSS, le bloc occidental, à travers l’ONU, va jouer les intermédiaires avec ses casques bleus pour tempérer les conflits régionaux. On peut déduire que, sur ce plan, le bloc occidental a grillé la politesse au bloc russe et à ses multiples filiales qui finançaient les mouvements et manifestations « pour la paix ». Sans rire, P.Garrigue nous confie que : « l’armée devient une grande organisation humanitaire et envisage la formation d’unités spécialisées ». Bienheureuse mue de l’armée mais qui nous fait trop penser au changement des termes « ministère de la guerre » devenu partout « ministère de la défense » ! Aucune ONG n’est vraiment « indépendante » et chacune dépend en tout cas des « autorisations » de cartels d’Etats. La plupart des ONG humanitaires dépendent financièrement de leurs propres États, des instances européennes comme le service d’aide humanitaire de la Commission Européenne (DG-ECHO) ou des institutions internationales.

2. DU PRINCIPE DE NON-INGERENCE :
L’impérialisme peut s’asseoir sans se gêner sur le « principe de non-ingérence ». Tout Etat fauteur de guerre peut invoquer ainsi la barbarie du voisin pour y mettre les pieds. Mais qui est juge de la réelle barbarie d’un côté ou de l’autre ? L’ingérence « humanitaire » US en Irak contre le « barbare » Saddam Hussein a commis plus d’un million de morts probablement, un chiffre que S.Hussein n’a jamais atteint ni frôlé tout au long de son règne. L’invocation du « chaos international » ou de la « décomposition » de certains pays sert trop bien la prétention des puissances des pays riches à être les seuls vrais porteurs des « droits de l’homme ». Provoquer la guerre a toujours dépendu de l'art de déguiser ses intentions, d'une manière ou d'une autre, en endossant l'uniforme d'infirmier ou du soldat d'en face; le prétexte pour Hitler d'envahir la Pologne avait été l'attaque des soldats polonais contre l'Allemagne, or ces soldats étaient les siens: l'Etat-major avait envoyé de l'autre côté de la frontière une rangée de soldats teutons revêtus de l'uniforme polonais et qui firent mine d'attaquer le Reich en tirant en l'air...
P. Garrigue ne mesure pas toute la gravité de « l’ingérence coercitive » - où la gesticulation prend la place de l’action - qu’il établit sur les droits « seigneuriaux » de l’idéologie humanitaire : « L’humanitaire d’État, que les médecins sans frontières appelaient de leurs vœux, a donc pour première conséquence l’intervention des puissances et de leurs forces armées : soit indirectement, par les actions de la communauté internationale conduites avec l’appui des casques bleus ; soit directement, sous un mandat du Conseil de sécurité. Associée aux dispositions du chapitre VII de la Charte des Nations unies autorisant le Conseil de sécurité à recourir à la force en cas de menace pour la paix, la résolution de 1988 sert ainsi de fondement aux interventions humanitaires au Kurdistan irakien, au lendemain de la guerre du Golfe, en Somalie et dans l’ex-Yougoslavie ». Tout est mélangé dans l’idéologie « humanitaire », aussi bien les secours apportés aux populations d’Éthiopie victimes de la famine, l’aide aux Arméniens après le séisme de 1988, l’intervention des casques bleus en Bosnie et en Somalie, ou encore l’intervention militaire criminelle « Tempête du désert ». L’éclatement de l’ex-Yougoslavie et l’enlisement en Somalie laissèrent le prétendu droit d’ingérence humanitaire (= le droit du plus fort) aux portes de Sarajevo… quand les convois d’assistance restent au sol ou sont détournés et que les bombardements continuent. En 1979, ce qui pèse le plus dans la chute de Bokassa ce n’est point son lâchage par la bourgeoisie française mais la campagne d’Amnesty International qui annonce que cent enfants ont été tués dans une prison de Bangui, pour avoir protesté contre le coût élevé d’uniformes à son effigie. Bokassa a non seulement participé à cet événement, mais a également mangé certaines des victimes ; le dictateur protesta de sa foi chrétienne intense (malgré un bref crochet par l’Islam suite aux conseils de Kadhafi) mais était définitivement décrédibilisé au niveau international aux yeux de toute puissance éventuelle prête à le « racheter ».
Claire Moucharafieh a fourni un bon exemple de l’humanitaire instrumentalisé : « L’exemple-type de l’humanitaire-spectacle, c’est le voyage de François Mitterrand à Sarajevo en juin 1992 : dévoiement de l’humanitaire qui nous place délibérément en situation d’impuissance politique. Face au siège de Sarajevo, un pont aérien (de pansements) va être mis en place. Le politique ne s’affirme plus qu’en renonçant à tous ses attributs: la gestion d’un rapport de force. Face à l’agression contre un pays reconnu (la Bosnie), la seule mesure adoptée consiste à envoyer des pansements, en optant pour la logique traditionnelle de l’humanitaire : ne pas nommer l’agresseur, s’abstenir de toute prise de position, et ne voir que des victimes. C’est la politique de la pitié, qui ne connaît ni citoyens, ni espaces de liberté, mais seulement des victimes, des blessés, des estomacs ». En effet, malgré son innocence initiale à la fin des années 1960, l’humanitaire ne sert plus à faire la guerre par d’autres moyens (sans faire la guerre soi-même tant que la puissance de tutelle ne demande pas de contingent national supplétif ad hoc à chaque allié « humanitaire ») ; il sert à cacher l’impuissance d’un Etat protecteur ou dans le cas de la France, d’alibi à son soutien à la Serbie. Sarajevo, en juin 1992 : « souffrait d’encerclement, et non de la faim, ni de l’absence de moyens médicaux. L’humanitaire n’y était utilisé que comme écran de fumée, une aubaine pour les agresseurs ». Elle aurait pu nous parler aussi de « l’opération turquoise » en 1994 au Rwanda, où la bourgeoisie française fût coresponsable du génocide et où l’humanitaire-instrumentalisé trouve pas son explication dans un simple rapport de force franco-africain mais inter-impérialiste plus large ; où la bourgeoisie française est obligée de surfer avec l’humanitaire. Dans les faits, l’effondrement du bloc soviétique et les nouvelles offensives néolibérales en matière de coopération internationale pour le développement avaient fragilisé les relations (pétrolifères en particulier) entre le gouvernement français et ses amis africains.
L’humanitaire-alibi est dénoncé depuis longtemps par toute une frange politique de la gauche bourgeoise en France, mais incomplètement… Un Mohamed Belaali, qui trône régulièrement dans un site satellite du PCF - « Le grand soir » - dénonce justement l’humanitaire-alibi de grande puissance : « Le cas de Haïti a démontré d’une manière plus éclatante combien l’humanitaire est au service du capital. Tous les pays impérialistes, grands et petits, se sont précipités comme des vautours, au nom de l’humanitaire, sur la tragédie de ce petit pays. Que voit-on sous nos yeux ? D’un côté l’armée américaine, avec ses boys surarmés, qui se déploie dans les rues de Port-au-Prince, qui contrôle l’aéroport de la capitale haïtienne et tous les axes stratégiques. (…) ONG, entreprises multinationales, artistes, sportifs de haut niveau, hommes et femmes politiques sont ainsi enrôlés dans cette sinistre opération coordonnée par un commandement militaire. « La coopération s’opère à tous les niveaux sous la conduite du Pentagone, seul capable d’assurer le rôle de leader (...) le contrôle est laissé au militaire, subordonnant l’acteur civil et humanitaire » disait Stéphane Sisco membre du Conseil d’administration de Médecins du Monde. (…) L’aide humanitaire est évidemment la mission officielle de cette armada : « Notre mission est de fournir une assistance humanitaire », déclarait à l’AFP le colonel Pat Haynes. (…) Les multinationales dont la brutalité exercée sur leurs propres salariés est quotidienne (exploitation, conditions de travail insupportables etc.) se métamorphosent en entreprises philanthropiques et envoient, dans un élan de générosité, des millions d’euros ou de dollars aux pauvres haïtiens. (…) Pour ces entreprises et pour bien d’autres qui participent à cette grande messe humanitaire, le drame haïtien est utilisé, avec beaucoup de cynisme, comme opération de relations publiques. L’humanitaire constitue, pour elles, une aubaine qui leur permet, à peu de frais, d’améliorer leur image de marque bien ternie par des scandales multiples et par leur attitude inhumaine (…) L’humanitaire sert de paravent aux visées hégémoniques impérialistes. Il exploite cyniquement les sentiments altruistes et de solidarité des citoyens pour servir, en dernière analyse, les intérêts d’une classe sociale minoritaire, mais qui possède tous les pouvoirs ».

3. ET L’HUMANITAIRE DU PARTI NATIONALISTE HAMAS, DESINTERESSE OU ALIBI ?

Il est toujours frappant de voir que la plupart des journalistes ou apprentis politiques de gauche sont sourds d’un côté ou aveugles d’un œil. Nos Claire Moucharafieh et Mohamed Belaali, qui ont si bien dénoncés l’humanitaire-alibi, et avec des exemples édifiants, oublient d’appliquer ce raisonnement au parti Hamas, et adhèrent aux déclarations du « Free Gaza Movement » : « Les menaces d’Israël d’attaquer des civils non-armés à bord de bateaux transportant de l’aide pour la reconstruction sont scandaleuses et montrent la nature cruelle et violente des politiques d’Israël envers Gaza. La Flottille de la Liberté, en défiant un blocus déclaré illégal par l’ONU et d’autres organisations humanitaires, agit en accord avec les principes universels des droits humains et de justice. Les palestiniens de Gaza ont droit aux milliers de produits essentiels, dont le ciment et les manuels scolaires, interdits d’entrée par Israël, ainsi qu’a l’accès au monde extérieur. La coalition Flottille de la Liberté demande à tous les signataires de la Quatrième Convention de Genève de faire pression sur Israël pour qu’elle remplisse ses obligations vis-à-vis de la loi humanitaire internationale, qu’elle arrête le blocus meurtrier sur Gaza et qu’elle se retienne d’attaquer ce convoi pacifique » (communiqué du FGM). Ce ralliement ou soutien implicite de la mouvance du PCF au Hamas ne nous étonne guère de la part de gens qui défendent des « solutions nationales » à la crise, et qui sont toujours prêts comme toutes les cliques gauchistes, à applaudir le moindre dictateur « anti-impérialiste », comme la moindre mafia nationaliste « anti-américaine » ou « anti-européenne ».
Or, toute l’opération dite « humanitaire », même si d’innocentes ONG y participent, a été préparée de longue main par le Hamas. Face à ce qu’il faut bien nommer une fausse bavure, avec véritable intention de terroriser, pour l’heure, ce parti nationaliste en tire tous les bénéfices politiques au niveau mondial. Le dictateur Kadhafi a accusé les Etats-Unis de "financer" Israël et d'être ainsi responsables de l'assaut israélien contre une flottille pro-palestinienne qu'il a qualifié de "crime odieux", dans un message au président américain Barack Obama : "La responsabilité de ce crime odieux n'incombe pas aux Israéliens mais aux Etats-Unis et au pauvre contribuable américain qui finance cette entité coloniale...", a ajouté le vieux colonel décrépi avec ses ray-ban. Ceux "qui ont tué des dizaines de partisans de la paix, des civils non armés, ne l'auraient pas fait s'ils n'étaient pas appuyés par la sixième flotte (de la marine) américaine", a-t-il encore indiqué. Il a appelé par ailleurs le président américain à "épargner au peuple américain de financer une mafia terroriste", en allusion à Israël. Question mafia terroriste Kadhafi est bien placé pour faire la leçon… C’est encore Mohamed Belaali qui nous expliquait fort justement, mais uniquement comme « généralité » (non généralisable ?) qu’on fait la guerre au nom de l’humanitaire (In Alternatives): « L’humanitaire et la guerre sont deux moyens contradictoires mais complémentaires avec un seul objectif : servir les intérêts des classes dominantes. Il est difficile de distinguer clairement l’humanitaire du militaire tellement les deux instruments sont imbriqués l’un dans l’autre.
On fait la guerre au nom de l’humanitaire et on invoque l’humanitaire pour justifier la guerre. Mais l’humanitaire reste souvent subordonné au militaire comme le rappelle Stéphane Sisco membre du Conseil d’administration de Médecins du Monde, « La coopération s’opère à tous les niveaux sous la conduite du Pentagone, seul capable d’assurer le rôle de leader. Comme nous le voyons en Irak les forces armées fixent l’ordre des priorités et maîtrisent le déroulement de la mission, du pré-déploiement à la sortie de crise (exit strategy). Le contrôle de l’OTAN au Kosovo en 1999 etc. ».
Face à l’ingérence israélienne dans les eaux territoriales internationales, le Hamas a invoqué aussi son droit à l’ingérence en Palestine… On m’a répliqué que le Hamas « est chez lui en Palestine », mais cela m’a fait le même effet que si l’on me disait : « le FN est chez lui en France ». Les pays n’appartiennent ni à un parti politique rétrograde ni à telle ou telle bourgeoisie : la terre est à tous ou elle n’est à personne, a dit un jour je crois notre bon vieux Babeuf. Le Hamas s’est placé sous la bannière du raisonnement des Etats les plus puissants : le droit d’ingérence n’est donc pas réservé au droit du plus fort. Il y a même une solidarité des petites nations bourgeoises tard venues entre elles face aux rapaces impérialistes ; les pays sous-developpés du sud, mais bien aussi capitalistes, ont rejeté ce « droit d’intervention humanitaire » à la Havane en 2000 lors du sommet du G77. Le droit d’ingérence est réversible seulement pour les grandes puissances et leurs acolytes principaux. Le droit de non ingérence est brandi par la bourgeoisie israélienne, soutenue sans faille par l’américaine. Pas question de se mêler des massacres et destructions perpétrés par les séides armés israéliens dans la bande de Gaza ni de briser la ghettoïsation de sa population! Tout démontre que l’affrontement du « droit d’ingérence » du Hamas et du droit de « non ingérence » de l’Etat hébreu n’est que la comédie de deux alliés objectifs. David Ambrosetti s’est penché sur les « récits légitimateurs à l’ONU » :
« Au sein de la mission permanente de la France à l’ONU, comme dans les autres délégations du Conseil, les diplomates en situation de travail quotidien se saisissent toujours plus aisément et rapidement de l’idée humanitaire, alors que les activités développées au sein de l’ONU en son nom se multiplient. « Parler humanitaire » est devenu une pratique normale, une attente collective, y compris au Conseil. Depuis la fin des années 1980, on le sait, des décisions opérationnelles mais aussi doctrinales, juridiques et politiques renforcent ce mouvement à l’ONU. Côté français, cela n’en constitue pas moins un choc « culturel » entre milieux professionnels initialement très éloignés ».
« Le travail diplomatique, en particulier celui des représentants permanents de la France à l’ONU, repose traditionnellement sur un souci de prudence, sur un savoir-faire qui consiste à jouer le jeu multilatéral avec une relative discrétion, contre les tentations d’utiliser le Conseil de sécurité de l’ONU comme une tribune pour des postures de circonstance que l’on souhaiterait relayer bruyamment dans l’espace médiatique international. C’est là une sorte d’éthos spécifique au corps diplomatique, très opportun à propos d’une position – celle de membre permanent du Conseil de sécurité – fortement convoitée et disputée par d’autres ».
« La dimension spectaculaire et médiatique qui accompagne le développement de l’humanitaire – en particulier sous l’impulsion d’un Bernard Kouchner – semble aux antipodes de cet ethos. Mais les ressources générées par cette idée humanitaire ont rapidement été perçues par les professionnels de la politique interétatique. Sans grand coût, de surcroît. (…) Le seul franc succès de l’idée humanitaire réside dans le domaine du geste secourable, volontaire, donc sélectif, via un accroissement quasi industriel des institutions et des moyens étatiques consacrés à cette assistance humanitaire. Un geste secourable qui s’est même transformé en action armée salvatrice, à la discrétion des États capables de l’assurer. Et avec bien peu de résultats probants en matière de résorption et de prévention des violences, au bout du compte. (…) Le jeu de l’influence se joue désormais devant de nouvelles audiences, médias internationaux et organisations non gouvernementales, porteuses d’attentes en partie nouvelles. Socialisée initialement dans le strict cadre diplomatique confiné du Conseil de sécurité, la diplomatie française a progressivement appris à domestiquer les attentes portées par ces audiences (qui demandent des pures victimes, des purs sauveurs armés, du spectacle), quand d’autres partenaires-rivaux (Américains en tête) savaient les exploiter de longue date » (cf. son article : « La politique internationale, l’humanitaire et le maintien de la paix, Normes pratiques et récits légitimateurs à l’ONU »).
Le parti nationaliste Hamas n’a rien inventé concernant l’humanitaire-alibi, mais il a prouvé de plus que « ça marche » à fond pour des millions de spectateurs. Pour un bon moment encore. Le raid meurtrier de l’Etat colonialiste israélien était anticipé par le parti Hamas qui a sciemment envoyé ses activistes et souteneurs de plusieurs pays, au casse-pipe, car quand « l’humanitaire-alibi » sert de ficelle diplomatique, dans l’art de la guerre médiatique, il pousse inévitablement l’adversaire à dévoiler ses cartouches en tirant dans le tas, cyniquement, comme les hommes armés du Hamas l’eussent fait dans la même situation… d’ingérence dans la défense nationale.

dimanche 30 mai 2010

LA RETRAITE OU LA REVOLUTION ?

Une réponse au débat des hekmatistes de « La Bataille socialiste »


1.PAS DE SOLUTION NATIONALE :

Pour l’essentiel, le remue ménage sur la question « à hauts risques » des retraites - tribunes de presse, polémiques télévisées, manifestations syndicales moroses – reste enfermé au niveau national. Partout, dans chaque Etat on demande à chacun, jeune et vieux, de se soucier de l’intérêt « du pays », de « l’avenir de nos enfants »… sans retraite.
Sur ce premier plan d’un débat aveugle, je prendrai pour exemple le débat offert par le site social-démocrate « La Bataille socialiste », au demeurant site riche de documents historiques sur le mouvement ouvrier et les ailes gauches de la bourgeoisie démocrate, présentée comme « amie des ouvriers » (Pivert et Cie).
Sous le titre vague et stupide suivant : « Retraites : Il faut nous fonder uniquement sur nos besoins » les animateurs ont invité à débattre un certain Nicolas Dessaux, archéologue et président de l’association solidarité Irak. Cet intellectuel est apparemment un des plénipotentiaires de la mouvance du « communisme ouvrier », variante conseilliste-ouvriériste d’un milieu petit bourgeois tiers-mondiste, initialement animé par des intellectuels irakiens réfugiés en Europe (Mansoor Hekmat) et qui dispose de ramifications en Europe et Amérique du Nord, avec des critères comparables à ceux de l’Eglise de scientologie ou de Greenpeace (fabriquer des vedettes connues des médias, disposer de chaînes de télévision, se servir de prête-noms démocrates, genre Dessaux, bombardés présidents de machins laïques, etc. Lire sur wikipédia les définitions fournies par ce curieux réseau lui-même). As du langage ambigu, les religionnaires de cette mouvance piquent apparemment leur radicalité dans les conceptions du courant maximaliste du début du XXe siècle (Pannekoek ; Luxemburg, Bordiga, etc.) mais en vérité – et sans se référer aux héritiers de la « gauche communiste » maximaliste actuelle (qui les ignore) n’ont aucune base réelle révolutionnaire. Tout y est flou et flirte finalement avec les plus épaisses vieilleries gauchistes. Par exemple leur soit disant rejet du nationalisme est du pipeau, il suffit de lire comment ils l’argumentent (j’ai laissé les surlignés pour que vous puissiez aller directement consulter leur propagande): « Dès 1978, l'Union des combattants communistes, qui fut le creuset théorique du communisme-ouvrier, dénonçait le « mythe de la bourgeoise nationale » et l'inféodation du mouvement communiste aux luttes de libération nationales au nom de l'anti-impérialisme. Cette position de principe n'exclut pas, dans certains cas de figure, que les partis communistes-ouvrier puissent approuver telle ou telle revendication d'indépendance - notamment dans le cas de la Palestine, afin de couper l'herbe sous le pied des islamistes, ou encore, pour certains, du Kurdistan d'Irak. Donc il y aurait encore des « libérations nationales » révolutionnaires dans un capitalisme pour en défragmentation ; on verra que, pour les pays développés et la « lutte revendicative », ils restent très « nationaux ».
On attrape souvent les mouvances vagues et leurs sous-marins par la queue. C’est un pan de la secte lambertiste française qui les rejoint fin 2005 (fanas du gourou trotskien disparu S.Just), le Comité communiste internationaliste - Trotskyste (CCI-T) créé fin 2005 qui avait d’abord porté le nom de Fraction publique de ce comité, avant de se constituer en organisation indépendante. Il publie le bulletin Combattre pour en finir avec le capitalisme. Il continue de se réclamer du trotskisme et de l’héritage de Marx, Engels, Lénine, Trotsky, Luxemburg, Stéphane Just (Hi Hi !) (et Jean Dupont) ; il est en relation avec le Parti communiste-ouvrier d'Iran (PCOI), et a envoyé plusieurs délégués au congrès de ce parti tenu à Stockholm en mai 2007. Il est aussi en contact avec le groupe trotskiste espagnol Germninal, le groupe trotskiste allemand Initiative Marxiste. Il participe également à la tendance Front Unique de la FSU. Les hekmatistes font passer aussi « leur message » par la revue « Alternatives » sise au Québec où, accessoirement Dessaux fait fonction d’intervieweur.

Ecoutons d’abord le sous-marin hekmatiste Nicolas Dessaux, mais interrogé à son tour en France, nous expliquer cette étrange notion de « communisme ouvrier » avec des arguments plus fins que ceux du trostkysme classique et parfois très pertinents: « Le communisme-ouvrier moderne, en tant que courant politique distinct, est né au Moyen-Orient, au cours de la révolution iranienne et de la lutte contre la république islamique d’Iran, puis contre le régime de Saddam Hussein en Irak. Mais de nombreux militants ont, depuis plus de vingt-cinq ans, obtenu l’asile politique en Europe et y ont vécu, sans relâcher leur effort pour maintenir leurs réseaux clandestins en Iran, aujourd’hui publics en Irak. Mais, depuis longtemps, les partis communistes-ouvriers ont discuté de la question européenne. Mansoor Hekmat semble lui-même avoir considéré la construction européenne comme une opportunité pour la classe ouvrière. Lui qui fustigeait les élections et le parlementarisme, était favorable à l’intégration à l’Union européenne de la Suède, où il avait obtenu l’asile politique. Lors de la création de l’Euro, Soraya Sarabi a écrit un article pour expliquer que l’Union européenne affaiblissait les frontières, les nationalismes et facilitait les communications, donc ouvrait des possibilités nouvelles pour la lutte de classe. Donc, on peut dire que les communistes-ouvriers ont une approche positive de l’Europe. Il ne s’agit pas, loin de là, d’approuver la politique de l’Union européenne. Aujourd’hui, la plupart des politiques contre la classe ouvrière, les travailleurs et les chômeurs, sont décidées à l’échelle européenne, puis mises en application à l’échelle nationale, dans chaque pays selon un calendrier soigneusement échelonné pour éviter l’unification des luttes. Face à cela, la classe ouvrière ne dispose aujourd’hui d’aucun cadre de réponse approprié, même si on commence à voir des grèves européennes dans certains secteurs. C’est pourquoi il est important d’affirmer, dès le départ, la vocation européenne du communisme-ouvrier, y compris en termes organisationnels : c’est une manière de prendre en compte la situation réelle des travailleurs aujourd’hui, d’organiser la réponse au niveau même où se situent les attaques. On ne construit pas du jour au lendemain une organisation à échelle européenne, mais on peut dès le premier jour lui donner une perspective européenne. Séparés par des frontières nationales face à une bourgeoisie européenne unifiée contre nous, nous serons toujours défaits. Un mot d’ordre comme « sortons de l’euro » n’a pas de sens du point de vue communiste. C’est un slogan qui sonne bien aux oreilles des nationalistes, de gauche comme de droite, parce que leur programme, c’est l’indépendance économique, le développement du capital national et le protectionnisme, qu’ils l’assortissent ou non de réformes sociales. Mais en soit, être payé en drachmes, en pesetas ou en euros ne change pas grand-chose pour un salarié, et si l’État doit rembourser ses prêts, qu’il le fasse en telle ou telle monnaie ne change rien au fait qu’il va devoir restructurer, c’est-à-dire s’attaquer aux salaires… »

Laissons de côté cette invention de la « révolution iranienne » qui n’a jamais eu lieu, pour mettre en évidence qu’au début des années 1980, la petite bourgeoisie intellectuelle du tiers-monde n’avait plus grand-chose idéologiquement pour se consoler puisque le maoïsme a été lamentablement dissous dans les massacres de Mao sé Toung et des khmers rouges, et puisque les libérations nationales si chères aux trotskiens n’ont été qu’une série de tragicomédies sanglantes nullement émancipatrices pour le prolétariat de ces pays. Il ne leur restait plus qu’à se tourner vers cette sorte de « démocratisme luxemburgiste » qui allie activités charitables (associations solidarité Irak) pour la galerie et tout un maillage d’activités de type syndicaliste relayées par des discours politiques anti-staliniens. Cette mouvance a ainsi permis de redonner à manger aux derniers staliniens déconfis et à des trotskiens pressés de recycler une idéologie morte pour retrouver leur faconde de « dirigeants révolutionnaires ». Cette histoire de luttes européennes, reprise par les hekmatistes au vieux fond idéologique trotskien dégénéré, n’est qu’une extension bâtarde des luttes enfermées au niveau national : une grève indépendante de classe au Mexique nous intéresse mille fois plus qu’une journée d’action européenne syndicale à la même heure derrière des slogans creux. Nous n’attendons aucune nouvelle « révolution européenne » qui ensuite s’étendrait aux aires dites arriérées…

Mais revenons à ce débat sur la retraite avec le sous-marin hekmatiste. C’est le débat le plus fin, le mieux documenté et le moins stupide que j’ai trouvé sur le web et qui nous permettra de mieux mettre en évidence les impasses d’un tel « faux débat » et les limitations imposées par la gauche caviar à ses cercles concentriques gauchistes, syndicalistes et hekmatistes.Donc, sous le titre vague et stupide suivant : « Retraites : Il faut nous fonder uniquement sur nos besoins » les animateurs ont invité à débattre un certain Nicolas Dessaux, archéologue en la circonstance de l’histoire des retraites, dont il rappelle de très sérieuses données. Le titre choisi par « La Bataille… » est mauvais, indépendamment de la visée réelle de Stéphane Julien. Il faut toujours préciser des besoins de qui il s’agit ; ensuite la notion de besoins pour une catégorie aussi diversifiée que la retraite, où évidemment une partie des salariés est corrompue par ses avantages particuliers, ne vaut rien car la question des besoins est une question qui relève de la société communiste future (si elle a lieu et si elle n’est pas un remake brejnévien). Qui peut déterminer des « besoins humains » en général aujourd’hui ? Les ouvriers atomisés, les partis de la gauche caviar, deux intellectuels hekmatistes en débat ? On comprend en filigrane que, malgré quelques références au marxisme, le communisme est pour le porte-voix hekmatiste Dessaux, un étalon de mesure humaniste (et je n’ai rien contre l’humanisme) mais comparer comme il le fait à chaque discours les infamies capitalistes à ce que pourrait être le communisme, relève du prophétisme, car au fond on ne peut pas prétendre savoir ce que sera intégralement une société débarrassée du capitalisme.

2. OU LE SYNDICALISTE STALINIEN REPOINTE LE BOUT DE SON NEZ
Derrière le marchand de soupe syndicaliste, les vieilles solutions nationales, ou on peut mieux dire en estimant que l’esprit syndicaliste a toujours fait bon ménage avec l’esprit étroitement national. La critique de la dégradation des retraites passe pour Dessaux par une réaffirmation de la sainteté syndicaliste de base, à laquelle personne ne croit plus ni à une réincarnation du Shah d’Iran, mais il laisse entendre avec sa lyre syndicaliste, à la façon suiviste éhontée trotskienne que la faute en revient aux « directions » : « Dans sa boite, le militant syndical, la déléguée du personnel qui font bien leur boulot, sont des personnes respectées, parce qu’elles sont à l’écoute, parce qu’elles débrouillent des problèmes, sont là pour soutenir face à la hiérarchie, pour porter les revendications propres à la boutique. Beaucoup de gens se syndiquent pour ça, comme un témoignage de reconnaissance ou une garantie de soutien en cas de coup dur. Mais ça ne veut pas dire qu’ils vont se lancer dans la lutte dès que la direction syndicale le demande, et selon les modalités qu’elle a prévu. Là où n’existe pas une longue histoire de luttes, de combats collectifs, c’est le seul point de repère. Mais pour les revendications nationales, c’est autre chose. Mobiliser les syndiqués n’est déjà pas facile, dans ces conditions, alors mobiliser toute la boite, c’est une autre histoire. Pour ça, le minimum, ce serait d’avoir des perspectives claires à proposer. Demander au gens de perdre une journée de salaires tous les deux mois, à chaque journée d’action, sans avoir l’air d’être vraiment prêts à affronter le gouvernement, ce n’est pas très convaincant. Il y a un décalage évident entre les luttes de boites très radicales de ces dernières années, avec séquestrations, sabotages, menace de destruction de l’usine, d’un côté, et les manifestations sans enthousiasme sur la question des retraites. Les syndicats ont des propositions pour les retraites, mais pas de perspectives de luttes ».
Stupeur nous découvrons que nos « internationalistes hekmatistes » cachaient dans leur poche un autre catalogue, celui des « revendications nationales » ! On se demande quel système de retraite les travailleurs doivent défendre comme s’il existait un choix, par exemple celui des capitalistes, par capitalisation contre celui des prolétaires, par répartition (accolé au fameux mensonge kafkaïen de « charges patronales »). Le vis-à-vis de Dessaux veut lui un « programme revendicatif » au-delà des statuts… autant demander aux patrons un salaire égal pour tous ! Dessaux est un des rares (après moi) à dénoncer la retraite comme un ennui souverain, l’envers de la fin du turbin (mais pas plus ragoûtant) mais pour nous peindre un tableau de ce que serait le communisme… pas différent du discours sarkozien (et on remarquera le « dans UNE société » - et non pas LA société communiste mondiale - qui rappelle un certain socialisme dans un seul…) : « Dans une société communiste, on peut choisir son métier, se former, changer quand on ressent l’envie, changer de boite si on préfère l’ambiance, la méthode, ou tout autre critère. Le principe essentiel, c’est « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins ». Donc, c’est à chacun de sentir s’il est fatigué, s’il a envie de s’arrêter de bosser par ce qu’il se sent trop âgé, ou de réduire son activité pour un rythme mieux adapté à ses possibilités physiques, à son endurance, à sa santé. Il n’y a ni raison d’empêcher quelqu’un de partir, ni de l’obliger à rester, et ça ne change rien au niveau de vie : la société doit subvenir aux besoins de tous ses membres. Si une personne trouve qu’elle a encore envie de travailler, parce qu’elle aime ça, parce qu’elle s’entend bien avec ses collègues, parce qu’elle n’a pas envie de faire autre chose, elle doit pouvoir le faire dans de bonnes conditions, en adaptant ses tâches. Et si elle trouve qu’il est temps de passer à autre chose, c’est son droit également ». Du Sarkozy pur en campagne électorale : vous êtes libre de travailler plus ou moins…
Lorsque nos debaters se posent la question d’une banqueroute de l’Etat, on en reste encore au niveau strictement national alors que LA CRISE SYSTEMIQUE GENERALISE PARTOUT LA MEME BANQUEROUTE ETATIQUE ET POSE LA QUESTION DE LA SIMULTANEITE DE REACTION DU PROLETARIAT UNIVERSEL ! Et de gloser sur les aides de secours des autres Etats (c’est en rester à l’exemple limité et maquillé de l’Etat grec), la possibilité de provoquer des élections pour arrêter grèves et émeutes, mais plus comique : la question du pouvoir : qui s’en empare ? Parce que le hekmatiste de service s’imagine que, en plein début de XXIe siècle, la question de la prise du pouvoir pourrait se poser en un seul pays, ou commencer par un seul pays ! Impossible ! Archi impossible ! Je ne suis ni prométhéen ni prophète mais si la crise ne pousse pas à l’effondrement SIMULTANE des structures d’encadrement et de bétification bourgeoises, l’insurrection ou prise du pouvoir, vous pourrez toujours vous faire votre cinéma virtuel avec. Plus drôle encore, Dessaux, néanmoins conseilliste-ouvriériste, esquive la question du parti pour nous assurer qu’il n’y aurait que deux protagonistes en lutte : « soit la classe ouvrière s’en empare (du pouvoir) soit une autre fraction de la bourgeoisie le reprend »). Sous le conseilliste irakophile perce le menchevik sarkozien !
En prétendu connaisseur de l’histoire des réformes dans la classe ouvrière, notre hekmatiste de service assure que la retraite: « Oui, c’est une conquête de la lutte des classes, mais il faut comprendre dans quelles conditions, et pourquoi la bourgeoisie les a accordé, comme elle a accordé d’autres réformes : pour briser la révolution, pour briser l’esprit révolutionnaire de la classe ouvrière ». Tout cela est faux. La bourgeoisie montante a dû d’abord reprendre et centraliser les anciennes associations de charité féodale pour faire face à l’explosion d’une main-d’œuvre moderne précocement usée dans ses bagnes industriels en concédant aux prolétaires une très courte retraite-repos. La bourgeoisie moderne n’est jamais parvenue par contre à faire croire que la retraite en fin de vie était devenue le bonheur retrouvé.
Les interlocuteurs du débat de « La Bataille… » se posent la question de revendications unifiantes. On est dans le domaine du prophétisme à la façon des maximalistes ringards du PCI (bordiguiste) et du CCI (chirikiste + fraction ventouse). Il est vrai que l’état de la classe ouvrière est peu reluisant concernant un éventuel (et totalement hypothétique combat commun sur « les » retraites) : division très solide public/privé, encore plus scandaleuse la division actifs/précaires, ou encore retraités privilégiés (y en plein surtout cadres) et jeunes largués, etc. Au lieu de sortir de cette ornière de cumul de divisions parfaitement orchestrées par l’Etat, nos interlocuteurs et intervieweurs de la vedette hekmatiste, ne vont nullement raisonner profondément, en n’hésitant pas à reconnaître qu’il s’agit bien de corruption d’importantes couches de la classe ouvrière et qu’une certaine « aristocratie ouvrière » est constituée de bandes de salauds privilégiés, pour en conclure que, sur ce terrain, il n’y a rien à attendre comme lutte inquiétant l’ordre en place ; au lieu de ces constats ils en concluent que la défense de la retraite à 60 ans reste « un repère important » ! C'est-à-dire qu’ils se couchent devant la principale requête démobilisatrice, désarmante et mensongère de la gauche caviar et de ses petits syndicalistes gauchistes à la Besancenot ! La « retraite à 60 ans » restera un bon truc électoral jusqu’en 2012 avec banderoles, pancartes et tréteaux trotskiens et hekmatistes !
Ou pour parodier un gimmick chilien lamentable : « Uni à 60 ans, jamais le peuple il sera vaincu ! ». Et ta sœur ?